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 Little Bang (début)

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béquille mutuelle

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MessageSujet: Little Bang (début)   Mer 18 Fév 2009 - 11:55

LITTLE BANG



Le Prométhée émergea du trou de ver à deux années-lumière de son but, ce qui est un résultat remarquable après une plongée de plus de vingt cinq mille de celles-ci. L'équipage avait parié sur la précision de cette arrivée. L'estimation moyenne était d'une demi-année, soit trop peu pour que les gagnants empochent leurs gains. Ceci explique le sommeil agité dans les matrices d'hibernation. Maman avait dû diffuser pas mal d'endorphines, au risque de se sentir elle-même un peu somnolente. Il faut dire que, même au sein d’un hypervaisseau biologique doté de tous les perfectionnements de cette fin du 21ème siècle, naviguer à l'aveuglette dans un trou de ver reste une expérience angoissante. Surtout quand un saut à cette distance n'a jamais été tenté, et qu'une mince erreur pourrait vous amener trop près d'un puits gravifique sans fond.
─ Bonjour, Commandant.
La voix douce de "Maman" emplit la matrice privée, remplaçant la Quarantième de Mozart. Le Commandant Duncan Vestry détestait cette musique. Un psychiatre réputé l’avait déclaré idéale pour extraire les hommes des années de sommeil nécessaires à la traversée. Depuis, Mozart réveillait les vaisseaux de la Confédération, et il était devenu le compositeur le plus exécré du bras galactique. De toute façon, même Linda Dolores Puntarena, la star des Transcoms en déshabillé, n'aurait pas été mieux accueillie. Le cocon de la matrice était difficile à abandonner. Il fallait s'être laissé dorloter pendant des années, inconscient du temps et des nécessités, flottant bienheureux au bout du cordon ombilical, pour comprendre le déchirement provoqué par cette musique. Certaines rumeurs parlaient même d'équipages connectés à jamais, dérivant pour l'éternité après avoir demandé à Maman de détruire les coordonnées du retour.
Pourtant, vingt ans plus tôt, personne n'aurait accepté un voyage intersidéral avec hibernation. Aucun système n’était parvenu à maintenir en bonne santé un homme endormi pendant des années. Au mieux, il fallait des semaines pour sortir d'une hibernation cryogénique, et la gueule de bois qui s'ensuivait rendait impossible toute mission, quand elle ne vous envoyait pas vous écraser sur la planète à explorer.
La solution était venue des ordinateurs biologiques. En 2015, Intelbio avait annoncé sa réussite d'une greffe de neurones humains sur des plaques de silicium. Malgré une levée de boucliers sans précédent des organisations religieuses ou philosophiques, les Biordi avaient, en quelques années à peine, démontré leur puissance et submergé la planète. Gigahertz et téraoctets étaient relégués aux oubliettes. Les ingénieurs avaient imaginé, dans un premier temps, leur attribuer un Quotient Intellectuel, mais quelle valeur a encore ce chiffre au-delà de 300 ? De 800 ? Il avait fallu se rendre à l'évidence : leurs pouvoirs étaient tout simplement phénoménaux. Imaginez tous les cerveaux de la planète travaillant ensemble sur la même idée, et vous aurez un aperçu assez correct de la puissance déployée.
Dans les quarante années suivantes, ils avaient bouleversé la vie quotidienne sur terre et le voyage spatial. Ils avaient conçu la technique de filtration de trame qui avait conduit aux trous de vers et presque effacé l'espace-temps. Cinquante jours terrestres pour mille années-lumière était une équivalence assez exacte. Ensuite, ils avaient imaginé les Matrices qui permettaient aux Hommes de dormir des années sans dommages.
─ Bonjour, Maman. A quelle distance sommes nous ?
─ Deux années-lumière, Commandant. Pour être exacte, 17 268 482 112 722 kilomètres. Je peux fournir une estimation plus précise, si vous le souhaitez.
─ Merci, sourit Vestry, ce ne sera pas nécessaire. Félicitations. Beaucoup d'officiers auraient signé des deux mains pour que tu garantisses une telle distance.
─ J'aurais pu le faire, Commandant. Ils ne l'ont pas demandé.
─ Je sais. Ce n'est pas facile pour nous, pauvres humains, d'exprimer nos craintes. Encore moins devant toi.
─ J'ai aussi pour mission d'écouter et traiter les craintes de n'importe quel membre d'équipage, Commandant. Une cabine est équipée pour cela sur le pont vingt-sept, douzième section. Dois-je rappeler aux hommes les horaires de réception ?
─ Non. Tous le savent, mais on ne dit pas tout, même à sa mère. Surtout à sa mère, peut-être.
Il s'étira en baillant. Il se sentait en pleine forme, comme au sortir d'une sieste d'une heure, mais il avait besoin d'une douche. Le liquide amniotique séchait sur sa peau. Il ne fallait surtout pas que la connexion ombilicale s'infecte. L'hygiène était la règle numéro un de leur univers clos, car même à cette distance de la Terre, au sein du vide interstellaire, l'Homme traînait toujours avec lui quelques microbes affamés.
─ Peux-tu envoyer les sondes d'observation pendant que je me douche ? Et convoquer les officiers ?
─ Je me suis permis d'anticiper vos ordres, Commandant. Les sondes sont parties voilà dix-huit heures terrestres, pendant que débutait la phase de réveil. La dernière atteindra son point d'observation dans une heure.
Des conceptions naissaient dans ses neurones qu'un cerveau humain ne pourrait jamais approcher, et pourtant, elle prenait un plaisir évident à devancer les ordres et les désirs du Commandant.
─ A combien vont-elles approcher ?
─ Le champ gravifique s'étend jusqu'à une année-lumière et demie du centre de la singularité, avec une marge d'erreur de 0,2 %. La plus proche s’arrêtera à cinq cent mille kilomètres.
─ Est-ce suffisant ?
─ Pour qu'elles puissent travailler, Commandant ?
─ Pour leur sécurité. Nous serions quasiment aveugles si nous les perdions.
─ Les spectromètres gamma ont analysé la singularité pendant les dernières heures de notre approche. La seule variation est une augmentation infime mais constante du fléchissement de la trame.
─ Ce qui signifie ?
─ Elle a faim, Commandant. Une faim gigantesque, jamais rassasiée, et qui s’amplifie constamment.
─ Est-ce dangereux pour les sondes ? Ou même pour nous ?
─ Pas à l'échelle du temps que nous allons passer dans les parages.
─ Bien. Préviens-moi quand elles seront en place. Je vais me doucher. Convoque les officiers, s'il te plaît.
La douche était fraîche et aurait emporté, si nécessaire, les dernières effluves du sommeil. Maman pensait à tout. Duncan Vestry s'éveillait quatre années terrestres après son entrée dans la matrice, frais et dispos. Le cordon ombilical lui avait apporté, jour après jour, la quantité exactement utile d'oxygène, de nutriments et de régénérants cellulaires. Des soins constants, répétés pour chacun des huit mille membres d'équipage, permettaient au Prométhée d'atteindre son objectif avec des hommes en pleine forme pour accomplir leur mission.
Un bruit de succion couvrit l'écoulement de l'eau. Deux énormes polypes sortaient de la paroi pour gober de leurs pseudopodes la matrice devenue inutile. Par une autodigestion, Maman recyclait ses composants biologiques. Après avoir constitué un gigantesque couvain, ses protéines se réassemblaient pour former un vaisseau d'exploration de la Confédération Solaire au top de la technique. Les zones libérées allaient être réaménagées en cabines d'habitation : gain d'espace et d'énergie, hygiène absolue. Les vaisseaux biologiques ne négligeaient rien.


Le Commandant enfila son uniforme bleu et vert, symbole des océans et de la vie terrestres, et examina son reflet dans le miroir qui ornait la porte. La cinquantaine n’avait pas altéré son allure élancée. Des filets gris émaillaient sa chevelure en brosse et lui conféraient un air de sagesse qui renforçait son autorité. Satisfait, il se dirigea vers le puits de plongée central et pénétra dans une bulle porteuse.
Un fluide inerte parcourait le vaisseau en circuit fermé, selon le principe d’une circulation sanguine. Par une ramification extrême, il parvenait aux endroits les plus reculés et alimentait les composants biologiques du vaisseau. Une flotte de nacelles utilisait également les sections les plus volumineuses pour transporter tout ce qui était nécessaire : hommes, robots, outils.
Il programma sur la console la destination de la salle de commandes, et la bulle s’inséra dans le courant avec un léger tangage. Une lumière bleuâtre émanait des cellules photogènes qui tapissaient la paroi. Il ne put s’empêcher d'appuyer sa paume. Vingt-cinq degrés et la suavité d'une peau. La couche cellulaire qui tapissait l’habitacle se retrouvait partout dans le vaisseau et maintenait une température constante malgré le froid glacial du vide. La bulle ralentit et vint s’amarrer au sas de la salle de commandes. Malgré le ballottement, Vestry se reçut souplement sur la coupée.
Les officiers étaient à leur poste. Le Second et le Maître de Navigation le saluèrent.
─ Madame Wang, Monsieur Mac Grégor. Passons dans mon bureau, s'il vous plaît.
Vestry avait pris l'habitude de nommer ainsi la passerelle qui était réservée à l'officier en charge. Elle se résumait à une esplanade dominant la salle, dotée d'un immense fauteuil et d'une bioconsole. Une membrane monocellulaire translucide isolait du bruit tout en permettant de garder un œil sur les hommes et les écrans.
─ Monsieur Mac Grégor, j'ai félicité Maman en notre nom à tous. Deux années-lumière, joli coup au but, vous ne trouvez pas ?
─ Je n'aurais pas fait mieux, Commandant…
─ Peut-être aussi bien, qui sait ? sourit Vestry.
Les officiers de navigation avaient difficilement admis d'être supplantés par un ordinateur, fut-il cent fois plus intelligent qu'eux. Maman s'occupait du trou de ver, Phil Mac Grégor, lui, avait pour tache de superviser les opérations du vaisseau, des navettes et des sondes, en vol spatial. Il avait participé à onze missions d’exploration et calculé lui-même la trajectoire de retour lorsque le premier vaisseau biologique expérimental, le Neptune, avait perdu les pédales à sa sortie du trou de ver. Le vaisseau avait été ramené tant bien que mal en propulsion classique et trois mille personnes lui devaient la vie. Malgré cet échec, il avait plaidé personnellement pour la poursuite de l’aventure des vaisseaux biologiques, certain d'y avoir entrevu l'avenir de l'exploration spatiale.
Bien sûr, il aurait été incapable, comme n'importe quel Homme, de créer un trou de ver et de diriger un vol de trame. Seuls les hypervaisseaux biologiques en maîtrisaient la technique, et les Humains capables d'en comprendre le principe se comptaient sur les doigts d'une main. L'un d'entre eux se démenait au même moment dans le puits de plongée central.
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béquille mutuelle

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MessageSujet: Little bang (suite)   Mer 18 Fév 2009 - 11:57

─ Où en sont les sondes, Phil ?
─ Tout se déroule comme prévu, mais nous avons dû déplacer l’axiale.
─ Pourquoi ?
─ Le lieutenant Xe Dong a fait remarquer très justement que les anti-particules qui s'échappent d’un trou noir forment un cône d'éjection qui interagit avec le champ gravifique.
─ Oui ?
─ Celle que nous avons devant nous est une gourmande. Elle est sur le point d'ingérer une masse gigantesque qui provient des débris d'une nova. Cette masse est encore dans le disque d'accrétion, mais à la limite de la gueule et elle accélère. Elle peut tomber définitivement dans quelques heures ou dans un an, mais à ce moment-là, le cône d'anti-particules étendra le champ gravifique. Laisser la sonde axiale à sa position première pouvait être risqué.
─ Maman affirme que nous sommes à l'abri de tout risque à cette distance…
─ Je le maintiens, Commandant. Cette masse sera engloutie dans 75 jours terrestres, avec un risque d’erreur de 1 %. M. Mac Grégor a estimé que ce risque ne devait pas être couru, et j’ai accepté de déplacer la sonde axiale.
─ Elle est le pivot de notre système d’observation, maugréa l'officier navigateur. Je ne veux courir aucun risque, même de 1 %.
─ Cela représente seulement 18 heures de différence, insista Maman.
Duncan Vestry préférait limiter les risques de dissensions. Il coupa court la discussion.
─ Le risque est minime, mais cette sonde est en effet vitale. Vous avez bien fait de vous mettre d’accord sur un changement de place. Bien, vous pouvez disposer. Faites-moi signe quand les observations commenceront.
Le claquement de talons de l'officier de navigation fit sourire le Second. Mac Grégor avait servi cinq ans sur un croiseur de guerre avant de venir à l’exploration et en avait gardé une rigueur particulière.
─ Ne vous moquez pas, Madame Wang. Nous aurions besoin de plus d'hommes aussi exemplaires. Il pourrait apprendre à se conduire à bien des jeunes hommes et femmes qui arpentent ce vaisseau.
─ Souhaitez vous plus de discipline, Commandant ?
─ Resserrer les boulons de temps en temps ne fait pas de mal.
─ Je m'en souviendrais.
─ Quel est le bilan de la traversée ?
─ Une trentaine d'infections de connexions ombilicales. Maman s'en occupe. Elle les a placés en cuve d'isolement avec un programme de stérilisation de classe cinq. Malkovicz est parmi eux.
─ Grave ?
─ Un bacille pyocyanique très virulent. Maman ne pourra pas le stériliser avec les anti-pyos. Il passera au bloc opératoire demain pour une exérèse de la connexion, et, si tout va bien, il y retournera quinze jours plus tard pour la greffe d'une nouvelle.
─ Il sera absent longtemps ?
─ Un mois. Peut-être moins si la greffe prend bien.
─ Bon sang, un mois sans Ingénieur Maître Principal aux machines. Qui va le remplacer ?
─ Le Premier Maître Lesveques.
─ Votre avis ?
─ Un peu jeune, mais compétent d’après sa fiche. Il a servi douze mois sur le Natanga, un croiseur de ravitaillement des colons vénusiens, puis presque autant sur le Lamparo, une vedette balise aux frontières de la Confédération. Le Prométhée est son premier navire avec matrices.
─ Une promotion rapide… De la famille ?
─ Apparemment non. Très bien noté par ses supérieurs, aussi bien à l’Académie qu’en mission. Il n'a pas paru inquiet de ses nouvelles responsabilités.
─ Le pensez-vous capable de réparer un filtreur quantique de trame, si cela s’avérait nécessaire ?
Li Fu Wang sourit.
─ Je n’en sais rien, Commandant. Ces trucs-là nous poussent aux fesses depuis des milliers d’années-lumière, et je n’arrive toujours pas à comprendre comment ils fonctionnent. Alors comment les réparer…
─ Vous avez raison, sourit à son tour son supérieur. Ne nous inquiétons pas à l’avance. Nos fesses ont déjà assez de raisons d’être bousculées comme cela.
Li Fu Wang rougit et redressa son mètre quarante huit. Pas facile lorsqu'on est femme et chinoise d'accéder au poste de commandant en second d'un vaisseau expérimental partant explorer les confins de l'espace. Et encore moins d’échapper aux fantasmes égrillards de l’équipage qui avait fait circuler sous le manteau, dès l’embarquement, une caricature des plus alléchantes du postérieur du Second.
─ Comment va le vaisseau ?
─ Remarquablement bien. Le rapport n’indique aucune altération.
─ Commandant ?
─ Oui ?
─ Ceci est actualisé. Au 408ème jour de voyage, une plaque en duranium de la sous-coque des champs de stase s’est mise à vibrer. La période était seulement de 18000 cycles par seconde et le filtreur quantique de trame ne travaillait qu’à 65 % de sa puissance. Malgré tout, j’ai provoqué localement de fortes décharges inflammatoires pour restructurer la couche collagène porteuse. Aucun autre incident n’est à relater.
─ Bien. Où se trouve le Docteur Penfort ?
Une série de jurons en provenance de la coupée lui répondirent. Le physicien Thibault Penfort refusa en grommelant la main de l’officier de quart qui prétendait l’aider à sortir de la bulle de transport. Vestry descendit à sa rencontre.
─ Un milieu inconnu est source d’embûches, Docteur, sourit-il. Je ne serais pas fier devant un de vos graphiques Biordi de champ de trame.
─ Bonjour, Commandant. Vous avez raison, excusez ma mauvaise humeur. Je ne suis pas doué pour utiliser ces bulles. Elles bougent beaucoup trop pour moi.
─ Montons, voulez-vous ? Les observations vont bientôt commencer.
Docteur en philosophie, docteur es sciences, spécialiste en physique de trame, Penfort était réputé pour pouvoir rivaliser avec certains Biordi. Il s'installa dans le fauteuil que lui présentait Vestry, en jetant un regard circulaire sur la salle des commandes.
─ L’idée de filer à toute allure dans ces bulles noyées dans un conduit me perturbe. Malgré tout, je dois avouer que je me sens bien, déclara-t-il en s’étirant. Je ne pensais pas me réveiller en aussi bonne forme.
─ Le Prométhée est l’aboutissement du génie biologique des Biordi, déclara Vestry. Il eut été inconvenant que huit mille hommes représentant le fleuron de l’espèce humaine ne voyagent pas dans le confort, surtout avec un savant tel que vous à bord.
─ Vous me flattez, Commandant. Le fleuron de l’humanité…
─ Je le maintiens. Les meilleurs spécialistes composent l’équipage depuis les machines jusqu'à cette salle. Les dirigeants du G20 ont fait l’effort d’aplanir leurs difficultés pour financer ce vaisseau, et j’avoue avoir la prétention de commander ce qui se fait de mieux.
─ Nos compétences ne m’inquiètent pas. Ce sont les motivations qui sont discutables. Je viens chercher la réponse ultime de la physique de trame alors que le cartel des transports interstellaires bave à l'idée de voyages intergalactiques. Une élite sélectionnée par des industriels et des financiers en vue de gros bénéfices en prend un coup, vous l’admettrez.
─ Bien sûr, mais que les nations les plus riches s’entendent pour envoyer un vaisseau au centre de la galaxie explorer le trou noir local, n’aurait pas été réaliste il y a seulement dix ans. Les Biordi l’ont rendu possible, et vos travaux ont convaincu les scientifiques du monde entier. Alors, ne boudons pas notre plaisir. Nous allons côtoyer ce que personne n’a jamais vu.
─ Vous avez raison... Excusez-moi, je me sens un peu nerveux, être aussi près d’un trou noir me donne plutôt la chair de poule. J’ai rêvé d’être ici, mais le regarder en face est bien différent.
─ Le danger fait partie du plaisir. Nous avons une grande chance. Je commande le plus beau vaisseau qui ait jamais existé, et vous allez pouvoir prouver votre théorie.
─ Je l’espère en tout cas. C’est à cause d’elle si nous sommes ici.
─ Vous pensez que nous pourrons élucider la structure de la trame ? Et de l'Univers ?
─ Nous le saurons bientôt. Les Biordi ont prouvé que les quatre dimensions de l’espace-temps ne sont pas indissociables. C’est cette séparation entre le temps et les autres dimensions qui sert de principe aux filtreurs quantiques qui nous propulsent dans les trous de ver. Vous connaissez ma théorie. J’ai extrapolé ces travaux. Dans des conditions extrêmes, l’espace pourrait augmenter jusqu'à l’infini alors que le temps se rapprocherait de zéro.
─ C’est ce que nous sommes venus vérifier…
─ Cela signifierait un état de la matière où elle n’aurait plus de limite et où le temps ne compterait pas. Imaginez comme cette idée a fait saliver les industriels : l’infini instantané. Nous voici face au vrai laboratoire : celui de la Nature. Nous allons pouvoir constater la Vérité. Les conditions qui règnent dans un trou noir sont idéales pour ça.
─ Un gros enjeu, alors ?
─ Bien sûr, mais autrement considérable que des possibilités de voyage ou de commerce. Une nouvelle dimension s'entrouvrirait, un nouvel univers. Du point de vue scientifique en tout cas, ne vous emballez pas, ne put-il s'empêcher de modérer, devant les yeux déjà pétillants du Commandant.
─ Pourquoi pas ?
─ La Commission d’Evaluation m’a demandé quelles étaient les chances qu’un tel univers soit colonisable. J’ai répondu bonnes. Il faut parfois savoir mentir…
─ Quelles sont elles ?
─ Je parle d’un Univers entier gouverné par de nouvelles lois physiques, Commandant. Pas d’un milieu extrême que l’on peut supporter par des combinaisons ou une terraformation.
─ Dans ce cas, pourquoi vouloir le découvrir ?
─ Parce que c’est la réponse. Nous affirmons que notre Univers a débuté avec le Big Bang et qu’il est en expansion depuis. Qu’il n’y avait rien avant, et que rien n’est possible en dehors. Ma théorie dit le contraire. Un Autrement, régi par des règles différentes, pourrait exister et expliquer l’avant Big Bang et la fin de notre Univers.
─ Toujours les mêmes questions, alors ? Qu’y avait-il avant ? Qu’y aura-t-il après ? Y a-t-il un ailleurs ?
Maman ne permit pas à Penfort de répondre.
─ Commandant, nous avons les premières analyses.
─ Très bien, transfère-m’en un résumé.
─ Je préfère descendre auprès des consoles de réception, s’écria Penfort, déjà dans l’escalier. Si vous permettez, Commandant, se rattrapa-t-il.
─ Je vous en prie.
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MessageSujet: Little bang (fin)   Mer 18 Fév 2009 - 11:57

Le physicien se dirigea directement vers la console d’extrapolation et interrogea l’officier en poste.
─ Vous ciblez le cône d’antiparticules ?
─ Nous sommes dessus, Docteur.
─ Très bien. Quelle est sa valeur à la base de la singularité ?
─ 2800 anti-Mu par seconde-lumière3
─ Et elle augmente ?
─ Non, elle est stable.
─ Stable ?
─ Affirmatif. Depuis trois minutes que les données arrivent, elle n’a pas varié d’un milliardième.
─ Bon sang ! Le cône est stable ! Etablissez un graphique en quatre dimensions.
Il se précipita jusqu'à la console temps.
─ Quelle est la valeur du temps à la base ?
─ Moins 83 %, Docteur. Toutes les sondes le confirment : il diminue en se rapprochant de la singularité.
─ Merveilleux !
Penfort rejoignit Vestry sur la passerelle.
─ Les nouvelles sont bonnes ?
L’excitation du physicien rendait la question inutile.
─ Formidables ! Fantastiques ! Bien sûr, il faudra vérifier tout ça à fond, mais cela confirme ma théorie. Vous vous rendez compte ? Les antiparticules n’augmentent pas ! Et le temps fléchit !
─ Ce qui signifie ?
─ Les particules d’antimatière qui s’échappent d’un trou noir sont proportionnelles à la matière qui est dedans. Si celle-ci y était stockée pour atteindre une densité infinie, comme on le croyait jusqu'à maintenant, elles devraient augmenter. Pourtant, elles sont stables. La matière n’est pas là !
─ Et les trous noirs ne sont pas de densité infinie…
─ Tout à fait ! Nous sommes bien devant un passage, un trou dans la trame de l’Univers. Et le temps y disparaît !
─ C’est ce que vous attendiez ?
─ Bien sûr ! Nous avons la réponse : il y a un Ailleurs là-derrière… et le temps n’y compte pas ! Quelque chose de différent existe derrière la trame de notre monde, et nous l’apercevons par ce passage !
─ Commandant, l’interrompit Maman, nous captons des interférences
─ De quel type ? demanda aussitôt Vestry.
─ Rien d’inquiétant, mais inattendues car… sur la bande sonore.
─ Sonore ? s’étonna Penfort. Comment peut-on entendre du bruit dans le vide ?
─ Il ne s'agit pas de vibrations d'une quelconque matière, Docteur, mais de la trame elle-même.
─ Peut-on l’entendre, demanda Penfort ?
─ Je l’ai transférée sur les haut-parleurs de la salle de commandes.
Les deux hommes descendirent les escaliers. Les techniciens avaient abandonné leurs écrans, obnubilés par un chuintement intense, à la limite de l’audible.
─ Qu’en pensez- vous, Docteur ?
─ Cela ne vous rappelle rien ? Ce sifflement continu ?
─ Si. Quelque chose qui se vide ?
─ Exactement. Notre univers n’est qu’une gigantesque baudruche qui se dégonfle. Non contents d’en avoir la preuve par les instruments de bord, nous pouvons entendre notre monde s’échapper.
─ A votre avis, Docteur, vers où ?
Penfort jeta un regard en coin au Commandant, et mit quelques secondes avant de répondre.
─ Quelle importance ? Nous allons examiner à fond ce passage. Les philosophes et les religions s’en délecteront et délivreront un message d’espoir. Rendez-vous compte, un nouveau monde, un nouveau paradis à mériter !
Vestry ne put s’empêcher de remarquer le changement de ton du physicien.
─ Vous n’avez pas l’air ravi. Votre théorie est exacte…
─ Je suis un scientifique comblé, Commandant. Ma mission personnelle est un succès total.
─ Alors ?
─ Nous ouvrons malgré tout un faux espoir.
─ Vous pensez que cet Ailleurs n’est pas pour nous, c’est ça ?
Son interlocuteur ne répondit pas.
─ Pourtant l’Humanité a toujours triomphé, poursuivit Vestry. Nous avons essaimé depuis notre petit soleil pour explorer les étoiles, et nous voilà aujourd’hui au centre de la galaxie. Nous avons simplement une nouvelle énigme à résoudre pour aller plus loin. Vos calculs sont peut-être faux, ou ils ne s'appliquent pas à ce qu'il y a là derrière. Moi, je veux croire qu'il y a quelque chose ou quelqu'un qui nous attend. Une rencontre qu'il ne faut pas rater. Je veux croire que cet Infini nous tend les bras.
Le physicien le regarda dans les yeux. Une certitude mêlée de mélancolie marquait son visage.
─ Notre univers nous tend les bras, Commandant. Peut être qu’un jour nous le visiterons tout entier, d’une galaxie à l’autre. Mais il n’y a plus de doute, il se vide par tous les trous noirs qui le transpercent, et il finira par se contracter. Dans des milliards d’années, bien sûr. L'Univers est gigantesque, fantastique, et l'Homme y tient sa place et son rang. Ce que nous avons déjà accompli est formidable, et l'Avenir nous appartient. Mais qui nous dit ce que nous sommes vraiment par rapport à ce qu'il y a de l'autre côté ? Que représenterions-nous pour ce que nous pourrions y trouver ? J’ai fait et refait mes calculs, Commandant. Cet Ailleurs derrière le passage est notre limite. Aucun vaisseau humain n’arpentera jamais ces étendues.



AILLEURS : Il n'avait pas froid. Pourtant Sa température atteignait exactement le zéro absolu, jamais plus. Parfois même, Il se permettait de descendre au dessous. Moins deux cent soixante quatorze degrés Celsius. Dans ces moments là, Il se sentait invulnérable. Aucune étincelle ne pouvait l'atteindre. Aucune bulle n'était capable de libérer ses gaz bouillonnants. De toutes façons, Il ne pouvait craindre le froid puisqu'Il n'avait ni peau pour en sentir la morsure, ni organes qui auraient pu en souffrir. Rien qui pulse, qui batte ou qui gargouille. Il était vide. Non, Le Vide ! Pas un pseudo-vide interstellaire, avec des poussières et des molécules baladeuses : un immense Néant sans le moindre atome égaré sur des trillions de parsecs dans toutes les directions. Et au-delà non plus. D'ailleurs, comment imaginer au-delà ? Dans toutes les dimensions de l'espace-temps, Il était sans limite. Aucune frontière, aucune borne. Il s'étendait à tout, il était Tout : un Infini supérieur de néant glacial.
Il n'avait pas d'âge. Cela supposerait une naissance. Sa froideur incommensurable existait déjà avant le début de toutes choses. Ni ennemie, ni alliée, l'éternité coulait doucement à travers Lui sans trouver prise.
Il n'avait pas de nom. Son immensité sans limite ne laissait aucune place à autrui, aucun étranger dont un nom aurait permis de Le distinguer.
Dans la constance figée de Son éternel néant, Il existait pourtant. Le froid et le vide constituaient Son essence et lui servaient de matrice. Gardien de l'état définitif des choses, la sagesse et le calme l’habitaient. Depuis la nuit des temps, Il maintenait tranquillement l'immobilité, la froideur et l'obscurité de son Etre. En pompier calme et résolu, Il éteignait sans hâte mais implacablement toute tentative de changement que l'entropie allumait en Son sein. De temps en temps, la vie naissait d'un petit bang de lumière et de chaleur. Le chaos installait lentement ses gargouillements gazeux, et une bulle de matière grossissait, minuscule et pourtant ignoble expansion au sein du Néant. Aussi ridicule que soit ce parasite, l'Ordre Eternel ne pouvait être altéré. Grouillant depuis plusieurs milliards d'années à l'échelle des misérables molécules vivantes qu'elle renfermait ou à peine née sur Son Absolu éternel, l'abjecte phlyctène ne survivait que le temps pour Lui d'en transpercer l'horizon.
Il pliait le vide, Il façonnait le froid pour confectionner une aiguille dantesque dont Il perçait la bulle de toutes parts. Alors, la satisfaction du devoir accompli rejoignait le plaisir immaculé d'écouter la vie se dissoudre dans le Néant.
Aucun bruit ne trouait jamais le Vide, sauf pendant quelques fractions d'éternité, où chaque bulle transpercée, en se vidant, laissait échapper un son d'une pureté absolue :

PFFFFFFFFFFFFFFFFF…
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Farouche

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MessageSujet: Re: Little Bang (début)   Mer 18 Fév 2009 - 12:36

AAAAAAAAAaaaaaaahhhhhhhhhhh !
3 mots lus en travers m'ont suffi pour comprendre : DE LA SF ! Dès que je peux j'arrive en courant, Béquille Smile
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