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 Nouvelle : Les sorcières de Dieu

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MBS

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MessageSujet: Nouvelle : Les sorcières de Dieu   Dim 11 Jan 2009 - 18:07

Au loin, on entend gronder le vent noir. Comme une vague permanente qui tend et détend la peau grise du ciel, fait danser les arbres et hurler les girouettes. Là-bas, elle sait qu’elle n’ira pas, qu’elle n’ira plus. Cette terre maudite, si elle se retourne encore pour la voir, c’est juste pour bien lui marquer son hostilité et la détermination de la fuir.
Blandine ne sait pas quel âge elle a au juste. Quand elle fait le compte, elle se souvient seulement de dix-sept printemps. Des printemps aussi gris que celui-ci, à être ballottée entre les secrets sombres, les silences coupables et les regards qui blessent, le cœur et le corps rompus à force de vouloir survivre à l’hostilité.
De quoi l’accuse-t-on ?
Ni plus ni moins que d’être la fille d’une sorcière et, forcément, de l’être elle-même. Il n‘est pas un geste de sa part qui ne soit épié, jaugé, jugé. Qu’elle allume un feu et on l’imagine préparant une mixture maléfique. Qu’elle traverse le village et on détourne les yeux. Qu’elle ouvre la bouche et on la menace du bûcher.
Elle porte en elle un signe troublant, une griffure sur le front, en qui ces ignorants veulent voir la marque du Malin. Il aurait posé ainsi sa patte sur elle comme il en aurait fait auparavant de même avec sa mère. Une mère qu’elle n’a pas connue, une mère qui sans doute lassée elle aussi des injures, des brimades et des menaces a disparu un jour. Fugitive drapée dans une cape écarlate partie, si on en croit les ragots, s’unir au démon dans la ville la plus proche.
De son père, aucune nouvelle. Elle n’a jamais su de toute manière qui il était. Peut-être qu’il a toujours été là parmi cette tourbe de gueulards sans arrêt vautrés derrière elle à attendre le geste, le mot qui la désignerait automatiquement comme sorcière et la conduirait au bûcher ? Peut-être qu’il n’était qu’un étranger de passage, l’homme d’une seule nuit, reparti sans savoir qu’il avait semé la vie sur sa route ? La vieille Pélagie, sa grand-tante, n’a jamais voulu livrer le secret de cette naissance... même s’il lui a toujours semblé qu’elle ne pouvait l’ignorer. Elle s’est contentée de la préserver de son mieux des outrages du monde, des furies locales qui voulaient brûler la fille faute d’avoir eu la mère. C’était déjà beaucoup… Et lorsque Dieu est venu enlever Pélagie pour la conduire dans son royaume de nuages, Blandine a compris ce qu’était la solitude horrible des filles seules. Débarrassés du rempart solide du battoir de Pélagie, les plus audacieux se sont mis à rêver à cette proie facile, à cette femme-enfant encore préservée de la souillure du pêché originel. Et peu importait en fait qu’elle soit ou non sorcière, elle était femme avant tout. Une blondeur de juillet et des yeux clairs comme la rivière. Une carnation innocente et des seins un peu lourds. Fragile donc facile...
Elle les a encore entendus hier soir frôler les murs d’argile sèche de sa maison. Deux ou trois garçons jetant dans le vent des injures sans autre consistance que la boue de leurs esprits. Elle n’a pas dormi tant qu’ils n’ont pas eu vidé leur désir à travers un chapelet d’éructations fétides… et même ensuite elle n’a pas lâché le manche du couteau, seule arme pouvant désormais protéger sa vertu.
Au loin, des éclairs passent dans le ciel comme des décharges de soleil. Elle a envie de les maudire tous… Mais les maudire, ne serait-ce pas reconnaître qu’elle est bien ce qu’ils ont toujours voulu qu’elle soit ? Alors, elle ne dit rien et presse le pas. Tout ce qu’elle a appris de Pélagie, c’est que sa mère était partie vers le sud.
Elle marche sur ses traces, évitant les villages et l’ombre tutélaire des châteaux. Elle marche avec au cœur ce fol espoir de la retrouver et de commencer enfin à vivre.

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MessageSujet: Re: Nouvelle : Les sorcières de Dieu   Dim 11 Jan 2009 - 18:09

La ville.
La ville, c’est d’abord une forêt de clochers tendus vers le ciel. Comme la supplique adressée par un peuple de chrétiens à un Dieu aux humeurs versatiles. Témoignage d’adoration en pierres roses hérissés vers le divin.
Ce qu’elle sait de la ville tient en quelques mots. Des mots plus que des images d’ailleurs car rien ne lui permettait d’imaginer l’inimaginable. Grand, peuplé, bruyant, riche. Qu’est-ce que cela veut dire en vrai ? Ces réalités sont impossibles à capturer avant que l’œil ne les éprouve. Elle le sait, elle le sent.
La réponse commence à se dessiner au loin sous la forme d’un immense mur qui semble barrer l’horizon. La ville n’est-elle donc qu’un vaste château mille fois plus vaste que le castelet des sires de Burniquel dont l’autorité rigide fait plier la tête aux paysans les plus hardis de trois villages ?
Plus elle avance et plus le paysage se complexifie. Au-delà du mur opaque, elle devine des toits ce qui l’impressionne. Comment peut-il exister des maisons aussi hautes que des églises ? Quels sont les inconscients qui peuvent oser dormir aussi loin du sol ?
Voici, en avant du rempart, les premières maisons. Pas aussi humbles que la cahute qu’elle a abandonnée en fuyant mais bien loin de la richesse qu’on lui a vanté parfois. Un peu à l’écart, c’est une nouvelle église qu’on construit. Hors des murs, au milieu de champs soudain muets… Comme si ici on préparait déjà l’avenir, comme si on posait déjà les jalons d’un futur agrandissement. Comme si la ville était un ogre prêt à avaler toute la terre.
Blandine passe en tremblant sous la voûte de la grande porte. Elle a l’impression que tout le monde la regarde, qu’on devine en elle l’étrangère, qu’on lit sur son sur son visage la raison de sa fuite. Elle s’attend à les entendre crier en tendant vers elle un index accusateur « Sorcière ! Sorcière ! ». A la ville, elle le sait, on brûle les sorcières avec encore plus de frénésie que dans les villages. Ici il n’y a pas de familles assez fortes pour pouvoir s’opposer à la volonté d’un juge d’Eglise. Ici les curés ne sont pas forcément des enfants du lieu, ils ne ferment pas les yeux sur les agissements des matrones lorsqu’elles usent de vieilles recettes pour fabriquer des anges. Ici, elle est seule et inconnue. Et finalement, ça ne suffit pas à la rassurer. Bien au contraire…
Dans les rues, on se presse. Paysans portant sur l’épaule la houe, moines cheminant sur une mule apathique, femmes partant au fleuve laver du linge. Tout le monde semble aller plus vite qu’elle. Par deux fois, elle a failli être renversée. D’abord par un homme portant plusieurs miches de pain, puis par un cavalier au pectoral bardé de fer.
Elle s’écarte à l’abri d’une maison, quittant le ruisseau baigné de liquide rougeâtre dans lequel elle patauge depuis son entrée dans la ville. Quelques instants d’attention et de réflexion l’éclairent. Les habitants de la cité ne sont pas différents des gens qu’elle a connus jusque là ; ils sont juste dans leur monde, un monde qu’ils connaissent et dans lequel ils se déplacent sans la moindre hésitation... Tandis qu’elle ne sait pas véritablement où aller.
Depuis son départ, elle a dormi dans des abris de fortune ou lovée au pied d’un arbre. Elle se sent l’aspect d’une souillon mais comment pourrait-elle s’imaginer comme une princesse ? Elle est une moins que rien, une perdue, une marginale. Et encore une fois, ces regards qui la traquent et la transpercent. Comme s’ils devinaient tous. Comme s’ils voyaient à travers la mèche blonde le signe supposé du démon.
Il flotte dans l’air une odeur enchanteresse de pain frais. Les provisions qu’elle a transportées pour son périple sont épuisées depuis la veille. Elle a faim. Le fumet doré la capture et la guide jusqu’à l’échoppe d’un maître boulanger.
- Qu’est-ce que tu veux, pauvre fille ?
L’artisan a la mine soupçonneuse des hommes qui flairent les ennuis. S’il pouvait écarter sans ménagement la triste demoiselle de la planche de bois qui tient lieu de comptoir, il le ferait aussitôt. Heureusement pour Blandine, deux ecclésiastiques attendent derrière elle baragouinant un pitoyable latin pour tromper leur monde. Refuser d’écouter la frêle jeune fille serait sans doute attirer sur lui le courroux divin. Et les incendies sont si vite arrivés dans les fournils…
- Un morceau de pain…
- Tu as de quoi payer ?
- Payer ?...
Blandine secoue la tête. Elle n’avait pas songé à cela. Ici, on utilise l’argent… quand dans son village, on le garde avec précaution pour verser le cens au seigneur.
- Je peux vous donner cette broche en échange…
Elle dégrafe le petit bijou qui ferme son col sous le regard horrifié du commerçant. Le simple écartement du tissu projette aux alentours des nuées de poussières noires.
- Je n’en veux pas… Vends-la si tu le peux et reviens me voir ensuite…
- Maître Raoul, vous voici bien dur avec cette jeune personne…
- Pas d’argent pas de pain, frère Hubert…
- Que faîtes-vous donc de la charité prêchée par notre Seigneur ?
- J’attends que les riches chanoines de la cathédrale l’exercent afin de me montrer le chemin à suivre.
L’ironie du boulanger siffle aux oreilles du frère comme une injure. Qu’y peut-il si les dons affluent à la cathédrale et si les fidèles considèrent que cela les délivre de leur devoir de secours envers les plus faibles ?
- Alors, puisque l’argent de l’évêque ne trouve grâce à tes yeux que lorsqu’il va dans ta poche, donne-moi eux miches bien craquantes. Je saurais faire en sorte que croûte et mie viennent régaler cette pauvrette…
Durant tout l’échange, Blandine a cherché le meilleur moyen pour disparaître. Elle aurait pu prendre ses jambes à son coup mais cette attitude aurait pu la désigner à la foule comme une voleuse. Elle a pensé reculer pas après pas jusqu’à se laisser aspirer par le courant d’une escouade de soldats qui s’écoule dans la rue en beuglant. Ah si elle était vraiment sorcière, elle aurait pu se rendre invisible aux yeux de tous et cacher ainsi sa honte.
- Tiens, petite… Mange à ta faim… Et suis nous… Il y a chez nous de quoi t’abriter pour la nuit…

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MessageSujet: Re: Nouvelle : Les sorcières de Dieu   Dim 11 Jan 2009 - 22:34

En pénétrant dans la nef froide et sombre de la cathédrale, Blandine marque un temps d’hésitation. La maison de Dieu peut-elle être, même pour une nuit, la sienne ? Elle, la sorcière. Elle, l’ensorceleuse, la jeteuse de sorts… Le trouble ne la quitte pas. Ses premiers pas sont hésitants. Elle trébuche presque sur le seuil. S’ils voient la marque…
- Vois-tu, dans quelques dizaines d’années, cette église morne aura cessé de vivre. Notre Seigneur la rappellera bientôt à lui comme il le fait pour les hommes et les femmes. L’évêque Foulques a décidé que nous allions construire une nouvelle cathédrale. Plus vaste et plus belle.
Blandine ne se sent pas le droit de reprendre frère Hubert, mais visiblement le chanoine divague. Comment pourrait-on construire encore plus grand, encore plus haut ? Déjà, lorsqu’elle lève les yeux, Blandine a du mal à apercevoir la lourde voûte de pierres perdue dans un voile de nuit.
- Un architecte est arrivé hier au palais diocésain. Il vient du nord et il porte avec lui le secret des grandes cathédrales des terres royales. Il paraît qu’elles sont immenses et pleines de lumière…
Frère Hubert est décidément un incorrigible bavard. Se rend-il seulement compte que la jeune demoiselle se moque bien de ce qu’il raconte ? Elle se contente de le suivre à travers la grande église, marquant avec lui divers arrêts dans les plus belles chapelles, trottinant sur place pour ne pas laisser la fatigue engourdir ses muscles. Faim, manque de sommeil l’ont marquée plus qu’elle n’aurait cru.
- Le bâtiment pour abriter les voyageurs est par ici…
Enfin ! Elle ne demande pas grand-chose… Juste un peu d’eau pour arracher de sa peau et de ses vêtements la terre lourde et rougeâtre. Une paillasse pour s’étendre et un autre morceau de pain. Elle connaît déjà la règle, frère Hubert l’ayant avertie sur le chemin, on ne l’abritera que pour une seule nuit. Demain, elle devra repartir.
L’idée de se retrouver seule l‘angoisse déjà. Elle ne sait vers qui se tourner dans sa quête. Pourtant… Pourtant, parmi ces dizaines, ces centaines de personnes qu’elle a aperçues, il doit bien s’en trouver une, au moins une, qui aura croisé sa mère quinze années plus tôt. C’est une certitude, cette personne existe… Et c’est justement cette certitude qui la chavire entre joie et crainte. Si elle ne le croisait jamais cet homme ? Si elle ne la croisait jamais cette femme ? Si le seul souvenir de cette mère évanouie disparaissait faute de la rencontre qui aurait pu lui rendre un semblant de vie, de chair, d’espoir.
La cellule est étroite, sans fenêtre. L’air est fétide et le sol de terre battue exhale une humidité glaciale. Les chanoines vivent richement mais ont l’hospitalité des pingres.
- Nous vous enfermerons pour la nuit… Le Seigneur a créé deux genres de créatures… Et vous êtes de celles qu’il a rendu faibles d’apparence mais fortes en séduction. Votre sécurité passera par le tour de clé que nous donnerons dans la serrure.
- Enfermez-moi si cela vous rassure, frère Hubert… Je ne partirai qu’au matin… et la nuit me sera utile pour savoir quel chemin je dois emprunter.
- Où allez-vous, mon enfant ?
- Je suis à la recherche de ma mère… Elle a quitté notre maison lorsque j’étais encore une enfant pour venir à la ville et…
Frère Hubert intime à la jeune fille l’ordre de se taire en exécutant un rapide signe de croix. Lorsqu’il parle enfin après s’être abîmé dans une silencieuse prière, sa voix a changé. Elle est plus rauque, presque menaçante.
- Si ta mère est venue seule dans cette ville, alors elle s’est perdue… Pour les femmes sans famille, il n’y a qu’une vie entre ces murs… et cette vie est mauvaise et ne plait pas à Dieu.
- De quoi parlez-vous ?
- Je ne peux prononcer ces mots que tu me demandes… La seule idée qui se forme dans ma tête est déjà tellement insultante pour l’humanité et notre Seigneur… Mange, dors et demain tu repartiras chez toi… Ta place n’est pas ici.
- Je vais d’abord me laver…
- Tu te laves donc ? On ne le croirait pas à te voir…
- C’est que je n’ai pas dormi en un lieu clos depuis mon départ. Les mousses m’ont tenu lieu de paillasse depuis plusieurs jours… Et m’arrêter à une rivière aurait ralenti ma marche…
- Se laver est d’une grande sagesse, ma fille… Le populaire affirme que la crasse protège des maladies, c’est une belle absurdité. Dieu a voulu que nous soyons rosés de peau, pas gris comme la tourbe ou marron comme l’argile… Et s’il a décidé d’abréger nos vies par la maladie, ce n’est pas une couche de saleté qui l’en empêchera… En revanche, attends que je sois parti pour commencer à te laver. Mon état ne me permet pas de te voir…
- Vous avez été bon pour moi, frère Hubert… Je vous dois quand même un visage propre et un sourire.
Blandine se penche au-dessus du seau placé dans un coin de la cellule, puise à trois reprises une eau claire et s’asperge le visage. Ses mains frottent énergiquement, se couvrent de terres et de miasmes, de résidus de mousses. Elle plonge enfin la tête dans le seau pour finir de débarrasser sa peau des dernières impuretés, se redresse brusquement pour rejeter ses cheveux trempés en arrière, se tourne vers le chanoine.
Elle n’a que le temps d’apercevoir son regard se charger de peur. Le frère recule, claque la porte. La clé qui tourne.
Elle est prisonnière…
Prisonnière des hommes mêmes dont la justice la conduira forcément au bûcher.

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MessageSujet: Re: Nouvelle : Les sorcières de Dieu   Mar 13 Jan 2009 - 0:36

Blandine sait.
Elle sait que désormais les jours à vivre sont moins nombreux que ceux qu’elle a déjà vécus.
Quelques-uns à peine.
Une poussière de temps, un soupçon de vie. Rien de plus.
Elle n’a jamais assisté au supplice réservé aux sorcières. Mais des âmes perverses, et il n’en manquait pas au village, se sont plues à les lui raconter. Le cérémonial lourd sous un ciel pesant, l’ascension difficile de la condamnée jusqu’au poteau d’exécution, les liens qu’on serre jusqu’à ce que la peau, la chair ne fassent plus qu’un avec le bois dur… Puis les fagots qu’on embrase, l’éclair de lumière qui bondit vers le haut, la fumée âcre qui commence à tourbillonner dans le vent. Et la foule, cette foule jusqu’alors muette, qui se met à hurler comme une meute de loup au moment de l’attaque. Le ronflement du brasier, la psalmodie des prêtres, le vent qui attise l’incendie… Et le bras de feu qui descend sur la victime, l’enlace pour l’épouser dans la mort.
A quel moment partira-t-elle ? A quel moment ses yeux se fermeront-ils sur ce monde ? Elle tremble en espérant qu’elle ne sentira pas sa peau se flétrir sous les flammes, ses chairs roussir comme le porc qu’on met à la broche les jours de fête. Elle tremble de rage et de tristesse. Elle ne mérite pas l’enfer, elle n’a rien fait qui justifie les flammes purificatrices. Son âme est douce, son corps est sain, exempt de toutes les souillures qu’on lui prête. Si le diable l’a marqué, il n’a pas pénétré au-delà de sa peau. Elle le sait, elle est prête à le hurler, à le jurer devant tous les autels, devant toutes les statues de saints de la création.
La porte s’ouvre. C’est le frère Hubert, le visage toujours apeuré, la mine contrite et défaite. A croire que lui aussi s’imagine finir au milieu des flammes pour avoir accueilli dans la cathédrale consacrée l’Ennemie, la créature du diable.
Derrière lui, un autre homme s’avance. Un grand moine roux, le visage sec, les yeux sombres comme une nuit d’hiver.
- C’est elle, questionne-t-il sans regarder le chanoine ?
- Oui, frère Jean… Elle ressemble tellement à… Avec ce signe… Si elle aussi…
- Taisez-vous, frère Hubert… S’il s’agit bien de la personne que vous m’annoncez, son sort est déjà tracé… Vous le savez et je le sais… Alors, laissons Dieu agir comme il l’entend et n’essayez pas de deviner les secrets de son bon vouloir… Laissez-nous désormais… Vous avez agi comme il le fallait… Tenez votre langue sur toute cette histoire.
- Je le jure devant le grand saint Etienne notre patron…
Sur cette promesse, frère Hubert disparaît en refermant la porte sur lui. Il sait déjà qu’il dira plusieurs prières pour la jeune femme… La première n’attendra pas… Il y court presque…

Depuis qu’il est entré dans la cellule, le moine roux n’a pas cessé de dévisager Blandine.
Que cherche-t-il ?
La fameuse marque ?
Dans un geste un peu vain, la jeune femme a rabattu autant qu’elle l’a pu une mèche blonde sur son front. Ce n’est qu’un répit, elle ne l’ignore pas… mais ce répit, ce sont des instants gagnés sur les flammes.
- Déshabille-toi.
L’ordre a claqué comme une gifle. Aussi sec que la bouche qui l’a lancé. Aussi brûlant qu’un fer rouge porté sur la joue.
Blandine hésite pourtant à obéir. Elle a l’habitude de cette violence de mots, de ces orages qui s’abattent sur elle simplement parce qu’elle est différente. Elle a appris à ne plus les craindre. Elle a appris à leur opposer une rude détermination. Elle a appris à les vaincre.
- Je…
- Ta chair ne m’intéresse pas… Elle me laissera aussi froid qu’un eunuque… C’est ton cœur que je veux sonder.
Blandine n’a aucune idée de ce qu’est un eunuque et n’ose le demander au moine. Sans doute un de ces mots riches et précieux qui resteront toujours inaccessibles aux gueux de son espèce… Mais si le sens du mot lui échappe, elle comprend ce qu’a voulu dire le moine. Elle ne risque rien… Il n’en veut pas à son corps…
Du moins pour le moment.
Elle fait lentement glisser sa tunique grise. Le regard de frère Jean se fait plus vif. Il scrute, jauge, juge. Quoi d’ailleurs ? Sa poitrine ? Sa peau assombrie par les assauts du soleil ? Ses hanches étroites ? Sa chair maigre de paysanne ?
Peut-être est-il déjà en train de calculer la quantité de bois et de brindilles nécessaires à allumer le bûcher crématoire ?
- Tu as une marque sur le front m’a dit frère Hubert. Montre-la moi…
- Je ne veux pas.
Premier acte de résistance. Sur le point qui lui paraît crucial, essentiel…
Vital…
- Frère Hubert l’a vue… Il n’a eu aucun mal à la reconnaître… Il avait déjà rencontré une marque semblable… Soulève tes cheveux…
Autant le moine a été cassant en lui demandant de se déshabiller devant lui, autant sa voix s’est faite plus douce. Comme pour mieux casser le refus de Blandine et l’amener à obéir. Le chaud après le froid.
Bien que tétanisée par la peur, elle s’exécute. D’un geste vif et rapide. Cheveux levés, cheveux baissés dans le même mouvement. Son regard se pose, vaguement narquois, dans les yeux gris du moine. Non, elle ne sera pas une proie facile, une de ces génisses qu’on amène sous le couteau du boucher en lui promettant un peu de foin.
- Tu as peur de ce que je pourrais lire dans cette marque… Crois-moi, rien que je ne connaisse déjà… J’ai vu la même sur le front de ta mère.
La foudre a frappé en quelques mots. Vaincue par la terrible révélation, Blandine relève à nouveau la mèche blonde. Très lentement. Presque avec fierté.
C’est déjà la fin de sa quête. Sans doute que, comme elle, sa mère est venue s’échouer ici, privée de tout et en premier lieu de cet argent qui semble roi à la ville. Sans doute qu’elle aussi a eu le malheur de relever ses cheveux, livrant aux regards soupçonneux des hommes d’Eglise la preuve écarlate d’un pacte supposé avec le démon. Sans doute aussi qu’elle lui aura montré à elle sa fille, à une quinzaine d’années de distance, le chemin menant au bûcher.
- Oui, c’est bien la même…
Blandine s’attend à entendre le moine éclater en terribles imprécations, à la vouer déjà, et par avance, aux flammes. C’est comme cela qu’elle imagine sa réaction devant les trois traits parallèles qui strient son front bruni. Le curé Grégoire, bien qu’il ne soit pas un modèle des vertus prônées par les Evangiles, a déjà vitupéré contre elle de la sorte. Souvent… mais ses orages ressemblaient à ces coups de tonnerre d’automne sous un ciel de plomb. Beaucoup de bruit pour rien…
Mais le moine se tait sans la lâcher du regard. Rien sinon un sourire à peine dissimulé. Un sourire de satisfaction. Un sourire un peu amusé.
Elle se demande lequel des deux est le plus démoniaque. Elle avec sa griffure au front, lui souriant du supplice qu’il lui fera subir ?
- Rhabille-toi… Couche-toi… Dors… Demain, deux femmes viendront te chercher pour te conduire dans mon monastère.

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MessageSujet: Re: Nouvelle : Les sorcières de Dieu   Mar 13 Jan 2009 - 1:32

je n'ai lu que les 3 premières phrases, pas assez de temps et trop fatiguée des mots (j'ai écrit toute la journée) mais une chose est sûre : je reviendrai. Parce que ces 3 phrases m'en ont donné l'envie
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MessageSujet: Re: Nouvelle : Les sorcières de Dieu   Mar 13 Jan 2009 - 13:38

Elles ont porté sur son corps des regards sans douceur, fouillé de leurs mains rêches à force de macération jusqu’à la porte de son hymen. Encore aujourd’hui, elle a l’impression que leurs doigts courent sur elle, s’enfoncent en elle. Encore aujourd’hui, elle croit respirer l’odeur lourde de leurs haleines dans sa cellule. Elles ont par leur vigoureuse inspection meurtri son corps et dérangé son âme. Que cherchaient-elles à prouver, à découvrir ? Elle n’en sait rien mais les deux religieuses n’ont visiblement pas perdu leur temps.
Elle, depuis, n’a pas perdu le compte des jours.
C’est sa dix-septième journée de recluse dans le monastère cistercien de Lougnac. Elle y est arrivée après l’examen des deux chanoinesses, transportée en plein cœur de la nuit afin, sans doute, de la soustraire aux regards de la populace. Elle a quitté la cellule du chapitre cathédral sans revoir frère Hubert à qui elle aurait tant aimé poser des questions sur le destin de sa mère. Le moine roux n’a pas réapparu lui non plus. Le seul contact qu’elle a encore avec l’humanité possède le visage crispé d’un frère convers qui lui apporte ses repas et récupère le seau dans lequel elle se soulage. Il la regarde à peine, ne répond pas quand elle l’interroge et se contente de hocher nonchalamment la tête en repartant. Peut-être voit-il dans ces tâches répétitives et peu flatteuses qu’on lui impose une épreuve supplémentaire avant d’être admis à prononcer ses vœux définitifs ? La soumission totale aux ordres de la hiérarchie monastique et la résistance à la tentation sourde de la chair. Blandine pourrait, à force d’observer la mine renfrognée du frère, témoigner de sa constance à obéir et de son profond dégoût des femmes. Mais qui demanderait l’avis d’une sorcière dont on doit déjà dresser le bûcher quelque part dans la ville ?

En dix-sept jours, Blandine a reçu dix-sept aubes blanches. Chaque matin, une nouvelle tunique apparaît, comme par miracle, accrochée à un vieux clou planté dans la porte. La personne qui l’amène pendant la nuit n’a jamais réussi à l’éveiller. Elle doit se faufiler sans bruit dans la pièce, voire peut-être grâce à une belle adresse accrocher l’aube nouvelle juste en passant le bras par l’entrebâillement de la porte.
Blandine a bien essayé de retarder son sommeil au maximum afin de surprendre le fantomatique intrus.
Sans résultat ! Vaincue par la fatigue, elle s’est finalement endormie… et une nouvelle aube immaculée a pénétré dans sa cellule. Toujours sans le moindre bruit ! Sans grincement de clé ou de gonds, sans claquement de pieds sur le carreau froid du couloir.
A croire que le pourvoyeur la guette d’une manière ou d’une autre, profite adroitement pour agir des moments où le sommeil la submerge complètement.

L’apparition mystérieuse des aubes n’est pas le fait plus troublant de toute cette période et Blandine a d’ailleurs fini par s’en désintéresser. Depuis quelques jours, elle a découvert une faculté qu’elle ne se connaissait pas et qui la sidère totalement.
Ca a commencé par l’apparition, au matin là aussi, d’un vieux parchemin maintenu roulé par un ruban de couleur bleu. Blandine, fiévreusement, a dénoué le ruban et étiré le manuscrit le long du mur. Sous ses yeux sont apparues de ces formes étranges qu’elle avait déjà aperçues chez le curé de son village. Avant de s’emporter contre lui-même pour avoir conversé avec la sorcière, il avait appelé ça des lettres et expliqué que ces formes tordues une fois réunies formaient des mots qui équivalaient à ceux qu’on prononçait en parlant.
Ainsi donc c’était cela l’écriture, ces signes allongés, serrés les uns contre les autres comme le font les oiseaux en plein cœur de l’hiver sur les branches ?… Le parchemin, lui aussi, pouvait parler, raconter des histoires, confier des secrets, garder la mémoire de mots depuis longtemps prononcés. Comme elle…
Le lendemain, nouveau rouleau enserré cette fois-ci par un ruban vert. Poussée par une curiosité de plus en plus vive, elle l’avait déroulé, tendu le long du mur et avait commencé à le scruter, se demandant pourquoi on lui faisait parvenir ces textes auxquels elle ne comprenait rien. Peut-être pensaient-ils que toutes les sorcières savaient forcément lire ?… Ne serait-ce que pour pouvoir jeter des sorts dont le texte secret était enfermé dans de vieux grimoires poussiéreux ? C’était plausible… Et on pouvait donc supposer que ces textes étaient des pièges qui lui étaient tendus.
Alors, Blandine avait décidé de bien leur montrer qu’elle ne comprenait pas les lettres étranges et leur langage muet. N’ayant rien d’autre à faire, elle avait posé sur son visage une moue d’incompréhension tout en ne lâchant pas du regard les mots au parfum mystérieux… Cela avait duré toute la journée… Le temps lui avait paru inépuisable, insensible aux douleurs qui naissaient dans son corps à force de tenir devant elle le parchemin. Inépuisable et pourtant pas inutile. Une étrange conviction avait poussé peu à peu en elle : tout cela avait un sens et elle pouvait l’atteindre. En fin d’après-midi, le rapprochement de certaines lettres évoquait déjà des sonorités à son oreille… Comme si le parchemin avait décidé de lui parler, de lui confier ses secrets de vieille peau de mouton séchée.
Le troisième jour, le ruban avait été rouge. Ce changement de couleur pouvait-il avoir un sens ? Il lui était apparu à la réflexion comme le témoignage d’une progression. Le bleu, le vert, le rouge… Chaque parchemin était peut-être un nouvel élément d’une histoire qu’on espérait qu’elle comprendrait ? Toujours avec l’idée qu’elle trahisse par un cri, une incantation, son état de sorcière…
Le cri avait été bien involontaire. En totale contradiction avec l’attitude qu’elle avait souhaité adopter.
Cri de terreur et de surprise mêlées.
Elle connaissait les lettres et leurs sons, elle comprenait les mots et leurs savantes et complexes combinaisons.
Elle avait à l’intérieur de sa tête un ballet incessant qui semblait tourniquer de ses yeux à ses oreilles… et jusqu’aux pores de sa peau.
Elle savait lire.

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MessageSujet: Re: Nouvelle : Les sorcières de Dieu   Sam 17 Jan 2009 - 15:52

Le matin du vingt-deuxième jour, Blandine a la surprise de voir un autre visage que celui du frère convers se glisser dans sa cellule. C’est le moine roux, celui que le frère Hubert est allé chercher lorsqu’il a vu la marque griffée sur son front. Cette apparition marque inévitablement l’imminence d’un changement dans sa condition de prisonnière. De captive elle va devenir fumée. Et l’aube blanche se transformera en nuit noire.
Cette perspective est devenue trop violente pour son esprit. Un geste impulsif la jette aux genoux du moine et fait crever la tension nerveuse depuis trop longtemps contenue. Elle baise en pleurant le bas de sa robe de triste bure grise.
- Allons, allons, ma fille… Je ne suis pas un roi ou un comte pour pouvoir recevoir de telles marques de déférence et de soumission… Ton geste me gêne…
Blandine lève vers lui ses yeux gris de pleureuse. Les mots affluent soudain. Ces mots qu’elle a, sans s’en rendre compte, préparés en elle depuis le début. Sachant qu’elle aurait à les dire… et à les dire bien.
- Je ne suis pas une sorcière… Je ne suis pas une sorcière… Je sais que vous êtes sans doute allé enquêter dans mon village et qu’on vous aura dit cent choses mauvaises sur moi… Il ne faut pas les croire… C’est parce que j’ai cette marque au front qu’on dit tout cela… Je n’ai jamais rien fait… Et je suis bonne croyante, je parle souvent à Dieu… Ou du moins je le serais si le curé voulait bien m’accepter dans son église… Je ne suis pas une sorcière et je ne veux pas…
- Que lis-tu ici ?
Comme s’il n’avait pas prêté attention au plaidoyer de Blandine, le moine a tiré d’une poche de sa robe un étui de bois sur lequel des lettres sont tracées. Blandine annone un peu pour elle-même avant de lâcher quelques mots.
- In nomine patrii et filii et spiritu sanctii… Qu’est-ce que cela veut dire ?
- C’est du latin, ma fille… Et ce sont des mots de notre prière la plus sacrée…
Malheur ! Elle est tombée dans le piège sournois tendu par l’homme d’Eglise… A sa détresse il a opposé une ruse violente. Elle ne connaissait pas les mots de la prière… Elle ne peut être la bonne chrétienne qu’elle prétend être… C’est une rage noire qui bouillonne dans son âme : peut-on lui reprocher cette ignorance coupable puisqu’on s’est ingénié à la faire déguerpir des abords de l’église durant toute son enfance ?
Le piège encore une fois se referme, la condamnation est imminente, elle le sent bien. Aucune porte de sortie, aucune chance d’échapper à son destin…
- Savais-tu lire en arrivant ici ?
Blandine, cette fois-ci, sent venir le traquenard… Elle ne va quand même pas avouer au moine qu’elle a appris à lire de manière magique entre les quatre murs de cette cellule étroite. Ce serait finir de lier ses mains au poteau du supplice.
- Bien sûr !
Elle n’est pas certaine que sa voix ait eu la bonne intonation pour donner une apparence de véracité à son mensonge.
- Et qui t’a appris ?
- Ma tante Pélagie…
- Ta tante Pélagie ne savait pas lire… Tout le monde me l’a affirmé… Pas plus d’ailleurs que le curé de ton village qui baragouine la langue sainte de manière indigne… Tu mens mal…
Sans doute qu’elle ment mal mais peut-elle agir autrement ?
- C’est que j’ai peur…
- Peur de quoi ?
L’étonnement du moine paraît sincère… Et en même temps, il traîne dans sa voix et sur ses lèvres des bribes de sourire. A quoi joue-t-il ?
- Peur du bûcher !...
- Tu n’as donc pas compris ?
Nouvel étonnement du moine. Plus franc encore mais avec cette fois comme un sincère regret. Le peu qu’elle arrive à tirer de son visage impénétrable la fascine. Cet homme parvient pratiquement à cacher ses émotions. A aucun moment, elle ne l’a senti se réjouir, jubiler de tenir entre ses mains une authentique sorcière.
- Tu ne seras pas brûlée, ma fille… Tu ne seras pas conduite au bûcher car tu n’es pas une sorcière… même si tu accomplis des choses extraordinaires et qui peuvent terrifier les hommes… Les trois traces que tu portes sur le front ne sont pas la marque du démon…
Il marque un temps avant d’ajouter :
- Au contraire…
Comment doit-elle réagir devant une telle nouvelle ?
Par la joie bien sûr…
Elle va vivre ! Vivre !...
Elle a envie de danser, de chanter… Et même, si elle ne se retenait pas, d’embrasser ce moine qui lui a inspiré la peur et vient de lui rendre l’espoir.
Insensible au feu qui a ravivé le regard gris de Blandine, il poursuit sa révélation.
- Tu as une mission à accomplir… Voilà pourquoi nous te cachons ici…
- Quelle mission ?
- Je ne peux rien te dire pour l’instant… Sauf qu’il en va de la survie de notre Eglise et des intérêts d’un puissant seigneur qui nous protège.
- Je ne connais aucun seigneur mis à part le sire de Burniquel… Et il m’a toujours fait chasser des parages de son château sauf lorsque j’apportais le cens… A quoi puis-je donc servir ?
- Tu m’en demandes trop… Songe seulement que tu as appris à lire toute seule… Et que tous les jours, la force de ton esprit suffit à t’apporter une nouvelle tunique blanche… Immaculée comme tu l’es toi-même… Virginale… Ma fille, tu es une élue de Dieu… Comme ta mère le fut avant toi… Si tu es arrivée jusqu’à nous, c’est poussée par la volonté divine… Sûrement pas par un simple hasard. Le Seigneur attend de toi que tu rétablisses l’ordre du monde… Nous devons t’y préparer…

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MessageSujet: Re: Nouvelle : Les sorcières de Dieu   Sam 17 Jan 2009 - 15:53

D’abord elle a eu du mal à oser interroger le moine. Lorsqu’elle ne comprenait pas le sens de ses paroles, elle hochait simplement la tête en cessant de le regarder. Il a bien fini par comprendre le manège de Blandine. A partir de ce moment-là, il suscitait les questions de la jeune fille à chaque fois qu’elle regardait ailleurs. Et puis elle a fini par prendre l’habitude de demander dès que quelque chose lui échappait.
Ce matin encore, elle se demande ce qu’elle fait là dans cette cellule triste. Tout cela ne doit être qu’un mauvais rêve. Elle ne peut pas être ce que le moine roux lui a annoncé. Non, elle ne peut pas… C’est impossible !...
Sauf que aujourd’hui est le jour que tout le monde attend depuis des semaines. Celui où elle va enfin quitter physiquement le monastère. Plusieurs fois déjà, elle s’est échappée par la pensée. Elle a vu d’autres villes, des forêts immenses, des lacs profonds et poissonneux, des étendues glacées vierges d’humanité. Il suffisait que frère Jean évoque le nom d’une contrée pour que Blandine la visualise aussitôt et la décrive au moine. Ce pouvoir-là était proprement terrifiant.
Encore une fois, elle a trouvé à son réveil une aube d’une blancheur parfaite accrochée près de la porte. Ce miracle-là, au contraire, ne l’étonne plus… même si elle ne comprend toujours pas comme elle le réalise. Il lui suffit de penser à un vêtement pour qu’il se matérialise… Au cours des longues journées de travail avec frère Jean, elle a déjà eu l’occasion d’endosser de superbes parures en soie et en velours.
- Vous êtes une véritable princesse, ma fille, disait le moine.
- Je ne suis rien qu’une imposture, répliquait-elle. Une paysanne déguisée en belle dame…
- On n’est pas une imposture quand on dispose de la confiance du Seigneur.
Les mots de frère Jean suffisaient pour mettre fin, temporairement, à ce sentiment d’incompréhension qui l’étouffait. Qu’était-elle vraiment ? Une pauvre folle à qui on cherchait à faire croire de lourdes fadaises ou la descendante de cette pécheresse qui avait tant aimé le Christ ?

La crypte de l’abbatiale est froide comme la mort. Le soleil perce par un étroit puit de lumière, un rai livide qui bouscule à peine les ténèbres.
Elle marche derrière frère Jean, pose parfois sa main sur l’épaule du moine pour ne pas tomber dans l’étroit escalier qui descend sous le chœur de l’église.
La lueur des flambeaux dessine trois silhouettes qui l’attendent. Rapidement, elle reconnaît la stature confortable du chanoine Hubert et, aussitôt, elle songe qu’elle pourra peut-être apprendre enfin quelque chose sur sa mère. Les deux autres hommes lui sont inconnus mais à en juger par leurs riches vêtements, ils appartiennent aux ordres les plus prestigieux.
Blandine s’incline avec autant de respect que d’insolence. Il lui semble que les conseils de frère Jean se sont greffés en elle, qu’elle a intégré à la perfection les leçons de séduction qu’il a pu lui donner.
- Le Seigneur a fait la femme tentatrice… Non pour conduire les hommes au démon mais, au contraire, pour les retenir et les en écarter. Plus tu seras belle, plus tu plairas, plus tu serviras Dieu…
Oui, il lui semble qu’elle est devenue belle. Elle se regarde désormais avec confiance tous les matins dans le miroir. Elle a appris à discipliner la filasse blonde de ses cheveux, à rehausser de poudres rosées ses joues devenues pâles loin de l’éclat du soleil, à glisser sur ses lèvres des huiles qui en relèvent la couleur. Elle a appris à plaire. Comme toutes les descendantes de Marie-Madeleine. Comme toutes ces femmes qui, par le vaste monde, portent au front les stigmates des cailloux jetées à la pécheresse.
- Notre révéré père, l’abbé de Cîteaux, est venu pour vous rencontrer, ma fille… Et ce noble seigneur est le comte Raimond.
Avec un sourire brûlant, Blandine renouvelle son inclinaison. Elle sait qu’en face d’elle ce sont deux pouvoirs formidables qui se dressent, celui d’un ordre religieux qui a disséminé ses moines dans plusieurs royaumes, celui d’un seigneur qui rêve d’étendre ses possessions des plaines d’Aquitaine jusqu’aux murs branlants de Jérusalem. Elle a appris de la bouche de frère Jean ou des lignes serrées des manuscrits les secrets des rivalités entre les puissants, la logique des alliances les plus étonnantes. Elle sait combien la position du comte est inconfortable face à une papauté qui le menace perpétuellement d’excommunication. Elle n’ignore pas la lourde rivalité entre les moines de l’ordre de Cîteaux et ceux de Cluny.
- Ma fille, Dieu t’a choisie pour rétablir l’ordre dans ce monde.
La voix de l’abbé cistercien est presque désincarnée. S’il n’y avait le léger écho qui tombe de la voûte, on la jugerait venue d’une des tombes. Encore une fois Blandine entend rappelé l’objet de sa mission : sauver l’ordre du monde. Encore une fois aucune précision sur les détails de cette mission. Depuis des semaines il en est ainsi…
- Les périls sont grands… En Terre sainte, les adeptes du faux prophète Mohamed ont repris le contrôle de Jérusalem. Sur nos terres d’Occident se lèvent de lourdes menaces, de nouveaux hérétiques qui nient la parole des saintes Evangiles et écoutent les sermons de faux prêtres… L’Eglise est en danger et ceux qui devraient la défendre regardent ailleurs.
A ces mots, le comte Raimond manifeste d’un raclement de gorge son désaccord. A moins qu’il n’ait souhaité rappeler sa présence…
- Tout pourrait changer grâce à toi, ma fille.
L’abbé étend sa main vers Blandine comme pour lui transmettre un fluide, une énergie. Elle ne sent rien se diffuser en elle, preuve que le geste est essentiellement symbolique.
- Que dois-je faire ?
Jugeant sans doute que son heure est venue, le comte prend la parole :
- Tu devras causer la perte de deux hommes : le premier est le comte de Tripoli, le second est le sultan des païens, celui qu’on nomme Saladin.
- Le comte de Tripoli n’est-il pas de votre famille, comte Raimond ?
- Celui qui occupe le siège de mon aïeul Raimond de Saint-Gilles est un usurpateur qui a dérobé mes droits. Ce traître négocie avec les païens pour conserver ses terres… J’irais bien moi-même lui trancher la gorge mais je me fais vieux et les soucis me retiennent dans mes terres occitanes… Si Dieu l’avait voulu, je serai parti plus tôt pour la Terre sainte et défendre mon héritage…
- Dieu ne l’a pas voulu… Mais désormais Dieu le veut !... Voilà pourquoi vous devrez réécrire l’Histoire, effacer du temps les événements qui ont conduit la Palestine et les terres du comte Raimond en si désastreuse situation.
- Comment pourrais-je effectuer une telle mission ?
L’abbé se tourne vivement vers le frère cistercien.
- Elle ne sait pas ?
- Je n’ai pas pu me résoudre à le lui dire… Elle ne m’aurait pas cru…
- Ah !... Ma fille, connaissez-vous les circonstances de la résurrection de notre Seigneur Jésus Christ ?
- J’en ai été instruite…
- Mal sans doute car la Vérité est inconnue du commun des mortels. Seuls quelques initiés la connaissent… Jésus est bien mort sur la Croix… Il ne doit sa résurrection qu’à l’action d’une femme inspirée par Dieu et dotée par lui de pouvoirs exceptionnels. Marie-Madeleine a remonté le temps, a sauvé le Christ… Ainsi a-t-il pu ensuite lui apparaître plusieurs jours après sa mort supposée… Comme Marie-Madeleine, vous avez le pouvoir de traverser les époques, les années et les siècles… Vous irez donc dans le passé perdre le comte de Tripoli et finir de damner le Saladin…

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MessageSujet: Re: Nouvelle : Les sorcières de Dieu   Sam 17 Jan 2009 - 15:54

Blandine, après le départ des deux dignitaires, a mille questions à poser au frère Jean. Rien de ce qu’elle vient d’entendre n’est compatible avec l’idée qu’elle se faisait du monde. Les sorcières n’étaient pas ce que la populace croyait. Ces magiciennes n’étaient pas les créatures malfaisantes que la rumeur désignait comme cause de tous les malheurs. Elles étaient des voyageuses du temps au service de Dieu, de l’Eglise et des puissants.
Et elle était une d’entre elles…
Comme sa mère l’avait été en son temps.
- Comment revient-on du passé ?
- De la même manière dont tu vas partir…
- C'est-à-dire ?...
- Au cours d’un supplice qui te sera infligé et dont tu triompheras en t’échappant par la force de ta pensée…
- Je vais ?…
- Oui, tu monteras sur le bûcher… En hurlant ta peur… Et lorsque la fumée commencera à s’élever, il te suffira de prononcer la date et le lieu où tu veux te rendre… Tu disparaîtras aussitôt sans que personne ne s’en rende compte…
- En êtes-vous sûr, frère Jean ?
- Ta mère a disparu de la sorte…
- Et elle n’est pas revenue…
- Elle n’est pas revenue… Mais toi, oui…
Les yeux de Blandine se dilatent soudain devant l’énormité de la révélation. Elle est née à une autre époque. Et si sa mère l’a abandonnée, ce n’est pas lorsqu’elle a quitté le village mais bien après… Dans un ailleurs qu’elle ne connaît pas… Tout ce qu’elle a cru était mensonge. Et Pélagie n’était peut-être même pas sa tante ?
- Pourquoi ne m’a-t-elle pas accompagnée ?
- Parce qu’elle ne le pouvait plus le faire… Hormis Marie-Madeleine qui fut élue par Dieu, seule les vierges de sa descendance ont le pouvoir de voyager dans le temps et l’espace... Abandonne ta virginité à un homme et tu demeureras prisonnière de l’époque où tu auras fauté. Reste pure et tu pourras revenir à notre époque…
- Frère Jean, vous qui savez tant de choses, dîtes-moi… Les femmes comme moi reviennent-elles ?
Le moine passe une main nerveuse autour de son menton comme s’il voulait le polir et araser les poils roux échappés au rasage matinal.
- Si j’en crois les ouvrages que nous possédons sur ce sujet, la plupart ne reviennent jamais à leur point de départ… D’ailleurs, pourquoi feraient-elles le chemin en sens inverse ? Tout le monde les croit mortes.
- Alors nous ne nous reverrons plus ?...
- Nos chemins ne peuvent continuer trop longtemps à se suivre, ma fille. Moi j’ai ma tâche d’économe du monastère… Toi, tu pars pour l’année 1167 à Tripoli… Et rien ne pourrait me permettre de t’accompagner…
- Et ma mère ? Dans quelle époque est-elle partie ? Je suis certaine que vous le savez…
- Je le sais… Et je ne peux te le dire car je ne suis pas censé connaître cela… Il y a 15 ans, lorsque ta mère arriva ici, on me confia une tâche bien précise pour m’éprouver… Pendant plusieurs semaines, j’ai été le seul à la voir. Je lui apportais ses repas et je vidais son urine et ses excréments… J’ai entendu ce qu’on lui a dit, j’ai entendu ce qu’on lui a demandé de faire… Et lorsque tu es arrivée à notre époque, ce fut dans cette même cellule où tu dors depuis deux mois. J’étais la seule personne en qui elle avait encore confiance.
- A-t-elle réussi dans la mission qu’on lui avait confiée ?
- Je ne le pense pas… sans quoi on ne t’enverrait pas là où on l’avait envoyée. Rendre aux chrétiens la terre du Christ…

Blandine n’a aucun mal à extérioriser la peur qui l’envahit. Malgré les paroles rassurantes de frère Jean, malgré les prodiges auxquels elle a pu assister, elle doute encore de la véracité de ses pouvoirs. Si rien de tout cela n’était vrai, elle marcherait vers sa mort. Une mort noire et définitive. Sans paradis, sans purgatoire au bout… et sans doute même sans enfer.
Elle hurle.
Sans pouvoir se contrôler. Sans que sa peau perde sa carapace glacée. Sans que son cœur ralentisse son rythme fou.
Elle crie mais elle avance, bousculée par les hommes du prévôt à coups de piques, chahutée par les bras qui se tendent vers elle pour la frapper, submergée par les injures. On l’accuse de tous les maux, de tous les vices. On lui prête les partenaires de luxure les plus extravagants : porcs, diables ou succubes infernales.
L’aube blanche qu’elle porte est tâchée par les fruits pourris qu’on jette sur elle et les crachats abjects. Les femmes sont les plus virulentes, les plus acharnées. Comme si elle leur avait volé leur mari ou leurs enfants. Comme si elle était la source de tous les malheurs.
Un regard attire ses yeux dans cette mer houleuse qu’elle fend à grand peine. Le chanoine Hubert affiche un air grave mais il n’a plus l’air effrayé qui l’avait fait battre en retraite quelques mois plus tôt. Il lève une main hésitante puis doucement, tandis qu’on l’entraîne, dessine dans l’air un signe de croix.
Est-il soulagé de la voir disparaître ? A-t-il voulu signifier qu’il penserait à elle ? Elle ne sait pas. Elle ne sait plus rien.
L’échelle. Le bourreau qui l’agrippe, la traîne à sa suite sur les douze barreaux d’un dernier chemin de croix.
La corde. Serrée jusqu’à ce que le sang se mette à bouillir en elle, à étouffer.
Le cri de la vile masse lorsque les torches embrasent les premiers fagots. Le bois est trop vert sans doute, une fumée épaisse et noire s’élève.
Elle attend résignée. Soit elle mourra, soit elle quittera à jamais cette ville et ce temps pour un ailleurs étrange. Seule sa volonté peut l’arracher au poteau. Sa volonté et le secours de Dieu.
Un crucifix attaché au bout d’une longue perche lui apparaît soudain, brandi par delà le rideau de fumée.
Il est temps !
Blandine ferme les yeux et se met à penser avec toute la force de son âme à sa destination.

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MessageSujet: Re: Nouvelle : Les sorcières de Dieu   Sam 17 Jan 2009 - 21:03

Les heures douces ne viennent qu’avec la nuit, lorsque la fournaise s’apaise sous le regard muet des étoiles. Une fine humidité fait perler la peau. La fraîcheur devient froidure. Les étoffes soyeuses apparaissent trop légères pour contrer l’agression sèche du froid. Impossible pourtant de les recouvrir d’un vêtement supplémentaire.
Depuis le temps qu’elle vit ici, elle devrait le savoir… Pourtant chaque soir est comme une nouvelle découverte. Il y a d’abord le decrescendo des bruits de la ville seulement troublé par les lamentations d’un troupeau de dromadaires et les derniers cris des marchands du souk. Les odeurs grasses montent à l’assaut des murs, s’accrochent aux pierres blanches et disparaissent en fumées grises. L’obscurité prend son temps pour venir mais lorsqu’elle descend, elle enveloppe en quelques instants les minarets de la mosquée du prince. Tout s’évanouit dans le noir. Et souvent son cœur aussi.
Elle est esclave, femme égarée derrière son voile, femme perdue au milieu des autres concubines. Prisonnière de guerre ou captive d’amour. Une perle au milieu d’un collier, comme dit le prince lorsqu’il la choisit pour partager sa couche. Elle aimerait se sentir comme la reine sur un plateau d’échecs. Pouvoir aller, venir, loin ou tout près. Bouger. Vivre.
Mais la seule chose qu’elle doit faire c’est attendre.
Attendre toute la journée dans la touffeur sèche du désert, les nerfs portés à vif par le gazouillement permanent de la fontaine. Attendre que vienne la nuit pour espérer une petite délivrance, un instant de liberté, une évasion amoureuse hors du harem. Attendre que Saladin oublie les fièvres de sa conquête du pouvoir pour honorer son corps. Le sien plutôt que celui d’une autre.
Mais parfois, comme ce soir, le palais d’Al Fustat semble somnoler même au plus profond de la nuit. Saladin est parti rencontrer un de ces princes du désert sur lesquels il compte s’appuyer pour renverser le calife fatimide. Pour les femmes, la tension est retombée, les regards ont perdu leur caractère mauvais, une trêve s’est installé. En temps normal, c’est sans arrêt la guerre. Qui sera l’élue ? Qui sera celle qui aura la possibilité de s’évader quelques heures de l’espace clos où elles macèrent depuis si longtemps.
Elle n’a pas trop à se plaindre, elle est une des concubines préférées du prince. Si ce n’est sa préférée. Il faut dire qu’il trouve en elle des pépites d’amour toujours incandescentes, des braises de passion difficiles à calmer. Il l’appelle « sa petite Franque », il aime à lui dire qu’il compte apprendre d’elle les secrets de ses futures victoires. Le jour où il volera vers Jérusalem.
Saladin voit loin. De son regard d’aigle, il semble embrasser l’avenir. Tout est prévu, planifié, organisé. Rien ne pourra le faire dévier de cette route vers la puissance. Il n’a que faire des apparences, des hochets tragiques que continuent parfois à agiter des califes dépourvus depuis longtemps de la réalité des décisions. D’abord, il en finira avec les Fatimides d’Egypte, c’est une question de semaines, tout au plus de mois. Ensuite, il marchera sur la capitale des descendants d’Abbas et là, la population se donnera à lui parce qu’il incarne la vigueur d’un pouvoir régénéré, la force d’une génération nouvelle. Après, et après seulement, il jettera les Francs à la mer.
Marie sait que tout cela est déjà écrit dans le temps, que les succès de Saladin viendront.
Une seule personne pourrait faire échouer une telle ambition. Une seule personne aurait sans doute les moyens d’entraîner le prince vers d’autres chemins. De le perdre définitivement.
Une seule personne… et cette personne c’est elle.
Mais elle ne fera rien.
Ce maître ambitieux, elle l’aime.

Elle a senti le corps se coller à elle. Un corps humide comme ravagé par les vapeurs des bains qui collent sur l’épiderme de lourdes gouttes brûlantes. Poisseux comme ces huiles végétales dont certaines femmes s’oignent la peau.
- Pas ce soir, Fatiha !
Les plaisirs entre femmes, elle les a découverts en entrant au harem. Découverte d’abord à distance. Lorsque les concubines délaissées se lovaient ensemble, elle était exclue. Elle cumulait les défauts : « franque », chrétienne, étrangère par la naissance aux terres d’Islam. Elle était surtout d’une couleur de cheveux peu commune, une sorte d’écrin à soleil qui avivait jour après jour la jalousie des autres femmes. Et puis, Fatiha, la plus ancienne du harem sinon la plus expérimentée, l’avait prise en protection en échange de caresses. De plus en plus tendres. De plus en plus intimes. Suffisamment douces et affolantes pour oublier un peu que le prince était en train de partager sa couche avec une autre qu’elle.
Elle tend la main pour repousser le corps qui est venu se coller, s’agglutiner contre elle. Ses ongles raclent un tissu rêche comme une vieille peau de mouton fanée, sans la moindre douceur. Qui donc dort ainsi vêtue ?
Elle se soulève sur un coude et balaye d’un regard mal éveillé la vaste pièce où dorment les princesses de pacotille qu’elles sont devenues. La lumière aigrelette des bougies parfumées ne lui révèle rien d’anormal. Fatiha est bien à sa place. Certaines couches sont vides mais Marie devine à certaines ondulations des couvertures que des duos se sont formés pour la nuit.
Elle ne se souvient pas avoir entendu des pas, un souffle ou même la couverture se dérober quelques instants, assez longtemps pour que la fraîcheur de la nuit s’engouffre jusqu’à sa peau nue. Comme si un fantôme s’était glissé sans bruit dans son lit.
Elle pourrait sans se retourner et jeter l’importune sans ménagement en bas de la couchette. Un pressentiment lourd l’en empêche. D’abord il y a cette chaleur anormale, cette peau humide, ce tissu manquant de la plus essentielle suavité. Rien de tout cela n’est habituel. Ensuite, sa compagne semble avoir des difficultés à respirer. Son sommeil est saccadé, torturé par des agitations plaintives.
Se retourner ne lui servirait à rien. L’inconnue, car c’en est forcément une elle en est sûre désormais, est dans l’ombre. Coincée entre le mur et elle. Ecrasée entre la pierre froide et la chaleur de son corps.
Et ce tissu qui gratte sous se doigts, qui lacère sa chair de désagréables sensations. De ces sensations qui évoquent quelque chose de diffus, d’imprécis, de menaçant. Un souvenir tactile qu’éprouve la mémoire de ses mains.
Peut-être est-ce une nouvelle concubine que le prince vient de razzier ou qu’il a reçu à titre de présent de la part du chef local dont il était allé s’assurer la fidélité ? Quelqu’un qui, comme elle, a eu le malheur de déplaire un jour à un homme et a reçu comme châtiment l’exil et le déshonneur. Si tel est le cas, elle doit lui parler, ne pas la laisser prisonnière de ses angoisses comme elle l’a été au début ici.
Marie pose la main sur l’épaule brûlante de fièvre de sa voisine, la secoue légèrement. Une plainte chaude lui répond, juste un murmure, à peine un mot. Mais ce mot, ce simple mot, la glace sur place.
Ce mot, elle le connaît pour l’avoir prononcé souvent mais ne l’avoir jamais entendu pour elle-même.
Ce mot, elle le connaît parce qu’aucune femme au monde ne peut le méconnaître.
Ce mot, elle le connaît car il n’est pas prononcé en arabe ou en grec, les deux langues qu’elle a fini par apprendre à parler depuis qu’elle vit dans ces contrées d’Orient.
- Maman !...
Et ce mot rouvre en elle la plaie mal cicatrisée de son infanticide, rappelle le souvenir d’un petit corps jeté dans les flammes comme on se lance à la mer pour échapper à un naufrage. Quel âge aurait-elle si elle avait pu vivre ? Cinq ans tout au plus.
- Allons, réveille-toi… Calme-toi… Tout va bien… Tu es en sécurité ici…
En sécurité ? Elle aimerait bien en être sûre. Elle se souvient des humiliations subies à son arrivée. Mais au moins, la nouvelle « Franque » du harem pourra compter sur sa protection, elle ne sera pas seule.
A l’arrêt des plaintes, Marie devine que sa compagne est enfin éveillée. Elle l’imagine, les yeux grands ouverts et fixant le mur du regard. Apeurée sans doute. Comme le sont les petits animaux pris au piège.
- Où suis-je ?
Encore une fois, l’inconnue a parlé en langue d’oc. Comme une écharde de passé venant érafler le cœur de Marie. Un passé qui n’est même pas advenu, un passé qui ne peut être que le sien, un passé qu’elle ne pourra jamais partager avec quiconque.
- Tu es dans le harem du seigneur Saladin… Ne t’inquiète pas…
Les mots ont eu du mal à venir. Elle a dû les extirper des replis noués de sa mémoire.
- Saladin !
Après un instant de silence, l’inconnue a bondi sur la couche et s’est retournée. Marie a à peine deviné le mouvement, elle n’a même pas vu émerger le visage sans doute noyé de peur.
Mais là, dans la nuit profonde d’Egypte, trois traits incandescents sous une mèche de cheveux blonds lui ont ouvert le coeur.

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MessageSujet: Re: Nouvelle : Les sorcières de Dieu   Sam 17 Jan 2009 - 21:04

Blandine sent sa peau dévorée par les flammes. Une brûlure fulgurante s’enroule autour de son corps, fait éclater sa peau, exploser sa chair. Rien d’autre ne compte plus que cette douleur qui la consume des pieds à la tête.
C’est un cauchemar, un terrible cauchemar. Des sons distordus agressent ses oreilles, des lumières rougeoyantes strient l’univers derrière ses paupières. Elle ne peut pas ouvrir les yeux. Quelque chose l’en empêche. Une force qui la courbe en arrière et la broie. Elle n’a plus conscience de rien sinon de la souffrance qui la vrille, des braises qui grésillent sous sa peau.
Et puis soudain, tout s’arrête.
Elle ouvre les yeux.
C’est la nuit. Une nuit noire et fraîche. Une nuit calme. Une nuit de paradis…
Mais non ! Le paradis ne connaît pas la nuit, il y fait toujours jour. Alors, où est elle ?
Elle se reprend. Ce n’est pas la bonne question, elle s’en souvient désormais. La chose la plus importante pour elle est de savoir à quelle époque elle se trouve…
Son esprit refuse de poursuivre cet effort de réflexion… Des frissons désagréables zèbrent son épiderme. Des ruisseaux de glace semblent s’être mis à couler dans ses veines. Le froid après le feu… mais ce gel la brûle autant que l’incendie.
Elle garde les yeux ouverts, fixés sur le mur. Sans bouger… Derrière elle, elle devine une présence, un regard… Quelqu’un est là et lui parle à voix basse, dans un chuchotement tendre.
Et on lui parle dans sa langue.
Les mots bourdonnent. Elle a du mal à les saisir, à les assembler pour qu’ils signifient quelque chose. Comme si elle avait tout oublié, comme s’il ne restait rien dans sa tête. Elle passe sa main humide dans les cheveux. Non, ils ne sont pas en train de brûler. C’est toujours la même impression de fièvre et de sueurs froides… Son esprit tangue encore. Comme le mur face à elle…
Le nom de Saladin la fait sursauter. Elle se retourne brusquement. Face à elle, nimbée par la lumière dorée de deux bougies, se dessine le visage d’une femme. D’elle, elle ne devine rien d’autre que cette chevelure. L’ombre mange tous les autres détails.
- Qui es-tu ?
La voix de l’inconnue tremble. De la surprise, de l’effroi font vibrer les mots comme le tremblement aigrelet des clochettes au cou des bêtes. Blandine perçoit le trouble de la jeune femme, c’est comme une onde qui la frappe en plein visage, la bascule en arrière.
- Comment es-tu entrée ?
La deuxième question a succédé rapidement à la première. Comment répondre ?
- Je… Je ne sais pas… Je m’appelle Blandine… Je suis du village de Négrepelisse et je…
- Où t’es-tu faite ces marques au front ?
- Je les tiens de ma mère…
- Et qui était ta mère ?
Blandine hésite à répondre. Peut-elle dire que sa mère était une sorcière ? Une voyageuse des temps ? L’autre ne la croirait pas.
- Je ne l’ai presque pas connue… Elle a été obligée de m’abandonner…
- Tu sais au moins son nom…
- Je crois qu’elle s’appelait Marie… Comme la Vierge… Mais je n’en suis même pas sûre…
La main nerveuse de la femme se saisit des doigts de Blandine, les attire, les conduit jusqu’à son front.
- Tu sens ?
Blandine a un mouvement de recul à son tour. Ce que ses doigts ont éprouvé, c’est une sensation qu’elle connaît bien. Trois courtes nervures de croûte dure plantées à la surface de la peau. Plus qu’un caprice de la vie, un signe de reconnaissance…
- Nous sommes semblables… Tu comprends ?... Je suis comme toi… J’ai voyagé dans le temps pour arriver ici… De quelle époque viens-tu ?
- J’ai été brûlée sur la bûcher le jour de la fête de Marie-Madeleine de l’année 1206… Le comte Raimond gouvernait les terres de Toulouse et de Saint-Gilles.
- Pourquoi es-tu ici ?
- Je ne sais pas… Je ne devais pas arriver chez Saladin… Je devais aller à Tripoli… Est-ce que nous sommes à Tripoli ? Est-ce que Saladin s’est déjà emparé de Tripoli ?
- Non… Et il ne le fera pas… Tu es à Al Fustat… Dans le palais du prince… Celui qui deviendra le maître de l’Egypte… Celui qui reprendra Jérusalem aux chrétiens… Tout cela, tu le sais n’est-ce pas ?
- Un moine me l’a appris…
- Quelle est la dernière chose à laquelle tu as pensé quand les flammes ont commencé à s’approcher de toi ?
- Je… je me répétais le lieu et l’année de ma destination…
- Sûrement pas ! Dieu ne se trompe jamais lorsque nous le sollicitons dans l’ombre noire des bûchers. Il nous envoie là où nous désirons aller… Alors souviens-toi… A quoi as-tu pensé en dernier ?
Blandine fait un violent effort de mémoire. L’inconnue semble attendre beaucoup de cette réponse…
- J’ai peut-être pensé que j’allais enfin rejoindre ma…
Elle s’arrête foudroyée par l’évidence. Entre elles, il y a bien plus qu’une simple écorchure sur le front.
- Tu es ma fille, murmure Marie… Ma fille !... Ainsi, Dieu a bien voulu exaucer ma prière… Il t’a renvoyée auprès des frères du monastère… Et aujourd’hui, te voilà à nouveau…
Les derniers mots se perdent dans un sanglot. Blandine tend ses bras vers l’ombre aux cheveux dorés, plonge contre la poitrine seulement couverte d’une tunique de soie.
Enfin, elle est à elle, cette mère si souvent rêvée et pleurée ! Enfin elle la sent, elle respire son odeur, elle découvre sa douceur ! Et les mots, les questions qui déferlent…
- Ta tante s’appelait Pélagie ?
- Non… Ma mère n’avait pas de sœur… Pourquoi me demandes-tu ça ?
- Pélagie, c’était le nom de la femme qui m’a élevée… Elle disait qu’elle était ta tante… C’est quand elle est morte que j’ai quitté le village. Elle m’avait toujours dit que tu étais partie pour la ville… C’est là que je suis allée te chercher…
- Et tu vois bien que le chemin était le bon… Quel âge as-tu, Aliénor ?
- Je ne m’appelle pas…
Blandine ne poursuit pas sa remarque. Un doute la frappe. Cette femme est-elle bien sa mère ? Pourquoi l’appelle-t-elle Aliénor ?
Marie a senti le trouble de sa fille. Elle la détache de ses bras et explique :
- Les moines t’ont donné le nom de Blandine parce que c’est le jour où on célébrait cette sainte que j’ai été brûlée… Mais moi lorsque tu es née, je t’avais donnée le nom de la duchesse Aliénor dont le souvenir bouleversait encore Tripoli…
- Qui était mon père ?
Marie ferme les yeux. Son père ? Elle voudrait avoir oublié le nom de cet homme, elle voudrait avoir oublié son visage. Mais elle ne peut pas… Même lorsqu’elle s’abandonne aux caresses du prince Saladin, il revient la hanter, il la poursuit, il l’accable. Pas comme un souvenir nostalgique ! Non, plutôt comme une invitation à jouir de l’acte d’amour présent… Avant que ne vienne la trahison…
- Peu importe qui il était… Il est mort aujourd’hui.

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MessageSujet: Re: Nouvelle : Les sorcières de Dieu   Sam 17 Jan 2009 - 21:05

Le silence les enveloppe. Autour d’elles, quelques ronflements légers, quelques gémissements coupables. Rien de plus pour troubler l’atmosphère soudain moins respirable. Elles ont tant à se dire que, passées les premières questions, celles qui ne pouvaient attendre, celles qui brûlaient les lèvres, elles ont ressenti le besoin de marquer une pause. Juste serrées l’une contre l’autre. Comme elles l’avaient été pendant neuf mois.
Délicatement, Marie passe à nouveau sa main sur le front de Blandine.
- Les effets des flammes commencent à disparaître… Tu vas continuer pendant quelques heures encore à ressentir leur feu… et puis tout ne sera plus qu’un souvenir. Viens, suis-moi sur la terrasse… Nous serons plus à l’aise pour nous redécouvrir.
Elles se lèvent. Les premiers pas de Blandine sont hésitants. Guidée par sa mère, elle zigzague entre les concubines de Saladin endormies. Combien sont-elles ? Elle ne sait pas exactement… Plus d’une dizaine en tous cas. Effondrées sur leurs couches à moitié nues, étrangères à l’air frais qui roule du désert.
- Pourquoi dormez-vous dans la même pièce ?
Marie ne répond pas mais resserre la pression de ses doigts sur la main de Blandine. Sa fille comprendra bien assez tôt qu’il n’y a aucun moyen de quitter le harem. Qu’être concubine d’un prince musulman, c’est partager cet honneur avec d’autres… A vie…
La nuit est magnifique. Douce et apaisée. Un clair de lune d’une pureté d’argent inonde de lumière la ville. C’est un moment de grâce… Et à nouveau, elles gardent le silence. La présence de l’autre leur suffit.
- Là-bas, c‘est le Nil, explique soudain Marie en pointant l’index vers un large ruban gris clair qui se découpe au loin derrière les maisons… Et au-delà, il y a ces formes étranges que je n’ai jamais vues de près mais qu’on devine pendant la journée… Des triangles de pierre qui semblent jaillir du sable. Fatiha dit que ce sont des tombes gigantesques que le sable a recouvert depuis des siècles…
- Pourquoi tu ne les as jamais vues ?
- Parce qu’on ne sort pas d’ici, Aliénor… On reste là, jour après jour… On se nourrit, on se fait belle en attendant le choix du maître et puis on dort. La vie est d’une tranquille monotonie… Les jours se succèdent… et c’est tout…
Blandine ne peut décrocher son regard du Nil. Une telle largeur lui paraît inconcevable. C’est un bon moyen pour refuser de comprendre ce que Marie vient de lui dire. Il faut qu’elle chasse cette réalité de sa tête : elle ne peut pas être prisonnière ici toute sa vie… Et puis, elle a promis à l’abbé et au comte de remplir la mission qu’ils lui ont confiée.
- Je leur dirais que je suis ta fille et que…
- Ne dis jamais que je suis ta mère… Jamais, tu m’entends…
La voix de Marie est impérieuse. Un grondement rauque de louve qui raisonne comme un avertissement. Blandine n’ose pas détourner son regard du fleuve. Elle a trop peur de ce qu’elle pourrait voir maintenant dans les yeux de sa mère.
- Regarde-moi si tu veux comprendre… Ce n’est pas au loin qu’est l’explication.
Marie installe Blandine face à elle, se place de manière à ce que la clarté lunaire éclaire son visage… Elle n’a pas besoin de voir la réaction de sa fille demeurée dans l’ombre. Elle sent sa main se détacher de la sienne… Brusquement.
- Oui… Je suis toujours jeune… Mon visage est lisse et je reste séduisante… Je n’ai même pas commencé à grossir ce qui est le destin commun à toutes celles qu’on enferme ainsi… Je n’ai que 24 ans, Blandine… 24 ans… Et toi tu ne dois guère avoir plus de seize ans… Personne ne te croirait si tu affirmais que je suis ta mère… On te jugerait folle et on t’enfermerait dans un autre genre de lieu… Et tu y mourrais…
- Je ne peux pas rester ici…
- On ne s’évade pas d’un harem…
Blandine regarde le vide autour de la terrasse. Le carré des concubines est situé au premier étage du palais.
- Je pourrais sauter…
- Le prince a une garde bien entraînée… Rattrapée, tu serais condamnée sur l’heure… Crois-moi, tu risques moins en restant ici…
- On me dénoncera…
- Non… Personne ne parlera, je te le promets… Elles savent que je peux obtenir la faveur quasi-exclusive du prince et les contraindre à rester cloîtrée ici toutes les nuits. Il suffirait que je parle à Saladin pour qu’elles n’aient plus jamais accès à sa couche… Elles oublieront vite ton existence si elles y trouvent leur intérêt.
- Cela ne me console pas… L’idée de rester ici…
- Moi aussi, je suis prisonnière ici… Comme toi, je n’y suis pas arrivée de par ma volonté… Ce sera notre malédiction commune de demeurer entre ces murs… Mais au moins nous y serons ensemble.
Le Nil est toujours là, en apparence immobile. Comme une force brute paralysée par la nuit. Ce fleuve, elle veut le voir, y plonger, se l’approprier. Elle ne peut pas rester. Elle qui a rêvé depuis toujours de l’amour d’une mère, qui l’a idéalisé au milieu de ses crises de larmes, elle en perçoit désormais les dangers. Personne ne lui a jamais dit ce qu’elle devait faire. Quand la vieille Pélagie s’y essayait, elle se moquait d’elle en riant. Quand certains ont essayé de la « dresser », elle les a toujours battu à leur propre jeu. Mais là que faire ? Comment expliquer à Marie qu’elle n’a pas vécu encore, qu’elle n’a rien connu de ce qui fait vraiment la vie ? Comment lui avouer qu’elle ne pense déjà qu’à lui échapper ?
- Raconte-moi comment tu es arrivée ici…
- Il faudra des jours… et des nuits.
- Je serai patiente… Puisque, à t’entendre, il n’y a rien à faire pour quitter cette prison.

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MessageSujet: Re: Nouvelle : Les sorcières de Dieu   Sam 17 Jan 2009 - 21:05

Marie a tenu parole. Elle a présenté Blandine à toutes les concubines du prince en leur expliquant qu’elle était sa sœur, qu’elle avait réussi à la faire acheter pour qu’elle la rejoigne au harem. Tout cela pour faire une surprise pour Saladin. Une surprise pour commémorer sa prise du pouvoir qu’on devinait prochaine.
Et personne n’a rien dit. Toutes les lèvres, vipérines à l’habitude, ont gardé le silence. On a partagé avec la nouvelle pensionnaire du harem la nourriture et les vêtements, les confidences et les conseils.
- Le prince est facilement irritable quand la journée a été mauvaise pour lui… mais il n’est jamais violent avec ses femmes…
- Au contraire… Il est d’une grande douceur avec nous…
Bien sûr, Blandine a senti une angoisse chez certaines. Celles qui n’avaient plus les faveurs de Saladin depuis plusieurs mois, loques humaines en devenir, avachies à longueur de journées sur les sofas, pensionnaires permanentes de leur couche. La blondeur de Marie avait désormais un écho à travers sa sœur « franque ». Qu’allait-il leur rester à elles ?
Tous les soirs, Blandine regardait le soleil se noyer dans le Nil. C’était le seul moment ou les eaux du fleuve perdaient leur aspect noirâtre pour s’iriser de couleurs brûlantes. Et elle aimait gorger ses yeux de ce spectacle.
Tous les soirs, elle se répétait les raisons qui justifiaient qu’elle ait envie de fuir cet endroit… Et tous les soirs elle en rajoutait une nouvelle.

Marie avait beaucoup parlé. Le jour, le soir, la nuit, elle avait raconté sa vie en Orient. Oh sans doute qu’elle n’avait pas tout dit. Sur le père de Blandine, elle avait été très discrète. Il s’était joué d’elle et de sa naïveté en promettant de l’introduire dans l’entourage du comte de Tripoli. Elle avait fini par céder en oubliant qu’elle se condamnait à ne plus revenir à son époque natale. Et puis, il l’avait trahi, abandonné, humilié comme il l’avait sans doute fait avec beaucoup d’autres femmes. Mais elle, avait en plus conservé un souvenir vivant de ces instants d’abandon. Un souvenir qui avait enflé des mois durant en elle. Marie s’était battue pour retrouver le traître, lui montrer son état, exiger réparation. Il avait ri et l’avait fait enfermer dans une geôle noirâtre. C’est là qu’elle avait accouché. Seule. Le cœur au bord des lèvres, l’âme dépouillée de toute dignité. Sachant déjà qu’on ne nourrirait pas son enfant… ou qu’on la lui prendrait. Sachant qu’elle préférait la tuer elle-même plutôt que la perdre par la faute des autres.
La petite Aliénor n’était pas encore détachée de sa mère lorsque celle-ci la précipita au milieu des flammes. Dans sa tête, elle psalmodiait une destination dans le temps. Retrouver le monastère de Toulouse au jour et à l’heure où elle avait été brûlée. Les frères comprendraient d’où provenait ce « cadeau du ciel ».
- Je n’ai jamais été certaine que tu avais vraiment voyagé dans le temps. J’avais allumé le feu avec presque rien. Des vêtements, des brindilles. Pas de quoi faire un énorme brasier… Mais la chaleur est devenue si vive et j’étais si faible que je me suis évanouie… Quand je me suis réveillée, tu avais disparu. Et ne rien retrouver de toi n’était pas une preuve suffisante pour être sûre que j’avais réussi…
- Et ensuite ?
- Ensuite… Il m’a vendue à des marchands d’esclaves.

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MessageSujet: Re: Nouvelle : Les sorcières de Dieu   Sam 17 Jan 2009 - 21:07

La rumeur a gagné à la vitesse d’un pur sang arabe. Le prince Saladin était enfin passé à l’action. Le califat n’existait plus. Les Fatimides avaient cessé de régner sur l’Egypte et de proclamer, contre toute logique, leur supériorité sur tous les Croyants.
Il s’était écoulé deux mois depuis l’arrivée de Blandine au sein du harem. Deux mois d’ennui et de confusion dans son esprit.
La nouvelle de la victoire incontestable du prince lui avait donné une nouvelle énergie. Ce soir enfin, elle pourrait quitter l’atmosphère raffinée mais sclérosée du harem. Dans un premier temps, cette échéance lui avait semblé néfaste ; elle ne comptait se donner à personne. Pas avant d’avoir quitté cette ville et d’avoir chassé de son trône comtal le rival de la famille de Saint-Gilles ! Et puis, elle avait fini par accepter la lourde pression des heures. La perspective de devenir une concubine du vizir d’Egypte avait fini par ne plus être aussi horrifiante. A tout prendre, il valait mieux ça… Elle avait aperçu plusieurs fois Saladin et l’avait trouvé bel homme, propre à satisfaire des instincts devenus chaque jour de plus en plus puissants.
Elle connaît bien le rituel désormais. Tous les soirs où le prince est dans son palais, un de ses esclaves vient chercher la concubine dont il a réclamé les bons soins pour la nuit. Bien que toutes soient apprêtées depuis longtemps, l’élue est parée de somptueuses étoffes et de bijoux clinquants. Le faste excite sans doute les appétits d’un conquérant tel que Saladin. Plus la « prise » est riche, meilleur doit être son plaisir. Puis, lorsque la porte se referme sur l’heureuse élue, le calme retombe sur le harem dans un mélange sourd de remords, de frustration et de haine.
- Il veut Marie !
Au cours des deux derniers mois, Marie n’a guère été sollicitée. Elle a fait plusieurs fois savoir qu’elle était souffrante. Preuve de la faveur dans laquelle le maître la tient, il a dépêché son médecin personnel, homme de grande culture formé aux meilleures écoles de la ville, pour la soigner. Marie a réussi à donner le change avec assez de conviction pour que Saladin la laisse se reposer.
Mais ce soir, elle ne peut résister à l’appel de son nom. Elle a fini par avouer à sa fille l’amour violent que lui inspire le prince. Elle comprendra que le désir est plus fort.
A travers les replis d’une tenture de satin, Blandine regarde sa mère endosser la panoplie soyeuse de l’amante. Ses gestes lents, son sourire épanoui, la souplesse de ses mouvements, tout dénote la solennité du moment, le plaisir qui la submerge. Pourquoi voudrait-elle partir d’ici ? Elle s’y sent reine, souveraine d’un espace clos où le temps s’écoule goutte à goutte comme l’eau d’une fontaine bientôt tarie. La seule perspective qui aurait pu la pousser à fuir le harem était la certitude de retrouver sa fille… et c’est sa fille qui est venue à elle. Rien ne changera jamais, elle en est sûre désormais.
Sous le voile léger, les yeux brillent d’un éclat d’émeraude. Le front cerclé d’un diadème de pierres précieuses éclate d’arrogance, impose une autorité à toutes les concubines. Elle est la princesse de toutes les princesses et Blandine saisit en cet instant qu’un jour elle deviendra forcément une rivale pour cette mère qu’elle ne comprend plus. Lorsque la beauté de Marie commencera à décliner, elle sera la seule à pouvoir la remplacer.

La porte se referme. Pour la première fois, Blandine se retrouve seule au milieu des autres femmes.
Presque aussitôt, une première insulte la frappe. Sans sa protectrice, elle devient une proie aisée pour ces femmes humiliées par la faveur de la « Franque ». Le meilleur moyen d’affaiblir la favorite, c’est de frapper son cœur, c’est de s’en prendre à sa sœur.
Blandine ne saisit que quelques mots dans cette langue arabe qu’elle a commencé à apprendre à la source de Marie. Ils sont assez explicites pour la faire trembler.
Les mots deviennent rapidement des gestes. Fatiha conduit l’assaut. Six des concubines du prince se regroupent autour de Blandine, la presse, la renvoie derrière la tenture en la frappant avec de lourds coussins.
- Qu’y a-t-il ? Qu’y a-t-il ?
Elle jette les mots comme un improbable rempart de raison face à la furia des injures et des poings dressés. Elle recule, recule encore, sans autre issue que l’espace où elle se cache lorsque surviennent les eunuques qui les nourrissent ou les habillent, un recoin étroit d’où elle ne pourra plus sortir..
- Ne me touchez pas ! Ne me touchez pas !
- Oh moi, je vais te toucher, réplique Fatiha avec un geste sans équivoque sur ses intentions.
- Tu ne me toucheras pas… Oh ça non !...
Blandine s’empare d’un chandelier porteur de trois bougies parfumées, le brandit devant le visage des concubines déchaînées.
Elles reculent.
Blandine avance maintenant, faisant devant elle de grandes croix dans l’espace, s’empare d’un autre chandelier. Qu’elles reviennent ! Elle les attend !
- Vous pensiez peut-être que j’allais passer ma vie parmi vous ?… A ne rien faire, à attendre d’être assez hideuse pour qu’on me jette à la rue. Je préfère encore mourir tout de suite.
Le contact entre la bougie et le tissu des coussins produit un bruit sec. Une flamme jaillit, puis une autre, et encore une autre. Cris stridents, peur lourde. Les concubines rompent, se dispersent, commencent à frapper violemment la porte en hurlant.
Chaque nouvel instant qui passe voit les chandeliers embraser de nouvelles étoffes. Blandine avance méthodiquement dans la pièce. Autour d’elle, le feu rampe, gagne, court de soies en cachemire, de laine en satin. La fumée commence à grignoter l’espace, noircit les murs, inonde les poumons. Le piège se referme.
Dans un dernier effort, Blandine propulse les chandeliers à l’autre bout de la pièce puis, sereine, elle ferme les yeux en pensant à ailleurs.

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MessageSujet: Re: Nouvelle : Les sorcières de Dieu   Dim 18 Jan 2009 - 21:10

L’eau apaise ses souffrances.
Ce n’est pas le Nil mais une masse d’eau plus considérable encore qui roule inlassablement, va et vient à un rythme régulier. Les leçons du frère Jean lui permettent de supposer que c’est la mer. La « mer des Romains » comme il aimait l’appeler parfois en déplorant qu’on ne puisse plus la baptiser « mer des chrétiens ».
Au large, un bateau à voile s’éloigne du rivage. Il paraît bien frêle coincé entre l’immensité de la mer et la voûte bleue du ciel. Là aussi, des noms magiques lui reviennent en mémoire. Constantinople l’opulente, Venise la commerçante, Palerme et son faste flamboyant. Autant de noms appris et qu’elle peut situer approximativement sur une représentation des alentours de la mer. Le frère Jean a fait d’elle une savante. Il a compilé dans sa mémoire plus de connaissances qu’elle aurait pu imaginer posséder un jour. A quoi cela lui aurait-il servi dans la prison dorée du harem de Saladin ?
Les brûlures s’estompent. Peut-être est-elle habituée désormais à cette sensation de frottements brûlants sur les ailes du temps ? Elle ne connaît ni les nausées, ni les vertiges de sa première expérience. Cela la rassure. Si elle doit à nouveau quitter cette époque, elle n’aura plus aucune crainte quant à ce qu’elle aura à endurer. Finalement, le transfert est rapide et les douleurs s’effacent vite.
Ayant toujours en tête sa première expérience, elle s’est jetée dans les vagues lorsqu’elle a repris connaissance. Une sorte de réflexe lui a fait rechercher fraîcheur et douceur pour sa peau martyrisée par les flammes. L’eau s’est révélée pourtant moins apaisante qu’elle ne l’imaginait. Des picotements désagréables lui burinent la peau, elle a envie de se gratter le visage, le cou, les reins, les jambes. D’abord ses mains entrent en action, griffent ses chairs, puis sa bouche mordille les parties accessibles tant les démangeaisons empirent. Pour échapper à cette folie urticante, elle se roule finalement dans le sable comme le faisaient les chiens de son village lorsqu’ils étaient attaqués par des colonies de puces.
Cette eau est véritablement étrange, cette eau n’est pas semblable à l’eau qu’elle a connue jusqu’alors. Elle a un goût de sel.

Si la ville dont elle devine les remparts ocre est bien Tripoli, elle doit avoir réussi à atteindre l’époque qu’elle souhaitait rallier.
Depuis plusieurs jours, elle avait imaginé abandonner sa mère à ses rêves de puissance au palais pour se fondre à nouveau dans le temps. Que pouvait-elle attendre de l’avenir ? Chaque jour, un fossé plus profond se creusait avec Marie et celle-ci, sous l’emprise de son ambition et de son amour, ne s’en rendait même pas compte. Elle continuait à l’appeler Aliénor, niant qu’elle ait pu avoir une existence hors d’elle, et la traitait le plus souvent en gamine sans volonté.
La vengeance entreprise par les concubines du vizir Saladin n’avait fait que précipiter sa décision de se jeter dans les méandres brûlants du temps. Un coup de bluff lancé au destin, un quitte ou double joué aux dés avec le Seigneur. Et visiblement, ça avait fonctionné…
Elle a un peu de mal à rassembler ses idées. Où est Marie en ce moment ? Dans le palais de Saladin ? Dans sa prison de Tripoli ? Ailleurs ? Tout s’embrouille, plus rien n’a de logique… Si Dieu a bien exaucé sa prière muette, elle doit se trouver à une époque où sa mère n’est pas encore sa mère, où elle n’est elle-même qu’une hypothèse nichée au creux des destins individuels de ceux qui la feront naître.
Elle a demandé de retourner en août 1162, plusieurs mois avant l’arrivée de sa mère sur la terre d’Orient.
- Au moins, je parle quelques mots de langue arabe… C’est un maigre avantage mais c’est un avantage.
Le sable est lourd sous ses pieds nus. Elle a perdu dans la mer les fins chaussons qu’elle portait au palais et elle avance à grand peine. Sa robe légère colle à sa peau, laisse deviner des formes appétissantes. C’est exactement ce qu’elle souhaite. Il y a un homme qu’elle doit retrouver et séduire. Quelles qu’en soient les conséquences !

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MessageSujet: Re: Nouvelle : Les sorcières de Dieu   Dim 18 Jan 2009 - 21:11

Tripoli est une ville de marchands et de soldats. Une ville qu’elle connaît pour y être allée plusieurs fois par la force de la pensée, survolant le port, repérant les quelques mosquées devenues églises depuis la conquête. Rien ne lui est vraiment inconnu… Et pourtant…
De la cité elle n’a jamais fréquenté la population. Cette masse compacte qui coule tout autour d’elle, l’enserre, l’étouffe. Blandine sent très vite les regards se perdre sur sa peau. Les uns voient en elle une fille faisant commerce de son corps, les autres une combattante de l’amour. Parfois, une main s’égare et elle doit se dégager des bras qui l’entourent par des gestes vifs et décidés. Quelques mots en arabe, quelques-uns en langue d’oc suffisent à leur faire lâcher prise.
Si seulement elle pouvait trouver une moniale, une femme proche de Dieu qui pourrait la guider tout en pensant la remettre sur le droit chemin. Du port aux abords de la forteresse comtale, ses divagations demeurent infructueuses. Ici, la foi est militante, la foi est combattante. Hospitaliers et Templiers sont les seuls ordres religieux visibles… et leurs prières sont surtout le préambule à de violents coups d’épée contre les infidèles.
Frère Jean lui avait parlé d’un homme de confiance, un moine cistercien parti pour la Terre sainte en pèlerinage et qui avait renoncé au retour afin d’apporter sa pierre à l‘œuvre de défense des Etats d’Orient. Elle s’est projetée avant la date qui lui avait été fixée par les commanditaires de son voyage dans le passé. Est-il déjà là ? Ou doit-elle l’attendre ? Impossible à dire…

Une fontaine éclabousse d’une eau fraîche et abondante le centre d’une place. Elle s’y arrête, se mouille les mains puis le visage.
La chaleur l’accable. Elle titube un peu, se raccroche à la fontaine pour ne pas tomber.
Une main l’attrape.
Une voix la paralyse.
- Vous sentez-vous bien, jeune dame ?
Elle relève les yeux, certaine déjà du visage qu’elle va découvrir, tétanisée par le hasard de cette rencontre et par la puissance du maléfice imposée aux femmes de sa race.
Il doit à peine avoir dépassé son âge à elle, mais elle connaît déjà les plis ridés de son futur.
- Frère Hubert !
Elle n’a pas pu retenir l’exclamation qui a jailli de sa bouche. La première fois qu’il l’a vue, il a été horrifié… Près de quarante ans plus tôt, c’est à son tour d’avoir peur.
Lui n’a aucun mouvement de méfiance ou de crainte en la découvrant. Au contraire, il se montre immédiatement affable et prévenant.
- Je ne suis pas encore tout à fait frère, demoiselle… Juste un frère convers qui découvre le service de Dieu auprès de monseigneur Robert d’Arcas, notre évêque…
- Votre destin est donc tout tracé…
Il rit doucement.
- Que Dieu me préserve d’un tel malheur ! Si les créatures de Dieu ne me sont pas antipathiques, les chanoines eux m’indisposent souvent par leurs appétits de vie et de jouissance.
Du rire, le frère Hubert a vite fait de passer au soupçon.
- Mais comment me connaissez-vous ?
Il ne peut pas y avoir de réponse à cette question… Sauf à dire la vérité. Cette vérité impensable. Doit-elle lui peindre ce que sera sa vie ? Le service exclusif des évêques ? Son entrée définitive parmi les chanoines ?
Le problème tourne en elle comme les toupies en bois de son enfance.
- Si je le convaincs de changer son futur, qui sera là pour me donner à manger devant le fournil de ce boulanger odieux ? Il vaut mieux se taire…
Elle relève les yeux, les plante dans le regard du moine avec témérité.
- C’est une femme sur le marché qui m’a dit que je pourrais vous trouver ici… Elle m’a dit que le frère Hubert pourrait m’apporter de l’aide…
Mensonge simple mais peut-être efficace. Le visage du frère convers se détend.
- Et de quelle aide avez-vous besoin ?
- Une aide… pressante…
Elle ne sait pas ce qu’elle dit mais les mots viennent tout seul, comme si elle était inspirée par une force extérieure. Est-ce Dieu qui guide sa langue, qui lui donne l’art de mentir avec conviction ?
- J’ai été vendue il y a plusieurs mois comme esclave sur un marché de Damas. Je me suis retrouvée dans le harem d’un puissant seigneur dont j’ai réussi à m’échapper… J’ai suivi des caravanes pour revenir jusqu’ici…
- A travers le désert et sans eau ?
D’un hochement de tête, elle confirme. Son regard épuisé, les rougeurs sur sa peau, ses traits tirés peuvent donner de la véracité à ses propos.
- La nuit, je venais voler l’eau des infidèles… La journée, je me fiais à leurs traces pour ne pas me perdre…
- Voilà une histoire incroyable et qui j’en suis sûr distraira fort monseigneur… En attendant, êtes-vous affamée ? J’ai quelques tranches de pain…
- Du pain ?... Vous êtes décidément providentiel, frère Hubert…

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MessageSujet: Re: Nouvelle : Les sorcières de Dieu   Dim 18 Jan 2009 - 21:11

Le mensonge est une arme efficace lorsqu’on sait mentir… et, à son grand étonnement, Blandine avait découvert que son imagination lui permettait d’embrumer sans difficulté l’esprit du frère Hubert. Il avait accepté l’histoire mouvementée de la jeune femme sans ciller un instant. Peut-être était-il bien naïf en ses jeunes années alors qu’il découvrait à peine le monde et les hommes ? Ou tout simplement déjà sot et manipulable à l’envi ?
Face à l’évêque de Tripoli, tout change.
Robert d’Arcas a l’œil d’un aigle et Blandine se sent devenir proie, petite souris traquée par un prédateur sans pitié. Les questions fusent les unes après les autres, fouillent, explorent chaque recoin de l’histoire insensée qu’elle déroule. A plusieurs reprises, il tente de la prendre en défaut. Elle se rattrape deux fois en plein milieu d’une réponse, feignant le lapsus, faisant de sa fatigue la responsable de cette erreur. Alors, la sentant en danger, repliée sur des positions inconfortables, il la presse à nouveau, brandit le poing, jette des flammes de sa voix rude comme une rocaille massive.
Autour de Robert d’Arcas, un aréopage de dignitaires du clergé semble se régaler de cet interrogatoire. Certains hochent la tête d’un air grave quand Blandine répond, d’autres jettent les yeux vers le ciel ou tracent des signes de croix mécaniques. Pas de sourires mais des mines contrites. Et aucun geste véritable de soutien. Elle est seule. Encore une fois.
- Je suis femme et donc tentatrice… Je suis femme et donc menteuse… Voilà donc ce qui les excite ces charognards… Que je me perde devant eux ! Que j’avoue des crimes !... Non, non, ils ne me prendront pas.
Blandine ne baisse ni les yeux, ni la garde. Robert d’Arcas secoue ses cheveux grisonnants, postillonne en posant ses questions, agite ses bras comme s’il était inspiré par une force extérieure le transformant en marionnette. Les témoins se taisent mais ne perdent rien de l’affrontement.
- Tu parleras et tu avoueras tes turpitudes !... Ton histoire n’a aucun sens et tu le sais… Tu n’es qu’une femme de mauvaise vie comme il en court dans toutes les rues qui mènent au Château Pèlerin… Peut-être as-tu imaginé tromper le jeune frère pour mener le vice jusqu’en nos murs ? Moi, on ne prend pas mon âme avec des sourires et des seins outrageants…
- Le frère m’a pris en pitié car j’étais fatiguée et j’avais faim… Il a fait œuvre de bon chrétien…
- Il a cédé à tes sortilèges, sorcière !...
Elle attendait le mot. Il arrive enfin. Une heure de dispute pour parvenir à cette conclusion aisément prévisible. Elle est femme, inconnue et étrangement vêtue. Elle accède au monde des clercs, pénètre leur saint des saints. Comment expliquer cela sans deviner en elle une tentatrice, une corruptrice d’âmes, une envoyée du démon ? Elle incarne à merveille ce fantasme féminin et malveillant des clercs.
- Je ne suis pas une sorcière, se défend-elle dans un rugissement qui la fait trembler des pieds à la tête…
- En ce cas, intervient un moine en épaisse bure noire, soulève tes cheveux et dévoile-nous ton front…
Blandine s’exécute avec un sourire las. Ils vont avoir la preuve qu’ils espéraient… Cette triple cicatrice encore vive de la brûlure supportée quelques heures plus tôt entre le harem d’Al Fustat et la plage de Tripoli. Elle, elle retrouvera la chaleur vive du bûcher… Certaine de s’en tirer à nouveau en adressant une prière à Dieu au bon moment… Mais désespérée de ne pas avoir pu accomplir ce qu’elle était venue faire à sur les terres de Raimond III.

La nuit semble être le domaine exclusif des sorcières, la longue cape noire qui doit les dissimuler jusqu’à ce que le brasier final les jette en pleine lumière.
Comme à Toulouse, on attend que le soir soit tombé pour la tirer de la geôle caverneuse où l’évêque l’a fait jeter. Le moine qui lui a demandé de relever ses cheveux surveille l’opération avec cette mine goguenarde de ceux qui sont certains de triompher en fin de compte.
- Où me conduisez-vous ?
Blandine nargue ouvertement l’ecclésiastique par sa froideur, son détachement. Elle ne veut surtout pas lui donner le spectacle de la terreur. C’est sans doute ce qu’il attend…
- Tu n’as pas peur, on dirait… Le bûcher ne t’inquiète donc pas ?…
Au sourire qui accompagne cette remarque, Blandine comprend que tout n’a été que comédie dans le palais docésain. L’évêque de Tripoli était-il complice de cette farce ou en a-t-il été la principale victime ? Elle ne saurait l’affirmer. Ce qui est certain, c’est que, comme frère Jean naguère à Toulouse, ce moine en sait beaucoup sur la descendance de Marie-Madeleine et les prodiges qu’elle peut accomplir. Qui l’a fait prévenir pour qu’il soit auprès de Robert d’Arcas ce jour précisément ? Encore frère Hubert ? Elle songe que ce chanoine est décidément une énigme… Il est toujours sur sa route… Quels que soient les lieux. Quelles que soient les époques !...
Blandine ose un sourire à son tour.
- Pourquoi une sorcière aurait-elle peur des flammes puisqu’elle vient des enfers où le foyer crépite en permanence ?
Du sourire, le moine passe ouvertement à un rire profond qui roule dans sa gorge avant de s’élever dans la nuit.
- Tu réponds avec beaucoup d’audace et de tranquillité… Si je n’étais pas intervenu, monseigneur d’Arcas aurait épuisé son éloquence avant que tu ne cèdes face à ses pauvres arguments. Tu as étudié, tu n’es pas une simple fille du peuple… Encore moins une traînée quelconque… D’où viens-tu ?
- Des rives du Nil sur lesquelles le prince Saladin vient d’assurer son pouvoir.
- Quel nom as-tu dit ?
- Le prince Saladin…
- Je ne le connais pas… Dis-moi… Fera-t-il de grands exploits dans l’avenir ?
- Il contrôlera l’Egypte et la Syrie. Il vaincra les troupes chrétiennes… Et il entrera dans Jérusalem en vainqueur.
Le moine apparaît épouvanté devant de telles perspectives qui annonce la fin de la présence chrétienne en Terre sainte. Il dessine plusieurs signes de croix, marmonne une prière rapide. Actions aussi codifiées que vaines aux yeux de Blandine. Rien ne peut arrêter un homme comme le vizir égyptien.
- Et ensuite ?
- Je ne sais ce qu’il adviendra… Je ne connais que le passé de mon époque, pas son futur.
- Tu connais déjà beaucoup de choses… Es-tu vraiment allée à Damas ?
- Seulement par la pensée…
- Comme beaucoup d’entre nous alors… Et as-tu déjà monté un cheval ?
- Jamais… Même pas en songe…
- Eh bien, tu devras apprendre rapidement… Nous avons une certaine distance à accomplir… En selle…

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MessageSujet: Re: Nouvelle : Les sorcières de Dieu   Dim 18 Jan 2009 - 21:12

Le couvent cistercien de Belmont domine Tripoli et la mer. De ce promontoire aigu fiché entre le ciel et la Méditerranée, on devine malgré la nuit la ville endormie et l’armée aux silhouettes bien rangées des oliviers qui l’entoure. L’endroit est froid et spectaculaire. A chaque fois qu’il y revient, frère Raimond croit entendre s’élever de la terre les psalmodies bruyantes des frères d’Orient qui occupaient les lieux naguère avant que les gens de son ordre n’édifient leur couvent.
Blandine a le corps brisé par les hoquets de sa monture et les pièges du chemin. Par deux fois, elle a glissé de la selle sommaire sur laquelle on l’a installée tant bien que mal. Elle aspire désormais au repos… tout en sachant bien qu’elle ne retrouvera pas chez les moines les coussins moelleux du harem de Saladin, la douceur des draps soyeux, la prodigalité fastueuse des repas.
Frère Raimond n’a aucun mal à percevoir la fatigue de la sorcière qui l’accompagne. Il l’a même entendu ronfler doucement sur le chemin.
- Repose-toi autant que tu le souhaiteras… Je te questionnerai à nouveau demain… Mes questions t’étonneront sans doute mais tes réponses pourront peut-être changer le futur de cette terre bénie.

Le monastère de Belmont n’est guère plus accueillant pour elle que ne l’avait été celui des environs de Toulouse. Elle est à nouveau enfermée, isolée, parquée comme une bête malsaine. Depuis combien de jours n’a-t-elle pas eu la chance de dormir dans un endroit dont les issues ne sont pas fermées ? Cela ne se compte pas en jours mais en mois. Son dernier sommeil de femme libre, elle s’en souvient bien sûr, elle l’a dégusté au pied d’un arbre, sur un tapis de mousse, les oreilles bercées par le chant d’une rivière tranquille.
Au moins, elle est seule. Débarrassée des jérémiades de plus en plus fréquentes de sa mère, hors de portée des jalousies des autres concubines de Saladin. Vêtue d’une tunique simple et blanche, elle retrouve une certaine simplicité, une tranquillité d’âme qu’elle ne pouvait avoir lorsque ses appâts charnels se trouvaient présentés comme des offrandes.
Elle repense à Marie avec nostalgie. Elle lui manque. Plus exactement, la Marie du début lui manque, celle qui en posant les yeux sur elle entrait dans un état de béatitude. Sa fille ! Elle avait retrouvé sa fille !... Saladin existait à peine, les plaisirs contre nature n’avaient plus cours et chaque instant n’avait de sens que lorsqu’elle la serrait contre elle. Et puis, elle a commencé à raconter ce qu’avait été sa vie… Et tout s’est mis à bouger en elle au fur et à mesure qu’elle se débarrassait de ce passé en le partageant avec sa fille. Et seul l’avenir a fini par trouver grâce à ses yeux. Cet avenir, elle devrait le construire au besoin contre sa propre fille. Cela avait tout changé.
Blandine ferme les yeux, libère son esprit. Elle repart en Egypte… Le Nil enfle, se déploie, envahit les terres. Le sable ocre se soulève en nuées étouffantes, court à travers les rues, engloutit les formes étranges qui pointent sur l’horizon. Elle cherche à se rapprocher du palais de Saladin mais son regard intérieur se heurte aux murs, aux portes, rebondit sur les balcons. Elle ne verra rien d’autre que ces paysages désincarnés fondus sous le soleil ardent.
Oui, Marie lui manque.

- Pourquoi es-tu ici ? Qui t’envoies ?
Affable la veille, le moine cistercien est revenu auprès de Blandine avec des intentions moins généreuses. Ses traits tirés témoignent d’une nuit passée par les chemins tourmentés de l’insomnie. Ses gestes vifs contrastent avec le calme dont il avait sur faire preuve dans l’entourage de l’évêque de Tripoli.
- Je suis venue pour assurer la possession de cette terre au comte légitime.
- Il ne peut y avoir plus légitime comte en cette contrée que messire Raimond… Il a succédé à son père lequel était fils de Pons et petit fils de Raimond de Saint-Gilles, le plus glorieux des chefs de la Croisade qui libéra Jérusalem…
Le moine apparaît scandalisé par l’affirmation de sa prisonnière. Il n’a eu aucun mal à dérouler la généalogie des comtes de Tripoli. Sans doute est-il plus proche du pouvoir qu’il ne veut bien le dire ?
- Mais si le comte Raimond devait mourir, qui lui succéderait ?
- Son fils bien sûr…
- En a-t-il un ?
- Pas encore, mais le comte est jeune et capable d’avoir une vaste descendance…
- L’avenir ne se passera pas ainsi. Le comte mourra sans enfant… et il léguera ses terres à un autre seigneur qu’à son légitime successeur.
- Et c’est ce comte légitime qui t’envoie veiller à ce que son bon droit soit respecté… Qui est-il ?
- Le comte de Toulouse… Raimond le sixième…
Le moine a un hoquet, préambule à un formidable éclat de rire.
- Ainsi donc, c’est du royaume de France que viennent toutes ces sorcières… Tu es la cinquième en deux ans à venir pour interférer dans les affaires de la Terre sainte… La cinquième m’entends-tu… A croire que ton comte Raimond à toi a dressé des rabatteurs pour vous trouver sur ses domaines… et sans doute même au-delà…
- N’est-il pas dans son droit ?
- Jeune fille, on est dans son droit quand on accomplit la volonté de Dieu… Quand on se sert de lui et des pouvoirs qu’il a semés sur la Terre pour des intérêts personnels, on devrait plutôt craindre sa vengeance. Ton comte Raimond est à des journées de mer d’ici, il ne connaît de Tripoli que ce que certains ont pu lui raconter… Sait-il seulement que Raimond III a épousé Echive, comtesse de Tibériade ? Lui a-t-on conté l’existence d’un frère, adultérin certes, du comte de Tripoli ? Un frère d’une grande intelligence et d’une assez remarquable témérité pour faire valoir ses droits le moment venu.
- Qui est-il ?
- Je ne le connais pas personnellement. Je sais juste qu’il se fait appeler le seigneur de Touban et la rumeur le dit rusé… Alors méfie-toi de tout le monde…
En quelques mots, le moine cistercien vient de relier par delà le temps deux récits. Le sien avec cette révélation et celui de Marie. La passerelle ainsi édifiée lui donne le vertige. Elle est, elle Blandine, jeune sorcière grandie sur les bords du Tarn, la petite-fille du comte Raimond II et une possible héritière d’un des Etats latins de Terre sainte.

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MessageSujet: Re: Nouvelle : Les sorcières de Dieu   Dim 18 Jan 2009 - 21:13

Blandine répond machinalement aux questions du moine. Quelle importance cela peut-il bien avoir pour lui de connaître la succession des comtes de Toulouse ? Curiosité d’intellectuel ? Sans doute… Que risque-t-elle dès lors à narrer ce qu’elle sait des événements survenus sous Raimond V et son fils Raimond VI dans leurs terres d’Oc. Mais, tout en dévidant le chapelet des faits qu’elle a fixés dans sa mémoire au cours des leçons de frère Jean, Blandine jongle avec les années et les suppositions.
Elle est venue à Tripoli pour connaître le seigneur de Touban. Le connaître avant qu’il n’en vienne à écraser Marie, avant qu’il ne prenne la fleur innocente de sa mère, avant qu’il ne la vende aux marchands d’esclaves. Ce père maudit, elle voulait lui jeter à la figure son écoeurement, son dégoût, sa haine. Désormais, elle sait qu’elle pourra lui faire encore plus mal en lui révélant l’inanité de ses efforts pour s’asseoir sur le trône comtal. Frère Jean n’ayant jamais évoqué ce triste personnage, preuve sans doute d’une mort prématurée, elle se délecte déjà de ce moment où elle lui dira qu’il va mourir avant son frère, que jamais il ne quittera sa seigneurie de Touban. Et ensuite… Ensuite, elle ne sait pas ce qu’elle fera… Peut-être qu’elle demandera aux Cisterciens de l’aider à retourner à son point de départ. Elle a pris goût à la science, à la connaissance du monde et le frère Jean est un admirable conteur qu’elle pourrait écouter durant des heures.
- Connaissais-tu Béatrice de Lavaur ?
- Non… Qui est-ce ?
- Une sorcière que nous avons brûlée il y a cinq mois… Hélas définitivement… La pauvrette avait oublié de nous signaler qu’elle avait été déflorée par un seigneur des environs. Dieu n’a pas eu pour elle le moindre pardon. Elle s’est consumée en quelques instants dans une odeur indicible de chairs grillées… Elle venait des terres des comtes de Toulouse elle aussi, mais elle n’a jamais voulu dire qui l’avait envoyée vers notre époque… Tu auras été beaucoup plus utile…
- Vous me brûlerez aussi sans doute…
- Tu es vierge n’est-ce pas ? Sans quoi tu n’aurais pas rejoint Tripoli hier… Préserve donc ce précieux capital si tu veux survivre.
- Tant que je resterai ici, je ne risque rien en ce domaine…
- Sans doute, sans doute…
- Vous ne me laisserez pas interférer dans les affaires du comté, n’est-ce pas ?
- Telle n’est pas la volonté divine… Je te l’ai déjà dit, ma fille… Dieu ne peut accepter que vous les filles de Marie-Madeleine soyez utilisées contre ses desseins…
Frère Raimond marque une pause. Visiblement, il hésite à poursuivre. Blandine devine un profond débat en lui, un de ces débats qui engagent la morale et la valeur d’un être.
- Aujourd’hui, notre Eglise est attaquée… Par les Infidèles païens certes, mais aussi de plus en plus sur nos terres par de mauvais chrétiens, des chiens hérétiques qui détournent la parole du Seigneur pour en faire un infâme brouet de pratiques dégénérées. Ces hérétiques sont en train de contaminer la terre dont tu viens. Comment veux-tu que Dieu accepte de voir un comte qui soutient ces mécréants régner sur la terre de son Fils ? Comment pourrait-il prendre le risque de voir déferler la horde de ces manichéens sur ces territoires d’Orient qui lui sont sacrés ?
Un silence… Juste un silence… Mais si court soit-il, il permet à Blandine de pointer un détail qui la trouble dans les explications du moine.
- Comment connaissez-vous l’existence de manichéens sur les terres des comtes de Toulouse ? Je ne les ai pas évoqués ces Cathares tout à l’heure… Et au moment où nous parlons, ils n’ont pas encore commencé à prêcher leur religion auprès des sujets du comte… D’où vous viennent ces informations sur le futur ?
- Que voilà une déduction habile, ma fille !... Effectivement, je connais certaines choses sur le futur…
- Vous m’avez donc menti… D’autres avant moi ont parlé…
- Assurément, elles ont parlé… Elles ont parlé car on ne refuse pas de dire ce que l’on sait à un homme tel que moi…
Les idées de Blandine s’embrouillent… Il y a trop de paramètres à prendre en compte. Le temps distordu a accouché de vérités contraires, de certitudes contrariées. Qui était cette Béatrice de Lavaur ? De quelle époque venait-elle ? Et si elle était venue de son propre futur à elle ? Des années qui ont suivi son propre départ pour le passé ? Si elle était venue en Orient pour effectuer la mission qu’elle-même n’avait pu remplir ? Cela voulait-il dire qu’elle ne reviendrait pas ? Que de prisonnière entre des murs elle allait devenir prisonnière des parois soudain redevenues étanches du temps ?
- Toi aussi, tu as parlé… Et pourtant, j’ai l’impression que tu gardes encore un mystère enfoui en toi. Quel est ton secret, Blandine de Négrepelisse ?
Le regard du moine est désormais sans douceur. Il a refermé le piège, révélé son double langage. Il la connaît, il sait qui elle est. Quelqu’un est bien venu se perdre ici depuis un futur plus lointain que le sien. Quelqu’un qui a donné des noms, quelqu’un qui a révélé le secret de cette caste de sorcières.
- Comment je connais ton nom ? C’est bien ce que tu te demandes, hein ?… Je ne vais pas essayer de te faire deviner, tu n’y parviendrais pas… C’est trop compliqué pour un esprit de femme, même instruite des subtilités du monde comme tu sembles l’être... Voilà toute l’histoire… Après avoir rencontré la première des sorcières venue en Terre sainte depuis les possessions des comtes de Toulouse, j’ai décidé d’envoyer quelqu’un sur place pour me tenir au courant des actions qu’on allait tenter contre moi…
- Contre vous ?
- Oui… Contre moi… Mais nous en reparlerons, restons concentrés sur ta question… A la veille de mourir, cet envoyé particulier a profité d’une sixième sorcière expédié par le comte de Toulouse, la fameuse Béatrice de Lavaur, pour me faire parvenir assez tôt dans le temps une liste complète. Je sais donc que tu es partie en 1206… Que ta mère, Marie, t’avait précédée en l’an 1188, quelques temps après la perte de Jérusalem… Cet envoyé, tu l’as bien sûr connu…
- Frère Hubert !...

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MessageSujet: Re: Nouvelle : Les sorcières de Dieu   Dim 18 Jan 2009 - 21:14

Même les trompettes de Jéricho n’auraient pas ébranlé Blandine avec autant de force. La révélation du moine cistercien éclaire soudain de multiples détails, d’infimes sensations sur lesquelles elle n’avait pas eu le temps de revenir. La veille, elle avait bien noté que le jeune frère Hubert refusait avec énergie de devenir chanoine… et elle savait qu’il le deviendrait. Paradoxe ? Hasard de l’existence ?
Rien de tout cela !...
C’est par ambition et désir de plaire que le jeune moine s’était résolu à embrasser finalement le canonicat. Il en avait sans doute attendu une juste récompense toute sa vie… Sans véritable résultat… Lorsque Blandine l’avait rencontré la première fois, déjà chenu, le chanoine Hubert avait sans doute amassé quelque argent de par les prébendes qu’il avait obtenues, mais il avait sans doute bien compris qu’il ne deviendrait jamais abbé…
Et puis, lorsqu’il avait découvert les trois zébrures sur le front de Blandine, celle-ci s’était trompée sur la terreur qu’elle avait vue dans ses yeux. Il venait de comprendre qu’il allait à nouveau devoir faire allégeance malgré le temps au frère cistercien qui l’avait pris à son service. Qu’il allait devoir à nouveau condamner une jeune femme, sans doute bien innocente, à aller trouver la mort ou un exil acide dans un passé furieux qu’il n’avait lui-même que trop connu.
Pourtant, jusqu’au bout, il avait servi le frère Raimond… Sans véritables états d’âme… Etait-ce l’ambition ou autre chose qui avait bien pu le conduire à se renier ainsi ?
- Le frère Hubert a toujours servi ma cause avec beaucoup de fidélité… Il espérait que je l’élèverais sur un siège épiscopal…
- Et il n’a fait qu’en rêver…
- Ce n’est peut-être pas terminé… S’il est resté chanoine, c’est que mon destin s’est toujours détourné de ce qu’il aurait dû être… Selon lui, je suis bien arrivé à jeter aux orties ma bure monacale pour me parer de la pourpre des grands seigneurs… mais jamais je ne suis parvenu à redresser complètement la course de ma vie pour m’élever aussi haut que je l’aurais dû.
- Vous vous êtes rêvé pape ?
- Je n’ai jamais eu de telles ambitions… Et puis pape, comme moine d’ailleurs, vous coupe certains plaisirs qu’il n’est pas souhaitable de pratiquer à la vue de tous… Comment crois-tu que ces sorcières ont perdu leur virginité ?
Blandine pousse un cri… Un grand éclair vient de fracasser son âme, une lueur blanchâtre qui a irradié tout son corps. Il est…
- Le seigneur de Touban… Vous êtes le seigneur de Touban !...
- Pas encore… Mais d’ici la fin de l’année, j’aurais assez de puissance pour obtenir de mon frère qu’il m’accorde cette terre… Et grâce à tout ce que vous m’avez appris sur l’avenir, et que ce lourdaud d’Hubert avait omis de me compter, je suis sûr désormais de me tailler une gloire éternelle. Je succéderai à mon frère Raimond le Troisième, j’écarterai de mon entourage Renaud de Châtillon dont les actions ont semé le désordre en Terre sainte… Et surtout, j’enverrai une femme belle et ensorceleuse ruiner les ambitions de Saladin en le soumettant à ses caprices... qui en fait seront l’expression des miens.
- Cette femme ce sera moi, n’est-ce pas ?
- Ce sera toi !... Et tu seras parfaite…
- Mais d’abord, vous me prendrez ma virginité afin que je ne m’envole pas…
- Je l’ai déjà fait… J’y trouve beaucoup de plaisir…
- Puis vous me vendrez à un marchand d’esclaves qui ira me proposer à un de ses confrères qui fournit le palais de Saladin…
- Tu es décidément très futée…
- Je crois que je tiens ça de mon père… Et je sais aussi que je n’ai pas mille solutions pour survivre…
Blandine relève sa tunique, dévoile ses cuisses…
- Venez !...
Il vient. Sans préparatif. Juste avec sa violence, son ambition sans scrupule, son insensibilité au sort des autres. Il vient. Comme une vague brûlante qui s’écrase contre elle, la plie, la ploie, la transperce. Il vient… Et il revient. Encore et encore. Jusqu’à broyer son corps, jusqu’à la faire hurler une indicible souffrance.
Il est encore en elle quand, saisissant le couteau avec lequel elle a tranché le pain à son repas du matin, elle entame sa froide vengeance. Trois coups violents. Trois coups directs.
Le moine bascule en arrière, le sexe encore dressé, la poitrine percée au niveau du cœur.
- Tu ne seras rien dans l’Histoire, seigneur de Touban. Tu ne seras rien car tu vas mourir… Et mourir, suprême ironie, de la main même de ta fille… L’héritière qui aurait pu te succéder sur le trône de Tripoli… Ce que tu viens de me faire, tu l’aurais fait à ma mère dans dix ans… Tu meurs… Elle demeurera sans doute dans son village et ne viendra jamais partager la couche de Saladin… Le frère Hubert ne sera pas chanoine toute sa vie… Quant à moi, faute de père et de mère pour m’engendrer dans cette ville, je n’ai plus aucune raison d’exister… Lorsque ton dernier souffle montera vers Dieu, je disparaîtrai… Et je ne serai plus qu’un souvenir dans l’ombre des bûchers.

FIN
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