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 Un petit Poucet, niais, sourd et bigleux...

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Astérisque
"J'étais pas là"
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Nombre de messages : 1549
Date d'inscription : 21/02/2008

MessageSujet: Un petit Poucet, niais, sourd et bigleux...   Jeu 24 Sep 2009 - 19:23

Toujours pour Blood, celui-ci, à la manière d'un conte...
Et après, on referme la banquette du psy! Wink


Un petit Poucet niais, sourd et bigleux.

1



Il y a bien longtemps, à dire vrai, une bonne vingtaine d’années, j’arrivai au terme d’un grand voyage, un de ces voyages organisés où chacun de vos pas, chacune de vos escales, sont sensés avoir été balisés. L’Organisme responsable avait vraiment bien fait les choses, nous avions bien sûr fourni, lors de l’inscription, toutes nos coordonnées et rempli notre fiche signalétique, toutes informations nécessaires à l’Organisme pour assurer notre sécurité.
Ce qui m’avait attirée tout d’abord, c’était la destination. Quoi de plus attirant pour une terrienne des brumes glacées du Septentrion que cette conquête de l’Ouest ? Cette poursuite du soleil jusqu’aux confins des terres émergées pour le voir enfin s’évanouir dans l’Océan ?
Le voyage était réputé devoir durer deux ans, car bien sûr il s’agissait d’une croisière. Imaginez un peu : explorer la mer lorsqu’on n’a jamais respiré que les vapeurs de cloaque des marais stagnants ! Et puis voir enfin Le Port. Mythique à souhait. Voir, pour en prendre enfin la mesure, se dresser le témoignage de la puissance des anciens négriers. Savourer la cacophonie viscérale des arrières petits cousins d’Athènes et qui sait, pourquoi pas, au détour d’une ruelle sombre, affronter l’horreur du vertigineux regard d’un Frère de la Côte aux longs cheveux de soie.

Sitôt nos bagages déposés, vient le rite des présentations. L’embarcation étant de petit tonnage, nous ne sommes qu’une douzaine en partance ce qui facilite l’intégration du modus vivendi. L’inventaire révèle bien vite un grand éventail de motivations et une certaine ignorance quant à la nature des escales proposées à notre curiosité. La mise en commun de l’ensemble des impedimenta et des compétences s’avère une nécessité.
Mais où sont les hommes ? Notre skipper n’a embarqué qu’un moussaillon pour le seconder. Point de cuisinier, point de charpentier. Son assurance à la barre est réelle et il a une grande expérience de la mer, mais n’est-il pas un peu téméraire de s’aventurer ainsi avec cette bande d’apprenties vestales bientôt grisées par le vent du large ? En cas de voie d’eau, auront-elles la force d’écoper ?…Il ne leur a même pas demandé leur brevet de natation !

Manifestement, je suis la plus petite. En fait c’est à se demander pourquoi l’Organisme a entériné ma demande. Outre que je ne sais encore que balbutier mon nom, je n’ai jamais quitté les jupons de ma génitrice. Je sens les regards affligés de mes compagnes : à qui cette petite niaise a-t-elle bien pu soutirer un tel passeport ? « Jamais une proposition, tout ce qu’elle sait faire c’est engloutir les victuailles qui passent à sa portée ».
Hors-jeu : les débarquements aux escales sont pires. Ne connaissant pas les prescriptions alimentaires non plus que les hymnes du culte ordinaire, je vais me réfugier dans la première grotte venue pour y digérer mon quignon de pain, telle un petit Poucet. Car les six escales qui jalonnent l’itinéraire de l’aller sont toutes situées sur des îles boisées. Comme j’ai été une petite fille attentive, je n’ai pas oublié de semer à chaque fois mes petits cailloux pour me retrouver. Car le prospectus n’était pas précis quant à l’itinéraire de retour.
L’expérience aidant, je me rends compte que ma génitrice n’entend rien aux voyages maritimes, et que son enseignement ne m’a pas aidée, pire, il me handicape. Arcboutée sur un tumulus que j’ai pris pour l’Etna dans la nuit qui tombe, je lui hurle ma haine. Comme une grande lâche que je suis, toute fière de moi de me retrouver à si bon compte en plein soleil.

Après le doux engourdissement de l’été, de ses jeux encore innocents, voici qu’il nous faut déjà ré-embarquer. Notre skipper a accepté de rafraîchir un peu sa barbe à notre demande ; son nouveau masque plus juvénile ne le dépare pas de son autorité, ne nous y trompons pas. Il nous dévoile le chemin du retour : pas question de revenir sur nos pas, sans nous en rendre compte, nous avons franchi la ligne, il faut poursuivre, donc cap à l’Est.
A l’embarquement nous nous recomptons, en dépit des recommandations, quelques unes ont préféré la certitude du beau temps. Je ne les critique pas, sans les injonctions du bosco je les imitai. Pour faire bonne mesure nous embarquons une transfuge qui passait par là. Bien sûr je m’entiche illico de la nouvelle venue…Bien sûr, elle débarquera bien avant le terme, du côté du Sri Lanka : d’autres gens à voir, des jonques d’un autre tonnage…
Nous abordons la saison des pluies : plus question de se laisser bercer par la houle, il faut participer aux manœuvres, nous prenons des paquets de mer sur le râble. Aux escales : peu d’abri, la jungle moite se referme sur nous, sa densité résiste à nos faibles assauts.
Bientôt revoici la fraîcheur, mais le vent se fait plus incisif. Les grains se succèdent comme à plaisir. Comme j’ai acquis quelques notions rudimentaires je m’exalte, je flirte avec le règlement, m’autorise une excursion en solitaire ( un Protée de passage fait miroiter ses écailles ). J’ai, de ce fait, raté quelque chose. Pas de sanction, mais lorsque l’Organisation me demande si je veux faire partager cette expérience singulière, bien sûr les mots me manquent. Comme si Neptune parlait le langage des petites filles ou même celui des petits Poucets ? Tant pis pour moi, je l’ai provoqué, je ne suis pas en mesure, alors, d’imaginer l’ampleur de sa vengeance. L’indulgence du regard de notre skipper m’aveugle un peu plus sur l’audace de mes incartades. Peut-être sait-il déjà que je vis les derniers instants de mon inconscience innocente. Le calme plat avant la tempête.

A l’embarquement prochain, Il est là qui m’attend. Il est assis dans toute la dangerosité de sa nonchalance avenante. Ce vieux rusé a pris les traits du « Frère de la Côte » qui me hante depuis toujours. Oh, il s’est bien gardé de m’accoster dans la rue de la Vieille Lanterne, j’aurais reconnu ses sortilèges dans le puits insondable de ses prunelles de nuit. Un vertige me saisit. Trop tard. J’ai basculé.

Bien sûr, je fais mon intéressante, c’est si bon de se sentir écoutée. Je lui interprète la seule partition que j’aie jamais connue : la valse hésitation. Et puis quoi ? la traversée se couvre en trois heures… ensuite, à moi la terre ferme ! Sauf que si l’horaire était bien exact, la destination n’était pas du tout celle que j’avais prévue. Je m’étais aveuglée, décidément il ne me manquait plus que cela. J’ai débarqué sur une « terra incognita », celle où d’aucuns trouvent des Dragons.


2



Passé le choc, après avoir séché une larme de rage, j’ai fait l’inventaire de mes poches. Il me restait un petit croûton desséché, mais j’avais perdu ma petite boussole ; je réalisai alors que j’avais dû la laisser tomber par inadvertance en semant mes petits cailloux. Toute affairée que j’étais de mes petites préoccupations, je n’avais même pas réalisé que mon « Frère de la Côte » s’était évanoui dans la nature. Enfin, je tentai de cautériser la plaie que je m’étais faite en tombant : j’y brûlai le ticket qu’il m’avait refilé en douce pour un prochain vol…
La mort dans l’âme, je me dis que le plus sage était de tenter de retourner sur mes pas pour retrouver ma boussole. Mais le voyage s’annonçait long et hasardeux : aucun repère connu, aucune forêt, aucun lac, pas même une source où étancher sa soif. Et je ne savais même pas me repérer aux étoiles. D’ailleurs, par les nuits claires, lorsque je scrutais le firmament, je n’y retrouvais plus la Grande Ourse !
Voilà ce qu’il m’en coûtait d’avoir voulu jouer avec le feu ! On m’avait bien dit pourtant de me méfier des « Frères de la Côte ». A première vue comme ça, on leur donnerait le Bon Dieu sans confession. Leur rapidité d’exécution est diabolique : ils vous font les yeux doux, vous endorment dans la confiance, et lorsque vous vous réveillez, vous vous retrouvez détroussé, ils sont déjà loin, enfuis avec le butin, en route pour d’autres razzias ! Satanés pirates, oui. Autant pour moi.

Après quelques temps d’errance, j’aperçus au loin la silhouette d’un château. De ci-delà, la présence de quelques bosquets malingres me rassura, un peu, sur la direction. Je sonnai timidement, on me trouva bien changée, c’était réciproque, je n’osai préciser qu’ils avaient vieilli. On avait toujours autant de mal à trouver du petit personnel pour surveiller, de nuit, la basse-cour. Je m’empressai de remercier, trop contente de pouvoir poser mon sac pourtant si léger et de me restaurer un peu.
Parfois, dans la nuit, il me semblait entendre au loin une sonnerie, comme un carillon d’aéroport, mais je me dis que c’était là un effet de mon esprit halluciné par les trop longues veilles.
Cahin caha, les jours s’écoulaient sans grands reliefs mais sans grandes surprises non plus. Un mot à celui-ci, un mot pour celle là. Dans la monotonie et l’engourdissement des veilles j’en vins à me demander si je n’avais pas rêvé ma croisière.
Que demander de plus ? C’est peut-être cela la paix ?
Mais je fus un jour secouée de mon sommeil : le gardien de la porcherie fêtait je ne sais plus quoi…Il tenait à ce que tout le petit personnel participe. Comme c’était un bon garçon, toujours rieur et serviable, nous avons sympathisé. Et lui au moins ne ressemblait en rien aux « Frères de la Côte ». Léger, il me rappelait de très anciens amis aujourd’hui envolés vers d’autres cieux, mes chouchous au regard étrange, ceux qui ne pesaient pas.
Enfin, soyons honnêtes, il se tenait comme mon père.
Au décours de la soirée, quelqu’un raconta une histoire, une histoire très ancienne. Et je sus soudain que cet inconnu racontait mon histoire. Et ce n’était ni indécent ni révoltant, juste très touchant. Très apaisant.
Alors, bien sûr, au petit matin j’ai pris le chemin du retour. J’ai dirigé mes pas vers un autre château, celui de ma génitrice, car je savais que je n’avais jamais eu de boussole, puisqu’elle me l’avait confisquée aussitôt qu’offerte. Oui, elle était ainsi. Elle consentît à me la remettre : elle sembla même heureuse et soulagée de la chose. Puis elle se retira dans sa tour d’ivoire pour n’en jamais plus sortir.
J’avais l’air malin avec cette petite boussole pendue à mon cou maintenant que mon voyage était terminé. Je voyais bien parfois que les gens la regardaient bizarrement, mais il aurait fallu beaucoup de temps pour leur expliquer. Et dans les basses-cours, on est très occupé, ça n’en a pas l’air comme ça, mais c’est un métier à plein temps : les poules, les canards et les oies, ça mange tout le temps, enfin les specimen de notre basse-cour sont ainsi.
Il y eut bien le vieux berger que je forçais à écouter mon histoire, mais il était trop préoccupé de la santé de ses propres brebis pour comprendre. Il m’écouta poliment pourtant, mais à la fin du récit, à demi hébété, il vrilla soudain sa tempe du doigt et, sans un mot, s’en retourna à ses moutons.
Alors je m’adressais au jeune cocher aventureux car je savais qu’il aimait les histoires. Lui fut très intéressé, forcément : les jeunes cochers ont grand besoin de boussoles sur les chemins aventureux. Il me dît qu’il ne manquerait pas de l’adjoindre à son stock personnel d’histoires. Il repartait pour le pays de Cocagne, nous nous quittâmes bien contents.




3

Fatigué de ses aventures qu’il savait très mal raconter car, bien sûr, il n’avait pas rencontré d’orthophoniste, le petit Poucet s’en revint à la pauvre cabane d’où il était parti. Ses géniteurs étant morts, elle était un peu à l’abandon, mais tout de même bien douce à ses blessures. Dans un grand soupir il s’assît dans un méchant fauteuil resté là. Il était bien triste d’avoir perdu le ticket de son frère. Pourtant il ne s’abandonna pas tout à fait à son désespoir car dans la haie du jardin il avait un couple de petites fauvettes qui étaient là depuis toujours. Il connaissait toutes les nuances de leur chant et leur joyeuse agitation animait la monotonie de ses nuits.
Parfois, du fin fond de la torpeur, il lui semblait encore entendre le carillon de l’aéroport mais il se disait qu’il avait rêvé. D’ailleurs, c’est très simple à vérifier, demandez un peu à vos meilleurs amis, à votre famille : « sérieusement qui de vous a déjà rencontré un « Frère de la Côte » » ? Oh ils ne se récrieront pas, simplement ils poseront sur vous un regard tout à la fois incrédule et navré.


Puis le temps s’est dégradé : les tempêtes sont devenues plus fréquentes. Depuis plus de trente ans qu’on annonçait un changement climatique dans l’indifférence générale…Il était là, mais personne ne voulait encore y croire. Pourtant, déjà on avait vu migrer deux étourneaux, ce qui en soi est un signe. Mais aujourd’hui, le petit Poucet sent bien que ses petites fauvettes ont envie d’accrocher leur vol au sillage des grands gerfauts dont les ombres envahissent le jardin.




4


Par un beau lundi de fête (ce devait être la Pentecôte), « le petit Poucet qui n’était jamais allé à la mer », accepta d’aller la contempler un peu, car il avait tout de même entendu dire qu’il faut apprivoiser l’inconnu. Comme il faisait beau et chaud ( non, non, ne riez pas : c’est très sérieux la météo ! ), il ressortit un très vieux sac à dos dont il ne s’était pas servi depuis… des temps immémoriaux. Avant d’y mettre sa précieuse bouteille d’eau, il le retourna, ayant pris soin de libérer toutes les fermetures « éclair ». Quelle ne fût pas sa stupéfaction de découvrir, au terme d’un vol abrupt, un petit ticket, intact, prêt à être composté.
Comme vous pouvez vous en douter, Petit Poucet éclata alors en sanglots, s’en voulant encore un peu de sa distraction, de son désordre et de sa négligence. Son vieux cœur d’enfant trembla à nouveau : il retrouverait son frère. « Oui, bien sûr c’est facile, mais si le ticket est périmé ? »



Epilogue



Petit Poucet, qui est un impatient congénital, s’est précipité à la gare la plus proche. Il a présenté, bien sûr, son ticket au guichetier. Ce dernier lui a opposé que les références du ticket étaient illisibles pour la machine qui a été perfectionnée depuis, même s’il avait conservé les belles couleurs du sigle de l’Etablissement émetteur.
Petit Poucet a alors haussé les épaules, qu’il avait pourtant bien lourdes, et adressé un sourire radieux au guichetier ignorant. Petit Poucet venait de constater qu’il ne bégayait plus, ce qui est bien normal après tout puisque la saison des narcisses est terminée.
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