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 Percevoir la beauté

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lucarne



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MessageSujet: Percevoir la beauté   Dim 19 Avr 2009 - 12:30

Le musicien de rue était debout dans l'entrée de la station 'L'Enfant Plaza' du métro de Washington DC. Il a commencé à jouer du violon. C'était un matin froid, en janvier dernier. Il a joué durant quarante-cinq minutes. Pour commencer, la chaconne de la 2e Partita de Bach, puis l'Ave Maria de Schubert, du Manuel Ponce, du Massenet et de nouveau Bach.

À cette heure de pointe, vers 8h du matin, quelque mille personnes ont traversé ce couloir, pour la plupart en route vers leur boulot. Après trois minutes, un homme d'âge mûr a remarqué qu'un musicien jouait. Il a ralenti son pas, s'est arrêté quelques secondes puis a démarré en accélérant. Une minute plus tard, le violoniste a reçu son premier dollar : en continuant droit devant, une femme lui a jeté l'argent dans son petit pot. Quelques minutes ensuite, un quidam s'est appuyé sur le mur d'en face pour l'écouter mais il a regardé sa montre et a recommencé à marcher. Il était clairement en retard.

Celui qui a marqué le plus d'attention fut un petit garçon qui devait avoir trois ans. Sa mère l'a tiré, pressé mais l'enfant s'est arrêté pour regarder le violoniste. Finalement sa mère l'a secoué et agrippé brutalement afin que l'enfant reprenne le pas. Toutefois, en marchant, il a gardé sa tête tournée vers le musicien. Cette scène s'est répétée plusieurs fois avec d'autres enfants. Et les parents, sans exception, les ont forcés à bouger.

Durant les trois quarts d'heure de jeu du musicien, seules sept personnes se sont vraiment arrêtées pour l'écouter un temps. Une vingtaine environ lui a donné de l'argent tout en en continuant leur marche. Il a récolté 32 dollars. Quand il a eu fini de jouer, personne ne l'a remarqué. Personne n'a applaudi. Seule une personne l'a reconnu sur plus de mille personnes.

Personne ne savait que ce violoniste était Joshua Bell, un des meilleurs musiciens sur terre. Il a joué dans ce hall les partitions les plus difficiles jamais écrites avec un Stradivarius de 1713 valant 3,5 millions de dollars. Deux jours avant de jouer dans le métro, sa prestation au théâtre de Boston était 'sold out' avec des prix avoisinant les 100 dollars la place.

C'est une histoire vraie. Joshua Bell jouant incognito dans une station de métro a été organisé par le Washington Post dans le cadre d'une enquête sur la perception, les goûts et les priorités d'action des gens. Les questions étaient : dans un environnement commun, à une heure inappropriée, pouvons-nous percevoir la beauté ? Nous arrêtons-nous pour l'apprécier ? Reconnaissons-nous le talent dans un contexte inattendu ?

Une des possibles conclusions de cette expérience pourrait être : si nous n'avons pas le temps pour nous arrêter et écouter un des meilleurs musiciens au monde jouant quelques-unes des plus belles partitions jamais composées, à côté de combien d'autres choses passons-nous ?
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MessageSujet: Re: Percevoir la beauté   Dim 19 Avr 2009 - 12:45

D'abord, j'adore cette histoire.
Le fait qu'un virtuose accepte ce défi me ravit.

Pour le reste, eh bien, comme toujours, je parle selon ma vision du monde. Il y a sept personnes qui se sont arrêtées. Les enfants l'auraient tous fait, eux. Et quant aux autres, ceux qui savaient pour la majeure partie d'entre eux qu'ils seraient en retard au travail s'ils s'arrêtaient, qui peut dire qu'ils n'ont pas été émus cependant, pendant le bref moment où leurs oreilles ont perçu sa musique ?
Si un seul d'entre eux tous a vu quelque chose changer dans sa vie depuis ce moment-là, alors ce n'était pas en vain. Et aucune statistique ne pourra jamais montrer ça : le cœur d'un homme touché par la musique...
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Romane
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MessageSujet: Re: Percevoir la beauté   Dim 19 Avr 2009 - 13:15

L'histoire est troublante et en même temps, elle ne m'étonne pas. L'urgence du métro-boulot-dodo est une machine à broyer le regard et l'écoute, à anesthésier la perception, les émotions. Dommage, on voit bien qu'on continue allègrement à s'auto-mutiler bêtement.

Un milliard de détails sont là, omniprésents, pour nous rappeler la beauté du monde. Ce peut être une musique, un reflet, un ciel, un visage, une architecture, une infinité de détails comme ça, gratuits et offerts. Souvent traversés par le regard...

Et vous, est-ce que vous vous laissez piéger où bien demeurez-vous libres dans votre tête, libres dans votre conscience, prêts à vous laisser nourrir de cette beauté sans cesse sous vos yeux ?

Petit test : quelles images volées demeurent dans votre mémoire, au hasard d'un emploi du temps où rien ne se prêtait à les capter ?

L'une des dernières est le visage de cette petite fille inconnue, perché au-dessus de ma couchette, cette nuit. Ses yeux en amandes souriaient et elle m'a souhaité une bonne nuit. Des petites mèches éparses tombaient de son petit visage, c'était sa première expérience d'un train couchette.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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lucarne



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MessageSujet: Re: Percevoir la beauté   Dim 19 Avr 2009 - 14:49

Je m'émerveille chaque fois du paysage qui m'entoure. Et je suis très étonnée car beaucoup de mes connaissances me disent "non, j'ai pas vu" quand je leur demande si elles ont vu combien les cimes étaient belle ce matin, ou ce soir... Beaucoup ne "regardent" plus. Parfois aussi, si je suis en voiture, je m'arrête pour "voler" un instant particulièrement beau.

Il m'est arrivé aussi de rester bloquée dans ma voiture pour finir d'écouter un morceau de musique ou une interview passionnante. Les gens qui passaient me regardaient bizarrement...

C'est vrai que parfois, le temps nous manque, mais pas toujours.
C'est un peu comme ces voyages organisés, où les touristes visitent des pays au pas de course. Quel intérêt ?
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Tryskel
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MessageSujet: Re: Percevoir la beauté   Dim 19 Avr 2009 - 15:10

L'expérience est en effet interessante, qu'un virtuose ai accepté n'est pas anodin. la réaction des gens "pressés" qui tirent les enfants qui eux sont encore sensibles est hélas, comme dit Ro "Metro, boulot, dodo".

L'emerveillement devrait être notre quotidien, il ya tant de beauté autour de nous!

Vrai Luca, tu es "bizarre" lol, savoir s'arrêter pour profiter d'un instant, tout simplement un instant "beau" faudrait que beaucoup l'apprenent!

Je vous gave un tisoit je sais avec la beauté de ma terre d'élection, mais quand on est sur le Menez Bré, qu'on voit couler l'Aulne, la mer scintiller et les champs, bah, on n'a à faire qu'à regarder, s'en imprégner.

J'ai revu ces paysages sublimes de Lozère et des Cevennes, là encore, rien à dire, recevoir, reconnaître...

Ce que j'aime dans les randos, c'est qu'on ne sait jamais quelle beauté va nous tomber dans le regard au prochains détour! Va nous prendre, et nous apprendre...
C''est la suprise de chaque instant à condition qu'on soit prêt à "recevoir"!
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Romane
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MessageSujet: Re: Percevoir la beauté   Dim 19 Avr 2009 - 15:39

En fait, le plus beau cadeau que puisse nous faire notre perception, est le truc inattendu, celui qu'on ne cible pas "d'ordinaire", le petit point de bonheur trouvé comme ça, au hasard, parce qu'on a l'oeil fouilleur, curieux, et que soudain il capte ce que personne ne voit.

Ici, dans l'exemple proposé, un musicien de rue ; rien de plus banal, il y en a tant n'est-ce-pas, qu'on ne les remarque pas, la preuve. Eh bien non, justement, on a tort. Avant-hier, je suis restée rêveuse assez longtemps devant un jeune violoniste posté près de l'entrée d'un grand magasin chic, qui jouait du mozart sur le trottoir. C'était beau et fort, sous ce ciel éclatant au milieu des pas perdus des passants. Je me suis souvenue de celui que j'avais vu et photographié à Québec, un jour de balade avec Lison et Claude. Une image toujours insolite pour moi, un moment toujours privilégié, j'aurais aimé m'asseoir et écouter jusqu'au bout. Avant-hier, sans urgence précise, j'ai savouré.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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Lilylalibelle

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MessageSujet: Re: Percevoir la beauté   Lun 20 Avr 2009 - 22:02

Ce petit fil me remonte des images... moi qui suis très très (voire très !) attentive aux petits riens qui peuplent nos existences...

Rappel d'un texte écrit il y a quelques années... que vous avez croisé peut-être...

Mes souvenirs sont comme des courts métrages. Je me rappelle souvent une soirée d'hiver, au terme d'une journée d'errance et d'attente. Juste quelques images, des bruits, des odeurs qui se surimposent les unes aux autres, presque malgré moi.

Je me souviens de mon pas tranquille qui martèle le pavé inégal de Paris, parfois recouvert de bitume, pas trop vite, pour se laisser le loisir d'attarder les regards sur le monde qui m'entoure - sur les façades des immeubles, sur les visages que je croise. Sur les lucarnes, là-haut, près du ciel, celles que personne ne regarde - qui regarde les lucarnes, en ville ? - et celles qui, pourtant, me paraissent si lourdes de sens : parfois ouvragées, encadrées d'ornements, fleuries, parfois empierrées ou parfois seulement de bois à peine peint, des lucarnes de soupentes, de mansardes, de greniers.

Mon imagination erre alors sous les toits, fabule sur les intérieurs, échaffaude des existences : combien de trésors inconnus croupissent là, dans des cartons de vieilleries insipides et de souvenirs inintéressants ? Combien de rires familiaux, de drames conjuguaux, combien de larmes, coulantes ou retenues, combien de cris, échappés ou étouffés ? Combien de vies, sous ces toits , derrière ces lucarnes anonymes, comme autant d'yeux qui jettent sur la rue des regards impavides ? Et pourtant, je sens leurs regards aveugles m'observer, et je presse le pas quand ils se font trop accusateurs - je passe, seulement, je ne m'attarde pas, continuez sans vous préoccuper de moi...

J'ai rendez-vous au pied de la fontaine Saint-Michel (très classique, parait-il) mais je suis en avance - toujours ces précautions inutiles qui me font partir des heures avant "au cas où". Le froid - ou l'ennui - me jette dans le café le plus proche et je m'installe sous la terrasse vitrée avec un sourire ; pour un peu, on se croirait en été... Je noie ma solitude dans un thé de Ceylan délicieusement brûlant, plonge mon désarroi dans le Strindberg que je viens d'acheter et le monde autour de moi se dilue dans un flou reposant. Finalement, j'ai bien fait d'être en avance : cette félicité précieuse me rassénère et atténue ma déception. Je ne pense (presque) plus à celui que je devais voir ce matin et qui n'est pas venu - et que j'ai cherché, bien malgré moi, dans tous les visages croisés. J'ai cru au hasard, au destin... à Dieu peut-être ?

Et tout à coup, seule à cette table de bistrot, je ris encore, je ris, de ma stupide prière dans l'église Saint-Sulpice - une prière, moi, l'Incroyante !

Saint-Sulpice... et encore une salve d'images me monte à la tête, comme une charge de poudre qui explose. Je revois la petite librairie, cachée sous un porche, à gauche de l'église, avec des livres jusqu'au plafond, remplie de manuscrits séculaires et de volumes poussiéreux - cette poussière magnifique des vieux livres.

Je revois la tempête de neige que j'ai contemplé sur le haut de l'escalier, à la sortie de l'église, dans le larmoiement de l'immense fontaine qui encombre la place. Je me revois, petite, ridicule face à ces quatre hommes pieux statufiés sous les jets d'eau, petite face à leur âme superbe qui s'élance vers le ciel mais retombe inexorablement dans la masse bouillonnante du bassin - épouvantable image de la vanité de l'homme ! Je me rappelle de la chapelle de la Vierge, enfoncée derrière le choeur de l'église, son émouvante sculpture baignée d'un éclairage surnaturel - et cette petite vieille, agenouillée au premier rang, les joues creusées de deux épaisses larmes, les mains furieusement jointes dans une profonde prière à Marie, qu'elle était belle !

Je me souviens de la neige, au-dessus des jardins du Luxembourg, véhiculée par un vent sec, cassant, invraisemblable, je me souviens l'avoir savourée - mes premiers flocons depuis des années - comme un cadeau du ciel. C'était froid, bon, avec la violence purificatrice de ce vent colèrique qui fouettait mes joues et emmêlait mes cheveux. Mais en bonne bretonne, fille du vent et de la pluie, j'aime les tempêtes et la rage des éléments. J'étais insensible au froid, cette après-midi là. Insensible au froid, aux gens - rares - qui peuplaient les allées impeccables, insensible à moi-même. Je n'existais plus, je n'avais plus ni haine, ni joie, ni douleur, j'avais seulement dans les yeux la quiétude d'un parc à moitié désert sous des rafales de vent neigeux. Je n'existais plus, j'étais dissoute dans le monde ; peut-être ai-je touché, à cet instant, à un morceau d'éternité...

...en tout cas, ça y ressemblait.

Comme souvent, les mots se bousculent à la pointe de ma plume, sans doute parce qu'il y a longtemps (quelques jours !) que je n'ai pas écrit, sauf dans ma tête... L'orange lumineux qui embrase le paysage par la fenêtre de mon bureau me fait irrésistiblement penser, Dieu sait pourquoi, à mon escapade à Paris. Comme souvent, j'ai envie de coucher sur le papier mes ressentis avant qu'ils ne s'en aillent et se transforment en souvenirs édulcorés (je persiste à croire que les souvenirs ne sont que des sublimés du vécu : on ne garde que le meilleur et on oublie le reste).

Je commence à penser que j'aime cette ville, malgré tous ses défauts - ou peut-être bien à cause d'eux. J'aime son côté désordonné, bruyant, métissé, ses quartiers animés et ses tranquillités insoupçonnables, ses habitants impersonnels qui autorisent toutes les solitudes et ses touristes émerveillés qui forment une communauté intangible. J'y suis comme une enfant qui découvre un parc d'attractions - ou le paradis : bouche bée. Tout m'étonne, m'émeut. Il y a de la vie, là-dedans. Même le métro m'emballe.

J'ai fait le nord-ouest de Paris en bus par erreur : j'ai rejoint le Palais-Royal depuis Belleville en passant par Clignancourt... mais j'en ai profité pour observer les rues d'un quartier où il n'y a rien de touristique, sauf le quartier lui-même. En descendant du bus, j'ai en face de moi le palais Garnier, au bout de l'avenue de l'Opéra, grandiose, emphatique et majestueux. Ses ors flambent le nuage noir orageux juste derrière. Je lève le nez : une armée de cumulo-nimbus emporte le ciel parisien mais les couleurs changent et deviennent magiques.

Mon rythme de marche, je le vois, est sensiblement plus lent que celui des gens qui m'entourent. En vérité, je fais figure d'escargot. N'ayant ni appareil photo, ni fusain et encore moins les talents nécessaires pour m'en servir dignement, je prends mon temps pour "voir" les images que j'ai devant moi. Je n'ai que mes mots pour dessiner, sculpter, photographier - et je n'ai pas le temps de m'arrêter pour sortir un cahier et décrire sur place. Pas le temps, mais aussi pas envie : si je décrivais tout de suite, je ne serais plus dans la contemplation, dans les ressentis, mais déjà dans la description, dans la perception.

Pour lors, je continue d'avancer en m'absorbant de ce que je vois : l'Opéra, les ors, le nuage. Les voitures, à ma droite, leurs klaxons, leurs vrombissements, leurs coups de freins. Le babillage incessant des passants. Je laisse le monde entrer en moi. Bientôt, l'image se traduira en mots (c'est ce que je fais précisément à cet instant - huit jours plus tard). Mon séjour est en fait une série de clichés "virtuels" que ma rétine a enregistré ainsi, à mon insu ou consciemment et dont mon cerveau a gardé une trace. Je me souviens des couleurs, des odeurs, des battements de mon coeur sous le coup de l'émotion (quand un rayon de soleil lèche l'orteil d'une statue aérienne du palais Garnier en envoyant sur les nuages une grande larme orangée, par exemple). Et ces images me resteront, comme des icônes, ou des symboles.

Il y a la fontaine devant la Comédie-Française, sous des arbres, avec une statue dont j'ignore qui elle représentait parce que j'étais au téléphone et que je n'ai pas regardé - mais je me suis éclaboussée dans une flaque d'eau et l'eau froide m'a fait du bien parce qu'il faisait très chaud.

Il y a l'averse impromptue, juste devant l'Opéra, et le coin de store d'une boutique de vêtements pour hommes que j'ai partagé avec une jeune fille asiatique et un groupe de jeunes qui s'est lancé vaillamment sous la pluie. L'averse, et surtout cette odeur unique, citadine, du bitume bouillant qui se détrempe en un instant, le ronronnement liquide des gouttes de pluie qui martèlent la rue, comme des millions de fléchettes, puis le ruissellement dans les caniveaux vers les bouches d'égouts gloutonnes : sauve qui peut, semble dire l'eau, évacuons, évacuons !

Il y a la vue sur Paris du haut du parc de Belleville, avec le même ciel orageux dont l'esprit changeant me fascine, le bistro à la bonne franquette sur la Butte aux Cailles et le restaurant juif aux aspects de cantine sur le boulevard de Belleville. Il y a le quartier indien qui me transporte instantanément au bout du monde - jusqu'aux publicités qui sont rédigées en indien et aux disquaires envahis de posters de stars locales joliment fardées et en costume traditionnel. Je suis dans un conte des Mille et une nuits, même dans l'épicerie indienne aux odeurs douteuses où je trouve des boites de conserves aux noms exotiques : je ne sais même pas si ça se mange cru ou cuit, d'ailleurs peut-être que ça ne se mange pas.
Il y a les arbres du milieu du boulevard de Rochechouart, l'image étonnante du Sacré-Coeur au bout d'une ruelle entre deux immeubles, à deux pas de la place Pigalle... Le quartier du sexe est bien calme en plein jour, les devantures des boutiques spécialisées en passent presque inaperçues. Boulevard de la Chapelle, des vendeurs à la sauvette me proposent breloques, savates, portables et vêtements - on se croirait à un vide-grenier. Je n'ai plus assez d'yeux pour voir et la tête me tourne, je ris. Il me faudrait des siècles pour rédiger toutes mes images.

Il y a les musiciens du métro qui embellissent le parcours sous terre, le vendeur de melons et de pastèques à la sortie de la station, le carillon magnifique de midi d'une église juste à côté du Louvre et dont je n'ai pas retenu le nom (Saint-Germain l'Auxerrois ?), le musée du Louvre et son éclectisme qui donne le tournis.

Il y a l'entrée dans la partie haute de la Sainte-Chapelle qui me propulse dans les airs et m'étreint le coeur assez curieusement. J'écoute (religieusement, cela va sans dire) le guide qui explique avec une passion mal contenue les quinze verrières monumentales imageant la Bible. On dirait que la voûte est à des kilomètres au-dessus de nos têtes et qu'elle flotte littéralement sur du verre. La tête renversée en arrière, je contemple, je goûte, proche de l'extase esthétique. Et pourtant, les bâtisseurs de l'époque se moquaient bien de faire beau, il fallait faire divin. C'est divin, au sens propre du terme. Les créateurs d'une telle merveille n'ont pu être inspirés que par Dieu (tiens, "merveille", je repense au Mont-Saint-Michel où j'ai vécu des ressentis très proches). C'est du génie, ou de l'inspiration mystique, je ne sais plus trop. Dieu doit quand même exister pour faire bâtir des choses pareilles... Ah ! J'ai du mal à m'y faire, tout de même... Mais l'entrée dans cette "Jérusalem céleste" m'oppresse les sens et l'esprit d'une curieuse manière...

Il y a l'entrée dans la salle des Gens d'Armes, à la Conciergerie. Image de piliers en étoile, bas mais terriblement puissants - ils auraient pu porter la Terre entière. Le vaste espace de la salle, vide, ses cheminées deux fois plus hautes que moi, l'éclairage indirect donnent un aspect à la fois intimiste et grandiose.

Il y a l'errance sur les quais de Seine, guettant les tours de Notre-Dame mais remettant finalement la visite à plus tard. Et il y a l'image - fabuleuse - vue du pont Saint-Louis, vers l'Hôtel des Monnaies et le Louvre, plus loin, sur fond de fuite de l'orage. Les nuages noirs s'effilochent vers la Terre comme une mousseline usagée en grisonnant et tranchent sur un fond de ciel d'un bleu pur et intense. Le soleil est là, derrière, ou devant, on ne sait pas trop, du coup, il est partout. Il y a deux ciels, tout à coup, qui se battent là-haut. J'avais déjà eu la sensation d'admirer un Corot vivant grandeur nature il y a quelques années chez moi, et j'ai la même impression cette fois-là. Il me semble un instant que la minute s'est figée, que rien ne bouge plus. Je m'arrête au milieu du pont, entre deux mondes, pour imprimer l'image dans ma tête. J'ai dans la bouche un goût d'éternité et sur les lèvres un sourire de béatitude. Encore une fois, je vis la beauté du monde. Je pleure ; je voudrais savoir qui remercier pour tant de merveilles.
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MessageSujet: Re: Percevoir la beauté   Lun 20 Avr 2009 - 22:08

chinois Ça fait du bien de te lire, Lily. Vraiment et beaucoup. Merci pour ce cadeau du soir. bisou

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MessageSujet: Re: Percevoir la beauté   Lun 20 Avr 2009 - 22:11

Y'a pas de quoi, Ro... Je suis en stage loin de chez moi et je venais sur LU me ressourcer un peu... et je tombe sur ce fil (anodin)... ça fait du bien...

D'ailleurs, bonne nouvelle : comme je n'ai rien d'autre à faire le soir pendant une semaine, j'ai apporté mon cahier pour... écrire la fin du Vent des Lumières !!

Et je l'ai fait en pensant à toi et à MBS surtout... et c'est même pas une blague...

Bisous les Lus Rêve
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MessageSujet: Re: Percevoir la beauté   Lun 20 Avr 2009 - 22:17

La bonne nouvelle que voilà ! J'ai parlé de Vent des Lumières cette semaine passée, précisément, pendant ma petite escapade loin de chez moi. Transmission de pensée ??

et puis être associée à MBS dans ta pensée, tu vois un peu le trio infernal... Ange

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MessageSujet: Re: Percevoir la beauté   Lun 20 Avr 2009 - 22:23

Ah bon tu as parlé du Vent des Lumières ??

Lilycurieuse là... AngeR AngeR AngeR
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MessageSujet: Re: Percevoir la beauté   Lun 20 Avr 2009 - 22:34

Oui. A des amis que tu ne connais pas, parce qu'ils ne sont pas sur LU.

En résumé, j'expliquais qu'il était facile de se faire une idée fausse sur l'Assassin, mais que le Vent des Lumières avait heureusement été inventé pour remettre les idées en place.

Je pense que tu comprends parfaitement et au premier coup d'oeil mon explication somme toutes assez claire. AngeR

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MessageSujet: Re: Percevoir la beauté   Lun 20 Avr 2009 - 23:17

Romane a écrit:
chinois Ça fait du bien de te lire, Lily. Vraiment et beaucoup. Merci pour ce cadeau du soir. bisou

Je confirme, ça fait du bien chinois
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MessageSujet: Re: Percevoir la beauté   Mer 22 Avr 2009 - 21:37

Romane a écrit:
Oui. A des amis que tu ne connais pas, parce qu'ils ne sont pas sur LU.

En résumé, j'expliquais qu'il était facile de se faire une idée fausse sur l'Assassin, mais que le Vent des Lumières avait heureusement été inventé pour remettre les idées en place.

Je pense que tu comprends parfaitement et au premier coup d'oeil mon explication somme toutes assez claire. AngeR

C'est vraiment marrant, parce que je suis précisément en train d'écrire sur l'assassin du duc de Flogeac (punaise, Ro, t'étais dans ma chambre ou quoi ??? Chuuttt )...
Bon ceci dit, je doute que tu leur aies parlé de ça tong
Mais je suis flattée dans mon ego démesuré (ahem) que tu aies parlé de mon bouquin (vraiment).

Je suis contente d'avoir ressorti ces deux textes, aussi et qu'ils vous plaisent.
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MessageSujet: percevoir la beauté   Mer 22 Avr 2009 - 22:59

Bonsoir Lillylabelle et toutes les autres.
J'ai reconnu la beauté bien des fois, à des riens, parce qu'elle vous saute au coeur et pas aux yeux. Il y a des eaux froides si belles quand elles courent, des rochers pleins de reflets et qui tranchent si fort, et des regards, des regards qui vous laissent entrer pour regarder l'âme qui s'y cache et se découvre... velours et sang, douleurs et force, et des fleurs non regardées qui se dressent après mourir pour refleurir encore, et des visages vieux qui deviennent beaux parce qu'à l'intérieur, il y avait un reste de jeunesse, un reste de fraicheur, et l'enfance. L'âme, si elle est belle est sans doute la plus belle chose que l'on puisse voir, sans les yeux.
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Romane
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MessageSujet: Re: Percevoir la beauté   Mer 22 Avr 2009 - 23:19

Ysandre a écrit:
L'âme, si elle est belle est sans doute la plus belle chose que l'on puisse voir, sans les yeux.

chinois voilà, nous en étions là. Merci Ys. Percevoir la beauté est un art qui ne demande ni grands discours, ni grandes démonstrations, de part et d'autres. Juste un brin d'observation.

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MessageSujet: Re: Percevoir la beauté   Jeu 23 Avr 2009 - 11:37

Romane a écrit:
Ysandre a écrit:
L'âme, si elle est belle est sans doute la plus belle chose que l'on puisse voir, sans les yeux.

chinois voilà, nous en étions là. Merci Ys. Percevoir la beauté est un art qui ne demande ni grands discours, ni grandes démonstrations, de part et d'autres. Juste un brin d'observation.

What the fuck ?!? Si vous n'ouvrez pas les yeux pour observer, vous ne verrez rien... Tsss.
La beauté, comme l'horreur, passe par les yeux d'abord.
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Romane
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MessageSujet: Re: Percevoir la beauté   Jeu 23 Avr 2009 - 11:56

En même temps, l'observation les yeux fermés, essaye, pour voir... tong

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Ysandre
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MessageSujet: percevoir la beauté   Jeu 23 Avr 2009 - 12:02

je le fais sans arrêt ma Ro, en écoutant les voix et leur silences, en "ressentant" très fort tout ce qu'elles ont a dire et qu'elles ne disent pas. Et puis j'entre des les yeux, et au fond, je vois l'âme. Avec Jok j'arrive pas, il a foutu des croix pour que l'on ne voit pas
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