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 le deshéritier

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nuam

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Nombre de messages : 1029
Age : 38
Localisation : hyperworld
Date d'inscription : 23/04/2007

MessageSujet: le deshéritier   Ven 27 Mar 2009 - 19:05

Je ne suis qu'une archive immémoriale.
Ma vie n'a jamais eu de sens... en réalité, plus j'essayais de lui en donner, plus je la sentais perfusée, artificielle et insignifiante.

Je ne me tuerais pas. Enfin je crois.
J'attendrais que la fauche tombe, et j'avalerais son fil aigu avec délice.
J'espère en sentir toutes les aspérités, sentir les accrocs d'autres vies fauchées avant la mienne.
Oui, je la fantasmerais jusqu'à ce qu'elle arrive à moi, cette ultime lame.

Qui me regretteras ?
Tout juste quelques déjà-mort, peut-être.
En plus de laisser moins de traces qu'un escargot sur le pavé, je n'ai moi-même rien ni personne à regretter... ou plutôt si, une vie que je n'ai pas vécue, des occasions et des actes manqués.

Ma véritable histoire n'a jamais existé, à proprement parler.
J'avais 22 ans quand, sorti de mes études laborieuses, j'entrais dans le premier temple de la désillusion contemporaine ; les assédics.
Même pour le plein-emploi, je m'étais loupé d'au moins une décennie.
Sur-diplôme, j'ai très vite fini sur-névrosé, et sur-médicamenté aussi.
J'avais bien domestiqué quelques animaux jadis, mais mon fidèle compagnon d'infortune, ça aura été le prozac... mon favori parmi des milliers de posologies originales pourvoyeuses d'œillères mais jamais de bien-être.

Le bien-être... je ne crois même pas pouvoir dire ce que c'est. La seule chose que j'en sais, c'est de ne l'avoir jamais éprouvé.

La seule fois que j'ai eu de l'argent, c'était l'héritage de tatie Renée, la seule qui m'adressait encor la parole depuis le procès.
Je me suis fait refaire le nez, faire des implants, remonter les paupières et tirer 3 laies de peau, aspirer un wagon de mauvaises graisses de fast-food, agrandir le pénis...

Pourquoi ais-je fait ça au juste ? Surtout le pénis ! Quelle importance puisque ça n'a changé que sa taille au repos, et que j'ai été le seul à la branler de toute manière.
Seulement voilà, je voulais ne serais-ce que pouvoir me bercer d'illusions, ne serais-ce qu'un regard concupiscent.
Au lieu de ça, les regards devinrent pire à mon retour du brésil. J'étais devenu le masque figé et honteux de ma propre laideur naturelle.
Je l'ai bien vu changer, le regard des gens... d'abord les petits commerçants du quartier et le voisinnage : tous baissaient d'une ou deux octave dans mon sillage, tous semblaient génés de ma seule présence.
Et puis aussi les inconnus, qui semblaient me prendre pour un accidenté de la route.

Tout était pire et je maudissait bien injustement cette vieille peau de Renée de ne pas m'avoir oublié comme tous les autres.

Mon père m'avait renié et tous les autres avec lui. Il ne tolérait pas que j'ai fait la une des journaux 2 mois durant...
2 mois.

C'est long 2 mois à la barre des accusés.
A la fin, moi-même je n'étais plus très sur d'être innocent ou coupable.
Et à vrai dire, puisque j'ai été incarcéré, ça ne fait aucune différence.
Quand la foule vous regarde en coupable, alors vous l'êtes, un point c'est tout.

Mais le monde va vite, si vite désormais... il m'a suffit de déménager dans un logement encor plus insalubre, encor plus retiré, et on a finit par m'oublier.
Enfin, ça et la chirurgie.
La boucherie.

En définitive, je me suis auto-mutilé depuis si longtemps que je ne me souviens plus à quoi je ressemblais, ni à quoi j'aurais pu ressembler.

Alors non, je n'attends plus rien,
et oui, j'ai hâte de te voir scintiller.
La pire chose que représente pour moi la mort, c'est l'idée que ma vie défilera peut-être toute entière devant mes yeux, en dernier lieu... comme une dernière torture, un dernier sarcasme.

C'est pour ça que dès demain, j'irais au moins chaque semaine au musée... collectionner des images pour la rediffusion.
De préférence, il faudrait que je reste des heures, fixant le moins d'œuvres possibles... une seule même, ce serait parfait. Tout le reste s'effacerait peut-être sous sa croute pigmentée.



La lettre, écrite à l'encre de chine, était pliée dépliée repliée dans la poche de revers de son imperméable démodé et élimé... si perméable en réalité.
Elle semblait être là depuis si longtemps ; quelques années sans doute.
Il avait donc attendu si longtemps depuis qu'il l'avait écrite... du moins il l'avait relue tant de fois.
Si elle était encor là, c'est peut-être que rien pour lui n'avait jamais changé depuis.
Ou alors avait-il eu peur de la jeter ou la bruler ? Peur d'attiser l'appétit de la mort même en défiant son arrivée.
Comment se pouvait-il qu'un tel désir de mort ne soit exhaussé ?

Et comme il n'y avait que ça sur lui, la seule personne pour lire ça, ça avait été le croque-mort, qui pour la première fois avait eut le sentiment de la croquer vraiment.

Le lendemain, à son tour il était allé au musée.
Il y était allé pendant 8 ans et demi, jusqu'à l'infarctus.
En plus de son portefeuille, le gosse lui avait volé la lettre.
Et à son tour le gosse l'avait portée et était allé au musée.

La lettre avait finie par se déchirer et il l'avait scotchée grossièrement.
Mais comme il avait mis plus de temps que les autres à mourir, il avait fini par la recopier, mot pour mot... s'effaçant irréversiblement derrière cette réalité biographique qui n'était pas la sienne, mourant comme les autres dans l'appropriation d'une expérience de source inconnue.
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lison

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Nombre de messages : 7704
Localisation : Gatineau, Québec
Date d'inscription : 22/02/2005

MessageSujet: Re: le deshéritier   Ven 27 Mar 2009 - 19:17

Celui-ci me touche profondément. Il m'appelle à un sérieux questionnement. Dire qu'il y a des gens qui n'arrivent même pas à voir un côté positif de la vie. C'est incroyable mais il y en a et, peut-être beaucoup plus qu'on ne croit.

Chapeau, nuam.
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Ysandre
Nonosse Tradamus dodo


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Localisation : Alpha du Centaure, juste à droite
Date d'inscription : 10/12/2008

MessageSujet: nuam .. le déshéritier   Ven 27 Mar 2009 - 20:45

Il m a fait mal ce texte. Le fond du dèsespoir, du mal être, de la solitude, du reniement. Mais si beau ce texte dans cette descente silencieuse et affreusement consciente.
merci Nuam
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le deshéritier
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