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 J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]

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MBS

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MessageSujet: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Lun 12 Oct 2009 - 22:29

JEUDI MATIN

Pourquoi le métro ne fonctionne-t-il pas vingt-quatre heures sur vingt-quatre ?
C’est le genre de questions qui vont et viennent dans l’esprit d’une perfectionniste lorsqu’elle tente de garer proprement sa voiture à près de 5 heures du matin dans le quartier de la gare Matabiau ? Tantôt la place est pourrie et semble juste là pour tester la solidité des pare-chocs arrières. Tantôt elle brille sous la lumière orange des lampadaires comme un phare dans le désert avant de se révéler au dernier moment zébrée de jaune et barrée des lettres verticales du mot « LIVRAISON ». Et lorsque, après une vingtaine de minutes d’efforts, d’angoisses, de rues étroites parcourues à petite vitesse, de changements de direction brusques motivés par un fol espoir, l’oasis vous accueille enfin, le sentiment de triomphe sur l’adversité n’est que provisoire. L’heure sur la planche de bord vous dit qu’il faut se hâter de descendre, d’arracher la valise et le sac dans la malle arrière, de claquer la portière et de s’éloigner d’un pas rapide sous le fin crachin du début d’octobre. C’est ça ou bien rester définitivement à quai !
Le pire dans tout cela, c’est que j’aurais cent fois, mille fois, les moyens de me payer quatre jours de parking au parcotrain de la gare. Depuis quelques mois, je suis riche à millions – « et bonne à marier » comme le dit en riant mon amie Ludmilla – mais cette fortune que je n’avais ni désirée, ni espérée ne doit pas – je me le suis juré - changer ma vie. Alors, faute de pouvoir me rendre à la gare en métro, hésitant toujours à déranger un taxi pour une course nocturne, j’ai sorti ma voiture du garage pour aller l’échouer dans la pente raide de la rue du 10 avril. Elle s’arrête là dans le vague souvenir de la bataille de 1814, moi je continue.
Le métro ne circule pas et je ne le sais que trop… mais que le passage vers la gare qui emprunte le hall des billets du métro soit fermé par une grille d’acier à cette heure ultra-matinale , cela mon esprit pourtant bouillonnant avait refusé de le concevoir. De mon promontoire, j’aperçois les voies, l’ombre d’anguille bleue du TGV qui m’attend, les quais encore vides. Je sens monter les premières rumeurs de la gare qui s’éveille. Tout est là. A portée de regard, à portée de voix. Il me suffirait d’enjamber la barrière et de me laisser tomber sur deux mètres et j’y serai.
Mais non ! Il faut encore faire le tour. Emprunter le pont Georges Pompidou, ce pont aveuglé de hautes rambardes d’où on ne voit plus ni la gare, ni les voies. Remonter, le long du canal du Midi, le boulevard avec le kiosquiste qui étale déjà ses journaux à l’ombre menaçante et vide de l’ancien bâtiment du tri postal. Arriver enfin devant la haute façade construite au début du XXème siècle, s’étonner toujours de ses pierres blanches et de ses ardoises qui cadrent si mal, qui cadrent si peu avec l’architecture de la ville. Se frayer - enfin - un passage au milieu des clodos qui tentent de vous soutirer de quoi réamorcer la pompe à jaja pour la journée qui s’annonce.
Je n’ai jamais raté un train de ma vie et ce n’est pas aujourd’hui que cela commencera. En dépit de mes problèmes de parcage et de grille, j’ai encore vingt bonnes minutes à tuer avant le claquement des portières et le coup de sifflet magique du chef de gare. Je souffle un peu, essuie un peu de la sueur qui s’est formée sur mes tempes, puis je tire de la poche de mon sac une enveloppe griffée du logo SNCF.
Voilà, il est temps ! Il est l’heure ! Dans un peu moins de demi-heure, le train à grande vitesse m’emportera vers une ville d’Histoire, un lieu où se réunissent les plus grands historiens de ce pays chaque premier week-end d’octobre.
Ce jour-là, ce jeudi 8 octobre, j’avais un rendez-vous. Un rendez-vous avec l’Histoire. Un rendez-vous avec Blois 2009.
Mon premier.
Et ne dit-on pas que les premiers rendez-vous sont aussi les plus fous ?

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Lun 12 Oct 2009 - 23:27

Au bas du rabat de l’enveloppe, une main fine et précise a inscrit mon nom.
Fiona Toussaint.
J’ai encore besoin de regarder ces lettres pour me convaincre que je ne rêve pas. On m’a bien invité à partager mes connaissances, à les confronter à celles d’autres spécialistes devant professionnels, amateurs éclairés et objectifs de nombreux médias locaux et nationaux. C’est comme un rite de passage, une reconnaissance qui viendrait trop vite. J’en tremble encore tandis que j’essaye de composter la fine feuille de réduction violette marquée « Congrès ».
Je ne devrais pas m’exciter pour si peu. Maître-assistante en Histoire moderne, nouvellement nommée à l’université de Toulouse II après quelques années à Amiens, j’ai déjà un nom et une réputation dans le milieu de l’Histoire. J’ai déjà participé à des conférences ou des colloques, brisé des lances avec des contradicteurs vindicatifs ou obséquieux, publié articles et bouquins dont le succès fut plus que d’estime. Tout cela je l’avais rêvé et je l’ai finalement connu, vécu, goûté. J’en ai tiré un peu de fierté sucrée, parfois une amère frustration. Mais jamais je n’ai approché quelque chose d’équivalent à ce que Blois me promet.
Là-bas, m’ont dit des collègues déjà rassasiés, tu peux satisfaire ta curiosité de 8 heures du matin à tard le soir. Débats, conférences, séances cinéma, ateliers pédagogiques… et, cherry on the cake pour la bibliophile passionnée que je suis, deux immenses salles remplies de livres que les éditeurs, petits ou gros, livrent en pâture aux bourses toujours trop plates de passionnés avides.
Si ce n’est pas le Pérou des conquistadors, cela lui ressemble sacrément.

Après avoir tourné, retourné, re-retourné la fiche de réduction devant la machine jaune, après l’avoir enfournée vite (mais trop !), plus lentement (mais encore trop !), le criaillement étrange du composteur résonne enfin. Le passage du billet dans la fente se révèle heureusement beaucoup plus aisé ; je n’aurais droit qu’à une seule injonction « Retournez le billet » avant que les dents de la machine viennent déposer leurs morsures cabalistiques sur le carton. Un miracle !
Me voilà désormais parée pour l’embarquement. J’avance d’un pas ferme vers la porte vitrée. Objectif, la voiture 2 de la rame. Première classe s’il vous plait ! A Blois, on ne se moque pas des personnes qu’on invite ! Séjour tous frais payés à l’Holiday Inn à quelques dizaines de mètres seulement de la Halle aux grains, centre névralgique de la manifestation. A bien y réfléchir, je crois que cela me gêne doublement. D’abord parce que, d’un simple code de carte bleue, je pourrais retenir tout un étage de l’hôtel pour moi toute seule… Et puis ensuite, parce que l’étudiante que j’avais été, longtemps fauchée chaque mois, y voyait une forme d’assistance matérielle qui cadrait mal avec sa folle fierté.

Je pénètre dans le wagon en passant par la voiture n°3. La rame est encore sombre et silencieuse. A cette heure-ci, combien d’insensés insomniaques pour braver la nuit et la petite pluie fraîche ? Combien de passionnés contraints, comme moi, de choisir cet horaire matinal pour arriver plus vite à Blois ? Une poignée sans doute…
Le problème est en fait fort simple et mérite d’être conté à tous ceux qui imagine que prendre un train est la chose la plus évidente au monde. Au départ de Toulouse, seuls les TGV pour Lille-Europe s’arrêtent à la gare stratégique de Saint-Pierre-des-Corps, étape indispensable pour prendre un train pour Blois. Soit on accepte cet horaire de 5h27, soit on se condamne à plusieurs changements avec à la clé un stress constant et de longues attentes sur des quais ventés et pas toujours accueillants. En partant à 5h27, j’ai la certitude d’arriver de la manière la plus rapide qui soit à Blois. Un petit quart d’heure d’escale seulement à Saint-Pierre-des-Corps, une vingtaine de minutes en Corail inter-cités et je serais à bon port avant 11 heures du matin.
La lettre qui accompagnait mes billets me précisait qu’ensuite on m’attendrait pour me conduire à la Halle aux grains où, déjà, j’imaginais une mer de livres d’Histoire prête à s’ouvrir devant moi. Une telle perspective, conjuguée à ma peur maladive de rater ma correspondance, m’éviterait à coup sûr de sombrer dans le sommeil de toute la matinée.

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mar 13 Oct 2009 - 22:27

A nouveau, j’enrage !
Il n’y a qu’une poignée de voyageurs dans le wagon mais les hasards de la réservation m’en ont collé un juste en face de moi. A quoi bon avoir une place « solo » si c’est pour la partager avec une personne qui prendra un indéniable plaisir à mélanger ses chevilles avec les vôtres par-delà la petite table frontière jetée entre vous ? Je sais bien que cette remarque-là n’est guère charitable pour l’humanité – et ses chevilles en particulier –, qu’elle sent la misanthropie à cent lieues mais, pour moi, quatre heures de train c’est avant tout quatre heures possibles de travail. Là, je ne me vois pas – en dépit de mon fort goût pour l’isolement – dresser en guise de rempart l’écran rose fluo de mon nouvel ordinateur portable.
- Je vais m’installer à un autre siège. Comme cela, vous pourrez étendre vos jambes.
Je me mords violemment l’intérieur de la bouche. Ce n’est pas possible de choisir aussi mal ses mots. Le voyageur va croire que j’ai quelque chose contre ses jambes, ses pieds, son pantalon, bref qu’il ne me revient pas… Il n’a même pas posé la moitié d’une fesse sur son siège que déjà je prends la poudre d’escampette comme un petit chaperon rouge croisant le loup.
- Je vous remercie, mademoiselle. C’est une gentille attention.
Ouf ! Il ne l’a pas mal pris… et il commence posément à entasser sur la petite table trois journaux – Le Figaro, La Croix et les Echos, ce qui dit mieux qu’une carte de visite où vont ses idées –, une petite bouteille d’eau et un paquet de petites tartelettes à la confiture. De droite et gourmand, cela ne suffit pas à me rendre quelqu’un antipathique… Je n’en continue pas moins mon petit déménagement pour gagner la place « solo » libre la plus proche.
A mon tour, je prends possession de mon territoire en espérant qu’entre Toulouse et Saint-Pierre-des-Corps cette place n’est réservée par personne. Une petite prière muette pour le dieu des voyageurs s’élève dans l’atmosphère un peu sèche de la cabine…
Et toutes les lumières s’éteignent.
- Mauvais signe ça ! dis-je entre mes dents… Mercure m’envoie un message…
Je n’en crois évidemment pas un traitre mot. Je sais bien qu’au bout de quelques secondes d’obscurité tout se rallume, que les veilleuses provisoires vont s’effacer devant le plein feu des rampes d’éclairage. Voilà ! Nous y sommes ! La rame est désormais éclairée complètement. Le départ est proche.
Je finis en hâte d’ouvrir mon ordinateur, enfiche tant bien que mal la prise secteur dans la cloison de la rame, tire du sac mon épais dossier de notes de travail. Après lui avoir livré les différents chapitres d’un manuel universitaire qui ont semblé appréciés, un éditeur parisien m’a passé commande d’une nouvelle biographie de Louis XIII. C’est là un genre nouveau pour moi que j’aborde avec une certaine humilité. L’exercice qui consiste à raconter la vie d’un homme en essayant de comprendre quels furent les ressorts secrets de son action est tout sauf évident. A chaque fois, c’est le même dilemme : que dire que mes prédécesseurs n’aient déjà dit ? Que voir qu’ils n’aient déjà vu ? Pour faire œuvre originale, il me faut m’isoler, prendre le roi entre quatre yeux, me glisser dans son esprit, essayer de le comprendre et de lui faire livrer ses ultimes secrets.
Et je me vois mal faire ça avec en face de moi un sexagénaire vaporisant de miettes de tartelettes le clavier de mon ordinateur portable.

Lentement, le TGV s’ébroue, commence à glisser sur la voie. De fréquentes secousses au passage des aiguillages, quelques bruits grinçants de torsion rappellent que la rame n’est pas faite pour ces vitesses basses que requiert l’ancienneté des rails et des traverses encore en bois sur cette partie du parcours. Il faudra quelques kilomètres avant que la cadence s’accélère et que, gagnant une voie plus récente, la vitesse ne s’accélère.
Lorsque les cahots cesseront – et seulement à ce moment-là – je déferai la sangle qui comprime mon tas de notes éparses.
D’ici là, je cherche à sonder par la fenêtre le mystère de la nuit, à extraire des silhouettes pesantes d’immeubles massifs le nom d’un quartier ou d’une rue. Lorsque je devinerai la forme étrange de l’église de Lalande, il sera temps d’écarter les dernières brumes du sommeil pour remonter les siècles jusqu’à l’aube du ministériat du grand cardinal.

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mar 13 Oct 2009 - 22:58

L’arrêt en gare de Montauban ne peut pas me laisser insensible. Montauban, c’est ma ville, celle dans laquelle je suis née et j’ai grandi, celle où vit encore maman.
Maman.
Elle reste pour moi un épais mystère. Un mystère que je me refuse à vouloir élucider. Certains voudraient connaître leur mère. Moi je voudrais ne pas l’avoir connue.
Depuis qu’elle m’a trahie en m’inscrivant à l’émission de Channel 27, depuis qu’elle a peint de moi un portrait qui n’était pas le mien, du moins pas celui dans lequel je voulais me reconnaître, elle est devenue une étrangère. J’ai édifié un nouveau mur de Berlin en m’efforçant de ne plus la revoir. Sans doute après m’être auto-persuadée que c’était à elle de faire le premier pas, que c’était à elle de s’excuser.
Parfois, quand mon quotidien se fait trop gris, trop lourd, son univers léger de séries télévisées et ses éternelles tasses de thé me manquent. Souvent, lorsque je me jette sur un sandwich plutôt que sur un bon plat cuisiné, je crois entendre son regard courroucé se poser sur moi. Elle m’a élevée seule, m’a laissée choisir la pente de ma vie mais lorsque j’y ai pris de la vitesse, elle a tout fait pour me retenir, pour me ramener vers elle.
De toutes les fêlures de ma vie, c’est la seule que j’ai choisie en conscience de m’infliger. Et pourtant, je le sais, un jour il faudra bien que cela cesse. Ne pas avoir eu – ou pratiquement pas - de père, cela exclue toute perspective d’automutilation maternelle. Il faut bien savoir qui on est, que diable !
De mon cas personnel, je glisse insensiblement à mon héros de travail. Lui aussi a perdu son père étant enfant, lui aussi a dû en passer par les outrances d’une mère qui avait décidé de décider à sa place, qui avait délibérément choisi de prendre en mains le sens de sa destinée. Qu’a-t-il fait d’elle ? Comment s’est-il conduit ? Il l’a supportée sans rien dire puis, le moment venu, comme révélé à lui-même, il l’a écartée. Ecartée, comme je l’ai fait moi-même. Sauf que l’exil de madame veuve Toussaint ne l’a pas conduite vers Blois ou bien Cologne, mais l’a enfermée dans Montauban et son austérité de vieille ville protestante.

Tout se complique à Agen avec la montée à bord du TGV numéro 5264 d’un jeune cadre dynamique – comme on dit de manière éminemment caricaturale… car j’en suis une moi aussi et ne me trouve que peu de liens avec ce type de personnage.
Son premier regard est pour mes jambes ce qui pourrait presque passer pour une preuve de goût, puis ses yeux remontent en une périlleuse ascension jusqu’à la côte extrême, jusqu’au point culminant, les deux chiffres notés en rouge au-dessus de mon siège, ceux qui, combinés, forment le numéro de la place que j’occupe indument, de la place qui est la sienne… Aussitôt, l’expression de son visage change et le golden boy sans paillettes (mais avec Rolex, preuve qu’il n’a pas raté sa vie) n’a plus qu’un souverain mépris pour mes jambes, ma jupe droite et certaines formes généreuses sur lesquelles il a cru bon de s’attarder un peu trop longtemps.
- Vous êtes à ma place, feule-t-il en m’écrasant de toute la hauteur de son corps pour un instant encore déplié dans le couloir de circulation.
- Oui, je sais…
Faute avouée à moitié pardonnée ? Que nenni Nelly ! Le regard du voyageur agenais se fait encore plus noir et lance des éclairs qu’on n’observe en cette saison cyclonique plutôt du côté du golfe du Mexique.
Comme une gamine perpétuellement en faute – ce que je ne cesserai jamais d’être tout à fait – je remballe mes papiers à toute vitesse tout en tirant méchamment sur le câble d’alimentation de l’ordinateur. L’écran s’éteint tout net.
Merde ! J’avais oublié que j’avais enlevé la batterie pour éviter la surchauffe… Une demi-heure de travail perdue !
Là, ça m’énerve.
Le train redémarre sans prévenir – du moins c’est ce qu’il me semble – et mon dossier s’effondre lourdement au milieu du wagon avant d’exploser en touchant le sol. Grandes feuilles ou post-it minuscules se répandent en vagues lentes, colonisent la rame comme une famille de lianes en Amazonie.
Là, ça me…
Eh bien non… Même pas !
Le golden boy abandonne son air prétentieux, s’agenouille avec contrition et se met à ramasser les feuilles de mon dossier de travail.
J’ai gagné…
Je vais rester à ma place jusqu’au bout du voyage.

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mer 14 Oct 2009 - 0:13

Si je n’en connaissais un peu l’histoire et si je ne l’avais déjà fréquentée, la gare de Saint-Pierre-des-Corps me serait apparue comme la synthèse du pire et de l’improbable. L’improbable, c’était cette localisation dans l’est de l’agglomération tourangelle, entre immeubles déjà datés et une zone d’activités largement défraîchie. Le pire, l’architecture vieillotte et lourde de la salle d’attente dans son corset de béton coloré de crème. L’improbable encore ? La désignation des voies qui faisait coexister les chiffres 1, 2 et 6 avec une lettre Z encore plus énigmatique qu’un X d’équation. Le pire ? Débarqué sur le quai de la voie Z, vous étiez obligé de remonter la rame pour emprunter le passage souterrain – encouragé en cela par les exhortations fermes et polies de la voix de l’omniprésente Simone – et accéder, après deux escaliers, au second quai, celui sur lequel viendrait vous cueillir bientôt l’Aqualys pour Blois, Les Aubrais ou Paris. Il devait être si difficile de gérer ces deux seuls quais et ces quatre pauvres voies que personne n’avait imaginé qu’on puisse débarquer les voyageurs directement sur le quai de leur correspondance.

A Saint-Pierre-des-Corps, le TGV s’était finalement bien vidé. Quelques personnes avaient gagné la sortie ou attendu la navette ferroviaire vers Tours, mais la plupart s’étaient lancés comme moi dans l’ascension du quai vers la voie numéro 6 –celle qui n’avait ni voie 5, ni voie 7, pour se donner un semblant de légitimité.
Parmi ces hardis alpinistes ferroviaires, se trouvait « mon » sexagénaire à tartelettes qui avait voyagé jusqu’à Poitiers avec en face de lui le revers de l’écran 19 pouces du golden boy le moins discret de tout le pays. Baladeur numérique dont s’échappaient, en dépit d’écouteurs touffus, des lignes de basse agressives ; téléphone portable quasiment en fusion à force de sonner ; gestes larges et quasi royaux lorsque « Son Importance » partait se chercher un café à la voiture-bar numéro 4. J’aimais à imaginer que sous la table frontière il s’était échangé quelques pointes de mocassins dans les chevilles.

Toujours aussi soucieuse de la proximité de mes semblables, je prends un peu le large pour m’isoler sur ce triste quai indro-ligérien. L’homme aux tartelettes m’emboite le pas à distance respectable et, au lieu de s’arrêter comme moi une fois le large atteint, il poursuit son audacieuse avancée jusqu’à m’accoster.
- Mademoiselle, je crois que ce petit morceau de papier est à vous.
Effectivement, je dois reconnaître – avec une certaine honte – que ce post-it d’un violet criard et de mauvais goût m’appartient bien. J’y retrouve mon écriture fine et nerveuse de chercheuse et une question-problématique destinée à mon chapitre sur la relation complexe entre Louis XIII et son épouse Anne d’Autriche.
- Vous allez à Blois vous aussi ? me demande-t-il après avoir évacué d’un revers de main mes remerciements aussi sincères que désespérés (car je le suspecte fort d’avoir conservé ce minuscule carré de recherche juste dans l’espoir de pouvoir m’adresser plus librement la parole).
- Je vais à Blois, concédé-je bien consciente que je condamnais à mort dès lors ma si chère tranquillité.
- C’est la première fois ?
- Oui.
A aucun moment je n’ai imaginé que je pouvais lui raconter des bobards. S’il devait me parler, eh bien qu’il me parle ! Il l’avait bien mérité.
- Moi aussi, c’est la première fois… Vous voyez, je suis retraité de la banque…
On s’en doutait à peine à voir ses lectures.
- … mais j’ai été passionné par l’Histoire toute ma vie… C’est un ami sur Paris qui m’a parlé de cette manifestation à Blois que je ne connaissais pas. On s’est mis d’accord pour s’y retrouver ensemble.
Je relance mécaniquement la discussion. Après tout, ce train va bien finir par arriver et me libérera de l’encombrant importun. Il n’y a qu’un gros quart d’heure de battement entre l’arrivée du TGV et le départ de l’Aqualys. Cela ne devrait lus tarder.
- Vous restez jusqu’au bout ?
- Je devais rentrer samedi parce qu’avec ma femme on a pris un abonnement au Théâtre du Capitole et qu’il y a un opéra dimanche après-midi… Simon Boccanegra de Giuseppe Verdi… Vous connaissez ?
- Verdi, un peu… Né le 10 octobre 1813, il…
Je me souviens avoir dévoré il y a deux ans la biographie écrite par Pierre Milza. Sur Verdi, il ne m’aura pas…
- Non, Verdi je me doute que vous connaissez… Vous ne semblez pas être comme ces jeunes qui n’apprennent plus rien… L’opéra ? Simon Boccanegra ?
- Pas au point de vous en chanter le grand air, j’en ai peur…
Simone vient me sauver en annonçant l’arrivée de l’Aqualys en provenance… de Tours, ce qui est un bien long voyage. J’enfourne le post-it violet dans la poche de ma veste de tailleur, attrape d’un air volontaire et martial la poignée de ma valise et me prépare à prendre d’assaut un wagon de première classe qui sera sans doute passablement vide et dont nul ne voudra descendre. En matière d’assaut, Jeanne d’Arc n’a qu’à bien se tenir !

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Ven 16 Oct 2009 - 0:12

Entre Tours et Blois, le voyageur ferroviaire peut avoir légitimement l’impression que le temps se contracte. Après avoir quitté Saint-Pierre-des-Corps, la voie longe une gare de triage envahie par les herbes folles, bondit par-dessus la Loire puis s’élance sur la rive droite du fleuve dans un long sprint vers Blois. Lancé à pleine vitesse, on devine à peine Amboise et Chaumont plantées sur l’autre rive. Lorsque le train ralentit et que la voix du contrôleur crachote quelque chose de forcément inaudible dans les hauts parleurs, on a du mal à se dire qu’on est déjà arrivé.
« Blois, ici Blois… »
Toutes les annonces en gare se ressemblent décidément. Je guette donc en vain l’originalité locale dans le message enregistré par l’omniprésente Simone.
« … Veuillez emprunter le passage souterrain s’il vous plait… »
Le plus étrange finalement ce n’est pas le message mais la gare elle-même ! Elle paraît presque plus importante que celle de Saint-Pierre-des-Corps que j’ai quittée il y a une vingtaine de minutes. Il n’y a certes que trois voies principales (raisonnablement dénommées 1, 2 et 3 ) mais, au-delà de la marquise, tout un faisceau de lignes supplémentaires se déploie. Une motrice de secours et divers engins de surveillance des voies semblent indiquer une activité débordante que le présent conteste d’ailleurs. Pourtant, ici, le TGV est une espèce inconnue et la correspondance une éventualité qui n’est même pas prévue sur le tableau électronique.
Le hasard – mais y a-t-il vraiment du hasard dans nos vies ? – veut que dans le souterrain je me retrouve à nouveau à côté de mon sexagénaire gourmand et mélomane. Le sourire qu’il m’adresse prend acte de ce caprice de la bonne fortune qui nous amène à nous croiser sans cesse.
- Je vous souhaite un bon séjour et de bonnes conférences…
- Moi de même, monsieur…
De grâce ! Que quelqu’un vienne nous séparer ! Je ne sais pas, moi… Un voyageur à la bourre qui dévalerait l’escalier pour aller attraper son train. Il manquerait de me renverser, je me collerais contre la paroi de petites carreaux de faïence blanche pour l’éviter et mister tartelettes prendrait de l’avance. Une avance que je me garderais bien ensuite d’annuler. Si nous continuons à cheminer ainsi côte à côte, je le sens bien décidé à me proposer de partager un taxi. Et qui sait, s’il enhardit, le déjeuner de midi ?

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Ven 16 Oct 2009 - 0:12

C’est quand même fou ce que la tête peut se faire comme film. Après un dernier sourire, l’homme s’écarte de ma route et va s’installer au buffet de la gare. Sans doute y attendra-t-il son ami qui doit arriver de Paris. Et moi, bien que n’étant pas spécialement versatile de nature, je prendrais presque son attitude pour un lâche abandon.
Puisqu’on évoque ce sujet, j’ai clairement l’impression que d’autres m’ont abandonnée. Je n’imaginais certes pas des banderoles à ma gloire, la fanfare municipale et de grands discours des édiles locaux pour saluer mon arrivée, mais la lettre reçue disait bien que je serais attendue à 10h59 dans le hall de la gare de Blois. C’est bien la gare de Blois. C’est bien son hall.. Je tourne un peu dans cette espèce de grand rectangle aux murs blancs mangé côté quai par l’espace de la Presse et une petite salle d’attente. Je contourne les distributeurs automatiques de friandises (des fois que derrière…), jette un œil dans la salle voisine où quelques futurs voyageurs s’agglutinent pour acheter un billet. Personne ! Ca ressemble fort à un beau lapin.
Il y a bien une sorte de grande table posée en travers près de la sortie. Une table recouverte d’une sorte de grand drap satiné noir avec derrière deux grandes grilles d’affichage. On sent bien qu’il se passe quelque chose… ou qu’il va se passer quelque chose. Mais pour le moment ce que j’observe relève plus de la potentialité que de la réalité. Il n’y a pas même une affiche officielle pour rappeler la tenue de ma manifestation historique dans la ville.
- Vous venez pour participer aux Rendez-Vous ?
Je sursaute. C’est un « quinqua » un peu bedonnant qui m’a apostrophé depuis son siège, percevant sans doute dans mes divagations pédestres l’expression d’un certain trouble.
J’acquiesce d’un signe de tête. Comme souvent, dans les situations imprévues, les mots ont du mal à sortir du coffre-fort desséché de ma bouche. Sauvage un jour, sauvage toujours… Même si je me soigne !
- Ils ne vont pas tarder, je pense. A cette heure-ci, ça ne tourne pas encore à plein… mais comme il y a bientôt un train qui arrive de Paris…
D’un geste, il indique le tableau électronique. Effectivement, un train en provenance de la capitale est annoncé avec un quart d’heure de retard.
- La préposée à l’accueil est peut-être sortie fumer une cigarette pour profiter de ce répit inattendu. Vous verrez… A mon avis quand on va annoncer le train de Paris, l’hôtesse va apparaître comme par enchantement.
- Vous êtes déjà venu ?…
- On peut considérer que je commence à être un habitué, répond-il en brandissant sept doigts devant son visage.
- Septième participation ?… Eh bien, moi je n’en suis qu’à la première et je commence un peu à stresser.
- Il ne faut pas. Vous verrez, en général tout se passe comme sur des roulettes… L’équipe d’Agnès Farini ne laisse rien au hasard. Vous allez être chouchoutée comme vous l’avez rarement été dans votre vie…
Un blanc dans la discussion. C’est à moi de parler et je ne trouve rien à dire.
- Ah oui ! Effectivement ! Vous avez clairement l’air de stresser, reprend l’inconnu… Alors, on va reprendre du début. Je m’appelle Gilbert Copote et j’anime des ateliers pédagogiques informatiques à l’IUT…Et vous ?
Je tends la main, geste qui m’aide – allez savoir pourquoi – à libérer assez de salive pour que ma bouche puisse formuler une réponse basique.
- Fiona Toussaint, maître de conférence en Histoire moderne à Toulouse.
- Enchanté de vous rencontrer, madame Toussaint…
- Mademoiselle…
Si c’est pour faire de telles rectifications, je ferais mieux tous comptes faits de la boucler. Ca fait pimbêche qui refuse d’assumer son âge… D’un autre côté, c’est vrai que quelque part en moi – et je ne le sais que trop - il y a un véritable refus de quitter l’enfance. Me « madamer » c’est briser mon rêve d’éternelle innocence.
- Tenez, regardez ! reprend Gilbert Copote sans paraître se formaliser de mon rectificatif… Voilà notre hôtesse !… Dépêchons-nous de la rejoindre si nous voulons être du premier convoi.

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Lun 19 Oct 2009 - 23:03

Derrière le mot de « convoi », il y a bien une réalité. Nous nous retrouvons effectivement à attendre notre tour dans une sorte de file informelle surtout faite de valises et de gros sacs. Grâce à l’intervention galante de mon cicérone qui me laisse sa place, j’embarque dans la première voiture de location en partance pour la Halle aux grains.
A la sortie du parking, la Renault part à gauche, tutoie deux feux orange, plonge à grande vitesse vers le centre-ville. Je me concentre sur la route sans oser regarder par la fenêtre. C’est dans ces moments-là que je saisis le mieux pourquoi je préfère voyager par le train…
La voiture contourne un parc couronné d’arbres immenses, se lance dans une grande courbe en montée. Un bref ralentissement devant une école. La Renault se gare sur la gauche. Au terme de ces trois minutes sportives, nous sommes arrivés.
Et entiers. Ce qui quelque part tient du miracle… ou de la faible circulation dans la ville à cette heure de la journée.
Déjà, le chauffeur a jailli de son poste de conduite, ouvert le coffre et commence à le vider. Je recueille ma valise, lance un « merci » du bout de mes lèvres sèches et m’attache à suivre mes trois collègues qui s’échappent sans moi. Sans doute eux aussi bien ballottés – ils étaient en plus à l’arrière – ils semblent pressés d’en finir et de s’installer dans leur chambre d’hôtel. S’ils ont faim après ça, c’est qu’ils ont l’estomac en béton. Pour ma part, j’ai le petit-déjeuner aux portes du gosier.

Nous nous enfournons tous les quatre dans une petite pièce rectangulaire. A gauche comme à droite, on a dressé des tréteaux recouverts d’une nappe autour desquels une nuée de jeunes gens s’agitent. Des cartons sont jetés ici ou là, un peu au hasard, comme si faute de place on avait dû improviser et parer au plus pressé. Désordre ? Impréparation ? Non, juste un regard qui ne sait pas voir les choses au premier coup d’œil, se laisser attirer par ce qui ne lui semble pas cadrer avec sa propre notion de l’ordre. Alors que la manifestation n’a pas encore commencé, on sent paradoxalement que chaque chose est à déjà sa place et que chacun sait ce qu’il a à faire. C’est l’exiguïté de cet espace qui donne cette impression de fouillis.
Comme il n’y a que trois personnes pour assurer l’accueil, je dois attendre… Ce qui me convient fort bien. J’en profite pour essayer de deviner ce qui se passe, de l’autre côté de la lourde porte vitrée, dans la Halle aux Grains, centre névralgique des Rendez-Vous. A ma grande déception, je n’aperçois que des stands vides, des cartons de livres encore clos.
- Mademoiselle ?… Mademoiselle ?…
C’est déjà mon tour.
- Bonjour, je suis Fiona Toussaint…
- Ah, mademoiselle Toussaint !… Très bien !…
Le visage jusqu’alors fermé de la quadragénaire blonde change instantanément d’expression. Sans doute s’était-elle émue de la curiosité d’une étrangère pour ce qui se passait dans la Halle aux Grains ? Mon nom, tel un sésame, a suffi à dissiper ses doutes.
D’un geste vif, Agnès Farini – car c’est elle qui m’accueille comme me l’indique le passe qu’elle porte autour du cou – biffe mon nom sur la liste des arrivées.
- Nous vous avons retenu une chambre à l’Holiday Inn. Je vais faire appeler quelqu’un pour qu’on vous accompagne…
Je suis impressionnée. La liste ne porte trace que des noms et des heures d’arrivée prévues. C’est de mémoire qu’Agnès Farini a indiqué mon hôtel.
Mais cet exploit – car je devine qu’elle doit connaître l’hébergement de chacun des participants – ne l’arrête pas le moins du monde dans son activité quasi mécanique. Agnès Farini a déjà extirpé d’un carton posé à ses pieds une sorte de grand sac orange aux anses démesurées.
- Voilà différents documents pour votre séjour… Il y a un plan de Blois, des invitations pour des avant-premières, des documents pédagogiques… Et…
J’ai à peine le temps de me saisir du sac couleur DDE qu’une grande enveloppe portant mon nom atterrit dans mon autre main.
- Vous trouverez vos tickets pour les repas et, très important, votre badge personnel. Il vous permettra d’accéder à l’espace VIP du premier étage où vous pourrez venir vous reposer à tout moment de la journée…
Encore impressionnée par cette efficacité, sans aucun doute fruit d’une longue habitude, je balbutie un timide « merci » et ne retrouve un peu de contenance que pour refuser poliment qu’un chauffeur me conduise à mon hôtel.
- J’ai regardé sur la plan avant de venir… Je peux quand même faire cent mètres à pied… Ne dérangez pas quelqu’un pour si peu.
- Vous êtes sûre ?
J’observe une pointe d’étonnement dans le regard d’Agnès Farini. A croire que ma réaction n’est pas coutumière. Mes collègues auraient-ils donc à ce point rompu avec le monde des réels ?
- Tout à faire sûre, je vous remercie encore… C’est déjà un grand privilège pour moi que d’être ici et qu’on s’occupe aussi bien de moi… Je n’ai pas envie de vous compliquer davantage l’existence…
Quels qu’aient été mes aventures au cours de ces dernières années, je n’ai jamais trop goûté l’exposition de ma personne. J’exerce un métier public, certes, et j’ai dû concéder qu’il nécessitait de ma part des efforts pour paraître, sourire, communiquer…. En un mot – que je déteste – « me vendre ». Pour le reste, je préfère largement jouer à l’anonyme lorsque rien ne m’oblige à être Fiona Toussaint, maître de conférences, spécialiste en histoire des noblesses urbaines.
Agnès Farini insiste une dernière fois, histoire peut-être de ne pas être prise en faute ou d’apaiser sa conscience, puis un demi-sourire éclaire son visage.
- Alors, je vous souhaite un bon séjour à Blois.
- Et moi beaucoup de courage car je crois que pour vous cela ne fait que commencer.
Un nouveau demi-sourire vient compléter le précédent et déjà Agnès Farini se replonge dans sa liste.

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mar 20 Oct 2009 - 0:36

Au 26 du boulevard Maunoury, les quatre étages du Holiday Inn tranchent avec les façades des maisons voisines. Sans être le grand luxe, il y a largement de quoi se sentir important en prenant possession pour trois nuits d’une des 78 chambres de l’établissement. Mon premier réflexe est de me précipiter à la fenêtre. La chambre donne sur le boulevard ; sur ma droite, je devine la toiture d’ardoises de la Halle aux Grains. Peut-on imaginer meilleur endroit pour sentir palpiter le cœur de la manifestation dont je suis, que je le veuille ou non, un des rouages.
Le téléphone intérieur se met à sonner et interrompt cette pauvre réflexion. Un peu décontenancée – car je n’attendais pas d’appels – je mets quelques secondes à quitter la fenêtre pour décrocher.
- Mademoiselle Toussaint ?… Ici la réception. Ne quittez pas !… Je vous mets en communication avec monsieur Jean-Marc Néjard.
Professeur de lycée dans le plus prestigieux des établissements de la ville, Jean-Marc Néjard était le premier membre de l’organisation des Rendez-Vous à m’avoir contactée. Il s’occupait de préparer les débats dont il assurait souvent aussi la direction. C’était d’une certaine manière le pendant « culturel » d’Agnès Farini.
- Allo ?… Monsieur Néjard ?
- Fiona ?! Enfin j’arrive à vous joindre !…
La voix est visiblement marquée par le stress, hachée par la respiration saccadée d’un homme ayant le souffle court. Il doit parler tout en marchant.
- J’ai essayé de vous appeler sur votre portable toute la matinée…
Bon sang ! Le portable !
- Je le coupe toujours dans le train, expliqué-je… C’est mon côté bonne citoyenne… Et j’ai complètement oublié de le rebrancher.
- Ce n’est pas grave puisque je vous ai maintenant… Je vous ai raté de peu à la gare. Ensuite, j’ai appelé Agnès Farini pour qu’elle vous retienne mais vous étiez déjà partie… Vous êtes une personne insaisissable, Fiona.
C’était dit comme une plaisanterie.
A mes yeux, c’était un compliment.
- Voilà pourquoi je cherche à vous joindre depuis ce matin… Il y a tout à l’heure à 14 heures au Château un débat que j’anime sur le thème Médias et Histoire : une relation difficile ?… et le journaliste Gérald Mauza qui devait y participer me fait faux bond . Il a été opéré en urgence de l’appendicite cette nuit.
- Pas de chance ! fis-je sans avoir la moindre idée de qui était ce Gérald Mauza, ni en quoi ses problèmes d’appendice me concernaient.
- Aujourd’hui, il n’y a pas encore grand monde à Blois… Et je cherche quelqu’un qui a été confronté aux médias pour participer à ce débat. Votre biographie m’a rappelé que…
- Je crois savoir ce que vous avez retrouvé dans ma biographie, coupé-je avec plus de sécheresse dans la voix que n’aurais voulu en mettre. C’est là une histoire qui n’a pas grand chose à voir avec l’Histoire, la vraie… Et qui, de plus, ferait bien de rester enfouie là où elle est…
- Aussi n’en parlerions-nous pas, concède immédiatement Jean-Marc Néjard… C’est votre regard sur l’univers médiatique qu’il serait intéressant que vous développiez. En quoi cela peut aider ou contrarier vos recherches par exemple…
Dans cette marche arrière rapide, je reconnais l’attitude du type qui s’accroche à son dernier espoir et ne veut en aucun cas le laisser s’enfuir. Tout accepter plutôt qu’essuyer un refus ! Cela suffirait presque à attendrir mon cœur de sauvageonne.
- Vous avez vraiment besoin de quelqu’un ? dis-je.
- Au pied levé, je ne vois que vous.
Cela a le mérite d’être clair.
- Et qui y aura-t-il à cette brillante causerie ?
- Pierre Lebrou, le producteur de l’émission « Grands jours des siècles »… Gisèle Moulin des Essarts, la directrice de la collection multimédia « Historial »… Et Maximilien Lagault…
Je ne connais pas Gisèle Moulin des Essarts, je me suis endormie deux fois en essayant d’écouter « Grands jours des siècles » et je n’ai jamais pu comprendre comment Maximilien Lagault pouvait être un romancier à succès et membre de l’Académie française. C’est suffisamment casse-gueule comme débat pour m’attirer. Dans le meilleur des cas, je n’aurais rien à dire et cela m’ira très bien. Dans la pire des situations, si le ton monte, je pourrais toujours laisser un peu de venin s’échapper de mes lèvres. Avec deux de ces trois là il y a de quoi dire.
Mais pas question d’aller trop loin non plus. Un peu de venin seulement. Je n’aimerais pas que l’organisation regrette déjà de m’avoir invitée.
- C’est d’accord, dis-je… Je suis votre homme !
- Vous avez mangé ?
- Non mais c’est pas grave… Je vais bien me dégoter un sandwich quelque part.
- Je vous envoie un chauffeur à 13 heures.
Un chauffeur ? Mais c’est une manie !
- Franchement, monsieur Néjard, si vous ne voulez pas retrouver mon sandwich éparpillé en éclaboussures peu ragoutantes sur vos notes, laissez-moi venir à pied jusqu’au château. Le voyage aller m’a largement convaincu que la marche est le plus sûr moyen de traverser votre ville.
- Comme vous le voulez… Je vous attendrai devant l’entrée à 13h15 alors.
- J’y serai.

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mar 20 Oct 2009 - 19:22

JEUDI APRES-MIDI


J’ai pris un plaisir infini à redescendre à pied de l’hôtel vers le centre-ville. Tout en grignotant le sandwich acheté dans la première boulangerie du parking, j’ai pu me donner des repères pour la suite de mon séjour : l’entrée d’une rue piétonne qui s’enfuit en forte pente vers la Loire ; la Poste, installée près d’un étrange carrefour triangulaire que tout piéton prudent n’osera jamais traverser ; le jardin Augustin Thierry où trône le buste de cet éminent historien du XIXème siècle. En sortant du parc que domine le haut clocher de l’église Saint-Vincent, on a une vue imprenable sur l’arrière du château, la façade des loges.
C’est marrant ! Ce château, j’ai failli le visiter avec maman à l’âge de huit ans lors de courtes vacances en val de Loire. Pourtant si j’ai vu Chambord, si j’ai aimé Amboise, si j’ai fondu à Chenonceau, le seul souvenir de Blois ramené de ce voyage était une odeur, celle du chocolat qui flottait sur la ville le soir quand nous rentrions à l’hôtel. Le château, je ne me souviens même pas de l’avoir aperçu. Nous étions logées près de la gare et jamais nous n’avons quitté ce périmètre pour se balader dans la ville. Arrivées en train, nous avons effectuées toutes nos excursion en car dans la région en partant toujours du parking de la gare.
Enfin ! Il est donc là. Devant moi.
En vrai !
Les visages de Louis XII, de François Ier, de Marie de Médicis et de Gaston d’Orléans défilent devant mes yeux comme dans ces diaporamas prétendument pédagogiques. Du gothique ultime à l’ébauche du style classique, Blois est un résumé de deux siècles d’architecture. Cette haute façade qui me fait face et domine la rue, date de l’époque du vainqueur de Marignan – qui est aussi, on l’oublie toujours, le vaincu de Pavie. Inspirée des travaux de Bramante au Vatican, la façade des loges donnait à l’origine sur de grands jardins à terrasses dont il ne reste plus rien aujourd’hui sinon la rampe que j’emprunte pour gagner l’esplanade devant le château.
J’en viens complètement à oublier ce que je viens faire en ces lieux. Tous ceux qui connaissent ma passion fusionnelle pour le passé seraient bien étonnés en me voyant trembloter ainsi. Ils savent que je ne suis pas férue de ces visites de monuments historiques ; j’ai trop souvent l’impression de violer un sanctuaire, d’arracher des lambeaux au passé pour me les approprier. Je suis surtout mal à l’aise au milieu des troupeaux de touristes qui viennent voir un lieu juste parce qu’il est marqué de trois grosses étoiles dans un guide.
Que verront-ils vraiment ? Que comprendront-ils réellement de l’importance du site qu’ils contemplent d’un regard curieux ? Ce que dira le guide dans son discours en trois langues ?… Les quelques phrases qui résumeront grossièrement un événement sur lequel aucun esprit n’aura prise ?
Ici se sont joués plusieurs drames majeurs de notre histoire. Louis, duc d’Orléans, fils du malheureux prisonnier et poète Charles, y est né ; cette naissance dans le doux val de Loire sera un des éléments qui va ancrer la monarchie sur ces terres pendant des décennies. Le duc Henri de Guise fut assassiné entre ces murs en décembre 1588 et cet assassinat, ordonné par le roi Henri III si calomnié par la postérité, permit au pouvoir royal de reprendre la main contre les enragés papistes dans les funestes guerres de religion. Louis XIII, mon cher Louis XIII, a fait enfermer dans cette aile sa mère après s’être assuré du pouvoir qu’elle entendait garder par devers elle… Et c’est l’évasion rocambolesque de Marie de Médicis depuis une de ces fenêtres qui allait décider de l’intrusion dans l’Histoire d’un évêque crotté, comme il le disait lui-même, monsieur de Luçon, futur cardinal de Richelieu.
Ici…
J’hésite à poser la main sur ces pierres que le temps a en partie grisées. Jusqu’où peut aller l’idolâtrie et où commence le sacrilège ?
Une colonne bruyante de lycéens me dépasse. Ils regardent à peine le château qui progressivement glisse de l’ombre à la lumière. Ou bien ils ne sont pas du tout sensibles à la force évocatrice de ces siècles anciens, ou bien, plus simplement, sont-ils de la ville et ne prêtent-ils plus guère d’attention à ce qui n’est pour eux qu’un élément parmi d’autre dans leur univers quotidien.
Une volée de marches termine l’approche. Me voici face à la gracieuse et fragile beauté de cette façade au milieu de laquelle trône la statue équestre de Louis XII. Il se dégage de cette architecture délicate un équilibre puissant qui me touche et me submerge. Voilà bien pourquoi je ne suis pas faite pour les sorties « sur le terrain »… Quand je touche à ces lieux d’Histoire, ma carapace se fendille et les sentiments les plus forts viennent irriguer chaque parcelle de mon corps. Que ne suis-je restée dans mon bureau, au milieu de mes papiers, de mes bouquins et de mes questions ? Là-bas, je ne risquais rien. Là-bas, j’étais invulnérable.
Je veux toujours garder la maîtrise de mon esprit. Depuis des années, cela me guide, cela me hante. Tout dans ma vie doit être raisonné et raisonnable. J’ai bien sûr eu mes instants de folie, mes moments incontrôlés mais je ne parviens pas vraiment à les apprécier. Je les trouve trop forts pour mes frêles épaules.
C’est vrai… Qu’est-ce que je fous là à chialer devant cette dentelle de pierre blanche et ces entrelacements de briques rouges et noires ?

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mar 20 Oct 2009 - 22:42

De la place du Château on peut avoir, si on s’éloigne du monument vers le sud-est, un point de vue sur la Loire. A parler franchement, il s’agit là de la seule échappatoire pour dissimuler mes yeux rougis par l’émotion. Fort heureusement, il n’y a guère de monde encore sur l’esplanade et mon trouble honteux n’attire même pas l’attention du jeune cocher d’une carriole pour touristes stationnée devant la porte du château. Il garde la tête penchée sur son livre. Ouf ! Je me sens si ridicule. Mes larmes sont grosses de tous ces chagrins refoulés, enfouis et niés. Elles ravinent mon maquillage léger avant de se perdre quelque part entre mes lèvres et mon menton. Je tamponne tant que je peux, joues, yeux, lèvres, mais le flot semble intarissable. Et dire qu’on me croit insensible…
Comme d’habitude j’ai de l’avance. Je me félicite de cette sage précaution qui me permet de reprendre progressivement le contrôle de mes esprits, de pacifier mes nerfs, d’apaiser les tensions qui m’ont submergée. Je sens peu à peu le rouge quitter mes joues, les tremblements de mes mains se réduire à une agitation ordinaire, le sec dominer l’humide. L’alerte est passée… Elle aura été brûlante…
Pour tromper l’attente, je m’installe sur un des bancs qui ceinturent la place. Bien que pratique, cet élément de mobilier urbain jure, me semble-t-il, aussi près de cet édifice historique prestigieux. Un banc tel que celui-ci, c’est le quotidien banal semé dans le jardin du grandiose, comme un pied de chiendent au milieu des promesses d’une récolte. Mais si le banc m’interpelle par sa présence, que penser alors du grand rideau à lamelles violacé, marqué du logo des Rendez-Vous de l’Histoire, qui barre l’entrée principale du château ? Faute de goût ou indispensable concession aux réalités d’une époque « communicante » ? Je ne parviens pas à trancher.
Voici que le troupeau de lycéens qui avait pique-niqué au bout de la place se rapproche avec une lenteur toute calculée de l’entrée et prend ses nouveaux quartiers auprès des deux bancs les plus proches du mien. Je tends, sans vraiment le vouloir, une oreille indiscrète. Ils parlent de tout et de rien, surtout de rien à mon sens, évoquant les amours d’une telle et le look d’une autre. Le Château ou l’Histoire ce n’est vraiment pas leur tasse de thé. S’ils ont été trainés ici par leurs enseignants, je ne sais si on doit féliciter ceux-ci pour leur abnégation ou les blâmer pour leur inconscience. Sans vouloir préjuger des capacités de ces adolescents, je doute fort qu’ils puissent comprendre quoi que ce soit à des discussions entre historiens. Même si le festival est destiné à un grand public, celui-ci est essentiellement constitué de férus d’Histoire, qui ont une solide maîtrise de la chronologie et pour qui Jacques Le Goff n’est pas une station de métro parisienne ou une marque de fromage breton. Lestés de leurs programmes de collège et de lycée, c’est-à-dire beaucoup en théorie et souvent peu dans les faits, ils auront décroché au bout de deux phrases, j’en mets ma main au feu. Et ce avec d’autant plus de certitude que je parle là d’expérience, ayant moi-même commis naguère, dans un collège sensible de Toulouse, le pêché capital consistant à croire qu’il suffit de parler de choses intéressantes pour intéresser un auditoire.
J’en viens à souhaiter, dans l’intérêt de tout le monde, qu’ils ne soient pas venus pour assister au débat auquel je vais participer mais juste pour visiter le château. Un « Tu vas au MacDo avec Kevin ce soir ? » brise mes espoirs. Ils sont bien du secteur et doivent tous avoir découvert l’aile Louis François Ier avant même d’avoir eu dix ans. La poisse !
Par petits groupes ou parfois à l’unité, les premiers spectateurs ont commencé à disparaître derrière le grand rideau violet et blanc. Une file d’attente se forme et finit par s ‘allonger sur la place. Il est 13h20 et Jean-Marc Néjard n’est toujours pas là. Je me lève, marche vers l’entrée, revient sur mes pas, me demande qui je dois contacter sur place s’il n’arrive pas. On dira, en étant poli et modéré, que j’ai le chic pour faire monter la tension quand je ne suis pas dans mon élément habituel. Mais c’est comme ça… Il y a des point sur lesquels je ne parviens pas à évoluer. Parfois je le regrette. Parfois, non.
- Où étiez-vous, Fiona ?… Cela fait dix minutes que je vous cherche… Et votre portable est toujours éteint…
- Cela fait une demi-heure que je suis là. Devant le Château, comme convenu, dis-je avec humeur, aimant peu que les retardataires tentent de vous coller leurs fautes sur le dos.
- Nous nous serons ratés, voilà tout…
C’est une manière passablement cavalière de se tirer d’affaire mais je me garde bien de le faire remarquer. Depuis le temps que j’attends, je suis certaine de pouvoir décrire par avance une bonne partie des personnes qui seront dans la salle pour le débat. Celle qui m’a le plus marqué et peiné est une petite vieille voûtée portant de fines sandalettes grises et qui, à plusieurs reprises, avec une ténacité admirable, s’est présentée à la responsable du site pour lui demander à partir de quelle heure il faudrait se mettre dans la queue. Il devait falloir une passion de feu pour soutenir cette démarche chaotique, ces petits pas menus qui ne donnaient même pas l’impression de valoir une enjambée normale. Jean-Marc Néjard sait-il au moins qu’elle existe, cette petite vieille ? La remarquera-t-il tout à l’autre, sans doute pas très loin du premier rang, lorsqu’il distribuera la parole aux débatteurs ?
Le professeur blésois, constatant que je ne réplique pas, s’efface pour laisser s’approcher les trois personnes qui l’accompagnent.
- Encore une fois, je dois vous remercier Fiona de votre participation à ce débat… Et je vous présente les autres intervenants… D’abord Pierre Lebrou, que vous connaissez sans aucun doute…
- De voix, réponds-je en serrant la main un peu molle de l’animateur de radio… Enchantée…
- De même… Je suis d’autant plus ravi de vous rencontrer que j’ai utilisé il y a peu votre dernier ouvrage pour préparer une de mes émissions…
- J’espère qu’il vous a bien aidé.
- Grandement… Et je vous remercie doublement car à la qualité du fond, vous ajoutez celle de la forme. Votre écriture est d’une belle limpidité.
Je pourrais boire du petit lait après un tel torrent de louanges. Je m’en garde bien. Tout cela est parfaitement convenu et ne présage pas d’une quelconque mansuétude de l’homme de radio à mon égard pendant le débat. Je serais même tentée de dire, au contraire… Il est des milieux où on s’assassine en se souriant.
- Gisèle Moulin des Essarts…
La poignée de main de la productrice de dvd pédagogiques est aussi énergique que son fond de teint est brillant. Voilà quelqu’un qui ne doit pas se laisser marcher sur les pieds sans griffer et mordre. A plus forte raison si, comme je l’imagine, elle a des billes dans la maison de production qu’elle représente.
J’ai juste droit à un vague sourire. Pas un mot, pas un compliment, pas une parole de circonstance. On dira ce qu’on veut, ceux qui accusent les femmes de mesquinerie et de duplicité permanentes n’ont aucune idée des réalités. Dès le premier contact, la productrice, qui doit bien avoir dix ans de plus que moi, m’a assurée juste par son attitude du vif déplaisir qui est le sien à me voir participer à la discussion. Peut-être avait-elle imaginé régner sans partage sur une assemblée masculine ? Patatras ! Une plus jeune – et plus mignonne ? – qu’elle, débarquait pour lui gâter ses effets féminins.
- Doit-on présenter monsieur Maximilien Lagault ?

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Sam 24 Oct 2009 - 23:30

Non, évidemment, on ne présente pas Maximilien Lagault. Il aurait fallu avoir quitté le pays depuis trente ans pour ne pas connaître ce romancier populaire dont l’œuvre pléthorique brossait un panorama, forcément subjectif et personnel, de l’histoire de France.
Dire que j’ai pour le romancier une passion aurait été un pieux mensonge. Un mensonge que je ne me sens pas capable de proférer en face de ce géant de plus d’un mètre 90. Et puis, de toutes les manières, je ne sais pas mentir.
- Je suis enchantée de vous rencontrer, dis-je sans pouvoir aller au-delà de cette très plate banalité.
- C’est réciproque.
Je relève la tête tandis que nos mains se rencontrent. Je donnerai cher pour savoir ce qu’il pense de moi, ce que ce furtif contact de nos paumes lui a appris de moi. Son regard me paraît teinté d’amusement et de quelque chose d’un peu plus égrillard. L’homme, encore plus que le romancier, est – tout le monde le sait – un redoutable chasseur de chairs féminines en même temps qu’un contempteur acharné de ce que l’historien Nicolas Offenstadt appelle le « roman national ». Voilà deux bonnes raisons pour lui de jeter sur moi ce regard indistinct. Je ne suis pas jolie mais je peux être belle pour qui peut regarder au-delà des apparences. J’ai dans mes recherches démonté quelques croyances solidement établies par ce fameux « roman national »… en particulier dans un dernier articles consacré à la relation entre Louis XIII et Richelieu. Or, Maximilien Lagault ne peut que le savoir ; son prochain roman – il en sort un tous les quatre mois en moyenne – est consacré au grand cardinal. Voilà deux bonnes raisons de le voir méfiant et curieux de moi.
Ce type était un véritable mystère. Agrégé d’Histoire, auteur dans les années 60 d’une thèse remarquée sur Les petits métiers des rues à Nevers au XVIIIème siècle, il avait soudainement abandonné le poste qu’il venait de décrocher à l’université de Dijon et choisi d’entrer en politique. A gauche d’abord, à droite ensuite… L’évolution d’un bord vers l’autre s’était produite quelque part entre la fin du second septennat de François Mitterrand et la dissolution de l’Assemblée nationale par Jacques Chirac en 1997. Visiblement, Maximilien Lagault avait senti tourner le vent de l’Histoire, sans anticiper les maladresses de l’équipe chiraquienne et la versatilité électorale du peuple. Soudain en porte-à-faux, il s’était tourné vers le roman historique et commencé cette carrière d’écrivain couronnée d’un succès qu’on disait populaire. Depuis, avec une régularité qui sonnait faux, on le présentait comme le nouvel Alexandre Dumas, comme un grand vulgarisateur. Aux dires d’une presse laudatrice, il était celui qui allait rendre aux Français le goût de l’Histoire, le goût de leur histoire. On parlait même de lui pour un siège à l’Académie française à chaque fois qu’un Immortel apportait un démenti flagrant par son trépas à la réputation de son honorable confrérie.
Lorsqu’on sondait les spécialistes de l’Histoire, le discours sur Maxime Lagault était tout autre… même si personne n’aurait osé, es-qualité, s’attaquer à la statue resplendissante du nouveau commandeur. En revanche, en privé, ou sur les forums internet, les opinions s’exprimaient plus librement. D’abord, on taillait la qualité littéraire du romancier ; ces récits débités en paragraphes courts de cinq lignes maximum, on les imaginait plus aisément sous la plume d’un collégien que sous celle d’un futur académicien. C’était sec, heurté, sans aucune nuance. Les personnages étaient ou héroïques ou de véritables salauds. Les situations dépeintes étaient souvent caricaturales et les descriptions cédaient à une coupable fascination pour le prévisible. Lorsqu’on abordait le fond, l’ironie cruelle des commentaires faisait place à des critiques scandalisées face à une subjectivité même pas assumée – celle d’une gloire atavique des Français - et à une profusion d’anachronismes terrifiants. Une rumeur courait aussi sur la toile (mais sans aucune vérification possible) : Maximilien Lagault avait littéralement pompé sa thèse sur les travaux d’un camarade d’université décédé pendant une patrouille en Algérie. De là, l’abandon en catastrophe de sa carrière universitaire.
Dois-je avouer que cela ne m’aurait guère surpris qu’une telle hypothèse fût vérifiée ? « L’Alexandre Dumas de notre siècle », le « nouvel instituteur de la nation » comme l’avait surnommé un news magazine proche du pouvoir, ne sentait la rose que pour ceux qui n’avaient pas le nez délicat. Il suffisait de feuilleter un de ces romans – toujours bien posés en évidence – dans une librairie pour saisir tout l’irrationnel d’une telle gloire.
- Le grand Cardinal se porte-t-il bien ?, demandé-je pour ne pas donner l’impression de plier sous ce regard noir qui tombait de si haut.
- Vous savez cela, ? rétorque-t-il en me lâchant la main. Je ne pensais pas que des gens aussi occupés à pourfendre la mémoire de nos grands hommes prenaient le temps de s’informer sur l’avancée de mon modeste travail.
« Modeste » ? Le ton disait très clairement le contraire. Quant aux « pourfendeurs de la mémoire de nos grands hommes », c’était une attaque évidente contre une caste, celle des universitaires, qui l’avait rejeté et contre laquelle il prenait chaque jour une revanche délicieuse.
- A titre personnel, monsieur, je n’aurais pas fait grand cas de la chose, mais mon éditeur, lui, ne voyait pas les choses ainsi… Il a jugé plus prudent de retarder d’un mois la sortie d’une nouvelle biographie de Richelieu pour ne pas entrer en télescopage avec votre ouvrage. Mon propre Louis XIII s’en trouvera décalé d’autant.
Cette information, qu’il ne paraissait pas connaître, le comble visiblement. C’est désormais clair ! Voilà le genre d’homme qui n’aime rien tant que voir l’humanité plier devant lui. Oh, ce regard soudain rempli d’étoiles ! J’en ai soudain des frissons. Cela le rend-il pour autant dangereux ? Difficile à dire. Souvent les orgueilleux ne sont bouffis que d’apparence et se dégonflent à la première piqûre. Cette première piqûre, je me promets solennellement de ne pas la donner la première.
Au cas où…

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Dim 25 Oct 2009 - 10:43

Nous passons quasiment en force au milieu de la file d’attente. Un agent de surveillance du château écarte devant nous les futurs spectateurs y compris la vieille mémé. Cela me soulève le cœur. Je n’aime décidément pas les passe-droits et je n’aime pas davantage l’insensibilité de ces gens qui n’ont même pas proposé une chaise à cette pauvre grand-mère. Je ne suis pas une grande gueule – enfin, il ne me semble pas - mais je crois que je saurais me plaindre de cela à qui de droit le moment venu. Il y a quand même un minimum de déférence à avoir envers le grand âge.
La grille métallique s’ouvre, nous pénétrons dans la cour du château. Nouvelle bouffée d’émotion. Je la repousse comme je peux. En contrecoup, la fatigue me submerge ; je suis debout depuis quatre heures du matin… après une nuit qui s’est limitée à une longue insomnie. Quoi que je fasse, mes nerfs seront à vif désormais. Et il est trop tard pour renoncer à ce débat que l’apparente placidité des autres intervenants me laisse pourtant imaginer comme électrique.
- C’est pas le moment de flancher, Fiona. Sinon, ils vont te bouffer…
Sympa la petite voix intérieure ! Elle me remonte le moral.
D’une angoisse intérieure, je passe sans transition à un problème purement pratique. Les talons de mes escarpins se dérobent tous les deux pas en glissant sur les pierres mal égalisées de la cour. Bien fait pour moi ! Je m’efforce d’être un minimum coquette en public. Ca m’apprendra ! Le coup d’œil amusé de Pierre Lebrou, qui marche à côté de moi, me porte le coup de grâce. Je m’arrête, enlève mes chaussures et termine pieds nus.
Nous traversons la cour vers l’aile Gaston d’Orléans. Des trois parties historiques du château, c’est la plus récente puisqu’elle fut construite plus d’un siècle après les deux autres par le frère de Louis XIII. Décidément, mon cher XVIIème siècle refuse de m’abandonner… Le style Renaissance, tel qu’il éclate dans l’aile édifiée sous François Ier, n’est déjà plus qu’un souvenir. Régularité des colonnes et des fenêtres, formes courbes générant des trompe-l’œil, c’est l’Italie du baroque qui triomphe dans cette façade qui, par son aspect un peu sévère, annonce déjà le classique louis-quatorzien.
Une volée de marches nous mène à l’intérieur. Nous tournons à gauche pour entrer dans une grande salle. Plus de deux cent chaises – c’est une estimation personnelle faite d’un premier coup d’œil – attendent le public. Pour nous, c’est l’estrade avec ses cinq sièges, une table basse sur laquelle reposent micros et petites bouteilles d’eau. Deux ou trois plantes vertes pour casser l’aspect tréteaux de foire. Voilà le cadre la joute qui s’annonce.
Après avoir joué le guide à travers le château, Jean-Marc Néjard reprend sa casquette d’organisateur du débat.
- Monsieur Lagault, vous serez à ma droite et madame Moulin des Essarts à ma gauche. Ensuite, monsieur Lebrou à côté de monsieur Lagault… et Fiona à côté de madame Moulin des Essarts.
Je relève sans peine que je suis la seule que Jean-Marc Néjard appelle par son prénom. Faut-il y voir un signe de mépris pour la jeunette que je suis, tous mes interlocuteurs ayant déjà atteint ou dépassé la cinquantaine ? Ou est-ce au contraire un moyen de signer entre nous une connivence plus forte ?
- Mon cher Jean-Marc, ne trouvez-vous pas que cette disposition va donner un petit air de guerre des sexes à notre débat… Les hommes d’un côté et ces dames de l’autre. Puis-je vous suggérer d’alterner… Par exemple, en mettant mademoiselle Toussaint à mes côtés.
- Monsieur Lagault, il s’agissait de ma part d’alterner les prises de parole entre ma droite et ma gauche…
Jean-Marc Néjard en est presque déjà à s’excuser. Cela suffit à montrer à quel point l’ascendant de Maximilien Lagault est bien assuré. Je me vote donc des conseils de prudence. Si j’ose contredire « le nouvel Alexandre Dumas » trop ouvertement, je crains de ne recevoir aucun soutien du régulateur du débat.
- Mon cher, vous savez bien que la différence entre la droite et la gauche dans ce pays, on la cherche de plus en plus…
- Et vous en êtes le meilleur exemple…
J’ai beau poser une main empressée sur ma bouche, c’est trop tard ! C’est bien moi qui ai lâché cette vacherie énorme. Quelle conne ! Je balance dans ma tête entre l’urgence d’une excuse et la satisfaction d’avoir montré que j’avais du répondant.
Comment se sortir de là ?
Et vite !
- Certains le disent, concède Maximilien Lagault en me prenant de vitesse.
Son œil noir a viré au gris. Pas bon signe, ça ! S’il avait pour moidu mépris, il doit désormais éprouver quelque chose qui doit se situer entre le fort ressentiment et la haine.
Un gros silence sur l’estrade. En agressant Lagault, je me suis donnée le rôle de l’arrogante sûre d’elle, de la chieuse, de l’ambitieuse. Me regarder, me sourire, ce serait m’apporter un commencement de soutien…
Je peux toujours quêter une telle attitude chez les autres ; personne ne se regarde. Ca promet pour la suite.

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Lun 26 Oct 2009 - 0:21

Jean-Marc Néjard est le premier à rompre le silence. A quinze minutes du début du débat, à dix minutes de l’arrivée de l’assistance dans la salle, il est grand temps de passer aux choses sérieuses.
- Voilà comment cela va se passer. Je commencerai par une petite introduction pour clarifier le sujet. Médias et Histoire : une relation difficile ? Il s’agit surtout de comprendre la place de l’Histoire dans les différents médias. Pourquoi, alors que les Français se disent majoritairementintéressés par l’Histoire, sont-ils aussi peu nombreux à fréquenter les chaînes thématiques spécialisées, à écouter les émissions dédiées à l’Histoire à la radio ? Là, comme nous en avions convenu dans notre entretien téléphonique, je demanderai votre avis, monsieur Lebrou… Je sais que vous serez à l’aise sur les problèmes de la radio mais si vous pouviez aussi tracer les grandes lignes des problèmes à la télé… Puis je passerai au problème des produits informatiques auprès de vous, madame. Les cd-roms, les dvd-roms sont de plus en plus performants et efficaces, pourtant ils ne décollent pas dans les ventes, pourquoi ?
- Combien de temps aurais-je pour m’exprimer ? demande Gisèle Moulin des Essarts.
- Nous avions prévu de ne pas dépasser cinq minutes par intervention…
- Cinq minutes, c’est trop court… La question est complexe et…
La productrice montre une liasse de feuilles qui doivent correspondre à la trame de ses interventions. A en juger par l’épaisseur de ses notes, elle compte monopoliser la parole.
- Il ne faut pas donner l’impression d’une suite de communications déconnectées les unes des autres, tranche Jean-Marc Néjard.
C’est pourtant précisément ce qui se prépare.
- Monsieur Lagault, je vous demanderai ensuite de nous expliquer pourquoi, au contraire des médias audiovisuels, le roman historique semble jouir d’une meilleure santé par le biais de l’édition. J’aurais quelques chiffres concernant les tirages de vos ouvrages, peut-être souhaiterez-vous les commenter ?
- Avez-vous noté que mon dernier livre sur la guerre de Cent ans est directement entré en tête des ventes ?
- Bien entendu.
Comment pouvait-on l’ignorer ? La pub à la radio pour Cent ans de guerre le précisait à chaque fois… Ce qui me laissait, je dois dire, assez étonnée : pourquoi faire autant de publicité pour un livre qui « marchait » déjà autant ? comment la publicité pouvait-elle se targuer d’un tel succès dès le lendemain de la parution du bouquin alors que les enquêtes de la presse magazine étaient fondées sur des chiffres hebdomadaires ? C’était sans doute mon mauvais esprit qui me travaillait… On pouvait quand même imaginer que de telles affirmations devaient être vérifiées avant d’être lancées sur les antennes.
- Fiona…
Encore mon prénom. Peut-être l’apprécie-il après tout ? Tout simplement… Pourquoi me formaliser de ce qui n’est sans doute pas une familiarité déplacée ?
- Encore merci d’avoir répondu au pied levé à mon appel… Initialement, je comptais évoquer avec Gérald Mauza la situation à la télévision, les émissions scientifiques comme les fictions. Le succès d’Apocalypse sur France 2 n’amène-t-il pas à reconsidérer la manière de faire passer l’Histoire à la télévision ?… Vous préférez peut-être qu’on évoque la situation des publications scientifiques ? Vos chiffres de vente ne doivent pas pouvoir se mesurer avec ceux de monsieur Lagault…
Je dois freiner dans ma gorge une réponse spontanée. Non, bien sûr, mes chiffres de vente ne peuvent se mesurer à notre nouvel « instituteur national »… mais la qualité de mes ouvrages non plus… Posément, j’articule quelque chose de plus politiquement correct.
- Comme vous voudrez, Jean-Marc. Je m’adapterai… Sur Apocalypse, un historien a forcément des choses à dire… Sur le succès de ses ventes de livres aussi… Mais je suis surtout une moderniste et je crains de dire des bêtises si je dois m’aventurer à parler de la guerre de Cent ans ou des grands orateurs grecs.
C’est, comme on s’en doute, le thème des deux derniers opus du prolixe Lagault.
- Après ce premier tour, je reviendrai vous visiter à tour de rôle pour vous demander ce que vous préconisez pour améliorer la situation dans vos domaines, puis nous terminerons par une courte présentation prospective de ce que pourraient être vos médias respectifs dans dix ans avec la montée des supports en ligne.
- Pardon, Jean-Marc, dis-je. Mais à quel mot pourrons-nous véritablement débattre ? Là, je ne vois que des interventions successives… Que se passe-t-il si nous ne sommes pas d’accord, si nos opinions s’opposent ?
- Vous pouvez intervenir et le dire bien sûr…
La perspective de ces échanges-là ne semble pas emballer l’organisateur. Il s’en explique dans la foulée.
- Le problème qui se pose à moi, Fiona, est le suivant … Si les échanges débordent, c’est tout le débat qui se trouve menacé dans sa cohérence. Il faut compter dix minutes avant de vraiment commencer, dix minutes pour des remarques et des questions du public à la fin. Grosso modo, il reste une heure pour la discussion. Trois interventions de cinq minutes chacun et vous voyez que le temps disponible est déjà entièrement couvert.
- Est-ce encore un débat si nous ne nous adressons jamais les uns aux autres?
- Cela n’aura jamais la virulence de certaines discussions entre spécialistes dans les colloques auxquels vous participez habituellement… Mais ici l’assistance n’est majoritairement pas faite de spécialistes ; le public ne vient pas pour entendre deux érudits s’étriper pour savoir dans quelle proportion la masse paysanne communiait au moment de Pâques dans le Bas-Poitou au XVIIIème siècle.
L’explication, si elle ne me satisfait pas au plan intellectuel, est cependant recevable dans sa logique fonctionnelle. Quelque part, c’est quand même un appel déguisé au discours consensuel pour ne pas dire à la langue de bois et au survol des vraies problématiques.
- Jean-Marie ? On peut faire entrer ?…
Du seuil, une des volontaires de l’organisation vient siffler la fin de notre réunion préparatoire. Il est l’heure !
A l’invitation de Jean-Marie Néjard, nous nous retirons derrière le grand panneau de bois blanc qui cache la « coulisse ». Nous ne reviendrons que quand le public sera entièrement installé et que la lourde porte de bois se sera refermée.

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Lun 26 Oct 2009 - 11:14

15h03. La main de Jean-Marie Néjard s’agite sur le côté du grand paravent pour nous inviter à venir prendre place sur l’estrade.
En cinq minutes de « retraite », nous n’avons pas échangé deux paroles. Gisèle Moulin des Essarts a rajouté du rose sur ses joues et rectifié son rouge à lèvres. Je l’ai imitée histoire de me donner une contenance.
Mes mains tremblent trop sur le poudrier pour que ce soit une tension anodine, un simple trac. Je sens vraiment que la situation m’échappe, que je n’ai rien à faire ici sinon prendre des coups. Trop tard pour reculer !
Je cherche dans la foule quelque chose qui s’apparenterait à un soutien mais je ne distingue aucun visage. Je devine - à leur manière de se tenir, avachis plus que bien droits - qu’il y a au moins une soixantaine de lycéens dispersés dans la salle. Je doute toujours que les problèmes de médias et d’Histoire les passionnent. Les plus consciencieux doivent avoir devant eux un bloc pour prendre des notes, les autres – ceux qui ont le courage de ne même pas faire semblant – entament déjà avec leurs voisins un tour d’horizon des mecs ou des meufs les plus tops de l’assistance.
Jean-Marc Néjard entame sa présentation dans un silence qui confine au religieux.
- Nous ouvrons tous un livre, nous écoutons la radio, nous regardons la télévision, nous utilisons nos ordinateurs avec une régularité de plus en plus soutenue. Pourtant, cherchons-nous dans ces médias à retrouver notre passé ? L’Histoire est-elle au cœur du monde des médias ou n’en est-elle qu’un parent pauvre ? Est-elle affaire de grand public ou réservée à une simple cohorte de spécialistes ? C’est pour tenter de répondre à cette question que sont réunis ici quatre intervenants qui tous, d’une manière ou d’une autre, sont confrontés à ces enjeux, pas si nouveaux pourtant, que sont le succès, l’originalité du propos, la reconnaissance du public.
J’expire profondément pour essayer de me détendre. La présentation de Jean-Marc Néjard est assez habile et le problème bien posé. Il va enchaîner sur la présentation des intervenants. Je tire machinalement sur ma jupe qui ne commence à me paraître trop courte que lorsque je m’assois face à un public.
- Tout d’abord, j’aimerais m’excuser auprès de vous de l’absence de monsieur Gérald Mauza que de soudains ennuis de santé ont contraint de demeurer à Paris et je remercie dans la foulée mademoiselle Fiona Toussaint qui a bien voulu le remplacer au pied levé.
Petit signe de tête à mon intention du régulateur du débat. Je réponds de manière identique avec une esquisse de sourire. De la salle monte un coup de sifflet d’ado qui n’était sans doute pas destiné à Jean-Marc Néjard. Rires bêtas qu’interrompt un bruit sec qui ne peut être qu’une bonne claque. Je suis bien certaine que le collègue en cet instant commence à se demander ce qui l’a poussé à amener ses élèves ici.
Nouveau geste nerveux vers ma jupe… Ca m’occupe les mains à défaut de libérer on esprit.
- Je vous présente donc mademoiselle Fiona Toussaint qui est maître de conférences à l’université de Toulouse II et dont les travaux portent sur l’histoire urbaine et sociale du XVIIème siècle. Après un manuel sur la France au XVIIème siècle récemment sorti aux éditions Bouchain, vous préparez une biographie de Louis XIII qui devrait sortir l’année prochaine. Par ailleurs, vous avez eu l’occasion de participer à une émission télévisée il y a trois ans qui, si elle n’avait qu’un lointain rapport avec l’Histoire, vous a sans doute permis de mieux connaître les enjeux que j’évoquais tout à l’heure.
J’ai beaucoup de mal à me retenir. Le fumier ! Il m’avait certifié qu’il ne dirait rien sur ma participation à Sept jours en danger, l’émission de télé-réalité de Channel 27 !
- Gisèle Moulin des Essarts est productrice et directrice de collection chez l’éditeur multimedia « Historial »…
Pour dissimuler ma fureur, je me donne une vague contenance en récupérant devant Jean-Marc Néjard un boitier de dvd. Une des dernières productions d’ « Historial » consacrée à la première guerre mondiale … La liste des conseillers scientifiques ayant supervisé ce travail est véritablement impressionnante. Sur les trois générations d’historiens, il serait plus facile de repérer les absents que les présents dans ce projet. La « deuxième » de couverture, à l’arrière du boitier, montre des captures d’écran : une tranchée modélisée en trois dimensions, une fiche biographique de Georges Clemenceau, la reproduction de l’affiche de mobilisation d’août 14. Le descriptif annonce des extraits sonores, des images des actualités cinématographiques, des entretiens avec certains des historiens renommés précédemment cités. Sans être moi-même une spécialiste de cette période et de ce type de produit, je suis impressionnée par la qualité esthétique et scientifique du dvd-rom. J’en viens à regarder d’un œil beaucoup plus indulgent Gisèle Moulin des Essarts. Snob peut-être, mais sans l’ombre d’un doute productrice avisée.
- Et enfin, doit-on présenter monsieur Maximilien Lagault ? Agrégé d’Histoire, titulaire d’une thèse d’Etat mais surtout un de nos plus grands historiens et, comme le titrait il y a peu encore le Point, « nouvel instituteur de la Nation ».
Il y a quelques applaudissements dans l’assistance… Et moi j’enrage. A aucun moment, Jean-Marc Néjard n’a précisé que Maximilien Lagault était aujourd’hui romancier. L’assimilation entre roman et travail scientifique, déjà horripilante dans les rayons des librairies, se poursuit donc ici. Entre le bouquin Maximilien Lagault sur Louis XV « roi des excès » et le pavé de Michel Antoine consacré au même roi, avec son impressionnant appareil critique, point de différences ? C’est du pareil au même ? Allons donc…
- L’œuvre de Maximilien Lagault s’est récemment enrichie de deux nouveaux ouvrages, un cycle consacré à la guerre de Cent ans qui est dès sa sortie en tête de toutes les ventes.
Ca ne manque pas. Nouvelle salve d’applaudissements. L’idole serait-elle venue avec son fan-club ? Avec sa propre claque rétribuée par son éditeur ? C’est bien possible. Si des lycéens ont été trainés ici par leurs enseignants simplement parce qu’il était question d’Histoire, on peut aussi imaginer que des amateurs de romans historiques sont venus écouter Maximilien Lagault en se moquant totalement du sujet du débat. Juste pour le voir, l’approcher, quémander une dédicace.
Dans quoi suis-je allé me fourrer ? Plus je le regarde et plus cet homme m’inspire des sentiments que je voudrais ne jamais avoir éprouvé pour personne. Il m’insupporte totalement et je l’ai, sans en prendre conscience jusqu’à cet instant, ajouté depuis longtemps à ma liste des personnalités dont la disparition ne pourrait être que bénéfique à l’humanité ; il y voisine avec une brochette de dictateurs sanguinaires, de pétasses creuses et de verbeux magnifiques. Il y a tant de gens qui s’escriment dans ce pays à fouiller des archives pour faire avancer la connaissance du passé. Il y a tant de gens qui cherchent à écrire de bons romans. Tant de gens. Tant d’anonymes. Que la lumière de gloire ait choisi de venir nimber le front de cet usurpateur me met hors de moi.
Pourquoi résister à cet élan qui monte en moi depuis un moment ?
Ma décision est prise.
Je vais me le payer !

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Lun 26 Oct 2009 - 15:12

Pierre Lebrou a pleurniché pendant ses cinq minutes sur un public populaire qui n’est pas assez bien formé à l’Histoire pour pouvoir se passionner pour les émissions « pointues » programmées par sa radio ; il a conclu cependant de manière positive en vantant la qualité de son public dominical et les retours très positifs qu’il avait de la part de celui-ci pour ses émissions. Satisfecit et plaidoyer pro domo ne peuvent pas faire de mal, c’est sûr. Le problème c’est toujours les autres !
Les cinq minutes accordées à Gisèle Moulin des Essarts ont été on ne peut plus éprouvantes pour tout le monde. Elle ne sait pas parler en public, se contente de lire mot à mot ce qui est écrit sur ses feuilles. C’est un fatras sans nom, auto-laudateur, et truffé de termes professionnels et techniques qui, s’ils sont là pour impressionner, ont plus pour effet de faire décrocher l’auditoire. Par deux fois, Jean-Marc Néjard a tenté d’abréger les souffrances du public qui commence à murmurer. Sans résultat ! La productrice a continué à vanter ses produits d’une « haute technologie » qui montrent « ce que le XXIème siècle peut proposer de plus intéressant ». J’en viens à douter sérieusement de l’attractivité de ces dvd pour le grand public s’ils sont pensés avec la logique de communication de leur productrice.
- Et ces dvd culturels rencontrent-ils un succès public ? demande Jean-Marc Néjard qui doit bien sûr avoir sa petite idée sur la question.
Hésitation bien compréhensible de la productrice qui ne peut pas raisonnablement affirmer que c’est un flop total.
- Les résultats ne sont pas forcément à la hauteur de nos espérances, dit-elle enfin. Il n’est pas évident de faire connaître nos produits, notamment auprès du monde de l’enseignement qui reste quand même notre principal cœur de cible.
Ayant, du fait de mes relations avec un certain petit collège difficile de Toulouse, quelques lumières sur cette question, je réclame la parole d’un signe de la main.
- Mademoiselle Toussaint ?
- Je crois que le principal problème que posent les produits que vous proposez est leur caractère trop élitiste. Jamais un enseignant – sauf quelques exceptions bien rares - ne prendra sur les maigres crédits de sa discipline pour acheter quelque chose qui, pour être de qualité au plan esthétique, se révèle totalement inadapté à sa classe.
C’est quelque chose que j’ai entendu répéter souvent par la responsable du club Histoire lorsque je me proposais de financer tel ou tel achat de cd-rom. Qu’une intervention de spécialiste soit sur une cassette vidéo ou un dvd-rom, cela ne change rien au problème fondamental qui est qu’un gamin en 3ème ne restera pas cinq minutes à écouter sans broncher. A la génération clip, il faut – que cela nous plaise ou non – un certain rythme, un enchaînement soutenu d’images. Un cadre fixe pendant cinq minutes et c’est la révolution dans la classe. Autre raison à mes yeux, mais que je n’ose ajouter, à la désaffection des enseignants pour le contenu du catalogue de la maison « Historial » : à quoi sert-il d’avoir 4 heures d’images quand on n’en a guère plus pour traiter la question dans le programme ? Qui aurait l’idée d’acheter une boite de gâteaux assortis pour n’en manger qu’une sorte ?
Le regard de madame Moulin des Essarts me renvoie une consternation désolée. Visiblement, elle ne comprend pas ce que je veux gentiment lui dire… et que toute personne « de terrain » pourrait lui dire tout aussi bien – et même mieux - que moi. Elle ne pense que qualité esthétique et scientifique du produit. Elle oublie juste que de l’autre côté de l’écran, il y a un public… Tout comme elle l’a oublié aujourd’hui. Pour elle, l’émission d’un message, quel qu’il soit, suffit. Peu importe la manière dont il est émis, peu importe comment il est reçu, si le message est cohérent et scientifiquement exact, alors c’est un bon message. C’est une conception qui a quarante années de retard.

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Lun 26 Oct 2009 - 15:13

- Vous n’êtes pas professeur dans le secondaire que je sache ?
C’est tout ce qu’elle a trouvé pour se défendre et pour défendre sa marchandise. Une objection en non-recevabilité comme on disait dans les séries judiciaires américaines que regardait maman l’après-midi à la télé. Du moment que je ne suis pas qualifiée, mon intervention ne vaut rien.
- Non, je le reconnais… Mais j’ai longtemps été élève…
J’ai assez de charité pour ne pas préciser que c’était il y a moins longtemps qu’elle.
Une partie de la salle s’esclaffe quand même.
- Je ne veux pas être désobligeante, prends-je la peine de préciser. Je trouve votre travail extrêmement bien fait, vraisemblablement passionnant… Mais passionnant pour des gens comme moi ou monsieur Lebrou. Une base de connaissances très pointues… mais trop pointues pour des élèves de collège comme je peux en connaître.
Je ne rajoute pas qu’au terme de la législation en vigueur, il faudrait pour un usage normal de ces dvd-rom qu’il y en ait un exemplaire par ordinateur ce qui n’est financièrement pas possible pour les établissements. Ce serait trop enfoncer cette pauvre productrice qui ne le mérite quand même pas.
- Mais mes produits sont RIP ! se défend-elle encore. Ils sont RIP !
- Reconnus d’Intérêt Pédagogique, intervient Jean-Marc Néjard qui croit trouver là le moyen de reprendre la main.
- Tout ce qui permet d’aborder au moins partiellement un des programmes de l’Education Nationale entre la maternelle et le Bac obtient ce label, madame. Ce n’est pas une garantie de qualité ou d’efficacité. Les émissions de monsieur Lebrou les romans de monsieur Lagault, mes propres ouvrages seraient aussi RIP, comme vous dites, s’ils étaient sur support informatique.
Cette précision étant faite, je me tais et fait signe à Jean-Marc Néjard que j’estime avoir dit tout ce que je pouvais dire sur cette question et l’invite ainsi à remettre le débat sur les rails. C’est compter sans l’intervention de notre nouveau grand phénix littéraire.
- Ce que je viens d’entendre me plonge dans une certaine confusion. Vous dites, mademoiselle, que ces dvd seraient trop riches en connaissances pour les élèves. Doit-on en conclure que vous soutenez tout ce courant qui estime au sein de l’Education nationale qu’il faut en dire le moins possible aux enfants, qu’ils ne sont pas capables d’apprendre les grands repères, les grands moments de notre histoire ?
Je me suis aventurée imprudemment sur un terrain qui n’est pas le mien. Je n’ai jamais enseigné à des adolescents, je connais de manière assez vague finalement les programmes et les instructions officielles de l’enseignement en collège et en lycée. Si la discussion reste sur cette question, je vais rapidement être coincée. Je me dégage en attaquant.
- Monsieur Lagault, je pense qu’il faut faire la différence entre l’Histoire comme science et l’Histoire comme récit. La première suppose une rigueur, une précision, une prise en compte de nombreux paramètres… La seconde, que vous incarnez avec une réussite qui me laisse souvent pantoise, joue sur l’émotion mais prétend que cette émotion est le vrai.
- Vous ne répondez pas à ma question.
Il ne s’est pas laissé piéger, ce diable d’homme. Je voulais l’amener sur un autre problème, il me ramène à la question de l’enseignement.
- Enseigner l’histoire, c’est pouvoir permettre à des jeunes d’accéder à la compréhension du passé. Comprendre… Pas accepter une sorte de vulgate déculpabilisante. Donc, pour vous répondre, si les programmes étaient tout autres, si on passait par exemple 12 à 15 heures sur l’étude de la première guerre mondiale, il y aurait matière pour les enseignants à s’intéresser aux produits de madame Moulin des Essarts dont je redis ici la qualité évidente. Le problème, je crois, c’est que, entre les deux conceptions de l’Histoire que j’évoquais, l’institution scolaire n’a pas voulu trancher. On voudrait que les élèves soient de parfaits scientifiques capables d’analyser, de problématiser, de synthétiser, mais aussi que par l’enseignement reçu, ils soient de bons petits Français et de parfaits petits Européens. C’est peut-être beaucoup leur demander.
Je ne sais pas d’où je sors tout ce raisonnement. Cela s’est organisé dans ma tête tout en parlant. Des bouts pris ici, des choses entendues là que, dans ce moment de tension, mon cerveau a réussi à assembler. Cela me semble cohérent. Un « bravo » jaillit de l’assistance appuyé par deux courts applaudissements, ce qui me renforce dans la confiance que je peux accorder à mes propres propos.
- Nous aurons je crois l’occasion d’en reparler, rétorque Maximilien Lagault.
Le bougre est habile. Il se donne le beau rôle en paraissant éteindre l’incendie qu’il avait lui-même rallumé.
Un peu dépassé par cet échange, Jean-Marc Néjard se retrouve dépositaire d’une parole dont il ne sait plus trop quoi faire. Son plan prévoit de l’attribuer à Maximilien Lagault puis à moi. Je le pense suffisamment fin pour savoir que ce plan initial est déjà fortement compromis.

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Lun 26 Oct 2009 - 20:00

- Maximilien Lagault, vous ne semblez pas rencontrer pour votre part de difficultés majeures pour vendre vos romans. Pourtant, on a coutume de dire que les Français ne lisent plus… ou bien fort peu. Comment expliquez-vous ce succès du roman historique ?
- Par le sentiment de dépaysement tout simplement… Et par le sentiment, dans le cas de mes propres œuvres, d’aller retrouver la source de ce qui nous fait ce que nous sommes, c’est-à-dire républicains, nourris de culture chrétienne, forgés par la résistance à l’ennemi extérieur qui voulait nous détruire. Je crois que cette idée que les Français ne lisent pas est quelque chose de terriblement inexact. On essaierait de culpabiliser les Français qu’on ne s’y prendrait pas autrement. Le pays qui a vu naître Molière, Hugo et Malraux pourrait-il être un pays que la littérature n’intéresserait pas, ne passionnerait pas ?
- Certes, certes… fait Jean-Marc Néjard visiblement décontenancé.
C’est quoi ce raisonnement ? Le fait que les Etats-Unis aient vu naître les McDonald’s signifierait-il que c’est un pays où les gens n’aiment pas manger ? Je bouillonne littéralement mais je dois absolument réfréner mes envies de lui couper la parole, c’est précisément ce qu’il attend pour se poser en victime. Me voilà donc réduite à trépigner sur ma chaise et à tirer fiévreusement sur ma jupe.
- N’y a-t-il pas cependant, reprend l’animateur, une recette qui expliquerait votre succès personnel ? Quelque chose qui pourrait, à la radio, à la télévision, sur les nouveaux supports numériques chers à madame Moulin des Essarts, donner ce même succès ?
- Comme l’a si justement remarqué ma voisine…
La main du « grand homme » tapote ma cuisse de la manière la plus amicale qui soit. Contact que tout mon être réprouve mais auquel je ne peux me soustraire sans apparaître comme une dangereuse déséquilibrée qui aguiche pour mieux repousser ensuite.
- … il ne faut pas perdre de vue à qui on s’adresse. Mes romans sont écrits pour tous les lecteurs, qu’ils aient fait de longues études ou qu’ils aient quitté l’école très jeunes, que ce soit des hommes ou des femmes, des seniors ou des adolescents. Le seul point commun que je vois entre eux, c’est cette envie de renouer avec leurs racines, de communier avec moi et avec tous les Français dans ces valeurs qui nous ont fait tels que nous sommes. Il n’y a peut-être pas de vérité en Histoire, il n’y a que des valeurs qui, elles, sont vraies.
- Si je vous suis bien, il faudrait donc cesser d’interroger l’Histoire sans cesse et en revenir à une Histoire que nous pourrions tous partager. Mais qui dira cette Histoire ? Qui en fixera le cap, les étapes, les moments-clé ?
- Je crois qu’il serait bon qu’une commission formée de nos grands historiens se réunissent et établissent, une fois pour toutes, ce que nous devons célébrer, ce dont nous pouvons légitimement être fiers. Ce sont ces éléments-là que nous devons donner à connaître aux générations qui viennent. Et ce sont ces éléments-là, mon cher Pierre, que vous devriez présenter dans vos émissions…
- Bref, dis-je en réussissant avec bonheur à ne pas hausser le ton, ce que vous proposez pour que les gens et les médias s’intéressent à l’Histoire, c’est de leur donner une Histoire officielle. Une sorte de Lavisse des temps numériques ? Vous rendez-vous compte de ce que vous proposez ? Vous voulez, ni plus ni moins, figer la recherche, interdire les nouvelles interprétations du passé, effacer la réflexion historiographique.
- Ai-je dit cela ? me répond placidement Maximilien Lagault en reposant, dans un signe d’apaisement on ne peut plus visible, sa main sur ma cuisse.
- Vous l’avez dit… et ce n’est pas la première fois. Votre idée c’est d’ôter toute forme de complexité à la réflexion humaine. En simplifiant à peine cela signifie : voilà ce que nous sommes, c’est comme ça et il n’y a pas à revenir dessus…. Mais non ! Nous ne sommes pas ce que vous dites, nous ne sommes pas ce que vous affirmez. Ce serait trop simple. Dans certaines de vos déclarations, vous refusez l’idée de l’entrée de la Turquie dans l’Union européen au motif que la Turquie n’a de territoires en Europe que par la conquête… Mais quand vous écrivez sur Clovis, vous faites des Francs un peuple quasiment élu puisqu’il va être, toujours selon vous, à la base de la France. Mais, au fait, les Francs ne sont-ils pas des conquérants comme les Turcs ? Ne sont-ils pas venus occuper des terres qui n’étaient pas les leurs ? N’ont-ils pas commis eux-aussi quelques massacres pour y parvenir ? N’ont-ils pas eux-aussi ce sang qui rejetterait à jamais les Turcs de l’Europe ?… C’est juste un exemple, histoire que tout le monde saisisse bien les conséquences de ce que vous proposez. Clovis pour vous est un saint et Soliman le Magnifique un odieux barbare. C’est comme ça ! Il n’y a pas à discuter ! Que ce soit une commission d’historiens ou un groupe de députés qui le décrète, peu importe mes yeux ! L’idée qu’on dise ce qu’il faut croire et comment il faut penser, c’est la porte ouverte à tous les obscurantismes, à tous les renfermements. C’est le retour à l’instruction publique, à la liste de départements apprise par cœur et à 1515 Marignan… en oubliant évidemment 1525 Pavie.
- Nous nous sommes peut-être éloignés du sujet du débat ? persifle le futur académicien.
- Beaucoup plus en effet que votre main ne s’est éloignée de ma cuisse !
- Je ne voulais que vous aider à résoudre ce problème de longueur de jupe qui vous obsède depuis vingt minutes.
Rires dans l’assistance. Certains nerveux et un peu gênés, d’autres plus francs et gras. A cette gradation des rires, je mesure à quel point la salle se divise. Certaines personnes sont sans aucune doute d’accord avec moi : il n’y a pas de vérité absolue en Histoire dès qu’on interprète les faits, dès qu’on cherche à en saisir les causes, lorsqu’on constate à quel point différentes mémoires se forment pour en conserver le souvenir. Des professionnels selon toute vraisemblance ou des amateurs très éclairés. Pour Maximilien Lagault, comme pour ceux qui le soutiennent ici, il y a une seule vérité qu’on définira une fois pour toute et qui aura une portée sinon universelle du moins nationale.

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mar 27 Oct 2009 - 0:03

- Si vous le permettez, j’aimerais que nous revenions au cœur de notre propos d’aujourd’hui, fait Jean-Marc Néjard. Si je suis votre raisonnement, mademoiselle Toussaint, il faut en rester à la situation actuelle…
- Jean-Marc, vous parlez de la main de monsieur Lagault ?… Désolée, c’est sorti tout seul… Ce n’était peut-être pas très drôle…
Effectivement, seule une partie de la salle s’esclaffe. La « mienne ». Plus jeune et moins disposée à accepter que quelqu’un décide à sa place.
- Oui, vous avez raison, laissons de côté cette question qui est pourtant au cœur de l’avenir de la science historique… Lorsque j’écris un ouvrage, quel est mon but ? Rassembler des connaissances, proposer des lectures nouvelles de faits déjà connus si je réalise un manuel pour étudiants. Apporter de nouvelles pierres à l’édifice de la connaissance du XVIIème siècle s’il s’agit de quelque chose de plus original comme une thèse. Si tout cela ne sortait pas du cercle de mes proches collègues, quel serait l’intérêt d’écrire ? L’édition d’un livre, c’est avant tout la possibilité de toucher plus de monde… mais il ne faut pas se leurrer, la production scientifique en Histoire ne pourra jamais atteindre les chiffres de publication de romans populaires. Ce n’est pas son objectif. Pour un « Montaillou » d’Emmanuel Le Roy Ladurie, des dizaines de milliers de travaux sérieux passés inaperçus de ce qu’on appelle le grand public. Encore une fois, il ne faut pas le déplorer, c’est normal… Que les passionnés puissent trouver ces ouvrages en librairie ou les acheter sur le net, qu’on les trouve dans les bibliothèques universitaires et municipales, voilà ce qui nous importe… Evidemment, en présentant les choses ainsi, je sais bien que je me condamne à changer prochainement d’éditeur…
- Vous défendez donc l’idée d’une rareté assumée de la production scientifique ?
- Il faut être réaliste, Jean-Marc… Vous êtes historien de formation. Arrivez-vous à lire ne serait-ce que le quart des ouvrages écrits par des universitaires ? Que changerait pour vous une plus grande quantité de livres imprimés ?… Vous n’en achéteriez pas davantage… Vous êtes professeur. De combien de temps disposez-vous une fois vos cours préparés et vos copies corrigées pour lire de tels ouvrages ?…
- Pas assez, je le reconnais volontiers.
- Ce qu’il nous manque, ce sont de vrais ouvrages de vulgarisation qui soient à la fois sérieux dans la forme et le fond. Pas de « pour les nuls » mais pas non plus de manuels universitaires austères. De quoi attiser la curiosité tout en stimulant la réflexion… On aurait bien besoin aussi d’en finir avec un certain nombrilisme franco-français. Nous n’avons pas le monopole de l’Histoire et notre Histoire n’est pas la seule qui compte… Pouvez-vous me citer rapidement un ouvrage en français qui me permettrait d’étudier l’histoire de la Suède au XVIIème siècle ?
- Je ne méconnais pas les faits que vous évoquez, mademoiselle Toussaint, intervient Maximilien Lagault, mais permettez-moi de vous dire que vous êtes là dans un nombrilisme d’universitaire.
- Après ma cuisse, voilà que notre gloire littéraire se passionne pour mon nombril !
- Qu’importe aux Français l’histoire des Suédois au XVIIème siècle !… En revanche, il serait bon qu’ils connussent l’existence de ce chef d’œuvre de Voltaire qu’est l’Histoire de Charles XII…
- Lequel ne fut un souverain du XVIIème siècle que pour quatre années seulement, fais-je observer par un pur réflexe d’enseignante habituée à corriger les erreurs de ses étudiants.
- Vous voyez !…

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mar 27 Oct 2009 - 0:04

Maximilien Lagault change brusquement de ton, se dresse face à l’assistance en victime outragée.
- Vous voyez ! Toujours en train de pinailler, de chipoter ! Toujours en train de critiquer ! Jamais en train de positiver !… Voilà pourquoi les masses ne peuvent pas s’intéresser à l’Histoire telle que vous la défendez, mademoiselle !… Où est le souffle de l’épopée ? Où est la grandeur ? Vous préférez toujours l’échec à la réussite, la défaite à la victoire !
- Pavie plutôt que Marignan, histoire de ne pas donner de François Ier cette image fantasmée de roi chevalier que la monarchie a sciemment construite. Oui, cela me paraît plus juste de rappeler les faiblesses du souverain pour qu’on puisse en aimer la grandeur… Quant à Louis XIV, il ne fut pour rien dans la victoire de Rocroi mais pour beaucoup dans les désastres d’Audenarde et de Malplaquet par son obstination à faire la guerre. J’ai pourtant la sensation que vous avez un faible plus pour 1643 que pour 1709…
- Que retenez-vous de positif alors dans notre histoire alors ? me demande-t-il avec cet air bonasse qui annonce le prochain jet de venin.
- Je ne sais pas… Mais quelque chose me dit que votre production romanesque doit baliser ces phares positifs dans le néant de mon négationnisme national.
- Ma production romanesque aura toujours plus de lecteurs que l’ensemble des ouvrages que vous pourriez écrire en trois ou quatre vies…
- Je vous l’accorde et je vous en félicite… Mais j’aurais au moins la satisfaction d’avoir tout fait toute seule.
- Que voulez-vous dire ?! Que voulez-vous dire ?!… s’emporte notre nouveau « géant des lettres ». Vous prêtez foi à ces ragots infâmes qui affirment que des nègres travaillent pour moi ?… Tous les habitants de mon quartier pourront vous assurer que la lumière de mon bureau brille dès quatre heures du matin et qu’elle ne s’éteint que rarement avant minuit…
- J’en conclue deux choses… Que vous devez avoir des ampoules électriques d’une grande résistance et que vous n’avez pas la fibre écologiste sans quoi vous éteindriez la lumière pendant la journée…
- Vous êtes une impertinente…
- Mais, au moins, je ne suis pas une escroquerie.
- Vous êtes…
Il s’étouffe sans pouvoir finir sa phrase. Je continue à appuyer mes flèches.
- Si vous écoutiez ce qui se dit sur votre compte au lieu de ne percevoir que la petite musique des flatteurs complices, vous sauriez que vous ne pouvez tromper que des personnes qui ne possèdent pas cet esprit critique que le travail historique développe justement. Vous voulez populariser notre Histoire et les professeurs d’Histoire vous exècrent. Vous vous dites romancier et les professeurs de lettres vous vomissent. Quelle belle unanimité contre vous !
- C’est la coalition des incapables et des besogneux.
- Ils apprécieront, dis-je en montant de la main l’assistance que je devine en partie composée d’enseignants en activité ou retraités.
Effectivement, après les derniers échanges de notre ping-pong verbal qui m’ont vu m’emparer du filet, les gens dans la salle ont commencé à manifester bruyamment. Certains en ma faveur, d’autres – de moins en moins nombreux il me semble - pour soutenir Maximilien Lagault.
- Monsieur Néjard, vous comprendrez que dans de telles conditions, je ne peux demeurer partie prenante à ce qui n’est plus un débat mais une agression manifeste. Ce ne sont pas les Rendez-Vous de l’Histoire mais les Traquenards de l’Histoire… N’ayant pas l’inconscience et le sens du martyre d’un duc de Guise, je me retire…
Et dépliant à nouveau sa longue carcasse qu’il avait daigné rasseoir, Maximilien Lagault se lève, bouscule sa chaise et remonte le couloir ménagé le long du mur côté cour. Quelques-uns de ses partisans, de ses admirateurs, se lèvent et lui emboitent le pas. Ils sont ainsi une vingtaine à quitter la place. A l’entrée de la salle, la jeune femme qui supervise le bon déroulement de la session tente bien de raisonner Maximilien Lagault. Celui-ci, d’un geste sans équivoque, l’écarte de son chemin et sort tel un tragédien à la fin de sa grande tirade.
Un tonnerre d’applaudissements enfle soudain dans la salle. Des cris et des coups de sifflets, pulsés par les lycéens, les accompagnent. La foule n’a décidément pas changé depuis les cirques de Rome. Malheur au vaincu et gloire au vainqueur !
Dans cette joute verbale, je l’ai donc emporté puisque l’autre a vidé la place.
Et de cette victoire, je suis la première catastrophée.

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mar 27 Oct 2009 - 19:39

La poursuite du débat n’a plus qu’un intérêt très relatif. J’interviens presque mécaniquement, reprenant parfois pour enfoncer le clou mes dénonciations d’une certaine forme d’Histoire. Ici, dans ce château de Blois, je trouve un parallèle saisissant entre la situation que nous vivons et l’assassinat du duc de Guise. Henri III aurait dit, selon la rumeur complaisamment colportée au cours des siècles, que le Balafré était « plus grand mort que vivant » ; je trouve que Maximilien Lagault est plus gênant absent que présent. On ne gagne pas de gloire en gagnant par forfait.
Pierre Lebrou défend - assez mal d’ailleurs - l’idée que la multiplication des réseaux avec le développement de la radio numérique va permettre d’augmenter le nombre d’émissions consacrées à l’Histoire. Je lui oppose l’exemple de la télévision où l’augmentation du nombre de chaînes n’a pas pour autant permis de dégager des émissions qui puissent réconcilier le grand public et l’université.
- Ce n’est pas l’offre qu’il faut accroître… C’est d’adaptation dont notre discipline a besoin si elle veut pénétrer davantage dans les médias.
J’ai beau essayer d’arrondir les angles, je me sens comme une donneuse de leçons, comme une madame « Je sais tout et J’ai tout compris ». Je fais ma puante arrogante, j’en ai terriblement conscience. Mais comment faire autrement quand on a des convictions et qu’on veut les défendre ? Et puis, après tout, qu’y puis-je si mes contradicteurs cherchent à renouer avec les recettes des médias des années 50-60 ? Assurément, la télévision de ces années-là avait une certaine classe et une hauteur de vue remarquable… Mais nous sommes en 2009 et plus rien n’est pareil… Il suffit d’écouter la salle. Après seulement une heure de débat - et encore on peut se dire que mon algarade avec Lagault a retardé la chose - les lycéens chuchotent, remuent, dessinent sur leurs blocs. Toute forme de concentration s’échappe au-delà de vingt minutes, c’est un fait qu’on peut regretter mais qui existe.
- Et que proposeriez-vous si vous n’étiez pas seulement dans une attitude critique et négative ? questionne Gisèle Moulin des Essarts dont le petit sourire dit assez le malin plaisir qu’elle aurait à me coincer.
- J’espérais bien que vous me le demanderiez, madame… Encore une fois, et je ne sais comment le dire pour que vous l’entendiez, je porte un regard extérieur sur toutes ces choses. J’essaye de me mettre à la place des autres, des élèves notamment… ou de ma propre mère que l’Histoire a toujours souverainement embêtée. Je ne parle pas ici en tant qu’universitaire…
N’empêche que tu viens encore de faire référence à ton statut… Pfff… Pas simple d’être Don Quichotte et de foncer contre tous les Moulins des Essarts de la Terre !
- Il me semble que le numérique offre des possibilités nouvelles en terme d’interactivité et d’adaptation à l’utilisateur. C’est ce biais qui, si on l’utilise bien, peut apporter quelque chose de neuf et de fédérateur. Le curieux qui ne sait rien et le spécialiste n’auront jamais les mêmes attentes, les mêmes exigences, c’est ainsi et c’est un fait qu’il ne faut pas perdre de vue. Face à un même documentaire, face à une même émission à la radio, face à un même livre, ils n’auront jamais les mêmes réactions. « Trop simple » ou « pas assez abordable », « ça n’en dit pas plus que l’essentiel » ou « bien trop compliqué pour moi ». En proposant des parcours différents sur un même sujet, tout en gardant un même format horaire, on doit pouvoir satisfaire le plus grand nombre… On peut avoir plusieurs niveaux de lecture d’un même événement. Proposons ces différents niveaux et laissons l’utilisateur, le spectateur, choisir celui qui lui convient… Mais surtout… Surtout… Sans jamais tomber dans la facilité qui consiste à revenir sans cesse pour le niveau le plus accessible à des idées toutes faites, à des pseudo-vérités historiques. Bonaparte n’a pas été un génie militaire lors de la bataille de Marengo, il a fait reconstruire le déroulement de l’affrontement a posteriori. Arrêtons donc de présenter cette victoire comme celle d’un stratège qui avait tout prévu ! Concini n’a pas forcément été un aussi mauvais ministre que cela, ce sont ses successeurs qui ont eu tout intérêt à légitimer son assassinat en incriminant sa politique. Cessons de déchirer un peu plus cet Italien qui aurait fort bien pu être un Mazarin une génération plus tôt ! Le premier commandement de l’historien se doit d’être à mes yeux « rien n’est simple ». Cela ne veut pas dire que ce qui n’est pas simple est incompréhensible.
Je vote en cet instant un immense merci à Ludmilla dont la petite encyclopédie historique utilise le principe que je viens de décrire : trois niveaux d’étude d’un même objet. J’avale d’une traite le contenu du propre verre en plastique que je triture depuis dix bonnes minutes avant de reprendre.
- Si ce que je viens de décrire vous intéresse, madame, je peux vous mettre en relation avec quelqu’un qui a développé un petit produit dans cette logique.
Pour le coup, Gisèle ne sait plus trop quoi répondre. Elle pensait que je n’étais que spéculations, raisonnements en haute altitude, idées déconnectées du réel. Que je puisse développer concrètement un projet novateur lui a scotché les lèvres. C’est sur ce silence que Jean-Marc Néjard décide de passer aux questions de la salle.

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mer 28 Oct 2009 - 0:49

- Je suis désolée, sincèrement désolée.
Moi qui peux avoir la langue si bien pendue, je reconnais humblement que comme façon de dire les choses, c’est très minimaliste et cela ne vole pas haut. C’est pourtant tout ce que j’arrive à dire à Jean-Marc Néjard après qu’il ait remercié le public de sa présence et mis fin au débat.
- Ne le soyez pas ! me console mon collègue blésois… Je n’avais jamais vu quelqu’un tenir tête ainsi à Maximilien Lagault… et c’est cela qu’il n’a pas apprécié. Il a compris que vous aviez la capacité de le mettre en déroute, il a préféré se replier… Comme pour Bonaparte, il se chargera par la suite de transformer ce repli en victoire, n’en doutez pas. Ce genre de crocodile a la peau dure.
- Je pensais que vous alliez le soutenir…
- On ne peut pas prendre parti dans ma position … L’année prochaine, il y aura une nouvelle édition, et une autre l’année d’après. On ne peut pas se permettre de vexer les egos de nos grands hommes… Ils se croient si importants, si essentiels à la marche du monde… Maintenant, en privé et entre nous, vous avez bien dit que les profs d’histoire le détestaient… Ne suis-je pas un professeur d’Histoire ?
La petite tape sur mon épaule vaut tous les mercis du monde. Jean-Marc Néjard en rajoute cependant un supplémentaire.
- Je vais même vous livrer le fond de ma pensée, Fiona. Gérald Mauza doit sûrement se porter comme un charme à l’heure qu’il est. Il est de notoriété publique que lui et Lagault se détestent. Quelque chose me dit que Mauza s’est dégonflé… Lui aussi a eu peur pour son image… Donc un double merci pour vous, Fiona. D’abord pour être venue ici au pied levé, et ensuite pour avoir eu le courage, ou l’inconscience, de tenir le rôle que Mauza a refusé de tenir… On se revoit demain matin ? C’est moi qui viens introduire votre conférence sur le corps du roi mourant.
- A demain alors…
Et déjà, il s’échappe !
Après avoir salué et remercié les deux autres participants du débat, Jean-Marc Néjard quitte la salle à grands pas. Une grande partie de l’assistance l’a déjà imité. Il reste cependant quelques acharnés qui espèrent qui un autographe, qui un court dialogue pour préciser tel ou tel point, discuter telle ou telle affirmation. Une bonne dizaine d’admirateurs de sa voix d’airain et de son phrasé si particulier entourent Pierre Lebrou. Deux jeunes – mais pas des lycéens ! Ils sont partis avant même le début des questions – s’entretiennent avec Gisèle Moulin des Essarts : des futurs développeurs de projets multimédia peut-être ? Quant à moi, je n’ai réussi en fin de compte qu’à convaincre trois membres de cette assemblée de s’intéresser à moi. C’est peu et cela rend modeste.
Je distribue deux autographes avant de me consacrer à la troisième de mes fans qui m’attend assise au premier rang sur une des places réservées… Réservées à qui d’ailleurs ? Elles sont restées vides durant toute la durée du débat ?
Cette « fan » a allègrement dépassé les 80 ans, porte des sandalettes grises et ne peut dissimuler, même assise, que son corps s’est ratatiné sous le poids des années. La « mamie » qui était là une heure à l’avance m’attend avec un grand sourire et des yeux qui pétillent de plaisir.
- Ma chérie ! Qu’est-ce que tu lui as mis ?

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mer 28 Oct 2009 - 0:50

- Pardon ?!
Je m’attendais à bien des commentaires, éventuellement à des injures, mais sûrement pas à me faire appeler « ma chérie » par une inconnue de cet âge-là.
- Excusez-moi, madame ?! Nous nous connaissons ?…
- Oh, fait la petite vieille en souriant de toutes ses dents, je comprends que tu ne me reconnaisses pas… Mais, moi, je t’ai bien reconnue dans cette émission à la télé… Enfin, c’est surtout ta maman que j’ai reconnue…
Allons, bon ! Je suis tombée sur une folle évadée d’une maison de retraite… Elle va me prendre pour sa petite-fille et me demander des nouvelles de la famille. Elle ne va plus vouloir me lâcher !… Je regarde à droite, à gauche… Qui pourrait bien m’aider ?… Depuis le départ de Jean-Marc Néjard, c’est la fille avec le badge orange autour du cou qui semble faire la loi ici, mais elle est à l’opposé en train d’indiquer par de grands gestes à un groupe de sexagénaires comment se rendre à une autre conférence.
- Tu étais si petite encore quand tu étais dans ma classe…
- Vous étiez mon institutrice ?
Et dire qu’il y en a qui dise que le monde est petit… Pour le coup, je me sens prête à me rallier à cette opinion… à condition que ce ne soit pas une vieille folle qui se prend pour mon ancienne institutrice.
- Oui… A l’école maternelle de la rue Auguste Perret… A Montauban…
- Mais oui, j’étais bien à cette école maternelle…
J’essaye de déchirer les voiles de l’oubli pour remonter dans ce passé qui se dérobe à ma mémoire. Je suis capable de dire ce que faisait précisément Louis XIII en novembre 1630 et je suis au supplice pour me remémorer des faits liés à ma propre existence. J’arrache à ce brouillard informe un nom, je le malaxe deux ou trois secondes entre mes neurones avant de la lâcher un peu au jugé.
- Madame Delmas ?
- Oh ! Que cela me fait plaisir que tu te souviennes ! s’exclame-t-elle avec une petite larme qui perle au coin de l’œil et un petit battement gracieux des mains.
- Vous savez… C’est plutôt vague… Je me souviens de la cour avec ses arbres… Un portail en fer qui me faisait peur quand il grinçait… Et vous, vous étiez si grande…
Grande ?…
- Que veux-tu ? dit-elle en souriant à nouveau avec une infinie douceur. C’est le temps qui passe, ça… Toi, tu as grandi et moi je me suis desséchée… On s’est croisées. Maintenant c’est toi qui me regarde d’en-haut.
- Mais que faites-vous ici ?… Vous êtes bien loin de Montauban.
- Quand j’ai pris la retraite, on est venus ici parce que c’était le pays de mon mari. Ce n’est pas le Sud-Ouest question chaleur mais c’est agréable toute l’année. Et puis on avait une maison de famille et ça réglait le problème du loyer…
- Et vous êtes passionnée par l’Histoire ?… Ne me dites pas que vous êtes venue juste pour moi…
- Mais non, ma petite… Moi j’étais venue pour voir monsieur Maxime Lagault dont je lis tous les livres dès qu’ils arrivent à la bibliothèque municipale… Je ne savais pas que tu serais là… Alors, tu penses bien que quand le monsieur a dit qui tu étais, j’étais vraiment contente… Là quand même, par contre, je ne t’aurais pas reconnue. Tu as changé depuis que tu es passée à la télévision.
L’idée de madame Delmas calée devant Channel 27 pour regarder Sept jours en danger me dérange un peu dans mes convictions concernant le public des émissions de télé-réalité. Mais après tout, elle a pu jeter un œil parce qu’on lui avait dit que ça se passait à Montauban… Et puis, elle a reconnu maman… Et puis moi…
- Oui, c’est vrai que j’ai changé… Plus à l’extérieur qu’à l’intérieur, remarquez…
- Pour ça… Tu étais un vrai petit cœur… Toujours gentille, toujours prévenante… Tu me portais des fleurs tous les lundis matin…
- Vous vous souvenez de tout cela ? Après tout ce temps ?…
- Dame, ma chérie ! A mon âge, on n’a plus que ça à faire… Se souvenir…
- Et j’étais comment ?… Je veux dire… On pouvait deviner ce que j’allais devenir ?…
De ce passé-là, je n’ai gardé qu’une seule trace : les longs monologues de maman sur ma nature renfermée, sur mon manque de communication avec les autres enfants. Tout cela était-il réel ? J’avais là l’occasion – jusqu’alors improbable - de me faire confirmer mon a-sociabilité chronique… ou bien de l’entendre nier. Ce qui m’aurait surpris.
- Tu étais une petite fille particulièrement intelligente et tu aimais bien les histoires. Tu voulais tout le temps savoir la fin… Et puis tu aimais en raconter aussi…
Cela, ça pouvait être une reconstitution a posteriori. Ce genre de témoignage était toujours suspect à mes yeux. Allez savoir pourquoi, quand on évoque leur jeunesse, les futurs marins aiment déjà l’eau à 2 ans, les futurs architectes tracent des rectangles et des triangles dès qu’ils savent tenir un crayon… Ce n’est souvent qu’un arrangement des mémoires avec le présent.
- Et j’avais des amies ?
- Bien sûr… Tu ne t’en souviens pas ?
- Pas vraiment… Maman disait…
J’aperçois du coin de l’œil la responsable qui s’approche. Il n’y a plus que nous dans la salle. Elle va nous demander de sortir.
Comme les choses sont bizarres ! Il y a cinq minutes, je priai presque ce Dieu auquel je ne crois pas, pour qu’elle me débarrasse de cette petite vieille et maintenant je serai prête à lui donner une fortune pour qu’elle ne nous dérange pas.
- Nous y allons ! Nous y allons ! dis-je pour éviter une remarque que je ne suis pas certaine d’accepter sans sur-réagir. Venez, madame Delmas, donnez-moi le bras. Nous continuerons à parler dans la cour du château ou sur l’esplanade…

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Jeu 29 Oct 2009 - 1:22

Nous discutons ainsi une bon demi-heure, assises sur le banc que j’avais occupé un bon moment avant l’arrivée de Jean-Marc Néjard et des débatteurs. J’en viens maintenant à regretter tout ce temps passé à tourner en rond tout à l’heure. Alors que madame Delmas était là, tout près de moi, que nous aurions pu engager cette conversation plus tôt et forcément l’approfondir davantage.
Car tout ce que j’entends depuis tout à l’heure a pour moi une grande importance. Certes, ce sont les souvenirs d’une vieille femme, et à ce titre on ne peut pas fonder sur eux une totale confiance, mais ils sont en totale contradiction avec ce que maman m’a répété pendant des années. Non, je n’étais pas sauvage à quatre ans. Non, je ne passais pas les récréations assise sous un arbre en refusant de participer aux jeux des autres. Et non, maman n’était pas périodiquement obligée de venir me récupérer après des crêpages de chignon avec mes petites camarades. Ce que j’ai été pendant des années - solitaire, désabusée, méfiante envers le monde entier – n’est pas le reflet de ma nature profonde. Ce que j’ai gardé en mémoire de mon enfance, c’est ce qu’un efficace bourrage de crâne maternel a imposé en moi. Ce n’était pas la vérité. Et ce n’était pas moi.
- Tout ce que vous me dites, madame Delmas, vaut, je vous le jure, cent séances chez le psychanalyste.
- Oh tu sais, je ne fais que me souvenir… Ce n’est pas un gros effort…
- Mais ce petit effort pour vous est pour moi de si grandes conséquences… Approchez-vous, il faut que je vous embrasse.
Elle se laisse faire en riant. Cela met un peu de rose sur la pâleur de son visage et des paillettes de joie dans ses yeux.
- Vraiment, tu es une brave petite… Et je le savais que tu serais brave… Tu étais si gentille.
Gentille ?… Je l’aurais été mille fois plus si, au lieu de rouspéter dans mon coin et de remettre à plus tard, j’étais allée réclamer tout à l’heure qu’on apportât un siège pour la vieille dame qui attendait debout à l’entrée du château. Comme tous les adultes égoïstes, j’avais oublié cette générosité de l’enfance en la frottant inlassablement à la pierre grise des jours. C’était une leçon que me donnait là madame Delmas. Une de plus ! Quelles que soient mes idées, quelles que soient leur valeur, leur intérêt, leur importance, elles ne vaudraient jamais qu’on oublie d’abord de respecter les autres, de protéger les faibles, de pardonner à ceux qui se trompaient. J’aurais dû méditer cela avant de décider de « me payer » Maximilien Lagault.
- Je ne suis plus aussi gentille, madame… Vous l’avez bien vu… J’ai été odieuse avec Maximilien Lagault.
- Odieuse ?… Comme tu y vas ! Tu lui as rivé son clou et tu as bien fait ! Crois-moi, je ne lirai plus un de ces romans… Et je vais même lui faire une mauvaise publicité à la bibliothèque… Tu avais raison de lui rabattre son caquet… Tu sais quand même de quoi tu parles…
Oui, évidemment, on pouvait voir les choses ainsi. Je savais de quoi je parlais… Mais si on avait interrogé madame Delmas - il y a seulement trois heures - sur les raisons qui lui faisaient aimer les romans de Maximilien Lagault, elle aurait sans doute répondu qu’il savait de quoi il parlait et que ça se voyait. L’opinion humaine a ceci de déconcertant que, même quand elle change, elle reste souvent fondée sur les mêmes logiques, les mêmes stéréotypes, les mêmes croyances. Elles sont juste prises dans un autre sens. Mes titres universitaires valident mes propos comme la blouse blanche donne un poids supplémentaire aux affirmations d’un cardiologue dans un reportage télévisé. Et les Parisiens qui acclamaient De Gaulle an août 1944 étaient globalement les mêmes qui avaient applaudi Pétain quelques mois plus tôt. Logique de l’uniforme sans doute.
Un clocher, peut-être celui de Saint-Vincent, sonne la demie.
- Mon Dieu ! s’exclame madame Delmas. Il est déjà cinq heures !
- C’est même cinq heures et demie, dis-je après avoir vérifié à ma montre.
- Mais il faut que je rentre !…
- Votre mari vous attend ?
- Mon mari ?… Hélas, ma petite ! Hélas ! Il m’a quitté depuis bien longtemps…
- Alors, qui vous attend ? Vous n’êtes pas si pressée…
- Le car, ma Fiona… Le car m’attend… Il va partir sans moi et avec tout ce monde en ville, il n’y aura même pas une chambre à l’hôtel pour attendre demain…
- Ce ne serait pas un problème, fais-je pour la rassurer. Vous savez, j’ai les moyens de vous inviter… J’ai fait un gros héritage et je ne manque pas d’argent…
- Mais moi aussi j’ai hérité de mon mari… Deux gros chiens, une chatte grise et un perroquet… Et toute cette ménagerie m’attend pour manger.
- D’où part-il ce car ? Qu’au moins je vous raccompagne…
- C’est la ligne n°2… Vers Thoury… Il part à la gare routière de Blois…
- Je vous y amène…
- Non, non, proteste mon ancienne maîtresse… Tu dois avoir beaucoup de choses à faire et tu ne vas pas t’encombrer d’une vieille dame comme moi. Si tu le veux bien, conduis-moi jusqu’à l’arrêt de bus le plus proche… Il me suffit de prendre le 1 et je serai à la gare en un rien de temps…
Comment lui résister sans paraître impolie ? Je l’aide à se lever. Je lui propose d’enfiler son gilet car le jour commence à tomber et, sans soleil, il commence à faire frais. Je lui donne le bras. Ce ne sont que de petites choses qui ne me coûtent rien alors que j’aurais voulu lui donner plus. Elle accepte tout cela avec une grâce infinie et des petites mines de contentement.
Au bas de la rampe du château, face à la haute tour de l’église Saint-Vincent, je l’abandonne non sans lui avoir demandé son adresse et lui avoir donné en échange mon numéro de téléphone.
- Appelez-moi, madame… Quel que soit le problème, quelle que soit la raison… Je serai toujours là pour vous, promets-je.
Je l’embrasse et puis je me sauve avant qu’elle voit rouler de grosses larmes sur mon visage.

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Jeu 29 Oct 2009 - 10:25

JEUDI SOIR


Peu à peu la lumière du jour s’amenuise. C’était une belle journée d’octobre, claire et lumineuse, et ce sera à ne pas douter une nuit douce. A la jointure entre les deux, il y a cette fin d’après-midi sereine à passer dans une ville que je n’ai pas encore eu véritablement le temps de découvrir et dont je sens la force de l’appel.
J’ai connu trop d’émotions dans cette journée pour y résister. De tout ce que j’ai vécu, je suis encore abasourdie, retournée, chamboulée. Ma tête me fait mal, bourdonne de tous ces mots que je me suis pris pleine face, de tous ces doutes qui m’ont labouré l’esprit. Je n’y peux rien ; avec moi, cela finit toujours ainsi. Je ne peux jamais agir sans qu’aussitôt mon intellect me dise que j’ai mal fait, sans que mon intelligence aligne méthodiquement les arguments qui auraient pu soutenir un raisonnement inverse. C’est usant à force. Et destructeur à la longue.
Marcher me fera du bien.

Je décide de descendre vers la Loire en empruntant la principale rue du centre, celle dans laquelle les voitures s’engouffrent comme si c’était le seul échappatoire à leur boulimie de kilomètres. Sans avoir besoin de regarder un plan, je devine que tout en bas de cette rue Denis Papin qui descend entre deux rangées d’immeubles blancs, il y aura le principal pont sur la Loire. Je n’ai plus qu’à me laisser guider, pour atteindre mon but, au milieu de cette succession d’enseignes multicolores.
En apparence, rien d’original par rapport aux grandes villes que je connais. Que ce soit à Amiens ou à Toulouse, à Montauban ou à Tours, ce sont les mêmes marques, les mêmes magasins. Les rues piétonnisées – en totalité ou en partie - qui divergent de cet axe principal complètent cette offre mercantile en permettant à ceux qui n’ont pas trouvé place dans cette grande rue de se caser quand même. Rien d’original, et pourtant je ressens ici quelque chose de plus calme, de plus serein. A cette heure si souvent compliquée dans les centres-villes de nos métropoles, la circulation automobile reste fluide et s’écoule tranquillement. Des bandes de lycéens finissent de discuter sans que leur attroupement semble en rien inquiéter les passants. Pas de tags sur les murs, pas de papiers sur le sol. On pourrait croire que la douceur de vivre en val de Loire, c’est cela aussi. Une quiétude manifeste et assumée.
Toujours ramenée par mon cerveau sur la berge du concret lorsque mon esprit s’embarque vers des océans d’imaginaire, j’en conclue plus sûrement que cette ville est à taille humaine, qu’il y existe – du moins pour ce que je vois – un équilibre entre l’espace et la population. Il y a sans doute bien des origines à cela que je ne peux que supposer : le contexte des Rendez-Vous de l’Histoire qui a amené la ville à faire toilette dans les jours qui ont précédé, un stress moindre des habitants ce qui les rend plus attentifs à la portée de leurs gestes, la conscience de vivre dans une ville-vitrine qui profite du tourisme et dont il ne faut pas altérer la grâce et la beauté.
Ces réflexions me mènent jusqu’à un point du plan de la ville qui malmène un peu ma confiance dans mes précédentes analyses. Contrairement à mon premier sentiment, la rue Denis Papin ne descend pas toute droite jusqu’à la Loire. Elle finit par se heurter à la colline qui domine le fleuve et bifurque pratiquement à angle droit sur la droite. En face de moi, une minuscule ruelle, fort justement baptisée rue Haute, grimpe hardiment à l’assaut de la pente. Sur ma gauche, un escalier monumental conduit après une série de paliers successifs à une statue que j’imagine dédiée au découvreur du principe de la machine à vapeur. Cet endroit a une singularité étrange. Outre la rupture déroutante qu’il introduit dans la circulation, il y règne une ombre un peu lourde, menaçante. Comme si la ville concentrait ici toute la noirceur rejetée ailleurs par une éclatante lumière.
Au-delà du coude, la morphologie commerçante change un peu. On entre dans le domaine des lieux de restauration. Voilà qui me rappelle que mon estomac n’a profité depuis ce matin que de la jouissance d’un seul malheureux sandwich. S’il est trop torturé encore par les émotions pour accepter toute nouvelle nourriture, je ne doute pas que d’ici un moment, lorsque l’air léger de la ville et les joies de l’effort physique l’auront libéré, il réclamera pitance. Pourquoi ne pas profiter de cette balade pour me dégoter un endroit où je pourrais manger tôt – je suis debout depuis trop longtemps pour ne pas aller au lit avec les poules – et sans ces chichis gastronomiques que je suis prête à endurer en société mais sûrement pas quand, comme ce soir, je suis seule.

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