Forums Liens Utiles


 
AccueilAccueil  FAQFAQ  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Partagez | 
 

 Edouard l’enfant (en cours)

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 54
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Edouard l’enfant (en cours)   Dim 15 Fév 2009 - 1:29

Je n’oublierai jamais les cris des gens du château de Puckeridge. Les cavaliers étaient entrés par surprise et avaient commencé à sabrer soldats du duc ou servantes sans faire de merci. Sans doute n’étaient-ils venus que pour cela ? Ils avaient, tels des bêtes féroces, le goût du sang dans la bouche, l’œil frémissant au spectacle de ces manants désarticulés, de ces pucelles forcées. La guerre était abominable mais cela, ce n’était pas la guerre ! Juste le quotidien ordinaire d’hommes sans foi, ni loi.
De la chambre de lord Puckeridge, dans laquelle je m’étais réfugiée après que Paul Hawkins m’eût abandonnée, je pouvais voir les corps tomber, les têtes voler, le sang jaillir. L’horreur frappait avec d’autant plus de violence les habitants du château qu’elle était inattendue. Tous ces gens ignoraient la présence des forces envoyées par la reine aux environs du château. Certains même ne devaient pas savoir que le duc, leur Maître, avait disparu durant la nuit. Ils étaient innocents et ils mourraient quand même. Où était la justice dans tout cela ?
J’eus un haut-le-cœur terrible, un besoin primaire d’étaler mes boyaux sur le sol, de laver mon âme par les souffrances du corps. J’étais grandement responsable de tout ce qui arrivait. Peut-être aurais-je vomi si je n’avais entendu à cet instant des pas résonner dans le viret qui menait à l’étage !
Quelqu’un venait !

Je fus fort surprise de voir déboucher dans la chambre une jeune femme à la mine de petite souris. Elle avait des manières de grande dame et une assurance dans le regard qui forçait l’admiration au vu des circonstances.
- Par Dieu, madame ! Il faut fuir ! dit-elle sans me laisser le temps de m’étonner de sa présence.
- Bien le sais-je, répondis-je. Qui es-tu ?
L’inconsciente prit le temps d’exécuter une courte révérence avant de répondre. Cette jeune femme, qui devait avoir un ou deux ans de moins que moi, avait bien du cran. Elle paraissait confiante en une belle et bonne étoile qui lui permettrait, en même temps que moi, de se tirer de ce piège.
- Je suis Ketty Springbury. Maître Hawkins m’a engagée chez la comtesse de Plymouth pour vous servir, milady.
- Ce pauvre Paul aurait mieux fait de te laisser à Londres… Vois dans quel péril il t’a conduite !
C’était malhonnête de ma part de faire reporter toute la responsabilité sur les épaules de Paul, mon ancien amant. Avec plus d’honnêteté de ma part, il ne serait pas parti rejoindre les soldats de la reine. Et, j’en étais persuadée, les cavaliers de la reine auraient attaqué de la même façon. Comme tous ces gens, Paul Hawkins était la victime des intérêts des puissants du royaume. Peut-être même avait-il été le premier à avoir été mis à mort ?
Des coups sourds ébranlèrent les murs. Je quittai ces pensées qui ne pouvaient que me conforter dans la décision que j’avais prise dès l’entrée des soldats dans la cour du château.
- J’ai barricadé l’entrée de l’escalier, fit Ketty.
Elle avait en disant cela un air ingénu et content d’elle qui me plut fort. Quel dommage que je ne l’eusse pas connue plus tôt !
- Il faut fuir, madame ! reprit-elle.
- Fuir ? Que voilà une idée gentille ! Et comment comptes-tu t’échapper de ce piège, petite futée ?
- Vous connaissez sans doute un passage secret ? Il se disait parmi les servantes que le château en regorge.
- Tu vois que toutes les servantes se font massacrer. S’il y avait eu des passages pour s’échapper.
- N’ergotez point, madame ! Ces endroits-là ne sont connus que des maîtres. Or, vous êtes ici la seule maîtresse qui demeurât. Vous connaissez sans doute un passage !
- Certes, j’en connais… Mais je n’ai point l’intention d’en user !
J’avais été suffisamment catégorique dans mon refus pour que Ketty me considérât avec perplexité. Elle avait dû prendre mon détachement pour une tranquillité d’âme fondée sur la certitude d’une survie à ce drame. C’était une erreur terrible de sa part ! Au fond de moi, je n’avais plus goût à la vie. Paul, que j’aimais si tendrement, m’avait rejetée. Il avait dressé entre nous tant de conditions, tant de principes, que je savais que plus rien ne nous permettrait de nous retrouver. A supposer qu’il fût encore de ce monde si dur ! Pendant le dernier mois, je n’avais vécu, au milieu des tourments et des pièges à déjouer, que par l’espoir de le retrouver et de m’enfuir avec lui. Et là, il m’avait repoussée.
- Madame, quelle folie ! Vous êtes jeune, belle, et si j’en crois la manière dont maître Hawkins m’a parlée de vous, fort savante. Croyez-vous qu’un homme n’aura pas appétit à vous ? Croyez-vous que votre vie soit jouée ? Tout serait-il donc terminé avant que d’avoir commencé ?
- Cet homme…
- Cet homme reviendra, croyez-moi… S’il vit, il vous cherchera. Et s’il est mort, il vous attendra… De grâce, j’entends qu’on amène des fagots contre la tour. Ils vont nous enfumer pour nous contraindre à sortir ! Ou nous rôtirons ici comme en enfer !
Il se dégageait de cette jeune servante une telle énergie que je me mis à trembler. Soudain, j’avais peur. Peur qu’elle ait raison. Peur que le sacrifice de ma vie ne fut qu’une morne illusion. Dieu pourrait-il accepter de m’accueillir en son Paradis si je m’étais volontairement laissée mourir ?
- Milady, je vous en supplie, fit Ketty qui se jeta à mes genoux pour me décider.
J’éprouvai un certain plaisir à entendre la demoiselle grimper dans les aigus. L’air assez tranquille qu’elle affichait en entrant dans la pièce n’était qu’une façade qui commençait à se lézarder. Elle était terrifiée.
- Soit, Ketty ! Nous nous évaderons ensemble de cet enfer ! Mais, à partir de ce jour, tu me seras dévouée complètement.
- Je vous le jure, madame !
Il y eut dans la cour du château un cri de femme effroyable. Je vis un corps se mettre à flamber comme une torche. Un cavalier avait dû s’amuser à violer une servante, puis son forfait perpétré l’avait aspergé d’huile avant de battre le briquet. La malheureuse tenta de courir jusqu’aux douves. Elle n’y parvint pas, se mit à tournoyer sur elle-même et s’effondra au milieu des cris de joie de la soldatesque.
Toute cette horreur, je le savais n’avait de sens que parce qu’on la pensait sans témoin. Pour cela aussi, il me fallait vivre. Pour dire, raconter, ce que j’avais vu, entendu en cette terrible journée.
La reine ne l’emporterait pas au paradis. Je lui déclarais en cet instant une guerre à mort.
Et Paul aussi, s’il avait prêté la main d’une manière ou d’une autre, à ce terrible massacre aurait à connaître les effets de ma vengeance !.
- Ketty, nous partons à l’aventure. As-tu quelque argent avec toi ?
- Tout ce qu’il me reste des gages qui me furent remis à mon départ du palais de la comtesse.
L’âcre odeur du brûlé commençait à monter par l’escalier. Ils avaient d’abord mis le feu à la porte. Bientôt, les murs – en dépit de leur lourde humidité – seraient à leur tour attaqué par les flammes. Il fallait se hâter désormais.
- Tu es donc plus avisée que je ne suis car je ne possède à cette heure plus rien que cette robe et mon corps. Allons, suis-moi !
Je fis pivoter une pierre à l’angle du linteau de la cheminée. Une porte secrète s’ouvrit dans le mur. Derrière elle, un escalier en colimaçon, raide comme une échelle, permettait de descendre sous le donjon. Ensuite, un long couloir permettait de déboucher dans l’étable d’une ferme des environs. C’est par cette issue que lord Puckeridge s’était enfui la nuit précédente. Il était grand temps de l’imiter.

(à suivre)


Dernière édition par MBS le Dim 4 Mar 2012 - 0:13, édité 2 fois
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 54
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Edouard l’enfant (en cours)   Lun 16 Fév 2009 - 0:01

PARTIE 1
LE SANG DES SEYMOUR (1547-1549)


J’ai retrouvé le château de Mundford avec dans les yeux des larmes amères. Le voyage avait été plus long que je ne l’avais imaginé. Au cours des quatre journées de ce véritable périple, j’avais ressassé les événements du dernier mois, cherché à établir les responsabilités de ce qui était à mes yeux un terrible gâchis.
Entre Paul Hawkins, honnête homme et médecin du roi, et moi, jeune lady ambitieuse et écervelée, rien n’aurait dû exister. Nous n’aurions même jamais dû nous croiser. Il vivait à la Cour et moi je finissais d’entrer dans l’âge adulte dans ce château perdu si loin de Londres. Une aventure pleine de fureur et de sang, de secrets et de fiel, nous avait fait nous connaître, nous reconnaître, nous aimer. Malmenés par la grande horloge de l’Histoire, nous nous étions retrouvés, puis perdus, et retrouvés encore. Paul avait cessé de me comprendre au moment où j’étais assez sûre de moi pour lui confier une foi et un amour éternels. Nous nous étions croisés. Nous nous étions manqués.
La nuit, je ne trouvais pas davantage de repos. J’entendais au plus profond de moi résonner les cris des martyrs du château de Puckeridge. Je revoyais la femme transformée en torche humaine vaciller et s’effondrer au milieu des rires. Je respirais encore l’odeur âcre des chairs carbonisées. Les yeux grands ouverts et embrumés de pleurs, je fixais le ciel boisé de l’étable où nous avions trouvé refuge, Ketty et moi. Qu’avais-je fait ? Quelle avait été cette folie qui m’avait prise, m’avait fait oublier certaines de mes valeurs pour me jeter dans l’aventure ? Ces meurtres ignobles, jusqu’à quel point n’étaient-ils pas le résultat de mes inconséquences ? Je n’avais trouvé au cours de ces insomnies aucune réponse. S’il vivait encore, Paul se posait-il les mêmes questions ?
J’enviais au milieu de mes agitations le sommeil paisible de Ketty, ma servante. Ketty. Le cadeau que Paul m’avait fait sans le savoir vraiment. Une ambitieuse véritable douée d’une imagination et de fulgurances qui me laissaient sans voix. Elle qui n’avait jamais connu que les palais de Londres s’était trouvée fort à son aise pour mendier du pain ou une bolée de vin chaud. Nos robes et nos mines avenantes impressionnaient fort les villageois et les marchands des chemins, mais un vieux fond de revanche leur faisait souvent mépriser notre désarroi et notre déconfiture. Nous avions sans doute mérité les peines qui nous abattaient, les douleurs qui nous broyaient. La roue tournait et c’était chacun son tour ! C’est là que Ketty entrait en action, pleurant, gémissant, suppliant avec une conviction telle et des yeux si larmoyants que nul n’osait ensuite nous opposer un refus. Sans elle, je n’aurais été qu’une épave au moment de pénétrer dans le domaine de mon enfance. Grâce à elle j’avais eu chaleur la nuit et pitance pour nourrir mon estomac.

J’avais pour mes parents les sentiments les plus mêlés. Mon père était doublement un artiste ce qui m’impressionnait fort. Il avait dans une première vie voué son existence à la constitution d’une fortune colossale ; son art d’alors était celui du commerce. Il pouvait vendre, troquer, prêter finances en sachant toujours en tirer de confortables revenus. Il disait avec un petit air arrogant et supérieur qu’il n’avait jamais fait de pertes, ce qui était à mon sens trop parfait pour être exact. L’âge venant, il avait cessé de courir les routes et les ports de l’Angleterre et de l’Europe pour s’abandonner à une vie nouvelle fondée sur la beauté des arts. Ce qui était précieux et riche, ce qui faisait palpiter son cœur d’esthète, il le voulait pour transformer le château acquis quelques années après ma naissance à Mundford. Lord Mundford était donc un épicurien sensible, ancien tigre du commerce reconverti en mouton rêveur. Mon portrait ne serait pas complet si j’omettais ce qui n’est pas un détail dans ma vie. Mon père, quels qu’aient été les soins et les attentions qu’il m’avait prodiguées, n’était point mon père. Cet homme paisible avait durant toute son existence eu plus de goût pour les éphèbes que pour les demoiselles. Sur ses grisonnantes années, il avait – du moins, me semblait-il – cessé d’avoir de si coupables commerces mais le fait demeurait avéré : les émois de mon père, les élans de son cœur allaient vers les Apollon et pas vers Vénus.
Ma mère souffrait depuis des années de ce crime originel, de ce pêché de chair qui en avait fait le ventre pour la perpétuation de la lignée du futur lord Mundford. Mise enceinte par Edouard Seymour, elle avait dû cacher l’indignité de son acte en fuyant Londres et en acceptant la proposition de mariage de ce commerçant aux mœurs italiennes bien plus âgé qu’elle. Certes, elle avait eu une merveilleuse compensation en aidant son époux à dilapider sa fortune. Elle avait auprès de lui appris à goûter l’art nouveau venu d’Italie ou de Flandres. Elle avait pu donner à sa fille – j’étais à la fois son ravissement de tous les instants et son pire cauchemar – les meilleurs maîtres. Pourtant, lorsqu’elle effectuait le bilan d’une vie désormais largement consumée, elle ne voyait que l’enterrement dans un château perdu du Norfolk, une vie de plaisirs limitée à quelques mâles de passage, une enfant qui lui avait pris force et beauté. Ce dernier point était cependant loin d’être une réalité. A 38 ans, ma mère en paraissait pratiquement dix de moins si bien que si nous avions fréquenté les palais londoniens on eût pu nous prendre pour d’aimables sœurs. Tout en se plaignant des altérations que l’âge faisait peser sur ses charmes, ma mère ne cessait de les repousser en se donnant régulièrement à notre régisseur, homme contre lequel j’avais depuis longtemps de fortes préventions.
Avant mon départ, cette situation amoureuse coupable était devenue une source fréquente d’affrontements avec ma mère. Pour la dissuader de poursuivre dans cette voie qui, me semblait-il, était lourde de malheurs futurs, j’avais imaginé de lui faire croire que tous ses amants avaient ensuite été les miens. Graduellement, au cours des deux dernières années, nos relations n’avaient cessé de se distendre. Un seul point nous rapprochait encore : la défense des intérêts de notre domaine. Les dépenses faites par mon père avaient lourdement grevé sa richesse. On ne parlait plus désormais d’opulence à Mundford mais bien de dettes. Et j’étais devenue, à travers de belles perspectives de mariage, le principal moyen d’assurer un retour de fortune.
Tout cela, plus de nombreuses autres choses, m’avait donc lancé sur les chemins d’une aventure dont je revenais épuisée, abattue et pessimiste. Je ne m’attendais pas en conséquence à un accueil plus chaleureux que celui qu’on accorde à un étranger. Je ne m’étais mariée ni avec lord Puckeridge, ni avec lord Bigod. Le premier avait disparu sans laisser de traces, le second avait été tué de la main même ce l’homme que j’aimais. Je ne ramenais rien que des doutes et une assurance : lord Norfolk ne quitterait sans doute jamais la Tour de Londres vivant.

(à suivre)


Dernière édition par MBS le Dim 22 Mar 2009 - 1:10, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 54
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Edouard l’enfant (en cours)   Mer 18 Fév 2009 - 23:58

On faillit nous jeter hors du domaine tant nous étions crottées et peu engageantes dans nos robes qui avaient connu la boue, l’étable et la pluie. Sans l’intervention de notre régisseur, ce John Glare que j’aimais si peu, les deux gardes du château nous auraient repoussées jusque dans le ruisseau. Ils en auraient ri un temps et puis nous auraient abandonnées sans le moindre regard de compassion. Ainsi étaient ces faibles que le port d’un uniforme ou d’une livrée élevait au-dessus de leurs semblables ; ils se revanchaient sur eux de leurs faiblesses anciennes.
- Milady, persifla John Glare, je n’ose reconnaître en ce bloc de glaise et de tissu la charmante demoiselle qui nous quitta il y a quelques semaines. Les routes sont-elles donc aussi tourbeuses que vous y ayez chu avec tant de constance ?
- Ce ne sont point tant les routes qui sont boueuses, maître Glare que les hommes qui vous y poussent, répondis-je en essayant de rassembler le maximum de dignité pour tenir tête à l’insolent.
Un tel homme à l’esprit supérieur et aux manières sournoises ne pouvait que prendre plaisir et joie à une telle humiliation. Plus encore que nos gardes, il avait le sentiment de n’être point parvenu à rompre les liens avec sa basse extraction. Tout ce qui lui permettait de se montrer l’égal de ses maîtres était immédiatement exploité à son profit exclusif. Je n’entendais pas lui donner l’illusion d’une faiblesse ou d’une infériorité qu’il aurait aussitôt converti en certitudes pour l’avenir.
Mon père, prévenu de mon retour par les cris joyeux du domestique, daigna venir m’accueillir à l’entrée du château. Ma mère, sans qu’il me fût donné de raisons, brillait par son absence. A l’heure de notre survenue, elle pouvait fort bien être aux mains de sa camériste ou en train de se donner une illusion de jeunesse avec un voyageur de passage. Cela disait clairement l’ordre de ses priorités en ce bas monde.
- Ma fille, s’exclama mon père, comment vous voilà mise ? Sont-ce là les derniers effets de la mode à Londres ?
- Hélas ! Point n’est-ce mon père le résultat d’une mode ! Ma servante Ketty et moi-même avons dû échapper à mille embûches qui auraient pu nous rober la vie. Les chemins ne sont pas sûrs et la Cour ne l’ait pas davantage, bien au rebours… Savez-vous la mort du roi ?
- Nous l’avons apprise avant-hier. Cheval galopant va toujours plus vite que femme en sabots, ma fille.
C’était une petite gausserie dite avec un brillement de l’œil qui venait émousser le piquant de la saillie. Cet homme-là avait pour moi une telle tendresse, bien que je ne fusse point de son sang, que j’eus voulu le serrer contre moi et lui dire des mots que je ne lui avais plus dits depuis mes dix ans. L’innocence avait des vertus que l’âge adulte n’avait que trop tendance à étouffer sous un conformisme que je trouvais soudain bien creux. On devait pouvoir dire qu’on aimait un père sans craindre de déchoir ou de s’humilier d’une telle confession.
L’état déplorable de ma vêture, de ma face et de mes mains me retint cependant d’aller plus loin. Je fis à lord Mundford une profonde révérence sans le perdre du regard. Je le vis alors sourire, passer comme négligemment un doigt devant ses yeux avant que sa voix, chargée de trop d’émotion, ne le trahisse par d’aigres sanglots.
- Je suis bien aise de vous revoir en ces murs, ma fille… Et j’attends, lorsque vous aurez pris repos et retrouvé digne figure, d’entendre le récit des semaines que vous passâtes à Londres.
- Ce récit, monsieur mon père, parce que votre cœur est bon et grand, vous serez le seul à l’ouïr. Il vous ébaudira grandement et fera que votre amour de l’humanité en sera peut-être profondément altéré... Permettez maintenant que le me retire pour faire toilette.
Je fis une seconde révérence que Ketty imita sans y mettre cependant la même profondeur et, entrant dans la demeure familiale, je gagnais cet espace retiré dans lequel je savais pouvoir trouver de quoi rendre à mon corps sa pureté habituelle.
- Monsieur votre père est un habile homme, me dit Ketty tandis qu’elle m’aidait à retirer ma robe.
- Pourquoi dis-tu cela, Ketty ?
- Il a obtenu que le récit de vos aventures ne soit connu que de lui seul. S’il n’était point venu vous accueillir, il n’eut point obtenu un tel privilège.
La baignoire de marbre n’était pas entièrement remplie mais l’appel de l’onde apaisante était si fort que je m’y laissai couler avant de répondre.
- Ketty, tu ne connais point assez ce château et ceux qui le peuplent pour juger encore des choses et des êtres. Sache que je ne dirai rien à mon père qui ne soit de nature à l’inquiéter ; j’ai trop d’amour pour l’homme qu’il est pour risquer de le briser par l’émotion ou des craintes a posteriori. Sache aussi que j’en dirai encore moins à ma mère. Cette infatigable clabaudeuse irait se vanter des rencontres et des vertus de sa fille avant que de mieux m’assassiner de sa langue vipérine.
- Milady, dois-je comprendre qu’en ce château vous êtes à la fois l’objet le plus cher et le plus haï ?
- Tu ne manques pas de finesse, Ketty. Tu confirmes chaque jour cette belle impression que tu me fis dans les instants que tu sais… En souvenir des jours terribles que nous venons de clore en survenant chez moi, dévêts-toi je te prie et rejoins-moi dans ce bain fumant. Tu l’as grandement mérité.

(à suivre)
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 54
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Edouard l’enfant (en cours)   Mar 24 Mar 2009 - 0:48

En pénétrant dans la grande salle des repas, mon regard se porta sur la cheminée. J’y retrouvai sculptée dans la pierre mon image froide et sensuelle en Diane chasseresse. Cela n’avait été à la base qu’un simple jeu, un défi lancé à l’artiste mais celui-ci avait tellement transcendé dans son œuvre ce que j’étais que ce double m’était devenu comme un profond miroir. J’y reprenais chaque jour force et détermination à n’être pas une simple demoiselle bien née. Depuis dix longues semaines, dans la cavalcade de doutes et de peurs, cette autre moi-même si rassurante m’avait manquée.
Je m’inclinai vers mes parents qui m’attendaient déjà assis à table. Au sourire chaleureux de mon père semblait répondre les lèvres pincées de ma mère. Sa rayonnante beauté n’avait subi nulle altération en mon absence ; pourtant sa mine renfrognée lui donnait un air de boudeuse magnifique qui ne pouvait qu’annoncer des orages.
- Mère, vous êtes resplendissante !
- Ma fille, vous êtes une bavarde…
L’échange bref et nerveux confirmait mes craintes. Quelque chose dans mon retour déplaisait à celle qui m’avait mise au monde. Ne connaissant rien de ses dernières folies, j’imaginais qu’elle voyait en moi une rivale pouvant lui dérober son dernier amant en date.
Coupant court sans dire un mot, je fis une nouvelle révérence et vins m’installer à ma place à la droite de mon père.
- Contez-moi donc je vous prie, ma fille, vos aventures ? Vous m’avez promis de m’en faire le récit.
- Mon père, il en sera fait selon votre volonté. Permettez cependant que je morde auparavant dans cet adorable petit pain si joliment doré. Cela fait des jours que je n’ai connu qu’un pain gris ou noir, dur comme la pierre, dont on peine à imaginer comment nos paysans peuvent bien triompher avec leurs mâchoires édentées.
- Les temps sont-ils si durs ? demanda lord Mundford.
- Grandement mon père ! L’hiver a été froidureux, neigeux et venteux autour de Londres. Les récoltes de l’été passé ont été largement entamées. Il ne reste déjà plus dans les greniers que des blés de mauvaise qualité à panifier et fort peu de viandes encore dans les saloirs.
- Ces gens n’avaient qu’à faire maigre plus souvent, intervint ma mère. A vouloir suivre les idées hérétiques d’un roi qui a rompu avec notre saint père le pape, on ne peut que s’attirer les foudres du Seigneur.
Encore une fois, je ne répondis rien, préférant mordre dans une tranche épaisse de pain blanc. La gourmandise me sauvait de l’esclandre.
Le craquement de la croute se perdit dans la délicate finesse de la mie et je laissai fondre le tout dans ma bouche. Le goût un peu âcre de la cuisson finit par me râper doucement la langue. Dieu que ce raffinement m’était indispensable pour vivre !
- A Londres, dis-je enfin, j’ai été introduite auprès du roi dont j’ai dès lors fréquenté avec assiduité les appartements. Il était, hélas, fort mal allant et son esprit battait parfois fort la campagne… Mais lorsqu’il retrouvait toute sa lucidité, il était homme fort doux et curieux. Il me confondit même parfois avec feue la reine Jane Seymour tant certains caractères du sang de cette puissante dame semblent avoir passé dans le mien.
En disant ces mots, je plantai mon regard dans celui de ma mère. Manière fort peu élégante, j’en conviens, de lui rappeler sa faute originelle. Depuis longtemps, même si je l’évoquais peu, je n’ignorais rien des secrets de ma naissance.
- Vos cheveux ont gagné en blondeur durant votre séjour, fit-elle remarquer. C’est sans doute cela qui aura trompé le vieux roi.
Réponse habile et délicieusement perfide. Lady Mundford me rappelait que, quelle que soit mon ascendance, ce n’était qu’un simple détail peu signifiant qui avait dû subjuguer le souverain. Elle s’employait, peut-être pour ne point heurter mon père, à essayer d’effacer l’indélébile erreur de ma naissance. Je n’étais pas ce que je prétendais être.
- J’ai pu faire entendre les doléances que nous avions à l’encontre de lord Norfolk et le vieux roi a mis un point d’honneur à rédiger de sa propre main, et en ma présence, l’ordre qui devait mener ce scélérat sous la hache du bourreau.
- Sera-t-il donc exécuté ?
- Hélas, ma mère !… La mort du roi a eu pour effet de surseoir l’ordre d’exécution… Mais l’ordre existe et cela suffit à assurer que lord Norfolk ne sera point libéré.
Ma mère ne partageait pas ma relative satisfaction à savoir Norfolk serré à jamais à la Tour de Londres. Parce qu’elle avait dû lutter contre ses volontés et ses appétits, elle avait rêvé pour lui le châtiment ultime. Ne pouvoir accéder au spectacle de cet être mauvais marchant au supplice était une déception inqualifiable. J’imaginais sans peine les vociférations de mamère mêlées à celles du populaire, ses invectives crues, son hurlement de libération lorsque la hache décollerait la tête du reste du corps. Et puis, peut-être, la douce satisfaction d’aller plonger ses mains dans le sang encore tiède de la victime. C’était tout cela qu’elle attendait depuis des années. Elle risquait fort d’en être privé.
- Qu’avez-vous pensé de Londres ? demanda Lord Mundford en attaquant de bon appétit une caille rôtie.
- Si j’en crois vos récits, monsieur mon père, notre capitale est bien loin de ressembler aux villes de l’Italie. Elle est certes fort populeuse mais sans guère d’agréments. Le peuple y est fort méprisant pour tout ce qui sent une noble origine. Les choses sont telles que je n’ai guère osé quitter le palais du roi m’y sentant bien plus en sûreté.
C’était un moyen de battre en retraite. Je n’avais, à vrai dire, guère profité de la ville étant enfermée en permanence au palais de Whitehall. Tout questionnement plus précis de mes parents m’aurait rapidement mis en difficulté.
- Est-ce pour cela que vous êtes revenue sale comme une souillon et vêtue comme une vilaine ? demanda ma mère.
Je conclus de cette question que, si ma mère n’avait elle-même assisté à mon retour, quelqu’un – John Glare ? – lui en avait fait une description précise. Cela promettait encore des remarques outrées et des propos venimeux.
Je m’étais bien promise de ne pas conter à lord Mundford toutes les péripéties de ces dernières semaines. Pour ne pas inquiéter rétrospectivement mon père comme pour ne pas exciter la jalousie de ma mère ; après tout n’avais-je pas trouvé auprès d’un homme des sentiments qu’elle-même peinait à recevoir ?
Je résolus de ne pas quitter la pente traîtreuse du mensonge dans laquelle les semaines passées m’avaient déjà fort entraînée.
- Après l’assassinat de lord Bigod qui, vous ne l’ignorez pas, avait fait demander ma main auprès de vous et après que la porte du roi se fut fermée pour son dernier soupir, je n’avais plus à Londres de soutien…
- Vous eussiez pu vous rendre aux bureaux de Gil Matthews, intervint mon père. Ce vieil ami vous aurait accueilli comme une fille.
- Sans doute mon père mais mon trouble était tel que j’ai d’abord songé à revenir ici. Avec ma servante,, nous nous sommes embarquées dans un coche de louage mais en chemin nous fûmes attaqués et…
Lord Mundford palissait à chaque mot. Ses cheveux semblaient blanchir et ses rides se creuser. Le mensonge n’avait pas meilleur effet que la vérité.
- Mon père, je vous prie, remettez-vous, dis-je. Ce ne sont là que petites souffrances en comparaison de celles que subissent bien des pauvres gens…
- Ma fille, l’idée de vous savoir menacée, à la merci de brigands, me cause une vif tourment. Pourquoi n’étais-je point là pour vous protéger ? Pourquoi vous ai-je autorisée à partir ainsi ? Une femme ne devrait pas avoir à courir ainsi les chemins et je vous fais reproche à toutes deux de ne pas m’avoir mis au courant de la réalité de vos manigances.
- Monsieur mon père, je vous en demande humblement pardon et je vous assure que je suis fort décidée désormais à demeurer à Mundford durant de longues années. J’ai appris de ce voyage que le bonheur n’existait qu’entre ses murs, entre vos tableaux de peinture italienne et votre riche bibliothèque. C’est ici que je veux faire retraite pour méditer sur la vie.
- Cela veut-il dire que vous refusez de prendre époux, ma fille ? fit ma mère. Auriez-vous oublié que ?…
- Je ne refuse rien, mère car je sais que vous avez sur ma vie des droits sacrés auxquels je ne puis me soustraire. Il m’est apparu cependant pendant que j’étais à la Cour que mon agrément va à des hommes dont les qualités ne se rencontrent guère parmi le gibier de nos grands seigneurs qui est celui que vous visez pour moi. Bien peu ont de goût pour l’art de notre siècle. Leur façon d’être et de se comporter souffre d’une rusticité qui leur ferait prendre cette nappe pour un torche-cul.
- Cela compte-t-il ? s’offusqua ma mère.
- Pour moi, oui !
- Vous êtes une rêveuse, ma fille. Ce que vous désirez n’existe pas en notre royaume. Vous devrez vous contenter des seigneurs qui vous feront demande car ils vous donneront un nom et des biens..
- Ma mère, pourquoi refuserais-je de rêver puisque cet homme-là existe.
- En ce royaume ? demanda-t-elle en me fixant comme si j’avais affirmé une incongruité.
- Assurément. En ce royaume.
- A la Cour ?
- Il doit y être encore… Du moins, je l’espère…
- Fort bien… Qu’attend-il pour vous demander en mariage ? Serait-ce vous qui êtes de trop vile extraction ?
- Je l’ai dissuadé de faire sa demande, mère. Vous n’auriez point agréé cette homme-là.
- Diable ! lança mon père que l’échange vif et piquant entre sa fille et son épouse amusait beaucoup. Diable ! Diable ! Vous seriez-vous entichée d’un valet ?
- Monsieur mon père, je n’oserais faire une écorne à votre renommée en m’abaissant à de si basses amours.
- Serait-ce alors ce médecin ?…
Le sinueux sourire sur les lèvres de ma mère me laissa entendre qu’elle savait bien des choses que j’ignorais encore.

(à suivre)
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 54
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Edouard l’enfant (en cours)   Dim 4 Mar 2012 - 1:06

Le chevaucheur venu de Londres n’avait guère plus de 20 ans. Il avait surgi d’un tourbillon de neige et demandé l’entrée en se disant porteur d’un message provenant du Lord Protecteur.
- Le Lord Protecteur ?… Qu’est-ce que cela ? s’était exclamé mon père lorsque John Glare lui avait annoncé l’arrivée du jeune cavalier roux.
- Je l’ignore, milord… Mais la livrée du chevaucheur porte les armes du roi.
- Donnez-lui donc de quoi le réconforter des fatigues de son voyage puis faites le conduire jusqu’à la salle d’apparat. Un envoyé de notre jeune souverain ne se reçoit pas dans l’intimité étroite d’un petit cabinet… Et faites prévenir ma fille. Elle nous éclairera peut-être sur ce mystérieux Lord Protecteur.
Ainsi fut-il fait. Au déplaisir nerveux que me procurait toujours l’apparition dans mes appartements du régisseur succéda le doux ravissement d’avoir enfin des nouvelles de Londres. Si le cavalier avait pris sa monture dans les écuries royales, si ses ordres lui venaient de ceux qui détenaient la gestion des affaires du royaume depuis l’accession d’Edouard au trône, il devait savoir assez de la vie de la cour pour répondre à mes questions les plus pressantes.

Il s’appelait William. Sa noblesse n’avait guère plus de deux générations mais il possédait déjà la morgue de ceux dont le sang familial a rougi depuis des siècles l’herbe grise des champs de bataille de nos princes. Il me jeta le bel œil comme si j’étais une proie promise tout en s’inclinant dans un respect qui sonnait faux. Allons ! Il ne faudrait point badiner avec cet oisillon se prenant pour un aigle mais lui parler d’une hauteur telle qu’il réapprenne les vertus de la distance et le bon usage des titres.
- Milord, commença-t-il lorsque mon père l’autorisa à délivrer le contenu de son message, les membres du Conseil de régence qui gouvernent pour le compte de notre seigneur Edouard le sixième m’envoient pour vous ordonner de quitter votre retraite et de paraître le 20 de ce mois au sacre de Sa Majesté.
Mon père qui était tout sauf hautain et imbu de sa noblesse, laquelle était dans les faits plus récente encore que celle du messager, n’en sursauta pas moins en entendant qu’on lui « ordonnait » de se rendre à Londres.
- Est-ce là un ordre de notre nouveau souverain ? questionna-t-il en se penchant légèrement vers l’avant comme pour inviter le chevaucheur à ne point faire de détours dans sa réponse.
- Il s’agit d’une requête fort pressante du comte de Hertford, messire Edouard Seymour, qui a été élevé par le Conseil de régence au titre de Lord Protecteur de notre jeune roi.
Contrairement à mon père pour qui les luttes mesquines des affamés de puissance n’avaient aucun sens, je n’eus aucune peine à entendre ce qu’il se disait devant nous. Celui qui était mon véritable géniteur s’était, comme on le sait déjà, fort signalé par ses appétits de pouvoir au cours des derniers jours de vie de feu Henri le huitième. Oncle du nouveau roi, il n’avait guère eu à conduire de tortueux stratagèmes pour se faire remettre ces nouveaux pouvoirs ; depuis des mois, le prince héritier vivait déjà près de lui dans son domaine d’Hertford. C’est là qu’il avait tenu serré ce gage précieux en attendant que son royal beau-frère rende le dernier soupir à Dieu.
- Si telle est la volonté du roi, répondit lord Mumford, je ne puis que m’incliner et préparer ce long et périlleux voyage vers la capitale. Vous ferez mes félicitations au Lord Protecteur et lui direz que ma fidélité lui est acquise. Vous ajouterez que notre fille, Ann, m’accompagnera pour éclairer de sa beauté la cérémonie.
Plus que l’éclat de cette beauté que vantait mon père, éclat qui disait hélas bien trop ce qu’elle devait au sang des Seymour, je relevais dans ses propos ce « notre » qui, une fois rapporté au Lord Protecteur, ne manquerait pas de faire son effet. J’ignorais à vrai dire si les deux hommes avaient déjà eu le « bon plaisir » de se rencontrer et de s’entretenir des mérites de l’enfant que j’avais pu être. Cela importait à vrai dire fort peu. Dans ce simple petit mot de mon père, dans ce « notre » terriblement ambigu, il y avait comme un rappel de créance. Mon père m’amènerait à Londres mais pour mieux m’y laisser sans doute. Entre les dettes de Mumford et les allées du pouvoir, celui qui m’avait élevée et éduquée pensait depuis longtemps que seules les secondes étaient dignes de moi.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 54
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Edouard l’enfant (en cours)   Lun 5 Mar 2012 - 0:35

Je rattrapai William of Springberry avant qu’il ne regagne l’écurie pour poursuivre sa mission. Il me fit un accueil beaucoup plus roide que lorsque je l’avais accueilli avec mon père. Les œillades engageantes n’étaient plus désormais de mise. Comme je le découvris rapidement, un détail avait appelé son attention lors de la délivrance de son message et avait singulièrement refroidi son empressement à mon égard.
- Est-ce bien votre visage qui est reproduit dans le marbre de la cheminée ?
- Je crois bien que c’est le cas, ripostai-je sans hausser la voix. Cela vous gêne-t-il en quoi que ce soit ?
- Madame, je me fais gloire de ne point avoir une quelconque vénération idolâtre pour les corps de pierre. La représentation des créatures de Dieu est un odieux blasphème.
- Vous tenez donc pour les idées chrétiennes nouvelles qui nous viennent du continent ? dis-je en essayant de faire preuve d’une froide neutralité sur la question. A moins que vous ne partagiez les croyances absurdes des mahométans pour qui l’homme ne doit être figuré d’aucune manière que ce soit.
Mettre ainsi en parallèle la foi des païens des terres d’Islam et celle des nouveaux hérétiques n’était pas la meilleure manière de me concilier les bonnes grâces de Springberry. Cela trouva assez naturellement conséquence dans le ton sec et méprisant de sa réplique.
- Il se murmure à Londres que les Mumford ne sortent jamais de leurs terres car ce sont de fieffés papistes. Ce simple motif sculpté m’aura permis d’en être bien assuré.
- Et quand bien même nous préférerions demeurer à l’écart afin de vivre pieusement la foi qui est la nôtre, monsieur ?… Serait-ce à vous de nous en faire reproche ?… Je ne crois pas que vous ayez été mal accueilli par nos gens. Il me semble que mon père vous a gratifié de quelque argent pour vous remercier de votre chevauchée jusqu’à nous. Cela serait-il soudain échappé de votre mémoire ?… Quant à cette cheminée sculptée qui vous déplait tant, monsieur, ce qu’elle représente n’a rien d’un blasphème ou d’une volonté idolâtre ! C’est le simple caprice artistique d’un sculpteur… Ou pour être plus honnête avec vous, la petite vengeance d’un homme voulant tourmenter à jamais une amante l’ayant éconduit.
- Fûtes-vous cette dame ?…
- Non, messire William ! Je ne suis que l’innocente arme de cette vengeance. En aucun cas sa victime…
Innocente, j’eus bien aimé être certaine de l’être totalement. Depuis mon retour au château, j’avais passé la moitié de mes nuits en prières. Il était des secrets si lourds que je ne pouvais les faire absoudre en confession par un prêtre. S’il était bien une chose enviable dans les nouvelles hérésies allemandes et helvètes, c’était cette assurance qu’on pouvait parler directement à Dieu sans l’intermédiaire d’un clerc. Alors, je priais en silence en espérant attirer l’attention de notre Seigneur sur ma pauvre existence et sur mes terribles malheurs.
- Cela ne change pas grand chose au fait que vous êtes pour Rome et non pour Dieu, reprit le chevaucheur.
- Je ne crois pas que ce soit à vous de me faire reproche de mes croyances. Attendons que notre nouveau souverain nous dise comment il faut penser et je le suivrai…
Il y avait là de ma part un mensonge considérable dont il me faudrait assurément demander pardon. Si je n’avais pas chevillée au corps la dévotion de ma mère pour le pape romain et sa sainte Eglise, ma foi profonde ne me portait assurément pas vers la rigueur simple des adorateurs de Luther, de Zwingli ou de Calvin. Catholique j’étais et catholique j’entendais bien rester. La propre fille de notre défunt roi, Mary, n’avait-elle pas longtemps refusé, contre vents et marées, de se plier aux injonctions de ses proches lui conseillant de renoncer à sa foi pour revenir dans les bonnes grâces de son père ? Si cette princesse avait pu faire cet acte de foi au mépris de ses droits à la couronne, je pouvais bien m’accrocher avec fidélité et énergie à la religion de mes ancêtres.
- Mais je suppose, Milady, que ce n’est pas pour parler sacrements et traduction de la Bible en langue vulgaire que vous avez entrepris de me courir sus ?
- En effet, monsieur… Vous qui arrivez de Londres, pourriez-vous me donner quelques nouvelles de la Cour ?
- Voilà une demande bien étrange ! ironisa Springberry. Je croyais que vous ne sortiez guère de votre tour d’ivoire et qu’une vie de retraite en cette région reculée vous permettait de mieux pratiquer vos fausses dévotions ? Qu’avez-vous donc à faire de la vie de la Cour de Londres ?
- J’en ai à faire, monsieur, que je ne suis point mariée, répliquai-je sans me laisser démonter par l’arrogance du chevaucheur d’Edouard Seymour. Certains des nobles seigneurs que mes parents me destinent étaient dans le proche entourage du roi défunt… Il est normal que je m’inquiète de leur devenir…
- J’espère pour vous que vous n’étiez point appelée à épouser cette tête folle de comte de Surrey ?
- Je sais ce qu’il est advenu de lui, monsieur. La mort pour avoir trahi son roi… C’est un châtiment que je connais et que j’approuve… Mais je ne vous demande point d’essayer de percer mes secrets mais plutôt de m’aider à les protéger davantage. C’est bien le moins que je puisse attendre d’une noble personne comme la vôtre.
Pour toute réponse, William of Springberry ôta son chapeau de feutre et le tendit dans ma direction, signe évident qu’il songeait fort à me satisfaire tout en n’oubliant pas de m’en demander un jour une contrepartie.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 54
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Edouard l’enfant (en cours)   Mar 6 Mar 2012 - 0:34

Le chevaucheur dépêché auprès de nous par le Lord Protecteur se montra d’une volubilité extrême pour satisfaire ma curiosité. En retour, je me gardai bien de lui avouer que je connaissais fort certains des personnes qu’il prenait plaisir à me décrire avec force détails. J’attendais juste qu’il en vint à mentionner un certain nom…
- Avant de passer, notre défunt roi avait pris la peine tant il aimait ceux qui l’avaient servi de leur donner récompense pour cette fidélité…
Ce point attira plus que d’autres mon attention. J’étais bien placée pour savoir que le roi, dans l’exacerbation sénile de son caractère, n’avait que mépris pour ceux qui l’entouraient de préventions en attendant qu’il meure.
- Ma chère, me disait-il, ce sont des vautours… Ils ne sont point comme vous à me chérir de par-delà la mort… Ils attendent que mon corps ne soit plus que charogne afin de le dépecer tout à loisir et d’en tirer le moindre fifrelin… Mais ils n’auront rien de plus de moi que ce que je leur aurais concédé jusqu’à maintenant !…
Il était donc d’une probabilité plus que certaine que les seize hauts personnages siégeant au Conseil de régence s’étaient servis eux-mêmes dans l’intervalle qui avait séparé le trépas royal de l’annonce officielle de celui-ci. Ils détenaient le sceau royal et le nouveau souverain n’était qu’un enfant. Qui aurait pu les empêcher de se saisir de ce que le souverain moribond leur avait refusé ?
- Mon maître, Edouard Seymour, a été créé premier duc de Somerset…
Jusqu’alors simple comte de Hertford, mon père naturel avait gravi ainsi une première marche vers le trône avant de se faire désigner Protecteur du royaume. Il m’apparut comme le plus opportuniste d’entre tous.
- Sir Dudley est désormais comte de Warwick…
Si quelqu’un à la Cour avait pu prendre soin de mon cher Paul, c’était bien le nouveau comte de Warwick. Je dus me mordre les lèvres pour ne pas poser la question révélant à Springberry qui était le seul objet de ma curiosité. Dieu sait ce que cet ambitieux serait allé faire d’une telle information !…
- Le chancelier Wriothesley a été fait comte de Southampton mais c’est un titre dont je lui conseillerais de profiter bien vite. Il est fort critique envers mon maître et s’il ne se décide à plier devant la volonté du roi, il ne demeurera pas très longtemps au cœur de l’Etat.
Le partage des dépouilles effectués, les chacals étaient déjà en train de chercher à mordre sur la part des autres. Cette lutte pour le pouvoir, dont j’avais été un élément sans le saisir vraiment au cours du mois précédent, ne me surprenait guère. Elle m’attristait profondément. Où étaient les véritables serviteurs du roi défunt dans ce défilé de promotions que le cavalier continuait à égrainer ?
Où était Paul ?
- Etes-vous rassurée Milady ?… Vos petits complots matrimoniaux ont-ils trouvé à s’assouvir à travers mes propos ?…
- Hélas, messire Springberry ! Hélas !…
- Je comprends votre embarras. Ces hommes-là sont âgés, souvent déjà encombrés d’une épouse dont ils ne pourront se débarrasser comme notre feu roi le fait jadis de sa première femme. Pourtant, combien seraient prêts à donner une part de leur fortune pour embrasser un parti tel que le vôtre. Quelles que soient vos sottes croyances en matière de foi !
- Moi, monsieur ?… Un beau parti ?… Où êtes-vous allé pêcher cela ?… Ignorez-vous qu’ici nous tirons plus souvent qu’à notre tour le diable par la queue ?
William of Springberry enfourcha sa monture sans paraître prêter la moindre attention à mes objections. Ce n’est qu’une fois certain de me dominer de toute la hauteur de son alezan qu’il consentit à me répondre.
- Serait-il possible, Milady, que vous ignoriez que parmi les honneurs distribués par le roi Henri sur son lit de mort un d’entre eux vous concernât ?
Je dus pâlir beaucoup car le chevaucheur prit un temps fort long avant de poursuivre. Cet esprit jeune avait dû apprendre dans Nicolas Machiavel l’art de tourmenter les esprits et de les plier à sa guise.
- Vous voici duchesse, Milady… Duchesse de Mumford… Un titre que vous apporterez à celui qui deviendra votre époux… Si vos finances sont mal allantes, dites-vous que votre beauté et votre titre vous ouvriront les bras des plus fortunés de nos barbons de Londres. Je suis votre obligé, Milady…
Il piqua ses éperons dans les flancs de sa monture et s’éloigna au milieu de la brume neigeuse. Je n’étais pas bien certaine d’avoir saisi ce que Springberry venait de m’apprendre. Mon manque de certitudes portait surtout sur les conséquences directes de cette élévation. Une duchesse était-elle contrainte de vivre en permanence à Londres auprès du roi ? Etais-je d’ores et déjà condamnée à quitter ce château que j’aimais ?
Fort heureusement, tandis que je regagnais ma chambre pour m’y livrer au pêché de lecture qui occupait si bien ces longues journées d’hiver, deux pensées plus douces me vinrent à l’esprit : si Paul vivait, il ne pourrait désormais refuser d’épouser la duchesse de Mumford… et lorsque ma mère serait mise au courant de ma bonne fortune, elle en crèverait de jalousie.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 54
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Edouard l’enfant (en cours)   Jeu 8 Mar 2012 - 19:38

* * *

J’avais obtenu de haute lutte que Ketty, ma servante, soit du voyage. Mon père qui avait dès le départ trouvé bien des qualités à la mignonne n’avait guère fait de résistance. Ma mère, en revanche, avait été plus difficile à convaincre. Passe encore que Ketty fasse partie de nos domestiques pour les quelques jours que nous passerions dans la capitale mais qu’elle soit avec nous dans le carrosse dépassait pour elle l’entendement. La place d’une souillon, car telle était Ketty à ses yeux depuis le jour de notre arrivée, était avec les plus communs de nos gens, c’est-à-dire dans le chariot qui allait nous précéder et préparer notre arrivée. J’avais dû justifier auprès de ma génitrice des raisons profondes de ma volonté que je savais inébranlable. Cette route de Londres, je tenais à ce que nous la parcourions à nouveau ensemble, Ketty et moi, en souvenir des douloureux moments que nous y avions connus trois semaines plus tôt. Cela me paraissait un juste retour des choses et une nouvelle forme de remerciement et de reconnaissance. De manière finalement assez étrange, ma mère, après avoir lutté pied à pied, avait fini par céder et c’est donc entouré de « ses trois femmes » que mon père avait ordonné au cocher de lancer les chevaux à l’assaut des chemins encore boueux.
Pour pouvoir participer dignement au couronnement de notre nouveau souverain, un véritable branle-bas s’était mis en œuvre dès le départ de William of Springberry. Il était impensable de se présenter à la Cour avec des vêtements qui ne fussent point neufs ou en tous cas qui pussent le paraître. Si ma mère avait toujours eu pour les toilettes une grande gourmandise, lord Mumford avait troqué en faisant retraite les vêtements éclatants du marchand pour des tenues mieux adaptées au monde rustique dans lequel il s’était retiré. Il avait donc fallu lui faire tailler de nouveaux pourpoints et des chemises à manches longues. Profitant de la présence régulière de la couturière au château, ma mère l’avait accablée d’une demande pour une nouvelle robe. Non point une nouvelle robe d’ailleurs mais bien deux et en tous points identiques. Dans sa frénésie de se poser comme ma rivale en beauté et en séduction, elle avait exigé que nous portions les mêmes atours pour le couronnement du roi Edouard.
Les deux longues robes bleues semées d’étoiles et de lunes argentées dormaient désormais au fond d’une des six grandes malles qui déménageaient nos vêtements jusqu’à Londres. Elles n’étaient point seules dans ce fameux périple. Tout un bazar hétéroclite de marmites, de poêles, de fauteuils et de tentures les accompagnaient sur le chariot que conduisait George June, notre cuisinier. Permettant à l’ensemble de garder un semblant d’équilibre en dépit des cahots de la route, notre couturière, le valet de mon père, les dames de ma mère faisaient contrepoids mais se serraient les uns contre les autres sous une grande couverture afin d’essayer d’échapper au froid mordant d’un 18 février.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 54
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Edouard l’enfant (en cours)   Lun 16 Avr 2012 - 1:15

* * *
Il régnait à Londres une atmosphère qui contrastait grandement avec celle que j’avais pu connaître le mois précédent. On avait su l’indisposition, la maladie, l’affaiblissement, du roi Henri et cette annonce, quels que soient les sentiments mélangés du peuple londonien pour son souverain, avait plongé les gens des rues dans une affliction et une inquiétude sincères. La crainte de l’avenir était toujours plus forte lorsque s’ouvraient des temps d’incertitude. Cependant, l’annonce du trépas du roi Henri et l’accession sans aucune contestation du prince Edouard au trône avaient libéré la ville de la chape de plomb qui pesait sur elle. Au temps du deuil succédait le temps de la fête, celui des réjouissances et de la gaité. Dans les quartiers les plus humbles de la capitale, on avait pavoisé aux couleurs du nouveau monarque. Par quel miracle des gens aussi humbles connaissaient-ils les armes du roi Edouard je ne saurais le dire. Le fait pourtant était constant : nous avancions au milieu d’une liesse colorée qui paraissait plus forte que la froidure et que la boue qui suintait des pavés noirs.
- Ces pauvres hères auront bientôt l’occasion de regretter amèrement leur joie si démonstrative, lâcha ma mère dans le silence glacial de notre carrosse.
- Pourquoi dites-vous cela, ma chère ? questionna mon père qui avait pour les tempéraments pessimistes le plus souverain mépris. Liriez-vous dans les étoiles les chemins de notre destinée ?
- Il ne vous aura pas échappé que notre nouveau roi est sous l’emprise d’un homme que je connais…
Il s’agissait là d’un euphémisme. Edouard Seymour avait eu pour ma mère des attentions dont j’étais la plus évidente des preuves vivantes. Raison pour laquelle elle n’entendait pas prononcer son nom devant moi.
- Cet homme est de ceux que le pouvoir agite de mille pensées désordonnées. En matière de foi, il n’a guère de préférence établie mais je l’imagine mal orienter notre nouveau roi, nourri aux psaumes de ce diable de Luther, vers la sainte et véritable Eglise, celle de Rome. De plus, il ne songe pour se rendre indispensable qu’à se couvrir d’une gloire militaire en conquérant le royaume d’Ecosse. Lorsque la joie sera retombée, le peuple aura à connaître la guerre à l’intérieur du royaume comme à l’extérieur.
Entendre ma mère se soucier ainsi du sort de la populace qu’elle qualifiait à l’habitude de vile et crasseuse m’étonna fort. Quant à la voir spéculer sur l’avenir politique du royaume, il y avait là matière à réflexion, les intérêts maternels tournant généralement autour de ceux propres à sa petite personne. Il n’était nul besoin d’être grand clerc pour saisir que toutes ses remarques s’adressaient en fait exclusivement à moi. C’était une admonestation forte, quoique à peine déguisée, à ne point me compromettre avec celui qui était mon géniteur. Par ressentiment personnel ou par conviction profonde, elle souhaitait l’échec du Lord Protecteur et l’arrivée auprès du jeune roi de conseillers capables de détourner le souverain de ses erreurs coupables et de le ramener dans la voie d’une foi pure. C’était aller bien vite en besogne. Si Edouard Seymour n’était pas des plus dogmatiques, il gravitait dans son entourage et dans celui du roi des fanatiques convaincus de la nécessité de marquer davantage encore la rupture du royaume anglais avec la papauté et l’église romaine. La cause catholique apparaissait fort mal engagée…
L’avertissement maternel ne me faisait guère chanceler dans ma détermination profonde de retrouver Paul Hawkins. Je supposais – et j’avais eu visiblement le tort de m’en ouvrir à ma domesticité qui l’avait répété à ma mère – que le médecin avait retrouvé la protection d’un homme comme John Dudley récemment élevé au titre de comte de Warwick. Dudley était violemment antipapiste et Paul Hawkins, sans être aussi extrême dans sa croyance que son maître, inclinait véritablement vers les idées religieuses nouvelles. L’échec d’Edouard Seymour, souhaité si peu discrètement par ma mère, ne se voulait assurément pas une simple vengeance d’amante meurtrie. Ma mère avait depuis longtemps fait une allégeance, pour le moment muette, à celle qu’elle tenait pour la souveraine légitime du royaume d’Angleterre depuis la mort du roi Henri. Marie, fille d’Henri et de Catherine d’Aragon. Marie, la seule des descendants du feu roi qui eut été conçue dans le respect des saintes lois du mariage. Marie qui s’acharnait au mépris des menaces à professer la religion de sa défunte mère, celle dont ma mère appelait chaque jour le retour sur la terre anglaise. La religion qui soumettait les souverains au bras supérieur du pontife romain.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 54
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Edouard l’enfant (en cours)   Jeu 19 Avr 2012 - 0:59

* * *
La duchesse que j’étais devenue par la faveur extrême du défunt roi aurait pu prétendre aux palais de Londres. Cette élévation aussi soudaine qu’inattendue n’était en fait connue que de moi-même au sein de notre Maison. Je redoutais la réaction maternelle à ce qui ne pouvait être à ses yeux qu’un nouveau camouflet infligée par une fille chaque jour davantage rivale et concurrente de sa beauté. Quant à mon « père » je devinais sans peine son contentement de voir le nom des Mumford, nom qu’il ne tenait que par la puissance passée de sa cassette personnelle, se redorer au soleil du service de l’Etat et du roi. Quelles qu’en fussent les formes.
Pour l’heure, notre carrosse entrait dans la cour de l’hôtel de Giulio Gazettini, négociant italien et ami de longue date de celui qui n’était point alors lord Mumford. Ce n’était certes pas un palais mais le bâtiment avait fière allure et le bon goût d’être pratiquement neuf. Comme bien d’autres en Angleterre, Gazettini avait su profiter de la vente par le roi Henri des domaines des monastères et abbayes confisqués suite à la rupture avec Rome. Dans le quartier de Walbrook, à mi-chemin entre la Tour de Londres et la cathédrale, une petite communauté monastique avait été l’innocente victime de la première saisie intervenue en 1536. Avec deux compères négociants, Giulio Gazettini avait offert la somme requise pour prendre possession des lieux. Quelques semaines après le transfert des fonds promis dans la caisse d’Henri VIII, caisse qu’épuisaient sans cesse les rivalités avec le roi de France et l’empereur Charles, les murs du monastère avaient été mis à bas et on avait commencé à édifier ce petit bijou de pierres à l’élégance sobre.
Le maître des lieux nous accueillit avec des démonstrations de joie que je ne pus m’empêcher de trouver exagérées. On dit certes que l’exubérance est fille italienne et que la politesse est une exquise anglaise mais il n’y avait chez Gazettini nulle raison supérieure d’essayer de marier les deux attitudes en nous recevant : le marchand nous avait visité à plusieurs reprises sur nos terres mais sa dernière venue remontait à plus de dix ans et, hormis mon père, nous ne pouvions nous prétendre être de proches connaissances. A n’en pas douter, cet homme-là savait bien des choses nous concernant. Son attitude me donna rapidement fort à penser.
Au physique, Giulio Gazettini avait le poil gris, la taille petite et, sous les fards et les onguents, un visage sans âge. Son regard vert profond prenait des reflets sombres lorsqu’il ne riait pas… Ce qui était fort rare tant l’alacrité paraissait consubstantielle à sa nature profonde. Il émanait de son corps souple une nervosité perpétuelle que de brusques soubresauts d’épaule marquaient fréquemment. Tel une femelle surveillant ses petits, il avait l’œil à tout et donnait toujours le sentiment d’être prêt à bondir pour défendre ses plus modiques trésors. Pour ne rien cacher de mes sentiments exacts à cette chronique, je me forgeais une forte certitude sur Gazettini alors qu’il débitait de son accent chantant compliments et boniments de bienvenue : le marchand ne nous recevait pas sans arrière-pensées.
Je m’ouvris de mes impressions à Ketty lorsque nous fûmes à l’abri des murs épais de la chambre qui nous avait été octroyée. Ma servante et confidente, dont le regard était aussi acéré qu’une dague neuve et effilée, me renforça dans mes préventions contre le négociant italien.
- Madame, je n’osais vous entretenir de ce que je peux savoir déjà sur maître Gazettini. Lorsque j’oeuvrais dans l’entourage de la comtesse de Plymouth, qui fut ma première maîtresse comme bien vous le savez, j’ai eu l’occasion d’entendre pis que pendre de ce bourgeois. Ce sont peut-être de méchantes langues qui parlaient assez mal de lui mais ce concert de clabaudages se rejoignait sur un point, cet Italien est de la farine dont on fait les escrocs. Il trafique sur la laine, l’or, le blé et tout ce qui peut avoir une valeur marchande. Il affame d’abord pour vendre plus cher le pain, il fait tondre les moutons mais cache le produit de la tonte le temps que les prix montent.
En mon for intérieur, je me fis la remarque que mon père d’adoption n’avait guère dû être différent dans ses jeunes années. Ce qui est rare est cher et, faute de pouvoir commander aux goûts des clients pour s’assurer une pratique régulière, il faut sans doute savoir organiser la pénurie pour trouver sur le long terme une rétribution conséquente. Le cadre somptueux de cette chambre que dominait un buste de Minerve logé dans une niche tapissée de feuilles d’or suffisait à confirmer les pratiques douteuses de Giulio Gazettini. Si sa sainteté le pape peut bien promettre contre argent sonnant et trébuchant la conversion de pêchés mortels en années de purgatoire, l’Italien pouvait d’évidence changer la misère en dorures et la douleur en marbres précieux.
- Que sais-tu encore ? demandai-je. Les méchantes langues n’ont pas dû s’arrêter en si bon chemin.
- Certes, madame… Comme on ne prête qu’aux riches, il se murmurait aussi que le sieur Gazettini avait fréquent commerce avec les ambassadeurs du roi d’Espagne. A chaque rencontre avec eux, sa bourse se faisait plus ronde et son rire plus hautain. D’ailleurs, il se disait aussi que l’hôtel dans lequel nous sommes installées désormais tenait ses murs de l‘activité du port, son toit du labeur des manants et ses décorations des richesses des Indes espagnoles.
Là encore, un soupçon désobligeant pour lord Mumford me traversa l’esprit. Si Gazettini avait profité de son établissement à Londres pour espionner le roi anglais et comploter, qu’avait donc bien pu faire mon père dans ses fréquents voyages en Espagne, en Italie ou en France ? Se pouvait-il que les délicates douceurs de mon enfance eussent été corrompues par la noirceur de desseins mystérieux et inavouables ?
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 54
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Edouard l’enfant (en cours)   Dim 15 Juil 2012 - 23:05

Je n’étais pas en mes jeunes années de ces oiseaux placides qui continuent à chanter plaisamment au plus profond de leur cage. Je gazouillais certes à la table du repas du soir mais c’était là un moyen de donner le change. Ma résolution était prise dès avant même ce voyage à Londres : je devais à toute force imposer la puissance de ma volonté aux événements contraires qui m’avaient séparée de Paul Hawkins.
Je n’avais aucun mal à imaginer dans quelle suspicion me tenait ma mère à propos de ce voyage. Les révélations de l’après-midi concernant notre hôte avait apporté encore de la complexité aux choses. Il ne fallait pas être grand clerc pour deviner que le sieur Gazettini saurait tirer un profit conséquent de mes inconséquences. Une duchesse courant les rues sombres de la capitale à la recherche d’un simple médecin. Et courant au sens premier du terme… A pieds, dans la boue grise, mélange de tourbe, de neige fondue et de déjections putrides… Voilà qui pouvait donner prise à bien des chantages. Voilà qui pouvait vous compromettre à jamais.
Loin de me faire renoncer à mes projets, cette complexité supplémentaire décupla mon énergie à tromper tout mon monde. Je prétextai de violentes douleurs dans la tête pour prendre congé de l’assistance réunie autour de la table.
- Voulez-vous que j’aille faire quérir un barbier ?… Ou peut-être une mienne de mes connaissances… Le révérend médecin du comte de Warwick, messire Paul Hawkins.
A ce nom, m’étant remparée à l’avance contre toute mauvaise surprise émanant de notre hôte, je ne cillais pas… Au contraire de ma mère qui leva les yeux au ciel comme pour maudire Dieu de ne point avoir encore rappelé à lui cet être insignifiant qui préférait l’innocence de la fille aux vertus gracieuses de sa génitrice.
Qu’il eût été doux de ne point sortir au dehors, au milieu des frimas et d’une populace ivre de détresse, et d’attendre devant une cheminée flambant un feu digne de l’enfer que mon amant revienne de lui-même se jeter à mes pieds. Doux peut-être mais assurément pas sans danger. Gazettini savait fort bien ce qu’il faisait en évoquant ce nom devant moi. Les réseaux qui étaient les siens détenaient bien des secrets et le mien ne leur était visiblement pas inconnu.
Tout cela était de nature à décupler mon courage, et par voie de conséquence, mon inconscience.

* * *
Je n’avais pas de Londres une connaissance si fine qu’un simple humage de l’air pût m’indiquer le chemin de la maison de Paul Hawkins. Cette maison, je la connaissais bien pourtant, j’en avais été – plus ou moins volontairement – la prisonnière, le temps de devenir suffisamment convaincante dans le rôle de feue ma tante Jane Seymour. De là à la retrouver au milieu des ténèbres glacées, dans le labyrinthe des rues étroites et noires, il y avait un défi que j’étais incapable de relever.
Je demandais une fois, puis deux, puis trois… Toujours en prenant garde de laisser mon visage trop pâle dans l’ombre du capuchon de ma pèlerine. Ketty m’avait appris lors de notre retour à Mumford la parladure rude du peuple. Je truffais mes propos de ces mots, de ces expressions qui n’étaient point celles de mon monde mais qui pouvaient attester de ce que je prétendais être : une jeune servante envoyée quérir un homme de l’art pour apaiser les souffrances d’une maîtresse.
- Ma jolie, me lança un panetier qui commençait à ranimer son four, tu ferais mieux de laisser choir ta maîtresse… Un médecin ne pourra qu’accélérer de manière certaine son trépas… Regarde-moi… Me voici tout seul pour tenir ma boutique après qu’une mauvaise fièvre quarte ait emporté ma femme et ma fille… Ni un médecin, ni un barbier, ni aucun apothicaire ne pourront jamais s’opposer à la volonté de Dieu. Mais si toi tu voulais tenir chaud à un pauvre homme…
- Tu as ton four pour cela !…
Ma main serra plus fort le manche du poignard que je dissimulais dans la manche de ma lourde veste.
- Jamais mon four n’aura ta beauté, ma jolie !…
Il porta la main vers la capuche pour la dégager et mieux voir mes traits. Ses « ma jolie » n’étaient que pure rhétorique, il n’avait rien pu apercevoir de mon visage.
- Je suis fidèle à mes serments, monsieur, dis-je en me dégageant d’un mouvement brusque… Ma maîtresse attend mon secours…
- Eh bien, va ! lâcha le panetier avec un fort rire… Et quand Dieu l’aura rappelée en son paradis, ne manque pas de venir revisiter le mien !…
Je précipitai mes pas pour m’ensauver, bien certaine que tout le monde à l’alentour riait de moi.

* * *
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 54
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Edouard l’enfant (en cours)   Sam 10 Nov 2012 - 21:28

Enfin, je la vis ! Inchangée et pareille à mes souvenirs ! Par quel miracle cette modeste demeure aurait-elle pu changer d’ailleurs en un mois seulement ? Par le seul effet sur son occupant de la nouvelle de mon effroyable mort dans les flammes du château de Puckeridge ? C’était attribuer beaucoup de poids aux sentiments si intenses que nous avions pu éprouver l’un pour l’autre. C’était espérer qu’il m’attendait encore. Contre tout espoir.
En approchant, en voyant s’agiter une flamme timide à l’étage, je me pris à douter des raisons qui m’avaient conduite jusque là. Et si cet amour n’avait été qu’une chimère ? S’il n’était qu’illusion ? Après tout, Paul Hawkins n’avait rien fait pour venir me délivrer du brasier allumé par les spadassins au service de la reine… Peut-être était-il revenu sans remords à sa vie d’avant ?
- Holà, ma toute belle !… Où vas-tu de si bon pas ?…
Le sergent de ville m’attrapa par l’épaule. En voulant me dégager de son emprise, le capuchon qui dissimulait mon visage glissa vers l’arrière et mes cheveux cendrés se déployèrent sous le regard curieux de la torche du soldat.
- Par tous les saints ! Est-ce bien vous, milady Mundford ?…
Je clignai des yeux pour essayer de distinguer le visage du sergent que les vapeurs d’huile de la flamme brouillaient.
- Je me nomme Richard Tandy. Je vous ai conduite un jour auprès de milord Seymour… Ce jour où…
Il s’arrêta, regarda avec méfiance autour de lui. On ne pouvait livrer aux oreilles du peuple certains secrets qui ne concernaient que les Grands du royaume.
- Vous étiez au duc de Somerset ?
- De tout mon corps et de toute mon âme, milady.
- Alors que faites-vous ici sous cette livrée qui n’est pas la sienne ?
- Je crois bien que je vous attendais, milady.
Il baissa la voix comme si une triste réalité s’imposait à son esprit limité de serviteur.
Sa lourde poigne se referma autour de mes mains qui furent écrasées comme dans un étau. Je me sentis soulevée du sol tourbeux de la rue ; la seconde main de Tandy étouffait un début de cri.
- Ils m’avaient dit que je devais surveiller la maison du maître médecin Hawkins, s’excusa-t-il. Je ne pensais pas vous y retrouver, milady.
J’aurais bien voulu lui demander ce qu’il comptait faire de moi… et savoir si Ketty allait se morfondre longtemps en attendant mon retour. A mon sens, j’avais peu de chances de retrouver la demeure fastueuse de maître Gazinetti avant plusieurs heures. Si jamais j’avais la chance de la revoir un jour.

* * *
La paille humide d’un des cachots de la Tour de Londres ne m’aurait pas plus tourmentée. Le grouillement des rats, la virulence des attaques de vermine, la faim, je les avais éprouvés durant mon long retour de Londres à Mundford en compagnie de Ketty ; ils ne m’étaient plus étrangers. Au contraire, cette antichambre tendue de tapisseries précieuses incarnant l’Apocalypse et le Jugement dernier avait quelque chose de tristement quelconque pour une personne de ma condition. C’était cette banalité qui me terrifiait. Les personnes qui avaient ruiné Puckeridge et massacré hommes, femmes et enfants étaient peut-être de l’autre côté de cette porte, en train de délibérer sur la meilleure manière de m’expédier en enfer. Richard Tandy s’était dit serviteur de celui qui devant Dieu, et non face aux hommes, était mon véritable père. Cela signifiait-il qu’il était encore à son service ?… Il n’en arborait plus le blason… Ou bien, comme bien d’autres dans ces affaires qui mêlaient le sort de la couronne et le destin des plus grandes familles du royaume, portait-il le masque hideux du parjure et de la trahison ?

* * *
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 54
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Edouard l’enfant (en cours)   Sam 10 Nov 2012 - 21:39

- Allons, ma fille !… Point de cérémonial entre nous !…
- Monsieur le duc, même si je l’ai bien peu fréquentée, je connais les usages de la Cour.
L’apparition du duc de Somerset – mon père – m’avait dans un premier temps soulagée. Dieu merci, je n’étais pas tombée entre les mains de la dernière épouse du feu roi Henri ! Toutefois, à la raideur de son allure, à la gravité de sa mine, j’avais à nouveau basculé dans l’inquiétude : un juge condamnant un honnête homme à la pendaison n’eût pas marqué plus de solennité qu’il n’en manifestait en pénétrant dans l’antichambre où je me morfondais.
J’avais dissimulé mon trouble derrière un profond salut, oubliant que j’étais moi aussi, de par les dernières volontés du précédent souverain, une duchesse. Preuve de l’embarras de celui qui tenait désormais les rênes de l’Etat, il n’insista pas pour que je me redresse promptement. Il me laissa au contraire un temps que je trouvais interminable les yeux baissés sur les plis de ma côte de simple servante.
- Avez-vous perdu la tête d’être ainsi venue à Londres ? La sagesse réclamait que vous vous fassiez oublier, que vous vous enterriez pendant des mois sur vos terres de Mundford.
- My duke, c’est d’un de vos féaux que nous est venue cette invitation à prendre part au sacre de notre nouveau souverain.
- Ce freluquet de Springberry a outrepassé les ordres que je lui avais donnés. Il devait ordonner à vos parents de venir à Londres mais vous faire comprendre que votre présence n’était point souhaitée.
- Ce n’est point le discours qu’il m’a tenu, monsieur… Mais peut-être avait-il en tête d’autres intérêts que les vôtres en me conviant à venir moi aussi assister au couronnement du roi Edouard ?… Le seigneur de Springberry semble convaincu de la justesse des nouvelles idées chrétiennes venues du continent. Il m’a traitée à plusieurs reprises de « papiste »… Se pourrait-il qu’il eût partie liée avec certains qui, ici…
- Ne supposez pas, ma fille !… Ne supposez pas !… Je connais la profondeur de votre esprit. Les faits que vous connaissez mieux que moi ont montré au cours des dernières semaines votre sens du mensonge et de la duplicité…
- Pour vous servir, my duke…
- Sans doute… Sans doute… répéta mon père naturel en fourrageant nerveusement sa main gantée au milieu de son épaisse barbe rousse. Ces histoires stupides de croyances doivent cesser, je compte y mettre bon ordre. Peu m’importe qu’on prie en latin, en anglais ou en langue germanique. Peu me chaut qu’on regarde ou pas le pain et le vin comme le corps et le sang de Notre Seigneur. Ce que j’attends c’est qu’on obéisse au roi et que, par cette obéissance, on dépasse ces discussions vaines qui finiront par tous nous faire oublier que nous sommes avant tout chrétiens !
C’était là une déclaration venue du plus profond du cœur du duc. Quelque chose qu’il ne pouvait exprimer en sa position de Protecteur du royaume mais qui sériait parfaitement ses priorités. D’abord le pouvoir sur les hommes ! Ensuite, si le besoin s’en faisait sentir, on pourrait - éventuellement - discuter des controverses liées aux âmes et à leur Salut.
- Springberry sera renvoyé, termina-t-il tout en massant violemment de ses doigts ses globes oculaires, signe qui dénotait encore une fois une tension nerveuse excessive.
- Puis-je estimer qu’il est du nombre de mes ennemis ?
- Vos ennemis, ma fille !… Nous y voici !… Vos ennemis !… La Cour en est remplie et vous venez, déguisée en souillon, les affronter comme si leur puissance n’était rien face à votre arrogance…
- Je suis duchesse de Mundford…
- Certes… Mais cela ne vous garantit rien. Surtout pas ma protection. Vous êtes un moyen pour ceux qui voudront m’abattre de me toucher gravement…. Non que vous ayez quelque valeur sentimentale à mes yeux mais vous savez bien des secrets, vous avez vu bien des choses qu’il aurait fallu ignorer. Vous êtes une personne à prendre et à utiliser… Et derrière vous, il y a moi. Qu’on vous conduise à parler et des choses se sauront, des choses qu’il faut enterrer à jamais.
- La mort du roi, le massacre de Puckeridge…
- Précisément… Plus quelques autres événements qui ne pourront que nous tourmenter l’âme au moment de nous présenter devant le Juge éternel… Je suis aujourd’hui le Maître mais qu’on apprenne par quel biais j’ai pu écarter Norfolk et obtenir l’autorité sur notre nouveau roi et ceux qui m’ont fait allégeance sans hésiter changeront d’avis et me contesteront un droit qu’ils revendiqueront pour eux-mêmes. Tout le monde sait bien ce qu’il est survenu le mois dernier mais personne ne peut le prouver. A moins de vous tenir, vous ou ce Hawkins qui a repris sa place au service de Dudley comme si rien ne s’était passé.
Les derniers mots de mon père naturel me plongèrent dans une forte souffrance muette. Paul Hawkins m’avait-il déjà oublié ? La flamme fragile que j’avais vue briller à sa fenêtre n’était-elle pas l’image de son esprit tourmenté par ma perte ?
- Donc, repris-je pour me sortir la tête de pensées qui me faisaient mal, vous faites surveiller maître Hawkins pour que personne ne lui vienne chercher querelle sous un faux prétexte et ne l’entraîne en des contrées reculées où il pourrait tout à loisir « chanter » ce qu’il sait… Et peut-être même encore plus, ce qu’il ignore.
- Tout comme nous avions confié mission à notre honorable ami, le signor Gazinetti, de nous signaler sur l’heure votre éventuelle arrivée à Londres. Ce qu’il a fait mais avec un retard tel que nous vous avions déjà conduite ici lorsqu’il nous en informa… Un retard regrettable et qui remet grandement en cause la confiance que nous aurions pu à l’avenir fonder sur sa personne.
- Vous me condamnez donc à demeurer ici pendant toute la durée des festivités du couronnement ?…
- Non point… Ce serait retenir une belle colombe en cage et perdre la chance de la voir éclairer le ciel de son pur ramage. Il vaut mieux vous donner la clé de la cage et vous laisser vous envoler pour ailleurs.

* * *
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 54
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Edouard l’enfant (en cours)   Mar 13 Nov 2012 - 1:28

Au palais Gazettini, Ketty avait retardé aussi longtemps que possible la découverte de mon évasion. A la parfin, elle avait dû s’incliner devant les exigences répétées de ma mère de me venir visiter. La supercherie avait été aussitôt mise à jour, la servante vertement gourmandée et des émissaires du signor Gazettini envoyés partout de par la ville à ma recherche. Parmi ces zélés jeunes gens, un avait couru jusqu’à la demeure du duc de Somerset où on lui avait annoncé que j’étais retenu entre ses murs.
Je revins cloîtrée dans un carrosse aux fenêtres aveugles. D’ores et déjà, et avant même que la cage évoquée par le duc ne s’ouvre, j’étais mise à l’écart du monde, ravalée à l’état d’ombre. Ombre j’avais été bien trop longtemps et je ne pouvais me résoudre à retourner à cet état. Surtout en étant aussi proche de celui qui avait allumé en moi des sentiments trop forts pour que les flammes de Puckeridge ait pu les éteindre.
Ma mère me gronda d’abondance. Mon « père » ne dit mot mais son visage disait à quel point il désapprouvait mon attitude ; dans son code de l’honneur si particulier, on ne s’échappait pas d’une demeure dans laquelle on avait obtenu l’asile. Giulio Gazettini parla surtout avec les mains, se frappant à plusieurs reprises la poitrine comme si je l’avais poignardé en plein cœur en m’échappant par une des fenêtres de son palais londonien. Tout cela n’était que mise en scène et chacun, j’en étais persuadée, jouait un rôle. Ma mère devait jubiler de voir ma superbe rabaissée. Inversement, mon « père » maudissait les circonstances qui avaient présidé à la découverte de mon escapade. Quant à notre hôte italien, il ne pouvait que s’en prendre à lui-même ; l’envoyé de Somerset avait dû le mettre vertement en cause pour son imprudence et la légèreté de sa surveillance.
J’écoutais sans vraiment y prêter attention. Mon esprit était déjà ailleurs.

* * *
Parmi les décisions maternelles, l’annonce du renvoi immédiat de Ketty m’avait extirpée de ma torpeur. Il était évident que le tribunal parental, faute de pouvoir punir la principale responsable, avait condamné d’avance la complice. N’avait-elle pas refusé à plusieurs reprises l’entrée de ma chambre à ceux qui lui versaient ses gages ? A ces arguments je pouvais opposer le rôle décisif qu’elle avait joué dans ma survie au château de Puckeridge… Sauf que cet épisode ne se pouvait raconter en dehors du cercle des Grands qui en connaissaient au moins partiellement les tenants et les aboutissants.
- C’est grâce à Ketty que j’ai pu regagner Mundford…
- Et comment vous aurait-elle tiré du ruisseau si elle n’en avait été issue elle même ?
- Ketty est fille de bonne bourgeoisie. Elle sait lire, écrire et dit honnêtement ses heures.
- C’est une effrontée et une menteuse ! répliqua ma mère en accrochant sa voix aux aigus les plus vertigineux.
- N’est-ce point là quelque chose que nous partageons, nous les filles d’Eve ? N’êtes-vous pas la première, ma mère, à vous farder pour dissimuler les attaques de l’âge sur votre peau ? Au mépris des enseignements de notre Eglise.
- Il suffit, Ann !
Je savais avoir visé juste. Ma mère craignait plus que tout l’évanouissement de la beauté qui en avait fait, du moins jusqu’à ma naissance, la plus attirante des dames de la Cour. Elle avait failli à se faire aimer du roi mais avait finalement trouvé dans la couche d’Edouard Seymour de quoi aiguiser ses sens et combler son ambition. Du moins jusqu’à ce que son ventre s’arrondisse et que la bâtarde que j’étais menace de révéler l’étendue de son inconduite.
- Non, je ne me tairai pas pour vous complaire, madame ma mère !… Vous ne pouvez accuser sans cesse de vilénies toutes les personnes qui ont eu quelques bontés pour moi. Aucune ne trouve jamais grâce à vos yeux. Leur reprocheriez-vous donc d’avoir permis que ma vie se poursuive ? Seriez-vous assez méchante pour avoir souhaité encore ma disparition après ma venue au monde comme vous l’espérâtes pendant votre grossesse au point de recourir à la magie de certaines femmes ?
- Je n’ai jamais dit cela, s’emporta-t-elle sans se rendre compte qu’elle anéantissait sa cause en niant des propos que nous avions tous entendus des dizaines de fois à Mundford.
Le marchand Gazettini, en fine mouche au service du lord Protecteur et, peut-être, d’autres généreux donateurs étrangers, évalua finement la guerre en train de naître sous son toit. Peut-être que dans son Italie natale où, dit-on, les humeurs sont excessives et tonitruantes, avait-il déjà été confronté à pareille virulence. Il leva sa main gantée de noir devant lui comme pour amorcer un signe de croix. Ce simple geste au milieu des éclats de voix et des regards brûlants de ressentiments apparut comme un incongruité pacifique qui nous détourna de notre querelle.
- Peut-être une solution de compromis pourrait-elle apaiser les colères de ces deux nobles dames qui déshonorent mon logis ?
Je ne pus saisir si sa phrase condamnait l’affrontement verbal ou les deux personnes qui s’y livraient. L’anglais teinté d’italianismes du marchand me déconcertait souvent. Même quand ses propos ne contenaient aucune menace voilée.
- Milady, dit-il en me regardant droit dans les yeux, vous voulez conserver sa dignité à une servante dont vous estimez qu’elle a poussé sa fidélité envers vous jusqu’aux limites qui se peuvent concevoir. C’est une noble attitude qui dit les qualités de cœur qui sont les vôtres…
Le gant noir pivota lentement et présenta sa face intérieure à ma mère.
- Madame, vous jugez sévèrement la servante qui vous a menti et humilié devant le domestique de ma maison. Vous en avez le droit puisque cette enfant est à vous…
Nouveau mouvement du poignet et, tel Salomon, Gazettini livra son jugement.
- Chassez-la et acceptez qu’elle entre à mon service !
Je faillis protester. La sentence allait par trop dans le sens des attentes maternelles. Ketty était chassée et elle ne me serait plus rien à l’avenir ; je la perdais. C’était trop ouvertement contraire à mes intérêts pour représenter une décision équitable.
Mais sans qu’un mot supplémentaire eut franchi ses lèvres, le marchand me donna le sentiment qu’il balançait plutôt dans mon sens. Sa main, plus discrètement que lors de ses précédentes interventions, s’était ouverte vers moi. Un peu comme la promesse d’un rapprochement. Cet abandon de Ketty ne serait donc que provisoire. Devançant sans doute un ordre de son protecteur ducal, Gazettini ne pouvait que vouloir plaire à l’envoyée particulière du nouveau roi anglais auprès de la cour de l’ennemi français.

* * *
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 54
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Edouard l’enfant (en cours)   Mar 13 Nov 2012 - 23:15

Pendant qu’Edouard, enfant-roi âgé de neuf ans seulement, s’avançait en majesté sous les voûtes de l’abbaye de Westminster ce 20 février de l’an de grâce 1547, le même carrosse discret que l’avant-veille m’enlevait au domicile du marchand Gazettini. On m’a raconté depuis quelques détails sur cette cérémonie de couronnement, la première depuis deux générations à Londres, dont la magnificence n’égala que la brièveté. Il était impossible d’imposer à un enfantelet les longues attentes, les efforts, les paroles nombreuses qui étaient codifiées dans l’ordo habituel. On murmura dans la capitale que le nouveau souverain, tout à la joie d’avoir une belle couronne, la garda sur la tête durant tout le festin qui suivit le sacre. C’est là une affirmation que je ne peux garantir pour vraie et que je peine même à considérer comme telle tant cette lourde pièce de joaillerie se mariait mal avec la frêle constitution du jeune roi. Plus assurées sont en revanche les raisons religieuses au raccourcissement du cérémonial ; tout ce qui apparaissait papiste et romain, tout ce qui sentait par trop le catholicisme avait été impitoyablement censuré par les amis de Cranmer. Pour tous ceux – dont je n’étais pas – qui estimaient qu’il fallait encore accroître la rupture avec Rome, la faible personnalité d’Edouard VI était porteuse d’espoirs immenses. Il faudrait des années avant que le souverain puisse être en mesure d’imposer quoi que ce soit en matière de croyances et, d’ici là, ceux qui l’entouraient de leurs conseils haineux se faisaient fort d’éduquer le jeune roi pour le plier à leurs idées. Ainsi peut-on expliquer que Thomas Cranmer, l’archevêque de Canterbury, l’homme qui avait accompagné feu le roi Henri dans les instants précédant le passage dans l’autre monde, ait salué son nouveau maître du nom de Josué, successeur de Moïse sur le chemin de la Terre promise.
Ce jour-là, éclairé par une neige de fin d’hiver légère comme un duvet de jeune oisillon, aurait dû voir mes retrouvailles avec Paul Hawkins, le seul seigneur et maître que j’avais bien voulu me donner. On me confirma par la suite qu’il avait bien pris place à Westminster dans la suite de John Dudley, le nouveau comte de Warwick. J’ai eu cent fois la possibilité tandis que je me morfondais dans mon exil français d’imaginer le croisement de nos regards, la succession des sentiments sur son visage, l’esquisse d’un mouvement vers moi que les convenances et le protocole aurait arrêté promptement. L’attente de nos retrouvailles charnelles au cours de la nuit suivante n’en aurait été que plus ardente et délicieuse. J’ai tellement vécu cet instant que, quelque part au plus profond de mon être, il a acquis une certaine vérité, une authenticité qui m’a aidée à y croire encore et toujours.
Quand bien même les espoirs de le voir se réaliser étaient si minces que la fine couche de neige sur la route de Douvres pouvait apparaître en comparaison comme une épaisse couche de certitudes.

* * *
Que le lecteur veuille bien me pardonner de ne pas respecter strictement la chronologie des faits mais il me faut désormais revenir en arrière et retrouver le cadre particulier de l’antichambre où mon père naturel était venu me rejoindre. Le fil de l’écriture m’ayant porté à évoquer d’abord la perte de deux êtres chers à mon cœur du fait de mon départ pour la France, Ketty et Paul, je n’ai pas précisé ce que le duc de Somerset, nouveau maître du pouvoir à Londres, attendait de moi en m’exilant ainsi sur la terre de France.
Le roi Henri avait mené durant son long règne une politique plus ou moins habile de bascule entre le royaume de France et la puissance formidable cumulée entre les mains du roi de toutes les Espagnes et empereur, Charles de Habsbourg. Tantôt ami de l’un, tantôt son adversaire, il avait essayé de faire exister la couronne anglaise dans ce duel de géants qui embrasait régulièrement le continent. Estimant à juste titre qu’il serait périlleux de chercher à poursuivre trop longtemps cette série de mouvements alternés, le duc de Somerset s’était retrouvé face à un terrible dilemme : quel partenaire choisir à l’avenir ?
La solution n’avait pas tardé à s’imposer à ses yeux. La véritable menace venait de France. La paix avec le roi François Ier n’avait même pas six mois et les motifs de voir se rouvrir les contentieux ne manquaient pas. A Ardres, la couronne avait promis de restituer le port de Boulogne à la France en 1554 contre une somme de 500 000 livres. Somme importante mais qui apparaissait comme une goutte d’eau dans l’océan de dettes laissées par le roi Henri suite à ses dernières aventures armées sur le continent. Il faudrait peut-être trouver un moyen de monnayer de manière plus conséquente cette restitution. Mais si la guerre reprenait avec le souverain Valois, on risquait fort de voir se reformer ce que les Ecossais appellent la Old Alliance, l’entente contre nature entre les si raffinés Français et les rudes combattants des Highlands.
Edouard Seymour avait besoin d’affirmer son pouvoir sur l’Angleterre à moindre coût. Défier une nouvelle fois la France n’était ni réaliste, ni raisonnable. En revanche, plier à merci l’Ecosse était le seul moyen d’ôter l’épine de chardon que serait la menace venue du Nord lorsqu’il faudrait vider enfin la querelle avec la France. Telle était l’idée directrice de la politique du duc : attaquer et vaincre sans retard les Ecossais, attaquer et vaincre sans que le royaume de France ne trouve de raisons valables à intervenir dans cette querelle séculaire entre les deux peuples de notre île.
Pour y parvenir, il comptait sur son génie militaire – qu’il était sans doute bien le seul à imaginer – et sur la mission confiée à une ambassade extraordinaire venue apporter au vieux roi François les salutations et les hommages du jeune souverain de Londres. L’occasion rêvée pour lui d’éloigner cette fille naturelle indocile et rebelle qui connaissait bien trop de secrets et dont les traits, si proches de ceux de feue Jane Seymour, disaient l’ascendance prestigieuse.

* * *
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Edouard l’enfant (en cours)   

Revenir en haut Aller en bas
 
Edouard l’enfant (en cours)
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» [Serris] Serris Danse Val d'Europe
» Livre d'enfant mais BD - question de vocabulaire
» L'enfant grec
» Grandir - les étapes de la construction de l'enfant - le rôle des parents -Claude Halmos - Livre de poche
» Piñata / pignata anniversaire enfant

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Forums Liens Utiles :: Littérature :: Vos écrits : Poésie, nouvelles, romans, théâtre... :: MBS-
Sauter vers: