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 Le confetti

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Romane
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MessageSujet: Le confetti   Mar 21 Avr 2009 - 5:32

Le confetti

Elle le tenait entre ses doigts, aussi fin que s’il n’existait pas, aussi inconsistant que s’il n’avait jamais été fabriqué par une machine dont elle ignorait tout et dont elle se demandait en ce moment même qui avait eu l’idée étrange de l’inventer, et pour quoi faire, si ce n’est dans un esprit festif à faire pleuvoir une pluie multicolore quelque part sur des têtes inconnues, sur des trottoirs et des ruelles ou des places immenses prêtes à se laisser tapisser d’une neige de papier. Elle aurait voulu remonter le temps et comprendre depuis quand était né le premier, elle qui tenait entre ses doigts le Xième anonyme.

Elle qui le tenait ainsi précautionneusement, comme s’il s’agissait du trésor le plus fou, le plus coûteux, le plus précieux au monde. Elle qui le tenait sans le voir. A peine la sensation bizarre de ne plus sentir d’un doigt à l’autre la fine rugosité presque imperceptible de ses empreintes, sillons de peau qui faisait d’elle qu’elle était unique au monde, comme cet infime petit bout de papier parmi tous les autres, désolidarisé comme elle, orphelin de sa famille entière, détaché un jour du tronc d’un arbre dont personne ne parlerait plus jamais. Avait-on au moins parlé de lui une fois ? Peut-être quand la scie avait entamé sa chair d’écorce et de sève…

Ses yeux ne pouvaient pas le regarder. Il lui fallait toute l’attention, toute la concentration possible et même au-delà, pour le sentir entre ses doigts. Aveugle dans son caisson d’obscurité, elle ne pouvait se fier qu’aux signes que lui indiquaient ses doigts, dans leur toucher sensible et à peine effleurant qu’entrecoupaient une pression quasi sauvage, un peu comme si elle s’agrippait à la vie, la vie retenue dans ce confetti dont elle ignorait tout, sauf qu’il était là, entre son pouce et son index.

L’absence du monde à proximité, l’absence au point de penser qu’elle était l’oubliée de ce monde, celle dont on ne savait plus rien, à laquelle personne ne songeait, l’absence lui rendait plus précieux encore ce minuscule rond de forêt coincé entre deux tranches de peau, au bout de ses doigts. Alors elle le caressait furtivement, par un mouvement circulaire à peine ébauché, la crainte de le perdre accrochée à son souffle court. Ne pas le lâcher, ne pas « ne pas » le sentir glisser ni s’envoler en chute silencieuse vers le noir plus profond de là où l’on ne sait pas assez faire fonctionner la sensibilité des doigts pour ne plus le confondre avec la pierre du sol, trop vaste et trop âpre pour en déceler un minuscule confetti.

Elle se disait qu’elle tenait ainsi le symbole du livre, la goutte de l’expression écrite. Combien de lettres pourrait-elle former sur une aussi petite surface ? L’encre serait-elle absorbée ? Le traçage serait-il rugueux ou lisse ? Combien de mots pourrait-on confiner sur la surface réduite d’un confetti, un, rien qu’un, un tout seul, un rescapé des égouts ? Pourrait-on écrire une vie ? Un fragment ? Lequel ? Un mot ? De quel message pourrait-elle l’investir pour qu’il soit à la fois entier et consistant, pour qu’il veuille tout dire dans l’économie du verbe ? Elle prenait conscience de l’exiguïté et de ce fait, de la préciosité de cet infime support fait d’un mauvais papier à fête. Comment pourrait-elle parvenir à lui redonner ses lettres de noblesse, à faire de lui ce qu’elle aurait voulu faire d’elle parmi l’univers ; exister…
Elle avait d’abord tenté de le respirer. Qu’au moins cet étrange cadeau trouvé par hasard sans qu’elle se souvienne comment ni quand puisse lui apporter sans qu’il lui soit besoin de fermer les yeux l’odeur de la forêt, celle de la terre en automne ou n’importe quelle autre saison pourvu que la pluie vienne de cesser et qu’il émane d’elle les senteurs vivifiantes et bouleversantes de la renaissance. Elle aurait aimé déceler la proximité des fougères, des cèpes, même des champignons vénéneux qu’elle imaginait avoir vécu contre le confetti dans sa vie d’avant. Elle avait tenté. En vain. Alors elle s’était dit que son désir l’induisait en erreur et qu’il valait mieux espérer trouver l’odeur du papier. Elle avait rempli ses poumons en rêvant qu’ils trouveraient quelque part des effluves de librairies, peut-être l’indice d’un carnet vierge, n’importe quoi pouvant lui donner l’image du papier à noircir un jour, cette promesse sans peur du vide des mots ou de l’absence prolongée du verbe. En vain. Le confetti refusait de lui renvoyer autre chose que l’odeur de ses propres doigts, c’est-à-dire de la poussière de la pierre et de la fine transpiration qui les envahissait lorsqu’elle réclamait trop la vie et qu’elle persistait à ne pas venir.

Ses pensées s’étaient mises à affluer, à converger vers ce bout de rien qu’elle tenait entre ses doigts sans savoir faire autrement que de le garder ainsi, viscéralement primordial. Les murs autour d’elle n’y pouvaient rien, ils avaient brutalement perdu leur consistance, vaincus par un confetti. Dans sa tête, elle inventait un nouveau monde et ce nouveau monde tournait, tournoyait, virevoltait, s’envolutait et s’enivrait des émanations muettes d’un petit bout de papier innocent dont le hasard faisait qu’il était aujourd’hui prisonnier entre les doigts d’une prisonnière.

Elle s’était dit qu’ils étaient du même bord, tous les deux. Lui et elle, réunis en cet instant. Par l’imbécilité humaine et la loi du plus fort contre la vulnérabilité des plus faibles. Elle s’était dit que rien, à l’origine, ne les prédestinait à faire cachot commun. Un soupir fait de compassion, de tristesse désabusée, d’impuissance, d’incompréhension, de reconnaissance, enfin tout ça à la fois, l’avait submergée. Et puis elle avait écarquillé les yeux dans l’espoir de rencontrer du regard ce petit compagnon inattendu. Et puis elle n’avait rien vu. Et puis elle avait renoncé. Et puis elle avait appris à se laisser apprivoiser par le confetti. Alors elle ne s’était plus sentie seule.

Mentalement, elle l’avait couvert de mots. Une avalanche de mots plus percutants les uns que les autres, ceux qui alternaient avec la plainte douce qui lui montait du cœur parce qu’il y avait si longtemps qu’elle n’avait plus parlé à personne. Il y avait tant de mots qu’ils ne contiendraient jamais là où elle aurait voulu les tracer. Un confetti n’a qu’un recto-verso, il lui aurait fallu des arbres entiers de confettis, branches comprises, pour pouvoir déverser tout ce qu’elle avait à dire. A cette idée, elle avait presque suffoqué de manque d’oxygène, d’espace, elle qui ne voyait plus le ciel depuis si tant de temps. Mourir sous une pluie de confettis, quelle étrange fin, s’était-elle dit en chassant cette image folle de sa tête. Alors qu’un seul pouvait lui permettre de s’accrocher encore un peu, trouver l’envie. Même compressé en larme d’arbre, elle tenait l’arbre entier entre ses doigts. De l’arbre à la forêt, il n’y avait qu’un mot.

Lequel choisir.

Avec quelle plume, quelle encre, et puis quelle écriture économique pourrait tenir sur une aussi petite surface, quand on a tant de choses à dire ? Quels symboles compactés pourrait-elle utiliser, quelle formulation condensée pourrait-elle s’insérer et surtout, oui, surtout, qu’est-ce qui rendrait lisible son message ?

Elle avait soudainement pris conscience de la fragilité d’un confetti. On les prend d’ordinaire par poignées, on les jette avec désinvolture dans un gloussement malicieux et ils s’en vont là, au gré de l’air et du frisottement de son courant, et ils s’éparpillent et ils font joli. Ils font joli, voilà bien ce qui l’ennuyait, elle qui voulait surtout faire efficace en laissant une trace, un témoignage, l’ultime. Soudain, lui était apparue l’incongruité de ce que les hommes avaient fait de la vie ; il faut être visible pour exister. Tant qu’on est petit, on n’est que rien. Il faut faire du bruit, il faut parasiter le temps et l’espace, il faut marcher devant, haut et fier. Un confetti n’est qu’un rebut, un moment fugace, un pré-poubelle, un post-oublié. Un pas d’importance. Comme elle.

Prise à la gorge par l’angoisse du vide, elle s’était dit qu’après tout, la tranche du petit bout de papier sans visage pourrait aussi bien servir de guillotine. Que comme on lime avec patience et silencieusement les barreaux d’une prison, on pouvait tout aussi bien se trancher la gorge avec un couperet ridicule, en s’y prenant bien. Il était là, entre ses doigts, si fin, si fin… Oserait-elle ?

Mais c’est qu’elle tenait encore à la vie, autant que lui malgré son inertie. Elle s’était demandée s’il pouvait penser, si, quand on se transforme d’un état à un autre état, on perdait ou pas sa capacité de réfléchir, de ressentir, d’aimer ou de détester, de vouloir ou de refuser. La question de l’âme s’était mise à la tarauder. Est-ce que seuls les humains en étaient pourvus ? Après tout, son compagnon confetti pouvait peut-être traîner son âme quelque part ? Alors elle avait ouvert grand ses yeux, fouillant l’obscurité et cherchant à tout prix la fragile lueur d’une âme minuscule, aussi légère que le corps de papier qu’elle tenait entre ses doigts. Elle avait tenté de percer le noir autour d’elle, en murmurant à peine un peu pour encourager son rêve. Il n’était pas venu.

Le désespoir l’avait envahie, ravageur et sauvage. Elle ne supportait pas l’idée d’une nouvelle solitude. Un papier sans âme est un papier mort, tout confetti soit-il, même destiné à joncher un sol de fête humaine, même à finir au fond d’un caniveau comme un poivrot imbibé d’alcool qui tituberait sur le bord d’un trottoir avant de s’écrouler ivre mort. Elle ne supportait pas l’idée d’une impasse sur une fin pure et dure. Elle ne supportait pas.

Elle tenait entre ses doigts un confetti égaré là par inadvertance, comme elle aurait tenu l’univers entre ses doigts sans savoir qu’en faire.

Méticuleusement, elle s’appliqua à déchirer le petit bout de rien, pour ne plus jamais, jamais, jamais subir une torture supplémentaire.

Puis elle porta ses doigts à ses lèvres et sentit entre elles le chiffon insignifiant.

Quand elle l’avala, elle se sentit grosse de l’enfant qu’elle avait tué jadis.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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Romane
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MessageSujet: Re: Le confetti   Mar 21 Avr 2009 - 5:35

Je suis en colère contre l'écriture, ce soir. Voilà pourquoi ;

Je suis partie d'une idée trouvée au hasard du Net, en lisant une petite phrase. Ecrire un texte sur le thème d'un confetti. Mon idée je l'avais, elle devait démarrer dans le noir et finir dans la lumière. Résultat des courses, voyez un peu. Je suis complètement déconcertée par la dissociation de mon idée et de la course des doigts sur le clavier, qui va strictement à l'inverse de ce que je voulais.

Pourquoi ?!

Ma première et unique idée était, puisqu'il ne fallait ni parler de sa forme ni de sa couleur (au confetti) partir sur le principe de le sentir entre ses doigts, et de ne pas pouvoir le voir. D'où un personnage dans le noir. Mais je voulais finir par ce qu'elle dessine simplement un coeur ou un point au centre du confetti. Le coeur pour l'amour, le point pour l'infini. Symbole d'ouverture. Résultat des courses, elle a tué son gosse. p'tain, j'en ai marre.

C'est un premier jet.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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Farouche

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MessageSujet: Re: Le confetti   Mar 21 Avr 2009 - 10:54

Romane a écrit:
Je suis en colère contre l'écriture, ce soir. Voilà pourquoi ;

Résultat des courses, elle a tué son gosse. p'tain, j'en ai marre.

C'est un premier jet.

Eh oui... c'est traître les personnages, hein !
Mais je l'aime bien ton histoire Smile

J'avais un grand-oncle, un génie des maths complètement fondu qui sacrifiaient à diverses passions plus loufoques les unes que les autres. L'une d'entre elle était de... recopier des poèmes de Victor Hugo sur des confettis tong
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gérard hocquet

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MessageSujet: Re: Le confetti   Mar 21 Avr 2009 - 11:15

un confetti qu'en fait-on? Une histoire à dormir couché. Bien vue.
J'ai imaginé d'où pouvaient venir les confettis et pensé que des secrétaires auraient pu les inventer avec les déchets ronds des feuillets passés dans la machine à percer les trous avant le classement.
Un jour de folie, elles les auraient répandus en l'air pour une fête ou pour manifester? Ou à New york pour saluer le passage d'une célébrité dans la rue, ou pour le mariage de l'une d'entre elles...
En tout cas je vois bien ça venir des USA, non?...c'est le confetti qu'on fêta!
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filo

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MessageSujet: Re: Le confetti   Mar 21 Avr 2009 - 12:01

Déconfite par le confetti qu'on fêta !
Je n'avais jamais pensé à ça : écrire sur un confetti. C'est comme farcir un petit pois !
Étonnant comme le papier est tout de suite associé par toi à l'arbre, mais aussi et surtout à l'écriture.
Alors qu'il existe, comme les confettis, un grand nombre d'objets en papier non destinés à l'écriture ou la lecture (PQ, emballage, papier-peint, etc).

Si je comprends bien, tu voulais faire dans l'ouverture (confetti = youpi!) et tu as fait exactement le contraire : en prison, comment délivrer un message avec comme support juste un confetti ?
Avec une bonne dose de tendance à aller à l'essentiel, sûrement ! Moi c'est dans ce sens que j'aurais exploré.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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Romane
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MessageSujet: Re: Le confetti   Mar 21 Avr 2009 - 13:04

Merci vous !

filo a écrit:
Étonnant comme le papier est tout de suite associé par toi à l'arbre, mais aussi et surtout à l'écriture.
Alors qu'il existe, comme les confettis, un grand nombre d'objets en papier non destinés à l'écriture ou la lecture (PQ, emballage, papier-peint, etc).

Je suis presque surprise de découvrir que j'aurais pu choisir autre chose qu'un support d'écriture. Le comble... car oui, tu as raison, ça aurait pu se faire, mais ça ne m'a pas le moins du monde traversé l'esprit. Voyons voyons, quel signe pourrait-on y voir ?!

Citation :
Si je comprends bien, tu voulais faire dans l'ouverture (confetti = youpi!) et tu as fait exactement le contraire : en prison, comment délivrer un message avec comme support juste un confetti ?
Avec une bonne dose de tendance à aller à l'essentiel, sûrement ! Moi c'est dans ce sens que j'aurais exploré.

Oui, c'est ça, tu as compris. C'est en cela que j'ai été scotchée par l'évidence du personnage qui choisit lui-même, comme le dit si bien Farouche. Une sorte de dissociation entre le personnage et mon idée, une sorte de revendication "eh bien quoi, c'est moi qui écris, non ?!!"
C'est la première fois que ça me fiche en rogne. D'habitude je trouve ça amusant et un brin mystérieux. Cette fois je ressens mon personnage comme un imposteur.
Un phénomène vraiment très curieux, qui me fait penser à la SF quand des éléments inertes prennent le pouvoir sur les éléments qui en principe sont plus forts.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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MessageSujet: Re: Le confetti   Mar 21 Avr 2009 - 17:36

J'm'en fous. J'ai refait la fin.

* * *

Elle le tenait entre ses doigts, aussi fin que s’il n’existait pas, aussi inconsistant que s’il n’avait jamais été fabriqué par une machine dont elle ignorait tout et dont elle se demandait en ce moment même qui avait eu l’idée étrange de l’inventer, et pour quoi faire, si ce n’est dans un esprit festif à faire pleuvoir une pluie multicolore quelque part sur des têtes inconnues, sur des trottoirs et des ruelles ou des places immenses prêtes à se laisser tapisser d’une neige de papier. Elle aurait voulu remonter le temps et comprendre depuis quand était né le premier, elle qui tenait entre ses doigts le Xième anonyme.

Elle qui le tenait ainsi précautionneusement, comme s’il s’agissait du trésor le plus fou, le plus coûteux, le plus précieux au monde. Elle qui le tenait sans le voir. A peine la sensation bizarre de ne plus sentir d’un doigt à l’autre la fine rugosité presque imperceptible de ses empreintes, sillons de peau qui faisait d’elle qu’elle était unique au monde, comme cet infime petit bout de papier parmi tous les autres, désolidarisé comme elle, orphelin de sa famille entière, détaché un jour du tronc d’un arbre dont personne ne parlerait plus jamais. Avait-on au moins parlé de lui une fois ? Peut-être quand la scie avait entamé sa chair d’écorce et de sève…

Ses yeux ne pouvaient pas le regarder. Il lui fallait toute l’attention, toute la concentration possible et même au-delà, pour le sentir entre ses doigts. Aveugle dans son caisson d’obscurité, elle ne pouvait se fier qu’aux signes que lui indiquaient ses doigts, dans leur toucher sensible et à peine effleurant qu’entrecoupaient une pression quasi sauvage, un peu comme si elle s’agrippait à la vie, la vie retenue dans ce confetti dont elle ignorait tout, sauf qu’il était là, entre son pouce et son index.

L’absence du monde à proximité, l’absence au point de penser qu’elle était l’oubliée de ce monde, celle dont on ne savait plus rien, à laquelle personne ne songeait, l’absence lui rendait plus précieux encore ce minuscule rond de forêt coincé entre deux tranches de peau, au bout de ses doigts. Alors elle le caressait furtivement, par un mouvement circulaire à peine ébauché, la crainte de le perdre accrochée à son souffle court. Ne pas le lâcher, ne pas « ne pas » le sentir glisser ni s’envoler en chute silencieuse vers le noir plus profond de là où l’on ne sait pas assez faire fonctionner la sensibilité des doigts pour ne plus le confondre avec la pierre du sol, trop vaste et trop âpre pour en déceler un minuscule confetti.

Elle se disait qu’elle tenait ainsi le symbole du livre, la goutte de l’expression écrite. Combien de lettres pourrait-elle former sur une aussi petite surface ? L’encre serait-elle absorbée ? Le traçage serait-il rugueux ou lisse ? Combien de mots pourrait-on confiner sur la surface réduite d’un confetti, un, rien qu’un, un tout seul, un rescapé des égouts ? Pourrait-on écrire une vie ? Un fragment ? Lequel ? Un mot ? De quel message pourrait-elle l’investir pour qu’il soit à la fois entier et consistant, pour qu’il veuille tout dire dans l’économie du verbe ? Elle prenait conscience de l’exiguïté et de ce fait, de la préciosité de cet infime support fait d’un mauvais papier à fête. Comment pourrait-elle parvenir à lui redonner ses lettres de noblesse, à faire de lui ce qu’elle aurait voulu faire d’elle parmi l’univers ; exister…
Elle avait d’abord tenté de le respirer. Qu’au moins cet étrange cadeau trouvé par hasard sans qu’elle se souvienne comment ni quand puisse lui apporter sans qu’il lui soit besoin de fermer les yeux l’odeur de la forêt, celle de la terre en automne ou n’importe quelle autre saison pourvu que la pluie vienne de cesser et qu’il émane d’elle les senteurs vivifiantes et bouleversantes de la renaissance. Elle aurait aimé déceler la proximité des fougères, des cèpes, même des champignons vénéneux qu’elle imaginait avoir vécu contre le confetti dans sa vie d’avant. Elle avait tenté. En vain. Alors elle s’était dit que son désir l’induisait en erreur et qu’il valait mieux espérer trouver l’odeur du papier. Elle avait rempli ses poumons en rêvant qu’ils trouveraient quelque part des effluves de librairies, peut-être l’indice d’un carnet vierge, n’importe quoi pouvant lui donner l’image du papier à noircir un jour, cette promesse sans peur du vide des mots ou de l’absence prolongée du verbe. En vain. Le confetti refusait de lui renvoyer autre chose que l’odeur de ses propres doigts, c’est-à-dire de la poussière de la pierre et de la fine transpiration qui les envahissait lorsqu’elle réclamait trop la vie et qu’elle persistait à ne pas venir.

Ses pensées s’étaient mises à affluer, à converger vers ce bout de rien qu’elle tenait entre ses doigts sans savoir faire autrement que de le garder ainsi, viscéralement primordial. Les murs autour d’elle n’y pouvaient rien, ils avaient brutalement perdu leur consistance, vaincus par un confetti. Dans sa tête, elle inventait un nouveau monde et ce nouveau monde tournait, tournoyait, virevoltait, s’envolutait et s’enivrait des émanations muettes d’un petit bout de papier innocent dont le hasard faisait qu’il était aujourd’hui prisonnier entre les doigts d’une prisonnière.

Elle s’était dit qu’ils étaient du même bord, tous les deux. Lui et elle, réunis en cet instant. Par l’imbécilité humaine et la loi du plus fort contre la vulnérabilité des plus faibles. Elle s’était dit que rien, à l’origine, ne les prédestinait à faire cachot commun. Un soupir fait de compassion, de tristesse désabusée, d’impuissance, d’incompréhension, de reconnaissance, enfin tout ça à la fois, l’avait submergée. Et puis elle avait écarquillé les yeux dans l’espoir de rencontrer du regard ce petit compagnon inattendu. Et puis elle n’avait rien vu. Et puis elle avait renoncé. Et puis elle avait appris à se laisser apprivoiser par le confetti. Alors elle ne s’était plus sentie seule.

Mentalement, elle l’avait couvert de mots. Une avalanche de mots plus percutants les uns que les autres, ceux qui alternaient avec la plainte douce qui lui montait du cœur parce qu’il y avait si longtemps qu’elle n’avait plus parlé à personne. Il y avait tant de mots qu’ils ne contiendraient jamais là où elle aurait voulu les tracer. Un confetti n’a qu’un recto-verso, il lui aurait fallu des arbres entiers de confettis, branches comprises, pour pouvoir déverser tout ce qu’elle avait à dire. A cette idée, elle avait presque suffoqué de manque d’oxygène, d’espace, elle qui ne voyait plus le ciel depuis si tant de temps. Mourir sous une pluie de confettis, quelle étrange fin, s’était-elle dit en chassant cette image folle de sa tête. Alors qu’un seul pouvait lui permettre de s’accrocher encore un peu, trouver l’envie. Même compressé en larme d’arbre, elle tenait l’arbre entier entre ses doigts. De l’arbre à la forêt, il n’y avait qu’un mot.

Lequel choisir.

Avec quelle plume, quelle encre, et puis quelle écriture économique pourrait tenir sur une aussi petite surface, quand on a tant de choses à dire ? Quels symboles compactés pourrait-elle utiliser, quelle formulation condensée pourrait-elle s’insérer et surtout, oui, surtout, qu’est-ce qui rendrait lisible son message ?

Elle avait soudainement pris conscience de la fragilité d’un confetti. On les prend d’ordinaire par poignées, on les jette avec désinvolture dans un gloussement malicieux et ils s’en vont là, au gré de l’air et du frisottement de son courant, et ils s’éparpillent et ils font joli. Ils font joli, voilà bien ce qui l’ennuyait, elle qui voulait surtout faire efficace en laissant une trace, un témoignage, l’ultime. Soudain, lui était apparue l’incongruité de ce que les hommes avaient fait de la vie ; il faut être visible pour exister. Tant qu’on est petit, on n’est que rien. Il faut faire du bruit, il faut parasiter le temps et l’espace, il faut marcher devant, haut et fier. Un confetti n’est qu’un rebut, un moment fugace, un pré-poubelle, un post-oublié. Un pas d’importance. Comme elle.

Prise à la gorge par l’angoisse du vide, elle s’était dit qu’après tout, la tranche du petit bout de papier sans visage pourrait aussi bien servir de guillotine. Que comme on lime avec patience et silencieusement les barreaux d’une prison, on pouvait tout aussi bien se trancher la gorge avec un couperet ridicule, en s’y prenant bien. Il était là, entre ses doigts, si fin, si fin… Oserait-elle ?

Mais c’est qu’elle tenait encore à la vie, autant que lui malgré son inertie. Elle s’était demandée s’il pouvait penser, si, quand on se transforme d’un état à un autre état, on perdait ou pas sa capacité de réfléchir, de ressentir, d’aimer ou de détester, de vouloir ou de refuser. La question de l’âme s’était mise à la tarauder. Est-ce que seuls les humains en étaient pourvus ? Après tout, son compagnon confetti pouvait peut-être traîner son âme quelque part ? Alors elle avait ouvert grand ses yeux, fouillant l’obscurité et cherchant à tout prix la fragile lueur d’une âme minuscule, aussi légère que le corps de papier qu’elle tenait entre ses doigts. Elle avait tenté de percer le noir autour d’elle, en murmurant à peine un peu pour encourager son rêve. Il n’était pas venu.

Le désespoir l’avait envahie, ravageur et sauvage. Elle ne supportait pas l’idée d’une nouvelle solitude. Un papier sans âme est un papier mort, tout confetti soit-il, même destiné à joncher un sol de fête humaine, même à finir au fond d’un caniveau comme un poivrot imbibé d’alcool qui tituberait sur le bord d’un trottoir avant de s’écrouler ivre mort. Elle ne supportait pas l’idée d’une impasse sur une fin pure et dure. Elle ne supportait pas.
Elle tenait entre ses doigts un confetti égaré là par inadvertance, comme elle aurait tenu l’univers entre ses doigts sans savoir qu’en faire. Pourtant, on peut tout inventer, qu’elle se répétait. On peut tout inventer par-dessus ce qui l’a déjà été. On peut percer le bois pour le sculpter comme on a pu le broyer pour en faire des paillettes à musique. On le creuse en ventre de barque, on l’érige en chalet, on le brûle, on le dresse en piquet, on donne mille destins possibles avant d’arriver peut-être oui, seulement peut-être aux liasses de petits astres plats qui finiront par s’envoler, retomber, se désintégrer entre flotte et poussière, griffés par les poils d’un balai, roulés, poussés, dégringolés entre les trous d’une grille aux pas perdus d’un monde aussi perdu que sa marche. On peut aussi bien désorganiser les conventions, bousculer les barrières, inverser les tendances. On peut. Lui, le confetti, docile et muet entre ses doigts d’obscurité, lui aussi pouvait transgresser la volonté de ces autres mains d’avant, celles qui l’avaient choisi et façonné ainsi, dans un geste mécanique à destination commerciale puis finale au fin fond d’un canal à soupe de déchets. Lui aussi, de sa fausse expression passive, pouvait déjouer la grande machine. A deux, ils allaient inventer le miracle, la supercherie en pied de nez.

Tandis qu’elle réfléchissait, ses doigts avaient interrompu leur mouvement circulaire. Elle fit silence dans sa tête. Un instant volé.

De son corps ramassé en recroquevillement spontané, elle se souvint de l’écharde coincée entre le pouce et l’index de son autre main. Elle ne savait plus depuis quand. Elle tenait ainsi le pic et le lisse, les deux extrêmes en paradoxe ordinaire. Elle dans le noir avec sa lumière en dedans, blanche, rouge comme un arc-en-ciel démonté. Le confetti rescapé du massacre en même temps que promis à la négligence à perpétuité. L’écharde issue d’un autre arbre, d’une autre forêt, d’une autre machine, désolidarisé de son bloc de misère. Ils étaient trois, désormais.

A l’aveuglette, elle s’appliqua au traçage d’un cœur, sans déborder des frontières de papier. Un cœur minuscule, un cœur comme un cœur fait de tripes et de prières, un cœur comme il en bat n’importe où l’on veut les voir fleurir, même sur la pierre, même dans l’eau, même dans l’air, même sur un confetti. Avec un point en son centre.

L’amour et l’infini, réunis là, malgré. Et surtout.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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MessageSujet: Re: Le confetti   Mar 21 Avr 2009 - 17:39

La nouvelle fin est bien vue, mais abrupte, même lorsqu'on n'a pas lu la première version.
Il faudrait que tu introduises l'écharde avant, dès le début, pour qu'elle ne sorte pas comme ici de nulle part. En plus le "désormais" accentue cette impression. Pour moi ce n'est pas bon tel quel.

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MessageSujet: Re: Le confetti   Mar 21 Avr 2009 - 17:40

Ah ! tu l'as bien eue !

Ma préférence à la deuxième fin, infiniment toi...
(j'avoue que contrairement à filo, je n'ai relu que la fin)


Dernière édition par Farouche le Mar 21 Avr 2009 - 17:40, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Le confetti   Mar 21 Avr 2009 - 17:40

Ah ouais, t'es pas bête ! Je vais revoir ça. Merci m'sieur !

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MessageSujet: Re: Le confetti   Mar 21 Avr 2009 - 17:41

Farouche a écrit:
Ah ! tu l'as bien eue !

Ma préférence à la deuxième fin, infiniment toi...
(j'avoue que contrairement à filo, je n'ai relu que la fin)

Merci ma Toi. Je vais quand même revoir le problème soulevé par filo. Je me disais bien qu'un truc clochait, mais je n'arrivais pas à poser le doigt dessus.

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MessageSujet: Re: Le confetti   Mar 21 Avr 2009 - 18:14

Rectif après observation de filo (je la mets en rouge)

* * *

Elle le tenait entre ses doigts, aussi fin que s’il n’existait pas, aussi inconsistant que s’il n’avait jamais été fabriqué par une machine dont elle ignorait tout et dont elle se demandait en ce moment même qui avait eu l’idée étrange de l’inventer, et pour quoi faire, si ce n’est dans un esprit festif à faire pleuvoir une pluie multicolore quelque part sur des têtes inconnues, sur des trottoirs et des ruelles ou des places immenses prêtes à se laisser tapisser d’une neige de papier. Elle aurait voulu remonter le temps et comprendre depuis quand était né le premier, elle qui tenait entre ses doigts le Xième anonyme.

Elle qui le tenait ainsi précautionneusement, comme s’il s’agissait du trésor le plus fou, le plus coûteux, le plus précieux au monde. Elle qui le tenait sans le voir. A peine la sensation bizarre de ne plus sentir d’un doigt à l’autre la fine rugosité presque imperceptible de ses empreintes, sillons de peau qui faisait d’elle qu’elle était unique au monde, comme cet infime petit bout de papier parmi tous les autres, désolidarisé comme elle, orphelin de sa famille entière, détaché un jour du tronc d’un arbre dont personne ne parlerait plus jamais. Avait-on au moins parlé de lui une fois ? Peut-être quand la scie avait entamé sa chair d’écorce et de sève…

Ses yeux ne pouvaient pas le regarder. Il lui fallait toute l’attention, toute la concentration possible et même au-delà, pour le sentir entre ses doigts. Aveugle dans son caisson d’obscurité, elle ne pouvait se fier qu’aux signes que lui indiquaient ses doigts, dans leur toucher sensible et à peine effleurant qu’entrecoupaient une pression quasi sauvage, un peu comme si elle s’agrippait à la vie, la vie retenue dans ce confetti dont elle ignorait tout, sauf qu’il était là, entre son pouce et son index. Comme l’écharde, dans l’autre main, entre l’autre pouce et l’autre index, qu’elle sentait pivoter dans l’infime crissement d’une dernière rébellion ; la réduction n’est pas l’anéantissement.

L’absence du monde à proximité, l’absence au point de penser qu’elle était l’oubliée de ce monde, celle dont on ne savait plus rien, à laquelle personne ne songeait, l’absence lui rendait plus précieux encore ce minuscule rond de forêt coincé entre deux tranches de peau, au bout de ses doigts. Alors elle le caressait furtivement, par un mouvement circulaire à peine ébauché, la crainte de le perdre accrochée à son souffle court. Ne pas le lâcher, ne pas « ne pas » le sentir glisser ni s’envoler en chute silencieuse vers le noir plus profond de là où l’on ne sait pas assez faire fonctionner la sensibilité des doigts pour ne plus le confondre avec la pierre du sol, trop vaste et trop âpre pour en déceler un minuscule confetti.

Elle se disait qu’elle tenait ainsi le symbole du livre, la goutte de l’expression écrite. Combien de lettres pourrait-elle former sur une aussi petite surface ? L’encre serait-elle absorbée ? Le traçage serait-il rugueux ou lisse ? Combien de mots pourrait-on confiner sur la surface réduite d’un confetti, un, rien qu’un, un tout seul, un rescapé des égouts ? Pourrait-on écrire une vie ? Un fragment ? Lequel ? Un mot ? De quel message pourrait-elle l’investir pour qu’il soit à la fois entier et consistant, pour qu’il veuille tout dire dans l’économie du verbe ? Elle prenait conscience de l’exiguïté et de ce fait, de la préciosité de cet infime support fait d’un mauvais papier à fête. Comment pourrait-elle parvenir à lui redonner ses lettres de noblesse, à faire de lui ce qu’elle aurait voulu faire d’elle parmi l’univers ; exister…
Elle avait d’abord tenté de le respirer. Qu’au moins cet étrange cadeau trouvé par hasard sans qu’elle se souvienne comment ni quand puisse lui apporter sans qu’il lui soit besoin de fermer les yeux l’odeur de la forêt, celle de la terre en automne ou n’importe quelle autre saison pourvu que la pluie vienne de cesser et qu’il émane d’elle les senteurs vivifiantes et bouleversantes de la renaissance. Elle aurait aimé déceler la proximité des fougères, des cèpes, même des champignons vénéneux qu’elle imaginait avoir vécu contre le confetti dans sa vie d’avant. Elle avait tenté. En vain. Alors elle s’était dit que son désir l’induisait en erreur et qu’il valait mieux espérer trouver l’odeur du papier. Elle avait rempli ses poumons en rêvant qu’ils trouveraient quelque part des effluves de librairies, peut-être l’indice d’un carnet vierge, n’importe quoi pouvant lui donner l’image du papier à noircir un jour, cette promesse sans peur du vide des mots ou de l’absence prolongée du verbe. En vain. Le confetti refusait de lui renvoyer autre chose que l’odeur de ses propres doigts, c’est-à-dire de la poussière de la pierre et de la fine transpiration qui les envahissait lorsqu’elle réclamait trop la vie et qu’elle persistait à ne pas venir.

Ses pensées s’étaient mises à affluer, à converger vers ce bout de rien qu’elle tenait entre ses doigts sans savoir faire autrement que de le garder ainsi, viscéralement primordial. Les murs autour d’elle n’y pouvaient rien, ils avaient brutalement perdu leur consistance, vaincus par un confetti. Dans sa tête, elle inventait un nouveau monde et ce nouveau monde tournait, tournoyait, virevoltait, s’envolutait et s’enivrait des émanations muettes d’un petit bout de papier innocent dont le hasard faisait qu’il était aujourd’hui prisonnier entre les doigts d’une prisonnière.

Elle s’était dit qu’ils étaient du même bord, tous les deux. Lui et elle, réunis en cet instant. Par l’imbécilité humaine et la loi du plus fort contre la vulnérabilité des plus faibles. Elle s’était dit que rien, à l’origine, ne les prédestinait à faire cachot commun. Un soupir fait de compassion, de tristesse désabusée, d’impuissance, d’incompréhension, de reconnaissance, enfin tout ça à la fois, l’avait submergée. Et puis elle avait écarquillé les yeux dans l’espoir de rencontrer du regard ce petit compagnon inattendu. Et puis elle n’avait rien vu. Et puis elle avait renoncé. Et puis elle avait appris à se laisser apprivoiser par le confetti. Alors elle ne s’était plus sentie seule.

Mentalement, elle l’avait couvert de mots. Une avalanche de mots plus percutants les uns que les autres, ceux qui alternaient avec la plainte douce qui lui montait du cœur parce qu’il y avait si longtemps qu’elle n’avait plus parlé à personne. Il y avait tant de mots qu’ils ne contiendraient jamais là où elle aurait voulu les tracer. Un confetti n’a qu’un recto-verso, il lui aurait fallu des arbres entiers de confettis, branches comprises, pour pouvoir déverser tout ce qu’elle avait à dire. A cette idée, elle avait presque suffoqué de manque d’oxygène, d’espace, elle qui ne voyait plus le ciel depuis si tant de temps. Mourir sous une pluie de confettis, quelle étrange fin, s’était-elle dit en chassant cette image folle de sa tête. Alors qu’un seul pouvait lui permettre de s’accrocher encore un peu, trouver l’envie. Même compressé en larme d’arbre, elle tenait l’arbre entier entre ses doigts. De l’arbre à la forêt, il n’y avait qu’un mot.

Lequel choisir.

Avec quelle plume, quelle encre, et puis quelle écriture économique pourrait tenir sur une aussi petite surface, quand on a tant de choses à dire ? Quels symboles compactés pourrait-elle utiliser, quelle formulation condensée pourrait-elle s’insérer et surtout, oui, surtout, qu’est-ce qui rendrait lisible son message ?

Elle avait soudainement pris conscience de la fragilité d’un confetti. On les prend d’ordinaire par poignées, on les jette avec désinvolture dans un gloussement malicieux et ils s’en vont là, au gré de l’air et du frisottement de son courant, et ils s’éparpillent et ils font joli. Ils font joli, voilà bien ce qui l’ennuyait, elle qui voulait surtout faire efficace en laissant une trace, un témoignage, l’ultime. Soudain, lui était apparue l’incongruité de ce que les hommes avaient fait de la vie ; il faut être visible pour exister. Tant qu’on est petit, on n’est que rien. Il faut faire du bruit, il faut parasiter le temps et l’espace, il faut marcher devant, haut et fier. Un confetti n’est qu’un rebut, un moment fugace, un pré-poubelle, un post-oublié. Un pas d’importance. Comme elle.

Prise à la gorge par l’angoisse du vide, elle s’était dit qu’après tout, la tranche du petit bout de papier sans visage pourrait aussi bien servir de guillotine. Que comme on lime avec patience et silencieusement les barreaux d’une prison, on pouvait tout aussi bien se trancher la gorge avec un couperet ridicule, en s’y prenant bien. Il était là, entre ses doigts, si fin, si fin… Oserait-elle ?

Mais c’est qu’elle tenait encore à la vie, autant que lui malgré son inertie. Elle s’était demandée s’il pouvait penser, si, quand on se transforme d’un état à un autre état, on perdait ou pas sa capacité de réfléchir, de ressentir, d’aimer ou de détester, de vouloir ou de refuser. La question de l’âme s’était mise à la tarauder. Est-ce que seuls les humains en étaient pourvus ? Après tout, son compagnon confetti pouvait peut-être traîner son âme quelque part ? Alors elle avait ouvert grand ses yeux, fouillant l’obscurité et cherchant à tout prix la fragile lueur d’une âme minuscule, aussi légère que le corps de papier qu’elle tenait entre ses doigts. Elle avait tenté de percer le noir autour d’elle, en murmurant à peine un peu pour encourager son rêve. Il n’était pas venu.

Le désespoir l’avait envahie, ravageur et sauvage. Elle ne supportait pas l’idée d’une nouvelle solitude. Un papier sans âme est un papier mort, tout confetti soit-il, même destiné à joncher un sol de fête humaine, même à finir au fond d’un caniveau comme un poivrot imbibé d’alcool qui tituberait sur le bord d’un trottoir avant de s’écrouler ivre mort. Elle ne supportait pas l’idée d’une impasse sur une fin pure et dure. Elle ne supportait pas.
Elle tenait entre ses doigts un confetti égaré là par inadvertance, comme elle aurait tenu l’univers entre ses doigts sans savoir qu’en faire. Pourtant, on peut tout inventer, qu’elle se répétait. On peut tout inventer par-dessus ce qui l’a déjà été. On peut percer le bois pour le sculpter comme on a pu le broyer pour en faire des paillettes à musique. On le creuse en ventre de barque, on l’érige en chalet, on le brûle, on le dresse en piquet, on donne mille destins possibles avant d’arriver peut-être oui, seulement peut-être aux liasses de petits astres plats qui finiront par s’envoler, retomber, se désintégrer entre flotte et poussière, griffés par les poils d’un balai, roulés, poussés, dégringolés entre les trous d’une grille aux pas perdus d’un monde aussi perdu que sa marche. On peut aussi bien désorganiser les conventions, bousculer les barrières, inverser les tendances. On peut. Lui, le confetti, docile et muet entre ses doigts d’obscurité, lui aussi pouvait transgresser la volonté de ces autres mains d’avant, celles qui l’avaient choisi et façonné ainsi, dans un geste mécanique à destination commerciale puis finale au fin fond d’un canal à soupe de déchets. Lui aussi, de sa fausse expression passive, pouvait déjouer la grande machine. A deux, ils allaient inventer le miracle, la supercherie en pied de nez.

Tandis qu’elle réfléchissait, ses doigts avaient interrompu leur mouvement circulaire. Elle fit silence dans sa tête. Un instant volé.

De son corps ramassé en recroquevillement spontané, elle se souvint de l’écharde coincée entre le pouce et l’index de son autre main. Elle ne savait plus depuis quand. Elle tenait ainsi le pic et le lisse, les deux extrêmes en paradoxe ordinaire. Elle dans le noir avec sa lumière en dedans, blanche, rouge comme un arc-en-ciel démonté. Le confetti rescapé du massacre en même temps que promis à la négligence à perpétuité. L’écharde issue d’un autre arbre, d’une autre forêt, d’une autre machine, désolidarisé de son bloc de misère. Ils étaient trois, désormais.

A l’aveuglette, elle s’appliqua au traçage d’un cœur, sans déborder des frontières de papier. Un cœur minuscule, un cœur comme un cœur fait de tripes et de prières, un cœur comme il en bat n’importe où l’on veut les voir fleurir, même sur la pierre, même dans l’eau, même dans l’air, même sur un confetti. Avec un point en son centre.

L’amour et l’infini, réunis là, malgré. Et surtout.

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MessageSujet: Re: Le confetti   Mar 21 Avr 2009 - 21:07

Il ne me viendrait pas à l'esprit d'écrire sur un confetti dans le sens littéral, mais à propos du confetti , oui...les murs sont quand même plus grands pour écrire des choses essentielles à partager: des graffitis confettis. A moins d'être rat sur l'encre! Sans blague, je préfère aussi cette fin là...mais comme j'ai dit ailleurs, qu'as-tu fait de l'écharde? Parce que c'est quand même bien plus encombrant qu'un confetti, quoique, si on est un peu maso.
A propos d'écharde, je ne sais plus depuis combien de temps elle l'a dans la main, mais ça finit par s'en aller tout seul ces machins-là, avec ou sans infection.
Ca me fait penser qu'une fois, je me suis donné un coup de marteau sur la main. L'éclat d'os qui en a résulté est sorti de ma peau, naturellement, presque un an après! J'ai vu apparaître sur le haut du doigt une tâche bleue qui s'est foncée et à fini par sortir de la peau!
C'est pas beau la nature humaine?
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MessageSujet: Re: Le confetti   Mar 21 Avr 2009 - 21:28

Oui non mais là, Gé, elle tient l'écharde entre ses doigts, c'est-à-dire qu'on peut supposer qu'elle l'a extirpée depuis un bon moment et qu'elle l'a conservée entre et non en.

Faut pas oublier qu'elle est enfermée et qu'elle n'a rien d'autre à faire que rien. Une écharde, ça occupe autant qu'un confetti.

Sinon c'est vrai que ça voyage dans le corps. J'ai eu l'expérience avec des bouts de verre, minuscules pieux... mais non croyants. tong

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