Forums Liens Utiles


 
AccueilAccueil  FAQFAQ  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Partagez | 
 

 La lumière claire

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: La lumière claire   Sam 14 Mar 2009 - 0:01

La gare de Vesoul est noyée sous un brouillard froid. Le monde s’arrête à la hauteur du passage à niveau si mal installé au tout début des quais.
C’est un dimanche gris de janvier. Par chance, il ne neige pas. Mais c’est bien le seul point positif qu’il trouve en cet instant.
Et ce maudit train qui n’arrive pas !
La silhouette du convoi, il la connaît par cœur. Il sait qu’il n’aura aucun mal à identifier le rapide qu’il attend depuis une éternité. Une lourde motrice diesel de couleur bleu foncé et quatre ou cinq wagons déjà anciens, gris et verts. Il ne peut pas se tromper : tous les trains qui passent ici sont formés comme ça. C’est que Vesoul, ce n’est ni Lyon, ni Rennes, ni mêmes Limoges. De cette gare plantée comme par erreur aux portes de la ville endormie dans une torpeur de province oubliée, les trains ne partent que vers Paris ou Bâle. Les trains passent, ils ne bifurquent jamais. Ici le TGV n’est même pas un rêve pour l’avenir. Il est, et pour toujours, la plus improbable des chimères.
Combien sont-ils à attendre comme lui, gelés sur place par les fines gouttelettes en suspension ? Pas plus d’une demi-douzaine.
Dame, qui peut bien avoir un train à prendre un dimanche en début d’après-midi à la gare de Vesoul !

La veille encore, lui-même, n’imaginait pas connaître cette affreuse attente. Ce dimanche promettait d’être comme les autres. Travail, lecture, peut-être foot ou ping-pong si on venait frapper à sa porte pour l’inviter à jouer. Le tout dans cette solitude qu’il avait retrouvé une semaine plus tôt, après les vacances de fin d’année. Quelque part entre Vesoul et Epinal, il y avait cet improbable village de 400 habitants dans lequel cinq jours par semaine débarquaient 400 élèves ramassés dans une vingtaine de villages encore plus petits. Et lui, jeune prof, planté là par les hasards de la grande logique des barèmes académiques.
Lui, ici. Elle ailleurs. D’abord à Marseille où était son poste d’institutrice, puis à Toulouse près de ses parents. Entre eux, un grand écart de plusieurs centaines de kilomètres, un grand écart de cœur aussi. Encore jeunes mariés mais déjà séparés. Les liens du cœur commençaient à s’effilocher, à prendre une couleur plus grise. S’aimaient-ils encore vraiment ? N’étaient pas devenus des ombres ? Elle dans sa petite chambre, celle où elle avait grandi, entre son piano et son lit. Lui dans cette grande maison aux cinq chambres tristes et vides, la seule location de tout le village. Les communications téléphoniques finissaient le plus souvent par tourner à l’aigre, l’absence dressant une barrière que la voix seule ne parvenait pas à effacer. L’absence, c’était toujours la faute de l’autre…
Son coup de téléphone à 8 heures du matin avait tout changé. Et déjà sa voix. Plombée d’angoisse et non plus grise de fiel. Quémandant une aide, un secours au lieu d’instiller le doute sur l’avenir. Elle avait dit qu’elle rappellerait.
Quand elle serait là-bas.
L’attente avait commencé comme ça. Bien avant ce quai de gare brouillardeux.
Tourner devant le téléphone pendant un quart d’heure, une demi-heure, une heure, deux heures. Ne pas oser s’asseoir, quitter la pièce, ne pas pouvoir prendre un livre. Sentir monter les craintes, faire l’effort de les combattre, s’épuiser à contrer cette imagination délirante qui ne voulait que bâtir du noir et du tragique.
Vers 11 heures, la sonnerie.
Effrayante d’agressivité, déchirant l’espace feutré du salon, faisant passer les pulsations de son cœur au-delà du seuil tolérable. La main qui tremble en se posant sur le combiné, le tirant à soi comme on arrache la goupille d’un extincteur. En se disant qu’on vit un cauchemar mais que tout peut encore s’arranger.
Des mots, plein de mots. Dits à toute vitesse. Un seul suffirait : « Viens ». Dans cette bouillie verbale, tout concourt vers cet appel à l’aide. Même si elle n’est pas seule, elle panique. Parce qu’il est loin, parce qu’il n’est pas là, parce qu’elle sait déjà qu’il ne sera pas avec elle avant longtemps.
- Quand ?
- Pas avant demain matin.
Ils n’ont pas eu besoin d’en dire plus. La conclusion, chacun l’a tiré de son côté. Rien ne peut affranchir la distance. Rien ne peut effacer le temps. Pendant près de 24 heures, ils resteront séparés quand il faudrait qu’ils soient ensemble, main dans la main.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La lumière claire   Sam 14 Mar 2009 - 0:01

S’il avait eu son permis de conduire et une voiture… Mais il n’a ni l’un, ni l’autre. Le moniteur de l’auto-école du coin, qui l’a récupéré brisé par les cinq échecs successifs intervenus quatre ans plus tôt, n’a lui toujours pas compris pourquoi il n’avait pas son permis. La faute à pas de chance… ou à de sordides vengeances entre inspecteurs et monitrices.
Et, en ce dimanche brumeux, il est coincé à quarante kilomètres de Vesoul. Il n’y a qu’un bus par jour. Il passe à 7 heures 20 le matin… Raté ! Et puis de toute façon, il ne circule pas le dimanche. Comment faire sinon demander à quelqu’un ?
Demander… Il ne sait pas faire… Cela va contre sa timidité naturelle. Heureusement, il est tombé dans un village où les gens ont été charmants pour lui, l’ont invité, accueilli, réconforté. Il n’est pas resté en marge. Il s’est fondu dans l’équipe des profs, s’est imposé par son activité et son humour. On l’aime bien… Enfin, il le suppose. Comment en être sûr ? On lui a déjà dit « quand tu as besoin, tu ne te gênes pas, tu viens ». Même le principal s’est mis sur les rangs : « Le Thierry, il vient quand il veut ».
Là, il a besoin… Mais c’est dimanche, on approche de midi… Son train est à presque quatorze heures. C’est plutôt délicat de débarquer à ce moment-là. Entre les quatre solutions dont il dispose, il choisit la plus évidente. Celle du collègue de Maths-EPS (oui, oui, ça a existé !). Ils jouent ensemble au volley le mardi soir, il a son fils en classe et, en plus, il est le plus souvent fourré avec ce dernier à taper dans le ballon du foot sur le terrain de hand. S’ils ne sont pas là ou si ce n’est pas possible, il ira voir le principal… Mais, il préférerait éviter. Avec son quintal bien tassé et sa barbe énorme, il l’impressionne toujours même quatre mois après la rentrée.
L’accueil est chaleureux… Comme à chaque fois qu’on l’invite à manger quelques crêpes ou à rester dîner après le foot. Il n’a pas besoin de parler, d’expliquer. Le voir débarquer à cette heure-ci un dimanche, c’est suffisamment clair. On lui propose de grignoter quelque chose le temps que le collègue sorte la voiture du garage. Impossible ! La boule qui a pris possession de son estomac après le premier coup de téléphone est toujours là… Et elle enfle sans cesse… Jusqu’à l’étouffer.

La gare. Il est presque midi et quart. Aujourd’hui, le panneau jaune placardé sur un pilier ne l’amuse même pas. Il lance un véritable appel qui traduit bien le désarroi de tout un département : « Devenez instituteur ». C’est tout ce qu’on semble avoir trouvé pour garder les « cerveaux » au pays et éviter qu’ils filent vers Strasbourg, Nancy ou Paris. Dérisoire et inquiétant… Mais moins que ce qu’il vit.
Enfin, après une attente de plus d’une heure, dans le froid humide, la loco diesel se faufile sous la marquise.
L’attente ne cesse pas. Elle change de forme. Elle secoue, elle tangue, elle remue. Elle est rythmée par des noms pittoresques qui lui rappellent clairement qu’il est au bout du monde : Culmont-Chalindrey, Chaumont, Bar-sur-Aube… Paris semble à des années-lumière de ces paysages mornes et déserts.
Que faire ? Il a bien un livre. Un roman d’espionnage. Entre les chaos sur la voie qu’on a oubliée de moderniser et d’électrifier et les tremblements nerveux de ses mains, les lignes dansent toutes seules. L’intrigue… Il l’a déjà oubliée après la première page. Non, décidément, pas de livre… Pas de revues non plus… C’est dimanche, le petit kiosque de la gare où il achète d’habitude le journal avant de prendre le bus du retour a tiré son rideau de fer.
Attendre.
Attendre en se disant qu’on ne peut rien.
Que les événements ont leur propre vie et qu’ils lui échappent.
Que le temps file comme ce train.
Trop lentement pour qu’on puisse espérer que quelque chose aura changé dans un quart d’heure, dans une demi-heure, dans une heure.
Il faut cinq heures pour rallier Paris. C’est interminable, insupportable, intolérable. Il en veut à la Terre entière. A la SNCF, aux examinateurs du permis de conduire, même à elle… Non, non, pas à elle ! Qu’y peut-elle ? Elle souffre sans doute plus encore que lui en ce moment. Il lui manque la moitié d’elle-même, et cette moitié c’est lui.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La lumière claire   Sam 14 Mar 2009 - 0:02

Paris. Gare de l’Est. Il est le premier à descendre. Une cabine téléphonique, voilà son objectif. Las ! Elles sont toutes occupées.
Que faire ? Attendre ?
Non, attendre, il n’en peut plus. Il faut qu’il bouge, qu’il agisse. Il se précipite dans l’escalier vers le métro. Est-il pressé ? Oui sans doute… mais pas de prendre son train. Il est environ 19 heures… « L’Occitan », le train de nuit pour Toulouse, part après 23 heures.
Non, il veut savoir, il a besoin de savoir.
Et il ne sait pas…
Et tout semble se liguer pour qu’il ne sache pas. Ce train rapide à la lenteur d’omnibus, ces cabines téléphoniques prises d’assaut, ce métro qui n’arrive pas. Et pour couronner le tout, à la gare de Paris-Austerlitz, c’est à nouveau l’attente.
Enfin, un téléphone… Il décroche… Quel numéro faire ? Celui de ses parents à elle… Ca sonne, ça sonne… Répondez, bon sang ! Rien… Alors, ses parents à lui… Ils doivent savoir ce qu’il en est. Ca sonne, ça sonne… On décroche…
- Allo… Allo… Allo… C’est toi ?
Il a beau parler, hurler, un doigt sur son autre oreille pour essayer d’étouffer le brouhaha du hall des départs. Sa mère ne l’entend pas… Avec sa chance habituelle, il est tombé sur un téléphone qui ne fonctionne pas.
Et il faut attendre à nouveau. Voir filer les gens dans tous les sens et rester là planté, immobile, en attendant que madame ait fini de raconter ses problèmes de couple, monsieur de régler un nouveau rendez-vous avec sa maîtresse. Ca, c’est ce qu’il suppose. Il n’entend rien… mais il faut bien la tromper cette maudite attente. Il faut bien essayer de distraire ces nerfs usés, malmenés par l’inquiétude. Dire qu’il devrait déjà savoir et qu’il y a encore deux personnes avant lui.
Plus qu’une !
Allez, ça y est ! En tremblant, il insère les pièces dans le taxiphone. Le numéro, il le connaît par cœur… mais c’est sûr, il le sait, il le sent, il va se tromper en glissant ses doigts dans les encoches du cadran. Ca ne lui arrive jamais, mais dans son état…
Après une seule sonnerie, c’est bien la voix de sa mère.
- C’était toi tout à l’heure ?
C’est tout ce qu’elle a à lui dire ?
- Alors ?
Bon sang… Il entend mal… Ca grésille dans l’écouteur… Les mots arrivent hachés. Son cerveau doit les reconstituer.
- Tu es le papa d’une petite Claire.

La lumière l’a frappé dans le hall des départs de la gare d’Austerlitz. Comme si le soleil napoléonien était descendu sur lui en pleine nuit de janvier. Pour illuminer une nouvelle route. Celle du père de famille qu’il est devenu depuis plus de cinq heures. Sans le savoir.
Plus de trois heures d’attente encore, huit heures de train, un passage chez le grand-père pour qu’il explique où est cette fichue clinique, une demi-heure de marche. Demander, trouver la chambre, frapper comme si on devait entrer dans un monde inconnu. Et c’est bien un monde inconnu, une nouvelle Amérique qu’il aborde.
Et là, dans cet univers blanc qui à chaque fois le paralyse, recueillir le plus doux des sourires. Celui d’une enfant endormie auquel un ange de lumière a donné la plus belle des blondeurs, celle de sa maman.

FIN
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
Lilylalibelle

avatar

Nombre de messages : 867
Age : 42
Localisation : Bretagne
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: La lumière claire   Mar 17 Mar 2009 - 11:51

Très joli, plein de douceur. J'aime particulièrement le contraste entre le dernier paragraphe qui illumine le reste du texte. On attend un truc horrible, une mort ou quelque chose comme ça, et c'est une naissance qui advient.

Bravo !
Revenir en haut Aller en bas
http://espacedudehors.wordpress.com
Romane
Administrateur
avatar

Nombre de messages : 91113
Age : 62
Localisation : Kilomètre zéro
Date d'inscription : 01/09/2004

MessageSujet: Re: La lumière claire   Lun 23 Mar 2009 - 1:47

Au début, j'ai failli interrompre ma lecture pour venir dire ici, là, tout de suite : non, non, la distance et le temps ne sont rien quand on s'aime. Ils ne sont qu'obstacle mais pas cimetière. Je voulais le dire pour que ça n'arrive pas, parce que quand c'est solide, il faut bien plus que ça pour tuer le sentiment d'amour. J'ai souffert pour eux, vraiment.

Et puis...

merci pour cette fin là, si douce et si lumineuse, si réconfortante aussi.

chinois

Que j'aime te lire !

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
"Bonjour, je suis Romane, alors je m'appelle Romane, c'est pour ça que mon pseudo c'est Romane."
http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html
http://lessouffleursdereve.jimdo.com/
Revenir en haut Aller en bas
http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: La lumière claire   

Revenir en haut Aller en bas
 
La lumière claire
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» La lumière claire
» [Calmel, Mireille] La reine de Lumière - Tome 1: Elora
» Les 10 meilleurs reflex numériques en basse lumière selon DxO
» Pourquoi les hommes noirs préfèrent t'ils les femmes a la peau claire ?........
» Lumière continue ou flash

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Forums Liens Utiles :: Littérature :: Vos écrits : Poésie, nouvelles, romans, théâtre... :: MBS-
Sauter vers: