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 Conte musical oriental

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MBS

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Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Conte musical oriental   Jeu 12 Fév 2009 - 16:05

Il était une fois dans un lointain pays une musique. Une musique aux notes claires comme des perles de pluies tropicales. Une musique si pure qu’elle soignait les malades. Une musique si douce qu’elle apaisait les querelles.
Seul un grand mage possédait le secret des quarante-deux notes de la mélodie magique. Pourquoi cette musique avait-elle de tels effets ? En fait, personne ne le savait vraiment. C’était un fait reconnu, accepté par tous et nul ne se prenait plus depuis longtemps la tête à chercher à comprendre. Lorsqu’on avait un problème à régler, on venait les bras chargés de présents soumettre une demande d’assistance au grand mage. Selon ce qu’il entendait, selon ce qu’il pouvait savoir par ailleurs (il avait un réseau de renseignements parallèle très bien informé), il accordait le droit d’entendre les quarante-deux notes... Ou pas. Et sa décision était souveraine et irrévocable.
Un jour, un homme vint se présenter. Il avait une trentaine d’années mais paraissait un peu plus en raison d’une calvitie précoce. L’assistante du grand mage ne tarda pas à remarquer la grande tristesse du dernier arrivant. Il était assis sur son siège, le corps penché en avant, le menton posé sur les paumes des mains… et son regard était perdu dans le vague comme s’il s’était englué dans un nuage de coton. Au cours des cinq longues heures d’attente, il quitta à peine cette position, laissant seulement échapper de profonds soupirs comme pour rappeler sa présence.
- Monsieur, c’est votre tour…
Elle en avait vu des gens défiler dans cette salle d’attente depuis quatre ans qu’elle était l’assistance du grand mage. Des malades au dernier degré qui venaient chercher dans la petite musique limpide le miracle ultime. Des époux prêts à s’entretuer à force de ne plus se supporter et qui, parce que l’amour les consumait quand même toujours, espéraient avoir la grâce d’être réconciliés. Des artistes ayant perdu l’inspiration et qui, plutôt que se résoudre à abandonner leur art, quêtaient un surplus de talent. Mais cet homme-là était une énigme. Il était seul, il n’avait aucun signe visible d’une maladie, il n’avait rien d’un artiste à la dérive… et comme on ne pouvait venir demander par procuration le secours de la musique de cristal, il était forcément le solliciteur. Peut-être souffrait-il de sa calvitie précoce ? Mais en ce cas, il existait des techniques modernes et abordables qui auraient pu soulager son problème capillaire.
Il s’approcha sans perdre son air abattu, les yeux toujours dans le vague, manqua trébucher sur la petite marche qui menait au comptoir.
- Vous êtes ?
- Je m’appelle Tidobald Bachir…
L’assistance pianota sur le clavier de son computer. La banque de données du mage était remarquable, elle avait pu le constater avec un peu d’effroi le jour où elle avait entré son propre nom. Désormais, elle devait vérifier que l’homme devant elle était bien celui qu’il prétendait être. Une série de questions croisées devait permettre d’éliminer un éventuel usurpateur, adoptant l’identité d’une personne parée des vertus attendues par le mage afin d’entendre à sa place la musique aux effets magiques.
- Vous venez ?...
- J’arrive de la lointaine province de Karakoura…
- Le prénom de votre sœur ?
- Lassarina…
- La pointure de chaussure de votre mère ?
- 38.
- Votre groupe musical préféré…
- Les Sittles… dans leur première période… avant le suicide de Jestermin Machaniavski…
Les réponses cadraient avec les informations contenues dans le dossier informatique. La démarche de Tidobald Bachir avait été honnête… et en plus il venait de l’autre bout du continent. Tous ces faits incitèrent l’assistante à accorder l’entrée à l’énigmatique ressortissant de la province de Karakoura… Elle avait rien qu’en une matinée refuser à une trentaine de personnes le secours de la petite musique miraculeuse… Tidobald Bachir était seulement le cinquième à être introduit auprès du mage. Et cela ne signifiait nullement qu’il obtiendrait ce qu’il était venu chercher. Le mage était impitoyable… et malheureusement aussi muet sur les cas qu’il était amené à traiter qu’une tombe de carpe. Elle ne saurait donc jamais pourquoi ce monsieur Bachir était venu consulter.
Elle le précéda dans le long couloir qui menait au sanctuaire de la musique sacrée. Elle sentait toujours le désespoir profond de l‘homme et, comme souvent, elle forma de muettes prières pour que le grand mage exauçât la requête qu’on venait lui soumettre. Lorsqu’elle s’effaça pour laisser entrer Tidobald Bachir, celui-ci lui adressa un sourire. En un instant, le visage de l’homme s’était transformé. Ses yeux s’étaient comme libérés et étincelaient. Ses traits avaient perdu leur rigidité. Juste le temps d’un sourire… Mais un sourire si chaleureux, si franc, si honnête… Un sourire qui semblait être le fruit d’un tel effort surhumain…
- Bonne chance, murmura-t-elle au mépris de la neutralité qu’elle devait afficher envers les solliciteurs.
- Merci.

Le grand mage était un petit homme. Il était juché sur une sorte de trépied mécanique qui montait et descendait selon sa volonté. Grâce à ce dispositif il pouvait accéder à différents computers et instruments d’observations sensoriels.
- Asseyez-vous, monsieur Bachir… Ainsi donc, vous nous arrivez de la lointaine Karakoura. Avez-vous fait bon voyage ?
- Je ne peux vous répondre, grand mage, sans craindre d’offenser toutes les personnes que j’ai croisées sur ce chemin et qui m’ont témoigné de la sympathie… Car ce voyage fut si long qu’il n’a fait qu’accroître la douleur qui est la mienne.
- Expliquez-moi…
- Je suis un être gentil, attentionné aux autres, soucieux de leur apporter le secours que je peux.
- Voilà qui n’est pas modeste comme entrée en matière…
- Je ne le dirais pas si je n’étais certain que votre vérification me sera favorable…
- Et vous avez raison de penser ainsi… D’ailleurs, c’est bien le trait de caractère qui est ressorti en premier du computer… Vous êtes gentil…
Tidobald Bachir baissa les yeux ne sachant s’il devait réagir à cette affirmation du mage.
- Je ne vois rien qui, a priori, soit problématique dans cette situation…
- Hélas !...
Le solliciteur émit à nouveau un de ses profonds soupirs de détresse.
- Hélas quoi ? Expliquez-vous…
- A force d’être gentil, je finis par lasser ceux que j’aide… Au début, je leur suis très sympathique, ils comprennent peu à peu que je ne les laisserai jamais tomber… Alors ils s’attachent à moi et moi je m’attache à eux… Ils deviennent importants pour moi…
- Importants ? Pourquoi importants ?
- Parce qu’ils deviennent ma principale raison de vivre… Je vis à travers eux… Je ne vis plus pour moi… D’ailleurs, je ne m’aime pas… les grands docteurs de l’âme me l’ont bien expliqué mais ils ont été incapables de me guérir…
- Donc si je résume bien votre problème, vous avez besoin d’aider les gens pour vous sentir utile… Mais ce n’est pas un problème que cela, c’est au contraire une formidable chance que vous avez… Et c’est votre nature profonde qui s’exprime… puisque vous êtes gentil… Décidément, je ne comprends pas…
- Grand mage, je ne voudrais pas vous froisser mais si vous ne comprenez pas c’est que vous ne mesurez pas le calvaire quotidien qui est le mien. Ces gens que j’aime, je crains en permanence de leur dire les mauvais mots, de leur donner les mauvais conseils… Que je leur parle et je regrette aussitôt mes mots parce que je les trouve maladroits, que j’en trouve d’autres qui me semblent meilleurs… Alors, je cherche à me rattraper de ces erreurs, qui n’en sont souvent pas d’ailleurs, et finalement je finis par lasser toutes ces personnes… Elles en arrivent la plupart du temps à ne plus vouloir me parler… Soit que je les aies faites souffrir d’une manière ou d’une autre, soit que je les aies tellement sollicitées en preuve d’affection qu’elles ne me supportent plus… Et, en fait, je ne sais jamais pourquoi elles me laissent comme ça, coupant un des derniers fils qui me retiennent à la vie.
Le mage, tout en écoutant parler Tidobald Bachir, s’était élevé dans les airs pour ouvrir quelques dossiers numérisés. Celui-ci l’entendit murmurer à plusieurs reprises mais sans être capable de saisir le sens des propos du mage. Enfin, le maître des lieux redescendit à son niveau.
- Effectivement, j’ai noté les ruptures que vous évoquez en suivant le fil de vies qui vous étaient proches… Mais les choses sont ainsi, on ne peut demander à personne une fidélité perpétuelle… en amour comme en amitié. Il faut savoir accepter ce type d’évolution…
- Je ne peux, grand mage… Cela m’est impossible… Je rêve de perfection et j’ai toujours l’impression d’avoir failli… L’échec me laboure le cœur, la solitude et l’indifférence abattent la fierté qui est le véritable moteur de ma vie. Je suis en souffrance perpétuelle. Plus je suis dans le silence, plus je me retrouve face à mes faiblesses, face à mes erreurs… Plus je me perds…
- Votre souffrance est sans fondement… Elle n’est que le fruit de vos propres démons…
- Alors, guérissez-moi de ces démons, grand mage…
- Si je vous guéris de ces démons-là, vous ne serez plus ce que vous étiez… Vous ne serez plus ouvert aux autres mais vous penserez à vous avant tout… Vous en viendrez à vous aimer plus que tout… Est-ce cela que vous voulez ?
- Sûrement pas…
- Et tant mieux ! Car je ne vous l’aurais pas accordé…
- Alors, que pouvez-vous faire pour m’aider ?
- Mais rien, Tidobald… Je ne peux que vous louer de votre état d’esprit et vous encourager à faire la part des choses entre les pensées qu’il est légitime d’avoir et celles qui, finalement, ne vous honorent pas autant que vous le croyez.
- Je n’aurais donc pas la consolation de la petite musique miraculeuse ?
- Elle serait inefficace sur vous… Votre rêve de perfection va au-delà de sa puissance… Je suis désolé…
Tidobald poussa un nouveau soupir déchirant. Comme son assistante avant lui, le mage prit le solliciteur en pitié. Avant de le laisser repartir vers le long couloir, il lui murmura avec un sourire complice :
- Ne craignez rien… Vos amis reviendront vers vous…

Et effectivement, ils étaient tous là derrière le cercueil de Tidobald, deux jours après qu’on ait retrouvé son corps pendu à la poutre maîtresse de sa maison.
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