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 La septième femme d'Henry VIII

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MBS



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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Sam 7 Fév 2009 - 17:05

Plongé dans un baquet à l’eau fumante, qui n’avait pas loin s’en faut les raffinements rencontrés au château de Mundford, je pris enfin le temps d’observer mes plaies et mes contusions. Mon genou avait doublé de volume et mon épaule avait perdu en en mobilité. Il n’y avait rien de dangereux mais toutes ces blessures limitaient encore mes chances de surpasser mes ennemis. En force comme en vitesse.
La fameuse Ketty, jolie chatte au minois de petite souris, vint me trouver tandis que je m’évertuais à débarrasser ma chevelure et ma barbe des traces de boue séchée qui s’y accrochaient encore. De fréquentes plongées sous l’eau et un grattage frénétique ne suffisaient pas à chasser la terre incrustée. C’est en remontant en surface, les cheveux dégoulinants et les yeux piquants, que je la découvris portant à bout de bras deux anciennes tenues du comte de Plymouth. Elle esquissa une demi révérence, pliant timidement les genoux avant de se redresser instantanément en une posture bien cambrée. Le sourire était charmant et même carrément canaille, les lèvres bien rouges et le cheveu aimablement peigné. L’avertissement de maître George était en vérité fondé. La demoiselle était une Circé déguisée en ange.
- Monsieur, veut-il me dire laquelle de ces vêtures est la plus à son goût ?
- La rouge est beaucoup trop voyante pour que j’ose me présenter ainsi auprès du roi. La brune conviendra donc parfaitement.
- Mais monsieur, intervint la petite souris avec une mine de reproche, elle n’est plus à la mode qui trotte.
- Que voilà une gentille et aimable remarque, mademoiselle Ketty. Vous suggérez donc que je retienne plutôt la rouge ?
Ketty fit la moue, ce qui fit passer sur sa face un éclair de pâleur qui allait bien avec sa blondeur.
- Ma foi, monsieur, la rouge a elle aussi fait son temps. Et largement.
- Nous y voilà donc. Tu suggères donc, petite effrontée, que je me présente au roi dans ma nudité la plus complète.
De la moue, elle passa au rire, ce qui lui allait tout aussi bien.
- Non point, monsieur. Je me disais que je pourrais peut-être bâtir pour vous durant la nuit une vêture beaucoup plus adaptée à votre corpulence. Vous êtes, pardonnez-moi pour ma franchise, plutôt petit et fort peu en chair. Le comte était bien bâti et, sur ses vieux jours m’a-t-on dit, bedonnant comme moine à Westminster.
- Un travail toute la nuit pour moi ? Ignores-tu que je ne suis pas riche au point de te récompenser pour un tel exploit ?
- Madame la comtesse loue fort votre personne et je me disais…
- Tu te disais ?… Nous y voilà…
- Que je serais fort aise d’entrer au service d’un seigneur tel que vous.
- Moi ?! Un seigneur ?! Allons, tu dois avoir rêvé, Ketty. Je ne suis qu’un médiocre médecin, chassé du service du roi, traqué par des ennemis toujours plus nombreux et impécunieux au point d’avoir dû embaucher un pauvre bûcheron comme valet. Madame la comtesse n’est-elle donc pas bonne maîtresse que tu veuilles la quitter ?
- Si fait, monsieur. Cependant, elle souffre de plus en plus mal que je fasse l’œil de velours aux gens de votre sexe quand elle reçoit.
- Elle est donc jalouse de toi ?
- Elle me gronde souvent et me relègue fort loin de tout ce qui porte titres et grâces
Je pris le temps de réfléchir à l’étonnante proposition qui m’était faite. Je n’avais jamais eu de servante, juste un valet. Le premier avait été un incapable dont je m’étais rapidement défait, le second Jeffrey m’avait quitté de la plus horrible des façons pour m’avoir été trop longtemps fidèle. Je n’avais jamais eu ni cuisinière, ni couturière, ni servante car je n’avais pas les moyens d’une telle dépense. Et puis je craignais les complications, les liaisons qu’on entretient et qui gâtent votre quotidien, la servante devenant maîtresse dans le secret de l’alcôve. Ketty était bien de cette race d’intrigante qui n’aspire qu’à inverser les rôles. Pour avoir mon bel habit de Cour, il me fallait lui promettre sans promettre tout à fait.
- Je songe à me marier, fis-je… Et si tel est le cas, mon épouse aura besoin d’une personne telle que toi.
J’avais pris attention à ne pas la qualifier de servante, ce fut donc la perspective de mon futur mariage qui la fit tiquer.
- Ainsi vous ne serez pas de moi enamouré ?
- Pourquoi cela ? Est-ce quelque chose qui te manque également céans ?
- Certes, monsieur. On ne m’aime guère car on me trouve trop pleureuse et ambitieuse.
- Pleurerais-tu si je te disais non d’une manière ferme ?
- Sans doute.
- Alors je te dis que je ne t’oublierai pas. Oui, si tu me fabriques en cette seule nuit, une vêture à la mode, assez sobre pour qu’elle ne donne pas de moi une idée fausse, mais élégante assez pour qu’on me respectât, alors je ne t’oublierai pas. Et, près de mon épouse, tu seras première chambrière.
C’était une promesse qui, à bien y réfléchir, ne m’engageait guère. La perspective de marier lady Ann était encore fort réduite quand celles de tomber sous le couteau de Carter étaient immenses.
Ketty battit des mains, déposa sans ménagement les vieilles vêtures du comte de Plymouth et, fouillant dans sa poche, en tira une cordelette.
- Monsieur, il faudrait que vous vous leviez pour que je prenne les mesures…

(à suivre)
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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Sam 7 Fév 2009 - 18:31

Le souper en tête à tête avec la comtesse de Plymouth fut tendu. Mon ancienne patiente avait vraisemblablement appris ma rencontre avec sa servante et ses remarques aigres disaient qu’elle en avait pris un vif ombrage. Nous évitâmes également d’évoquer la situation de la reine et du roi ; nous étions tous les deux dans des camps qui, s’ils n’étaient pas strictement opposés, pouvaient rapidement le devenir On comprend donc que les occasions d’échanger des propos courtois furent rares. La comtesse se retira d’ailleurs assez promptement prétextant un violent mal de tête.
- Souhaitez-vous que…, fis-je
- Je crains fort monsieur que vos bons soins ne me soient plus exclusivement destinés désormais, raison pour laquelle je me forcerai donc à m’en passer.
Elle se leva avec une grâce majestueuse. En ce domaine, elle surpassait aisément sa maîtresse, ayant véritablement un port de reine. Elle s’éloigna sans me jeter un regard, ne se retournant vers moi qu’une fois parvenue à la porte de la salle à manger.
- Monsieur, à partir de dorénavant, cette porte ne vous sera plus ouverte. Je me retire de Londres et du monde de la Cour. Je me consacrerai à mes chevaux et à mes livres, ce sont des créatures beaucoup moins ingrates que les êtres humains.
Je ne sus si j’étais le seul à porter sur mes frêles épaules le reproche fait à l’espèce toute entière. La comtesse pouvait tout autant – et c’est ce que pouvait laisser supposer ce départ – avoir été renvoyée par la reine. Ma découverte de la liaison de la reine avec l’Amiral était peut-être la cause d’une telle déchéance.
Je m’ouvris de mes interrogations auprès de maître George lequel écarta les mains en signe d’ignorance. Je partis donc me coucher, épuisé par une journée comme je n’en avais jamais vécue. En me disant aussi que ce n’était qu’une entrée en matière pou celle du lendemain qui me verrait aller convaincre Ann de quitter le palais du roi. Qui me verrait tenter d’échapper à Carter et à ses hommes. Une journée au cours de laquelle je devrais aussi donner les moyens à Wilbur Wood de rentrer chez lui, me défaire de l’intrigante Ketty et tenter de regagner ma maison afin d’y récupérer le peu que je possédais encore.
Un programme qui n’avait rien de rassurant.

(à suivre)

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Sam 7 Fév 2009 - 19:26

Le pourpoint brun clair et les chausses claires s’accordaient parfaitement à ma taille. J’en fis compliment à Ketty laquelle me répondit par une révérence beaucoup plus profonde que la veille. Il ne fallait pas chercher en ce geste un remerciement mais bien une invitation à ne pas oublier les promesses de la veille. Elle renchérit par une petite minauderie à laquelle nul cœur mâle n’aurait pu résister.
- Madame la comtesse a décidé de quitter Londres pour ses terres. Me voyez-vous, monsieur, demeurer en cette lointaine campagne ?
- Tu en serais assurément la plus jolie fleur, répondis-je, mais je conçois que tu ne prennes joie à une telle perspective. Va donc demander sur l’heure ton congé à madame la comtesse.
- Je le demanderai plutôt à maître White, il me le baillera avec plus de grâce et il ne me contestera pas le versement de mes gages. La comtesse sera par trop chiche-face et me fera mauvaise mine. Que devrais-je faire ensuite ?
- Tu iras prendre chambre à l’auberge du Lion de Guyenne et tu m’y attendras. Soit j’y arriverai en compagnie d’une dame au service de laquelle tu te mettras aussitôt…
- Soit ?…
- Soit j’y reviendrai seul et tu seras alors pour moi beaucoup plus qu’une simple chambrière.
- Je ne sais, minauda-t-elle, si cette solution ne m’agrée pas davantage.
- Sache qu’elle serait pour moi tant douloureuse que tu regretterais les mauvaises mines de la comtesse à ton égard… Fais ce que je t’ai ordonné et n’imagine point encore un futur que nous ne maîtrisons pas. Ni toi, ni moi.
Elle s’envola de la chambre avec la légèreté d’une biche. Je n’avais pas réglé le problème de Ketty, je l’avais simplement déplacé dans le temps et dans l’espace. Il me restait encore à m’occuper du sort de Wilbur Wood le bûcheron.
Il m’attendait à l’office, toujours appuyé sur sa grande branche. Avant de décider de son sort, j’examinai sa cheville qui était toujours gonflée et violacée. La situation avait même empiré depuis mon précédent examen, la veille au soir.
- Tu ne pourras pas marcher pendant plusieurs jours, affirmai-je. Si tu veux regagner ton village et retrouver ta famille, tu devras pouvoir te faire conduire. Pour cela, il te faudrait traîner aux portes de la ville et c’est précisément là que les sergents du guet te feront rechercher.
- Que puis-je faire alors ?
- Te cacher. Tu accompagneras Ketty à l’auberge du Lion de Guyenne et tu attendras avec elle mon retour.
- Qui est Ketty ?
- La nouvelle servante de mon épouse.
- J’ignorais que vous étiez marié, monsieur.
- J’ai la servante, Wilbur… Il me reste encore à conquérir l’épouse. C’est ce que je vais m’employer à faire aujourd’hui.

(à suivre)

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Sam 7 Fév 2009 - 20:59

Si mes relations avec la comtesse de Plymouth étaient demeurées courtoises, j’aurais pu espérer qu’elle m’autorisât à me rendre à Whitehall en empruntant son carrosse. L’aigreur de notre séparation la veille m’avait fait perdre tout espoir de voir ce souhait se réaliser. Ma surprise n’en fut donc que plus grande lorsque l’intendant George White m’annonça que l’attelage de la comtesse m’attendait.
- Quel est ce prodige ? demandai-je à l’intendant.
- Le cœur des femmes est aussi changeant que le ciel au couchant, maître Hawkins. L’ignoriez-vous ?
- Certes, maître White. Toutefois, en cette affaire, ce cœur aura connu une bien étrange révolution.
- C’est sans doute que la nuit aura permis à madame la comtesse de peser les avantages et les inconvénients de la rupture de votre amitié.
- Y trouve-t-elle des avantages ? La chose serait cocasse.
- Diable, monsieur, ne comprenez-vous pas ? En vous perdant, madame perd aussi cette rivale réchauffée en son sein, cette femme dont les appâts et les sourires lui volaient toute influence sous son propre toit. La voir partir est un tel soulagement qu’elle souhaite la voir partir rapidement. De là les préparatifs du carrosse ordonnés au cœur de la nuit.
- Quoi ? m’exclamai-je. La comtesse vous fit réveiller au creux de la nuit à ce sujet-là.
- A ce sujet et à un autre. Elle m’ordonna également de jeter à la rue cette ambitieuse de Ketty étant bien assurée que vous ne seriez pas sans la prendre alors à votre service. Ces deux-là s’empoisonneront d’eux-mêmes m’a-t-elle dit.
On ne connaîtra jamais assez bien le cœur des femmes. Il en jaillit des torrents de passion et des montagnes de charme, il en suinte aussi complots et mensonges. Cette effrontée de Ketty avait réussi à obtenir de moi que je la prisse à mon service, sachant déjà qu’elle n’était plus à celui de la comtesse ce que, pour ma part, j’ignorais encore. Je me promis de me revancher rapidement d’une telle insolence tout en essayant d’en tirer un profit pour mon futur entretien avec Ann. Ne jamais accepter leurs regards de biche sans chercher à y reconnaître aussi la ruse de la lionne.
J’embarquai donc à bord du carrosse aux armes de la comtesse de Plymouth en compagnie de Ketty, à laquelle j’évitais de sourire, et de Wilbur. J’étais en revanche fort satisfait que celui-ci pût se déplacer dans la ville sans crainte d’être reconnu. Sa taille, sa claudication et son grand manteau noir étaient suffisamment caractéristiques pour que les gens du guet le reconnussent aisément. Dans un monde idéal, j’aurais fait venir toute la famille du bûcheron, une épouse et une marmaille de quatre enfants, pour les prendre à mon service. Je devais à cet homme bien plus que je ne devais à Ketty.
Après avoir déposé Wilbur et Ketty à l’auberge du Lion de Guyenne, je commandai au cocher de me conduire au palais de Whitehall.
Enfin ! Je reprenais le cours de ma destinée. Les événements m’avaient retardé. J’allais me présenter au palais royal avec pratiquement une journée de retard par rapport à mes espérances. J’avais essayé de ne pas trop penser à Ann, aux menaces dont lord Puckeridge m’avait informé. Il y avait eu suffisamment à faire pour m’y aider. Maintenant que l’échéance s’approchait, j’en saisissais mieux toute la complexité. Il ne suffirait pas de convaincre Ann de me suivre, il faudrait aussi quitter le palais à la barbe de la garde et des espions de tous poils. Le visage de Ann, par sa ressemblance époustouflante avec Jane Seymour, attirerait les regards mais le port d’un masque en ferait tout autant. Et si jamais nous sortions du palais, je n’avais pour rejoindre l’auberge du Lion de Guyenne que nos jambes. A aucun moment, les choses ne seraient simples.
J’avais appris des derniers jours qu’il fallait prendre les problèmes les uns après les autres. Je vidai ma poitrine en expirant très fort, rajustai mon pourpoint. Le carrosse entra dans le parc de Whitehall.
- Je ressortirai avec elle ou je ne ressortirai pas.

(à suivre)

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Sam 7 Fév 2009 - 23:42

Au premier garde qui tenta de m’arrêter, je fis face avec un mélange de mauvaise foi et d’autorité.
- Je suis maître Hawkins, premier médecin du roi. Quel est votre nom, soldat ?
- Je ne vous connais pas monsieur.
- Si vous ne me connaissez pas, c’est que vous n’êtes pas depuis longtemps au palais, répondis-je fermement.
- Je ne suis en poste que depuis avant-hier mais...
- Voilà qui explique tout. J’étais absent depuis plusieurs jours pour affaire de famille et on m’a rappelé urgemment car l’état de santé du roi m’a-t-on dit se dégrade.
- Le bruit court en effet que…
- Et sachant cela, vous laisseriez le roi attendre son médecin ? Votre nom vous dis-je !
Impressionné et craignant de commettre une erreur fatale, le garde me livra passage. En m’éloignant, je modérai mon allure pour ne point donner l’impression de fuir tout en pressant le pas puisque j’étais sensé être appelé d’urgence auprès du roi.
Couloirs et salles étaient peu fréquentés en cette heure encore matinale. Je gagnai sans peine les appartements du roi où deux hallebardes s’entrechoquant sous mon nez stoppèrent mon avancée.
- Maître Hawkins, que venez-vous faire ici ? me demanda un des gardes qui, lui, me connaissait depuis fort longtemps.
- Je dois voir sa majesté, fis-je.
- Avez-vous oublié que vous avez été démis par le roi de votre fonction de premier médecin ?
- Croyez bien que je ne l’ai point oublié et que c’est là une source perpétuelle de souffrance pour moi. Il n’est pas une journée où je ne regrette d’avoir déplu à mon souverain. Et c’est bien là la raison de ma présence.
- Le roi ne pardonne guère, vous devriez le savoir.
- Je suis ici car je peux aider le roi à vivre encore. Ne suis-je pas médecin ? Je viens me placer à nouveau à son service et l’implorer de me faire confiance. Je suis certain que sir Denny agréera ma démarche.
- Sir Denny est absent depuis hier soir, me révéla le garde. Il a été remplacé auprès du roi par lord Owen.
L’absence du premier gentilhomme de la chambre, dans les moments périlleux que connaissait le souverain, était stupéfiante. J’y vis un présage. Les choses étaient en train d’évoluer, de nouvelles lignes de force se dessinaient. Et cela n’augurait rien de bon pour Ann.
- Faites venir lord Owen alors.
- Il dort, répliqua le garde dont je vis la main se crisper sur la hallebarde. Maître Hawkins, si vous souhaitez accéder au roi, attendez qu’il vous donne audience.
Je me le tins pour dit. L’intransigeance du garde signifiait que des consignes précises avaient été données me concernant.
Fort heureusement, certains petits miracles sont là pour redonner l’espoir aux amoureux transis. Comme je m’éloignais dos courbé et figure basse, la porte de la chambre du roi s’entrouvrit et Frank, le valet préféré du souverain, sortit. Il me reconnut, me rejoignit en quelques enjambées.
- Maître Hawkins, m’appela-t-il. C’est vraiment Dieu qui vous envoie !
- Mon ami, j’ai immédiatement pensé de même en vous entendant me héler. Quelles sont les nouvelles du roi ?
- Elles sont aussi bonnes que possible.
- Ce qui veut dire ?
- Maître Bragge, qui est venu le visiter hier soir, pense que ce sont les derniers instants de répit avant une brusque aggravation.
- A-t-il prescrit une saignée ?
- Il estime que ce serait sans effet.
- C’est donc qu’il juge le roi aux portes de la mort.
Il y eut un lourd silence entre nous. Si l’issue fatale était à craindre depuis longtemps, je me reprochais d’avoir abandonné le souverain - ne m’avait-il pas élevé fort haut en cette Cour, me faisant premier médecin ? - pour courir des aventures qui me laissaient un goût de fiel en bouche.
Le silence de Frank me donna à penser qu’il ne m’avait pas tout appris. Pourtant, il ne disait rien, paraissant attendre que je le questionnasse.
- Est-ce parce qu’il redoute une détérioration de la santé du roi dans les prochains jours que sir Denny n’a point assuré son service cette nuit ?
- En partie.
- Pourquoi cette réponse mi-chèvre mi-chou, Frank ? Y a-t-il autre chose que tu hésites à me dire ?
- La demoiselle s’est enfuie.
- Enfuie ? Quand cela ?
- Hier soir, elle a longuement parlé avec le roi. Peu à peu, le souverain qui la veille paraissait si vaillant se mit à fondre devant elle. La sueur gagnait son visage et on m’a appelé pour lui changer sa chemise tant son corps libérait d’eau. Alors qu’il était prêt à tomber en pamoison, il a rassemblé ses forces, a demandé un écritoire et là, il a rédigé un court message qu’il a confié à lord Denny.
- Que disait ce message, Frank ? Il est impossible que vous ne le sachiez…
- Hélas, maître Hawkins, quelle que soit ma volonté de vous être agréable, je ne puis vous révéler la chose l’ignorant moi-même. A en juger par la figure de sir Denny, c’était une décision grave que le roi prenait parce qu’il sentait approcher l’heure de son trépas.
- Se peut-il qu’il ait ordonné l’exécution immédiate de lord Norfolk ?
- A moins qu’il n’ait donné l’ordre de l’élargir… Je vous avoue ne pas savoir. Il pourrait tout aussi bien avoir décidé d’écarter la reine au profit de votre protégée.
Je frémis à cette pensée. C’était bien ce que redoutait Catherine Parr : être écartée par le roi qui voudrait épouser sur son lit de mort une septième femme. Catherine Parr dont l’espion auprès du roi n’était autre que sir Anthony Denny, l’homme qui n’avait pas reparu au palais depuis qu’il avait eu entre les mains l’ordre écrit du roi.
- Mais à quel moment Ann a-t-elle disparu de la chambre du roi ?
J’avais livré sans le vouloir une partie de son identité à Frank mais cela n’avait plus guère d’importance ; je doutais d’ailleurs que le valet eût été dupe longtemps de mes prétendus pouvoirs de résurrecteur.
- Dans le courant de la nuit. Elle s’est enfuie telle un fantôme. Personne ne l’a vue ni entendue sortir. Ni des appartements du roi, ni du palais. Il y a même un fait fort troublant qui va encore accréditer la rumeur d’un spectre féminin veillant sur le roi avant que de l’emporter entre ses ailes.
- Quel est ce fait ?
- Tous les vêtements de la dame sont dans le petit cabinet. Tous sans exception. Y compris la robe qu’elle portait le premier soir où vous l’introduites auprès du roi.
- Se serait-elle volatilisée en tenue d’Eve ?
- Maître Hawkins, les anges ne portent point de vêtements, me répondit Frank avec un fin sourire.
Tout ceci n’était qu’une complication supplémentaire. Ann pouvait avoir pris peur et s’être enfuie, mais pourquoi être partie dévêtue ? A moins que tout ceci ne fût qu’une évasion bien organisée et habilement déguisée pour renforcer le caractère surnaturel du sosie de la reine Jane Seymour ? J’étais complètement désorienté. J’étais venu pour libérer Ann et elle n’était plus là. Ou bien je jouais de malchance ou bien le destin avait-il déjà fait son choix : cette femme ne serait jamais mienne.

(à suivre)

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Dim 8 Fév 2009 - 0:53

Un cri interrompit le cheminement difficile de mes pensées. Un cri rauque, impérieux et en même temps désespéré.
- Le roi ! fit Frank. Il appelle !
Le valet rebroussa chemin vers la chambre. Je n’osai le suivre de crainte de voir les deux gardes étendre vers moi le pointu de leurs armes. Quelques instants plus tard, Frank m’appelait à entrer à mon tour dans la pièce.
- Maître Hawkins, par Dieu, venez ! Le roi…
Je terminai de moi-même la phrase. Le roi se meurt ! Henri VIII interdisait qu’on évoquât son trépas en sa présence. Frank s’en était souvenu à temps.
Les hallebardes se relevèrent pour me laisser le passage. Elles allaient devenir de toute manière bien inutiles, les deux gardes ayant compris qu’il était de leur devoir de courir prévenir leurs chefs et les médecins du roi.
Je découvris Henry VIII en proie à une forte agitation. Il criait, hurlait, branlait de la tête en tous sens avec des yeux révulsés, mais ces cris, ces hurlements se perdaient dans sa gorge et n’étaient plus que des râles pour nous qui les entendions.
- De grâce, maître Hawkins, refermez la porte derrière vous, me cria Frank. Même un roi a le droit de garder un peu de dignité dans ces moments pénibles.
J’obéis à l’ordre du valet. C’était un peu le monde à l’envers. Un des plus puissants souverains du monde en était réduit à sangloter dans le giron d’un homme de peu tandis que son médecin était ravalé au simple rang de portier. J’avais l’impression de m’enfoncer dans un nouveau cauchemar.
- Il demande où elle est, expliqua Frank qui tenait son oreille près de la bouche du roi. Il vient de se réveiller et il ne l’a pas trouvée près de lui… Ne restez pas comme un empoté, maître Hawkins ! Approchez-vous que le roi vous aperçoive. Votre présence le tranquillisera.
Je quittai la porte pour m’approcher du lit. Mes yeux se posèrent sur la place qu’avait dû occuper Ann la veille au soir. Je crus retrouver sur le drap blanc l’empreinte de son corps. Non ! C’était impossible ! Elle avait la légèreté d’une plume et son corps ne pouvait avoir marqué ainsi la literie. Mon esprit me jouait des tours et c’était tout. Il me fallait oublier Ann et le mystère qui flottait dans cette chambre. Le roi avait besoin de moi et de mes lumières.
Je pris son poignet. Le pouls était vif et convulsif. Une telle émotion ne pouvait que déboucher sur une crise violente. Le roi épuisait ses dernières forces et lorsque celles-ci auraient été consommées, il entrerait dans une agonie dont il ne ressortirait plus.
Peu à peu, les mots chuchotés par Frank à l’oreille du roi, les pressions que j’exerçais en différents points de son corps eurent pour effet de ramener un peu de calme sur le visage du souverain. Il s’extirpa de sa crise de folie et retrouva un peu de lucidité et une voix plus assurée.
- Où est-elle ? souffla-t-il.
- Répondez-lui, maître Hawkins, ordonna Frank.
- Majesté, je n’ai pu l’éveiller ce matin. Hélas !…
- Elle est morte ? Morte à nouveau ?
- Hélas, répétai-je sans trouver d’autre explication à fournir.
- Si vous avez eu le pouvoir de lui rendre la vie, vous pourrez recommencer n’est-ce pas ?
- Je crains que cela ne soit plus possible, majesté.
- Pourquoi, Hawkins ? Pourquoi ?
Le roi repartait dans son délire. Je repris sa main chargée de pierreries précieuses afin de le calmer une nouvelle fois. A sa question, je ne savais que répondre. Mon esprit refusait d’imaginer un nouveau mensonge. Pas en ce moment, pas à un homme en train de mourir.
- Hawkins, le roi vous parle !
- Sire, je ne suis pas un faiseur de miracle. Tout ce que vous avez vu n’était que simulacre. Je n’ai jamais réussi à ramener quiconque à la vie.
Le roi Henri tourna vers moi son visage que ravinaient des rides de plus en plus creusées.
- Ainsi, elle n’était qu’une illusion.
- Majesté, j’ai été le jouet des nombreux clans qui à la Cour organisent déjà les temps dans lesquels vous ne vivrez plus. On m’a fourni une femme ressemblant à la reine Jane Seymour, on m’a contraint à vous faire croire que je l’avais ressuscitée.
- Je ne l’ai donc point rêvée.
- Non, majesté. Elle était bien réelle. Une femme aussi belle qu’instruite, aimant le goût italien et les livres. Une femme qui aurait charmé votre majesté en vos jeunes années. Vous l’auriez trouvé à votre goût et en auriez fait votre épouse.
- Mais même en ma vieillesse, je l’ai trouvée à mon goût, Hawkins… Elle me parlait si bien du monde, de tout ce que je n’ai jamais vu, de tant de choses que j’ignorais… Elle m’a donné ce que mes autres épouses n’avaient jamais pu m’apporter… J’ai eu des passions insensées dans ma vie… La seule que j’aurais dû cultiver toujours était celle du savoir et non celle du pouvoir.
Après ces quelques phrases, fort longues pour lui, le roi se renferma. Son souffle se fit plus maigre, des sifflements revinrent dans sa respiration. Ses yeux se perdirent dans le vague. Il secoua avec un dernier reste d’énergie vitale la léthargie qui le gagnait, sourit en me regardant et reprit péniblement la parole.
- Vous m’avez trahi, Hawkins !… De la plus éhontée des façons… En me mentant… Pour vous punir, je vous condamne à ne pas quitter cette pièce tant que je vivrai… Pour qu’un peu d’elle continue à m’accompagner là où je pars.

(à suivre)

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Dim 8 Fév 2009 - 12:26

Les médecins du roi, Welsy et Blagge, survinrent pratiquement en même temps. Je me reculai dans l’ombre pour ne point paraître entraver leur action. Cette action, au vrai, fut fort limitée. Ils se contentèrent de donner au roi une pastille aux effets narcotiques qui calma graduellement ses tensions. Puis, s’avisant de ma présence, ils eurent la bonté de se rapprocher de moi pour me faire part de leurs conclusions et écouter les miennes.
- Le roi se meurt, la chose est entendu, fit maître Welsy. Qui osera le lui annoncer ?
- Sa majesté le sait. Les propos qu’elle tenait tout à l’heure étaient sans équivoque, dis-je.
- Qu’il le sache ou pas n’est pas le problème, objecta maître Blagge. Nous sommes à la Cour et tout doit se faire selon le rituel.
Une telle prudence ne m’étonna qu’à moitié. Les deux médecins avaient encore en tête – comme moi-même – l’alerte de l’été passé. On avait cru le roi à l’article de la mort. Quelques semaines plus tard, il reprenait ses activités comme avant la crise. Et ceux qui avaient spéculé sur le décès du souverain en avait été pour leurs frais. Et ceux qui avaient osé l’évoquer devant sa majesté en avaient été punis.
- Je vais le faire, dis-je. Je n’ai nulle raison de craindre le courroux du roi.
- Pourquoi ? questionna maître Welsy. A cause de la créature dont nous avons tous entendu parler et que vous avez fournie au roi.
Je pointai le doigt sur le thorax du médecin, prêt à laisser éclater ma fureur. J’avais l’envie et le besoin de dire son fait à chacun de mes confrères. Sur leur façon de pratiquer leur science. Sur leur manque de charité et d’amour de l’autre. Fort heureusement pour eux, l’entrée de lord Denny, flanqué de lord Owen que visiblement quelqu’un avait osé déranger dans son sommeil, changea la donne. Frank le mit au courant de l’évolution préoccupante de la santé du roi.
- Quel est l’avis du corps des médecins ? demanda-t-il en se rapprochant de nous.
- La mort, répondit froidement maître Welsy.
- La mort à brève échéance, renchérit maître Blagge.
- Il est prêt à l’entendre, ajoutai-je marquant ainsi une fois de plus ma différence.
- Alors je vais le lui annoncer, trancha sir Denny. Il doit pouvoir se préparer à rejoindre Dieu. Cependant, messieurs les médecins, je souhaiterais que vous pratiquiez un dernier examen de sa majesté avant que je ne m’adressasse à elle.
Les médecins se rapprochèrent du lit. Je leur emboîtai le pas lorsque sir Denny me retint par le bras.
- Maître Hawkins, cet examen ne vous concerne pas… Du moins, je ne l’ai ordonné qu’afin de pouvoir vous entretenir seul à seul de certaines affaires.
- Je vous écoute, mylord.
- Se peut-il que le roi ait été empoisonné ?
- Je ne comprends pas le sens de cette question… Ou plutôt je ne saisis pas bien la raison pour laquelle vous me la posez seulement à moi.
- Quand cesserez-vous d’être naïf sur les hommes ? Vos confrères ne voient dans le roi qu’un souverain en train de mourir. Ils s’inquiètent surtout des dernières décisions que le roi pourrait prendre et qui pourraient leur être fort contraires. Vous, vous savez qu’il s’agit du roi mais vous vous comportez comme s’il s’agissait de n’importe quel homme. Vous pensez à la dignité de son trépas et non à l’arrondi de votre boursicot. Aussi est-ce à vous que je le demande. Se peut-il que le roi ait été empoisonné ?
- Je ne peux en être certain, mylord. Nous ne pourrons le savoir qu’en observant les viscères du roi… Si j’en crois ce que m’en a appris Frank, la détérioration de son état fut brusque hier soir. Un empoisonnement pourrait en être la cause, la chose est sûre. Mais je n’ai point tous les éléments en main. Frank me parla aussi d’un message expédié par le roi et que vous portâtes vous-même en un lieu que j’ignore. Que contenait-il ?
- La chose ne sera plus secrète dans quelques heures. Le roi a ordonné que la condamnation de lord Norfolk soit prononcée et suivit d’une prompte exécution.
- Donc, la disparition d’une certaine personne de cette chambre est bien due à la teneur de ce message.
- On peut le craindre… ou le souhaiter selon le camp auquel on appartient.
- Votre maîtresse sait-elle où cette personne peut être allée ? Avez-vous des informations sur cette fuite ?
- Nous pensons qu’elle aura rejoint ceux qui l’ont mise auprès du roi.
Pour le premier gentilhomme de la chambre, cela voulait dire lord Bigod et les partisans de Norfolk. Sir Denny n’avait pas les mêmes informations que moi. Pour lui, Ann était favorable à la libération de Norfolk et, en conséquence, il voyait dans sa disparition la suite logique de son échec à plier le roi ; son échec l’aurait conduite à empoisonner le roi, la mort de celui-ci étant l’ultime moyen d’arrêter le procédure d’exécution de Norfolk. A mes yeux, le raisonnement méritait d’être inversé : Ann avait parfaitement réussi sa mission et, dans le contexte de menaces diffuses qu’elle connaissait, elle avait préféré prendre le large. Seule ou avec une complicité ? Là demeurait la principale interrogation à mes yeux.
- Le grand naïf, que je reconnais être parfois, peut vous assurer que si empoisonnement il y a eu, il ne peut provenir de la dame que vous savez.
- Pourquoi êtes-vous si affirmatif ?
- Parce que, sir, si vos réseaux de mouches oeuvrent avec efficacité à Londres, je crains qu’ils ne se soient pas étendus jusque dans certains châteaux où de nouvelles vérités me sont apparues.
Je ne pus en dire plus. Maîtres Welsy et Bragge revenaient vers nous, la mine sévère et l’œil sec.
- La mort à brève échéance, laissa tomber maître Welsy.

(à suivre)

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Dim 8 Fév 2009 - 14:18

Nous étions peu nombreux dans la chambre. Aux deux médecins, aux deux gentilshommes de la chambre, à Frank étaient venus s’ajouter quelques autres proches du roi dont le chancelier Whriotesley. Le silence était presque solide tant il figeait tout dans la pièce. On ne se parlait que par regards et mimiques. Le roi s’était endormi et tout le monde attendait son réveil, les mots définitifs prononcés par sir Anthony Denny et les ultimes ordres du règne.
Dans cette immobilité de corps et de lèvres, seuls les esprits demeuraient actifs. J’essayai de lire sur les visages le ressenti profond de chacun. Les masques n’avaient plus de raison d’être à l’instant où le royaume allait basculer dans une nouvelle ère. Chacun pouvait donc laisser libre cours à ses sentiments. Le chancelier, créature du roi, m’apparaissait le plus sincèrement ému. Lord Owen baillait à s’en décrocher la mâchoire, attitude qui me laissait à penser que son sommeil n’avait guère été reposant et concurrencé par d’autres activités plus récréatives. Les deux médecins se tenaient debout côte à côte et paraissaient détachés des événements en cours ; sans doute tenaient-ils leur tâche pour terminée. Edouard Seymour, comte de Hertford et oncle du futur roi, et lord Denny évitaient pour leur part de croiser leurs regards. Ils représentaient en cet instant deux visions différentes du futur, déjà entrées en concurrence.
Que pouvaient-ils lire, eux, sur mon visage ? Beaucoup de pensées mêlées sans doute. Tout se bousculait en moi. Où était Ann ? Qui l’avait aidée à quitter le palais de Whitehall ? Comment dire à Ketty et Wilbur que je ne les rejoindrais pas à l’auberge du Lion de Guyenne ? Que faire après la mort du roi ? Où aller ? Vers qui porter ma fidélité ? C’était une interminable liste de questions, une litanie que je finissais par trouver discourtoise envers l’homme qui allait entrer en agonie. Certes, Henry VIII avait été un roi terrible, aussi inconstant dans ses amours que dans ses idées religieuses ou ses alliances. Il avait été un despote, un tyran même parfois. L’absence de l’anneau d’argent à mon doigt ne me rendait que plus cruel le souvenir de Catherine Howard qu’il avait laissé exécuter sans preuves certaines. Mais son âme serait jugée par Dieu ou par les siècles qui nous suivraient. Ce qui était en jeu pour le moment c‘était la souffrance d’un homme, c’était aussi ses peurs au moment d’affronter le grand mystère du néant.
Au début de l’après-midi, le roi Henry ouvrit les yeux, balaya du regard l’assistance, y lut sans doute l’annonce de sa fin prochaine. Il n’en laissa rien paraître jusqu’à ce que sir Denny s’approchât de lui et prononçât les mots que nous attendions – et redoutions – tous.
- Majesté, il est l’heure de vous préparer, dit-il simplement, sa gorge nouée refusant de laisser passer plus de mots.
Un nuage de larmes passa sur le regard du roi mais il se reprit très vite, conscient que l’image qu’il laisserait à tous ces hommes serait la dernière. Elle devait être conforme à ce qu’avaient été sa vie et son règne. Energique, autoritaire, puissante. Inflexible.
Le souverain se redressa et prit la parole. Bien que sa voix fût faible, il émanait toujours de ce murmure l’autorité royale.
- Messieurs, vous m’avez été bons serviteurs et je souhaite que vous le demeuriez pour mon fils Edouard. Et si Dieu voulait qu’il ne vécût pas jusqu’à engendrer à son tour, je veux que vous portiez la même énergie à servir mes filles Marie et Elizabeth.
L’assistance répondit par de profondes inclinaisons du buste. A cet instant, je suis persuadé que chacun des assistants aurait préféré mourir que d’imaginer désobéir à ce qui était à la fois un ordre et un remerciement. Pourtant, il me paraissait impossible que tous tinssent ce serment ; les intérêts étaient trop divergents, trop éloignés les uns des autres. Il y avait les questions religieuses que la mort du roi allaient rouvrir, les luttes pour le contrôle du jeune roi. Il y avait aussi les rivalités familiales, les cousins à favoriser au détriment d’autres cousins, les biens des épouses à défendre. Autant de raisons de renier bientôt la promesse muette faite au mourant.
- J’ai conscience de ne pas toujours avoir œuvré en bon chrétien, reprit le roi. J’ai menti beaucoup plus que je n’aurais dû, parjuré ma parole et parfois même flétri le saint nom de Dieu. J’ai parfois frappé des innocents et, lorsque j’ai condamné des coupables, je l’ai parfois fait avec une intransigeance qui n’était pas la bien venue.
Le manque de souffle obligea le souverain à interrompre ce qui ressemblait à une repentance publique. Chacun attendait d’entendre l’évocation de tel ou tel cas, de tel ou tel jugement royal. Les regrets du roi diraient autant de choses que les actes commis. Ces attentes durent toutefois déçues. Lorsqu’il eût repris haleine, le roi avait visiblement repris le contrôle de son discours.
- Je prie Dieu pour qu’il juge avec miséricorde mes erreurs et regarde avec bienveillance mes pêchés. S’il en va ainsi, peut-être m’admettra-t-il en son saint paradis…
Il y eut un silence troublé. Le roi n’avait fait allusion, même de manière détournée, à aucune de ses épouses. Fallait-il en conclure qu’elles n’avaient joué aucun rôle dans son existence ? Que toutes, victimes de lui ou non, n’avaient compté en rien dans la marche du royaume ? On pouvait difficilement en accepter l’idée. La répudiation de Catherine d’Aragon avait ouvert la voie au schisme avec Rome. Les choix suivants avaient souvent été dictés par l’influence de telle ou telle coterie en rapport avec une épouse ou une maîtresse. Dans les temps qui allaient s’ouvrir, le clan Seymour semblait lui-même devoir se partager entre Edouard, défendant le jeune roi, et Thomas l’amiral, très proche de la reine Catherine Parr. Les aventures matrimoniales du roi avaient fait de l’Angleterre ce qu’elle était devenue.
- Maître Hawkins, puis-je vous entendre ?
Toutes les têtes se tournèrent vers moi. On aurait pu attendre que le roi fit appel à ses médecins – mais je n’en étais plus un -, à un homme d’Eglise ou à un ministre. Il s’adressait à moi qui, hormis Frank, était le moins haut des personnages présents dans la pièce.
Je m’approchai du lit, pris place sur le tabouret qu’avait occupé quelques instants auparavant lord Denny.
- Il faut tout me révéler maintenant, me dit le roi.
- A quel propos, votre majesté… Il y a tant de secrets dans le monde… Et je n’en connais guère.
- Ne faites pas l’idiot, je vous parle de la dame. J’ai trop aimé de femmes dans ma vie pour accepter de mourir sans savoir qui fut la dernière.
- C’était une noble dame et non une vulgaire fille des rues comme on l’a clabaudé à l’envie dans le palais et en ville.
- Cela je le savais. On ne peut apprendre un tel raffinement et autant de connaissances sur le monde dans les bourdeaux. Je veux connaître son nom. Je l’exige de vous, par-delà toutes les paroles et les serments que vous auriez pu faire de ne point me le confier.
- Majesté, vous eûtes le plaisir de partager votre couche avec lady Ann de Mundford.
- Mundford ? s’étonna le roi. Qu’est-ce que cela ?
- Une seigneurie non loin de Norwich.
- Petite seigneurie ?
- Modeste si j’en crois mon bref passage sur ces terres, mais le château est fort galamment mis et défend le goût nouveau avec beaucoup de grâce.
- Eh bien, tu diras à lady Mundford que, en récompense pour sa bonté, le roi l’a créée duchesse sur son lit de mort. Telle est la mission que je te confie, médecin. Ta dernière mission venue de ma bouche. Tu retrouveras la dame, tu lui annonceras son élévation et, si le cœur t’en dit, tu la marieras. As-tu bien compris ?
- J’ai fort bien compris, majesté. Je vous fais mille grâces pour…
- Ne t’épuise pas en vain… C’est moi qui suis heureux de la récompenser.
- Majesté, je dois vous confesser quelque chose qui pourrait cependant vous déplaire…
- S’il s’agit de l’assistance que tu apportas à certaine de mes anciennes épouses, je suis au courant depuis fort longtemps pour avoir vu à ton doigt un anneau d’argent que je connaissais bien. Et c’est bien parce que tu ne portes plus cet anneau aujourd’hui que je juge que je peux te confier lady Mundford. Va maintenant ! Regarde mourir ton roi et puis cours vivre ta vie. Elle vaut la peine d’être vécue. C’est lorsqu’on parvient à son ultime extrémité qu’on en est pleinement persuadé.

(à suivre)

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Dim 8 Fév 2009 - 15:23

Le roi mourut à l’aube du 28 janvier. La veille au soir, il avait fait demander l’archevêque Cranmer afin d’avoir avec lui les discussions propres à fortifier un chrétien au moment de se présenter devant le Créateur. Par malheur, l’archevêque n’était point chez lui mais à Croydon. On dépêcha un messager pour lui demander de se hâter de rejoindre Londres.
Lorsqu’il parvint enfin au palais de Whitehall, la nuit était fort avancée et le roi avait déjà perdu l’usage de la parole. Nous assistâmes alors à un dialogue étonnant. L’archevêque parlait de Dieu, de sa bonté et de ses colères, de l’attitude que tout bon chrétien doit avoir envers lui. Le roi répondait par des mouvements de la main, celle-ci serrant ou desserrant la main de Cranmer. Au fur et à mesure, les pressions du roi se faisaient de plus en plus longues comme s’il cherchait à s’accrocher à la vie à travers la sainteté de l’homme de foi qui lui parlait. Puis, la main du roi cessa de bouger, ses yeux se fermèrent et son corps entama l’ultime bataille, celle à la fin de laquelle on capitule toujours en rase campagne. Cela dura plusieurs heures.
Lorsque le premier médecin du roi, maître Welsy, constata le décès, le silence qui régnait dans la chambre prit une autre couleur, une force différente. Nous venions de basculer dans un nouveau monde, dans un nouveau temps. Tout était pareil et pourtant tout avait changé.
- Il faut porter la nouvelle au Parlement, fit le chancelier dont les larmes, sincères, étaient lourdes et étranglaient la voix.
- Non point ! intervint le comte Seymour avec énergie. Il faut d’abord assurer le pouvoir du nouveau roi. Les minorités sont toujours de fort périlleuses périodes. La dernière que connut le royaume nous a valu une longue guerre dont les effets ne sont éteints que depuis peu. Le roi doit continuer à vivre, le temps que le pouvoir d’Edouard soit solidifié, que tous les comploteurs potentiels soient démasqués et arrêtés.
- Que comptez-vous faire de lord Norfolk ? questionna sir Denny. La condamnation a été prononcée mais l’exécution n’ayant point eu lieu…
- L’exécuter serait dresser contre nous ses partisans, répondit Edouard Seymour. Le libérer compliquerait cette succession. Le mieux n’est-il pas de l’oublier à la Tour ? Au moins un temps.
Il y eut un consensus muet à cette proposition. Affermir le pouvoir du nouveau roi, s’assurer du contrôle de tous les rouages de l’Etat, garder Norfolk en prison, tel était le programme que se fixaient tous les hauts personnages présents dans cette pièce.
Le roi était mort. Il gisait sur sa couche, déjà oublié de tous. Moi je n’avais que lui en tête, lui et son dernier ordre. Retrouver lady Ann et la faire duchesse en son nom. Il me fallait m’échapper du palais. Je doutais que la chose fût possible avant un certain temps, le secret sur la mort du roi étant à défendre à tous prix.
- Puis-je me retirer ? demandai-je sans conviction à lord Denny.
- Qui pourrait vous en empêcher, maître Hawkins ? répondit le premier gentilhomme de la chambre. Vous n’êtes ni ministre ni grand seigneur en ce royaume et vous ne comploterez donc pas contre votre nouveau roi. Vous n’êtes plus médecin du roi et, à ce titre, vous n’avez aucune raison de demeurer auprès de lui, contrairement à maîtres Welsy et Blagge qui par leur présence ici accréditeront l’idée que le roi vit encore. Quant au secret que vous savez, on peut supposer que vous n’irez pas le crier dans les rues de Londres étant homme de parole et tenu par l’esprit de votre art au silence sur le destin de vos patients.
Je n’en croyais pas mes oreilles. Ainsi j’étais libre. Une liberté à vrai dire peu rassurante. Contrairement aux autres personnes présentes dans la chambre funèbre du roi, j’avais plus à craindre du dehors. Les rues de Londres c’était risquer de tomber à nouveau sous le couteau de Carter, d’être l’objet de la surveillance des multiples mouches qui voletaient dans la ville. Dehors, il y avait aussi une femme à retrouver, une femme pour qui j’avais une si violente amour que je craignais qu’elle ne voulût la partager.

(à suivre)

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Dim 8 Fév 2009 - 17:09

Comme la plupart des autres spectateurs de la mort du roi, je n’avais pas quitté la chambre depuis que j’y avais pénétré près de vingt-quatre heures plus tôt. Frank et un autre valet nous avaient apporté un peu de nourriture et de vin, avaient pris soin de nous fournir les seaux indispensables à l’élimination de nos matières organiques. Des chaises à bras nous avaient permis de nous poser le temps d’un repos furtif ou d’un mauvais sommeil. Autant dire que l’air extérieur me fit grand bien. C’était un peu comme une renaissance.
Frank me conduisit au dehors en empruntant les couloirs et escaliers réservés aux serviteurs. C’était là un moyen habile pour ne pas trop éveiller les soupçons de la foule des seigneurs - et de leurs dames - qui se pressaient devant la porte des appartements royaux. Je compris bientôt, à une foule de petites mimiques, que cette discrétion n’était pas non plus innocente de la part du valet.
- Frank, que cherches-tu à me dire ?
- Pardon, maître Hawkins ?
- Tu ne me dis rien, mais ce silence m’apparaît calculé de manière à ce que je t’interroge.
- C’est bien ce que vous faites. Donc j’ai peut-être réussi dans mon projet… Si tel était bien mon dessein…
- Que ne dis-tu franchement ce que tu as à dire ?
- C’est que je crains que vous ne m’appréciez plus du tout de la même façon après que je vous eusse parlé.
- Parle et aie confiance en mon honnêteté comme je fais confiance à la tienne.
- Maître Hawkins, vous souvenez vous de cet entretien que nous eûmes et où nous évoquâmes la question de savoir vers qui iraient mon cœur et ma fidélité lorsque sa majesté aurait passé.
- Je ne l’ai pas oublié.
- Et bien, ce moment est survenu… Et il me faut vous confier que ma fidélité et ma foi je souhaite la mettre en vous.
La tension des heures passées auprès du roi agonisant trouva à se libérer à travers un éclat de rire que j’eus du mal à éteindre. La proposition de Frank,aussi flatteuse fut-elle, n’était rien moins que grotesque. On ne passe pas du service du roi à celui d’un obscur médecin !
- Frank, mon ami, n’as-tu point perdu la raison ? Tu serviras le nouveau roi comme tu as servi son père. Avec discrétion et efficacité. Telle est la destinée que méritent tes qualités.
- Je redoutais votre réaction maître Hawkins et c’est la raison pour laquelle je n’osais vous faire part de cette offre de service.
- Comprends-moi bien. Je serais honoré de faire de toi mon valet, et plus encore mon intendant. Seulement, vois-tu, je n’ai guère de biens… Et même en ce moment précis, je n’ai plus rien. Ma demeure a été pillée et je ne touche plus de gages. Le beau maître que voilà. Inemployé et impécunieux.
- Vous avez cependant la promesse d’un fort beau mariage.
- Oh ! Oh ! Te voilà soudain découvrant de toi une face que je ne connaissais pas. Tu écoutes aux portes ?
- Cela ne serait assurément pas convenable. Disons plutôt qu’une certaine personne, à la beauté remarquable, m’a dit qu’elle n’avait goût qu’à vous et qu’elle entendait bien partager avec vous le reste de son existence.
- Quand t’a-t-elle dit cela ? demandai-je ayant soudain perdu toute envie de rire de la situation.
- Juste avant de me convaincre de l’aider à s’enfuir du palais.
Le voile de l’énigme se déchirait enfin. Ce Frank était un véritable voyou. Il m’avait vendu l’évasion mystérieuse de Ann en sachant qu’un jour viendrait où il pourrait se prévaloir de celle-ci pour entrer à mon service.
- Comment as-tu fait pour lui faire quitter les lieux ?
- J’ai couru voler une tenue de garde. Elle l’a enfilée, a replié ses longs cheveux sous le casque et nous sommes sortis par ce même chemin que nous venons d’emprunter.
- Ainsi donc, lady Ann est quelque part dans Londres habillée en homme.
- Casque sur la tête et épée au côté.
- T’a-t-elle dit où elle voulait aller ?
- Rien de cela. Elle m’a juste demandé de vous dire que vous sauriez où la retrouver… Et elle m’a répété qu’elle souhaitait que vous m’engagiez à votre service. En récompense des risques pris pour sa sauvegarde.
Frank revenait à la charge. Que pouvais-je lui dire ? J’avais effectivement besoin d’un valet, de quelqu’un de fidèle et de qualité. Si je venais à épouser Ann, ce valet pourrait m’éviter bien des erreurs, à moi pour qui les questions de protocole et d’échelle sociale paraissaient absconses. D’un autre côté, je n’avais pas un sou en poche et encore bien des tourments à venir. Frank pouvait fort bien se retrouver orphelin de son nouveau maître dans quelques heures.
- Frank, si ma parole a de la valeur pour toi…
- Elle en a, me répondit-il. Sans quoi je ne me serais pas adressé à vous.
- En ce cas, demeure céans encore quelques jours, le temps que les rêves qui sont les miens se muent en certitudes. Cette attente répond également à un autre péril qui pourrait te menacer. Ta disparition pourrait paraître suspecte car sir Denny a évoqué devant moi la crainte d’un empoisonnement du roi. Disparaître brusquement t’accuserait sans même qu’on prît le temps de mirer les entrailles du défunt roi… Je te promets que mon retour au palais signifiera ton entrée immédiate à mon service. Ce barguin te convient-il ?
- Il me convient, maître Hawkins.
- Alors rajoutons y, si tu le veux bien, le fait que tu m’avances quelques livres pour que je puisse retrouver la dame de mes pensées… et arracher d’elle le consentement qui me permettra de revenir te chercher.
- Voici une bourse en contenant 15, maître Hawkins. Je la tiens de cette même dame pour première récompense aux services rendus. Considérez donc qu’elle vous appartient désormais.

(à suivre)

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Dim 8 Fév 2009 - 18:05

Je me hâtai de rejoindre l’auberge du Lion de Guyenne, la tête bourdonnante des révélations et des manigances de Frank. Par une espèce de fidélité que j’avais grand mal à comprendre – mais qui s’expliquait sans doute par leur manque de moyens – Wilbur et Ketty m’avaient attendu. Attente sans doute désespérément longue et que la demoiselle avait peut-être épicée de cajoleries. Si tel avait été le cas, je n’avais aucune raison valable de les en blâmer.
- Nous quitterons Londres dès que j’aurais réglé votre pension dans cette auberge et que Ketty nous aura loué un carrosse pour le retour, expliquai-je.
- Avez-vous trouvé votre épouse, monsieur ? me demanda Ketty qui n’avait pas perdu de vue les deux faces de la proposition que je lui avais faite.
- Aussitôt retrouvée, aussitôt reperdue… Mais ne prends pas pour autant des airs de grande dame, je sais où la trouver cette fois-ci. Tu connaîtras ce soir le visage et la ferme autorité de ta nouvelle maîtresse… Quant à toi, Wilbur, nous te conduirons jusqu’à ton village et je ne manquerai pas de t’y récompenser selon tes mérites.
Une heure plus tard, nous quittions Londres. J’aurais souhaité faire toilette et changer les vêtements désormais puants et collants confectionnés par Ketty pour d’autres plus sains. Cela ne se put. Je ne voulais demeurer dans la capitale que le temps nécessaire à nos préparatifs. J’étais bien assuré que, en ne me montrant pas, j’aurais toutes les chances d’échapper à Carter et à ses espions.
L’arrivée de notre carrosse dans le village de Wilbur Wood fut saluée par des cris d’enfants et une émotion difficilement descriptible. Un carrosse c’était un peu de la richesse de la ville qui venait frayer avec la pauvreté rurale. La surprise n’en fût que plus forte lorsque les gosses virent descendre de la caisse armoriée Wilbur le bûcheron. Il y eut de nouveaux cris de joie et des vivats.
- Maître Hawkins, voyez comme ce village vous aime déjà sans vous connaître, dit Wilbur. Si notre seigneur était comme vous…
- C’est que tes amis se fient à des apparences sans avoir idée des réalités. Je n’aurais que faire de ce carrosse dans quelques heures… Merci pour ton aide, Wilbur Wood et, si un jour tu souhaites entrer à mon service, j’aurais toujours pour toi une parcelle dans mes bois pour t’y établir.
Je parlais déjà comme un hobereau, sûr désormais et de retrouver lady Ann et de l’épouser. Le roi m’avait demandé de la créer duchesse et de la marier, cela ne valait-il pas accord à mon élévation au rang de duc ?
- Voici une livre pour toi.
- Une livre, maître Hawkins ?!… Que ferais-je de tout cet argent ? C’est beaucoup trop !
- Cette somme contient tes gages de valet, le montant des fagots abandonnés chez moi, de quoi rattraper les repas que tu fis à peine hier, une somme pour compenser le travail que tu ne pourras fournir du fait de ta blessure… Crois-tu désormais que cela soit trop ?
Le bûcheron me tendit sa rude pogne. Je la serrai sous les nouveaux vivats des enfants, acclamations auxquelles je répondis en jetant une poignée de monnaie.
- Puis-je vous faire reproche de votre attitude ? me fit Ketty lorsque le carrosse eût repris sa course vers Puckeridge.
- Cela serait beau qu’une servante sermonnât son maître. Mais, puisque nous sommes seuls, je veux bien t’écouter.
- Votre bonté, votre générosité sont telles qu’elles seront recherchées lorsque vous serez parvenu au sein de la gentry de ce royaume. Vous promettez emplois et gratifications à tous ceux qui vous ont aidé, à tous ceux qui vous touchent ou qui vous plaisent. Un jour pourtant, toutes ces personnes vous abandonneront si vous venez à manquer à une seule de vos promesses.
- Pourquoi manquerais-je à mes promesses ?
- Parce que vous deviendrez comme la comtesse de Plymouth. Vous regarderez votre boursicot se dégonfler, l’âge vous rattraper, vos terres se raréfier. Vous refermerez vos griffes sur votre magot et tous ceux que vous aurez aidé seront d’autant plus désespérés de vos refus qu’ils vous auront aimé.
- Aurais-tu connu cela auprès de la comtesse ?
- Sans doute… Puisque j’en parle.
- Je ne suis pas la comtesse.
- Je vois la chose, répliqua-t-elle avec un sourire gourmand… Mais vous n’êtes point noble également. Votre élévation vous donnera le vertige, vous verrez.
Je ne dis mot en réponse à cette sinistre prophétie. Pouvait-on changer son âme au point de renier amitiés et comportements anciens ? Je n’imaginais point de connaître pareille évolution. En revanche, je me rendis compte plus clairement du fossé qui me séparerait toujours de Ann. Si la lady de Mundford était capable de générosité envers les hôtes de passage au château, préconisant de leur offrir des livres, elle avait montré un souci de rationalité dans la gestion de son domaine qui ne pouvait que nous conduire à nous affronter.

(à suivre)

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Dim 8 Fév 2009 - 19:47

Le cocher fut tout heureux de percevoir un peu plus que la somme prévue. Depuis ma pénible expérience aux rênes d’un attelage, je regardais ces hommes comme de véritables artistes.
Un claquement de fouet dans l’air, déchirant la brume, annonça le départ du carrosse pour Londres. Il ne nous restait plus qu’à monter jusqu’au château pour terminer le voyage
Ketty tenait dans un sac de toile ses maigres affaires, je ne portais que le fardeau de mes ambitions. Elle parvint pourtant bien avant moi à la grille. Pour justifier de ma lenteur, j’accusai le manque de sommeil et de nourriture de la dernière journée, les fatigues consécutives à mes précédentes aventures. Tout cela n’était bien sûr que de sombres prétextes. Je commençais en fait à rejouer la danse de l’hésitation. Les « et si… » virevoltaient dans mon esprit. Ils étaient si forts, si puissants qu’ils ébranlaient à nouveau mes certitudes. Tant de fois j’avais été abusé que je craignais d’être à nouveau pris en flagrant délit d’incompétence.
- Le Maître vous a vu monter jusqu’au château et il vous attend, me dit le page.
- Pouvez-vous vous charger d’installer ma servante, je vous prie ? demandai-je en retour.
Le sourire du page suffit à me montrer combien cette tâche lui serait de peu de poids. Il trouvait à cette mission bien plus de sens et d’intérêt qu’à celle qui le voyait garder la porte de la chambre du duc.
- Verrez-vous tout de suite votre future épouse ? demanda Ketty.
- Je l’espère fort étant privé depuis plusieurs journées de sa radieuse présence.
- Présentez-lui alors mes respects et dites lui qu’elle ne trouvera pas servante plus fidèle et attentionnée.
Fallait-il prendre au pied de la lettre une telle affirmation ? Sans doute entrait-il comme toujours dans cette déclaration de Ketty une part de calcul. Le calcul était ici ans doute faux par avance : Ann n’était pas la comtesse de Plymouth, elle aurait vite fait de décourager les tentatives de séduction de sa servante.

(à suivre)

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Dim 8 Fév 2009 - 20:00

- Vous arrivez trop tard, Hawkins. Nous avons porté Maureen en terre ce matin.
- Je prendrai le temps d’aller me recueillir sur sa tombe avant de repartir.
- Quelles nouvelles me rapportez-vous de Londres ?
A la première question, j’étais pris au piège. La nouvelle la plus importante pour le maître n‘était pas celle qui me concernait le plus. Et, en répondant à ses attentes, j’en viendrais forcément à dévoiler la mort du roi. Comment pouvais-je faire ?
- Lady Ann s’est enfuie du palais de Whitehall, dis-je.
- Je le sais. Elle est ici.
- Pourrais-je la voir ?
- Pas immédiatement. Elle doit se reposer.
J’aurais espéré que le visage du Maître serait rayonnant au moment de m’annoncer ce qui, pour lui comme pour moi, avait tout d’une excellente nouvelle. Je compris qu’il attendait d’en savoir plus sur le sort de Norfolk avant de se réjouir.
- Lord Norfolk est toujours en prison, repris-je sachant par avance que cette nouvelle ne plairait pas au duc.
- Ne devait-il pas croiser le bourreau ce matin même ?
- C’est ce qu’on disait au palais de Whitehall.
- Et pourquoi l’exécution n’a-t-elle point eu lieu ? demanda sèchement le Maître.
J’étais fait. A cette question, il n’y avait qu’une seule réponse possible. Mais cette réponse était un secret d’Etat. Cette réponse engageait l’avenir du royaume tout entier.
- Je ne peux vous le dire.
- Comment cela « je ne peux vous le dire » ? rugit le duc. Croyez-vous que je vous ai pris sous mon aile pour que vous me fassiez des cachotteries ? Croyez-vous que c’est par pure bonté d’âme que j’ai consenti à vous permettre d’aimer une personne bien au-delà de votre sang ? Vous êtes ma créature, Hawkins ! Il n’y aucun secret que vous ne puissiez garder pour vous sans m’en faire part.
- Je suis désolé, je ne peux vous confier ce que je sais…
Le maître lâcha son emplacement habituel près de la fenêtre et commença à me tourner autour, se rapprochant de manière progressive comme pour accentuer davantage les menaces qu’il venait de proférer.
- Essayons alors de deviner, siffla-t-il, quelle raison peut ainsi vous retenir de me dire ce que vous savez. Si Norfolk n’est point exécuté alors qu’il a été condamné, c’est que quelqu’un a déposé un sursis à cette exécution. Une seule personne a ce pouvoir et cette personne c’est le roi. Il faudra donc que quelqu’un ait eu assez l’oreille du souverain pour l’amener à surseoir. Voulez-vous faire la liste de ces personnes, maître Hawkins, afin que nous examinions laquelle serait à ce point proche de vous que vous vouliez la protéger au mépris de votre propre existence ? Le voulez-vous ?
- Je ne comprends pas très bien, bredouillai-je.
- Je vais donc vous expliquer puisque, comme c’est votre habitude, vous n’avez rien vu, rien entendu et surtout rien compris de ce qui se tramait. Asseyez-vous !
Je me posai sur un tabouret, d’autant plus tremblant que je pensais revenir au château pour cueillir les roses de la victoire. Rien n’était fini, tout recommençait. J’étais rabaissé, injurié, humilié. Les conseils de prudence de Ketty me revenaient en tête. J’avais promis sans avoir, j’avais promis sans savoir. Je n’étais rien et, selon toute probabilité, j’allais le demeurer.
- Il y a deux jours, je vous ai envoyé à Londres pour convaincre lady Mundford de se retirer de son office auprès du roi. Sur le chemin, vous avez été attaqué.
- C’était Hugh Carter… Donc, les partisans de Norfolk.
- Qui pouvait être au courant de votre voyage vers Londres ? Comment expliquer qu’on vous ait attendu sur le chemin ?… Vous ne trouvez que dire à cela ?... Fort bien, passons à la suite… Vous parvenez enfin, je suppose après bien des péripéties dues à votre incompétence, auprès du roi et là c’est pour apprendre que lady Mundford s’est enfuie la nuit précédente. Ne pensez-vous pas que cette fuite est en rapport avec l’annonce de votre arrivée ?
- Au contraire. Ann avait réussi à obtenir du roi la signature de l’ordre d’exécution de Norfolk. Sa mission terminée, elle s’est éloignée jugeant vraisemblablement que cela était préférable puisque vous l’aviez vous-même mise en garde contre certaines menaces la visant.
- Avez-vous lu ce fameux ordre d’exécution ?
- Non, mais lord Denny l’a vu puisqu’il l’a porté lui-même à la Tour de Londres.
- Cet ordre n’est jamais arrivé à la Tour… Sans quoi Norfolk aurait été décapité sans délayer davantage. On ne fait pas traîner un ordre du roi Henry. Cela est bien trop risqué !… Il y a en conséquence une autre possibilité. Si cet ordre est arrivé, il ne disait pas ce qu’on vous a fait croire qu’il disait.
Le raisonnement ne tenait pas. Tous les membres du conseil réunis dans la chambre du roi s’étaient mis d’accord pour annuler l’exécution. Cette annulation montrait bien que l’ordre de tuer le duc de Norfolk avait bien été donné.
- Vous ne connaissez pas toute la situation, objectai-je. Il vous manque des informations.
- Donnez-les moi alors.
- Je ne peux pas… Il y va du salut du royaume… et du salut de votre fils.
- Laissons cela. Pour le moment, cet aspect est secondaire en notre propos.
- C’est central au contraire.
- Laissez-moi en juger !
Il me serait impossible de convaincre le duc. Il déroulait ses déductions à partir d’éléments de base erronés et il refusait de m’entendre, persuadé que j’avais encore été le dupe de ses ennemis. Mes erreurs passées me rattrapaient, me rendaient peu crédible et, par ricochet, me condamnaient.
- Qui pouvait prévenir Carter de votre prochaine arrivée ? Qui pouvait faire signer au roi un ordre repoussant l’exécution de Norfolk ? Qui ?
Le duc avait collé son visage affreusement mutilé tout contre le mien. Il ne parlait plus, il hurlait à mes oreilles. Je voyais ses muscles se tordre sous sa peau cruellement absente, ses lèvres se pincer jusqu’à disparaître.
- Qui, Hawkins ? Qui ?
- Je ne sais.
- Si, vous savez ! Et c’est pour cela que vous ne dites rien !… Parce que vous savez et que vous voulez la protéger.
- La protéger ?… Vous ne pensez pas que c’est Ann qui…
- Je ne le pense pas, j’en ai la preuve !
- Si elle était coupable de ce dont vous l’accusez, elle ne serait pas venue d’elle-même ici.
- Justement. Elle n’est pas venue d’elle-même… Ce sont mes hommes qui l’ont enlevée dans les rues de Londres après l’avoir reconnue.
- Comment l’auraient-ils reconnue puisqu’elle portait un costume de garde du palais ?
- Elle portait au contraire une fort belle robe, robe dans laquelle vous la verrez pour la dernière fois d’ici peu. Cette femme a trop abusé de ma patience et de ma crédulité pour continuer à vivre.
- Vous ne pouvez la mettre à mort !
- Je peux châtier qui bon me semble. Elle mourra pour sa trahison. Elle mourra pour m’avoir volé ma vengeance.
- Mais cela ne se peut !… C’est une profonde injustice ! Elle est innocente de ce dont vous l’accusez !… Si Norfolk n’est pas exécuté, c’est que le roi est mort tôt ce matin et que l’ordre a été donné de surseoir.
- Si le roi était mort, je le saurais depuis longtemps. J’ai un homme et une femme introduits au palais. Aussi respectés qu’influents et informés. Ils me communiquent tout ce qu’ils apprennent sur l’heure par pigeon voyageur.
- Ils ne le savent pas car personne ne le sait… Mais je vous assure que cela est vrai. Le roi Henry est mort ! Ce matin…
- Préparez-vous à souffrir une vie entière, Hawkins. L’amour d’une femme, c’est comme un poison dont rien ne vous immunise. Par charité, je vous autorise ce privilège qui me fut refusé par le destin ; vous verrez la femme que vous aimez avant qu’elle ne rencontre la mort. Ce ne seront que quelques instants. Faites en sorte qu’ils soient inoubliables. Ce seront les derniers.

(à suivre)

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Dim 8 Fév 2009 - 21:43

Je trouvais que le Maître avait un goût du macabre fort dérangeant. Il avait enfermé Ann dans son temple secret, si bien que lady Munford avait dû partager l’espace avec le cercueil de verre de Jane Seymour. C’était un double message qui nous était adressé. A Ann, il voulait signifier ce qui l’attendait. A moi, il annonçait les années de tourments et de remords.
En l’apercevant, mon cœur s’arrêta. C’était donc de cette lumière que le destin comptait me priver ! Même en larmes, jetée en prière sur le sol dallé, elle était d’une beauté transcendante. Quelque chose en elle me prenait et m’emportait, me faisait monter en apesanteur et tutoyer les étoiles. Je me moquais bien de ses trahisons réelles ou supposées. Je n’avais que faire de toutes ses supposées aventures avec le sculpteur, avec le roi ou avec Carter. Ce que j’aimais c’était ce petit front têtu, ces yeux brillants, cette bouche gourmande, cet esprit incisif. Tout cela, je l’aurais bientôt perdu à jamais. Tout cela, je voulais en gourmet égoïste y goûter une dernière fois.
Je me jetai dans ses bras.
Le siens se refermèrent sur moi, m’emprisonnant, m’étouffant presque.
Nos lèvres se cherchèrent, se trouvèrent, se mêlèrent.
Nos larmes sur nos joues fusionnèrent en un seul et même fleuve qui trempa nos cols.
Il n’y avait pas de mots. Juste des gestes. Des gestes fous, des gestes passionnés. Ceux des amants qui savent que le temps leur est compté. Ceux des amants qui savent que demain n’existe pas et n’existera sans doute jamais.
- Que me reproche-t-il ? demanda-t-elle enfin.
- Une trahison… Une de plus ! Une de trop !
- Je n’ai pas trahi.
- Tu as forcément trahi quelqu’un. A un moment ou à un autre. Tu as menti à lord Bigod, manipulé Carter, raconté des mensonges à la reine… Et la facilité avec laquelle tu as appris à ressembler à Jane Seymour montre que tu as bien du talent pour mener les gens par le bout du nez. Tu dis beaucoup et tu ne fais pas toujours. C’est aussi cela trahir.
- Dans tout ce que j’ai fait, je n’avais qu’une idée, qu’un projet, aider le Maître à se venger de Norfolk et de ses vilenies. Tout a été pensé et organisé dans ma tête dans ce seul but. Evidemment lorsque tu es entré dans le jeu, toute ma détermination s’est parfois brouillée mais jamais, jamais tu l’entends, je n’ai imaginé une autre issue que celle qui verrait la tête de Norfolk rouler dans la sciure.
- Et pour nous qu’avais-tu imaginé ?
- Mundford. Mundford aurait été un écrin parfait pour notre amour.
- Parfait, oui… Trop parfait sans doute pour que ce soit possible un jour. Je ne suis qu’un pauvre médecin, naïf, couard, pauvre et maladroit. J’aurais été indigne de toi. Tu te serais lassée très vite de cette médiocrité, de cette indécision qui me collent à la peau.
- Tu as quelque chose de plus fort en toi que tous ces défauts que tu t’attribues. Tu es bon. Jamais je ne t’ai vu jeter un regard mauvais. Toujours tu as cherché à comprendre les gens qui te faisaient face. Au lieu de les accepter tels qu’ils étaient, tu as toujours voulu saisir quelles étaient leurs motivation et le sachant tu as toujours voulu les excuser. Tu es la seule personne capable de parler à un valet comme s’il était un roi.
- Tais-toi, je préfère continuer à me voir tel que je suis plutôt que tel que tu m’imaginais. Tu te trompais trop. Et tu me trompais trop…
- M’aimeras-tu au-delà des années ?
- Je t’aimerai chaque jour davantage, ma chère duchesse… J’allais oublier de te faire part de ceci, le roi avant de mourir a voulu savoir qui tu étais et, en remerciement de la grâce que tu as mise à le servir et à le distraire, il t’a créée duchesse de Mundford.
- Duchesse ? Je mourrais duchesse.
- Tu aurais pu mourir reine, Ann. Tu auras été la septième femme du roi Henri VIII, celle qu’il aura le plus aimé comme il me l’a confié. Et moi j’aurais été celui qui aura été incapable de te défendre contre les hommes…. J’avais déjà commencé à bâtir notre vie future. Chimère !
- Je suis innocente, tu le sais… Essaye de convaincre le Maître.
- Il ne m’écoute pas, il ne m’écoute plus.
- Alors, tue-le !
C’était si simplement dit et en même temps si énergique que je me crus capable de le faire. Pour sauver Ann, je pouvais bien prendre ce risque-là. Tuer le Maître et me libérer des chaînes qu’il m’avait passées autour du cou. Tuer le Maître et retrouver la liberté d’aimer et de vivre.
- Comment ? demandai-je convaincu qu’Ann, en fille de la campagne, savait mieux que moi comment on tuait.
Elle n’eut pas le temps de me répondre. Le Maître venait d’entrer dans son sanctuaire, tenant dans chaque main un poignard.
- Hawkins, sortez ! ordonna-t-il en me montrant la porte.
- Je refuse de sortir… Elle est innocente. Vous ne tuerez point une innocente. Sinon vous ne vaudrez pas mieux que Norfolk.
- Je la tuerai, mais d’abord elle vous dira elle-même quels furent ces crimes. Elle confessera tout et vous me remercierez de vous avoir évité une vie entière auprès d’une telle vipère.
La « vipère » se glissa derrière moi, mettant mon corps entre les poignards et elle.
- Elle est innocente, criai-je en me jetant à genoux devant le Maître. Epargnez-la… Ou bien prenez ma vie en même temps que la sienne.
- Vous êtes de ces lâches qui ne supportent pas d’affronter la vérité. Sortez !
Le Maître revint sur ses pas, referma derrière lui la lourde porte qui menait au couloir. Il me commandait de sortir et m’interdisait de le faire. Quelle était sa logique ? En quelque pas il fut près du passage secret par lequel il m’avait déjà fait quitter le château.
- Voilà une idée encore meilleure pour vous convaincre de mon jugement. Vous resterez ici, derrière la paroi, et vous écouterez toute la confession de cette traîtresse.
- Je vous tuerai quand je sortirai !
- Si elle est innocente, je vous autorise à me provoquer en duel et à me tuer… Mais vous entendrez le nom des véritables coupables. Et si vous avez de l’amour pour elle, et si vous avez un peu d’amour propre, c’est eux que vous irez faire périr !… Avancez, Hawkins !
Je me précipitai dans les bras de Ann, l’étouffai de baisers qu’elle me rendit avec fureur. Dans un mouvement désespéré, je tentai de l’amener avec moi mais elle s’échappa de mes bras et se réfugia près du cercueil de verre.
- Va, Paul ! Obéis ! Ecoute et tu comprendras tout.
Interdit devant le refus de Ann de s’enfuir, je fus bousculé par le Maître, perdis l’équilibre et me retrouvai plongé dans le noir du souterrain avant d’avoir pu me relever.
Une paroi épaisse me séparait de ma bien aimée. Elle allait mourir et moi j’étais déjà au tombeau.

(à suivre)

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Dim 8 Fév 2009 - 23:38

Il y eut d’abord un bruit étouffé de lutte ponctué de quelques petits cris qui ne pouvaient provenir que de la gorge de Ann. Elle avait tenté de lui échapper mais il avait fini par la coincer, par lui tordre le bras, par la mettre à genoux. C’était ainsi que j’imaginais la scène.
- Ecoutez bien, Hawkins ! Les révélations commencent…
C’était à devenir fou. Je frappai contre le mur en mettant toute la force de mes poings, espérant ébranler la pierre, déclencher le mécanisme de la porte. Rien ne bougeait. Rien ne venait. Juste la voix qui répétait.
- C’est inutile ! Le mur ne cédera pas !
Alors, je me suis assis, les bras autour des genoux. J’étais vaincu avant même que le combat eût commencé.
Il y eut soudain un cri long, suivi d’une plainte haletante.
- Médecin, vous comprendrez sans peine mes explications. Je viens de fendre la peau de lady Mundford sur toute la longueur du bras. Cela saigne à peine mais la bouche de la demoiselle est déjà tordue par la peur. Elle va donc nous révéler pourquoi elle a trahi notre confiance.
- Je suis innocente, Maître. Je n’ai point trahi.
Un second cri, semblable au premier, retentit, me vrillant les tympans.
- Voici donc une nouvelle écorchure pour punir tes silences, ma jolie. Imaginez bien la scène, Hawkins. Le bras gauche est désormais entaillé sur toute sa longueur. Ici j’ai appuyé un peu plus et la chair est à vif.
Je me remis sur mes pieds et hurlai qu’il fallait que cela cesse. Sur mes mains, la sueur, la terre et les larmes se mélangeaient. J’essayai pourtant d’attaquer le mélange qui scellait les pierres entre elles.
- Pourquoi s’arrêter ici, Hawkins ?… Si cous la voyiez, comme elle est belle quand elle est épouvantée !
- Arrêtez le sang, je vous en conjure, criai-je ! Il n’est pas trop tard. Même avec d’ignobles cicatrices sur les bras, elle restera la plus belle à mes yeux… N’allez pas plus loin ! De grâce, arrêtez, elle est innocente !
Ma supplique se perdit dans un nouveau cri accompagné d’un craquement sourd.
- C’était un bras, fit laconiquement le Maître. Alors, mignonne, que nous racontes-tu ? Es-tu toujours aussi innocente ?
- Je voulais… Je voulais être… La reine…
La voix était haletante, entrecoupée de sanglots, mais c’était bien celle de Ann. Je cessai de griffer la paroi pour mieux entendre.
- C’était l’accord que j’avais conclu avec…
- Avec ?
- Avec lord Bigod.
- Bien ! Voilà qui éclaire un peu mieux vos actes, milady ! L’ambition n’est-ce pas ? Et ce joli minois pour affoler les hommes. Une arme plus redoutable qu’une épée ou que le poison. Dis-moi alors ce que lord Bigod avait en tête.
- Gouverner le royaume.
- Ce n’est guère surprenant, rétorqua le Maître. Les ambitieux vont rarement seuls. Tu aurais été reine et lui ministre.
- Il fallait que le roi vive pour cela…
- Et le roi était vieux et fatigué !
- Oui.
- Alors qu’as-tu fait ?
- Moi, je n’ai rien fait.
- Rien fait ? Vraiment ?!

(à suivre)

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Dim 8 Fév 2009 - 23:39

Ce ne fut plus un cri mais un hurlement de bête qui sortit de la gorge de Ann. Je tressaillis, m’aveuglai en portant mes mains sales à mes yeux trempés par une sueur acide.
- Je commence à découper l’épaule de la demoiselle. Une grande entaille du haut du sein droit à l’omoplate… Cela suffira-t-il à te faire avouer comment vous vouliez maintenir le roi en vie ?
- Il nous fallait le meilleur des médecins… Le seul qui ne soit pas favorable à… la saignée… Nous avions compris… que les saignées tueraient le roi.
- Et voilà, intervint le Maître, de la bouche même de votre bien aimée la raison pour laquelle vous vous êtes retrouvé mêlé à toute cette affaire. Vous deviez faire durer le roi…
- Oubliez ce qu’elle vient de dire et ouvrez-moi, criai-je. Ce n’était pas un complot véritable. Elle n’est pas vraiment consentante à tout cela.
- Il en faut beaucoup pour vous convaincre, monsieur le médecin, rétorqua le Maître. Chante donc à maître Hawkins la suite. Car il y a bien une suite n’est-ce pas ?.
- J’ai tout dit, affirma Ann.
Le bruit suivant fut celui d’un choc violent qui fit trembler le mur.
- Ce n’était qu’une claque, Hawkins ! Mais la main me démangeait depuis trop longtemps et je crois avoir frappé un peu fort… Es-tu certaine d’avoir tout dit ? Par exemple, quelle était ma place dans votre projet ?
Nouveau tremblement du mur.
- Vous… vous… deviez égarer tout le monde… Et surtout le médecin… Il ne fallait pas… Il ne fallait pas qu’il… comprenne ce que nous voulions…
- Et ?
- Il a tout gobé…
Tout gobé ? Oui, j’avais tout gobé, tout cru, tout avalé. Je m’étais fait manipuler par tout le monde.
Je n’avais plus ni la force, ni l’envie de me battre. Je me rassis, mis la tête entre mes genoux. Je ne voulais plus entendre.
Mais j’entendais toujours.
Il y eut un grand craquement. Du tissu qu’on déchire.
- C’était la robe de ta lady, Hawkins. Sa belle robe jaune. Jaune couleur des traîtres… La demoiselle est fort belle en dessous mais cela tu le sais, je crois. Alors, imaginez que la pointe de mon poignard est juste au-dessus de son sein gauche. Voilà, j’appuie doucement, je l’égratigne… SI cous pouviez voir ses yeux… Si vous pouviez voir comme elle regrette. J’appuie un peu plus.
- Arrêtez ! Arrêtez ! Je vous dirai tout !… De grâce, si je dois mourir, faites que ce soit en une seule fois !
- Si je te laissais la vie sauve à la fin de notre entretien, tu serais si repoussante que tu ne penserais qu’à mourir. Dois-je alors continuer à enfoncer ce couteau ?
- Cessez, je parle… Quand j’ai compris que le roi allait mourir…, j’ai fait prévenir lord Bigod que plus rien n’était faisable…, que tout était perdu... En éloignant Paul Hawkins…, nos adversaires avaient mis à mal tout notre plan… Pour aider le roi à vivre et à aimer…, il fallait la femme… la femme et le médecin... Seule… j’étais impuissante…
- Tu t’es enfuie. Comment ?
- Je le sais cela ! hurlai-je. C’est Frank, le valet, qui l’a aidée à quitter le palais.
- Est-ce Frank ? questionna le duc.
- Frank n’était pas là… Il dormait !… C’est Sarah, la servante… Elle m’a aidée à fuir… elle m’a procurée la robe jaune… Celle que je portais encore en arrivant ici.
- Même le valet du roi vous a abusé ! Mon pauvre Hawkins !
C’était insupportable.
Insupportable.
Je suffoquais.
J’avais la bouche sèche et le cœur brûlant.
Si j’avais eu les deux couteaux du Maître j’en aurais fiché un dans le cœur du duc et un dans celui de Ann.
Ces mensonges je ne pouvais plus les supporter. Ils me donnaient la nausée, le dégoût des hommes et de leurs combines, de leurs ambitions, de leurs manipulations fétides.
Il fallait que cela cesse.
Que tout s’arrête !
- Nous savons donc, résuma froidement le Maître, ce que vous vouliez, le rôle que vous vouliez faire tenir à Hawkins, mon propre rôle. Me direz-vous enfin, jeune femme dépoitraillée et sanguinolente, pourquoi avoir suivi lord Bigod.
- Non ! Cela je ne vous le dirai jamais !
- Jamais, cela veut dire que vous êtes prête à laisser votre visage dans l’aventure. Vos yeux, vos lèvres, vos oreilles si fines et délicates… Réfléchissez !
- Cela je ne peux vous le dire.
- Il m’est avis, mon cher Hawkins, qu’il est une révélation que la dame ne veut point que vous entendiez. Peut-être y avait-il un soupçon de passion vraie finalement dans cette histoire ! Le petit médecin a-t-il réussi à supplanter le lord dans le cœur d’artichaut de l’ambitieuse ?
J’en avais assez entendu. Je me remis debout, titubant sous l’émotion. Mes jambes ne me portaient plus, mon cœur battait à peine. Mes yeux étaient désormais collés par le mélange de terre et de larmes. Tout mon corps s’auto-disséquait de lui-même.
Je retombai à genoux, puis face contre terre. Humilié. Cassé. Perdu.
- Paul, appela Ann ! Paul !… Ecoute ce qu’il faut que tu saches… Au début, lord Bigod m’a fait la cour… Une cour forcenée… Et j’ai fini par lui céder… Mais quand je t’ai connu… Quand tu as commencé à me regarder avec ton regard perdu… J’ai voulu qu’il me laisse tranquille.
Sa voix se brisa. Un sanglot, quelques larmes. Une émotion trop forte. Des douleurs insupportables. Elle faiblissait.
- Associés, oui mais amants non ! Je n’en voulais plus… Il a refusé et il s’est mis à me violer… Ce que tu ne sais pas… C’est que lui ou Carter, parfois les deux, se faufilaient dans la journée jusqu’au petit cabinet… Sarah gardait les portes et…
La confession de Ann fut interrompue par un vacarme aussi soudain que bref. Un bruit de chute sourde, une plainte, puis le silence. Jusqu’au retour de la voix du Maître. Une voix blanche et creuse, d’où toute la violence et l’arrogance étaient désormais bannie.
- Hawkins !… Hawkins ! Elle est morte !… Elle s’est jetée sur mes poignards pendant qu’elle parlait. Le premier lui a transpercé le cou, l’autre le ventre… Elle est morte, Hawkins !… Dieu m’est témoin que je ne voulais pas cela… Je voulais juste qu’elle parle, qu’elle vous dise qu’elle n’était pas faite pour vous…
Je me rapprochai de la paroi, me laissai choir contre le mur. Sous mes doigts, je sentis sourdre un liquide gluant qui commençait à se mélanger à la terre. Le sang de Ann !
Ma tête explosa en mille éclats de douleur. J’avais perdu ma seule raison de croire encore à l’humanité. Même odieuse, menteuse et méchante, elle était pour moi un diamant transformé en femme. Je l’aimais avec ses défauts et peut-être même que j’aimais surtout ses défauts parce qu’ils faisaient qu’elle était elle et pas une autre.
D’un seul coup, mon estomac se vrilla. Je vomis à gros jets. D’abord du solide puis une bile acide qui me décapa la gorge et la bouche.
- Ouvrez ! hurlai-je. Ouvrez la porte !
- C’est impossible ! Le mécanisme est bloqué… Descendez l’escalier. Sous la dernière marche, la dalle de gauche se descelle. Vous trouverez en dessous une vanne. Tournez la et le mécanisme s’enclenchera… De grâce, Hawkins, n’allez pas commettre une folie. Il y a eu trop de sang !
J’ouvris en grand mon pourpoint, plongeai ma main dans le sang de Ann et labourai de mes doigts rougis ma poitrine au niveau du cœur.
- Il n’y en a pas eu assez, croyez-moi ! Cela va changer !

(à suivre)

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Lun 9 Fév 2009 - 21:26

J’ai quitté hagard le souterrain. J’avais obéi machinalement aux ordres du Maître, enclenché le mécanisme, assisté passivement au déferlement de l’eau et, enfin, rampé dans le boyau qui permettait de gagner l’air libre.
Je n’avais pas de doute sur la suite à donner aux événements. Quelque chose en moi s’était cassé au cours des instants tragiques qui avaient conduit à la mort de Ann. Un certain regard sur le monde et sur les hommes avait vécu.
Ce monde était barbare, ce monde était violent. Rien ni personne ne pourrait jamais changer cela. Surtout pas moi, homme de peu et médecin de pas grand chose. Les beaux discours sur l’homme raffiné, le chevalier galant, l’esthète élégant m’apparaissaient soudain terriblement creux. Cela valait pour ceux qui pouvaient s’isoler du reste de la planète, ceux comme les Mundford qui vivaient au fond des bois. Mais vivre à Londres, dans les couloirs du pouvoir, cela signifiait qu’on n’avait que deux choix : tuer ou être tué.
Je n’eus aucune hésitation à arrêter le premier cavalier qui croisa ma route. L’homme était déjà d’un âge avancé et s’en retournait au petit trot vers son domaine. D’un geste autoritaire, je lui fis signe de s’arrêter. Il poussa sa monture et tenta de me contourner. Sans y parvenir. Je m’étais campé solidement au milieu du chemin en interdisant le passage. Levant les bras et poussant des cris, je parvins à effrayer le cheval qui se cabra et rua tant et tant qu’il jeta le cavalier au sol. Sans hésiter, je me saisis des rênes de l’animal et sautai en selle.
- L’ami, vous irez au château que vous voyez là-bas. Vous direz ce qui vous est arrivé et je suis certain qu’on offrira de vous raccompagner chez vous.
Abasourdi par mes manières, qui devaient singulièrement contraster avec celles des bandits de grand chemin, l’homme ne répliqua pas. Je piquai le ventre du cheval de mes éperons imaginaires et partis au grand galop.

La liste des méchants à punir aurait été trop longue si j’avais eu le dessein de traquer tous ceux qui m’avaient roulé d’une manière ou d’une autre dans la farine de leurs mensonges. Je ne retins que deux noms, Hugh Carter et lord Bigod, mais c’était de loin les plus dangereux et les plus coupables. Les complices ne m’intéressaient pas, les comparses n’avaient que mon mépris. Pour les deux autres, au contraire, j’avais l’intention bien arrêtée de leur rendre au centuple toutes les vilenies dont j’avais été la victime. Comment pourrais-je vivre en les sachant vivants ? Comment accepter la succession des jours si, eux aussi, pouvaient voir le soleil se lever et la lune argentée briller au firmament ? Ils avaient détruit tant de vies que l’idée que la leur durât encore m’était désormais insupportable. La haine que je leur portais avait atteint un stade tel qu’il me fallait l’éteindre en plongeant mes mains dans leur sang.
A Londres, je regagnai d’abord mon domicile de la rue des changeurs. Depuis la venue de Wilbur Wood, le pillage de mes biens s’était intensifié. L’argent avait disparu ainsi que deux belles peintures dont une m’avait été offerte par Thomas Holbein lui-même. Des pièces de mon mobilier avaient été déménagées. Mon baquet pour le bain avait lui aussi disparu. Au milieu de ce pandémonium, je trouvai péniblement de quoi me changer, un vieux pourpoint un peu élimé et des chausses déjà rapiécées. Sous le plancher, dissimulées car j’escomptais ne jamais avoir à les utiliser, je retrouvai deux armes offertes deux ans plus tôt par le roi Henry qui en faisait collection. La première était un couteau dont usaient jadis les piquiers pour daguer les chevaliers ; long et recourbé, il permettait aux fantassins anglais de frapper les chevaliers français tombés à terre en glissant la lame entre les articulations de leurs lourdes armures. La seconde, beaucoup plus moderne mais encore fort rare, était un pistolet, arme redoutable mais capricieuse dont le canon court libérait une décharge qui arrêtait un homme jusqu’à vingt pas. Je fis jouer le rouet pour vérifier que l’arme n’avait pas trop souffert de son abandon. Constatant le bon état du mécanisme, je chargeai le canon de poudre, introduisit une bourre, puis, sans trembler, je remontai le rouet grâce à une clé. La pierre à briquet s’enflamma, la poudre détonna. L’arme fonctionnait à merveille.
La nuit était tombée sur la ville lorsque je me mis en route. Le froid, toujours vif, rendait les rues glissantes. J’avançais à pas rapides, le cœur battant et les yeux fous, zigzagant entre les chariots immobilisés. On s’écartait devant moi, on chuchotait sur mon passage. Rien ne m’aurait arrêté. Un sergent du guet tenta de m’arrêter. Il me suffit d’un regard pour l’écarter de mon chemin. Je portais sur mon visage tant de douleur et tant de haine qu’il n’insista pas.

(à suivre)

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Lun 9 Fév 2009 - 21:27

A l’auberge du Lys blanc, le patron me vit entrer sous l’apparence d’un banal client. J’avais dissimulé mes armes dans les poches de mon long manteau gris. Par chance, l’auberge était vide, les soiffards étant plus occupés à garnir de bois leur cheminée qu’à courir les rues.
Je m’attablai, commandai une chope de sa meilleure bière sachant déjà que je n’y tremperai même pas mes lèvres. J’avais besoin de toute ma tête pour ce qui allait suivre. Et l’alcool n’était plus nécessaire pour me donner du courage. J’avais largement dépassé ce stade.
Lorsque l’aubergiste fut parvenu jusqu’à ma table, je fis peser contre sa cuisse la lame de mon couteau.
- Je cherche Hugh Carter. Il est ici ?
- Il est pas là, répondit le patron qui tenta de se dégager de la morsure du couteau.
De ma main gauche, j’attrapai l’étoffe grossière de son pantalon tandis que ma main droite poussait le poignard davantage.
- Mais tu sais où il est ?
- Non !
Cette fois-ci, j’enfonçai la lame. Foudroyé par la douleur, le patron s’effondra. Je quittai mon banc, enjambai le corps tombé à terre, me laissai tomber sur lui en emprisonnant ses bras avec mes jambes. La lame ensanglanté appuyait désormais sur la gorge du complice de Carter.
- Tu sais où il est…
- Là haut !… Dans sa chambre…
Je m’étais promis d’épargner les comparses. C’était une tolérance que je faisais à ma vie d’avant. Je n’avais rien décidé quant à l’éventualité de soigner les blessés. La décision fut rapidement prise. Tout retard dans mes projets les mettant en péril, je traînai le patron de l’auberge jusqu’à la trappe de à sa cave, le fit basculer à l’intérieur, bloquait la sortie en roulant une barrique. Et s’il se vidait de son sang faute de soins, la perte ne serait pas énorme.

Au mépris de toute prudence, j’escaladai l’escalier sans chercher à dissimuler ma présence. « Sa chambre » avait dit le patron. Pour moi, il était clair que c’était la même que celle qui avait abrité ma première rencontre avec Ann.
Je rejetai l’image d’elle qui surgit devant mes yeux à l’ évocation de ce souvenir si proche et si lointain désormais. Elle était morte, j’étais vivant. Nous n’avions plus rien à construire ensemble. La nostalgie n’avait aucun sens.
Je poussai la porte sans ménagement. Elle résista à peine à ma pression. La chambre était plongée dans l’obscurité si on exceptait une chandelle étriquée qui brûlait près du lit. Ca sentait l’encens et la cire. On aurait dit une chambre mortuaire. Une forte odeur d’urine disait aussi fort clairement qu’on hésitait à venir visiter l’occupant des lieux.
- C’est toi Pawner ?
La voix venait du lit. Une voix inexpressive, blanche, dans laquelle j’eus peine à reconnaître celle habituellement énergique et virile de Carter.
- Non, ce n’est pas Pawner, messire Carter… Peut-être a-t-il eu peur de contracter votre fièvre pourpre ?… Ou peut-être en est-il déjà mort ?… A moins que le souvenir de votre bain de lait ne l’ait dégoûté à jamais de votre fréquentation…
La silhouette dans le lit remua à peine.
- Hawkins ?!…
La voix était à peine audible. Je fis deux pas en direction du lit pour mieux entendre.
- C’est Dieu qui vous envoie, Hawkins.
- Ne parlez pas de choses que vous ne connaissez pas, Carter. Dieu et vous, c’est un compagnonnage que personne n’osera jamais imaginer.
- J’en conviens. Je n’ai pas été fort chrétien en ma vie et je m’en repends.
- Que cette repentance soit rapide car je suis venu vous tuer Carter. Vous allez pouvoir rejoindre le Diable en enfer !
- Pourquoi vous fatiguer à me tuer, Hawkins ? Je suis déjà mort… Depuis deux jours, je ne peux plus bouger de ce lit. Cette maudite fièvre me tue. Ma gorge est en feu et ma peau part en lambeaux….
- J’aimerais être bien certain que la maladie aura raison de vous. Qu’un homme tel que vous meure dans son lit serait du dernier comique. Toute cette violence vaincue par quelque chose de rampant, de sourd, d’invisible. Votre vie grignotée petit à petit par le mal sans que ni votre grand couteau, ni vos coups ne puissent vous défendre.
- Si vous me sauvez, je vous couvrirai d’or.
- Je n’ai pas pu sauver Maureen qui vous valait mille fois. Croyez-vous que je pourrais quelque chose pour vous ? Croyez-vous que cela en vaille la peine ?
- Que voulez-vous en échange ? J’ai de l’or, savez-vous ? On ne pille pas durant des années sans amasser un trésor de guerre.
- La chose qui m’importe et que vous puissiez me dire, c’est où je peux trouver lord Bigod ce soir.
- A la Cour, je suppose. Depuis qu’il sait que je suis malade, il ne m’a plus marqué le moindre intérêt.
- Je vais donc vous laisser crever seul, Carter. Cela vous laissera du temps pour vous repentir de tous vos actes. Pensez aux enfants innocents que vous avez égorgés. Pensez aux femmes que vous avez violées. Pensez à ces vies qui ne demandaient qu’à durer et que vous avez prises. Pensez à tout cela et recommandez votre âme au Diable. Lui seul saura quoi en faire !
Je reculais de deux pas pour regagner l’embrasure de la porte.
- Je vous laisse Carter. Pourrissez en paix !
Ceci dit, je pris le pistolet dans ma ceinture, fis jouer le mécanisme de mise à feu. La détonation ébranla toute l’auberge. Sur son lit, Carter, frappé par la balle de plomb, sursauta et se mit à gémir. Je courus près de la couche, tirai la couverture bien assuré de ce que j’allais découvrir. Carter, tout habillé, tenait à la main son long couteau dégainé. Il m’avait joué une habile comédie et se serait jeté sur moi si je lui avais tourné le dos.
Pour l’heure, son ventre désintégré par la décharge libérait un flot de sang et d’entrailles. La blessure était fatale et définitive.
- Tu croyais me surprendre, n’est-ce pas ? Tu attendais que je te tourne le dos pour me poignarder en traître. Tout était bien combiné dans ta tête… Sauf que tu m’as averti de ton forfait à venir… Réfléchis bien… Si tu pèles, si le pourpre s’en va, c’est que tu es en voie de guérison… Ou plutôt qe tu étais… Même le plus habile des barbiers ne peut plus rien pour toi. Crève vite, Carter ! L’Angleterre sera beaucoup plus tranquille sans toi.

(à suivre)

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Lun 9 Fév 2009 - 21:28

Le palais de Whitehall était en ébullition. Les informations les plus diverses circulaient et personne n‘ayant vu le roi depuis la veille, on supputait sur une fin proche. Un importun, petit comte médiocre et fat, voulut m’entretenir en particulier de la santé du roi. Je le bousculai sans ménagement et sans aucun remords. Dans cette foule anxieuse, je ne cherchai qu’un seul visage, qu’une seule silhouette. Tout le reste, et spécialement les manières de ce monde qui n’était pas le mien, n’avait plus d’importance.
J’aperçus enfin lord Bigod. Il portait avec sa prestance habituelle un habit sombre brodé de fils d’argent et injecté d’une myriade de perles. Lui aussi me vit et, jugeant à mon pas décidé que je venais lui chercher querelle, il commença par se remparer derrière un duo de duchesses avant de s’éloigner à grandes enjambées.
- Mylord ! criai-je. Ne fuyez pas ! Ce serait fort dommageable pour votre gloire qu’on vous vît détaler comme un couard.
L’accusation de lâcheté eut pour effet de stopper net l’avancée du duc. Il posa la main sur son épée, fit volte-face et m’attendit sans plus bouger.
Autour de moi, les courtisans se rassemblèrent/ Ils étaient heureux de trouver un spectacle propre à leur faire oublier les longues heures d’attente qu’ils venaient d’endurer. Une bonne querelle c’était toujours mieux que le néant.
- Où allez-vous, maître Hawkins ? me demanda un sergent que je connaissais pour l’avoir soigné quelques mois plus tôt d’une blessure au pied.
- Ne vous mettez pas sur mon passage, monsieur Rowing. Je viens rendre justice au nom du roi contre messire le duc qui a comploté.
- Comploté ?! Moi ?! A-t-on jamais entendu paroles plus insensées ? riposta lord Bigod. Qui m’accuse ? Un vulgaire médecin. Un homme de rien, né dans la fange et grandi dans le fumier. Un homme dont la seule gloire aura été de fournir sa majesté en putains !
Il y eut une exclamation autour de moi. A l’exclamation succédèrent les murmures, chacun racontant à sa chacune la scène mémorable qui m’avait vu conduire Ann masquée auprès du roi. Ce fit un joyeux vacarme dans lequel le mépris pour ma personne se mit à grandir. Nos coquelets de Cour sont si hauts qu’ils jugent à l’aune d’une moralité stricte tous les actes des faquins. Quand bien même ils auraient rêvé en être eux-mêmes les concupiscents acteurs.
- Voyez, monsieur, fis-je au sergent afin de reprendre le dessus. Me voici accusé et calomnié par lord Bigod. Vous en serez témoin, sergent. Comme tous l’ont été ici… Laissez-moi donc vous dire ce qu’il en est des actes coupables de ce prétendu seigneur. Il a joué dans tous les camps, il a comploté avec tous et contre tous, mais en toutes ses tentatives il n’a jamais poursuivi qu’un seul but : celui d’être roi… ou du moins d’obtenir du roi qu’il lui confiât les affaires du royaume.
- Mensonge ! gronda le duc.
- Vérité, répliquai-je. Pour cela, monsieur le duc utilisa les charmes d’une innocente lady à qui il fit espérer la couronne. C’est sur ses ordres que je vins auprès du roi en compagnie de cette jeune personne. C’est sur ses ordres encore que je fis croire à sa majesté que cette lady avait des pouvoirs pouvant apaiser ses douleurs et ses fièvres.
- Maître Hawkins, intervint le sergent traduisant en cela la rumeur nouvelle qui enflait dans la foule, pourquoi obéissiez-vous aux ordres de mylord plutôt qu’à ceux du roi ?
- Parce que j’étais sot et naïf. Parce que je croyais en agissant ainsi porter remèdes aux dols qui épuisaient sa majesté. Parce que j’ignorais les manigances précises de ce complot. Parce que, hélas, je croyais être aimé de la dame. Parce que j’aspirais à me décrasser de cette fange dans laquelle les semblables du duc ne cessent de me replonger.
Cela n’allait pas plaire aux courtisans mais je n’en avais cure. De toutes les manières, les nobles étaient les nobles et ils avaient entre eux des formes de solidarité qui l’emporteraient toujours sur la simple justice.
- Votre conte est répugnant, maître Hawkins, fit une voix anonyme.
- Ce qui le rend répugnant, messire, c’est son exactitude même. Je tuerai donc lord Bigod au nom du roi pour les meurtreries, les actions fausses et les méfaits sans nom perpétrés contre le pouvoir de sa majesté. Je le tuerai aussi pour toutes les victimes innocentes, enfants, femmes et manants qu’il sema sur le chemin de ses ambitions.
- Je n’ai tué personne ! protesta le duc.
- Trop couard sans doute pour le faire de vous-même, vous avez toujours délégué cela à vos hommes de main.
- Maître Hawkins, de grâce, supplia le sergent, n’allez point commettre…
- Laissez, monsieur ! J’ai le droit avec moi et je ne crains rien de l’avenir. Mon futur est déjà mort. C’est du passé de ce prétendu gentilhomme que j’entends rendre justice.

(à suivre)

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Lun 9 Fév 2009 - 21:29

Le duc tira l’épée. Autour de nous, la foule se retira comme la mer aux grandes marées. Seul le sergent Rowing demeura à mes côtés tentant encore de m’arrêter dans mon insensé projet.
- Vous n’êtes point vous-même, maître Hawkins. Où est passée votre douceur ? Où sont votre miséricorde et votre souci de l’autre ?
- Enterrés à jamais, sergent… A jamais m’entendez-vous !…Me prêterez-vous votre épée ?… Car je crains de n’avoir sur moi que ce long couteau que me légua il y a un peu un vieil ennemi.
Mylord Bigod blêmit en me voyant tirer de la ceinture le couteau de Carter à la forme si caractéristique.
- Prenez-le en échange, dis-je au sergent.
- Mon épée vous est acquise alors, maître Hawkins. Même si je suis certain de vous condamner en vous l’offrant.
- Monsieur, cette épée sert le roi. Elle sera donc invincible.
J’aurais aimé être certain de la validité de mes affirmations. Combien de jeunes hommes portant de telles épées avais-je soigné, pansé ou trouvé si mal allant qu’ils avaient été peu après envoyé en terre ? Une arme, même nimbée d’une aura de justice, n’était qu’une arme. Il fallait pouvoir en user avec vaillance et science. Je doutais de la première et étais bien assuré de ne point posséder la seconde. Mais je n’avais plus rien à perdre sinon une existence dont le fardeau était devenu bien trop lourd.
La poignée froide posée au creux de ma main m’apparut pourtant brûlante. Je levai la lame devant moi pour indiquer que j »étais prêt à recevoir l’assaut. Le duc m’imita et, sans attendre, marcha à moi pour engager le combat. Je parai ses deux premières attaques. L’euphorie de cette défense me conduisit à oser attaquer. Je me fendis pour le toucher à l’épaule. L’ouverture se referma aussitôt. Sa lame détourna la mienne et mon épée se perdit en l’air avant de retomber dans un fracas métallique assourdissant sur les dalles. Un grand éclat de rire accompagna ma rapide défaite. On riait autant de ma maladresse que de mon impudence. Un vil homme du peuple ne pouvait prétendre abattre un seigneur dont le sang portait l’héritage de plusieurs générations de guerriers..
- Ramassez donc votre épée, maître Hawkins, elle s’ennuie de vous, railla le duc.
- La vôtre a, je crois, envie de causer encore. Reprenons donc le dialogue.
Je fis quelques pas sur ma droite, me penchai pour ramasser l’épée sans jamais perdre de vue lord Bigod du regard. Bien m’en prit car, dès que j’eus posé la main sur la poignée de l’arme, il se rua vers moi. J’eus à peine le temps de mettre l’épée en opposition. Les larmes s’entrechoquèrent. La vitesse donnée à son attaque, la faiblesse de ma main firent le reste. Mon épée vola à nouveau et vint rebondir aux pieds d’une dame chenue en qui je reconnus la comtesse de Derby.
La honte succéda à la rage. J’étais ridicule. La Cour riait de ma maladresse et de mon manque de bonne éducation. Face à ces ignorants, pour qui la Terre était plate et les sauvages d’Amérique des animaux, mon savoir n’avait aucune valeur. Ils attendaient tous ma défaite parce qu’aucune autre issue ne leur paraissait concevable. Quoi que je fisse, j’étais condamné aux railleries et aux lazzis.
De défaite il ne pouvait pourtant être question ! Les règles des nobles n’existaient que pour les favoriser. L’éducation reçue leur donnait une maîtrise des armes que je ne pourrais jamais avoir. Leurs principes de vie fondés sur l’honneur n’existaient que parce qu’ils avaient la certitude que personne d’autre ne pourraient en user contre eux. D’ailleurs, étaient-ils si chevaleresques lorsqu’il s’agissait de pressurer le peuple, de tuer quelques enfants ou de forcer d’innocentes vierges ?
- Votre épée, monsieur, me glissa la comtesse avec un sourire qui n’avait que l’apparence de la chaleur.
Tout était faux. Tout était déjà joué. Pour vaincre le duc, je devais inventer de nouvelles règles, mépriser leurs convenances qui n’étaient que de subtils emplâtres sur la lâcheté.
- Gardez-la, madame, vous en userez mieux que moi.
Le trait fit rire.
Forcément. Je m’y rabaissai.
Profitant de l’hilarité, je sortis de ma ceinture le pistolet, l’armai et fis feu avant que le duc ait compris ce que je faisais. Frappé en plein front, il s’effondra au milieu des cris.
- Traîtrise ! hurla une voix. Traîtrise !
- Qu’on le pende ! renchérit une autre voix, féminine celle-ci.
- Est-ce traîtrise que de faire périr un traître ? ripostai-je en balayant du regard l’assistance horrifiée et révoltée. N’avais-je pas affirmé que la justice du roi passerait ? Elle est passée !
- Donnez-moi cette arme diabolique, maître Hawkins, commanda le sergent. Je vous en prie… Pour votre sauvegarde…
- Je vous la confie, monsieur, car j’ai foi en vous… Mais regardez avant de pousser plus outre la marque qu’elle porte et dites ensuite à ces gens haineux à qui elle appartient. La personne qui me l’a donnée est aussi celle qui a voulu que cet homme meure !
Le sergent prit le pistolet, le retourna et reconnut le blason royal.
- Maître Hawkins a dit vrai. Cet arme est bien au roi.
La foule versatile, qui se proposait de me pendre, se détourna soudain tant la crainte du souverain était vive. Toute la journée, ils avaient attendu un soulagement, l’annonce de la mort du souverain. Une mort qui les libérerait d’un despotisme qui avait étouffé leurs fréquentes rébellions et leurs querelles vaines. Pendant des années, paralysés par la crainte, anéantis par la peur, ils avaient essayé de deviner les envies du roi pour mieux lui complaire. Ils avaient abandonné sans hésiter amis, cousins, frères ou sœurs simplement parce que ceux-ci avaient cessé d’être en cours auprès du souverain. Le Parlement avait condamné Catherine Howard alors qu’on n’attendait rien de lui. Bien d’autres avaient connu pareilles forfaitures. La volonté du roi était plus qu’une volonté ; pour tous ceux qui se voulaient puissants, elle était le point d’équilibre entre la disgrâce et la mort.
L’assassinat de lord Bigod n’avait été lâche que le temps d’apprendre au nom de qui il avait été commis. Cela ne changeait rien à ce que j’étais ni à mon acte. Ce qui faisait toute la différence c’était la protection royale que j’avais réussie à étendre sur moi et qui me rendait intouchable.
Du moins tant qu’ils ignoreraient ce que je savais déjà. Le roi était mort.

(à suivre)

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Lun 9 Fév 2009 - 21:30

Sur ma demande, le sergent Rowing me conduisit dans les appartements de la reine. La nouvelle de mon « attentat » m’y avait déjà précédé. Aussi fus-je fouillé, dépouillé de mes couteaux, et fortement encadré par une escorte avant de paraître devant la reine.
- Monsieur, quel est ce scandale que vous fîtes en ce palais ?
- Majesté, j’ai eu l’impudence d’obéir au dernier commandement que votre époux, le roi Henry, me fit avant de rendre son âme à Dieu.
Je mentais ! C’était prodigieux, je mentais ! Sans honte, sans état d’âme, sans trembler. Comme Ann l’avait fait devant cette même souveraine quelques jours plus tôt. Avec effronterie et maîtrise, je dessinais ma propre vérité. Je lui donnais les couleurs de la vraisemblance. Je construisais un univers parallèle dont les lois étaient seulement les miennes. Tous les présents dans la chambre royale avait vu le roi me parler en particulier. Personne, hormis Frank, ne savait ce qu’il m’avait dit. Ce mystère me donnait tous les droits.
- Alors, vous fîtes bien, concéda la reine. Qu’en est-il de cette putain immonde qui accompagna mon époux au cours de ces derniers jours ?
- Elle est morte, madame !
Ma voix resta ferme. Je n’avais plus d’amour pour elle. Jje n’avais plus, au vrai, d’amour pour personne. J’avais pratiquement terminé la tâche que je m’étais donnée. Il ne demeurait qu’une étape à franchir. Et pour la franchir, je devais être libre. Cette liberté, j’allais la conquérir ici-même, contre le pouvoir le plus sacré du royaume, celui de la couronne.
- Toute cette triste affaire est donc terminée ? questionna la reine.
- Lord Bigod voulait s’emparer des rênes de l’Etat. Pour cela il a conçu tout un plan diabolique dans lequel la question de la libération ou de la condamnation de mylord Norfolk n’était qu’un leurre. Vous aviez raison concernant la volonté de vous évincer. Elle était réelle. A la mort du roi, vous pouviez mobiliser autour de vous et autour de l’héritier de la couronne trop de grandes familles pour qu’on ne cherchât point à vous écarter.
- Je suis fort aise que vous ayez fini par le comprendre. Vous m’aviez donné des assurances contraires, ce me semble.
- Et j’avais tort, majesté. Désormais, tous les méchants ont été confiés à la justice de Dieu. L’ordre va revenir dans le royaume et de nouveaux temps vont éclore… Pour nous tous.
Cette dernière phrase avait un sens profond qui n’échappa à la reine. La mort du roi lui permettrait d’épouser le lord amiral qu’elle chérissait. Peut-être même pourrait-elle retourner à sa foi véritable qu’elle avait dû dissimuler pour ne pas désobliger son royal époux.
Catherine Parr inclina la tête pour saluer ma discrétion et m’encourager à garder sur le sujet la même discrétion que celle que je venais de manifester.
- Toutefois…
- Toutefois ? répéta la reine.
- Il demeure encore un homme que la justice royale devra châtier.
- Vous savez que l’annonce de la mort de mon époux n’a point été révélée. Le roi Edouard ne peut encore juger.
- Raison pour laquelle c’est encore au nom de son père que nous devrons aller capturer, condamner et pendre lord Puckeridge.
- Qui est cet homme ?
- Un danger pour l’Etat, madame. Un homme qui a trop lu Machiavel et qui pense que le salut de l’Etat passe par l’avènement d’hommes et de temps nouveaux. Pour finir de vous édifier sur ce personnage nuisible, sachez qu’il se prétend le père véritable du jeune roi. Il entretient de plus de nombreuses mouches à la Cour et à Londres, se fait appeler le Maître par ceux qui le servent. Il se veut un Etat dans l’Etat.
- Il convient donc de le faire disparaître de la surface de ce royaume. Demain, vous irez débarrasser l’Angleterre d’un homme aussi fol que dangereux. Cette fois-ci, ce n’est point le roi qui vous l’ordonne, mais sa veuve.
- Demain, majesté, sera peut-être trop tard. Lord Puckeridge aura appris par ses espions que nous nous préparons à agir contre lui. Il faut au contraire partir sur l’heure. Commandez un carrosse pour moi et une bonne escorte pour m’accompagner.
- Je donne les ordres… Maître Hawkins, quelle récompense attendez-vous de tout cela ? Quelle qu’elle soit, je vous l’accorde sur le champ.
- Majesté, hélas, votre pouvoir n’est pas assez grand. Ni le roi de France, ni le grand empereur Charles, ni même le pape n’auraient les moyens de m’offrir ce à quoi j’aspire… Le repos de l’âme.

(à suivre)

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Mar 10 Fév 2009 - 0:11

Depuis combien d’heures n’avais-je pas dormi ? J’avais perdu le compte des jours et des nuits. Etions-nous le 28, le 29 ou le 30 janvier ? Rien ne me permettait d’accrocher une fine chronologie à la suite des événements. Aujourd’hui encore, je peine à établir l’exact enchaînement des faits, à donner une date précise à certains moments. Tout ce que je savais alors, c’était ce que j’avais fait et ce qu’il me restait à faire.
Ma nuit débuta dès que je fus assis dans le carrosse que la reine m’accordait pour revenir à Puckeridge. Elle se prolongea plusieurs heures jusqu’à ce que la main du capitaine de l’escorte vienne me secouer et m’extirper de mes cauchemars. Toujours les mêmes.
- Monsieur, nous sommes en vue du château de Puckeridge. Quels sont vos ordres ?
C’était là un langage qui ne m’était guère familier. Les commandements d’un médecin n’avaient pas grande ressemblance avec ceux d’un militaire. Les miens devaient sauver quand les siens avaient pour but principal de tuer.
Je pris quelques instant pour ordonner mes idées. Un assaut était inutile. Nous n’en voulions pas aux gens du château qui, s’ils étaient soumis au Maître, ne l’étaient que par la peur. D’autre part, l’escouade qui m’accompagnait n’était pas suffisante pour mener un siège ou, a fortiori, un assaut. Dans toute cette opération, un homme et un seul présentait un intérêt. Un homme qui, je le savais, dormait peu et demeurait sans cesse debout, l’œil aux aguets, à la fenêtre de sa chambre. Le duc aurait toute latitude, voyant survenir le carrosse et sa grosse escorte, de gagner un souterrain et de disparaître à jamais.
- Nous ne pourrons pas entrer au château, le pont-levis étant relevé pour la nuit. En revanche, il existe au moins un passage secret permettant de s’échapper. Nous attendrons donc pour entrer que le jour se lève mais d’ici ce moment il faut s’assurer que personne ne sorte. Il suffirait d’un message par pigeon voyageur pour que le duc décide de disparaître. Si tel est le cas, il faudra s’en emparer à ce moment-là. Une fois hors de l’enceinte, nous ne retrouverons jamais tant son réseau s’étend dans le royaume… Je vais vous conduire à l’issue que je connais pour que vous la fassiez garder. Mettez-y deux hommes. Je suis quasiment certain qu’il doit s’en trouver d’autres. Dispersez le reste de vos soldats dans les alentours et dites-leur d’ouvrir l’œil.
J’accompagnai le capitaine jusqu’à la sortie du souterrain. Il m’interrogea chemin faisant sur le principe qui interdisait d’utiliser le tunnel pour pénétrer dans le château. Trouvant le procédé habile, il convint avec moi qu’une telle ingéniosité ne pouvait s’être appliquée qu’en un seul lieu et ordonna donc, comme je le lui avais indiqué, un déploiement de ses troupes à intervalle régulier tout autour du château. Après avoir vérifié avec lui la bonne installation du dispositif de surveillance, je retournai me reposer dans le carrosse.
Roulé dans trois couvertures, je fus cette fois dans l’incapacité de m’endormir. Tous mes actes des dernières heures me revenaient en mémoire, battant et rebattant mon esprit avec la violence crue qui les avait caractérisés. Je les accueillis d’abord sans remords. Tous ceux qui avaient comploté contre le roi avaient été punis. Je n’avais nul reproche à me faire. Justice avait été faite par ma main.
Insidieusement, le doute s’immisça peu à peu dans mon esprit. Avais-je puni Carter et lord Bigod pour leur complot ou les avais-je poussé hors de la vie parce qu’ils avaient ruiné mes rêves. J’avais ambitionné il y a peu devenir premier médecin du jeune roi. Cela ne serait pas… Le clan Seymour me regarderait toujours comme celui qui avait joué avec la mémoire de la reine Jane. Fait aggravant, mon traître assassinat du duc m’interdirait de reparaître à la Cour avant longtemps. Mon destin devait donc me conduire ailleurs, sur les routes de l’Europe, en quête d’un souverain ou d’un puissant recherchant un médecin de qualité. Plus terrible encore, j’avais rêvé d’épouser Ann, j’avais aspiré à la noblesse, à une vie dans le luxe et l’art nouveau. Ce rêve-là s’était brisé et avec lui toute mon existence.
J’étais devenu un autre. Cet autre moi-même avait fait ce que j’aurais dû faire beaucoup plus tôt. En n’agissant pas, en cherchant à me protéger des coups et des cahots de l’Histoire, j’avais laissé périr plus de gens que je n’en avais sauvé comme médecin. Mais je n’aimais pas cet autre moi. Je le trouvais rempli de lui-même, haineux et sans intérêt.

Le premier soleil éclaira une campagne blanchie sous le gel. De minuscules diamants scintillaient aux branches des arbres, faisant du paysage le plus riche collier de toute la création. L’air était froid mais léger. Tout était calme et tranquille. C’était un de ces instants où rien ne compte. On reste ébahi devant tant de grâce, devant ce miracle de la nature. On a les larmes au bord des yeux.
Je me rendis alors compte que j’étais devenu insensible à cette beauté. Rien dans tout ce que je voyais ne me touchait. Je n’avais plus aucun goût pour tout ce qui était futile. Dans cette insensibilité, je retrouvai tout le cynisme et la misanthropie de lord Puckeridge. Il m’avait mis en garde contre les dangers de trop grandes amours. J’avais failli à l’entendre. J’en payais désormais le rude prix.
Le capitaine revenait d’une ronde dans les environs. Il me salua avec la même distance que si j’avais été un ministre du roi et me fit un rapport.
- Mes hommes n’ont rien remarqué. Ils ont arrêté un braconnier qui relevait ses collets mais ils l’ont laissé repartir. Ce pauvre gueux n’avait que la peau sur les os.
- Cela ne garantit pas que personne n’a réussi à fuir. Il se peut que les tunnels débouchent loin du château. Au moins la veille de vos soldats aura-t-elle limité les risques.
- Souhaitez-vous être escorté jusqu’au château ?
- Non. J’irai seul dans un premier temps, le duc se méfiera moins. Faites-moi amener un cheval et resserrez encore la surveillance dans les environs. D’une manière ou d’une autre, lord Puckeridge sera bientôt à nous.
J’étais loin d’en être sûr et, pis encore, je n’étais plus très sûr de la souhaiter.

(à suivre)

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Mar 10 Fév 2009 - 20:11

A mon entrée dans la cour du château, ce fut le page habituel dans son impeccable livrée verte et bleue qui m’accueillit et s’offrit pour prendre soin de ma monture.
- Sais-tu, demandai-je, si ton maître est déjà au courant de mon retour ?
- Je l’ignore, seigneur. Il n’a point encore signalé son réveil.
Cela ne voulait rien dire, ni dans un sens, ni dans l’autre. Soit il m’avait vu arriver et m’attendait. Soit il dormait encore, n’avait pas été mis au courant des événements de Londres et il serait fort aise alors de me revoir pour en prendre connaissance.
- Dois-je faire préparer quelques friandises de bouche pour vous, seigneur ? demanda le page.
- Non merci, je n’ai point faim encore… Mais dis-moi, pourquoi m’appelles-tu « seigneur » ?
- Ce sont les ordres donnés hier par le Maître. Vous considérer dès votre retour à son égal.
- Ne trouves-tu pas cet ordre étrange ?
- Je ne discute pas les ordres du Maître, seigneur.
Je pris le temps de faire un détour par la cuisine où deux servantes veillaient déjà sur le ragoût de mouton pour la table du Maître à midi. Elles me firent part, en larmoyant un peu, du décès la veille de leur sœur de labeur, terrassée elle aussi par la fièvre pourpre. Fort heureusement aucun nouveau cas ne s’était déclaré au château depuis mon départ ; le pire était passé.
Elles me donnèrent elles aussi du « seigneur », ce qui m’irrita fort.
Cette courtoise visite accomplie, j’empruntai enfin l’escalier conduisant à l’étage du donjon. Le second page, endormi sur sa petite table, les dès posés près de son visage poupin, se redressa en sursaut en entendant mes bottes claquer contre la pierre lisse des marches.
- Seigneur, excusez-moi ! Je en vous avais point entendu venir.
- Tu dormais ?… Le belle affaire ! Il n’y a nul danger qui te menace… Oseras-tu cependant m’interdire le passage cette fois-ci ?
- Non point, seigneur. Le Maître a donné l’ordre de vous introduire dans sa chambre à toute heure du jour ou de la nuit. Il attend votre retour avec une grande impatience.
- Et toi, sais-tu pourquoi il a ordonné que vous me donniez du « seigneur » à tout bout de phrase ?
- Point ne le sais, seigneur. Sans doute est-ce là l’effet de la haute considération que le Maître et tous les gens de ce château ont de vous depuis que vous tentasses de sauver la malheureuse Maureen.
Le raisonnement ne se tenait qu’en apparence. J’avais échoué à sauver Maureen tout comme j’avais failli à apporter quelque secours à Alice, l’autre servante, pour laquelle les symptômes moins marqués m’avaient fait imaginer la possibilité d’une rémission. Peut-être aurait-il été plus juste de remarquer que les décisions que j’avais prises avaient évité l’extension de l’épidémie à un plus grand nombre de personnes.
- Ouvre la porte ! ordonnai-je.
Sans la moindre hésitation cette fois-ci, le page poussa la lourde porte et me livra passage, esquissant au passage quelque chose qui ressemblait à un profond salut.

(à suivre)

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Mar 10 Fév 2009 - 20:12

La pièce était vide !
Le feu était éteint, la fenêtre cachée par une tapisserie, le lit encore fait.
Tout indiquait que le duc s’était enfui…
- Depuis quand es-tu en poste devant cette porte ?
- Depuis que le Maître s’y est retiré hier soir, répondit le page dont le visage était blême.
- Et depuis quand dors-tu ?
- Je ne sais, seigneur. Je me souviens être allé tisonner le feu dans la cheminée au cœur de la nuit.
- Où était ton maître ?
- Comme souvent, il se tenait debout près de la fenêtre et regardait au loin.
- Il ne s’est donc pas couché, dis-je. Il attendait le moment parfait pour quitter le château.
Je me mis à marcher à pas précipités dans toute la chambre. Visiblement, le duc avait aperçu l’arrivée et le déploiement des troupes du capitaine Boyd. Comprenant que ces soldats venaient pour l’arrêter, il s’était enfui. Le page ne l’avait pas entendu se faufiler. L’affaire était entendue.
La rage se mit à monter en moi. J’avais promis à la reine de mettre hors de nuire le duc, de l’empêcher de comploter à nouveau, d’écarter celui qui s’était présenté à moi comme le véritable père du futur roi. Tel une anguille, en dépit de mes précautions, il m’avait glissé entre les mains. Ce qui me troublait le plus c’était que cette fuite apparaissait largement organisée. Le fait d’ordonner à tout le monde dans le château de me donner du « seigneur » sans cesse n’était-il pas un bon moyen de souligner dès mon arrivée que le véritable Maître n’était déjà plus là.
Une soudaine impulsion me fit sortir de la chambre. Si le duc avait organisé sa fuite, il ne pouvait qu’avoir prévu d’amener avec lui l’objet le plus précieux à ses yeux : le cercueil de verre de Jane Seymour.
J’empruntai une torche pour me guider dans le couloir aveugle qui ceinturait une partie du mausolée dédié à la reine. La lumière me fut également fort utile pour trouver le dispositif d’ouverture dissimulé en hauteur et dont je ne connaissais l’emplacement que de manière approximative.

Au moment d’ouvrir, ma main se mit à trembler. Qu’allais-je trouver dans cette pièce ? Elle pouvait être vide si, comme je le supposais, le Maître avait déjà fait quitter les lieux au tombeau de la reine. Elle pouvait abriter le Maître retranché là pour conduire une dernière résistance désespérée aux côtés de celle qui avait été son unique amour.
Mais elle pouvait aussi porter les traces du supplice de Ann !
Cette simple idée me donna la nausée. Je me revis dans le couloir sombre, titubant, me vidant le cœur et l’estomac en l’entendant mourir. Je m’étais donc trompé ; j’étais encore capable d’émotions, même si elles m’étaient cruelles.
Je fis basculer le poids qui déclencha l’ouverture de la porte. Tombant par les huit meurtrières disposées en arc de cercle, les rayons du soleil convergeaient vers le tombeau de Jane Seymour. Rien n’avait changé dans le mausolée de la reine. Le cercueil de verre était toujours disposé au centre de la pièce. La reine, les mains croisées sur un bouquet de fleurs fraîches, avait la même pâleur, la même grâce solaire. Tout autour du tombeau, c’était le même dépouillement discret, la même sérénité tranquille… Et la même propreté !
Contrairement à mes craintes, il ne se trouvait pas la moindre tâche de sang dans la pièce. J’apostrophai le page qui, m’ayant suivi, découvrait avec émerveillement et terreur ce tombeau secret.
- Sais-tu qui a nettoyé cette pièce ?
- Comment le saurais-je, seigneur ? J’ignorais jusqu’à son existence.
- Cours interroger les servantes !
- C’est inutile. Si quelqu’un avait connu l’existence de ce lieu, nous serions tous au courant.
- Alors, file vérifier si personne ne manque au château… Bon sang ! Le Maître n’a pas nettoyé et entretenu tout seul cet espace durant toutes ces années. Quelqu’un l’a forcément aidé !
Le page détala. Il était autant effrayé par la vigueur de ma colère que par l’aspect diabolique du sanctuaire. Les doutes qu’il avait sans doute eu quant à son ancien maître trouvaient là leur couronnement. Il ne reparut d’ailleurs pas.
Je restai seul dans le sanctuaire. Seul et désespéré de ne pouvoir honorer la mémoire de Ann autrement qu’à travers le corps momifié de sa jumelle. J’aurais donné beaucoup de moi pour que la pierre portât les stigmates de sa passion. Je n’avais même pas une trace de sang, une épingle de ses cheveux pour me souvenir d’elle. Aucune relique de cet amour qui m’avait détruit. Aucun moyen de me rappeler d’elle autrement que par une mémoire que je savais avec le temps plus infidèle.
- Pourquoi n’y a-t-il plus rien ? murmurai-je. Pourquoi ?
Je me mis à taper sur le mur avec mes poings. Comme un lointain écho du jour – était-ce la veille ou le jour d’avant ? je ne savais plus – où j’avais supplié le duc de l’épargner. Elle s’était tuée pour ne plus souffrir et c’était là le courage ultime, celui qui me manquait encore. Elle s’était tuée pour ne pas avouer qu’elle m’avait aimé, pour ne pas laisser dans mon esprit le souvenir d’un échec amoureux mais bien celui d’une traîtresse qu’il me fallait oublier.
Qu’avait-elle dit d’ailleurs avant que la lourde paroi ne se referme sur moi ?
« Ecoute et tu comprendras tout »
Ces mots, ils chantaient encore à mon oreille. J’avais écouté, j’avais entendu. Ses ambitions, ses compromissions, ses trahisons. Mais j’avais aussi entendu ses cris qui m’avaient déchiré le cœur, ses râles qui m’avaient mis les larmes aux yeux, ses aveux qui m’avaient retourné les sens.
Tout cela pour ne rien garder Ce n’était même pas de l’injustice. A vrai dire, cela ne portait pas de nom.
J’ai poursuivi mon exploration des lieux, quêtant l’impossible relique dans tout le sanctuaire. J’aurais même aimé un grain de poussière si j’avais été sûr qu’il avait frôlé sa peau.
Je ne trouvai rien.
Ce nouvel échec me mit encore plus en colère et je lâchai quelques terribles imprécations qui firent trembler les murs. Cette attitude, qui ne m’était pas coutumière, m’indisposa. J’avais profané un espace sacré. Certes, ce lieu n’était ni sanctifié, ni consacré, mais il portait en lui quelque chose de solennel. Je me suis alors tourné vers le cercueil de verre comme pour m’excuser auprès de Jane Seymour d’avoir troublé son repos. C’est à cette occasion que je vis, au milieu du bouquet, quelque chose d’inhabituel, un objet minuscule dont la présence m’avait jusqu’alors échappée. Un petit bout de parchemin était roulé entre les tiges.
Je soulevai le couvercle de verre. Il était d’une lourdeur effrayante. Pendant que ma main gauche se contractait pour maintenir la dalle de verre ouverte, ma main droite plongeait au milieu des fleurs. Du bout des doigts, en essayant de ne pas profaner la peau si blanche de Jane Seymour, je parvins à capturer le minuscule rouleau.
Je déroulai le parchemin sans idée précise de ce que j’allais y trouver. Peut-être les regrets du maître d’abandonner ainsi sa bien aimée pour s’enfuir ? Une ode ou un poème ?
Le texte était très court et se limitait à trois simples mots : « Veillez sur elle ».

(à suivre)

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Mar 10 Fév 2009 - 20:23

J’éclatai en fureur. Cet homme était un monstre. Après avoir détruit celle que j’aimais, il me demandait – que dis-je ? il m’imposait ! – de prendre soin de la dépouille de la femme qu’il avait chéri toute sa vie. Jusqu’au bout, il comptait donc m’utiliser et me traiter en simple valet.
- Non, je n’irai pas lécher vos bottes jusqu’à la fin des temps, dis-je, passant de la colère éruptive à une rage froide. J’honorerai celle que j’ai aimais et non une autre. S’il le faut, je remuerai toute la terre d’Angleterre pour retrouver son corps que vous m’avez volé. Lorsque je l’aurais reconnue, j’élèverai pour elle le plus beau de tous les temples, un temple que je bâtirai de mes seules mains. Et je crierai si fort cet amour à la face du monde que tu seras bien obligé, seigneur de Puckeridge, de venir voir toi aussi le palais merveilleux que j’aurais édifié pour elle.
Rien de ce que je disais n’avait vraiment de sens, mais c’était pourtant ce que je ressentais. En me demandant de veiller sur Jane Seymour, le Maître niait le seul amour que j’avais pu éprouver pour placer d’emblée le sien au-dessus de tous les autres. Je ne pouvais l’accepter !
Lorsque ma rage se calma, quelque chose attira à nouveau mon attention dans le cercueil de verre. Quelque chose que je mis un instant à déceler.
Jane Seymour souriait.
Elle souriait d’un sourire qui n’était plus le même qu’avant.
Et ses yeux s’étaient ouverts !
Je restai interdit devant un tel prodige. Il s’en fallut même de peu que je prisse mes jambes à mon cou pour rejoindre le page effrayé.
- Paul, aidez-moi je vous prie à quitter cette prison de verre. L’air s’y fait rare.
Tout se mit à se bousculer dans ma tête. Jane Seymour revivait soudain mais elle parlait avec la voix de Ann. Elle m’appelait par mon prénom. C’était folie et je crus fort avoir sombré dans la démence.
La morte poursuivait son doux babil sans prendre réellement en compte l’énormité de ma stupeur.
- Paul, mon Paul, vous ne rêvez point, fit-elle enfin. Puisque vous voulez construire un palais à ma gloire, je me dois de vous accompagner dans cette tâche. Ce temple, nous le construirons ensemble et nous le dédierons à notre amour.
L’émotion me terrassa. Je tombai à genoux, le buste cassé vers l’avant, en versant toutes les larmes qu’ils restaient dans mon corps trop longtemps torturé. A cet instant précis, j’étais prêt à croire à nouveau en Dieu, à accepter les desseins secrets et tortueux qu’il avait pour les hommes. Et s’il fallait plutôt prier Allah ou signer un pacte avec le Diable, j’étais disposé à tout accepter pourvu que ce moment fut vrai. Pourvu qu’il ne fut pas la chimère d’un esprit fatigué, d’une âme désormais sans boussole.
- De grâce, Paul, relevez-vous et aidez-moi à sortir ! Cet enfermement me pèse désormais. Il me faut vos bras !
- Je voudrais tellement que ce ne soit point un rêve.
- Cela n’est point un rêve. Je suis là devant vous, bien vivante et disposée à le rester aussi longtemps que votre amour voudra du mien.
- Vous étiez morte !
- M’avez-vous vue morte ?
Je relevai la tête en proie au trouble le plus insensé de toute mon existence. Non, je ne l’avais pas vue morte. Je n’avais pas vu les poignards plantés dans son corps, pas plus que son bras brisé. Je n’avais rien vu mais j’avais tout imaginé. Ma tête s’était remplie d’images que j’avais associées à des bruits caractéristiques et aux commentaires du duc.
- Ainsi, vous m‘avez joué une fois de plus.
- Mais ce sera la dernière, promit Ann.
- Vous savez qu’il faudra bien des explications et bien des preuves pour m’en convaincre.
- Vous les aurez, mon doux amour. Chaque jour que nous passerons ensemble désormais, je vous les répéterai inlassablement.
Je consentis à ouvrir le cercueil de verre. Avec peine, Ann en descendit, trembla en posant les pieds au sol tant l’équilibre lui parut difficile à tenir.
- Je vous attendais depuis des heures.
- Vous saviez donc que je viendrais ?
- Où seriez-vous allé ? fit-elle en souriant. Votre cœur comme votre raison ne pouvaient que vous ramener ici…
- Mais pourquoi ne pas m’avoir attendu simplement dans la salle à manger ou dans une chambre ? Quel plaisir avez-vous pris à me laisser m’enfoncer davantage encore dans le chagrin et la douleur ?
- J’y ai pris le plaisir le plus immense qui soit pour une demoiselle. Entendre l’homme qu’on aime dire à quel point vous êtes en son cœur à jamais.
- Tout ceci est bien tortueux, Ann. Je ne sais si je vous pardonnerai un jour.
Mes yeux disaient évidemment le contraire. Elle était d’ores et déjà pardonnée de tout tant nous sommes faibles, nous les hommes, devant ces drôles d’animaux que sont les femmes.
Je n’osai la toucher, la prendre contre moi. Elle fit le premier geste, me saisit par la main. Ce contact fit passer en moi une décharge incontrôlable de feu et d’émotions. Tous mes sens désormais l’avaient retrouvée.

(à suivre)

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MessageSujet: Re: La septième femme d'Henry VIII   Mar 10 Fév 2009 - 21:18

- Je crois que vous avez demandé toutes les explications à cette affaire, dit Ann l’air gentiment gaussant.
- Et je les attends toujours.
- Vous êtes, Paul, d’une impatience qu’on ne peut que contenter. Sachez tout d’abord que la vilaine comédie qui vous fût jouée ici même par le duc et votre humble servante n’avait qu’un seul but : faire de vous le bras armé de notre vengeance à tous.
- Ceci est étrange. J’aurais pu ne point en réchapper.
- Le risque était à prendre mais il n’y avait que ce seul moyen pour vous de restaurer votre réputation auprès du clan Seymour, celui qui tiendra désormais le pouvoir au nom du jeune roi.
- Le duc n’avait-il point à son service quelque spadassin qui aurait pu dépêcher en enfer Carter et lord Bigod sans que j’eus à y mettre la main moi-même.
Ann étouffa un petit rire charmant derrière sa main.
- Ne croyez pas que je me moque de vous, Paul. Vous fûtes en la matière victime vous aussi de la ruse de lord Puckeridge. Il n’eut jamais ni mouche, ni espion nulle part. Toutes ses forces en cette affaire, hormis les gens de ce château, se résumèrent à cette pauvre Maureen et à moi. Il apprit souvent les faits de votre bouche ou bien il en inventa afin de vous maintenir toujours en alerte.
- Mais les pigeons voyageurs arrivant de Londres avec les dernières nouvelles ? Et ce cavalier arrivé au petit matin avec la nouvelle de menaces pesant sur vous ?
- Les avez-vous vus, Paul ? Les avez-vous vu ?
Je dus reconnaître que je ne les avais pas plus vu que les couteaux fichés dans le corps de Ann. Le vrai en toute cette histoire avait-il été sans cesse masqué par l’illusion ?
- Que vouliez-vous ? demandai-je. Quel était alors votre projet vrai ?
- Nous voulions écarter Norfolk du pouvoir, ce qui aurait précipité la perte du royaume, et permettre aux Seymour de prendre le contrôle de l’Etat. Nous avons travaillé pour eux par désir de vengeance autant que par conviction sincère. Chemin faisant, il nous fallut aussi contrecarrer les ambitions croissantes de lord Bigod.
- Et moi ? Qu’avais-je à faire d etout cela ? Comment me suis-je trouvé mêlé à cette tortueuse histoire ?
- Un jour, à Mundford, un homme vint déposer une demande en mariage me concernant. Cet homme était l’envoyé d’un seigneur que personne ne connaissait et qui se faisait appeler lord Puckeridge. Le messager fit une demande officielle à mes parents lesquels furent charmés de l’attention ; dame ! le duc montrait des qualités et une richesse propres à les émerveiller. Le messager du duc me fit, ce qui est quand même plus rare, une demande en particulier sous la forme d’un message écrit. Dans celui-ci, lord Puckeridge affirmait ne point souhaiter m’épouser mais utiliser des talents connus de lui seul afin d’abattre le duc de Norfolk, l’homme qui étranglait notre domaine. C’était bien une proposition d’alliance mais elle n’était matrimoniale qu’en apparence ; au vrai, il s’agissait de haute politique.
- Cela je le savais… A peu près… Mais cela ne me dit toujours pas comment je me suis retrouvé au cœur de cette machination.
- J’y viens, prenez patience mon cher Paul… Le duc, parallèlement, avait jeté par l’intermédiaire de rumeurs lancées à Londres par Maureen un appât propre à attirer lord Bigod. Celui-ci a voulu jouer son jeu favori en se mettant aussi au service du duc, soit disant pour conduire Norfolk à l’échafaud, quitte à le trahir ensuite. C’est précisément ce que voulait le duc. Il a instillé dans l’esprit de lord Bigod l’idée d’un sosie de la reine Jane Seymour qui conduirait le roi à faire preuve d’autorité, projet que lord Bigod a voulu reprendre à son compte, mais avec un objectif diamétralement opposé. C’est alors que j’ai pu faire mon apparition au grand jour. Je suis retournée à Mundford et j’ai accepté de suivre lord Bigod.
- Madame votre mère m’a soutenue une autre réalité. Elle aurait refusé lord Bigod et agréé ensuite le duc.
- Allait-elle avouer qu’elle avait vendu sa fille pour redonner un peu plus de lustre aux comptes du domaine ?
- Sans doute. Le secret de votre naissance est-il également une fantaisie du même ordre ?
- Je ne crois pas. Certaines ressemblances sont trop flagrantes pour que je puisse en douter… Et puis, les mœurs de mon père, quelle que soit l’affection que je lui porte, n’incitent guère à imaginer qu’il fut mon géniteur.
- Tout ceci n’éclaire guère au vrai ma situation en cette affaire.
- J’y viens, vous dis-je !… D’une manière qui m’a fort étonnée, le duc vous connaissait déjà. Dès le début de notre complot contre Norfolk, il vous avait choisi.
- Vous expliqua-t-il pourquoi ?
- Il avait de vos qualités une très haute opinion, savait que vous vous étiez illustré par quelques prouesses retentissantes. D’autre part, ayant peu le caractère courtisan, vous étiez plus susceptible que vos confrères d’avoir un lieu de travail dans lequel vous mèneriez de secrètes expériences. Enfin, la rumeur selon laquelle des pratiques magiques vous auraient été léguées par votre maître vous désignait également à être notre choix.
- Etait-il aussi prévu que nos sentiments en viennent à être ce qu’ils sont devenus ?
- Cela n’était pas nécessaire… Et ce fut d’ailleurs rapidement une complication. Voilà pourquoi le duc fit en sorte que vous ne restiez pas trop longtemps à mes côtés.
- Mais il me renvoya quand même à Londres.
- Pouvait-il en être autrement ? Vous étiez son unique messager. En jouant sur vos sentiments pour moi, il vous conduisit à semer le désordre dans le jeu de tous les autres camps en présence. Il amena ainsi lord Bigod à se démasquer. Il conduisit la reine à s’inquiéter suffisamment pour me vouloir voir. Nous avions bien sûr imaginé par avance le discours qui la rassurerait.
- Discours qui m’a donné à penser bien des choses sur vous.
- Mais tout n’était pas faux non plus. Jamais je n’ai ambitionné d’être reine.
- Me direz-vous ce que furent alors vos rapports avec le roi Henry ? Etes-vous à ce point magicienne que vous ayez réussi à lui plaire assez pour qu’il vous créât duchesse avant de mourir ?
- Le roi ne fut pas longtemps dupe de ce que j’étais. Nous avons souvent parlé de choses sans importance, de futilités. Parfois, nous avons échangé sur le sens du monde, sur les temps que nous vivons et qui paraissent si prodigieux.
- Ne plus vous voir fut pour lui une souffrance telle qu’il en est mort… Tout comme je l’aurais été, je crois, si vous ne m’étiez pas revenu.
- Ce fameux dernier soir, il a su que tout serait bientôt fini. C’est de lui-même qu’il a demandé l’écritoire pour donner l’ordre dé faire exécuter Norfolk. Il pensait ainsi protéger son fils… Ensuite, il m’a demandé de partir… Sans doute avec l’idée que je resterai… Et je ne suis pas restée. Frank m’a aidé à quitter Whitehall, j’ai gagné une écurie où j’ai acheté un cheval et j’ai galopé jusqu’ici.
- Et à votre arrivée, vous avez manigancé avec le duc cette scène ignoble de votre torture et de votre suicide.
- L’idée n’est venue que peu à peu. Dans mon esprit, votre retour signifiait la fin de toute l’aventure. Le roi était mort mais Norfolk était en route pour l’échafaud. Le duc en voulut plus. Pour lui, il ne pourrait y avoir de sécurité pour vous et moi tant que Carter et lord Bigod auraient le pouvoir de nous retrouver et de nous tourmenter. Il fallait que vous les trouviez, que vous les tuiez pour devenir intouchable. Ils nous est alors apparu qu’une seule chose pouvait vous conduire à vouloir les châtier définitivement. Il fallait qu’ils fussent responsables de ma mort.
- De qui est cette brillante idée ?
- Je crains fort de mentir en disant qu’elle était du duc.

(à suivre)

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