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 Léon 1

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gohelan

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MessageSujet: Léon 1   Lun 9 Fév 2009 - 20:53

Léon est un poète.

Du genre à regarder la lune comme d'autres la télé, bouche bée, prêt à la gober. Quand elle est là, pleine, sur l'horizon, assise sur les ragosses ou en croissant faucille à moissonner les étoiles.

Il en oublie de manger, il en oublie de dormir. Et ne vous hasardez pas à lui poser une question. Sans vous regarder il répondra: « hein »? Parfois plusieurs fois et ne s'entendra pas vous dire: « la luplanète est énorpleine »! Son jeu favori est d'inventer des contractions de mots.

Léon est un poète et ce qui devait lui arriver, une vie tranquille auprès de ses proches, dériva vers la solitude comme un esquif vers le large quand, lame de rêve après lame d'ailleurs, le lien qui le tient au quai du réel se relâche et cède.

« Mais où êtes vous passés »? lança-t-il un matin à la cantonade. La cantonade se tut. Femme et enfants, dont on doutait qu'il ait pu aller jusqu'à les faire, s'étaient évanouis depuis plusieurs jours, lassés de sa présence en pointillés,- sa pointisence-, sinon nulle.

Il en éprouva de la tristesse, dix secondes, avant que la cantonade le tire par la manche de la rêverie, pour l'emmener dans le théâtre et les coulisses de ses origines où il s'imagina déclamer devant la salle vide, tel un Pierrot déprimé, un monologue mélancolique.

Il s'empressa d'aller l'écrire sur son cahier d'écolier en papier recyclé. Il a quand même quelques principes, Léon, mais il est traversé de tout ce qu'il voit, entend, touche et sent. Aucun avion ne décolle plus vite, aucun appareil photo ne déclenche avec autant de promptitude. En un déclic il s'envoie en l'air avec des mots qui le bousculent, le cognent, et son destin, il l'a compris depuis qu'il sait écrire, est de les cueillir, les recueillir religieusement, les déposer sur des feuilles et en composer des musiques.

Chasseur de mots papillons, jour et nuit il bat la campagne. Et comme l'allumeur de réverbères, mène un destin solitaire entre chien de garde et loup affamé. Il peut aussi passer des heures et des jours à chercher le mot, le papillon rare. Il cherche depuis des semaines un terme intermédiaire entre surprise et ahurissement. Il invente des expressions comme se mogondoquer ou printempdre.

Ce matin, devant la fenêtre familière où il savoure en silence sa chicorée, la liturgie du jour décline un rituel d'automne. Et collée à la vitre, une feuille de tilleul dévoyée de son tourbillon funèbre par
l'averse, glisse. Elle ira s'entasser avec les autres un peu plus tard. De l'arbre « cordata »qui en a la forme, il en est tombé des milliers comme autant de poèmes perdus de son coeur tendre.

Les textes s'entassent et Léon se lasse de les accumuler inutiles, léontigué. Il sait l'usage d'humus d'un tas de feuilles mortes sur lequel les rosiers pourront s'épanouir. Mais que faire d'un terreau de motpaslus?

Dans l'un de ces éclairs qui le brûlent, il fait la contraction d'une scène d' « Amélie Poulain », de la distribution des publicités et d'une histoire de corbeau, epistolier anonyme d'un temps de guerre. Rappelez vous de ce nain de jardin parti en voyage qui envoie sa photo du monde entier à son propriétaire médusé.

Lui, Léon, en concurrence avec les publicités inutiles et envahissantes, enverrait de manière anonyme, à quelques personnes choisies par hasard dans l'annuaire, et pour les distraire, un poème par mois. Il les posterait à chaque fois d'une boîte différente, ou les glisserait discrètement la nuit dans quelques boîtes à lettres d'un quartier, par souci d'économie et goût de l'aventure nocturne.

Pas de fioritures, seul le texte et son titre, sur papier ordinaire, recyclé quand même, et point barre.

Et comment écrire l'adresse? Il pense d'abord au découpage de lettres, il se la jouerait corbeau authentique, mais le travail est trop fastidieux.
Il choisit d'écrire au stylo bille et de l'autre main, de celle dont il ne se sert que pour se caresser la barbe, ou tenir le clou, ou le deuxième bras de la brouette et donner la main aux enfants
-enfantmanuer-.
Il ouvrira l'annuaire à quelques pages au hasard, décidera du numéro d'ordre dans la page pour choisir un correspondant, journalistera, -tiendra la liste à jour-. Pour le choix du poème, il décida de faire de même: le retenir au hasard de ses feuillets. Il envoya ceci:

Pavane à une infante défunte

L’enfant est morte, hélas, et son souffle est allé. Allé aux vapeurs bleues de l’été finissant,
A la queue d’un orage, au bout d’un arc en ciel.

Et coule sur ma joue une amertume larme, la colère avalée dans un sac désespoir, un cul-de-sac en noir.

L’enfant est morte, hélas,et les gens sont allées, la tête dans les pieds, à battre la poussière où tout finit de mal en grain.

Dis moi que la tumeur qui l’emmena maligne n’est pas née de mon sang ou de mon humeur folle. Dis le moi que je meure.

L’enfant est morte et le soleil brûle, l’enfant est morte et les matins déraillent, l’enfant est morte, morte et tout est vain.

Taille-moi au burin des ravines de pleurs, rougis-moi des yeux de feu, de ceux qui brûlent et font des cris. Des cris d’Apocalypse, de ma bouche béante au ventre écartelé.

Cette enfant c’est la terre et sa mère est tarie, d’avoir pleuré son sang, épuisé sa merveille et renié l’Amour.

Envoi du 2 février 2009:
page 140 n°15 Hyacinthe DOMUREL 44 rue du Pressoir 35510 SENESSON
page 167 n°8 Larmina CHEDALI 6, rue de Bréhat 35135 CANTAUPIE
page 192 n°27 Institut d'éducation motrice, 235 rue de Belle Ile 35270 CHARITE DE BRETAGNE
page 255 n°58 LE BEROT Franck, 27 cité des Cognets 35810 DINAVARD PLAGE
page 390 n°33 DOIPARD Patrice, La Touche, 35144 LAGNELOT
page 409 n°75 BLANDINEAU Jacques, pâtissier, 27 rue J Moulin 35350 LIVRE
page 422 n°8 MAROTAIN Christophe, 5, rue Madame de Sévigné,35430 LAVIGNE du DESERT
page 445 n°12 KOSNATRUC Laurent, 8, rue de Rennes, 35620 MERLIESSE
page 578 n°25 POULY Jean, Le grand Bois, 35590 PONTROYAL
page 611 n°100DAUBREE Albert, square Paulo Florides, 35000 RENNES.

Le premier envoi bouclé, il s'est trouvé ravi et frustré. Déçu de ne pas pouvoir observer les réactions de ses correspondants.
Alors, il les imagina.
Hyacinthe n'est pas loin de partir malgré son corps ankylosé. Pour le grand voyage, pas besoin de jambes, tout est pris en charge. C'est sa petite fille qui est allée au courrier: « papi, quelqu'un t'a écrit! ».
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gohelan

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MessageSujet: Léon 2   Lun 9 Fév 2009 - 20:55

Il y avait longtemps que personne n'écrivait plus à Hyacinthe. Comme ouvrier agricole, il avait travaillé seul et dur. La famille prenait tout le temps chiche qui restait après les tâches de la ferme chez un paysan exigeant. La télé, un coup à boire au bistrot le samedi soir avec les copains du club de foot, le match du dimanche où jouer à l'occasion arbitre de touche comme remplaçant, un coin de potager pour améliorer un ordinaire restreint, et les semaines ont défilé aussi semblables que ses jumelles, les derniers enfants conçus avec Clotilde, sa pauvre compagne trop vite en allée voilà deux ans.
Maintenant, seule l'une d'entre elles était restée proche et envoyait sa fille Hélène tous les jours apporter un peu d'air frais au grand père qui ne voyageait plus que du lit à la cuisine et de la salle à manger à la salle de bain dans son trois pièces vétuste, passant le temps à l'entretien quotidien et à observer le ciel par la fenêtre, spéculant sur les travaux possibles à la ferme, râlant de leur retard lié aux mauvaises conditions et ressassant les proverbes associés aux saints du jour.
« Lis la moi, s'il te plaît, je n'ai plus mes yeux. »La fillette le fit avec plaisir et curiosité, hésitant parfois sur les mots.
« C'est quoi cette connerie? Y a rien d'autre d'écrit? Fais voir. » Il se rendit à l'évidence trouble du manque d'informations, de formules, de signature qui auraient rendu ce courrier adapté à ses repères.
« Mets donc ça au feu. »
« Non », dit la fillettte, « laisse moi l'emmener à maman, s'il te plaît ».
Et l'affaire fit le tour du village par le lavoir, l'épicerie, le boucher. Pas par le curé, il n'y en avait plus, il était parti avec la bonne conscience du bourg. Ce dernier fut sorti de son sommeil habituel, mais personne ne fit attention aux mots. On cherchait le coupable.

Larmina accrochait son linge au balcon quand elle entendit pétarader la mob du facteur. Elle le guettait tous les jours, espérant des nouvelles de la famille algérienne quittée il y a dix ans avec l'espoir d'une vie meilleure sur le continent européen. Dans ce département, elle avait eu la chance de débarquer, informée par un réseau informel d'immigrés anciens que les services sociaux se faisaient ici une obligation de ne pas laisser un jeune à la rue et presque plus particulièrement un jeune étranger isolé. Sa capacité d'adaptation, sa détermination à se sortir de la marge, sa faim d'apprendre avaient motivé son éducatrice de foyer à l'aider avec force. Cette petite algérienne prête à tout la changeait des autres jeunes trop souvent repus, sans demande et passifs.
Larmina tourna l'enveloppe dans tous les sens avant de l'ouvrir, interrogative. Puis elle la déchira, lut et relut le poème, chercha au dos des indices, puis à nouveau sur l'enveloppe. Sans comprendre.
Elle aimait bien ces mots, ne les comprenaient pas tous, mais que venaient-ils faire dans sa vie ce matin? Elle en parlerait à sa référente. Et laissant la feuille sur la table, s'en alla aux occupations qui l'attendaient.

La secrétaire de l'institution ouvrit tout le courrier avec le joli coupe papier offert par la direction pour ses vingt ans de fidélité et de zèle. Un bel objet de bois exotique qui n'avait rien à voir avec ceux trouvés sur le marché. Sans doute Monsieur le Directeur l'avait-il ramené directement de voyage. Quelle attention d'avoir ainsi pensé à elle pendant ses congés d'hiver dans les îles, se répétait-elle chaque jour, lui pardonnant les négligences qui l'avaient parfois obligée à des rattrapages scabreux auprès de l'administration ou des parents. Le tri fait entre les publicités et les courriers habituels lui restait cette enveloppe sans repères sinon une écriture un peu bizarre. Elle était adressée à l'institution, pas au chef d'établissement, aussi s'autorisa-t-elle à l'ouvrir et à la lire. Sa vision sensible la fit doucement sourire, son oeil professionnel critiqua la mise en page et une faute d'intervalle après la virgule, son sens des responsabilités vis à vis de l'institut fut atteint de perplexité.
« Voici le courrier, monsieur », dit-elle, après que le directeur lui ait dit d'entrer. « Rien d'exceptionnel sinon ça ». « Oui, c'est quoi »? Elle lui tend le feuillet, il en prend connaissance et sans plus de commentaire, se prend à extrapoler, caressant ses tendances paranoïaques. « Je vais aviser, Ghislaine, je vais aviser ».

En rentrant du restaurant où il est apprenti en cuisine, Franck a pris son courrier. Il a eu du mal à déchiffrer la première ligne et à être ainsi confronté de nouveau à son échec scolaire, aux humiliations subies devant toute la classe, à l'empêchement de réaliser son rêve de mécanicien. Avec rage il a déchiré cette lettre de débile et s'est affalé avec sa bière sur le canapé en murmurant: « pauv' bouffon ».

Patrice, de La Touche, est un gendarme à la retraite anticipée. Un peu fragile. Il sort de longue maladie. Il fut un des otages de la grotte d'Ouvéa et ne s'est jamais tout à fait remis des longues heures d'incertitude dans l'obscurité et de l'assaut sanglant des collègues du GIGN. A son retour, il est entré dans une profonde dépression. Il vit dans la solitude d'un enclos bétonné, collectionne de vieilles voitures ou motos qu'il bricole. Seuls quelques copains peuvent pénétrer dans son antre submergé de matériels divers et cette lettre dans la boîte l'intrigue profondément. Il se méfie depuis toujours des retombées de ces événements passés, du mauvais sort que des canaques auraient pu lui jeter.
Il prend l'enveloppe avec des gants, la renifle et quand il en a lu le contenu, cherche à le déchiffrer. Il y a un code là-dedans, qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire?
Appel aux plus proches: « venez les gars, j'ai un gros problème ». Bière après bière les supputations se délirent dans la nuit. Et le papier mouillé par la canette renversée se déchire sous les semelles de Patrice avant que le sommeil n'assomme tout le monde. Au matin gris, on se quitte en titubant: « bon, ben tu nous rappelles au cas où. Allez, salut ».

« Non, non, » dit tout haut Léon. « Ca ne va pas ».
Il en est déjà à la moitié des ses correspondants, une seule s'est intéressée à son travail et il n'imagine pas les autres accueillir mieux son courrier.
Lui qui voulait simplement apporter un peu de douceur dans la vie des gens, produire de l'écho, du sentiment, trouve sa manière inefficace: il ne produit que de la rumeur, de la méfiance et du malêtre.
Que faire?
Il va leur écrire et s'expliquer. Adapter à chacun ce qu'il dira,-adapdira-. Il est exotique celui-ci, pensa-t-il.

« monsieur Hyacinthe,
Je ne crois pas qu'on se connaisse, mais je me permets de vous écrire car je m'ennuie. Ecrire est mon passe-temps, je ne saurais en avoir d'autre et je me disais que vous auriez du plaisir à recevoir ces quelques mots même banals.
En lisant votre prénom dans l'annuaire, j'ai pensé que vous ne deviez plus être tout jeune, mais je suis aussi désolé que ce beau prénom ne se donne plus aux enfants. Quoiqu'il ait encore été donné 11 fois en 2006!
Il vient du grec, m'a-t-on dit, et la légende veut que jeune homme, le beau Hyacinthe a été percuté par un disque lancé par le dieu Apollon au cours de son apprentissage de cette discipline. Il en serait mort et de son sang seraient nées des fleurs, les iris, dont les pétales ont la forme du Y.
Si vous le savez déjà, excusez mon bavardage.
Vous habitez rue du Pressoir. Mais il ne doit plus se faire beaucoup de jus de pomme à Sénesson, n'est-ce pas? Quelle fête pourtant, à la ferme, quand les copains se rassemblaient autour de la presse après le broyage, et préparaient méticuleusement les lits de pommes alternés aux lits de paille pour en extraire ce jus doré. En remplir les tonneaux pour y laisser se faire le cidre.
Bon, les femmes râlaient un peu lorsqu'on abusait du lambig à la fin de la journée. Mais quelles belles veillées une fois faits les semis de la St Martin.
Vous le saviez, vous, que le cidre nous venait du pays basque? Je l'ai appris en vous écrivant.
Eh bien, Monsieur Hyacinthe, j'espère que ces quelques mots vous trouveront en bonne santé. Il est possible que je vous écrive encore, sans vous importuner. Juste pour le plaisir de votre lecture.
Cordialement. Léon. »
Il s'est relu, Léon, s'est trouvé un peu encyclopédique mais pas trop, ni trop long. Ce n'est qu'une entame, on peaufinera la prochaine fois.

« Madame la secrétaire,

Vous allez trouver bizarre de recevoir cette lettre de nulle part, écrite anonymement ou presque: je vous dois quelques explications.
Je suis celui qui vous a déjà fait parvenir un texte. Pauvre poète, j'en suis réduit à voir s'accumuler mes moèmes, - mes poèmes à moi-, comme des feuilles mortes au fond de tiroirs illettrés. »

Léon voulait taper « poèmes », et il a fait un beau lapsus, qu'il a gardé, en riant: même plus besoin d'inventer les mots, les doigts les font naturellement!

«  Je n'écris pourtant pas que pour moi, je le fais un peu dans l'intention de partager et cela explique mon dernier envoi.
C'est une petite satisfaction personnelle de savoir que quelqu'un a lu ce que j'ai écrit. Mais si le lecteur y trouve en plus un écho à ce qu'il vit, s'il en éprouve de l'émotion, alors, je suis aux anges. Vous me comprenez, n'est-ce pas?
J'ai beaucoup d'admiration pour votre métier. Vous êtes la dépositaire du Secret! Tout ce qui entre et sort de l'institut vous est connu, toute la vie et l'organisation de cette maison passe entre vos mains rigoureuses. Vous en organisez la mémoire, en anticipez les échéances. Vous êtes précieuse, disponible, efficace et discrète, permettez moi de vous rendre hommage.
Tout le monde autour de vous bouge, s'active, voit du pays et vous restez là, comme le planton dans sa cabane. Tout le monde râle, vitupère, se plaint et vous accueillez tout cela avec calme, ouverte à l'écoute. Vous recevez beaucoup en direct les agressions des gens pas contents. Tout le monde s'appuie sur vous pour initier ou finaliser une démarche, rectifier ses erreurs d'expression, améliorer sa présentation, vous solliciter au dernier moment et ce n'est jamais vous qui recueillez les bénéfices de l'action. Quand chacun cherche sa place au soleil, vous vous contentez de l'ombre. J'admire votre abnégation et pour toutes celles avec qui j'ai eu à faire, je vous dis merci.
Je souhaite que ces quelques mots vous apportent un peu d'encouragement et de joie.
Cordialement. Léon. »

S'il en avait les moyens, Léon embaucherait bien une secrétaire(pourquoi pas « un », hein?). Lui si fouillis et désordre rêve de pouvoir retrouver ce qu'il cherche sur l'instant, d'avoir à son côté quelqu'un qui fasse écho, avec qui échanger en direct et qui respecte ses temps de voyage intérieur...

« Chère Larmina,
Je vais commencer par vous rassurer: je ne suis qu'un anonyme sans doute un peu original qui ai décidé d'écrire aux gens,comme ça, pour son plaisir et il l'espère, le leur.
Je suis un petit poète isolé dans ses voyages d'écriture. J'écris, j'écris, c'est ma joie, quelquefois ma chaîne, je suis addict et n'ai pas envie d'en guérir.
Ce qui me vient en premier en m'adressant à vous, c'est l'écho de votre prénom: Larmina, comme larme. C'est beau une larme, comme une perle transparente et mobile. Mais les yeux qui la coulent sont-ils tristes ou joyeux? Toujours alternativement l'un et l'autre. Je vous souhaite une balance qui penche du côté gai.
Et puis votre nom m'évoque l'Algérie, ou un de ces pays d'Afrique du Nord. Là, j'ai honte.
Je ne suis pourtant pour pas grand chose, directement, dans la manière dont nous sommes allés envahir ces territoires. Mais comme beaucoup n'arrêtent pas de continuer d'affirmer le bien de la colonisation, j'ai besoin de dire à quelqu'un de là bas: tu es mon frère et je n'accepte pas qu'on t'ait traité injustement...Il y a de la place et des ressources pour qu'on vive ici et là-bas tous ensemble,sans exclusion et de façon plus juste. Etc. »
Léon continua ainsi à distiller les petits mots à Patrice, Franck, Christophe, Jean et Albert. Essayant de tomber juste. Les noms et les adresses lui donnant des indications somme toute limitées et son intuition se révélant une fois sur deux désastreuse.
Tant pis, il n'y avait rien là qui puisse les fâcher, tout au plus seraient-ils un peu énervés de cet individu qui ne se montre pas et entre ainsi chez eux sans frapper à la porte. Mais finalement de façon bien moins agressive que les tonnes de publicités qui vous obligent à tous ces voyages à la décharge, de ces appels téléphoniques à tous les moments de la journée qui vous trompent sur la marchandise dont il est question en fin de compte: du harcelphone.
Il prit finalement plus de plaisir à rédiger tous ces mots attentifs à ce qu'il projetait de leurs destinataires qu'à composer des poèmes. Ceux-ci le traversaient, presque malgré lui, il subissait leur loi, ne faisant que gérer les trop pleins, enrichir la faiblesse, rechercher le mot approprié, varier les couleurs et les sonorités.
Là, dans cet effort d'approcher l'autre et de lui apporter comme un petit cadeau, émergeait autre chose qui le remplissait davantage de la satisfaction d'être utile.
Tempête dans le cerveau.
Puisqu'il est libre et plutôt que rester à ruminer sa solitude et son ennui dans son trou, pourquoi ne pas proposer ses services à une action altruiste. Il apprendrait à trouver les mots et les gestes pour aider. Il apprendrait à disposêtre.
Petite recherche sur le web. Appel à une association humanitaire.
« Bonjour, je suis Léon. Je suis à la retraite, en bonne santé et disponible, j'aimerais vous offrir mon aide. J'accepte les longs déplacements, j'ai diverses compétences... »
« Attendez, attendez, monsieur, vous êtes au standard, je vous mets en relation avec la personne compétente pour vous répondre »
Musique de chambre. Non, pas Vivaldi, Haendel peut-être?
« Bonjour monsieur, je peux vous renseigner? »
«  Oui, je m'appelle....
« Je regrette monsieur, mais il vous faut d'abord nous envoyer un CV et une lettre de motivation. Si votre candidature est retenue dans un premier temps, nous vous convoquerons à un entretien de motivation, puis à un examen médical et psychologique. Il vous faudra ensuite... »
« Attendez, attendez, je viens gentiment vous proposer de me mettre à disposition et vous me traitez comme un demandeur d'emploi ? »
« Je regrette monsieur, mais il faut que vous sachiez que les bénévoles coûtent cher: courriers, entretiens, voyages, nourriture, soins éventuels, assurance... »
«  Oui, mais peut-être pourriez vous commencer par me dire merci d'offrir mon temps? »
Fin de la conversation. Léon les bras ballants. Le matricule exorbité. Même aider serait un parcours du combattant?
La tempête s'est aussi lâchée dehors. Un dévastemps de cochon à déraciner les préjugés et les convictions se dit Léon.
Siffle, souffle et ronfle le vent,
Dérange, arrache et plie et casse
Le poète est à la ramasse
La fête aurait changé d'accents?

Léon est sorti vérifier que rien ne traînait dans la cour et il s'est pris une ardoise sur la tête. Il s'en est retrouvé affalé et inconscient.
Jean passait par là récupérer la friteuse. Il a fait venir le SAMU. Léon est parti en catastrophe gyrophare et sonné se demandait dans quel pays l'emmenait son rêve.
Il y avait déjà quelqu'un dans la chambre du CHU.
« Bonjour, qu'est-ce qui vous arrive monsieur...? »
« Léon, je m'appelle Léon. Et vous? »
« Hyacinthe. »
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gohelan

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MessageSujet: Léon, suite et fin   Mer 18 Fév 2009 - 23:46

« Ah, oui, Hyacinthe Boturel? »
«Non, Domurel! Mais... »
« Excusez moi, je me trompe une fois sur deux. » Sourire. « Et votre fille Ghislaine travaille comme secrétaire à l'institut de rééducation de Charité de Bretagne. Elle a une soeur jumelle: Monique ou Béatrice? »
« Béatrice, mais... »
« Votre petite fille s'appelle Hélène!Et le docteur Kosnatruc est votre cardiologue.
 « Non, ostéopathe. Mais... »
«Je vous le disais, je me trompe une fois sur deux. Ce sont les ambulances Marotain Christophe qui vous ont amené ici! »
« Oui, mais comment vous savez tout ça? On ne se connaît pas! »
« C'est comme ça. Mes yeux voient des choses que je ne soupçonne pas! Ca me dépasse tellement, j'ai quelquefois peur. Mais dites-moi, Hyacinthe: je ne comprends pas ce que Franck LE BEROT et Patrice DOIPARD viennent faire dans votre histoire? »
« Tu les connais aussi ceux-là! Eh bien, le petit Frank est le fils d'un voisin. Je l'ai surpris un jour à me piquer l'autoradio, dis donc! J'ai fait semblant de rien, j'avais pas envie de me ramasser des coups, tu comprends. Et après, sous le coup de la colère, je suis allé voir les gendarmes, c'est DOIPARD et POULY qui l'ont interrogé...J'aurais jamais dû. »
« POULY? Mais c'est encore un que je connais! Mais pourquoi vous n'auriez pas dû?  »
« Ben, les pauvres jeunes n'ont pas trop d'espoir de s'en sortir par ces temps-là, surtout quand ils sortent de l'école sans formation. Ils ne trouvent pas à se placer, les parents les maudissent et ils deviennent des bons à rien parce qu'ils finissent par penser qu'ils le sont quand personne n'en veut...Et puis, comme c'était pas sa première connerie, le juge DAUBREE l'a sermonné sévère et lui a mis du sursis avec mise à l'épreuve: encore une et c'était la taule! ...J'aurais pu m'arranger avec les parents à l'amiable...Remarque, le gamin, ça l'a réveillé. Il avait l'obligation de se bouger pour trouver un boulot et il a fini par décrocher un apprentissage en cuisine... »
« Je le savais! Et DAUBREE, c'est l'avant dernier de ma liste. Mais lui non plus, je voyais pas le rapport ... »
« Ta liste, Léon, quelle liste? »
Soupir. Léon allait répondre quand la porte s'est ouverte.
« Bonjour Larmina », dit-il à l'aide soignante.
« Bonjour monsieur, on se connaît? »
« Non, enfin si...faut que je vous explique...

Cela le dépasse et le submerge,
l'envahit et le noie.
Qui retiendrait la crue,
s'opposerait à l'eau qui monte
ou au vent
ou à la lave dévalant la pente?
Chacun vient à la vie pour accomplir sa tâche
lui, paysan, trésorier de la terre,
ou menuisier magnifiant les bois,
Elle soignante avec ses mains d'ange ou secrétaire,
lumière dans l'ombre...
Léon, plaque sensible aux sels de coeur
est un hibou!
Grand patient immobile,
il veille et il crache
tous les matins sa pelote de mots.
Il a destin d'écrire
le sang noir d'encre
et son oeil
vierge autant de fois qu'il s'humecte de clins,
perçoit, transperce, imagine,
son oeil écoute et sa main court,
il n'y peut contre.
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