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 Du monde au Balkon

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MBS



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MessageSujet: Re: Du monde au Balkon   Mar 17 Fév 2009 - 23:53

Chapitre 9
L’auréole

Franka, parce qu’elle s’était jetée dans les escaliers pour essayer d’aller récupérer rapidement Cathy avant que les médias ne s’en emparent, n’avait rien vu du malaise de sa demi-sœur adoptive. Elle l’apprit d’une personne qu’elle ne s’attendait pas à trouver en ces lieux.
- Louisa ? Qu’est-ce que vous fichez là ?
- Je travaille !… Comme vous, je suppose… Vous voulez voir Cathy ?
- Oui… Et ça presse !… Il faut qu’elle se tire de là en vitesse !
- Ca va être simple… Le SAMU arrive.
- C’est quoi le SAMU ? demanda Franka qui, étant Belge, ne connaissait pas tous les sigles et acronymes dont la France a le génie.
Elle comprit en voyant une ambulance, sirène hurlante, s’approcher de l’entrée des sportifs.
- Ecoutez, fit Louisa, ne paniquez pas ! Cathy s’est effondrée après la course… Je peux entrer et vous vous ne pouvez pas… On fait le même deal que la dernière fois ?
- Tout ce que vous voudrez mais il faut que je sache ce qu’a Cathy…
- Attendez, la voilà !
En effet, poussé par deux ambulanciers, le brancard sur roues sortait des entrailles du stade et se précipitait vers l’ambulance. Derrière lui, Gilbert Pierron et deux photographes qui mitraillaient la scène.
- Il faut que je monte dans cette ambulance ! fit Franka.
- Et vous allez faire comment ?
- Avec ça ! répondit Franka en sortant son pistolet de fonction.
- Mauvaise idée ! rétorqua Louisa en posant sa main sur le flingue jusqu’à le faire retourner dans sa gaine. Laissez-moi faire !
Elle planta Franka devant le grillage, franchit le portail en brandissant son accréditation et courut jusqu’à Gilbert Pierron. Franka la vit discuter avec le responsable de l’équipe de Belgique. Elle semblait bien le connaître car quelques phrases suffirent pour décider le coach à venir à la rencontre de sa compatriote angoissée.
- Ecoutez ! Elle va me rendre dingue votre copine ! Ok, elle m’a rapporté mes premiers 6 points de la journée mais ça a été aussitôt pour me faire flipper vegra comme dit mon petit-fils…
- Mais qu’est-ce qu’elle a ?
- Elle dort !
- Comment ça, elle dort ?! Louisa m’a dit qu’elle s’était effondrée après la course.
- On a cru à une attaque ou un truc comme ça… Mais non, elle dort… Comme une sorte de coma volontaire. Et personne n’arrive à la réveiller… Alors, je vais demander à ce que vous montiez dans l’ambulance parce que c’est vous son coach… Mais attendez-vous à voir rappliquer la presse. Et je suis sûr qu’elle aura les mêmes questions à vous poser que celles que je me pose. Est-ce que vous me comprenez ?
- Si vous vous posez des questions sur Cathy, monsieur, moi je m’en pose sur un certain Léo Chopin… Donc, faites gaffe à ce qui pourrait sortir de vos lèvres concernant Cathy, monsieur… Est-ce que vous me comprenez ?
L’index de Franka se mit à tambouriner sur l’écusson de la fédération d’athlétisme belge qui ornait le survêtement de Gilbert Pierron. Fallait pas essayer de la prendre de haut même quand le sujet faisait débat !
Franka rompit l’affrontement en position de force, grimpa dans l’ambulance qui démarra en aspergeant le voisinage d’éclairs lumineux et de klaxon deux tons.

- Il est arrivé quelque chose à Cathy !
- Quoi ?!
A quoi ça servait de se lever tôt pour être tranquilles et les premiers sur la plage de sable blanc si c’était pour être dérangé par un violent sursaut de son épouse ? Pas moyen de finir sa nuit tranquille… ou plutôt la commencer car la nuit, la vraie, était occupée à d’autres activités.
- Comment tu veux que je te dise ce que c’est ? répondit Claire de Roncevaux. C’est comme ça ! C’est mon cœur de mère qui parle. Je l’ai senti !
- Tu sais bien que j’avais interdit à Pluchard de mettre Cathy sur une mission pendant notre absence.
- Tu as confiance en Pluchard, toi ? C’est nouveau !
Roland de Roncevaux fouilla dans la poche secrète de son maillot de bain pour en sortir un téléphone portable miniaturisé waterproof. Il lui fallut une bonne minute pour orienter l’appareil dans la direction du satellite militaire ultrasecret belge Moulfrit 1. Enfin, la lumière en haut de l’écran passa du rouge au vert. La communication était établie.
- Pluchard ? Qu’est-ce que vous foutez, mon vieux ?
C’était la meilleure façon d’en user avec le capitaine Pluchard. Lui rentrer dedans ! Et, comme d’habitude, le numéro 2 des services secrets se mit à table.
- Claire, dit le colonel après avoir raccroché, selon la formule consacrée, j’ai deux nouvelles : une bonne et une mauvaise. Je ne te demanderai pas par laquelle je commence… La bonne nouvelle, c’est que ta fille, notre fille désormais, vient de se couvrir de gloire en remportant un 1500 mètres dans une compétition internationale d’athlétisme…
- Mais qu’est-ce que…
Roland de Roncevaux leva la main pour demander à son épouse de se taire et d’écouter la suite.
- La mauvaise nouvelle, c’est que…
Putain que c’était dur à dire !
- On repart à Bruxelles par le premier avion.
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MessageSujet: Re: Du monde au Balkon   Mar 17 Fév 2009 - 23:53

Dans l’ambulance, la stupéfaction le disputait à l’inquiétude. En théorie, quand on dormait, on s’éveillait au moindre bruit ou quand quelqu’un vous touchait. Là, il ne se passait rien.
- C’est qui cette fille pour vous ? demanda un des brancardiers tandis que son collègue appareillait Cathy pour mesurer différents paramètres sensibles.
- On va dire ma sœur pour simplifier.
En d’autres temps, pas si lointain, une phrase pareille lui aurait écorché la langue. Là, elle en était presque fière.
- Elle est plutôt fantasque, vous savez, ajouta Franka à l’intention du médecin et des deux brancardiers. Ce qui vous étonne, moi ça me surprend à peine.
- Ah ?! Expliquez-moi, dit le médecin.
- Cathy fait plein de trucs dingues.
- Genre ?
- Si elle était éveillée et qu’elle soit en train de regarder la route, elle pourrait vous donner à l’arrivée le nombre de voitures croisées, leurs marques et leur numéro d’immatriculation.
- Mais comme c’est invérifiable…
- Oh, mais on a vérifié figurez-vous… ça colle à 100 %
- Mémoire photographique ? demanda le médecin.
- Truc dément, répondit Franka. Dans sa tête, il se passe des choses qu’on ne comprend pas toujours. Alors, qu’après un effort comme elle vient de produire, son cerveau dise au reste de son corps : stop ! tu te reposes et tu dors !… Franchement, ça me surprend à peine.
Franka était loin d’être aussi certaine de ce qu’elle affirmait. D’un autre côté, pouvait-elle leur dire que sa sœur était shootée à un nouveau produit de dopage dont on ne savait pas grand chose sinon qu’il avait des effets secondaires déconcertants ?

- Encore vous ?!
- Je vois que je suis en train de devenir votre principal cauchemar, fit Franka au directeur du CHU Hippo Condriaque. Comme vous savez de quoi je suis capable, on va gagner du temps !… Ma demi-sœur, Cathy van der Cruyse vient d’être admise dans votre hôpital…
- C’est la personne que vous cherchiez ce matin ?
- Tout à fait !
- Je suis ravi de voir que vous l’avez retrouvée…
- Et moi donc !… Elle est actuellement dans l’aile Nord-Ouest, chambre 6969. J’exige que cette admission, le numéro de la chambre et toute information relative à Cathy disparaissent de vos registres. Officiellement, elle n’est jamais entrée ici…
- On peut lui donner une fausse identité si vous voulez… Ca nous arrive assez souvent… Tenez, la semaine dernière, on avait un homme politique bien connu dans la région qui venait se faire lifter les rides. On l’a enregistré sous le nom de Jacques Tongue et personne n’en a rien su.
- Appelez-la Catherine de Roncevaux alors… ça ne sera qu’un demi-mensonge et ça vous conservera vos chances d’aller au paradis... Je veux également un vigile devant la porte 24 heures sur 24.
- Et puis quoi encore ?
- Vous préférez que ce soit votre ministre de la Santé en personne qui vous demande de le faire, fit Franka en brandissant son téléphone portable sous le nez du directeur.
- Très bien… Je donne des ordres dans ce sens.
- Des tests sanguins sont en cours. Une partie des échantillons sera analysée par la professeure Gisèle Morchouin, le reste vous l’enverrez à cette adresse.
Le directeur manqua en avaler sa fine moustache.
- Le Ministère des Armées belge… Mais que… ?
- Allons, monsieur le directeur, vous êtes assez intelligent pour comprendre que cela signifie que je ne vous en dirai pas plus.
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MessageSujet: Re: Du monde au Balkon   Mar 17 Fév 2009 - 23:54

- Tu ne veux pas que je t’achète une autre revue pour le voyage ?
Le colonel de Roncevaux n’avait jamais vu son épouse dans un tel état d’excitation. Elle semblait léviter au-dessus du sol depuis qu’elle avait appris que sa fille chérie avait brillamment servi les couleurs de la Belgique dans une compétition sportive internationale. Fatalement, elle pensait à son premier mari, Dirk, l’international de football à la carrière brisée. C’était la revanche du sang ! Il y avait de quoi perdre les pédales.
- Si tu veux !
C’était pile la réponse qu’il attendait.

Cathy dormait toujours. Rythme cardiaque un peu faible mais régulier comme l’attestait la machine dont les bip bip réguliers meublaient le silence de la chambre. Tension de championne.
- Le plus simple c’est d’attendre qu’elle se réveille, fit le médecin urgentiste avant de quitter la chambre.
- Si elle se réveille, que faut-il faire ? demanda Franka.
- Vous sonnez ! Il y aura toujours quelqu’un… Maintenant ce sera peut-être sa 36ème heure de garde… Alors, il ne faudra pas trop lui en demander…
Cathy dormait toujours et Franka n’avait pas sommeil. Machinalement, sans penser à mal, elle alluma la télé. Une de ces télés d’hôpital avec son écran si minuscule que même Ben Hur ressemble à un jeu de petits chevaux. Une de ces foutues télés d’hôpital où d’une pression sur le bouton son de la télécommande on passe du silence total à un vacarme à réveiller un mort.
- Eh merde ! s’écria Franka lorsque la musique du générique du journal de la nuit emplit de ses trompettes d’airain la petite chambrette.
Mais Cathy ne bougea pas, ne sursauta pas. Ne se réveilla pas.

- Qui est-elle ? fit la journaliste, blonde perfectissime comme les écoles de journalisme semblent les déverser aujourd’hui sur tous les écrans de la planète. Oui, qui est-elle ?
Légèrement sur la droite de l’écran, il y avait la photo de Cathy en tenue de l’équipe belge, le visage tordu par l’effort de la dernière ligne droite.
- C’est une histoire comme seul le sport peut nous en raconter…
Phrase classique et stéréotypée. Remplacez « sport » par « art » ou « cinéma » et ça marche aussi. Il était clair, aux yeux de Franka, que c’était juste histoire de faire mousser le reportage qui allait suivre et qui allait poser plus de questions de donner de réponses.
- Appelée en catastrophe pour courir dans l’équipe belge d’athlétisme au meeting Pythagore à Villeneuve-d’Ascq, Cathy van der Cruyse est une inconnue parfaite. Pourtant, elle a ce soir établi la deuxième performance mondiale de tous les temps sur 1500 mètres avant de s’évanouir… dans tous les sens du terme. Nous rejoignons sur place Julien Goret… Julien, vous êtes avec le responsable de l’équipe belge.
Franka se raidit et appuya convulsivement sur le bouton du volume pour entendre encore mieux.
- Un ange a foudroyé la piste ce soir… Une foulée limpide, une grande aisance, une puissance impensable dans un corps de top model… Telle aura été ce soir Cathy van der Cruyse dans un 1500 mètres de légende. Tous ceux qui étaient dans le stade ce soir sont tombés sous le charme de cette athlète belge.
Pendant le commentaire, passaient les images de la course. Franka trouvait les superlatifs excessifs, mais c’était le boulot de journaliste qui voulait ça… Et puis ils ignoraient – jusqu’à quand ? - les autres qualités vraiment extraordinaires, dans tous les sens du terme, de Cathy.
- Je suis avec Gilbert Pierron qui est le responsable des équipes belges d’athlétisme… Alors, Gilbert, dites-nous, que savez-vous de Cathy van der Cruyse ?… Car elle n’apparaissait jusque ici dans aucun palmarès.
Le gars Gilbert apparut quelque peu gêné aux entournures. Il aurait volontiers balancé sur Cathy, ça se sentait : il ne la connaissait pas, son record était suspect. Tout ce qui lui aurait permis de se laver les mains par avances des conséquences de ce record embarrassant.
Sauf qu’il devait à cet instant se rappeler des menaces de Franka.
Il se tordit la bouche avant de répondre.
- C’est quelqu’un qu’on suit de loin parce qu’elle fait des études dans une université américaine…
- Quelle université ?
- Une université américaine… On a eu un forfait de dernière minute, alors on l’a fait venir…
- Des Etats-Unis ?
Merde ! Un journaliste sportif qui réfléchissait !
- On a eu de la chance… Elle était en vacances…
Ouf ! L’affaire avait été rattrapée avec maestria par Gilbert Pierron. Sans donner le moindre signe de trouble. C’était bon ! Il était à fond dedans !
- Et que s’est-il passé après ce record extraordinaire ? Cathy s’est effondrée sur la piste !
- Un petit malaise… Rien d’inquiétant !… Elle a été amenée à l’hôpital pour des examens… Mais, je pense que très vite elle pourra répondre aux questions que vous vous posez.
Oh, le petit vicelard ! « Les questions que vous vous posez »… C’était une incitation à s’en poser des questions. D’ailleurs, le journaliste enchaîna en dardant son regard sombre de beau ténébreux vers la caméra.
- Des questions, il y en aura c’est sûr ! Comment une inconnue peut-elle venir chatouiller le record de Q. Yunxia établi en 1993 et dont on connaît les origines plus que douteuses ? Nous espérons pouvoir commencer à vous donner des éléments de réponse demain. C’était Julien Goret en direct depuis le Stadium Nord de Villeneuve-d’Ascq.
- Eh bien, mon cochon ! s’exclama Franka. Tu es bien pressé de savoir la vérité, toi.
La ravissante présentatrice du journal de la nuit passait sans transition à la tentative d’assassinat contre le sous-secrétaire d’Etat au confort ménager du Vanuatu lorsque le portable de Franka entonna Le plat pays qui est le mien.

Planqué dans un coin de l’aéroport de Papeete, PPT Airport pour les intimes, Roland de Roncevaux peinait à tenir à la fois son portable et la pile de magazines qu’il venait d’acheter pour Claire. Il avait tellement l’esprit ailleurs qu’il se rendit compte tout en composant le numéro qu’il avait pris quatre fois le même.
- Franka ! Où est Cathy ?
Franka avait connu son père adoptif beaucoup plus précautionneux y compris dans le cadre de missions. Là, c’était pas de bonjour, pas de question sur le temps qu’il faisait ou l’heure qu’il était. Direct, franco, la question ! Et avec quelle hargne ! A croire que Cathy était devenue plus importante à ses yeux qu’elle-même !
Il fallut dix bonnes minutes pour donner toutes les explications et toutes les assurances quant à la santé de Cathy.
- Si elle dort, tu la réveilles et vous décrochez !
- Mais, personne n’est arrivé à la réveiller…
- C’est un ordre, Franka !
Il en avait de bonnes le paternel… Le journaliste avait parlé d’ange à propos de Cathy… Certes, elle portait une superbe auréole parce qu’elle le valait bien… Mais, quand elle la regardait, Cathy voyait plutôt un clone de la Belle au bois dormant.
Et elle ne connaissait pas le prince charmant dont les lèvres pourraient avoir l’effet attendu.
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MessageSujet: Re: Du monde au Balkon   Mer 18 Fév 2009 - 22:34

Chapitre 10
La survie du squelette


Louisa Barbosa avait l’intelligence des situations. Là où les autres perdaient les pédales, elle ne perdait jamais le Nord. Et, en la circonstance, c’était doublement essentiel.
Usant de son accréditation comme du plus puissant des sésames, elle se faufila dans le vestiaire de l’équipe belge. On y trouva d’autant moins à redire qu’on l’avait déjà aperçue en fin de soirée dans les parages. Pour une interview de Gilbert Pierron disaient les mieux informés, pour une gâterie offerte au coach disaient les autres qui l’étaient peut-être encore mieux. Aussi, personne ne se formalisa de la voir entrer dans le vestiaire, posant quelques questions sur cette journée qui, commencée dans la déconfiture, avait atteint un inattendu paroxysme avant de retourner à la grisaille. Après la victoire de Cathy van der Cruyse, l’équipe belge avait renoué avec la défaite implacable dans le 800 mètres masculin et le saut en hauteur féminin.
Louisa finit par faire partie du décor, on l’oublia complètement et personne ne remarqua qu’elle repartait avec un sac de sport. Ce n’était bien sûr pas le sien mais qui s’en soucia ? La véritable propriétaire de toute façon n’était plus là pour protester.
- Cathy van der Cruyse, je vais finir par connaître tous tes secrets, murmura Louisa en jetant le sac dans le coffre de sa voiture.
Ce geste-là lui en rappela un autre pratiquement semblable quelques mois plus tôt. L’histoire avait le sens de la répétition mais il n’était pas sûr que, cette fois-ci, Cathy ne soit pas une proie plutôt qu’une alliée.

Cette idée de Belle au bois dormant n’arrêtait pas de trotter dans la tête de Franka. Comme tous les enfants, elle avait vu le dessin animé de Disney et le beau prince éveiller la douce Aurore d’un baiser.
- C’est une foutue représentation que j’ai dans la tête, se dit-elle pour essayer de se détourner de ce qui était en train de tourner à l’obsession.
Plus elle cherchait à se débarrasser de l’idée, plus elle reprenait de la force. Alors, désespérée de ne pas avoir d’autres solutions, elle approcha ses lèvres de la joue de Cathy et l’embrassa.
Il y avait sur cette joue un goût de sel qui lui déplut. C’était forcé ! Cathy n’avait pas pris – et pour cause - de douche après son exploit athlétique. Elle était encore marquée par l’effort et ça se sentait.
- Pas sûr que le prince charmant ait forcément envie de t’embrasser si tu cocottes comme ça, ma belle, murmura Franka en se redressant. Tu te négliges, petite sœur.
Ce fut plus fort qu’elle. S’accrochant à cette prémonition irrationnelle – mais qu’est-ce qui était rationnel avec Cathy ? – Franka revint vers le lit, se pencha et effleura les lèvres de sa demi-sœur adoptive.
Quand elle rouvrit les yeux, elle se trouva nez à nez avec une Cathy bien éveillée dont les yeux incrédules disaient quelque chose comme de la colère.
- Qu’est-ce ce que vous faites là, vous ?
On passait de Charybde en Sylla. Cathy avait perdu la mémoire ; elle ne la reconnaissait pas.
- Cathy, c’est moi Franka !
- Je sais bien que c’est toi, andouille ! Mais de près, je ne te reconnaissais pas… Et imaginer que tu allais me claquer un baiser bien baveux, j’aurais jamais cru…
C’était proprement irrationnel, oui, mais le fait était là. Cathy était éveillée. Les jauges cardiaques et respiratoires étaient d’une parfaite normalité. Tout redevenait possible.
- Faut qu’on se tire d’ici en vitesse, Cathy…
- Pourquoi ?
- D’abord c’est un ordre de papa ! Ensuite, si tu tiens à tes os…
- J’ai fait quelque chose qu’il ne fallait pas ? questionna Cathy dont le visage passa de la plus sereine innocence à l’inquiétude sourde.
- Tu ne te souviens de rien ?… Regarde comment tu es habillée !
Franka tira le drap blanc d’un coup sec.
- Oh désolé, fit-elle ! Ils t’ont déshabillée avant de te coucher…
- Franka, dis-moi… Je te jure, je ne me souviens de rien… Ca me fait peur !
- Tu as…
Un brouhaha informe, sorte de pugilats de mots et d’exclamations lancés sans tenir compte ni de l’heure ni de l’endroit, monta dans le couloir.
- Ah ! Les fumiers ! Ils ont déjà retrouvé ta trace !

Claire de Roncevaux avait lorsqu’elle montait en avion une sérénité que lui enviait son époux. Des années à parcourir le monde dans le bel uniforme d’hôtesse de l’air de la Sabena lui avaient donné le « pied aérien ». Elle n’avait peur de rien, ne s’inquiétait pas des bruits étranges dans la carlingue, décodait les sourires des hôtesses et savait jusqu’où on pouvait aller avec elles sans risquer de petites vengeances mesquines au moment du passage des plateaux repas.
- « Information de la mode » ? Mais je l’ai déjà ! Tu me l’as acheté il y a deux jours !
Roland de Roncevaux fut bien contraint de songer aux réalités familiales qui étaient désormais les siennes. Qu’il le veuille ou non, il était maintenant un homme à femmes, entre son épouse et ses deux belles-filles adoptives. Il allait devoir faire de gros progrès dans certains domaines. Sous peine de gaspiller une fortune en presse magazine et en lingerie.
- Quand je pense, songea-t-il, aux trois exemplaires que j’ai fourré dans la poubelle à l’aéroport ! S’il y a une crise de la presse, ce n’est certainement pas à cause de moi.
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MessageSujet: Re: Du monde au Balkon   Mer 18 Fév 2009 - 22:35

Les journalistes se déplacent généralement en meute. Celui qui obtient le bon tuyau ne le partage pas systématiquement avec ses confrères, mais quand quelqu’un commence à se retirer du groupe en ayant l’air de pas y toucher, c’est un signe assez clair qui conduit les autres à ne plus le lâcher.
Celui qui avait obtenu l’info le premier s’appelait Gérard Loisillon. Il travaillait pour la page des sports du quotidien « la Voix du Chti » et, étant sur ses terres, il avait entrepris de fouiller systématiquement hôpitaux et cliniques de l’agglomération lilloise en commençant bien sûr par le CHU. Là, coup de bol insigne, il avait rencontré sa voisine du dessous, sémillante quadragénaire à l’œil aguicheur, qui travaillait au service d’entretien. La suite, on la devine aisément. En échange de la promesse d’un gros câlin – car la dame était en manque – Gérard Loisillon avait réussi à apprendre qu’une jeune femme répondant au signalement de Cathy van der Cruyse avait été admise au 6ème étage de l’aile Nord-Ouest.
Les tentatives de Loisillon pour fausser compagnie à ses confrères avaient été couronnées d’un insuccès total. Il avait dû reconnaître qu’il avait une info et la partager avec ses camarades qu’ils fussent français, belges ou italiens. Il y avait même un Polonais et un Anglais qui s’étaient arrêtés pour couvrir la rencontre Pythagore au retour d’une soirée de Ligue des champions de foot.
Ce fut donc un raccourci de l’Union européenne des journalistes qui, surgissant de l’ascenseur, se précipita dans les couloirs.
- T’es sûr que tu n’as pas le numéro ? demanda un confrère belge.
- Ca m’aurait coûté trop cher, répondit Loisillon sans sourire.
Un journaliste italien du nom d’Ettore Sporgersi remarqua le premier l’espèce de gros malabar qui, au détour d’un couloir coudé, était planté devant la porte d’une chambre.
- Ma c’est oune signe ça… Il garde la ragazza comme una ministra…
Tout le monde lui emboîta le pas et, par un prompt renfort, ils furent une dizaine à entourer le black dans sa veste bleu sombre.
- Vous pouvez nous dire quelque chose sur l’état de santé de Cathy van der Cruyse ?
- Elle est réveillée ?
- Elle avait sa carte de sécurité sociale sur elle ?
- Do you know something about this bitch ?
- Est-ce que c’est une vraie blonde ?
- Je ne sais pas de qui vous parlez, fit le vigile.
- C’est ça ! Raconte-nous des salades, rétorqua Loisillon. Tu vas nous faire croire que tu ne sais pas devant la porte de qui tu te trouves. C’est un mensonge mon gars qui sent la maroilles à plein nez.
- J’ai pas à le savoir, riposta le gardien. Je me mets là où on me dit de me mettre et je repousse les embrouilleurs de votre espèce… Allez, vous dégagez gentiment sinon ce sont les flics qui vous feront déguerpir.
- De suite, les flics !… P’tain, vous êtes pas cool… On demande pas grand chose, on veut juste avoir des nouvelles de Cathy.
- Allez, soyez cool ! Laissez-nous entrer ! On prend une ou deux photos, on voit comment elle va et on s’en va…
- Les journaux vont boucler… Il faut qu’on ait l’info maintenant ! Merde, c’est notre job qu’on va perdre, camarade… T’as entendu parler de la crise de la presse écrite ?
Ca les démangeait tellement de savoir qu’insensiblement les journalistes avançaient et contraignaient le vigile à se replier contre la porte. Lui, en bon ancien flic excédé par l’évolution de la situation, porta la main à son côté ; s’il sortait son flingue, la meute agressive s’éloignerait d’elle-même la queue entre les jambes. Il se rappela alors que ce temps-là était hélas révolu depuis qu’il avait signé la convention « No gun for fun » qui lui interdisait de toucher une arme à feu… Tout ça parce qu’il avait fait trois ans plus tôt un carton sur deux ados pas très clairs dans un hall d’immeuble. Une vieille histoire mais pour laquelle il avait payé cher. Cher au point de perdre son job et de se retrouver à défendre il ne savait même pas qui face à des mecs seulement armés d’appareils photos et de stylos.
Alors, écoeuré par les méandres de sa vie de brave type, il les laissa faire.

Quand elle entendit le grand fracas dans la chambre d’à-côté, Franka enjamba la fenêtre.
- Faut y aller Cathy !… Je les ai enfumés en faisant garder une porte qui n’est pas la tienne mais ils vont pas tarder à comprendre… Viens !
- Tu veux vraiment que j’aille me balader en petite culotte et avec ta veste en cuir sur une corniche de dix centimètres de large ?
- C’est quoi qui te gêne ?
- Tout !
Chaque minute qui passait confirmait à Franka que la Cathy qui était dans cette chambre n’était pas, n’était plus la Cathy qui quelques jours plus tôt l’écrabouillait au Trivial Pursuit.
- Je reste avec toi, Cathy. Il ne va rien t’arriver… On a dix mètres à faire pour arriver jusqu’à l’escalier de secours.
- Admettons qu’on y arrive… Je vais pas me promener à poil dans la rue quand même…
- Tu voudrais quoi ? Une minijupe ?
- T’es pas dingue un peu ?!… Une minijupe… Et pourquoi pas un string tant que tu y es !
- Ok, Cendrillon… Voilà ce qu’on fait… Je prends le drap, je le roule en boule, je le mets sous mon pull et une fois notre petite promenade sur la corniche terminée, tu t’enrouleras dedans… Ca te rassure ?
Cathy acquiesça d’un battement de cils. Franchement, elle trouvait que Franka avait des idées bizarres. Il aurait été plus simple de sortir de la chambre par la porte, gagner une lingerie d’étage et s’y emparer d’une blouse d’infirmière. Non, franchement, Franka était vraiment complètement fêlée.
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MessageSujet: Re: Du monde au Balkon   Mer 18 Fév 2009 - 22:36

- Allo Léo…
Léo Chopin alluma la lumière au-dessus de son lit. Il avait décroché le téléphone par réflexe dans le noir mais, étant encore sous tranquillisants à cause de la douleur, il avait un peu de mal à se remettre les idées en place… Il était quelle heure d’abord ?… Minuit et cinq minutes…
- Qui vous êtes ?
- Léo, t’aurais pas dû donner tes bonbecs à n’importe qui !
- Je ne comprends pas de quoi vous parlez ! Qui vous êtes ?
- Léo, les petits bonbons rouges, c’était pour toi… Pas pour la grande saucisse blonde !… Maintenant, à cause d’elle, on va avoir des emmerdes…
- Je ne comprends vraiment pas…
Léo Chopin commençait au contraire parfaitement à comprendre. Il se souvenait d’avoir donné, dans un élan imbécile de générosité, les gélules de Balkon à Cathy van der Cruyse. Elle avait dû faire des étincelles à la compétition ce soir. Trop sans doute et ça s’était vu… Et du coup, ses fournisseurs avaient les boules de voir leur nouveau et juteux commerce étalé sur la place publique.
- Tu veux qu’on vienne te nettoyer le cerveau avec deux pruneaux dans les oreilles.
- Non ! Non ! C’est ok… Je vois qui vous êtes… Mais je n’ai rien donné à cette fille.
- Si c’est pas toi alors, qui c’est ?
- Je sais pas… Je ne dois pas être le seul à en recevoir, non ? De vos petits bonbons rouges…
- Le meilleur moyen qu’on en soit sûr c’est que tu nous montres ce qu’il te reste… Tu es d’accord ?
Comment pouvait-il faire autrement que répondre par l’affirmative ? Entre les pruneaux et les bonbons rouges, le choix était vite vu.
- Ok… Pas de problème !… Mais j’ai parfois un peu forcé la dose à l’entraînement… Et il doit m’en manquer un peu plus que…
- Léo, on n’est pas des gentils végétariens… Alors, arrête de nous balancer des salades… Si tu avais forcé sur la dose, tu ne serais pas en état de nous parler…
Il n’y eut soudain plus rien à l’autre bout du fil. Pour Léo Chopin, une nouvelle course commençait. Une course à obstacle. Il devait retrouver la fille, cette Cathy à la bouche si… Hummm… Il préféra ne pas y penser, ce n’était pas le moment.
Certains songent à sauver leur peau. Pour Léo Chopin, il fallait sauver et la peau et le squelette. Le hic, c’est que certains de ses os s’étaient déjà cassés sans l’attendre. Ca compliquait largement sa situation.

Même si sa tête était en grande partie vide, Cathy ne se souvenait pas avoir jamais eu aussi peur. Elle se promenait au sixième étage d’un immeuble sur un morceau de béton de la largeur de sa main. Ses mains tremblotantes s’agrippaient à quelques aspérités trouvées ici ou là. Le plus souvent c’était par la simple vertu du hasard qu’elle découvrait ces prises.
Elle avançait parce que Franka l’encourageait mais si elle avait été toute seule, elle aurait rebroussé chemin pour aller se cacher dans le placard de la chambre. Elle fuyait sans savoir pourquoi et ça l’embêtait de ne pas comprendre tous les tenants et les aboutissants de la situation inconfortable qu’elle vivait.
- Qu’est-ce qu’on fait si on réussit à arriver en bas ?
- On prendra un taxi… Y en a toujours des taxis devant les hostos !… Allez, avance !… Qu’est-ce qu’il t’arrive ? La semaine dernière, tu aurais fait ça en rigolant…
- Je ne me souviens pas de la semaine dernière, Franka ! Et là, j’ai pas du tout envie de rigoler.
- Puisque tu oublies tout, tu oublieras aussi ce que je vais te dire. J’ai adoré poser mes lèvres sur les tiennes… Je crois que je comprends les mecs qui te reluquent… Allez, avance !

Léo Chopin décrocha à nouveau le téléphone posé sur la table de nuit, composa le 0 pour sortir du réseau intérieur, puis un numéro de 10 chiffres. Un bruit étrange, comme une suite de claquements, se fit entendre dans le combiné, puis une voix genre hôtesse d’ascenseur prit le relais.
- La nuit, pour votre sécurité, nous ne donnons pas suite aux appels extérieurs. Nous vous conseillons de vous recoucher bien sagement et de dormir jusqu’à demain 9 heures, heure d’ouverture de nos services. En cas d’urgence, vous pouvez sonner l’infirmière de service qui viendra si elle a le temps. Bonne nuit ! Faites de beaux rêves !

Au bout d’une dizaine de minutes d’effort, de reptation pédestre sur l’étroite corniche et de palpation murale, Cathy ne sentait plus ses muscles.
- J’ai mal aux jambes ! C’est crispé de partout !
- C’est normal… Avance, championne ! Tu y es presque !
Deux minutes plus tard en effet, Cathy prenait appui sur le sol métallique et froid de l’escalier de secours. C’était un espace un peu branlant mais déjà plus sécurisant.
- Et voilà ! Allez, on descend maintenant ! lança Franka.

Pour Léo Chopin, il n’y avait plus qu’une seule chose à faire. Se casser le plus vite possible !
Sans même raccrocher ce foutu téléphone où la voix de la pétasse lobotomisée continuait à déverser ses niaiseries administratives, il fit sauter sa jambe plâtrée du réseau de fils qui la maintenait en suspension. Sur la chaise trônait une épaisse robe de chambre aux couleurs de son club des Joyeux Fends la Bise de Charleroi. Il l’enfila, chaussa un chausson à sa jambe indemne, ouvrit la porte et sortit.
Un grand cri jaillit à l’autre bout du couloir.
- Eh ! Mais c’est Léo Chopin !… Léo, attends ! C’est Jordan Van der Mott du Dernier quart d’heure d’Anvers…
Un journaliste ! Un compatriote en plus !
C’était la pire des rencontres possibles…
… Ou bien la meilleure s’il savait y faire.

Le chauffeur de taxi considéra les deux jeunes femmes qui venaient de monter dans sa voiture. Une jolie blonde échevelée avec un blouson en cuir et une drôle de jupe blanche, une brunette aux traits serrés en jean et pull.
- Où je vous amène, mes jolies demoiselles ?
- Hôtel du Chti qui dort, rue Dany Boon à Villeneuve-d’Ascq ! lança Franka.
- Ca vous embête si je mets la radio…
- Ben non… Ca nous détendra.
L’autoradio lâcha quelques notes de musique et la voix d’une journaliste enchaîna.
- Info-59, il est minuit trente. On est toujours sans nouvelles de Cathy van der Cruyse, l’athlète belge qui, ce soir, a battu le record d’Europe du 1500 m à Villeneuve-d’Ascq. Cathy van der Cruyse s’est effondrée après avoir franchi la ligne, elle a été conduite au CHU de Lille et depuis c’est le silence radio. La performance de ce soir suscite beaucoup de…
- Finalement, fit Cathy, je préfèrerais que vous éteigniez la radio. C’est pas très intéressant tout ça…
Elle se pencha à l’oreille de Franka et, dans un souffle qui n’avait même pas la puissance d’un murmure, lâcha quelques mots acides.
- Franka, j’ai peur ! Qu’est-ce qu’il m’arrive ?
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MessageSujet: Re: Du monde au Balkon   Ven 20 Fév 2009 - 0:52

Chapitre 11
La petite formation


A l’hôtel du Chti qui dort, nouvelle raison sociale du Chti quinquin, le veilleur de nuit dormait aussi. Il fallut sonner et sonner et sonner encore pour qu’enfin sa trogne aussi éveillée qu’un somnambule en pleine action paraisse derrière la porte vitrée.
- Qu’est-ce que c’est ? questionna-t-il avec la voix pâteuse d’un ancien alcoolique repenti.
- On est la chambre 19 ! hurla Franka… A moins que ça ne soit la 6… Sauf bien sûr nouveau changement de direction depuis le début de l’après-midi…
- Mais il y a pas idée d’arriver aussi tard sans s’être fait annoncer… Vous pouviez pas rentrer plus tôt ? Moi là je peux pas vous ouvrir, moi !
- Vous servez à quoi alors si vous n’êtes pas là pour accueillir les clients qui arrivent tard ?
- Je veille sur l’hôtel… Si des fois un incendie ou un truc comme ça…
- Ah, ok, je vois… Donc, vous veillez sur l’hôtel mais pas sur les clients.
- Voilà !
Tout cet échange entre le poivrot et Franka était consternant. Cathy décida d’y mettre son grain de sel.
- Si vous n’ouvrez pas, on met le feu à l’hôtel, dit-elle. Là vous serez bien obligé d’ouvrir…
- Oui pour que les gens sortent…
- Mais vous perdrez l’hôtel que vous deviez garder… Si vous nous ouvrez, vous gardez l’hôtel entier et votre boulot avec…
- Ah oui !…
La clé ferrailla quelques instants dans la serrure avant que la porte ne s’ouvrit.
- Oh mais je vous connais, vous ! fit le gardien de nuit en pointant un index titubant vers Cathy.
- C’est possible, répondit Cathy avec une assurance terrible. On a dû se voir à l’hôtel la nuit dernière.
- Oui, c’est ça… Alors c’est quoi la clé de votre chambre ?
- La 6 ou la 19 ! répondit Franka.
- La 6, elle y est pas… Mais la 19, elle y est !
- Alors c’est que c’est la 19 !… Bonne nuit, monsieur…
- Bonne nuit, monsieur, ajouta Cathy.
- Oh mais je vous connais, vous !…
- Oh, putain ! lâcha Cathy. Y a pas idée d’être aussi con !

Johann Van der Mott du Dernier Quart d’Heure d’Anvers était le couillon parfait. En échange d’un entretien exclusif avec Léo Chopin, il avait pris en charge la fuite du champion belge de l’hôpital. Il s’était d’abord débrouillé pour trouver un fauteuil roulant sur lequel il avait installé le sprinter, puis il l’avait amené jusqu’à sa propre voiture. Là, il avait reculé le siège, incliné le dossier de manière à ce que Léo Chopin soit dans les meilleures conditions possibles pour le voyage vers son chez-lui.
- Tu comprends, moi j’en peux plus de cet hosto ! La bouffe est infâme, les infirmières sont moches et en plus il n’y a que des chaînes nulles sur la télé. Alors autant souffrir chez moi au 76 quai Waterloo à Bruxelles.
Avec deux remarques du même cru, Léo Chopin avait mis le journaliste dans sa poche. Ils roulaient désormais vers Bruxelles. Seule concession – c’était dans les termes de l’accord tacite entre eux - à la quiétude du champion, un petit magnétophone numérique enregistrait tout ce qui s’échangeait entre le conducteur et son passager.

Cathy et Franka se rendirent rapidement compte que la clé de la 19 n’ouvrait pas la chambre correspondante… Leur chambre ! Celle où étaient leurs affaires !
- On redescend ? demanda Cathy.
- Je suis crevée… J’ai pas roupillé comme toi une partie de la journée… Tant pis ! On va dormir dans la chambre 6. S’il y a la clé, c’est qu’elle est libre. On reviendra à la 19 demain matin.
- Comme tu veux ! De toute façon, j’ai pas sommeil…

- Oui, je me la suis faite… Je te jure… Et puis, c’est pas une farouche, crois-moi !
Johann Van der Mott faillit perdre le contrôle de sa Mazda Sport. Il avait orienté la conversation su Cathy van der Cruyse presque machinalement, une fois épuisés les différents chapitres de la vie passée, présente et future de Léo Chopin.
- Mais tu la connais bien ? demanda-t-il.
- C’est pas une copine si c’est que tu veux savoir… Comme tout le monde, j’en avais jamais entendu parler il y a trois jours.
- Alors comment tu expliques que cette fille débarque comme ça et casse la baraque… Record d’Europe enfoncé quand même. Et pas qu’un peu !
- Oh moi j’explique rien… C’est aux journalistes de chercher à expliquer… Ou aux autorités, à la fédé et tout ça… Moi, j’y connais rien dans certains produits… Eh ! C’est « off » tout ça ! On est d’accord ?
- Je peux dire quand même que selon des membres de l’équipe belge…
- Tant que tu mets pas mon nom, tu peux écrire ce que tu veux, mon gars.
Ce Van der Mott était vraiment un naïf de première. Il allait assassiner la réputation de Cathy van der Cruyse, détourner encore plus vers elle le regard des médias. Si jamais la police faisait une enquête et saisissait l’enregistrement, il était couvert par ses révélations ; comment imaginer qu’un type qui avoue aussi crûment ses relations sexuelles à un journaliste puisse lui cacher quelque chose d’autre ? Et pendant que tout le monde regarderait ailleurs, il allait pouvoir tranquillement régler ses petits problèmes de gélules.
Il savait déjà comment faire.
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MessageSujet: Re: Du monde au Balkon   Ven 20 Fév 2009 - 0:53

- Tiens, championne ! Voilà de quoi lire !
Franka jeta sur le lit de Cathy deux quotidiens, un régional et un spécialisé dans le sport, qu’elle était allée acheter à la première heure. Elle les avait parcourus rapidement entre la presse et l’hôtel ; la tonalité y était la même, le scepticisme quant à l’exploit athlétique réalisé sur 1500 mètres la veille. On parlait de Tom Simpson, de sportives d’Allemagne de l’Est…
Cathy ne battit pas des mains, ne fit pas de saut périlleux ou autres gamineries qui lui étaient habituelles lorsqu’elle était fière d’elle-même. Elle regarda froidement les photos en une.
- C’est qui cette fille ?
- Cathy ? Tu te fous de moi, là ?…
- Ben non… C’est qui ?
- Mais enfin, voyons… C’est toi !
- N’importe quoi ! Cette fille elle est super jolie ! Ca peut pas être moi…
La moutarde belge n’a peut-être pas la réputation de celle de Dijon mais celle qui monta au nez, par ailleurs délicat, de Franka était extraforte.
- Bon, tu n’as pas bientôt fini de dire n’importe quoi ! Tu veux que je te traîne devant le miroir et qu’on compare avec la photo… Depuis hier, c’est vraiment n’importe quoi ! Tu fais des jeux de mots vaseux, tu cours comme une gazelle, tu oublies tout ce que tu pouvais savoir, tu ne te reconnais plus, tu attrapes le vertige et en plus tu deviens pudique ! Merde ! Qu’est-ce que tu as foutu ? Tu vas me le dire maintenant.
- Oui… Là il faut que j’en parle… J’y ai réfléchi une partie de la nuit…
- Tu as raison, coupa Franka. Il y a ça aussi. Maintenant tu réfléchis.
- Attends, je sais plus où j’habite…
- Chambre 6 ou 19 de l’hôtel du Chti qui dort… Si le nom n’a pas encore changé pendant la nuit…
- Franka, j’ai pris du Balkon ! avoua Cathy.
- Tu crois que je ne l’avais pas compris… Ce n’est plus Cathy que j’ai en face de moi, c’est un négatif de celle que tu étais avant-hier.
- Mais qui je suis vraiment ? Celle d’avant-hier ou celle de maintenant. Aide-moi…
- Déjà, tu vas me dire combien tu as pris de ce Balkon.
- Je ne sais plus…
- Cathy ! hurla Franka.
- Je ne sais plus, c’est vrai… J’en ai pris un hier matin, un hier en début d’après-midi et après je sais plus…
- C’est quoi la bonne dose ?
- Je crois que c’est un par jour sauf les jours de compète…
- Bref, tu as tout faux. Tu en as pris au moins deux hier et c’était le jour de ta course… Le bon côté des choses, c’est que là on a de bonnes chances de trouver quelque chose dans ton sang… C’est un bon point.
Elle essayait de prendre un ton détaché mais elle n’y parvenait que très médiocrement. Franka avait l’impression d’être une triathlète découvrant au départ de la course qu’elle ne savait pas nager. Elle n’avait plus pied. La mission lui échappait.
- Qu’est-ce que tu veux savoir encore ? demanda Cathy. Qui m’a donné ça ?
- Je suppose que c’est ce voyou de Léo Chopin, le gringalet qui court presque aussi vite que les Américains et les Jamaïcains.
- C’est lui…
- Alors, on va s’occuper de lui dès qu’on en aura fini ici. On ramasse nos affaires et on s’en va…
- Franka, nos affaires sont dans l’autre chambre… Sauf que la clé de l’autre chambre, je sais où elle est maintenant… Elle est dans mon sac de sport… J’ai oublié de la laisser à l’accueil hier et je suis partie avec.
- Et ton sac de sport, il est où ?
- Toujours au stade sans doute… Et les gélules de Balkon sont dedans…
- Magnifique ! pesta Franka. Soit quelqu’un les a déjà trouvées et terminé l’enquête pour nous ! Il n’y aura plus rien à découvrir car, dès que cela va sortir dans les journaux, les fourgueurs de cette merde vont se mettre aux abris. Ou alors le sac est toujours là-bas mais il faut que tu ailles le récupérer toi-même… Et là c’est sur toi que tout le monde va tomber.
- Franka, je suis en manque…
- En manque de quoi ?
- De Balkon… Je me sens mieux comme ça… J’y ai réfléchi pendant toute la nuit… Je préfère être comme je suis là.
Cathy avait en disant cela le regard dans le vague. Fallait-il la croire pour autant ?
- Qu’est-ce que tu préfères ? s’étrangla Franka lorsqu’elle comprit.
- Ne pas me sentir conne… Evidemment pour toi, c’est évident de faire les choses normalement… Mais moi, hier, quand j’ai commencé à me rendre compte que j’arrivais à construire des trucs, à enchaîner trois idées… Tu peux pas comprendre… J’ai réalisé ce que je suis quand je suis dans mon état normal… C’est tellement… pathétique…
Franka s’assit sur le rebord du lit, s’empara de la main de Cathy et la porta à ses lèvres.
- Cathy… Je t’aime de toutes les manières… Quelle que tu sois… Maintenant, toutes les deux, on forme une petite équipe. On est indissociable… On est comme Laurel et Hardy, comme Bonnie and Clyde, comme Lagarde et…
- Saint-Lazare ?
- Si tu veux… On est un petit orchestre, une petite formation et on va leur jouer une musique à tous les méchants qui va leur faire mal aux oreilles… Mais après… Après… Je ne veux pas d’une Cathy shootée qui perdrait tout ce qui fait sa force. Sa confiance en elle, sa fabuleuse mémoire, son goût du paraître… Sans cela, je t’aimerais pareil mais tu ne serais plus Cathy van der Cruyse.
- Mais je serai conne, méga conne… Comme avant…
- Ca je suis sûre que ça s’arrangera… J’ai des pistes… Allez, habille-toi ! On file !
- Et avec quoi je m’habille ?
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MessageSujet: Re: Du monde au Balkon   Ven 20 Fév 2009 - 0:54

A l’aéroport de Los Angeles où le couple de Roncevaux était en correspondance, la presse était en anglais, les magazines étaient en anglais et même les panonceaux indicateurs étaient en anglais. Du coup, l’ingéniosité naturelle du colonel ne sut trouver de solution pour fausser compagnie à une épouse adorée mais soudain terriblement encombrante.
- Tu veux qu’on mange quelque chose ? demanda-t-il faute d’idées pour meubler le temps de correspondance et son angoisse.
- Pourquoi pas ?… Je ne sais pas pourquoi ça ne m’avait pas paru aussi long à l’aller…

Cathy avait raison et ça, Franka avait vraiment du mal à s’y faire. Elle abandonna sa demi-sœur adoptive à la lecture des journaux qui s’interrogeaient sur son exploit de la veille et quitta la chambre.
A l’accueil, le veilleur de nuit avait été remplacée par la mollassonne de la veille. C’était plus que Franka pouvait supporter en une pareille matinée. Elle préféra faire demi-tour.
- Tant pis ! S’il faut faire péter la serrure avec le flingue, je le ferai ! Ce sera toujours mieux que d’éclater la tronche à cette limace !
En son for intérieur, elle espérait retrouver dans le couloir la femme de chambre fataliste. Celle-ci ne manquerait pas de se souvenir de leur conversation de la veille et elle lui ouvrirait la chambre 19 modifiée 6. C’était moins périlleux comme solution mais Franka avait d’ores et déjà balisé dans son esprit le chemin jusqu’aux comportements les plus extrêmes. S’il fallait jouer du pétard, elle le ferait ! Tous ces micmacs l’avaient poussée à bout. Entre les produits dopants et la mutation radicale de Cathy, les hôtels du coin et leurs fonctionnements aberrants, une mission qui lui apparaissait moyennement bien engagée, il y avait de quoi mettre en rogne quelqu’un de plus zen qu’elle.
Par acquis de conscience, elle frappa à la porte de la chambre numéro 19. Une voix lui répondit :
- Entrez !
Alors, elle entra.

Sur l’écran de la télévision plasma ultraplate coins carrés grand format placée en hauteur dans un coin de la salle de restaurant, le journal des sports du soir déroulait ses images. Claire de Roncevaux regardait à peine. Roland lui tenait la main et elle avait envie de plein d’autres moments de douceur. Le séjour avait été trop court. Il y avait eu cette première nuit, cet abandon total à des plaisirs qu’elle pensait évanouis à jamais. Et puis…
Et puis elle vit Cathy franchir la ligne d’arrivée, sourire et s’effondrer. Elle vit le brancard. Elle vit l’ambulance qui disparaissait dans la nuit.
Et puis, elle ne vit plus rien qu’une immense rage à l’encontre de l’homme qui se trouvait en face d’elle et qui faisait le joli cœur pendant que sa fille tant aimée était quelque part entre la vie et la mort.

- Je me demandais quand vous reviendriez chercher vos affaires !
- Louisa !… Comment êtes-vous arrivée ici ?
La journaliste montra d’un geste du menton le sac de sport de l’équipe belge d’athlétisme.
- Cathy a oublié ça dans les vestiaires. Il fallait bien que quelqu’un se dévoue pour vous le ramener…
- Vous avez fouillé dedans ?
- Il fallait bien… Comment aurais-je su où vous logiez sinon ?… C’est bien pratique ces porte-clés… Bon, après, il faut tenir compte des changements de nom des établissements hôteliers, mais l’un dans l’autre on finit toujours par trouver… C’est bizarre non que vous n’ayez pas logé avec le reste de l’équipe belge au Grand Hôtel Moderne ?
- Bon, Louisa… Qu’est-ce que vous voulez ?
- Vous avez bien dit « tout ce que vous voudrez » hier soir… Donc, à moins de ça, je ne discute plus.
- C’est une mission spéciale… Je ne pourrais pas tout vous dire.
- Je n’ai jamais imaginé que vous étiez venues ici pour que Cathy fasse son jogging en public. C’est une histoire de doping n’est-ce pas ?… C’est lié à ça ? ajouta-t-elle en montrant la plaquette de Balkon.
- Louisa, je vais faire appel à vos sentiments les plus humains… A supposer qu’il vous en reste… Si vous aimez un peu Cathy, donnez-moi ces gélules !
- C’est quoi ?
- Un truc qui la tuera si elle continue d’en prendre…
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MessageSujet: Re: Du monde au Balkon   Sam 21 Fév 2009 - 2:09

Chapitre 12
Tu jongles avec ma vie


- Tu voulais quoi ? Me protéger bien sûr ! Mais tu crois que je ne suis pas capable d’entendre les choses ! Tu crois que je ne suis pas assez forte pour supporter les malheurs.
C’était une rage froide. Le fruit d’une déception immense. Elle avait cru que Roland ne la regarderait jamais comme une inférieure parce qu’elle était femme et, ma foi fort jolie encore, une fois passé le seuil difficile de la quarantaine.
- Cathy c’est ma vie… Pour elle, j’ai fait des choses dont je ne suis pas fière mais que je referais sans hésiter s’il fallait recommencer… Et toi tu jongles avec ça en me cachant des choses.
- Je…
- Qu’est-ce que tu sais au juste ?
- En fait…
- C’est grave, c’est ça ?… C’est pour ça que tu ne dis rien ?
- Non ! C’est parce que tu ne me laisses pas en placer une !
Il était temps de retrouver l’inflexibilité du chef. Un colonel, même dans l’esprit d’un homme libéral comme Roland de Roncevaux, ça devait se faire obéir partout. Au boulot, à la maison et même au resto. D’ailleurs, pour s’en convaincre, il commanda une nouvelle bouteille de vin californien. Le garçon, fouetté par l’ordre sec, se précipita vers les cuisines.
Voilà, c’était bon, il avait repris le pli.
- Je comptais profiter de l’escale pour appeler à nouveau Franka. Aux dernières nouvelles reçues avant de quitter Papeete, Cathy était à l’hôpital de Lille et elle dormait.
- Elle dormait ? Tu ne vas pas me dire qu’elle s’est endormie sur la piste du stade ?!
- Il faut croire que si… Tout était normal, elle dormait !…
- Et toi tu n’as rien dit ?
- Si, j’ai donné l’ordre à Franka de la réveiller… Et tu connais Franka. Un ordre c’est un ordre ! Cathy ne doit plus dormir à l’heure qu’il est.
- Appelle-la !
- Tout de suite.
Là, le colonel de Roncevaux obéissait. Il fallait bien admettre qu’il y eût parfois quelques entorses à la règle.

- Monsieur Chopin… J’ai appris ce qui vous est arrivé… Quel drame !
Léo Chopin, claudiquant sur ses béquilles, avait à peine pénétré dans le hall du poste de police Arsène Lupin de Bruxelles qu’un petit attroupement s’était déjà formé autour de lui.
- Vous savez déjà, sergent ?… La police fonctionne donc bien mieux qu’on ne le dit dans ce pays.
- Dame ! Mais tout le pays est au courant !
- Tout le pays est au courant ?! Qu’on m’a cambriolé pendant mon absence ?!
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MessageSujet: Re: Du monde au Balkon   Sam 21 Fév 2009 - 2:10

Franka avait oublié son téléphone portable. Elle l’avait posé sur la tablette de nuit avec la monnaie de ses achats matinaux et ne l’avait pas repris au moment de sortir.
- Quelle tête de linotte ! fit Cathy en entendant la sonnerie retentir… Et en plus, elle a des sonneries ridicules.
Elle avait juste oublié que c’était elle qui lui avait téléchargé la Lambada et l’avait accolée au numéro du colonel de Roncevaux.
- Allo ? Qui est à l’appareil ?
- Cathy ?! C’est bien toi ?
- Oui, c’est moi… Mais vous, vous êtes qui ?
- Roland !
- Roland qui ?… Je ne connais pas de Roland moi…
- Mais enfin, Roland…
Il y eut un cafouillage sonore de quelques secondes dans l’appareil puis la voix changea à l’autre bout du fil invisible.
- Cathy chérie, c’est maman !
- Maman ! Où tu es ? demanda Cathy.
- Là je suis à Los Angeles ! Comment tu vas, ma chérie ?
- Je vais bien, maman. Ne t’en fais pas. Je vais bien… Très bien même.
- Tu veux que je te ramène quelque chose. Dans l’aéroport, il y a des magasins de vêtements, tu sais… Des marques, des trucs très fashion ou vintage…
- J’aimerais bien un jean… Un vrai jean américain… Pas trop moulant quand même !
- Tu ne préfères pas une petite jupe ?…
- Ah non ! Pas une jupe… J’en ai déjà trop… Et elles sont trop courtes, je crois que je vais m’en débarrasser…
Il y eut un blanc du côté de Los Angeles.
- Maman ? Tu es toujours là ?
- Oui, oui, ma chérie… Et Franka n’est pas là ?… C’est Roland qui le demande…
- Mais c’est qui ce Roland ?
- Mais, ma chérie, tu sais bien… Roland… Mon mari !
- Tu t’es remariée, maman ?… Mais quand ?
Ce ne fut plus un simple blanc. La communication était coupée.

Le commissaire Léon Grenier avait tenu à se saisir personnellement de l’enquête dès son arrivée à l’hôtel de police Arsène Lupin. Son bureau, élégant avec ses meubles acajou, était un lieu à la fois clair et accueillant. Léo Chopin s’y installa comme en terrain conquis.
- Si j’osais, avant de commencer, je vous demanderais un autographe pour mon petit-fils…
- Mais bien sûr, commissaire… Il s’appelle comment votre petit-fils ?
- Léon… Comme moi… En fait on s’appelle tous Léon dans la famille…
- Voilà, c’est fait…
- Et sans abuser, vous pourriez en faire un autre pour ma petite-fille ?
- Elle ne s’appelle pas Léon quand même ?
- Non bien sûr… Donc, c’est pour Léonie…
- Pour Léonie. Avec amitié. Léo Cho… pin ! Voilà c’est fait…
- Je sais que vous allez trouver que j’exagère et que je profite outrageusement de la situation… Mais ce serait sympa si vous pouviez… C’est pour mon neveu Grégoire…
- Ah, il ne s’appelle pas Léon, celui-là ?
- C’est parce qu’il a pris un pseudonyme… Comprenez. De notre côté, on est des Grenier… Mais du côté de ma sœur, leur patronyme c’est Trèze… Alors Léon Trèze, vous comprenez…
- Non, je ne comprends pas…
- Léon Trèze… C’est comme le pape…
- C’est plus Benoît XVI ?
- Si, mais… Oui, bon, on verra ça plus tard. Donc, vous avez été cambriolé…
- Pendant mon absence.
- Quand avez-vous découvert le crime ?
- Euh je ne sais pas si on peut parler de crime…
- Allons, allons… Quand on s’en prend à une gloire de la nation comme vous, c’est un crime ! Donc, nous disions…
- Je suis rentré cette nuit de Lille.
- Ah ! L’hôpital de Lille… Vous étiez à Hippo Condrillaque ou à Djémal Partoux ?
- Au premier…
- Je ne vous demande pas l’étage, je vous demande dans quel hôpital vous étiez…
- Le premier des deux… Hippo Condrillaque.
- Ah oui, pardon… Moi le matin tant que je n’ai pas eu mon café.
Le commissaire Grenier bascula l’interrupteur de l’interphone intérieur et après un temps interminable de grésillement interpella l’interprète qui lui tenait lieu de secrétaire intérimaire.
- Ludmilla, deux cafés serrés !…
Puis, revenant à ses moutons hospitaliers, le commissaire se retourna vers Léo Chopin.
- Je connais cet hôpital, j’y ai fait un séjour… Vous avez eu raison de vous barrer… La bouffe est infâme, les infirmières sont moches et en plus il n’y a que des chaînes nulles sur la télé.

- Ce n’est pas possible, pleurait Claire de Roncevaux. Ce n’est pas Cathy ! Ce n’est pas ma Cathy.
- C’était sa voix, fit le colonel.
- Sa voix ! Sa voix ! Une voix ça se trafique, ça se transforme… Mais pas une personnalité… Pas à ce point ! Cathy c’est… Cathy… Enfin, tu le sais bien. Elle est vive, elle est spontanée, elle se souvient de tout. Là, cette fille elle était d’une froideur, d’un cynisme et elle avait oublié qui tu étais. Et elle voulait que je lui ramène un jean… Tu comprends pas ce que ça veut dire un jean… Cathy n’en porte plus depuis des années et elle a horreur de ça…
Roland de Roncevaux rajouta une barre mentale au décompte des fois où il avait pris la résolution de s’intéresser aux questions de fringues féminines. Là ça commençait à devenir un peu abscons pour lui. Certes, Cathy avait le goût des vêtements provocants mais il savait qu’il n’y avait nulle malice là-dedans, juste le caprice d’une jeune femme jolie et qui veut qu’on le remarque. De là à se mettre dans tous ses états pour une histoire de jean.
- Et puis tu ne trouves pas bizarre que Cathy décroche le portable de Franka ?
Là c’était la phrase de trop ! Un clignotant s’alluma dans la partie professionnelle du cerveau du colonel de Roncevaux. Dans ce que son épouse venait de dire, il y avait plusieurs faits qui, mis bout à bout, formaient une énigme angoissante plus colossale encore que ce que Claire pouvait imaginer. Si Cathy n’était pas la vraie Cathy et si cette fausse Cathy répondait au téléphone de Franka, alors ça pouvait signifier que…
Il n’osa pas formuler plus avant la crainte terrible qui s’était formée dans son esprit. Cela lui faisait trop peur.
- Claire, tu as peut-être raison. Tu vois, je te dis tout… Notre avion part dans une heure. Dans une demi-heure, on rappelle le numéro de Franka. Si on n’a pas Franka, j’appellerai Pluchard et on passera en phase 4 du programme Kleptomane.
Etant la secrétaire – forcément très particulière - de son mari, Claire de Roncevaux n’ignorait pas ce qu’était le programme Kleptomane. Lorsqu’il passait en phase 4, cela signifiait qu’un agent était supposé être aux mains de l’ennemi.
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MessageSujet: Re: Du monde au Balkon   Sam 21 Fév 2009 - 2:10

Le commissaire Grenier s’étonna que Léo Chopin ne prenne pas de café.
- Mais vous tenez le coup comment ?
- Tout à l’énergie, commissaire. Dans le café, il y a de la caféine… Et la caféine est connue pour avoir des effets masquant. Elle permet de dissimuler la prise de certains produits. Vous voyez lesquels ?
- Je crois que je vois, oui, répondit le commissaire en poussant un grand soupir de phoque neurasthénique.
- Donc, pour éviter d’être soupçonné à cause d’un taux important de caféine dans le sang, je ne bois plus de café… et je suis au Coca décaféiné…
- Comme je vous plains, compatit le policier… Pour en revenir à ce qui vous amène, que vous a-t-on dérobé ?
- Des pièces de collection essentiellement... Mes médailles.
- Vos médailles ?! Oh, ça doit vous faire mal…
- Pas autant que de me dire que je n’en remporterai peut-être plus d’autres, fit le sprinter en montrant sa jambe plâtrée..
- Autre chose ?
- On a pillé ma pharmacie…
- Votre pharmacie, s’étonna le commissaire. Que pensait-on y trouver selon vous ?
- Des choses qui ne s’y trouvaient pas, commissaire. Et pour cause… Comme je vous l’ai dit, je suis clean de chez clean. Plus clean que moi, il n’y a pas… ou alors une cuisine qui vient d’être passée au Monsieur Propre.
- Autre chose ?
- Non, rien d’autre… Ils ont cassé un carreau du velux et ils m’ont pris ce que je vous ai dit.
- J’en déduis donc qu’ils sont passés par le toit et qu’ils savaient très bien chez qui ils venaient. Avez-vous des ennemis, monsieur Chopin ?
Léo Chopin prit le temps d’une réflexion qui était dès son entame totalement factice. Il savait très bien où il voulait en venir.
- Eh bien, j’ai eu une aventure… Vous voyez ce que je veux dire, commissaire ?…
- Allons, ne rougissez pas, monsieur Chopin… Vous êtes jeune, séduisant et bien fait de votre personne. Ce sont des choses qui arrivent.. Alors, ne vous inquiétez pas, le commissaire est bon enfant.
- J’ai eu une aventure… Une passade serait même un terme plus exact… Un peu comme dans les James Bond… Vous voyez ce que je veux dire, commissaire ?…
- Oui, oui, je vois bien… Poursuivez, je vous en prie.
- Elle, elle a cru que c’était pour la vie… Et bon, moi je sentais bien que cette fille elle n’était pas très claire… Jolie, très jolie mais pas du tout claire. Donc je lui ai dit que c’était bon, que c’était tchao et là elle est entrée dans une colère noire et elle s’est mise à me menacer…
- Il y a des témoins ?
- Tous ceux qui mataient sur internet.
- Pardon ? s’étrangla le commissaire Grenier.
- Rassurez-vous, commissaire, je blaguais… Tout ça pour dire que non, il n’y avait pas de témoin. Dans une chambre, après ce genre de bataille, il n’y a pas de témoin.
- Vous savez le nom au moins de cette personne ?
- Je peux même vous la montrer, commissaire. Elle est en première page du journal qu’on vous a amené avec votre café. C’est elle ! Cathy van der Cruyse !

Louisa avait écouté les longues explications de Franka. Celle-ci avait juste tu les raisons qui avaient présidé au déclenchement de la mission et le nom de certaines personnes.
- Donc si je comprends bien. Ce produit dopant a des effets spectaculaires dans tous les sens du terme. Il augmente les performances sportives et il transforme les personnalités. Cathy y a laissé sa fabuleuse mémoire ce qui explique qu’elle ne m’ait pas reconnue hier lorsque nous nous sommes croisées dans les vestiaires.
- Cathy est peut-être un cas extrême. Je suppose que quelqu’un qui prend du Balkon à dose « normale » n’est pas affecté de la même manière… Mais parce qu’elle est Cathy, Cathy a doublé la dose hier. Depuis, c’est un véritable cataclysme dans ma vie, Louisa.
- Je vois ça… Voilà ce que je vous propose… Je vous accompagne dans la résolution de cette affaire et j’en tire ensuite une série de reportages, au besoin illustrés de photos. Votre anonymat est totalement garanti à vous comme à Cathy.
- Pour Cathy, ce sera plus difficile…
- Photoshop fait des merveilles quand on a un bon coup de souris.
- Mes supérieurs me tueraient s’ils savaient ce que je me prépare à faire, affirma Franka dont les doutes fermaient le visage encore plus qu’à l’habitude.
- Comme les trois mousquetaires étaient quatre, votre duo sera composé de trois personnes. C’est aussi simple que ça.
- Ce ne sera pas de trop… Il va falloir jongler avec la vie de Cathy. Une erreur dans les jours qui viennent et son existence sera fichue. C’est pour cela qu’il vaut mieux que vous la fassiez disparaître. Je vais attirer la meute d’un côté et vous vous faufilerez de l’autre.
- Comment allez-vous faire ça ?
- C’est pas vos oignons, Louisa. Vous connaissez un endroit où amener Cathy ?
- J’ai une maison secondaire sur la côte normande.
- Ce sera parfait !
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MessageSujet: Re: Du monde au Balkon   Dim 22 Fév 2009 - 1:10

Chapitre 13
Parler pour ne rien dire


- Pourquoi tu veux attendre une demi-heure ? questionna Claire de Roncevaux aussi incrédule qu’inquiète.
- Franka est peut-être allée faire une course… C’est le début de matinée en France… Elle aura laissé son portable à Cathy et…
- Tu t’accroches à l’espoir que…
- Oui, je m’accroche.
Roland de Roncevaux replongea dans son assiette à dessert. Se forcer à manger pour ne pas trop penser au niveau 4 de Kleptomane.

- On ne s’est pas déjà vues ? fit Cathy quand Franka et Louisa entrèrent dans une chambre dont le numéro variait toujours selon les moments entre le 6 et le 19.
- Hier, précisa Louisa… Dans le vestiaire de l’équipe belge… Et puis il y a quelques mois aussi…
- Désolé, je ne me souviens pas… Mais on ne fait que se croiser, c’est ça ?
Franka eut l’impression terrible qu’en fait Cathy n’était pas si désolée que cela d’avoir oublié Louisa. N’était-elle pas en train de se renfermer sur elle-même sous l’effet du Balkon ? Si la logique était respectée, le caractère enjoué et porté vers les autres de Cathy devait se muer en un horrible sentiment atrabilaire et misanthrope. Ces considérations lexicales étant faites, Franka en revint à l’essentiel.
- Louisa se charge de t’exfiltrer de la zone des opérations. On va essayer de te transformer un peu pour que tu passes inaperçue un maxmum. Lunettes noires, vêtements classiques, casquette pour planquer tes cheveux.
- Vous le sortez d’où ce déguisement ? demanda Cathy.
- Je vais aller acheter tout ça aux Galeries La Faillite, fit Franka. Toi pendant ce temps-là, tu te relaxes, tu prends une douche, tu t’avales le petit déj’. Louisa, de son côté, s’occupe d’aller nourrir son automobile pour faire le moins d’arrêts possible sur la route.
- Sandwiches pour midi ? demanda la journaliste, heureuse d’avoir l’occasion d’en placer une.
- Non merci… Je crois que je vais me mettre au régime…
- Pourquoi tu te mettrais au régime, Cathy ?
- Je crois que je vais me mettre au régime, c’est tout, répliqua Cathy.
- Ok, sympa… Louisa, puisque mademoiselle fait la gueule, on sort et on se retrouve ici d’ici une demi-heure.
- Je fais pas la gueule, intervint Cathy. Je trouve que vous en faites trop… Je suis pas une criminelle en fuite.
- Cathy, tu es une star médiatique à ton corps défendant… Et tu es shootée à un produit dopant inconnu et terriblement puissant. Tout pour qu’on cherche à te retrouver. M’étonnerais pas que certains soient prêts à te vider de ton sang pour voir ce qu’il contient ce foutu poison. Comprends-bien que le premier qui te reconnaît, il te balance à son journal télévisé préféré… Et après c’est la porte ouverte à toutes les issues !
- Puisqu’on parle du Balkon, je peux pas en avoir un peu ?…
- Non !
Ayant hurlé sa réponse sous le coup de l’agacement, Franka rompit toute discussion et sortit en claquant la porte.
Toujours sans son portable…
- Et vous, vous en avez pas du Balkon ? Si vous traînez dans les vestiaires de l’équipe belge…
- Figurez-vous que j’ai oublié de donner tout un fond de plaquette à Franka, répondit Louisa en sortant de sa poche une gélule rouge qu’elle promena sous le nez de Cathy.
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MessageSujet: Re: Du monde au Balkon   Dim 22 Fév 2009 - 1:11

Le chauffeur de taxi eut l’attitude qu’ont habituellement ceux qui reconnaissent quelqu’un de connu dans leur rue. D’abord une sorte d’incrédulité, le visage perplexe portant en bandoulière une question banale du style : « où je l’ai vu déjà celui-là ? ». Puis, un grand éclair de satisfaction après l’identification de la vedette. Un flash qui dure à peine et qui n’est qu’une transition à peine habile mais nécessaire vers une deuxième question d’ordre métaphysique : « est-ce que je peux aller lui parler ? ». Chez certains, le processus se trouve complexifié par un doute tenace : « et si c’était pas lui ? j’aurais l’air con ! ».
Mais ce chauffeur de taxi, parce qu’il avait du métier et une bonne assurance multirisques, avait dépassé le stade des doutes.
- Vous êtes bien Léo Chopin ?
- Non, vous faites erreur…
- Ah ! Désolé… s’excusa le conducteur à casquette.
- C’est pas grave… Ca m’arrive souvent… Je voudrais aller au 76 quai Waterloo… Et évitez de prendre par le boulevard Virginie Efira, il y a la répétition de l’Hétéro Pride ce matin…
Le taxi démarra. Léo Chopin se coula dans son siège. Il avait habilement manœuvré le commissaire Grenier. A l’heure actuelle, Cathy van der Cruyse devait être l’objet d’un mandat de recherche international.
- C’est dommage que vous ne soyez pas Léo Chopin, dit le chauffeur en jetant un coup d’œil dans son rétroviseur. Je vous aurais bien demandé un autographe. Il paraît qu’aujourd’hui, on peut le négocier contre 3 Maradona ou 6 Lance Armstrong.
Réflexion faite. Le commissaire qui se vantait d’être bon enfant était peut-être dans son genre une sacrée crapule.

Cathy s’était déshabillée et jetée sans enthousiasme sous la douche. Louisa lui avait promis la gélule de Balkon pour plus tard. « Quand on sera sur la route » avait-elle dit. Ca lui paraissait bien loin comme échéance. Elle en avait besoin de ce foutu bonbon rouge et elle était prête à tout. Tout plutôt que redevenir la conne intégrale qu’elle avait été pendant 20 ans.
Elle entendit le téléphone portable, eut pour premier réflexe de se dire qu’il y avait des messageries pour s’occuper de répondre en l’absence de la propriétaire et puis se ravisa. Dégoulinante, les cheveux noyés de mousse, elle se précipita, se saisit du téléphone, ouvrit la partie supérieure qui pivota en grinçant.
- Allo ?
- Franka est là ?
- Qui c’est qui la demande ? demanda Cathy.
- Est-ce que Franka est là ?
- Elle est sortie…
- Cathy ?
- Oui.
- Qui est Lucien Bouchard ?
- Je ne sais pas… Un sculpteur français ? Ou peut-être un toréador chilien ? Qu’est-ce que j’en sais ?!
- Merci. Au revoir.
C’était surréaliste comme dialogue. Cette voix – qui ne lui disait rien – voulait savoir si Franka était là et qui était Lucien Bouchard.
Un taré sans doute.
Depuis qu’elle pouvait réfléchir par elle-même, elle se rendait compte que le monde en était plein.

Le colonel de Roncevaux ne prit même pas la peine de retirer le téléphone de son oreille. D’un mouvement du doigt rapide et alerte, il coupa la communication précédente et sélectionna un numéro préprogrammé.
- Pluchard ! J’ordonne un stade 4 pour Kleptomane. Franka et Cathy.
Claire, qui jusque là était restée immobile, le cœur battant et le visage blême, poussa un grand cri qui fit se retourner tous les passagers dans la salle d’embarquement.
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MessageSujet: Re: Du monde au Balkon   Dim 22 Fév 2009 - 1:11

A 10 heures 30, Gilbert Pierron était déjà sur le stade d’échauffement pour superviser le réveil musculaire des premiers athlètes devant concourir en début d’après-midi. La Belgique avait d’ores et déjà raté cette rencontre triangulaire. Plus qu’une défaite, c’était une déroute, un Waterloo terrible dont il savait bien que personne ne l’aiderait à se relever. Pas même la sympathique et épicée petite journaliste française qui l’avait interviewé la veille. Elle avait disparu sans laisser d’adresse, ni de numéro de téléphone. Les loosers ne sont magnifiques qu’un temps fort bref !
A la défaite sportive s’ajoutait l’énigme Cathy van der Cruyse. Non seulement cette fille avait fait un temps canon et s’était couverte de ridicule en s’endormant à même la piste après son exploit, mais en plus elle avait disparu dans la nuit de l’hôpital. Les absents ayant toujours tort, il n’était pas compliqué de deviner qui allait devoir écoper au milieu de la tempête. Il était médusé de voir à quel point tout le monde quittait le radeau dès que résonnaient les trompettes de Jéricho qui faisaient choir les remparts de la gloire.
C’était à en avaler son chronomètre.
Le téléphone du coach de l’équipe belge bourdonna. Il eut quelques secondes durant l’espoir que c’était la petite Louisa et sa bouche en cœur… jusqu’à ce qu’une voix masculine emplie d’une belgitude évidente lui assène l’identité de l’interlocuteur.
- Commissaire Grenier du commissariat Arsène Lupin de Bruxelles. C’est bien à monsieur Gilbert Pierron que j’ai l’honneur de parler ?

Avec sa casquette enfoncée jusqu’aux yeux, ses lunettes noires à la Ray Charles et son ensemble jean chemisier blouson, Cathy réussissait encore à être belle et troublante. C’était magnétique !
- Je crois qu’on ne pourra pas faire mieux pour te dé-personnifier… Et je t’interdis de dire quelque chose, ajouta-t-elle aussitôt sentant que Cathy avait une critique négative à faire. Louisa, je compte sur vous pour la suite…
- Tu veux pas récupérer ton téléphone, demanda Cathy ? Il n’y a que des appels bizarres quand tu n’es pas là..
- Quel genre ?
- Que des gens que je ne connais pas…
- Tu sais, petite sœur, tu ne sais pas tout de ma vie… Et heureusement pour toi… Tu serais déçue de me connaître.
Franka s’en voulait d’avoir perdu patience à deux reprises envers Cathy. Si elle aimait vraiment cette demi-sœur adoptive qui lui était tombée du ciel quelques mois plus tôt, elle devait l’aider et pas stigmatiser ses errances. Il fallait mettre du miel sur toutes ces plaies qui suppuraient de l’acide
En récupérant son portable, elle étreignit plus longuement que nécessaire la main de Cathy.
- Fais gaffe à toi et ne te trompe pas…
- Me tromper de quoi ?
- De toi !
Elle avait l’impression de parler pour ne rien dire. Cathy avait le même regard absent que deux heures plus tôt. Elle était ailleurs. Ailleurs qu’en elle-même.

Gilbert Pierron n’en était pas revenu. D’abord il avait appris que Léo, qu’il n’avait pas eu le temps d’appeler la veille pour s’informer de sa santé, avait quitté l’hôpital dans la nuit. Il avait du mal à se convaincre que Léo ne l’ait pas averti. Léo c’était pour lui une sorte de fils. Il l’avait couvé dès son entrée dans l’équipe junior,. Il l’avait protégé contre la fièvre médiatique lorsque ses temps avaient commencé à progresser quelques mois plus tôt. Il se serait plutôt attendu à le voir, appuyé sur ses béquilles, venir reprendre son rôle de capitaine et d’âme de l’équipe belge. Au lieu de ça, il s’était pratiquement enfui. Lâcheté ? Trouille ?… Ou autre chose ?
Le plus incohérent était venu ensuite. Le commissaire lui avait demandé où était Cathy van der Cruyse, celle-ci étant jugée coupable d’avoir cambriolé – ou fait cambrioler – l’appartement de Léo à Bruxelles. Tout ça, selon le commissaire Grenier, pour une vulgaire affaire de cul. Pierron ne portait certes pas Cathy van der Cruyse dans son cœur mais là c’était quand même grotesque. Il l’avait dit tout de go au commissaire.
- Cathy van der Cruyse, je l’ai vue toute la journée d’hier, sauf à l’heure de la sieste… Ensuite, après la victoire que vous savez, elle a été admise à l’hôpital. Comme vous sans doute, j’ai appris à la radio ce matin qu’elle en était partie dans la nuit.
- Qu’en concluez-vous, monsieur Pierron ?
- Que les Français feraient mieux de renforcer la surveillance de leurs hôpitaux ! C’est journée portes ouvertes toutes les nuits.
- Elle avait le temps de faire l’aller-retour dans l’après-midi, relança le commissaire qui tenait à son idée.
- Monsieur, on ne court pas un 1500 mètres record en faisant de la voiture toute l’après-midi et de l’escalade pour casser un velux sur un toit au centre de Bruxelles. Ca ça n’existe que dans les films américains ou dans les mauvais romans.
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MessageSujet: Re: Du monde au Balkon   Dim 22 Fév 2009 - 1:12

Lorsque la Dacia Logan de Louisa Barbosa se fut éloignée emportant une Cathy impavide, Franka se dirigea d’un pas décidé vers l’accueil de l’hôtel. Elle se planta devant la réceptionniste qui, plongée dans son registre, faisait mine de ne pas l’avoir vue.
- Je viens pour régler ma chambre, dit-elle en fracassant pratiquement la sonnette d’appel.
- C’est laquelle ? demanda la réceptionniste
- Celle qui est au nom de Franka Ramis…
- Il y en a deux… C’est normal ?…
- Ah non, ce n’est pas normal… Je n’ai pas pu dormir dans deux chambres quand même. Même quand je souffrais de dédoublement de personnalité, je n’ai jamais aimé les lits jumeaux dans des chambres séparées.
- Vous n’étiez pas seule, observa la mollassonne.
- Mais ce sont lesquelles ces chambres ?
- La 6 et la 19.
- La 6 et la 10 ? C’est la même !
- Ah non ! fit la réceptionniste qui tout d’un coup faisait preuve d’une énergie inhabituelle. La 6 c’est la 6 et la 19 c’est la 19 !
- Ce n’est pas ce que vous disiez hier après-midi.
- Hier après-midi, je ne savais pas par qui nous avions été rachetés.
- Et ?
- Ce sont les gens de l’hôtel d’en-face…
- Les deux femmes de l’hôtel Pierre Mauroy ?
- Exactement, dit-elle en baissant la voix. Elles sont pas commodes… Quand madame Martine a vu votre nom d’abord en face de la chambre 19 et ensuite de la chambre 6, elle a dit : celle-là et sa copine puto-dingo, elles devront payer double tarif. Et si elles ont pris un petit déj’ on facturera le méga grand luxe !
- Et vous, vous êtes d’accord avec ça ?
- Je suis qu’une employée… Eh ! fit-elle voyant que Franka s’éloignait en laissant son sac, où vous allez ?
- Ca vous dirait pas de changer de patron une fois de plus ?

Il fallut deux comprimés d’antidépresseur dosés à 200 mg pour calmer Claire de Roncevaux et la faire tenir sur son siège.
Comme voyage de noces, il y avait certes mieux !
Le colonel se promit de faire muter Pluchard au Ministère des terres lointaines, subdivision des maladies tropicales. Et sans effet rétroactif !

- Alors ? demanda simplement Cathy.
- Alors quoi ? rétorqua Louisa en dépassant un énorme poids lourd pied au plancher.
- La gélule…
- Vous ne pouvez pas attendre.
- Non, répondit Cathy dont les mains tremblaient… Je sens que je régresse… J’ai des idées terribles en tête.
La camion résistait. Louisa enfonça un peu plus le pied sur l’accélérateur.
- Pourquoi vous allez aussi vite ? On n’est pas pressées…
- Plus vite on sera à l’abri, mieux ça sera pour vous, Cathy !
- Mais si on se fait flasher par un radar ?
- Des radars, il n’y en a pas d’indiqué dans le coin.
Un éclair de lumière chaude aveugla Louisa. Le radar automatique de la borne km 206 de l’A.1 avait encore frappé.
- Et maintenant, qu’est-ce qu’on fait ? questionna Cathy.
- J’accélère, répondit froidement Louisa. Et pour la gélule, vous attendrez qu’on soit arrivé à Amiens. Ca vous apprendra. J’espère que vous ne souriez pas sur la photo, il serait foutus de nous faire des histoires aux services de la préfecture.
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MessageSujet: Re: Du monde au Balkon   Dim 22 Fév 2009 - 1:12

De ce qu’il advint de l’hôtel Pierre Mauroy après le passage de Franka, nous ne saurions parler sans risquer de lasser un lecteur peu féru des choses de l’archéologie historique. Qu’on se contente de dire que s’il existait des problèmes, des antagonismes pour ne pas dire des rancœurs acides et profondes entre madame Martine et madame Ségo, le passage de Franka se chargea de les régler une fois pour toutes. Son action aussi rapide qu’efficace devait en fait profiter à monsieur Dominique qui, en sa position de directeur du FMI (Fond pour les Monuments Incendiés) reprit à son compte, et pour pas cher, les ruines de l’hôtel et lui donna un nouveau lustre.
Sa tâche destructrice achevée, Franka, époussetant négligemment son blouson de cuir couvert de vieux plâtre à peine fini d’essuyer, vint se planter devant la réceptionniste du Chti qui dort, ex Chti quinquin.
- Tenez ! Vous mettrez votre nom dans la case vide… Les dames de la maison d’en face ont spontanément offert de vous céder à titre gratuit cet hôtel. Rebaptisez-le comme vous voulez, renumérotez les chambres une bonne fois pour toute et dites-moi combien je vous dois.
- C’est la maison qui régale. L’addition c’est pour moi !
- Merci… Bonne chance… Vous allez l’appeler comment cet hôtel ?
- Bienvenue chez les petits, mademoiselle !
Franka, jugeant de la taille de la réceptionniste, étouffa un éclat de rire, salua d’un mouvement de tête. Elle avait déjà tourné le coin de la rue lorsque le veilleur de nuit, tiré de sa torpeur diurne par une soudaine illumination, fit irruption dans l’entrée de l’hôtel.
- Je sais où je l’ai vue la jolie blonde !… Au cinéma !

Gilbert Pierron commençait à être fatigué de répondre à des journalistes, à des athlètes français ou italiens, voire même à de simples spectateurs. Il avait l’impression de parler pour ne rien dire puisqu’il n’avait aucune réponse à donner à toutes ces interrogations. Un « no comment » aurait été de rigueur mais, en dépit de sa présence sur les grands événements internationaux depuis 20 ans, la langue de Gilbert Pierron était demeurée réfractaire à l’anglais. Donc, il disait tout bêtement qu’il ne savait rien. Selon la manière dont il le disait, ses interlocuteurs avaient l’impression qu’il protégeait l’athlète ou que, au contraire, il rêvait de l’enfoncer. Lui-même ne savait plus trop quoi penser. Tout cet acharnement contre la jeune femme lui paraissait tellement excessif. Les sceptiques étaient si nombreux qu’il en venait à se demander s’il restait dans ce monde une petite part pour le rêve. Gilbert Pierron n’avait jamais fait de philosophie mais il apprenait sur le tas sur le tard.
Les deux types qui entrèrent sur le coup de midi sur le tartan synthétique de la piste d’échauffement Albert Damart ne portaient pas la tenue réglementaire de l’équipe de Belgique. A dire vrai, ils ne portaient d’ailleurs rien qui attestât une quelconque activité sportive régulière. Le premier était petit et rondouillard, le second sans doute sorti du même moule était rondouillard et petit. On ne pouvait pas davantage les différencier par leurs vêtements, tous deux portant un imperméable couleur mastic d’agrément, sans doute un uniforme de travail.
- Ils sont calibrés, songea Gilbert Pierron. Mais à part comme quilles dans un bowling, je ne leur vois aucun avenir dans le sport de haut niveau.
- Inspecteur Delavoie, se présenta le premier en brandissant une carte plastifiée aux couleurs de la monarchie d’outre-Quiévrain.
- Inspecteur Delavenue, enchaîna l’autre. Nous avons quelques questions à vous poser.
- Messieurs, si c’est pour me demander si je sais où est Cathy van der Cruyse, ma réponse est « je n’en ai pas la moindre idée » et c’est mon dernier mot !
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MessageSujet: Re: Du monde au Balkon   Mar 24 Fév 2009 - 0:37

Chapitre 14
J’ai des doutes


Le SAMU n’ayant pas encore fini d’évacuer madame Martine et ses triples fractures aux quatre membres, Franka dut patienter avant de pouvoir quitter en voiture le quartier du Stadium Nord. Il lui revint alors à l’esprit les appels mystérieux reçus sur son portable en son absence.
Elle bascula sur l’historique des appels et reconnut immédiatement le numéro du portable de son père adoptif. Sans hésiter, elle rappela. Où qu’il soit, le colonel était toujours prêt à l’écouter et à l’entendre. C’était le genre de chose qui rassurait un esprit aussi aventureux et solitaire que le sien.
Malheureusement pour elle, Franka se heurta à la barrière entêtée de la messagerie automatique.
- Ils doivent être dans l’avion… Et merde !
Après le bip sonore, elle laissa le plus posément possible un message qui précisait la situation.
- Ici Franka. Tu n’as pas pu me joindre car j’étais sortie sans prendre mon portable. A 12h13 GMT+1, la situation est la suivante. Cathy est en cours d’évacuation vers un lieu tranquille. Son état neurologique me cause beaucoup de soucis. L’effet d’un produit dopant appelé Balkon, j’épèle B A L K O N, tend à inverser les caractères principaux et fondamentaux de sa personnalité. Son record établi hier soir la rend vulnérable à tous les curieux et les prédateurs des médias. De là la décision que j’ai prise de l’éloigner sous la responsabilité de Louisa Barbosa que tu connais.. Moi je vais..
- Nous vous remercions pour votre appel…
Le temps disponible pour le message était écoulé.
- Et re-merde ! jura Franka.
Elle se demanda si elle aller rappeler pour compléter le message.
- Pas le temps ! Faut que j’agisse un peu… De toute façon, ils sont bloqués dans l’avion pour au moins huit ou dix heures… D’ici là, j’aurais fait bouger les choses.

Les inspecteurs Delavoie et Delavenue avaient sur l’affaire qui les amenait autant de lumières que Las Vegas en pleine panne d’électricité. Le Ministère les avait dépêchés en urgence absolue sur l’agglomération lilloise en vertu d’une procédure Kleptomane niveau 4. La frontière, pour eux qui œuvraient habituellement sur Mouscron, c’était leur terrain de chasse habituel. Ils avaient l’habitude de flairer de part et d’autre de la ligne, de renifler la différence d’air entre la patrie et le puissant voisin cocardier. La chasse aux clandestins roubaisiens était leur quotidien et ils s’acquittaient avec une sorte de délectation joyeuse de ces traques solitaires les longs soirs d’hiver quand le blizzard balayait la plaine nordiste. En revanche, en sports autre que collectifs, ils étaient d’une totale inculture et ils ne l’ignoraient pas, le Roubaisien prenant un malin plaisir à se déguiser en supporter de foot essentiellement.
Gilbert Pierron mesura très vite les limites de ses interlocuteurs. Mais même s’il était en terrain connu et conquis, cet avantage n’était guère conséquent.
- Vous savez où est passée la dénommée Cathy van der Cruyse ? lui demanda Delavoie.
- Je crois que je viens de vous dire que je n’en savais rien, fit le coach en utilisant les dernières gouttes de patience qui lui restait dans son réservoir à patience.
- C’est embêtant ça, dit l’inspecteur Delavoie.
- Très embêtant, enchaîna l’inspecteur Delavenue.
- Je ne peux pas vous en dire plus. Toute l’Europe se pose la même question. Croyez bien que si je savais quelque chose je coopérerai avec mon pays mais…
- Elle fait combien cette piste ?
- Environ 400 mètres… Pourquoi vous me demandez ça ? Ca a un rapport avec…
- C’est juste pour savoir… Donc, cette…
L’inspecteur Delavoie consulta d’un coup d’œil rapide sa fiche anthropométrique.
- Cette Cathy van der Cruyse a gagné un mille et cinq cents mètres… ce qui fait pratiquement 4 tours de cette piste… et en courant.
- A quelques mètres près, précisa l’inspecteur Delavenue. On arrondit dans notre calcul.
- Pas étonnant qu’elle ait été fatiguée et qu’on ait été obligé de la conduire à l’hôpital…
- Hôpital dont elle a disparu dans la nuit, reprécisa Delavenue. Vers 23 heures en arrondissant.
- Je sais ça, lâcha d’une voix lasse Gilbert Pierron.
- Ah Vous voyez que vous savez des choses et que vous ne nous dites pas tout !
- Mais tout le monde sait ça ! poursuivit le coach belge.
- Eh bien, pas nous ! Nous, ce matin, on ignorait encore qu’il y avait des femmes qui pouvaient courir aussi longtemps. Pas vrai, Delavenue ?
- Sûr… Ou alors des filles dopées comme aux Jeux Olympiques… Mais on pensait pas que ça pouvait exister si près de chez nous. Même en arrondissant les filles.
Ils rirent d’un rire de crétins zélés et machos.
- Ecoutez, messieurs, je vous ai déjà dit que je ne savais rien de plus que ce qui est écrit dans les journaux.
- Parce que vous croyez ce qui est écrit dans les journaux, vous ! s’exclama l’inspecteur Delavoie. Voyez-vous ça ! Mais monsieur, s’il suffisait de se renseigner dans les journaux pour faire une enquête ça se saurait.
- Et nous, on serait au chômage, conclut l’inspecteur Delavenue.
- Excusez-moi messieurs, mais là il faut que je me mette à table… Dans une heure, c’est le début des courses.
- Mais nous aussi, on veut que vous vous mettiez à table… D’ailleurs, on vous invite… Ca sera pour notre note de frais… Elle n’en sera qu’à peine plus arrondie.
- J’ai remarqué une saladerie dans le coin… On sera tranquille pour causer. Je suis sûr que vous avez encore beaucoup de choses à nous apprendre sur ces sports bizarres.
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MessageSujet: Re: Du monde au Balkon   Mar 24 Fév 2009 - 0:39

Franka n’aimait pas les hésitations. Elle avait rempli l’essentiel de sa mission puisqu’elle avait mis la main sur plusieurs gélules de Balkon. « Pas d’initiatives !... On cherche le Balkon… On ne fout pas la merde !... » avait bien précisé Célestin Pluchard. Mais dans ce conseil, qui avait les vertus et les apparences d’un ordre, deux choses déplaisaient à Franka. D’abord il émanait de Pluchard, un planqué qui avait fait toute sa carrière dans les jupes des ministres de la Défense, et pas de son père adoptif. Elle avait autant d’antipathie pour le premier que d’amour pour le second. Pour le colonel, elle aurait même accepté de porter des hauts talons s’il le lui avait demandé. D’ailleurs, il le lui avait demandé et elle avait fait sa tête de mule et elle avait repoussé ça aux calendes grecques. Elle le regrettait. Peut-être que juchée sur dix centimètres supplémentaires, elle y verrait plus clair sur la conduite à tenir désormais.
L’autre point qui énervait Franka, c’était cette prudence imbécile. On avait le Balkon.. Et après ?… Ce qu’il fallait c’était trouver les pourvoyeurs et d’eux remonter jusqu’aux fabricants, aux concepteurs en passant par les organisateurs du trafic. Quand elle voyait les ravages du produit sur Cathy, elle imaginait ce que cela pouvait produire sur chaque sportif dopé. Si on ne faisait rien, on pouvait se retrouver dans quelques années, dans quelques mois avec une bande de tarés sur tous les stades du monde. Des gentils devenus agressifs, des timides changées en exhibitionnistes, des discrets métamorphosés en brutes. A terme, c’était la mort du sport et des grandes manifestations qui, au-delà de leurs répugnants aspects mercantiles, pouvaient encore rassembler l’humanité. Oui, Franka avait parfois des côtés utopistes ; elle n’en faisait pas étalage, voilà tout !
Et cette andouille de Pluchard qui avait dit « Pas d’initiatives » ! Fallait-il donc qu’il ne voit pas plus loin que le bout de son nez de myope !
Franka cessa de triturer la plaquette de gélules rouges dans la poche de son blouson noir. Elle engagea la première, démarra sur les chapeaux de roue.
Léo Chopin méritait une petite visite. En attendant mieux.

Entre « c’est pas le moment ! » et « ça va faire baisser la moyenne », Louisa avait réussi à repousser le moment de s’arrêter. La perspective du franchissement du viaduc de la Bresle près d’Aumale devait la contraindre à réaliser cet arrêt si longtemps repoussé. Elle avait senti Cathy se raidir à ses côtés. Elle bougeait de plus en plus ses mains, les passant sur son cou, les essuyant sur son pantalon en des gestes qu’on ne pouvait même plus qualifier de nerveux tellement ils étaient désespérés.
- Mais qu’est-ce qu’il y a ? demanda Louisa sans ralentir pour autant sa folle cadence.
- On va pas vers un viaduc là ?
- C’est possible… Je ne sais pas…
- J’ai le vertige, Louisa… Je veux pas passer dessus…
- Quoi ?
- J’ai le vertige ! hurla Cathy en s’accrochant à l’épaule de la conductrice. Il faut sortir de l’autoroute !
- Mais ce n’est pas possible…
- Alors il faut faire demi-tour !
Là, Louisa leva le pied. On ne pouvait pas rouler en sécurité avec une folle à la place du mort sous peine d’avoir deux futurs morts dans une voiture folle.
- Cathy, on ne peut pas prendre l’autoroute à contre-sens ! hasarda-t-elle convaincue que cette évidence saurait ramener Cathy à la raison.
- Je veux descendre !!! beugla Cathy en tapant ses poings contre le tableau de bord en plastique recyclé.
Il n’y avait pas d’autres solutions pour Louisa que de s’arrêter, le temps de calmer l’hystérie de Cathy. Passant vigoureusement de 110 km/h à l’arrêt en quelques dizaines de mètres, Louisa gara la voiture sur la bande d’arrêt d’urgence. Et c’était une bande qui, en la circonstance, portait sacrément bien son nom !
- Voilà ce qu’on va faire, Cathy !…
Louisa essayait d’être la plus calme possible, histoire d’équilibrer les choses avec une Cathy qui se serait volontiers jetée par la fenêtre fermée pour s’enfuir.
- Tu as peur qu’on tombe du viaduc, c’est ça ?
Le tutoiement était revenu naturellement. Il fallait supprimer la distance entre elles pour reprendre le contrôle de l’esprit terrorisé de Cathy.
- Je sais pas… Oui… Non… Je sais pas… C’est savoir tout ce vide dessous… Ca me rend dingue.
Cathy eut un vague sourire avant de poursuivre.
- Et moi qui croyais que j’avais cessé d’être conne… Ca doit être en train de revenir…
- Ca ne se commande pas ces choses-là, je crois, concéda Louisa. Je vais donc rouler doucement… Comme ça, tu n’auras pas peur que je donne un coup de volant et que…
- Non, non ! Plus vite on l’aura passé… Mieux ce sera… Non, non, en fait, ce qui serait mieux c’est qu’on sorte avant…
- Il n’y a pas de sortie avant ce viaduc ! fit Louisa en appuyant fermement sur chaque syllabe. Comment on fait alors ?
- On n’a qu’à… commença Cathy.
- Voilà une gélule, Cathy… Avale !… Après, tu me donnes ta casquette…
Cathy était tellement effrayée qu’elle ne se réjouit même pas de recevoir ce qu’elle réclamait depuis plus d’une heure.
- Pourquoi la casquette ? questionna-t-elle ensuite.
Louisa ne répondit même pas. Elle s’empara de la casquette, la plaça sur le visage de Cathy l’arrière du couvre-chef enfoncé sous le menton et la visière reposant sur la haut du crâne..
- Tu vois quelque chose là ?
- Juste des ombres, répondit Cathy.
- C’est bon… Maintenant, je fixe.
Cathy sentit quelque chose s’enrouler autour de sa tête à la hauteur de ses yeux.
- C’est mon écharpe, expliqua Louisa. Comme ça, tu ne vois rien… Le viaduc est peut-être dans un ou dix kilomètres mais tu n’auras aucun moyen de savoir quand tu seras dessus.
- Mais je le sais qu’on va passer dessus, protesta Cathy.
Louisa redémarra la Logan.
- Alors, je ne peux rien pour toi !… Ca ne sert à rien de trembler à l’avance. Ce viaduc il faudra le passer de toute façon. Alors je te dirais quand on y arrivera. Et là tu pourras hurler comme un chanteur de hard-rock et je ne te dirai rien.
- Promis ?
- Promis !
Le viaduc de la Bresle fut avalé à 140 km/h alors que Cathy demandait encore s’il arrivait bientôt.
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MessageSujet: Re: Du monde au Balkon   Mar 24 Fév 2009 - 0:39

Le directeur de l’hôpital Hippo Condrillaque était en week-end. Peut-être goûtait-il sur un green de golf ou au bord de la Grande bleue un repos bien mérité après que son établissement eût été sous les sunlights des pigistes ? Peut-être s’était-il prémuni de la sorte contre un retour de Franka dont il avait eu l’occasion de mesurer la pugnacité et le faible sens du dialogue ? En tous cas, sa remplaçante, le docteur Anne Mourgues-Daguet – AMD pour les intimes, « microprocesseur » pour les gens de son service - le suppléa sans broncher face à la colère de l’agente belge.
- Mademoiselle, ici c’est un hôpital public français et nous n’avons pas pour vocation de servir de dispensaire à toute l’équipe d’athlétisme belge. L’Europe est certes une belle idée mais tant que chacun reste chez lui pour se soigner. Nous sommes déjà mal équipés pour soigner nos patients à nous et beaucoup se plaignent – à juste titre – de certains dysfonctionnements… Croyez-moi, il faut avoir entendu une mère de famille se plaindre qu’on lui avait greffé un troisième poumon au lieu de lui re-lifter les seins pour savoir ce qu’est la misère humaine !… Nous envisageons dans l’avenir la création d’un carré VIP qui permettra peut-être à nos clients huppés de rester assez longtemps pour qu’on puisse les retrouver après les avoir laissés chez nous. Pour l’instant, ce n’est pas possible. C’est comme ça, il faut l’accepter.
- Madame Mourgues-Daguet, vous confondez tout… Je veux juste savoir quand le dénommé Léo Chopin est parti. Je ne demande que cela…
- Mademoiselle, il y a vingt minutes, j’avais dans ce même bureau deux de vos compatriotes, les inspecteurs Duboulevard et Delimpasse qui me faisaient reproche de ne pas pouvoir me donner des informations sur mademoiselle…
AMD consulta son agenda.
- Cathy van der Cruyse, athlète belge elle aussi, reprit-elle. Je n’ai pas de goût particulier pour ce que d’aucuns appellent la loi des séries. A deux, je perds déjà patience.
- Et pourquoi cherchaient-ils Cathy van der Cruyse ? Quel crime est-elle supposée avoir commis ?
- Peut-être le même que ce…
Nouveau coup d’œil à l’agenda.
- Léo Chopin… Allez savoir… Qui s’assemble se ressemble… Dans tous les cas, ce sont deux êtres majeurs et parfaitement vaccinés, qui ne souffraient d’aucune pathologie lourde nécessitant une hospitalisation durable. Ils sont partis ! Tant mieux, ça libère deux lits pour ce week-end !… Le seul problème en cette affaire voyez-vous, c’est le paiement des services rendus par notre établissement ; ces départs précipités se sont faits sans passage préalable à nos guichets. C’est fort dommageable pour nous. Nous nous permettrons donc d’envoyer la petite note à votre gouvernement.
- Profitez-en, rétorqua ironiquement Franka… On en a un mais on ne sait pas combien cela va durer.

Cathy avait fini par s’endormir. C’était une bonne nouvelle pour Louisa qui, sans plus risquer les psychodrames vertigineux, allait pouvoir franchir les différents viaducs de la Haute-Normandie.

Il y avait à l’entrée de l’hôpital un petit kiosque de journaux et de magazines. Partout à la une, la photo de Cathy. Les bras levés. Couchée sur la piste. Evacuée sur le brancard motorisé.
Prise d’une sorte de nostalgie, Franka s’arrêta pour acheter un exemplaire d’un journal belge à grand tirage qu’elle utilisait parfois pour démarrer le feu dans sa cheminée. On s’intéressait bien sûr en page 2 à la performance de Cathy, l’étalonnant, la soupesant, la suspectant, la portant au pinacle pour mieux l’en faire choir dix lignes plus loin. Continuant à feuilleter le quotidien en regagnant le parking, Franka s’arrêta sur un article plus court, posé négligemment en bas à droite - là où cela se voyait le moins - et simplement titré « Un autre drame frappe l’équipe belge ». Le journaliste y relatait la blessure d’Albertine-Ulla Van Retrouvé survenue en pleine course alors qu’elle avait la victoire assurée.
- Tiens, tiens ! fit Franka… Voilà une demoiselle qui devrait fort opportunément remplacer Léo Chopin sur le banc des suspects. Le principal en cette affaire n’est pas d’avaler la pelote mais bien de trouver un fil qui me permettra de la dévider. Monsieur Pierron me dira sans doute où je peux rencontrer cette pauvre oiselle blessée.

Deux flics étaient venus faire en début d’après-midi les constatations dans l’appartement du quai Waterloo. Mis en garde par l’intervention du chauffeur de taxi le matin même, Léo Chopin refusa avec énergie de leur signer le moindre d’autographe. Il suspectait fort désormais le commissariat Arsène Lupin d’être un nid de trafiquants d’autographes. Ce Grenier avait une famille trop particulière pour être honnête. Peut-être faisait-il aussi dans l’escroquerie aux allocations familiales ?
- Ils sont passés par là, affirma le première policier en montrant la petite fenêtre ménagée dans la toiture.
- Et ils sont sortis par là, compléta le second en montrant la porte.
- Voilà qui est clair et limpide… Au passage, ils ont dérobé vos médailles qui se trouvaient… Où se trouvaient-elles d’ailleurs ?
- Sur le buffet Louis-Philippe, répondit Léo Chopin… Là, tout en long… Depuis ma première médaille en cadet jusqu’à la médaille d’argent aux championnats du Commonwealth belge.
- Hum, hum, intervint le second policier… J’ai des doutes tout d’un coup.
- Des doutes ?
Léo Chopin n’était pas persuadé d’avoir commis le « crime » parfait mais il avait tellement vu de séries policières durant sa jeunesse et son adolescence qu’il était certain d’avoir écarté tout risque d’erreur.
- Oui… Votre buffet, vous êtes sûr que c’est du Louis-Philippe ?… Moi je dirais plutôt du Louis XV…
- Oui, à la base vous avez raison… C’est bien du Louis XV, fit Léo Chopin soudain rassuré que les doutes portassent sur le mobilier et pas sur le mobile. Mais comme ce buffet a souffert lors d’un déménagement j’ai été obligé de le faire restaurer… Du coup, il paraît qu’après une restauration, c’est forcément du Louis-Philippe et que ça vaut moins cher chez les antiquaires.
- C’est possible, concéda le premier flic, mais je ne peux vous l’assurer, nos traitements de base ne nous permettent pas de nous payer des meubles comme ça.
- Pardon monsieur, intervint à nouveau le second policier, est-ce que vous dormez avec vos chaussettes ?
- Euh, je ne vois pas ce que cela a à voir avec mon cambriolage.
- Moi non plus, poursuivit le flic, mais comme je vois qu’il y a une chaussette toute seule sous la table, je me demandais si vous dormiez avec vos chaussettes… Vu que là vous avez un plâtre à une jambe.
- Je ne vous suis pas très bien…
- C’est normal, monsieur… C’est à cause de votre plâtre.
- Ne vous inquiétez pas, monsieur Chopin, mon collègue est un peu perfectionniste… Il cherche toujours la petite bête… Allez, La Garenno, renfile ton imper et va m’attendre dans la voiture.
L’inspecteur La Garenno obéit en ronchonnant. Ce n’était pas sa faute après tout s’il aimait le travail bien fait et s’il était sensible aux petits détails. Rien que là il avait relevé deux ou trois trucs bizarres. D’abord, la serrure était en parfait état ce qui montrait que le – ou les – cambrioleur(s) avait pu sortir de l’appartement grâce à une clé...
Mais alors pourquoi être passé par le Velux à l’aller ? Pour la beauté du geste ? Pour le frisson des cimes ?
Ensuite – c’était le plus troublant et ce qui l’avait frappé en premier – s’il y avait bien du verre sur le parquet en chêne massif, le Velux était en parfait état. Léo Chopin disait avoir fait réparer le bri de verre par Dépanne24-24 à cause du froid et de la pluie qui pénétrait dans son domicile.
Mais alors pourquoi n’avait-il pas fait disparaître le verre qui, outre son in-esthétisme, était un danger pour ceux qui aimaient marcher pieds nus ?
La Garenno maugréa encore un peu pour la forme, sortit sur le palier, referma la porte et appela l’ascenseur. Celui-ci, sans doute une forte tête, décida de rester bloqué au second.
C’était vraiment pas son jour !
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MessageSujet: Re: Du monde au Balkon   Dim 1 Mar 2009 - 18:42

Chapitre 15
Tout va trop vite


C’était pas Fort-Knox ou les abords de l’Elysée un jour de garden-party mais les alentours du Stadium Nord étaient quadrillés par des forces de sécurité impressionnantes au milieu desquelles s’intercalaient les différents cars régies des chaînes de télévision qui couvraient la rencontre Pythagore. C’était un joyeux enchevêtrement de câbles et de boucliers en plexiglas, de casques et de paraboles. Pour se frayer un chemin entre les pièges des uns et les regards lourds et soupçonneux des autres, il fallait être une anguille brevetée mer des Sargasses.
Le défi amusait Franka. Depuis son dernier stage commando avec les chasseurs alpins belges, elle n’avait pas eu l’occasion de se frotter à cette excitation de la mission de pénétration en milieu hostile. Quand toute ombre est une menace. Quand même votre propre souffle est un ennemi mortel.
- Allez, on y va ! se dit-elle en grimpant sur le toit d’un car relais. On verra si vous pouvez m’intercepter bande de casqués moutonneux !
Du toit, elle sauta par-dessus une haie de résineux. Le même mouvement avait suffi à lui faire franchir la grille métallique du stade d’échauffement. Un roulé-boulé sur l’herbe forcément humide sous ce climat et elle se redressait la mine satisfaite.
- Et voilà le travail ! Applaudissez l’artiste !
Ca avait été vraiment trop simple. Elle regrettait presque que son intrusion se soit passée trop vite. Il ne restait plus désormais qu’à trouver Gilbert Pierron. Et avant qu’on remarque qu’elle ne portait pas en bandoulière l’accréditation obligatoire.

Les questions des inspecteurs Delavenue et Delavoie avaient été assommantes de bout en bout. Ils avaient du monde de l’athlétisme une vision si archaïque que Gilbert Pierron en était venu à se demander s’ils n’avaient pas personnellement connu le baron Pierre de Coubertin. A leurs yeux, courir c’était bon pour la santé et se tenir en forme. Après, l’idée que pour aller vite il fallait soulever de la fonte dans des gymnases, travailler la positron du pied, l’impulsion, le relâché, cela leur passait largement au-dessus de la tête. Ils avaient l’âme de sportsmen pas de sportifs !
En plus, Gilbert Pierron ne goûtait guère les salades en général et les composées en particulier. Il rêvait en sortant du restaurant quasi-végétarien d’une bonne entrecôte bien saignante avec quelques pommes sautées. Les rêves des deux sangsues de la police belge étaient tout autre. Ils voulaient de Gilbert Pierron la clé de l’enquête, le truc qui allait leur permettre de boucler leur petite visite de l’autre côté de la frontière et de rentrer au pays auréolés de gloire.
Ils se fourraient le doigt dans l’œil jusqu’à la jointure entre le bras et l’avant-bras. Gilbert Pierron ne savait rien et même s’il avait su quelque chose il préférait l’oublier que de le mettre entre de si pitoyables mains.
Lorsqu’il reconnut la jeune femme assise dans la petite tribune du stade d’échauffement, le cœur de Gilbert Pierron poussa un soupir de soulagement. Biologiquement, la chose était impossible mais quelque part dans son corps, c’est bien ce qu’il ressentit. Puisque les deux pandores voulaient de la Cathy van der Cruyse, il allait leur servir sur un plateau celle qui s’était présentée comme son coach. C’était là une occasion unique et magnifique de se débarrasser de ces deux pots de colle incultes et amateurs de salade.
Les choses ne devaient pas tourner comme il l’imaginait.

A 29 ans, l’inspecteur La Garenno était encore un bleu à côté de son partenaire attitré l’inspecteur Deurtiari qui avait allègrement dépassé la quarantaine. C’est ce qui donnait à ce dernier cette morgue et cette suffisance que le jeune flic supportait de plus en plus mal. Après avoir dû descendre les quatre étages du quai Waterloo, il avait été contraint à une longue attente. Son chef et collègue, bien qu’assuré de la véracité des dires de Léo Chopin, avait continué à questionner celui-ci. De l’affaire, il n’était plus question ; on avait parlé courses, records, ambitions et blessures. Cela avait duré toute la fin de matinée et une bonne partie de la pause du midi. Il imaginait sans peine Laurent Deurtiairi réussissant à se faire inviter pour casser la graine. On avait livré des pizzas dans l’immeuble, La Garenno était persuadé qu’elles étaient destinées au quatrième gauche. Léo Chopin était blessé donc sans doute déprimé, ce qui porte toujours un actif, sportif de surcroit, à noyer sa frustration dans la bouffe plutôt que dans la boisson. Autres faits particulièrement significatifs à son sens et allant dans le sens de l’achat de pizzas, Léo Chopin n’aurait pas dû être présent puisqu’il devait se trouver en France avec l’équipe nationale, il n’avait pas de personnel gérant son domicile et il était incapable de se déplacer pour faire ses courses dans le quartier. Son garde-manger était donc très vraisemblablement vide. De là la commande de pizzas. Elémentaire !
La Garenno réfléchissait toujours ainsi. C’était maladif. Tous les petits détails s’additionnaient dans sa mémoire, se combinaient en d’étonnantes constellations que d’aucuns appelaient raisonnements. Et de cette myriade de faits, il arrivait à faire jaillir des vérités brûlantes comme des soleils.
Sa vérité du jour, il le savait, ne serait ni écoutée, ni entendue par son chef. La Garenno était convaincu que Léo Chopin avait simulé ce cambriolage. Pour quelles raisons et comment ? Il l’ignorait. Ce qui était sûr c’est que rien ne collait dans son histoire.
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MessageSujet: Re: Du monde au Balkon   Dim 1 Mar 2009 - 18:42

La brunette aux traits durs, quand elle aperçut Gilbert Pierron, quitta sa place dans la tribune et marcha d’un pas résolu vers le coach belge. Celui-ci songea qu’elle courait ainsi à sa perte. Il eut deux secondes pour la plaindre.
- Qu’est-ce que vous voulez, vous ? demanda l’inspecteur Delavoie.
- Je dois parler à monsieur Pierron de toute urgence.
- Vous attendrez alors, rétorqua l’inspecteur Delavenue. Monsieur Pierron est sous la protection de la police belge.
- Il ne le restera pas longtemps alors, riposta Franka avec un air de défi qui ne plut ni à Delavoie, ni à Delavenue.
Elle commença à fouiller dans la poche intérieure de son blouson. Les imperméables mastics s’agitèrent à la recherche d’armes de dissuasion rapprochées.
- Ne vous inquiétez pas ! Je ne sors pas une arme mais un petit rectangle de plastique, dit Franka. Tenez le voici !
Elle brandit la carte officielle sous le nez des deux flics qui reculèrent comme s’ils avaient été foudroyés par Zeus en personne.
- Qu’est-ce qu’il y a ? Vous êtes jaloux ? lança Franka à Gilbert Pierron. Vous voulez la voir vous aussi ma carte ?
Gilbert Pierron faillit en avaler le sifflet qu’il portait autour de son cou. La carte plastifiée était aux couleurs de la Belgique. D’un côté, elle affichait le blason national. De l’autre une photographie de la demoiselle. Une grande bande hologramme traversait la carte en diagonale et annonçait le nom du service auquel appartenait Franka. En bas à droite, en tout petit, la devise de la Maison : « Avoir la frite pour la patrie ! ».
- Vous êtes des services secrets ?
- Exactement ! Alors, je ne sais pas ce que ces messieurs vous ont demandé… mais ce que vous ne leur avez pas dit, vous allez me le dire !
D’un geste, elle congédia les deux flics. Ils déguerpirent sans demander leur reste. Le sens de l’autorité leur indiquait le sens de la sortie.
- Je sais que vous avez des choses à faire… Je sais aussi que vous vous demandez ce que tout cela signifie… même si je me dis que vous commencez peut-être en avoir une petite idée. Alors, on va jouer franc jeu. Je vais vous accompagner le temps qu’il faudra, nous discuterons quand nous le pourrons et nous nous dirons tout ce que nous savons.
- Où est Cathy van der Cruyse ?
- Mauvaise pioche, monsieur ! C’est bien la seule chose que je ne suis pas prête à vous confier.

Son épouse à moitié endormie contre lui, le colonel de Roncevaux refaisait dans sa tête la chronologie des dernières heures, se demandant à quel moment il avait merdé. S’il était vraiment arrivé quelque chose à Cathy, il ne se le pardonnerait pas… et Claire encore moins. S’il était arrivé quelque chose à Franka, ce serait encore pire pour lui. Qu’était-il à la base sinon un simple flic que sa réussite avait conduit à un poste qu’il n’avait jamais sérieusement songé à exercer. Il connaissait le prix du danger, les risques du métier. Il peinait à comprendre que ces risques puissent être subis par les personnes qu’il aimait le plus.
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MessageSujet: Re: Du monde au Balkon   Dim 1 Mar 2009 - 18:43

- Nous avons été envoyées ici, Cathy et moi, pour mettre fin à un trafic de produits dopants. Le Balkon, cela vous dit quelque chose ?
Gilbert Pierron écarta les bras tout en haussant les épaules. Cela ne voulait rien dire de précis. Franka se chargea de remettre les choses au point.
- Ou vous savez quelque chose ou vous ne savez rien. Il n’y a pas d’entre-deux possible.
- Je ne sais rien mais le nom ne m’est pas non plus totalement inconnu. Il y a des phrases qu’on entend ici ou là, dans les meetings ou sur les pistes d’échauffement. Ca ne dit rien de précis mais à partir de ça on peut supposer des choses.
- Vous saviez donc qu’un nouveau produit dopant aussi efficace qu’indétectable était dans le circuit.
- Je m’en doutais, concéda le coach.
- Et que vos athlètes en croquaient ?
- Mes athlètes ? Sûrement pas !… Ils sont clean !
Le pire, c’est qu’il avait l’air sincère. Le retour sur terre allait être terrible pour lui.
- Monsieur Pierron, Cathy a pulvérisé son record personnel hier soir. Vous devinez comment ?
- Elle s’est dopée. Forcément… Quelqu’un qu’on ne connaît pas, qui débarque et qui gagne, surtout comme ça, c’est un signe évident.
- Songez qu’elle n’avait pris que deux gélules dans la journée !
- Seulement deux ?! Ce truc est hallucinant !
- Et quelque part aussi hallucinatoire, rétorqua Franka, mais nous reviendrons plus tard sur ce point. Je vous demande donc de me dire lesquels de vos athlètes ont ainsi connu des progressions foudroyantes lors des derniers mois.
- Vous insinuez que dans mon équipe, certains auraient…
- Ne vous bercez pas d’illusions, monsieur. Nous savons, et pour cause, qui a fourni Cathy en Balkon.
- Ce n’est pas un de mes athlètes ! affirma avec énergie Gilbert Pierron.
- C’est peut-être celui que vous préférez… Qui n’aura plus besoin de se shooter ainsi pendant plusieurs mois ? Qui ne peut plus courir suite à une grave blessure intervenue il y a deux jours ?
Gilbert Pierron blêmit. La réponse était évidente et cela lui faisait mal. D’autant plus mal que l’affirmation à peine déguisée de Franka recoupait différents signaux que son esprit avait captés mais que lui-même avait refusé de voir.
- Léo ?!
- N’a-t-il pas progressé au point de pouvoir concurrencer des sprinters nord-américains?
- C’était pendant la saison indoor, cela ne veut pas dire grand chose car tout le monde n’en est pas au même point de préparation.
C’était une défense dérisoire à laquelle il peinait à croire lui-même. Il se souvenait en avoir discuté avec Amour Van Debohem l’entraîneur de Léo. Celui-ci avait justifié les progrès par un travail sur la foulée et sur la dynamique de pied. C’était possible après tout car, visuellement, ces progrès on pouvait les observer quand on avait l’œil. Mais la brunette avait une autre explication, une explication qu’il avait repoussée.
- Est-ce que Léo a changé ces derniers temps ? demanda Franka.
- Un peu, répondit Gilbert Pierron… Ou disons plutôt qu’il a pas mal changé, oui. Il est devenu plus arrogant, un brin manipulateur. Cela ne lui correspond pas vraiment… Mais le succès ça vous change un homme…
- Ce n’est pas le succès, c’est le Balkon. Cathy était une écervelée à la limite de l’exhibitionnisme. Vous vous souvenez de son arrivée le premier soir n’est-ce pas ? Ce matin, j’avais en face de moi un être réfléchi et pudique. Tout le contraire de ce qu’elle était il y a deux jours... Deux gélules seulement, rappelez-vous cela. Deux gélules !
- Tout cela va trop vite pour moi, mademoiselle. Beaucoup trop vite ! Je suis bien obligé de vous croire mais c’est vraiment…
- Irrationnel ?… Je sais… Mais les faits sont là et ils sont têtus. Léo Chopin s’est enfui de l’hôpital la nuit dernière. On ne se tire pas d’une chambre d’hosto avec un énorme plâtre sans de bonnes raisons. Il voulait clairement se mettre à l’abri. Et quelque part il y a réussi ! Moi je n’ai pas le temps de lui courir après. Il me faut quelqu’un qui présente le même profil dans votre équipe. Des progrès spectaculaires et une évolution de la personnalité.
- Albertine-Ulla Van Retrouvé, lâcha Gilbert Pierron en faisant une moue terrible. Elle « volait » hier avant de se blesser…
- Nous avons donc abouti à la même conclusion. Ce que c’est quand même que l’esprit de déduction, ironisa Franka. Et où puis-je la rencontrer cette demoiselle ?
- Je vous conduis à elle. Elle est restée pour encourager sa meilleure amie dans l’équipe qui court le 400 mètres dans trois heures. Et sa meilleur copine, c’est Cécile… Ma fille.
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MessageSujet: Re: Du monde au Balkon   Dim 1 Mar 2009 - 18:43

Le flic avait tout gobé. Aussi bien l’histoire du cambriolage que les trois parts de pizza qu’il lui avait proposées. Tout roulait !
La sonnerie du téléphone tira Léo Chopin de son autosatisfaction.
- Alors, monsieur Chopin ? On a des soucis ? On va voir la police ?
Il reconnut la voix. La grosse voix. La même qu’à l’hosto !
- J’ai été cambriolé, expliqua-t-il.
Voilà ! Ca y était ! Son plan génial allait donner sa pleine mesure. Tout allait passer sur les épaules déjà passablement chargées de Cathy.
- Cambriolé ? Et que vous a-t-on volé, monsieur Chopin ? Vos précieuses gélules n’est-ce pas ?
- Hélas oui…
- Vous avez un suspect ou je me trompe ?
- Cette salope de Cathy van der Cruyse !
- Bien sûr. C’est chez vous qu’elle s’est procurée le Balkon. En vous cambriolant.
- Elle a aussi volé toutes mes récompenses… Jalousie de femme.
- La complète ! Je vois ça d’ici. Vous la larguez et elle se venge.
- Elle n’était pas ma petite amie avant que je parte à Lille.
- Tiens donc ! s’étonna la grosse voix avec une forte ironie. Elle n’était pas votre petite amie… Elle l’est devenue depuis alors si j’en crois le site internet d’un journal d’Anvers.
Léo Chopin se vota un double satisfecit. Il galopait l’autre ! Il allait où il avait prévu de le faire aller.
- Je me demande à quel moment vous allez arrêter de nous prendre pour des cons ! Votre petite amie du moment c’est Céline Pierron. Cela fait des semaines que vous faites bien attention à ne pas vous faire prendre par son paternel.
- Comment vous savez ça ?
Le sort se retournait. La grosse voix ne croyait pas sa version. Léo était surveillé par ses fournisseurs depuis des semaines et ceux-ci devaient savoir aussi que personne n’avait cambriolé l’appartement.
- Elle fait preuve de jolis qualités la demoiselle et de beaucoup d’imagination pour vous satisfaire si j’en crois un certain petit film qui est à ma disposition. Un clic et ce film et les cris orgasmiques de mademoiselle Pierron se retrouvent dispersés sur le net..
- Vous avez mis une caméra chez moi ? s’étrangla Léo Chopin.
- Pourquoi une seule ? Il en faut une bonne dizaine pour capter tous les détails de votre vie qui est véritablement passionnante et pleine de surprises.
L’ironie cessa soudain et la grosse voix se fit plus directe et menaçante.
- Nous tenons à être certain que nos clients ne se transforment pas en revendeurs. C’est à nous de contrôler tout le trafic ! Vous avez essayé de nous doubler en fournissant Cathy van der Cruyse. Cette fille a disparu et sa disparition autant que sa gloire brutale sont dangereuses pour nous. Donc voilà le marché ! Vous la retrouvez et vous nous en débarrassez… Ou sinon… Un petit clic sur ma souris et beaucoup d’ennuis ensuite.

Détacher Albertine-Ulla de Céline Pierron ne fut pas chose aisée. Il fallut que le père prit sa fille à l’écart sous prétexte de lui donner des consignes de course pour que Franka demeurât seule avec la sprinteuse belge.
- Belle course, hier ! fit-elle. Quel dommage cette blessure !
- Bah, c’est pas grave ! Je recommencerai un jour… Là ça allait trop vite, mon corps n’a pas supporté… Mais je vais revenir plus forte et ça passera.
- Je vous le souhaite… Ceci vous aidera peut-être ? ajouta Franka en tirant une gélule rouge de sa poche.
- D’où sortez-vous cela ? demanda Albertine-Ulla soudain inquiète.
- De ma poche, répliqua Franka.
- Vous êtes qui ?
Elle tremblait maintenant.
- Services secrets du royaume !… Vous allez me suivre sans discuter… Parce que, voyez-vous, même en n’étant pas une sprinteuse émérite, je suis certaine que vous ne pourrez pas m’échapper. Et si vous essayiez, rajouta-t-elle en écartant son blouson pour dévoiler la présence de son P.38 Lightning dans la ceinture, votre corps ne le supporterait pas.
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MessageSujet: Re: Du monde au Balkon   Mar 3 Mar 2009 - 18:33

Chapitre 16
Caen

Cathy s’était réveillée peu après la sortie vers Cabourg. Elle n’avait rien dit se contentant de regarder défiler le paysage.
- Ca va ? demanda Louisa un peu inquiète de ce mutisme.
- Tu peux pas ralentir un peu ? On n’est pas pressées…
- Tu vas pas me dire que tu as peur ? T’as toujours roulé comme une folle !
- Tu vas encore te faire attraper par un radar, voilà ce que je dis…

Ils le voyaient !
C’était affolant de se dire que depuis des semaines, ils avaient observé chacun de ses faits et gestes
Un temps, Léo Chopin se dit qu’il allait se mettre en chasse, trouver les caméras, leur tordre le cou et retrouver un semblant d’intimité. C’était puéril ! Autant valait-il aller se jeter directement dans le premier grand fleuve venu ! Au premier signe de rébellion, ils débarqueraient et lui règleraient son compte.
On lui avait ordonné de se racheter, d’effacer son erreur. Que pouvait-il faire d’autre ? La question n’était même pas de savoir s’il pourrait éliminer Cathy. Pour le moment, il ne voyait pas comment il pourrait la retrouver.

Franka avait entraîné Albertine-Ulla hors de l’enceinte sportive. Elle n’avait qu’un seul point de chute possible, sa voiture.
- Où vous m’amenez ? demanda la sprinteuse.
Franka n’en avait pas la moindre idée. Elle était en pilotage automatique et prenait les problèmes les uns après les autres. Pour interroger Albertine-Ulla, le cadre de l’automobile suffirait. Pour la suite, on aviserait selon les réponses de la sprinteuse.
- Il faut partir d’ici ! s’écria Albertine-Ulla en tapant nerveusement sur le tableau de bord.
- Pourquoi ? demanda Franka.
- Ils me suivent tout le temps !
- Qui c’est ce « ils » ?
- Vous savez bien… Ceux qui me fournissent…
Franka n’en apprit pas davantage. La vitre avant de la voiture vola en éclat et Albertine-Ulla s’effondra une balle logée entre les deux yeux.

- Tu vois ! Qu’est-ce que je te disais ?
Il sembla à Louisa qu’il y avait dans cette exclamation de Cathy quelque chose de la Cathy horripilante d’avant. En attendant d’analyser plus avant la chose, il lui fallait se plier aux injonctions du motard qui lui faisait signe de se ranger sur la bande d’arrêt d’urgence après la barrière de péage.

Franka bascula sur la gauche, ouvrit la portière et se laissa glisser sur le goudron en dégainant son pistolet. Le coup de feu avait été tiré sans qu’elle ait pu voir le tireur. Cela pouvait venir d’un immeuble ou bien de derrière une autre voiture.
Elle rampa jusqu’à la voiture la plus proche, se redressa, coula un œil. Tout était calme. Il n’y avait pas eu de détonation audible ou si on avait entendu le coup de feu dans le quartier on l’avait pris pour un autre bruit.
- Ca devient n’importe quoi cette histoire ! marmonna-t-elle tout en continuant à regarder dans toutes les directions son flingue toujours pointé devant elle.
Au bout d’une minute, elle dut accepter l’évidence. Il n’y avait personne. Le tireur s’était tiré.

- Vous avez été contrôlée à 130 km/h dans la zone de ralentissement avant le péage où la vitesse est limitée à 90 km/h. Permis de conduire et papiers du véhicule s’il vous plait !
Louisa aurait bien voulu être furieuse contre la Terre entière. Elle n’en voulait en fait qu’à une seule personne. Elle-même !
Franka avait demandé de la discrétion. Là, pour le coup, c’était assez mal engagé.
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MessageSujet: Re: Du monde au Balkon   Mar 3 Mar 2009 - 18:33

Le voisinage avec de la « viande froide » n’était pas du genre à impressionner Franka. Elle en avait vu d’autres durant les deux années passées à la police de Bruxelles. Parfois même elle avait été à l’origine directe de la production de cette matière inerte et sanguinolente qui dégueulassait pour l’heure le siège avant de sa voiture.
- C’était vraiment pas ton week-end, lança-t-elle au cadavre à ses côtés.
Prenant compte de l’aspect outrancier de la remarque, elle n’en rajouta pas. Ne pas avoir de nerfs, ça n’aidait pas à l’apprentissage de la sensibilité et au respect d’autrui.
Pour l’heure, il fallait se débarrasser proprement du corps. La Police, il valait mieux éviter ; ils poseraient forcément des questions et ne comprendraient pas ses réponses. La morgue, elle ne savait pas s’il y en avait une et où elle était. Rentrer en Belgique, c’était le plus évident mais c’était quand même chaud à imaginer vue la distance à parcourir jusqu’à Bruxelles. Ne restait donc que l’hôpital !
- Ils vont me maudire, pensa Franka tout en recouvrant le corps d’Albertine-Ulla d’une couverture.
Puis, sans ménagement, elle fit basculer le siège passager en position couchée.

Evidemment, les deux motards avaient remarqué la passagère et son visage impénétrable. Elle semblait comme tétanisée par les événements. Quand la conductrice essayait de s’en sortir en jouant de son bagout et de son charme féminin, la passagère, bien plus jolie, s’enfermait dans un mutisme complet, regardant devant elle sans prêter attention à ce qui se passait sur sa gauche.
- Peut-on aussi voir les papiers de la demoiselle ? demanda le chef de patrouille quand il fut bien persuadé que cette immobilité cachait quelque chose.
Cette demande provoqua enfin une réaction de la passagère. Elle se tourna vers la conductrice.
- Je ne sais pas où ils sont. Tu le sais toi ?
- Cathy, regarde déjà dans ton sac !
- Où il est ?
- Tu l’avais en partant de l’hôtel.
- Eh bien je ne l’ai plus.
Louisa se pencha sur le côté, farfouilla sous le siège de sa voisine et finit par trouver le sac de Cathy.
- Et ça c’est quoi ?!
Louisa était tellement énervée par la situation qu’elle le brandit sous le nez de Cathy avec un air triomphal. En retour, elle eut droit à un regard glacial qui lui ouvrit enfin les yeux. Depuis le début, Cathy savait fort bien où était son sac et elle avait dû elle-même le pousser sous le siège pour le soustraire à la vue des motards. Elle avait essayé de jouer la maladroite qui avait oublié ses papiers à l’hôtel . Et Louisa lui avait grillé le coup.
Cathy fut donc contrainte de s’exécuter. Elle tendit ses documents personnels au chef de patrouille qui avait fait le tour de la Dacia pour venir les récupérer directement auprès d’elle.
- Vous êtes Belge ?
- C’est interdit ? rétorqua froidement Cathy.
- Pas que je sache… Je ne sais pas pourquoi votre nom me dit quelque chose.
Il héla son coéquipier qui, resté en retrait, « couvrait » l’intervention.
- Cathy van der Cruyse, ça te dit quelque chose ?
- Ben ouais… C’est la fille qui a couru très vite hier soir un 1500… Elle est à la une de tous les journaux ce matin !
- Oui, oui, je vois qui c’est… Belle course, mademoiselle…
- Merci, répondit Cathy sans la moindre chaleur.
- Vous savez que vous êtes en France et qu’en France la loi considère le dopage comme un délit.
- Et alors ?
- J’ai la conviction qu’un juge voudra vous entendre sur votre performance d’hier soir et sur votre disparition. Je vais donc vous demander de nous suivre jusqu’au poste de police de Caen.

Faire sortir un cadavre de l’hôpital ça peut à la limite se comprendre, la science médicale n’étant pas infaillible. Le sens inverse n’a pour sa part aucune logique, les macchabés n’ayant pas vocation à recevoir des soins autres qu’esthétiques. Ces considérations primordiales étant faites, Franka gara sa voiture dans un coin éloigné du parking.
Anne Mourgues-Daguet, en la voyant surgir dans son bureau, manqua s’étouffer avec le petite cake aux fruits qui accompagnait son expresso.
- Encore vous !
- Certains de vos pensionnaires se plaignent que votre hôpital n’est pas assez accueillant, vous devriez vous réjouir de voir quelqu’un venir régulièrement vous visiter… Notez bien qu’il y a de fortes chances que ce soit la dernière fois. Avec ce que je vous amène…
- Je m’attends au pire… Franchement, je me demande bien pourquoi nous vous aidons dans toute cette histoire.
- Par civisme européen, peut-être. Ou alors parce que vous craignez que certaines informations sur la mauvaise organisation de vos services sortent de ma bouche pour courir jusque dans la presse.
- Admettons !
- Vous m’avez dit ce matin que vous n’aviez pas pour vocation de soigner tout l’athlétisme belge. Là je vous demande quand même de donner asile à un de ses membres.
- Vous voulez une chambre ?
- Plutôt un casier dans votre chambre froide.
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