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 J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]

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MBS



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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mar 24 Nov 2009 - 15:02

J’évite de regarder ce que Mimi est en train de me faire. Mes premiers points de suture quelques mois seulement après ma première fracture, on pourra dire que cette année m’aura vue aller de découverte en découverte au rayon médecine. J’ai au moins réussi cette nuit à éviter une découverte – qui eût été à mon sens bien trop prématurée – de l’ambiance glacée de la morgue. Cette remarque m’aide à prendre un peu de plaisir au milieu de mes petites misères hospitalières.
Insensiblement, Mimi se détend à mon égard, ce qui ne peut que me rassurer au moment où elle enfonce le crochet réparateur dans ma peau. Le jeu des questions-réponses s’équilibre – j’ai visiblement apporté les mêmes réponses qu’Honorin - avant de basculer finalement à mon avantage.
- Vous le connaissez ce Foulque Rivière ?
- C’est le fils du grand patron… Un bon à rien de première. Il est tout le temps à traîner à l’hosto sans qu’on sache très bien ce qu’il vient y fabriquer. Un temps, il a été embauché comme brancardier par quelqu’un qui voulait sans doute se faire bien voir de son paternel… Ca n’a pas duré longtemps. Il a été viré très vite, il ne pouvait pas s’empêcher de fumer comme un pompier… même dans les ambulances.
Voilà un point qui clochait dans les événements de la nuit et qui aurait dû m’aider à déduire plus tôt l’existence de jumeaux Rivière. Cette forte odeur de tabac qui imprégnait mon agresseur, je ne l’avais pas sentie auprès du veilleur de nuit… Sans quoi il n’aurait jamais été question de dîner avec lui. Je ne supporte ni cette odeur, ni l’idée de ses conséquences pour la santé collective.
Tout finit toujours par s’expliquer. Il suffit de laisser le temps faire son œuvre et d’écouter parler ceux qui ont des choses à dire. J’en sais désormais beaucoup, grâce à Mimi, sur Foulque Rivière. Ce n’est visiblement pas lui qui aurais potassé des bouquins de géopolitique comme son frangin. Qui se ressemble s’assemble peut-être mais sans être obligé d’avoir les mêmes centres d’intérêt et la même idée de la vie.
- Et le boss, il est comment ?
- Toujours loin… C’est un type qui est doué, intelligent et qui a tout subordonné à sa carrière… De là, son fils dont il ne s’est jamais occupé… Sa femme a fini par le plaquer et elle est partie vivre aux Etats-Unis avec un artiste-peintre qu’elle a rencontré à Paris.
- Tout se sait ici…
- C’est une petite ville, mademoiselle…
- Appelez-moi, Fiona… Vous me connaissez intimement désormais.
- Disons qu’il y a plein de rumeurs qui courent tout le temps et on sait ce que valent les rumeurs, fait Mimi avec l’air de quelqu’un qui craint d’en dire trop.
- On dit aussi qu’il n’y a pas de fumée sans feu, répliqué-je.
En disant cela, je sais bien que cela peut se retourner contre moi. Entre la rumeur fielleuse et les reportages bidons, on pourrait en appliquant cette maxime éculée peindre de moi un portrait que je ne trouverais guère flatteur. D’un autre côté, je viens de rendre conscience que cet hôpital est un lieu-clé de toute cette histoire. Parce que les fils Rivière s’y rattachent. Parce qu’il a vu la présence (et la disparition toujours énigmatique en dépit des explications apportées) de Maximilien Lagault pendant deux jours entre ses murs. Parce qu’il y a aussi cette histoire d’ambulance non identifiée qui pourrait tout simplement être un véhicule de l’hôpital « emprunté » par Foulque Rivière qui connaissait bien les lieux et pouvait profiter de complicités.
- Alors, reprends-je, que dit-on aussi ?
- Que le fils Rivière avait une aventure avec quelqu’un qui travaille à l’hôpital. Ca se dit avec des sourires, avec des sous-entendus qu’on ne saisit pas toujours… Certains savent sans doute de quoi il retourne… A supposer que cela soit vrai. Mais je ne connais pas l’identité de cette femme qui serait à l’origine des nombreux aller-et-retours de Foulque dans l’hôpital.
Je suis largement tentée de la croire car j’ai l’intime conviction que cette femme existe. Peut-être est-ce elle la « vieille amie » de Maximilien Lagault ?
- Pouvez-vous me passer mon sac s’il vous plait ? Je voudrais vous montrer une photo.
L’infirmière me tend ma petite pochette. Je l’ouvre sans hâte et tend le cliché qui ne porte aucune indication de lieu.
- J’ai supposé que c’était la mère des fils Rivière… Est-ce le cas ?
- Je ne connais pas l’ancienne femme du professeur Rivière, répond Mimi. Mais je connais cette femme.
- Parce qu’elle travaille ici ?
- Exactement…
- Laissez moi deviner... Elle est belle, intelligente, réputée dans son domaine… Elle est proche d’un fils Rivière et il ne m’étonnerait pas qu’elle soit d’une ambition prodigieuse… Catherine de Villaviciosa.
Je n’ai même pas besoin de la confirmation de Mimi. Voilà que le lien qui me manquait entre les Jules et Maximilien Lagault se matérialise enfin. Mon petit doigt – qui s’était beaucoup trop tu ces derniers temps – me dit même que cette femme est plus qu’un lien.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mar 24 Nov 2009 - 16:55

J’avance à grands pas désormais. Plus de temps à perdre. Il faut que je me sauve.
C’est une résolution qui déplait clairement à Mimi.
- La chose la plus intelligente que vous ayez à faire, c’est de vous reposer. Il est trois heures et demi du matin. Vous devez bien en être à 20 heures de veille. Il faut que vous dormiez ! Et demain, après avoir bien protégé les points de suture, je vous conseille d’aller détendre votre corps dans une grande piscine bien chaude.
Ce sont des prescriptions on ne peut plus raisonnable, mais je ne peux pas me permettre d’être raisonnable. Chaque minute compte sous peine de rendre à l’adversaire l’initiative.
- Pouvez-vous demander à Honorin, vous qui avez de l’influence sur lui, de me ramener à mon hôtel ? demandé-je.
- C’est une sage décision, réplique l’infirmière. J’aime bien les gens intelligents et raisonnables… Par contre, d’ici là, enfilez une de mes blouses. Il est hors de question que vous sortiez d’ici dans cette tenue que je qualifierai de… beaucoup trop déshabillée…
Nous rions un peu bêtement mais nous nous sommes comprises. Elle ne veut pas que je détourne son mari de ses devoirs conjugaux… Cela tombe bien, il ne m’intéresse que comme chauffeur.

J’ai un peu de mal à retourner jusqu’à la voiture d’Honorin Sonor, encore plus de mal à grimper à bord. Je repars lestée de médicaments contre la douleur et pour mieux dormir mais, en attendant d’avaler ces extraits de pharmacie, je dérouille un max. Ca tire de partout dans mon corps. On dirait une petite vieille avant l’âge.
- Alors, me demande Honorin, vous êtes remise ?
- Remise en selle, vous voulez dire !… Tout a commencé à s’éclairer avec les événements de la nuit. Il me reste quelques éléments seulement à recaser pour terminer le puzzle. En gros, il me faut encore cuisiner une « vieille amie » à Maximilien Lagault et une très « vieille amie » à moi. J’ai aussi à retrouver un manuscrit disparu qui doit avoir son poids d’importance dans cette histoire à en juger par le manque d’intérêt de tous les protagonistes à son égard. Enfin, il reste deux ou trois connexions qui restent dans le flou… Mais mon système prend forme.
- Vous pourrez y ajouter ceci, un petit fait auquel je viens d’assister pendant que vous péroriez comme deux perruches. Une ambulance a déposé le danseur de tango aux urgences…
- L’inspecteur Sorbier ?
- Lui-même… Traumatisme crânien apparemment… Mais lui, il n’a pas croisé de train mais un homme non identifié qui l’attendait à proximité de votre hôtel.
- Foulque Rivière sans aucun doute. Ils vont être heureux s’ils se réveillent dans la même chambre… J’ai donc eu deux hommes collés à mes basques pendant toute la soirée… Et malgré cette concurrence acharnée pour moi, Mimi s’inquiète…
- Ah, ma Mimi, soupire l’agent de sécurité rigolard, on ne la refera pas comme ça ! Quand je l’ai connue, elle…
Je n’écoute déjà plus Honorin ce qui est, je le reconnais, d’une crasse impolitesse après les services multiples et précieux qu’il vient de me rendre. Une sensation étrange m’a saisie. Une sorte d’effet replay. J’ai la désagréable impression d’être passée il y a peu sur un fait capital. J’ai dit quelque chose que mon cerveau a enregistré mais qu’il commence simplement à analyser maintenant. Qu’est-ce que c’est ? Il faut que je « rembobine »…
Pour ne pas m’endormir, j’ai ouvert largement la vitre avant de la Picasso familiale d’Honorin. Il est quatre heures du matin. Les coups réguliers portés contre les cloches d’une église me ramènent place de la cathédrale, là où Maximilien Lagault allait voir sa « vieille amie »… C’est bien ainsi qu’il l’a présentée… Et moi, avec toute l’amertume provoquée par la situation, j’ai qualifiée « madame Delmas » de « vieille amie ». Et j’ai tout faux, je m’en rends compte d’un seul coup. Maximilien Lagault a déjà pris un malin plaisir à jouer sur les mots pour dire une chose plausible qui dissimulait en fait une réalité toute autre. Pourquoi s’en serait-il privé une fois de plus à propos de cette « vieille amie ». Tout le monde, la police comme moi, a tiré des conclusions à partir du mot « amie » traduisant par « conquête ». Et si c’était « vieille » qui était la clé ? Si Maximilien Lagault était effectivement allé voir une personne plus âgée que lui ?
- Honorin ! Changement de programme !… Conduisez-moi à la cathédrale Saint-Louis.

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mar 24 Nov 2009 - 18:22

- Vous ne voulez pas que je vous attende ? demande pour la seconde fois l’agent de sécurité.
- Honorin, vous avez déjà fait beaucoup pour moi cette nuit et je ne sais même pas encore comment je pourrais vous remercier de tout ça… Mais, Mimi a été très claire… Vous et moi, on ne doit pas continuer à se voir… Surtout tant que je n’aurais qu’une blouse blanche sur la peau.
- Justement. Vous n’allez pas sortir comme ça dans la rue. C’est indécent. Vous pourriez vous faire ramasser par les flics.
- Voyez-vous cela ?… Honorin Sonor s’inquiète de ce qu’il pourrait m’arriver dans la nuit blésoise. C’est très mignon et j’en suis touchée… Mais je préfère me débrouiller toute seule. Allez vous recoucher, Honorin. Vous l’avez bien mérité…
- Mais je ne dors pas la nuit… Mimi fait la nuit trois semaines sur quatre, je travaille la nuit l’essentiel du temps… Nous sommes comme deux vampires qui craignent la lumière du jours… Donc le week-end, c’est comme le reste de la semaine, je ne dors pas non plus pendant la nuit… Vous m’avez tiré de devant la télé…
- Et bien retournez-y… Je suis certaine qu’il doit y avoir plein de programmes intéressants sur la pêche en eaux vives ou la cueillette des champignons… Allez, Honorin ! Au revoir !… Rentrez chez vous ! Je ne vais pas vous jeter des cailloux pour que vous partiez quand même !
L’agent de sécurité grogne quelques mots, hausse les épaules et tourne les talons. Je l’ai sûrement fâché mais comment faire autrement ? J’attends qu’il ait redémarré et que la Picasso ait disparu dans la ruelle au fond de la place.
Ma présence ici sera sûrement rapide de toute façon. Je vais juste regarder les noms indiqués au-dessus de l’interphone. Il y a huit boutons de sonnette. Si jamais un est marqué Rivière, je saurais que j’ai vu juste.
Bingo !
Madame veuve Rivière habite au 3ème étage gauche. Est-elle Mamounette ? moi qui ai pour maître mot le doute, j’en suis convaincue à 100 %. C’est dire…
D’un index décidé, je sonne. Que vais-je lui dire si elle se traîne de sa petite foulée jusqu’au micro ? Que je suis de l’hôpital bien sûr ! Je porte la tenue adéquate et je sais quoi lui annoncer. Après évidemment, elle me reconnaîtra et il faudra que j’improvise pour qu’elle parle.
Toujours aucune réponse. J’appuie à nouveau sur le bouton. A tout prendre, peut-être serait-il mieux qu’elle ne soit pas là. J’ai un trousseau de clé dans mon petit sac de soirée. Je peux supposer, là aussi avec une très faible marge d’erreur, qu’il y a là un sésame pour pénétrer dans cet immeuble cossu. Ces deux clés biscornues sont tellement peu classiques qu’elles ne peuvent correspondre qu’à une habitation aisée.
- Oui ?!… Qu’est-ce que c’est ? crachote l‘interphone.
- Bonjour madame Rivière… Je suis désolée de vous réveiller en pleine nuit. Je suis Myriam Sonor, je travaille à l’hôpital et je viens vous prévenir que votre petit-fils a été victime d’un accident cette nuit.
- Mon petit-fils… Lequel ?
Bien sûr quand on annonce une telle nouvelle, a fortiori à une octogénaire fragile, on peut s’attendre à une réaction pénible. Là, c’est pire que ça. C’est une plainte douloureuse qui perce derrière cette question. Elle est terrassée par ce que je viens de lui dire. Le silence qui suit n’en est que plus inquiétant.
- Foulque Rivière, madame… Permettez-vous que je monte ?
- Je vous ouvre, mademoiselle… Montez pendant que je me prépare pour vous accompagner.
Elle a déjà ravalé son inquiétude. C’est étrange comme réaction. Y a-t-il derrière cette capacité à encaisser une maîtrise extraordinaire ou des précédents douloureux ?
J’ai complètement honte de ce que je suis en train de faire. Je suis en train de gruger cette pauvre petite vieille. Certes, elle n’a pas fait mieux jeudi en se faisant passer pour mon institutrice, mais est-il moral de s’abaisser à reprendre les ruses dont on a été victime ? Je redoute ce face-à-face. Je redoute la réaction de l’octogénaire quand elle comprendra qui je suis et que je suis venue pour lui tirer les vers du nez.
L’escalier est ancien mais a été rénové de manière récente L’éclairage est de qualité, la peinture est nette et d’un velouté agréable, les marches ne présentent pas ces irrégularités caractéristiques des vieilles maisons. Cela ne suffit pas à me convaincre de l’emprunter. Dans mon état, l’ascenseur s’impose mais si le temps consacré à l’ascension m’aurait permis d’affiner ma technique d’intrusion. Je n’ai finalement nul besoin de technique particulière. Mon pied, enfermé dans un sabot blanc d’infirmière, n’aura pas à se glisse dans l’entrebâillement de la porte dès son ouverture : l La porte du 3ème gauche est déjà grande ouverte lorsque j’arrive sur le palier. Elle avait dit « je vous ouvre » et elle a tout ouvert. Cette confiance en autrui ne cadre pas avec un comportement de dangereuse « terroriste ».
- Entrez, mademoiselle… me crie une voix dans laquelle je sens vibrer une vraie émotion… Entrez !… Installez-vous pendant que je finis de m’habiller.
J’entre sans même un temps d’hésitation. Puisqu’on m’invite, je n’ai aucune raison de m’interroger sur mon droit à être là.
C’est un appartement superbe, tenu avec soin et décoré avec un grand sens artistique. La tendance dominante est classique ; de vieux meubles de style ancien forment la base du mobilier mais sont délicatement rehaussés par quelques touches plus contemporaines. La vaste entrée distribue vers une cuisine équipée en bois de chêne, vers un long couloir menant aux chambres et vers un grand salon au centre duquel trône une télévision grand écran. Elle n’est pas éteinte, l’image est figée sur un gros plan de Jean Gabin avec sa casquette d’ouvrier. « Quai des brumes », peut-être ? Tout cela me dit plein de choses, la première étant que l’octogénaire ne dormait pas et regardait un film sur dvd.
En attendant son/ses petit(s)-fils ?
J’entends ses petits pas pressés dans le couloir. Ils marquent à peine le parquet, étouffés qu’ils sont par les ballerines grises, les mêmes qu’elles portaient lorsqu’elle est venue au Château pour le débat. Elle ne me regarde pas, elle cherche son sac.
- Je suis prête, dit-elle enfin en se saisissant de l’indispensable accessoire. Nous pouvons y aller… Mon fils a-t-il été prévenu ?…
Et puis, elle me regarde.
- Oh c’est vous… Déjà !

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mar 24 Nov 2009 - 19:29

Je m’attendais à tout sauf à ce fatalisme désabusé. Les cris de rage, j’aurais compris. La rancœur, je l’aurais supportée. Là, cela me dépasse. Odette Rivière semble comme soulagée d’un poids immense en me voyant dans ma tunique d’infirmière trôner au milieu de son salon.
Ou alors c’est que son esprit bat déjà la campagne. Dans ce cas, je n’aurais rien à en espérer.
- Asseyez-vous, dit-elle en me désignant le sofa.
Moi, je pense à ma petite culotte déchirée et maculée de rouge qui va se dévoiler si je m’assois… Position qui me voit invariablement et quasi mécaniquement croiser les jambes. Ce n’est pas une bonne idée d’accepter.
- Merci, mais je préfère rester debout, dis-je… En revanche, asseyez-vous si vous le souhaitez. Je m’en voudrais de vous imposer de m’accompagner dans cette posture.
Plus que m’asseoir, je rêverais en fait de me coucher, de m’allonger dans un grand bain chaud et de laisser une myriade de bulles me chatouiller l’épiderme. Il faut pourtant que j’en termine ;ette prise de contact augure bien de la suite du dialogue. La vieille dame me donne l’impression d’avoir une conscience bien chargée et une envie manifeste de la soulager.
- Ce vaurien de Foulque est bien à l’hôpital ? demande-t-elle après s’être lentement posée sur le fauteuil.
- Hélas oui, madame. Il a été heurté par un train…
Je me retiens en toute dernière extrémité de préciser les conditions exactes de l’accident. Ce serait entamer la discussion en se plaçant d’emblée sur une mauvaise voie.
- Je savais bien, marmonne la grand-mère…
- Que saviez-vous, madame ?
- Je savais bien que tout cela se terminerait mal. Toute cette histoire était insensée…
- Vous y avez pourtant joué votre rôle… Vous avez ressuscité ma vieille institutrice et vous m’avez floué pendant près de deux heures. Et tout ce que vous avez dit a été de si grandes conséquences pour moi que j’ai été désespérée lorsque j’ai compris que c’était pour de faux, comme nous disions étant petites.
- Mademoiselle Toussaint, quoique vous pensiez de moi et de mes petits-fils, n’oubliez pas ce que je vais vous dire maintenant. Je n’ai pas été votre institutrice et je ne sais rien de ce que vous étiez à quatre ou cinq ans… Mais ce que je sais, c’est que vous êtes aujourd’hui quelqu’un de délicieux, de prévenant et qui tranche dans ce monde d’individualistes forcenés. Vous vous êtes occupée de moi comme personne ne le fait plus… à part mon petit-fils Josselin. Vous vous êtes souciée de la température, de l’heure, de la vitesse de vos pas, du sens de circulation de mon bus. Quelles que soient les questions que vous vous posez sur votre passé, soyez assurée que vous ne pouvez pas avoir été quelqu’un de méchant ou d’insensible. Les gens ne changent pas comme ça du tout au tout… Ca c’est bon pour les films, ajoute-t-elle en montrant du doigt Jean Gabin sur l’écran.
Elle me prend de court. Je suis comme asphyxiée, anesthésiée par ce qu’elle me dit. Des compliments comme ceux-là sont si rares. Mon sale esprit cartésien d’historienne peut bien sûr trouver qu’ils sentent la captatio benevolentiae, la volonté de se mettre l’adversaire dans la poche avant même qu’il passe à l’offensive. Je trouve dans ces mots un réconfort tel que je ne veux même pas y songer.
- Comment êtes-vous devenue madame Delmas ? Comment et pourquoi ?…
- Vous me demandez là de vous en dire trop d’un seul coup, jeune femme. D’abord, c’est vous qui m’avez donné un nom… Moi je n’avais qu’une trame générale vous concernant : les grandes lignes de votre biographie, quelques informations sur votre caractère. Vous ne laissez pas indifférente, c’est le moins qu’on puisse dire. Pour certains, vous êtes hautaine ; pour d’autres – et j’en fais désormais partie – vous êtes une merveille de sensibilité et de droiture. A partir de ça, je devais capter votre attention et votre confiance.
- Dans quel but ?…
- Dérober un objet vous appartenant…
Quoi ?!!! Le poudrier, c’était elle ?
Je n’en reviens pas. Comment a-t-elle fait ? Je n’ai rien remarqué.
Et en plus, elle dit ça avec une tranquillité d’esprit qui me sidère. Comme ci cela n’avait été qu’un jeu.
- Il fallait, continue-t-elle, que cet objet soit retrouvé en un certain lieu après un certain événement. Ce devait donc être quelque chose à la fois de petit et de personnel.
- Et vous avez pris mon poudrier… Sans savoir bien sûr que c’était un accessoire purement décoratif et que je n’utilisais pratiquement jamais.
- Cela n’avait aucune importance pour ce qui était en projet.
- Permettez que je poursuive afin de ne pas vous laisser le monopole de la parole ce qui vous fatiguerait certainement trop vite… Tout ceci est combiné avec Maximilien Lagault. Au tout début de cette histoire, il vise à se venger de Gérald Mauza son ennemi intime. C’est pour lui que cette fausse agression est organisée. Il faut que Mauza en soit jugé coupable, fut-ce indirectement. Quelle était votre rôle dans cette première version ?
- Le même… Je devais être son ancienne maîtresse d’école. Comme pour vous, il m’aurait donné un nom et j’aurais brodé à partir de cela.
- Vous avez le sens de l’improvisation.
- Avant de rencontrer mon mari, j’étais comédienne. J’ai joué dans des petits films au lendemain de la guerre… C’est un talent qu’on ne perd pas, mademoiselle… Et avec lequel on s’amuse beaucoup, rajoute-t-elle sotto vocce avec dans le regard une espièglerie à laquelle il est difficile de résister. C’est pour cela que mes petits-fils ont pensé à moi. Alors, comme cela venait d’eux, je ne pouvais pas leur refuser ça.
J’ai l’impression qu’elle ne mesure pas pleinement les conséquences de ce qu’elle a pu faire. Elle n’y a vu qu’un jeu de rôle alors que derrière il y avait au bout la potentialité d’un meurtre.
- Donc, reprends-je, vous avez travaillé sur la personnalité de monsieur Mauza et, au dernier moment, il a fallu que vous fassiez avec moi. Qui vous donne toutes ces informations ?
- Josselin, mon petit-fils.
- Et lui-même tient ces informations de monsieur Lagault, c’est bien cela ?
- Evidemment.
- Ils se connaissent donc ?
Ce n’est plus de l’espièglerie dans le regard de la vieille dame mais un mélange d’étonnement et de consternation.
- Mais enfin ?… Vous ne savez pas ?…
Allons bon ! Me voilà prise en flagrant délit d’incompétence. Odette Rivière est persuadée que j’ai percée l’affaire à jour et elle me surprend en plein trou noir. Va-t-elle dans ses conditions poursuivre ses révélations ?
La réponse est « oui ». Elle se rengorge, bombe le torse avec une petite suffisance et lâche sa bombe.
- C’est Josselin qui écrit les livres de monsieur Lagault… Enfin, une grande partie des livres de monsieur Lagault car ils sont plusieurs à travailler pour lui. Josselin a fait la dernière série, celle sur la guerre de Cent ans.
Un nègre ?
J’avais tout imaginé mais ça…

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mar 24 Nov 2009 - 20:24

La petite vieille se moque gentiment de mon incrédulité et de ma surprise et je me fais l’impression d’être la gogo d’une mauvaise farce. Il plane tellement de casseroles dans la vie littéraire de Maximilien Lagault que celle-ci… Eh bien, oui ! je n’y avais jamais songé ! L’écriture me semblait tellement simple, tellement sortie d’un moule unique, tellement stéréotypée que j’y voyais ce qu’il faut quand même bien appeler un style… C’était juste une base de travail partagée par plusieurs auteurs différents.
- Il fait paraître un livre tous les deux mois. Comment pourrait-il tenir ce rythme en travaillant tout seul ?… Vous êtes bien naïve, mademoiselle.
- Pourtant, dis-je sans me rendre compte que je me mettais à défendre mon adversaire de ces derniers jours, il y a la lumière de son bureau allumée tous les matins à heure régulière…
- Vous vous enfoncez, mademoiselle… Tous les matins, c’est un petit boitier électronique qui allume la lumière dans le bureau de Maximilien Lagault lequel donne consigne à ses « collaborateurs » de ne jamais le déranger avant onze heures…
Elle est vraiment satisfaite de son effet. Lagault est un tricheur, pourquoi le défendrait-elle ? En plus, je la suspecte d’être très fière de son petit fils. Ce n’est pas le moment que je vienne lui dire ce que je pense de son style.
- Il y a donc disparition d’un manuscrit dans l’agression, reprends-je en espérant retrouver la main dans cet interrogatoire qui m’échappe.
- Oui… On doit le trouver dans les bagages du monsieur pour qu’il soit compromis.
- Vous trouvez ça moral ?
- Vous ne comprenez pas que ce monsieur Mauza se préparait à dire à tout le monde ce que mon petit-fils faisait ?
Evidemment, vu sous cet angle, il y avait une réaction à attendre de la part de Lagault. On ne laisse pas un renard tuer la poule aux œufs d’or sans essayer de lui tordre le cou avant. Là où je voyais une simple vengeance, il y avait plus que cela. Un intérêt financier considérable mis en péril par de potentielles révélations.
- Jules devait être le paravent du complot, n’est-ce pas ?
- Ca, c’est une idée de Foulque… Donc, c’est une idée comme lui. Tordue, pas franche du collier et qui a pour premier moteur la violence… Vous savez, j’ai appris beaucoup de choses dans ma longue vie mais il y en a une que je n’ai jamais comprise. Comment ces deux enfants que j’ai élevés quasiment comme des fils parce que leur père travaillait beaucoup et leur mère ne pensait qu’à dévaliser les boutiques, comment ces deux enfants si semblables d’apparence pouvaient-ils être si différents dans leur façon d’être. Ils ont reçu la même éducation, les mêmes conseils, les mêmes jouets. Je leur ai donné le même amour et, au final, ils sont si opposés. Josselin est un artiste, un créateur ; Foulque ne pense qu’à embrouiller et détruire.
Il me revient en tête l’apaisement de la vieille dame après que je lui eus indiqué l’identité du petit-fils qui était à l’hôpital. Elle s’est calmée après avoir entendu le prénom Foulque. Elle se trompe peut-être en estimant leur avoir donné autant à chacun. Josselin est très clairement son favori, elle lui trouve l’excuse de sa « négritude » en danger pour justifier son rôle dans le complot contre Mauza. Pour Foulque, pas de pardon à attendre ; il est catalogué comme mauvais et perdu d’avance, tout juste bon aux sales besognes.
J’enchaîne car le temps passe trop vite. On est à plus de 4h30 du matin. J’aimerais dormir un peu avant d’aller river son clou à Lagault pendant sa dédicace.
- Mauza doit donc recevoir une bonne leçon. Il sera compromis parce qu’on retrouvera chez lui le manuscrit dérobé lors de l’agression. On estimera qu’il s’est caché derrière la fameuse organisation Jules pour commettre son crime et, en fin de compte, il sera pieds et poings liés, incapable de se défendre et de dévoiler la supercherie derrière les romans de Maximilien Lagault. Il me manque pourtant une connexion : comment comptiez-vous faire en sorte qu’on découvre ce lien entre Jules et lui ?
- Les courriers de revendication sont postés de Paris 8ème, le quartier dans lequel habite monsieur Mauza… Et puis, il y a cette idée de Josselin d’anticiper la diffusion de la nouvelle de l’agression.
Encore Josselin mis en avant pour son imagination ! Elle ne s’en rend pas compte mais elle vénère ce petit-fils que, personnellement, je trouve en fait bien plus abject que son frère jumeau. Allez ! Il faut qu’on avance…
- Pour que cela marche, il fallait surveiller la cible durant toute la nuit de l’agression… Donc Josselin s’est fait engager comme veilleur de nuit. Le lendemain matin, Josselin, connaissant son emploi du temps, attend Gérald Mauza avec une voiture imitant celles de l’organisation des Rendez-Vous. Et voilà comment on devient suspect principal d’un drame dont on ignore tout… Pour l’avoir testé, c’est d’une grande efficacité… Pourquoi avoir continué ce plan avec moi ? Je n’avais rien à voir avec tout ça !
Odette Rivière secoue la tête comme si ma question la dérangeait dans sa sérénité de complice secondaire.
- Il voulait se faire de la publicité supplémentaire…
- Maximilien Lagault ?
- Bien sûr…
- Si je résume, madame, ce que vous me chantez depuis le début. Dans cette histoire, il y a un grand méchant qui mérite bien ce qui lui arrive, Gérald Mauza. Un esprit manipulateur et ambitieux, Maximilien Lagault. Un exécuteur des basses œuvres dont il ne faut pas attendre grand chose, Foulque… Et une pauvre victime qui a déployé tout son génie pour se défendre, Josselin. Je vais peut-être vous décevoir, madame Rivière, mais je ne partage pas du tout votre avis.

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mar 24 Nov 2009 - 23:56

La vieille dame me regarde étonnée. Elle croise et décroise ses mains qui étaient jusqu’alors sagement posées sur ses genoux. Que signifie cette tension soudaine ? Est-ce parce que je viens d’égratigner Josselin ? Je ne suis pourtant pas entrée dans les détails de ce que la morale peut lui reprocher.
- Puis-je vous demander pourquoi vous n’avez pas eu l’air étonnée tout à l’heure quand vous avez vu que c’était moi ?
Odette Rivière prend un long temps de réflexion. Elle repousse mentalement deux ou trois réponses qu’elle juge peut-être trop cruelle pour son Josselin chéri.
- Parce que je leur ai dit que vous les perceriez à jour à un moment ou l’autre... Ils se croyaient malins mais ils ne l’étaient pas… Ah si seulement cela s’était passé autrement… Je suis sûre que vous auriez fait un beau couple avec Josselin…
Tiens donc ! La voici marieuse désormais. Après le déluge de compliments préliminaires, j’aurais au moins pu me douter qu’à un moment ou à un autre, elle en viendrait là.
- Vous, continue-t-elle, vous en avez dans la tête… Qu’est-ce que vous lui avez mis à ce pauvre Lagault pendant le débat… Oh, je ne comprenais pas forcément tout mais je le voyais qui transpirait, qui transpirait… Il avait du mal à vous résister… Ca se voyait tellement qu’il ne faisait pas le poids. Alors, le soir, j’ai dit à mes petits-fils qu’il ne fallait pas qu’ils fassent ce qu’ils avaient prévu… Que vous trouveriez la solution parce que cela se voyait que vous étiez supérieure… S’ils m’avaient écouté, ils auraient vraiment bastonné Lagault et ils vous auraient fichu la paix… La vérité c’est que je n’ai jamais rencontré quelqu’un comme vous. Même mon fils qui est brillant, il ne vous arrive pas à la cheville…
J’ai l’impression que son disque est rayé. Elle n’arrête pas de vanter mes mérites d’une manière incohérente alors que jusqu’alors – sa josselinophilie mise à part – elle s’est toujours exprimée posément et avec une grande rigueur. L’idée qu’il aurait fallu réellement bastonner Lagault – comme Guignol le fait au gendarme – me tire un sourire mais il est bref tant je crains que sous mes yeux la pauvre vieille soit en train de perdre la tête. Je me détourne pour jeter un coup d’œil dans la rue ; j’ai cette pudeur de ne pas montrer aux gens quand je suis triste pour eux.
Trois pas bien marqués sur le parquet impeccablement ciré me font oublier la Loire qui trace son sillon gris en contrebas de la ville.
- Bonsoir, mademoiselle Toussaint.
Sans bruit, Josselin Rivière est entré dans l’appartement. Il affiche sa démarche habituelle, faussement décontracté, à la limite de la nonchalance étudiée. Son regard dément cependant toute forme de faiblesse ou de laxisme. Il n’est pas rentré plus tôt que prévu pour rigoler.
- Eh bien, ce n’est pas trop tôt ! tempête la vieille dame. Je ne savais plus quoi lui raconter…
- Désolé, mamounette ; fait-il en l’embrassant sur la joue. Il y avait un client qui partait en pleine nuit à l’hôtel… Je ne pouvais pas partir avant lui…
- Vous l’avez prévenu, c’est cela ? dis-je sans trop savoir comment et à quel moment l’octogénaire a agi. Ca s’est fait sous mes yeux et je n’ai rien vu venir.
Pour toute réponse, Odette Rivière me montre le téléphone portable qu’elle tient coincée entre ses genoux. De là, les mains sagement posées par-dessus, histoire que je ne remarque rien de son manège. Bravo ! Du bel ouvrage ! Et moi de me répéter cet axiome pourtant martelé par mon maître, le professeur Loupiac : « comédien un jour, comédien toujours ». Ne jamais faire confiance à quelqu’un dont c’est la profession de mentir. Redoubler de prudence au contraire, traquer les invraisemblances, les excès, les moindres scories dans le discours. J’ai commencé à le faire mais beaucoup trop tard anesthésiée que j’avais été par les compliments et le sentiment d’avoir enfin résolu toute l’affaire.
- Y a pas à dire… Mamounette c’est un génie ! s’exclame Josselin.
Gagner du temps. C’est tout ce qu’il me reste comme espoir. C’est futile, dérisoire, inutile mais que tenter d’autre quand plus rien ne répond. Je rebondis sur l’enthousiasme du petit-fils pour flatter à mon tour la grand-mère.
- Je dois reconnaître que tout cela était bien combiné… A quel moment avez-vous compris que ce n’était pas une infirmière qui avait sonné en bas ?
- Ma chère petite, vous êtes vraiment brillante, très cultivée mais vous ignorez certains points élémentaires en matière de santé publique. Dès que cet imbécile de Foulque est arrivé inanimé à l’hôpital, on a établi son identité… Entre parenthèses, vous n’auriez jamais dû lui redonner ces papiers d’identité
- Il fallait bien qu’on connaisse son groupe sanguin, rétorqué-je. C’était indispensable pour qu’on le soigne.
- C’était une bêtise ! tranche Odette. C’est ce genre de sensiblerie qui fait gâcher les ouvrages les mieux abordés. Immédiatement, quand on a identifié Foulque, on a appelé son domicile, c’est-à-dire ici puisque, comme Josselin, il préfère loger avec moi. Je savais donc depuis une bonne heure que quelqu’un – et je supposais bien que ce serait vous – allait finir par établir un lien de cause à effet entre lui et moi. Cet idiot a beaucoup de défauts mais, lui aussi, il est trop sensible. Quand il aime quelqu’un il ne peut pas s’empêcher de le montrer. Ma photo est toujours dans son portefeuille, c’était perdu d’avance.
En écoutant d’une oreille distraite l’octogénaire déblatérer, une image s’impose à moi. J’ai l’impression d’avoir affronté cette nuit un rasoir à deux lames. La première lame m’a bien affaibli en me labourant la peau, la seconde ne peut que m’achever. Le dernier retournement de situation m’incite à penser que c’est Odette qui depuis le début tient le rasoir et qu’elle a utilisé ses deux petits-fils plus qu’ils ne l’ont utilisée. Quelles sont ses motivations, voilà bien une question qui, dans les conditions actuelles, ne m’apparaît pas essentielle. Je suis à nouveau de sales draps et bien trop consciente de l’impasse pour tenter quoi que ce soit. Si seulement…
Oui, c’est toujours dans ces moments-là qu’on ouvre, qu’on rouvre dans mon cas car il fut déjà de sortie vers une heure du matin, le grand livre des regrets. Je n’ai pas le temps d’entreprendre le projet d’y écrire une nouvelle page. Un vacarme énorme ébranle l’appartement, un souffle puissant nous projette tous sur le sol. Au milieu d’une poussière de bois et de plâtre, une silhouette massive s’encadre à l’entrée du salon.
- Fini la comédie, messieurs-dames !
Si Mimi n’était pas si jalouse, je crois que je crierais « Honorin, je t’aime ! ».

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mer 25 Nov 2009 - 1:01

DIMANCHE MATIN


Après que Honorin ait fait sauter la porte de l’appartement des Rivière au pétard de guerre, il n’était plus vraiment possible de terminer l’affaire dans la discrétion que j’avais recherchée. Je pris donc l’initiative d’appeler moi-même l’inspecteur Morentin. Dialogue bref mais incisif.
- Morentin, fait la voix ensommeillée.
- Fiona Toussaint à l’appareil
J’imagine la jeune femme se redresser dans son lit, jeter un œil sur son réveil et secouer la tête avec incrédulité.
- Il est presque cinq heures.
- Raison de plus… J’ai tout résolu, inspecteur. Je sais qui, comment et pourquoi a monté cette histoire d’agression. Je peux prouver que je n’y étais pour rien. Ca m’a coûté une journée de presque 24 heures sans dormir et des bleus sur tout le corps. Je vais donc aller me reposer un peu que vous y voyiez ou non des objections. Vous pouvez envoyer des hommes dans l’immeuble que vous savez, troisième étage gauche. Là vous trouverez un géant black un peu poussiéreux… Lui c’est un gentil, un très gentil… Il vous remettra deux colis à garder au frais quelques temps. Attention, un des deux colis est vraiment très fragile ayant dépassé depuis longtemps l’âge des grosses conneries. Moi je vous donne rendez-vous à 11h45 pour la séance de signature de Maximilien Lagault à la Halle-aux-Grains. Bonne fin de nuit commissaire.
Sans laisser le temps à Morentin de reprendre la parole, j’ai coupé le communication et éteint le portable.
- Honorin, à combien vous estimez le prix de location de votre Picasso sachant que je suis capable de l’emboutir en m’endormant avant le premier virage.
Pas de réponse. Juste un trousseau de clé qui traverse la pièce et que j’attrape par miracle.

La liste de mes douleurs au réveil serait bien trop longue et une page entière n’y suffirait pas. J’en ferai donc grâce au lecteur qui aura accompagné cette aventure jusqu’à son dernier matin. Qu’il sache juste que les bleus n’ont jamais aussi mal porté leur nom. Ils sont jaune, vert, violet, rouge vif. L’arc en ciel a élu domicile sur ma peau.
Il est 11 heures 10, un pâle soleil filtre à travers la fenêtre et, malgré l’épais rideau gris, vient jouer avec mes paupières. J’ai laissé un mot sur la porte de la chambre « Ne pas déranger jusqu’à 11h30. Pourboire conséquent ». Cela a dû être suffisamment efficace pour détourner aspirateurs et plumeaux des abords de la chambre 206. Après tout, le festival ferme ses portes à 18 heures et ce soir, les derniers lampions de la fête étant éteints, l’hôtel sonnera bien creux. Avant le post partum, un dernier petit bénéfice n’apparaît pas superflu au personnel.
Après tout ce qui est arrivé au cours de cette nuit démente, j’ai goûté au luxe suprême : j’ai rêvé ! Un rêve onirique avec des paysages rose bonbon et des grands cieux orange, des visages souriants et amicaux, des animaux qui me saluaient distraitement en continuant de discuter de la réalité de la notion d’absolutisme. Moi qui ne me souviens jamais de ce qui me passe par la tête durant la nuit, j’étais aux anges… Sûrement le déchainement conjugué des substances contenues dans les médicaments laissés en ma possession par Mimi.
Je ne suivrai pas les prescriptions de l’infirmière jusqu’au bout. Pas le temps de me laisser aller dans un bain bien chaud pour atténuer mes traumatismes musculaires nombreux et variés. De toute façon j’ai une chambre avec douche.
Inutile également de chercher à faire de nouveaux miracles pour mon visage. Hier matin, j’y étais parvenue toute seule. Hier soir, j’avais du recourir à une esthéticienne. Ce matin, il faudrait une équipe de quinze personnes au moins pour obtenir quelque chose qui soit un minimum regardable. Et zut après tout ! La seule chose qui m’importe aujourd’hui c’est d’être lavée de tout soupçon, d’être réhabilitée devant la loi et, éventuellement, devant mes pairs. Pour le reste, on n’y peut plus rien. La tornade médiatique a déferlé et tout rasé sur son passage.
Je regrette un peu ma paire d’escarpins abandonnée sur le quai numéro deux. Peut-être les retrouverais-je ce soir s’il y a un guichet des objets trouvés à la gare ? En attendant je n’ai plus qu’une seule paire de chaussures, beaucoup plus sages quant à leur hauteur de talons, auxquelles j’associe les vêtements les plus souples et les plus confortables dont je dispose encore dans ma valise : un chemisier blanc, une petite veste mauve et une longue jupe grise. La douche est expédiée, le maquillage suggéré plus qu’appliqué, l’habillement effectué avec une lenteur plus qu’inquiétante.
Je suis prête enfin… Il me reste un quart d’heure pour aller jusqu’à la Halle-aux-Grains. A pied ce serait impossible mais, luxe suprême, la Picasso d’Honorin est toujours garée dans la rue. Je suis motorisée désormais et cela change un peu la donne.
Je descends péniblement l’escalier ancien avec mon chargement de mule : ma valise, mon sac à main et la sacoche de mon ordinateur. Un dialogue rapide avec le propriétaire pour savoir s’il peut me garder tout mon fourbis jusqu’au soir se conclue par un acquiescement franc et massif.
- Pas de problème, mademoiselle… Posez tout là… Vous le retrouverez ce soir.
Je pose la valise non loin du bar, sur le côté d’une grande bibliothèque qui isole un coin bureau. Franchement, j’envie la sérénité confiante du patron. Je ne me sens pas de laisser mon ordinateur portable toute la journée ici. D’un autre côté, la sacoche est lourde et tout ce qui pourrait m’alléger serait bienvenu. J’imagine alors une solution simple. Je ne garde que l’ordinateur qui peut se glisser dans le grand sac couleur DDE offert par l’organisation des Rendez-Vous. Où l’ai-je fourré d’ailleurs ce sac ? Je ne l’ai pas vu depuis le premier jour. Ah oui ! Je l’ai glissé dans la poche latérale de la valise, celle où je mets les revues et les journaux lorsque je voyage. Je fais glisser le zip, plonge ma main et rencontre quelque chose de dur et d’épais que je ne me souviens pas avoir déposé là.
Le manuscrit volé de Maximilien Lagault !
Celui qui, selon l’auteur, dénoncerait irrémédiablement celui qui serait en sa possession.
Son titre me fait froid dans le dos. Il ne dit que trop bien les intentions cachées de son auteur réel comme de son auteur supposé : Le complot de l’étranger.

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mer 25 Nov 2009 - 16:01

Je ne fonce pas directement vers le stand où Maximilien Lagault a entamé depuis trois quart d’heure sa séance de dédicace. Première raison, et elle n’est pas sans fondement, je suis totalement incapable de foncer. Seconde raison, plus stratégique, j’ai prévu un petit crochet par le stand FRAMESPA où il doit bien rester, en dépit de mon succès de vente de la veille, un exemplaire de ma thèse. Je me fends donc d’une dépense supplémentaire pour acquérir ce volume dont je compte faire bon usage dans les minutes qui viennent. Il sera le fer de lance de mon offensive.
Il y a une bonne dizaine de personnes dans la file d’attente devant le stand des éditions Richard Lefond qui ont obtenu, depuis quelques années, l’exclusivité des ouvrages de Maximilien Lagault. Les chiffres de ventes comme l’affluence à cette séance de signature semblent donner raison à l’éditeur d’avoir misé sur un tel poulain. Les derniers événements n’ont pas détourné la foule du romancier. Même en se montrant vindicatif et rigoriste à la télévision, même en affirmant des positions mal fondées, il a su garder son public. Un point pour Lagault ! La fausse agression a bien eu les conséquences qu’il escomptait. Même s’il est seulement de curiosité, son succès aujourd’hui est bien réel.
Je me place dans la file en prenant bien garde de ne pas me trouver dans le champ de vision du romancier. Je n’ai pas envie qu’il se défile. L’attente risque d’être longue et je ne suis pas très sûre que ma carcasse accepte de demeurer dans la station debout pendant une cinquantaine de minutes. A cinq minutes par lecteur en moyenne, c’est bien le temps qu’il faudra pour que mon tour arrive. Comme la séance est prévue pour se terminer à 12h30, je calcule que j’ai globalement réussi mon coup, nous devrions être, l’inspecteur Morentin et moi, les dernières à nous présenter devant l’écrivain. Cela ne veut pas dire que nous serons sans public mais qu’on pourra difficilement nous demander de laisser la place aux suivants.
- Bonjour mademoiselle Holmes, me lance l’inspecteur Morentin en venant se glisser près de moi.
C’est un petit trait d’humour auquel la policière ne m’a pas habituée. J’en déduis qu’elle est plutôt satisfaite de ce que je lui ai mis entre les mains au petit matin.
- Vous avez bien récupéré les colis que je vous ai laissés en poste restante ? dis-je.
- Bien récupéré effectivement. C’est une marchandise un peu encombrante car d’une grande qualité… mais très intéressante à observer.
Je me doute que mettre en garde à vue la mère et les fils du directeur de l’hôpital de la ville, ce n’est pas fait pour simplifier la vie d’un fonctionnaire de police. Il va forcément y avoir des pressions sur le juge d’instruction pour obtenir une libération sous caution. Et toute la faute retombe toujours sur celui – ou celle – qui a demandé le placement en garde à vue.
- Sont-ils loquaces au moins ?
- Muets comme des carpes… Et c’est bien ce qui me prouve qu’ils ont beaucoup à cacher. Je compte sur vous pour finir d’éclairer ma lanterne, même s’il y a des éléments qui ne sont pas vraiment surprenants pour nous dans tout cela. Par exemple, que vient faire dans toute cette histoire la marchandise la plus ancienne ? Et quel rapport entre ce stock et le fournisseur principal ?
Craignant que je ne saisisse son allusion, l’inspecteur Morentin m’indique d’un mouvement de menton Maxime Lagault. Il tend justement un ouvrage qu’il vient de finir de signer. Nous avançons d’un cran.
- Le début de réponse est là, fais-je en désignant l’exemplaire de ma thèse. Cela devrait contribuer à « remuer » le fournisseur principal comme vous dites. De grâce, même si je sais que tout ceci se passe hors des cadres réglementaires habituels, laissez-moi parler. N’intervenez que si vous avez quelque chose d’essentiel à dire. Je veux entendre ce… excusez-moi, je ne trouve pas de mots assez neutres pour le désigner… Je veux l’entendre avouer, c’est tout… Et plus il y aura de monde autour de nous, mieux cela sera. C’est tout ce qu’il me reste pour laver mon honneur.
- Vous avez raison. Tout ceci devrait se faire au commissariat dans le cadre d’un interrogatoire de police, puis ensuite devant un magistrat.
- Et ?…
- Vous savez bien que cela ne se fera pas… Lavez votre honneur mais en sachant qu’il s’en sortira quoi que vous prouviez… Et mêmes les poissons de rivière devraient retourner dans leur lit sans trop tarder. On ne pourra pas les retenir très longtemps dans le bassin.
Je n’en suis guère étonnée, c’est vrai. Dans toute cette affaire, je suis la seule que la vague pouvait bien emporter sans que cela gênât. Maximilien Lagault pourra peut-être connaître une éclipse de succès, la famille Rivière devra aller se faire pendre ailleurs, mais ils s’en sortiront globalement. Le pouvoir donne cette grâce infinie qui permet d’échapper aux châtiments du commun.
Nous avançons encore.
- Y a-t-il des personnes qui ne soient pas encore en visite dans nos locaux et dont nous devrions nous assurer rapidement ? demande l’inspecteur Morentin.
- Une au moins, mais son implication dans l’affaire reste encore mal établie. Selon la manière dont on observe les choses, elle peut être une simple pièce périphérique ou un acteur central du système. C’est une des dernières clés que doit nous donner… qui vous savez.
L’admirateur suivant, trop ému sans doute par la proximité du maestro, n’est pas bavard. Un mot griffonné à la va-vite, une signature et il se retire avec le principal, le souvenir autographe d’une rencontre.
Une place de gagnée.

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Jeu 26 Nov 2009 - 0:10

A deux reprises, j’ai dû m’appuyer sur l’épaule de l’inspecteur Morentin. Le temps commence à peser le plomb. En plus, pour tout arranger, le type devant nous est un grand raisonneur. Il échange avec Maximilien Lagault de grandes considérations et de fumeuses théories sur la fidélité des Aquitains au camp anglais pendant la guerre de Cent ans. Un médiéviste bordelais trouverait sans doute cela bien futile et sans intérêt. Je me contente pour ma part de trouver cela excessivement long.
Je ne suis pas la seule à perdre patience. Depuis un bon quart d’heure, Maximilien Lagault nous a vues et il doit se demander ce qu’il doit attendre de l’alliance de la fliquette et de l’universitaire, deux personnes qu’il a constamment dénigrées. A l’inspecteur Morentin, il a peint me concernant le portrait de l’arriviste prête à tout et arrogante. A moi, il a complaisamment rebattu les oreilles de l’insistance de l’inspecteur à m’accuser alors qu’il prétendait, lui, me défendre.
J’aime bien l’idée de cette angoisse intérieure, profonde, sourde, qui le mine sans doute mais qu’il ne peut pas montrer parce qu’il y a son public. Une angoisse qu’il ne peut que ruminer à s’en donner des crampes à l’estomac. Tout ce qui l’affaiblit avant l’assaut final jouera en ma faveur.
- Merci beaucoup monsieur… Bonne fin de journée…
C’est un peu sec comme salutation. L’admirateur loquace va peut-être partir sur une mauvaise impression. Maximilien Lagault s’en fiche totalement, il est déjà en train de composer son sourire le plus éclatant pour nous accueillir.
Alea jacta est !
- Inspecteur Morentin ! Fiona !… Si je m’attendais à vous voir ici… Et ensemble…
Il a parfaitement résumé la situation. C’est une surprise… et une mauvaise surprise.
- Monsieur Lagault, dis-je en élevant la voix plus qu’il n’est d’usage dans ce type de lieu et de circonstance, vous m’avez invitée hier soir à diner pour sceller notre réconciliation. Je m’en voulais de ne pouvoir vous rendre la pareille avant la fin de ces Rendez-Vous de l’Histoire. Aussi, afin de ne pas demeurer votre débitrice ad vitam aeternam, j’ai pris l’initiative de vous dédicacer un exemplaire de ma thèse. La voici… Je sais qu’elle prendra place dans votre immense bibliothèque et qu’elle y sera en bonne compagnie.
Je tends l’ouvrage dont Maximilien Lagault se saisit de bonne grâce. Quels que soient les torts de cet homme, il a un amour sincère de l’Histoire et s’il n’écrit pas autant qu’il le dit, il doit pour le moins continuer à lire beaucoup. Ne serait-ce que pour parader dans les débats et écraser l’auditoire de sa science.
- J’attire votre attention sur ce que j’ai écrit en première page… C’est une citation latine mais je suppose que vous connaissez le latin…
- J’ai étudié chez les bons pères, rétorque le romancier.
- Hors de l’école de la République, dis-je faussement indignée… D’où vous vient donc cet amour pour elle ?… Une conversion tardive peut-être ?… Mais laissons ceci… Vos humanités ayant eu une si belle consistance, vous pouvez donc me traduire cette phrase.
- Nulla dies sine linea… Pas un jour sans une ligne. C’est si je ne m’abuse la devise qu’Emile Zola avait fait inscrire au-dessus de son bureau.
- Tout à fait exact , mon cher Maximilien. Puis-je dès lors vous poser la question qui fâche ? Zola sortait un roman par an environ… Plus souvent un tous les ans et demi. Il se documentait beaucoup et écrivait dans un style qui demandait un travail considérable. Il écrivait, raturait, recommençait… Au total, chaque journée, il écrivait environ trois pages… Mettons votre œuvre dans la balance à titre de comparaison. Vous publiez en gros un roman tous les deux mois. Là aussi, beaucoup de documentation, des lectures, des vérifications… Je me demandais, avec un peu de perfidie que j’assume, combien vous aviez écrit de lignes depuis que vous êtes à Blois ?
- Je ne comprends pas bien… Vous me comparez à Zola ?… Dans quel but ?… On ne peut pas comparer les époques…
- Hier soir, alors que nous dinions et que quelques paires d’oreilles nous écoutaient assidument, sans le montrer bien entendu, vous vous êtes vanté d’avoir passé les deux derniers jours entre les bras d’une Vénus. Repos du guerrier, avez-vous dit… Jeudi dernier, vous avez quitté un débat où nous nous trouvions vers 15 heures… Vous avez été agressé, soi-disant, en plein milieu de la nuit… Entre ces deux moments, soit dans une période de six à sept heure, avez-vous écrit quelque chose ?
- Il me semble que cela ne vous regarde pas… Tout le monde sait que je suis à ma table de travail tous les matins à quatre heures et, quand bien même je m’accorderais quelques jours de repos, ce ne serait pas à vous de me le reprocher. Vous peinez à pondre autre chose que de courts articles ou des manuels aux sujets rebattus.
C’est dit d’un ton ferme et en prenant à témoin tous ceux qui, à proximité, ont été attirés par le ton vigoureux de la discussion.

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Jeu 26 Nov 2009 - 0:11

Il niera et il niera tout tant que je ne l’aurais pas acculé dans les cordes, tant qu’il ne se sera pas pris dans le piège. Ce type est un crocodile : il a la peau dure, il mord si on l’embête trop. Je suis prévenue, je me tiendrai à distance.
- N’avez-vous pas déclaré que lors de votre agression, vous avez été délesté de votre dernier manuscrit ?
- C’est effectivement ce qui s’est passé… La police le sait bien…
Diviser pour résister. Après l’assistance, il cherche à s’attacher l’appui de l’inspecteur Morentin. Quand je serai seule, isolée, il pourra me croquer tout cru. Voilà son plan, voilà sa seule chance de s’en sortir. Il le sait depuis le début, il a l’habileté qu’il faut pour le faire. C’est un tribun, un orateur, un manipulateur. S’il tape fort, il faut que je tape plus fort. Il ne doit pas m’écraser sous la pression conjuguée de son mépris et de la masse humaine qui se groupe autour du stand Richard Lefond.
- Vous m’avez dit que vous aviez plusieurs autres versions de ce manuscrit qui n’était selon vous qu’un premier jet. Pourriez-vous me dire s’il vous plait comment s’intitule ce nouvel ouvrage ?
- Il me semble me souvenir que j’ai déjà refusé hier soir de vous le dire.
- Et ceci pour une raison très simple, c’est que vous l’ignorez… Vous n’écrivez pas vous-même monsieur… Vous utilisez plusieurs nègres… Vous vous contentez de donner l’idée générale et ensuite vos « collaborateurs » planchent à votre place. Si vous étiez ce forcené d’écriture, ce bourreau de travail que vous décrivez dans les interviews, vous ne seriez pas resté trois jours sans écrire une ligne… Vous ne l’auriez tout simplement pas supporté. Surtout après avoir perdu un manuscrit, fut-il sécurisé par plusieurs autres copies. Ecrire à un tel rythme, c’est un acte quasi maladif… Une drogue…
- Ce sont des élucubrations, mademoiselle…
Tiens, tiens, plus de Fiona…
- J’étais à l’hôpital et je ne pouvais travailler, reprend-il en montrant les pansements sui décorent encore son visage… Voilà qui répond en grande partie à votre accusation. Votre démonstration ne tient pas la route !
- Incapable d’écrire, dis-je, mais capable de vous plier quasiment en deux et de vous cacher sous une table roulante pour fausser compagnie aux policiers ! Car, ajouté-je en prenant moi aussi l’assistance à témoin, ce grand blessé imaginaire se dérobe à ces devoirs de citoyens après avoir passé des heures à exalter le respect dû à notre République.
- C’est une disparition dont nous devrons discuter beaucoup plus sérieusement dans les heures qui viennent, monsieur Lagault, approuve Morentin. Un citoyen, fut-il libre de ses mouvements, n’a pas à se soustraire comme vous l’avez fait à une enquête de police.
L’intervention de l’inspecteur tombe à point nommé pour appuyer mes dires. Profitons-en et appuyons encore… Quand la douleur sera trop forte, quand la piqûre sera trop profonde…
- Je vous le demande à nouveau. Quel est le titre de ce nouveau roman, monsieur Lagault ?… L’ignorer, soyez-en certain, c’est vous condamner…
- Ce sont des informations qui ne concernent que mon éditeur et moi !
Le ton est monté. L’œil se noircit de plus en plus, les veines du cou se contractent, une fine brume de transpiration gagne son front et ses tempes. Je connais déjà ces signes, ce sont les symptômes d’une grosse colère à venir.
- Puisque vous semblez avoir de gros problèmes de mémoire, monsieur, permettez-moi d’être la première à vous demander de me dédicacer ce fameux manuscrit.

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Jeu 26 Nov 2009 - 0:20

Je jette sur la table un paquet de feuilles qui s’éparpillent en cascade devant l’écrivain.
- Voilà ce que j’attendais, triomphe-t-il… Une preuve !… Je vous avais bien prévenue que celui, ou celle, qui aurait ce manuscrit se dévoilerait comme l’instigateur du crime qu’on a voulu perpétrer contre moi… J’ai toujours sincèrement refusé de croire à votre culpabilité mais là, je suis bien obligé de reconnaître que ceux qui vous accusez avait raison… Ma pauvre enfant, qu’ai-je fait pour que vous me poursuiviez d’une telle haine ?
- Ce que vous avez fait, monsieur ? La mémoire vous fait décidément défaut… Voilà une liste que je crains de ne pouvoir rendre exhaustive… Vous m’avez injuriée devant des millions de téléspectateurs, vous m’avez trainée dans la boue, vous avez clamé haut et fort que j’étais une arriviste et une incapable, que je n’avais pas le moindre sens moral… En disant cela, vous m’avez sorti de l’anonymat dans lequel je me sentais si bien, vous avez provoqué des enquêtes et des révélations nauséabondes sur ma vie. On est allé fouiller les poubelles de mon histoire personnelle. Je ne nie pas la réalité de certaines choses qu’on a pu y trouver mais j’assume tout. Le gris et le rose, le rouge et le noir. Mais, même avec tout ça, même avec les sentiments de dégoût que vous m’inspirez, je n’aurais jamais eu l’idée de porter la main contre vous… Quand vous, vous avez trouvé normal de me palucher la cuisse en public.
- Vous fabulez…
- Vous mentez !
- Je ne mens pas !… Je ne mens jamais… Et vous vous êtes trahie lamentablement… Vous vouliez connaître le nom de mon prochain roman… Et vous le connaissiez déjà… Qu’espériez-vous ? Quel était votre plan ?… Je ne comprends pas… La seule explication c’est que vous êtes devenue folle. Complètement folle.
Si je n’étais pas entièrement concentrée sur cet affrontement verbal, je verrais le mouvement de foule dans la Halle-aux-Grains. Mais je ne vois que ses yeux en tempête, les gouttes qui maintenant ruissellent sur ses joues. Je ne vois que l’estocade à donner au bon moment, lorsqu’il dira le mot à ne pas dire, lorsqu’il fera le geste fatal.
- Vous vouliez connaître le nom de ce fameux manuscrit, reprend-il. Tenez, lisez-le vous même !
Il brandit la première page du tas de feuille, celle qui porte son nom et le titre. Je ne me dérobe pas et j’attaque.
- Tout le monde ici peut lire ce titre… C’est au moins du Times New Roman taille 60… Tout le monde peut lire qu’il s’agit du premier volume d’une série sur la place de la France dans le monde… Tout le monde est capable de déchiffrer ces lettres qui forment deux mots Demain l’Afrique… Tout le monde… Mais personne, monsieur Lagault… Personne, pas même vous, ne pourra trouver trace dans ces feuillets du mot « Fin ». Ce que vous venez d’identifier comme étant le manuscrit volé a été craché vers cinq heures du matin par l’imprimante de votre « nègre ». Ce projet-là n’est pas abouti… Josselin Rivière, votre « collaborateur », en était encore à la lecture d’ouvrages de géopolitique pour renforcer son texte… Voyez-vous, si vous avez pris ces feuilles pour votre futur roman, c’est que vous ne l’avez en fait jamais vu, touché ou lu… Vous ne pouviez pas l’avoir avec vous, jeudi soir… Vous ne l’aviez pas parce que ce fameux manuscrit ne vous était pas destiné… Il devait, comme nous l’ont avoué vos complices, terminer au milieu des effets personnels de la cible de vos manigances, monsieur Gérald Mauza… L’infortuné journaliste avait bien l’intention de dénoncer vos supercheries et vous avez voulu le discréditer. Une intervention médicale malencontreuse l’a éloigné de Blois au dernier moment et vous avez reporté vos projets sur quelqu’un d’autre. Moi !… Simplement parce que je me trouvais dans le même hôtel que celui que devait occuper monsieur Mauza… Pas de chance, n’est-ce pas ?… Cela aurait pu être un séjour si tranquille…

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Jeu 26 Nov 2009 - 0:27

- Vous divaguez complètement, hurle-t-il… Ce n’est plus de la folie, c’est de l’hystérie !… Inspecteur, bon sang, emmenez-la !… Enfermez-la !
- Et où voulez-vous que je l’emmène, monsieur ? intervient Morentin… Où voulez-vous qu’on l’enferme ?… Au commissariat ?… Mais vous êtes monomaniaque, ma parole !… Combien de fois vendredi dernier m’avez-vous très fortement suggérée d’interroger mademoiselle Toussaint ? Oh, cela se voulait habile… Vous n’accusiez pas bien sûr mais c’était des circonvolutions du style « mademoiselle Toussaint sait peut-être quelque chose »… Avec des petites phrases ainsi distillées, vous pensiez orienter notre enquête au mieux de vos intérêts… N’est pas Robert-Houdin qui veut, monsieur. Vous n’avez fait que renforcer notre idée qu’il n’y avait rien de bien solide dans vos accusations si mal voilées.
Il est l’heure du coup de grâce ! Je n’ai pas l’esprit corrida. La bête est blessée et je ne prendrai pas ce plaisir immonde qui consisterait à la faire attendre encore. Ce serait me mettre à son niveau et je m’y refuse.
- Voilà votre manuscrit, monsieur, dis-je en extirpant de mon sac orange le pavé relié… Je l’ai découvert par hasard ce matin dans une poche latérale de ma valise. Vos complices ont fait preuve d’un certain humour. Voulez-vous connaître le titre ? Le complot de l’étranger… Qui est-il cet étranger qui complote ?… Monsieur Mauza qui devait être la victime de toute cette ténébreuse affaire ou vous qui avez lancé l’affaire ?… Et cet étranger n’est-il pas de ceux que dénoncent le mouvement Jules, mouvement dont vos complices sont justement la cheville ouvrière et qui devait servir à enfoncer encore plus monsieur Mauza ?… Quand, comme vos complices, on a pour prénom Josselin et Foulque, c’est bien que quelque part, contre cette identité nationale que vous défendez sans cesse, on entend exalter une fierté régionale, celle des régions ligériennes, celle de ce beau Val de Loire…
- Vous n’êtes qu’une… !
- Allez-y ! Allez au bout de votre idée !… Je suis blindée maintenant… Vous ne pourrez pas me faire aussi mal que ce que ma mère m’a fait !
Pour toute réponse, il se lève et me colle une gifle monumentale. Ma tête part en arrière, mes cervicales craquent avec un bruit de vieux bois sec. Je n’avais pas besoin de ça en plus !
- Ca, c’est ce que ton père aurait dû faire plus souvent, crache-t-il.
Je lève la main sur lui. Tant pis s’il a une tête de plus que moi, je vais le décalquer.
Une main amie arrête mon geste.
- Laissez tomber, Fiona… Cela n’en vaut pas la peine…
Un roman, puis un autre, et encore un autre volent en direction de Maximilien Lagault. Le tricheur est démasqué, l’opinion sait désormais. Cela se répétera, cela se dira, cela se saura. Par le témoignage oral, par le buzz sur internet, par les médias s’ils ont le courage de s’attaquer à un des amis du président.
Je n’avais plus rien à perdre et je n’ai rien gagné. Lui, il est simplement fichu. Fichu à jamais si la mémoire humaine a quelque valeur et de la persévérance.
Je crois qu’il ne s’en sort pas si mal.

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Jeu 26 Nov 2009 - 1:25

DIMANCHE APRES-MIDI


Les flics n’ont pas arrêté Maximilien Lagault. Pas de menottes aux poignets, pas d’humiliation devant les caméras.
D’un autre côté, on l’a évacué discrètement par l’arrière de la Halle-aux-Grains dans un véhicule banalisé. Cela revenait quelque part au même…
Exit ! On ne le reverra plus.

Je me sens seule. L’excitation est retombée. Morentin est partie finir son boulot, Plantin m’a à peine salué en passant à ma hauteur. Quelques personnes que je ne connais pas m’ont témoigné quelque chose qui ressemble à de la sympathie. En fait, je m’en fous. J’ai l’impression d’être un fusible grillé. Ce que j’ai fait, il fallait bien que quelqu’un le fasse un jour. Maintenant que c’est fait, je n’intéresse plus personne… du moins pour de bonnes raisons. Il va bien se trouver, comme hier, des gens pour chercher à me voir, à m’entendre raconter. Tout cela ne rompt pas une solitude. C’est une fausse chaleur, une zibeline de troisième catégorie quand je voudrais me lover dans un manteau confortable. Bon sang ! Il y a bien des gens qui pourraient me comprendre quand même ?!
J’ai écarté les curieux, trainé mes affaires jusqu’à l’espace VIP en pleurant de fatigue à chaque marche. Combien d’heures encore avant mon train ? Vite ! Que tout cela finisse ! Je ne rêve que de retrouver ma chambre, mon lit, la douce confiance de ces bouquins qui tapissent les murs et qui, eux, ne me trahissent jamais. Ils sont ma seule vérité, mon seul monde, mon ultime refuge. Pourquoi tant de sagesse dans cette mémoire du passé et si peu d’intelligence dans le vécu du présent ? Pourquoi pouvons-nous voir si loin dans les siècles et ignorer ce qui se déroule sous notre nez ?
J’ai tellement peu confiance en mes contemporains que je voudrais pouvoir leur crier que je les aime et qu’ils m’intéressent. Je les vois mais je ne les regarde pas. Leur apparence m’importe tellement peu que je peine toujours à les décrire ou à leur donner un âge. Mais leur cœur, leur âme, leur énergie, voilà ce qui a un sens, voilà ce qui est vrai. Et quand on explore au-delà des faux-semblants, par-delà les mensonges du maquillage ou les supercheries d’une apparence, que trouve-t-on sinon un vide terrifiant ? On voudrait tous comprendre le monde, donner un sens à nos vies, maîtriser un peu le cours de nos destinées. On voudrait tous et pourtant combien osent ? Nous n’avons rien inventé à part ces derniers temps des écrans plats, des lecteurs de mp3 ou des pseudo-jeux concours qui ne sont que des tombolas déguisées. Tout ce que nous vivons, d’autres l’ont déjà vécu. Tout ce que nous ressentons, d’autres l’ont déjà ressenti. L’amour, la peur, l’envie, la détresse, le désespoir sont universels et pourtant nous avons toujours l’impression d’être le premier à le découvrir, à l’éprouver, à en souffrir.
Qu’apprenons-nous du passé ?
Rien.
Dans le grand théâtre de masques de la vie, nous applaudissons ce qu’on nous montre et quand le spectacle est terminé, quand le rideau tombe, on se retrouve tout seul. Toujours tout seul. Même en ayant accumulé toute la science du monde, on est toujours tout seul.
Je sais que je ne serai jamais autre chose que ça.

- Fiona ! Bon sang !… Mais vous ne pouvez pas laisser votre portable allumé ! A chaque fois que je veux vous joindre, vous êtes injoignable.
J’aime bien la colère de Jean-Marc Néjard. Elle est franche sans être méchante… et sans doute l’ai-je bien méritée.
- Désolée, Jean-Marc… J’avais tellement besoin de dormir, cette… oui, je vais quand même dire cette nuit.
- Alors, vous avez eu sa peau au vieux crocodile ?
Tiens, la même image pour désigner Maximilien Lagault. Je me vote un petit compliment qui ne suffit quand même pas à enrayer toute l’amertume qui m’écrase.
- Jean-Pascal Juniniez a réuni hier soir quelques-uns des membres du jury littéraire des Rendez-Vous. Il a été décidé de la création d’un prix supplémentaire, le prix de l’ouvrage d’initiation universitaire. Il portera le nom du médiéviste Georges Duby. A l’unanimité, vous avez été désignée comme lauréate pour votre manuel sur les temps modernes. La cérémonie de remise du prix aura lieu cette après-midi à 17h20 dans l’hémicycle avant la conférence de clôture.
Là ce n’est plus de l’amertume mais un véritable dégoût. Qu’est-ce qu’ils espèrent avec ce prix ? Me consoler, m’aider à oublier, me rendre le goût de moi-même ? Trop tard, messieurs ! Trop tard, mesdames ! Vous volez juste au secours de la victoire. Je ne vous ai pas entendu lorsque la tempête se déchainait, lorsque j’aurais eu besoin de vous.
- Jean-Marc, vous remercierez pour moi le jury et vous excuserez mon absence… S’il y a un prix en argent, je veux qu’on l’attribue à une association locale de protection de l’enfance. Les dégâts qu’on subit quand on est petit, on ne s’en remet jamais… Croyez-moi, je sais de quoi je parle… Pour le reste, je sais bien pourquoi on crée ce prix et pourquoi on me le donne. Je ne le mérite pas. Tout le monde le sait et tout le monde comprendra que c’est une récompense pour « services rendus » à la communauté historienne.
- Vous n’êtes pas croyable !… Qu’est-ce qu’il faut faire pour que vous ayez une bonne opinion de vous ?… Vous ne pouvez pas accepter qu’on vous trouve des qualités parce que vous ne vous en trouvez pas ?… Vous refusez de reconnaître de la valeur à ce que vous faites, à ce que vous êtes… Et du coup, les autres seraient privés du droit de l’apprécier… De grâce, Fiona, aimez-vous un peu avant que cela vous détruise ! Soyez à 17 heures à l’hémicycle.

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Jeu 26 Nov 2009 - 23:46

A deux heures de l’après-midi passées, un dimanche, les chances d’accéder à une table de restaurant sont normalement très réduites. A Blois, cela reste heureusement du domaine du possible, au moins pendant le festival. Je ne me sens pas capable d’arpenter les rues, comme j’ai pu le faire hier ou avant-hier, en ces temps heureux où mon corps n’était pas une plaie généralisée, où ma tête gardait encore prise sur mes émotions. Je vais donc au plus proche, au plus facile : la brasserie en face de la Halle-aux-Grains.
C’est la fin du coup de feu. Dans la salle de l’étage comme sur la terrasse, on en est au café ou pas loin. Quelques originaux, dont je ne vais pas tarder à faire partie, entame une sorte de maigre salade composée qui doit être l’entrée du menu du jour. Je saurais me contenter de peu mais il me faut manger d’urgence. Beaucoup de sucré de préférence, histoire de me booster un peu car mon niveau d’énergie est sur la réserve. Pas loin du rouge même… J’entends déjà les avertisseurs sonores qui m’interpellent.
- Fiona !… Fiona !… Fiona Toussaint !
Mais non ! Ce ne sont pas les signaux de mon corps Il y a bien quelqu’un qui m’appelle dans le restaurant. Au milieu de cette masse de clients bruyants, peu disciplinés et qui me tournent le dos, je distingue mal d’où provient l’interpellation.
- Ici, Fiona ! Près de l’escalier, précise la voix…
Effectivement, c’est bien là-bas qu’un homme d’une bonne trentaine d’années s’est levé et me fait des signes bien trop discrets pour que je les repère du premier coup. Son visage ne m’est pas inconnu, pourtant ma mémoire, déjà aux portes d’Alzheimer peut-être, n’arrive pas à coller un nom sur cette trogne un peu sèche mais d’allure sportive.
- Bonjour messieurs, bonjour madame…
On me connaît mais je ne connais pas. Gêne évidente. J’ai le sentiment de déranger.
- Je pense que tout le monde a entendu parler Fiona Toussaint, dit l’inconnu. Il faut dire qu’elle fait tout pour cela.
Les quatre autres convives de la table se mettent à rire ce qui n’est pas le meilleur moyen de me mettre à l’aise. M’a-t-on convié à rejoindre cette table uniquement pour se moquer de moi ?
- Fiona, je vous présente Olivier Grange de l’université de Besançon, Jérôme Bignon d’Aix-Marseille, Louis-Etienne de Crassac d’Angers et cette petite peste s’appelle Ludivine Van Petegem de Lille III.
- Ah ! Renaud !… Tu sais vraiment parler aux femmes, s’exclame la dénommée Ludivine… C’est sans doute pour cela que tu n’en as pas eu une depuis ta première année de licence. Du coup, toutes celles que tu n’as pas pu baiser sont des pestes. C’est un raccourci… Et en disant ça…
Voilà un petit groupe où ça vanne sec. Il faut dire que leur repas tire sur sa fin ; trois bouteilles vides éclairent par leur présence un tel relâchement du vocabulaire. Ils ne sont pas minables mais ils sont bien. Ca promet !
L’intervention de l’universitaire lilloise m’a permis d’identifier l’homme qui m’a hélé dès mon entrée dans la brasserie. Renaud Fourtier, maître de conférence à Rennes II, spécialiste des révoltes populaires en Bretagne - et ailleurs - à l’époque moderne. Mon cerveau que je croyais à l’agonie pourrait cracher sans problème le titre des trois livres qu’il a publié et resituer dans le temps les articles importants qu’il a pu donner aux grandes revues spécialisées. Allez, Fiona, tu n’es pas complètement cramée…
- Joignez-vous à nous, Fiona… Nous sommes en train de constituer une petite équipe de comploteurs.
- Ah non ! Les complots, je commence à en avoir ras la casquette !
C’est un vrai cri du cœur dont ils ne peuvent pas comprendre le sens. Au moment de l’accrochage final avec Maximilien Lagault, ils devaient déjà être ici. Ils ne sont au courant de rien. Mon courroux est déplacé. Vite ! Faire machine arrière !
- Pardon, excusez-moi… Ce n’était pas dirigé contre vous… J’ai un peu les nerfs en pelote depuis quelques jours… Excusez-moi de vous avoir importuné.
J’avais une demi-fesse sur une chaise, je la retire aussitôt et ramasse mon sac pour partir.
- Restez au contraire, intervient Renaud. Je suis sûr que vous allez être intéressée. Les nouveaux sujets d’Agrégation d’Histoire sont dans les tuyaux. Après la question actuelle sur les conflits religieux en Europe du début du XVIème au milieu du XVIIIème, et après la précédente qui portait sur la période de la Révolution, on va forcément avoir un retour de balancier vers le règne louis-quatorzien. A Rennes, quelqu’un, dans le secret des dieux, a lâché un possible thème du style « Villes et campagnes du début du XVIIème siècle aux prémices de l’industrialisation »… Sans cadre géographique précis pour le moment… Les villes, la société urbaine, c’est bien votre domaine non ?
Avant que j’aie pu répondre, le « garçon » – en l’occurrence une jeune fille dont on n’imagine même pas qu’elle ait dépassé les 18 ans – s’approche pour me demander si je désire quelque chose.
- Mettez-moi deux de vos salades et ensuite je m’intéresserai de près à vos desserts.
La formule fait rire à la table. Pas de moquerie cette fois-ci, juste une courte virgule pour me signifier qu’on m’a déjà adoptée. Alors ? Comment résister à l’appel ?
- Vous voulez anticiper le futur sujet ? Proposer un recueil d’articles à publier aux PUR dès la sortie du sujet ? Bravo ! Vous ne perdez pas le Nord !
- Eh bien, lance Jérôme Bignon, pour quelqu’un qui n’aime pas les complots, tu as une âme de logisticienne. Tu as déjà tout compris. Je crois que rien que pour ça, il faut qu’on l’adopte. Tu marches avec nous ?
- Ouais, ça fera pas de mal une seconde fille pour filer des coups de pied dans les couilles à ces petits mecs prétentieux et leur remettre les idées en place, persifle Ludivine.
- Parce que c’est là que tu places les idées, rétorque Olivier Grange.
- Chez toi, oui !

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Ven 27 Nov 2009 - 0:00

C’est un complot sympathique et les comploteurs le sont tout autant. Un peu jeunes de caractère parfois, un peu trop bruyants par rapport à ma quête forcenée de calme et de solitude, mais ils ont de l’enthousiasme et des idées… Et puis, eux au moins, s’ils se posent des questions sur eux, sur le monde, sur la vie, ils ne le montrent pas. Quelque part, ça me repose de moi-même.
Pas un ne m’a regardée comme un objet de foire. Aucun n’a fait la moindre référence à ce qui a pu m’arriver il y a peu. Soit ils ne savent pas, soit ils s’en foutent, soit ils sont au-dessus de tout ça. Voilà un beau remède à ma parano : c’est bien la preuve que tout le monde ne me regarde pas comme la fille qui s’est foutue à poil à la télé, comme cette jeune trentenaire que sa propre mère traite de « pute ». J’ai le droit d’exister pour autre chose que ces raccourcis grossiers. D’un autre côté, leur attitude est compréhensible : ils ont eu accès à mes écrits, soit directement, soit par le biais de recensions dans les revues modernistes. Il me considère d’abord comme une des leurs. D’ailleurs, sans cela, ils ne m’auraient pas conviée à le rejoindre. Le plus agréable est bien que quand il m’envisage, ce n’est pas pour me juger. Dans cette attitude confiante, je trouve une justification essentielle à ma vie. Je ne peux pas vivre par moi et pour moi. Je ne peux vivre que pour les autres, ces autres que j’ai tant de mal pourtant à approcher et à apprivoiser.
Nous discutons ainsi pendant deux heures. Parfois, cela flingue un peu. Tel grand ponte qui n’a pas aimé un article iconoclaste d’Olivier s’en prend plein les dents. Tel confrère de Bordeaux est qualifié de nullophile pour sa propension à toujours livrer ses contributions à la bourre… Ce qui l’exclue derechef du petit groupe de conspirateurs en formation.
Forcément à un moment donné, au milieu de cet embrouillaminis d’idées parfois un peu folles, cela dérape sur quelque chose qui me touche de près.
- Il paraît qu’ils vont attribuer un nouveau prix ce soir, le prix Georges Duby.
- Tu as entendu ça où ?
- C’est Lebrun qui me l’a dit. Il est dans le jury.
- Ca nous concerne ? demande Ludivine
- Je ne sais pas… explique Renaud. Cela doit récompenser un ouvrage scientifique destiné aux étudiants de licence, à la première formation quoi.
- Bien moi, cela ne me concerne pas… Hachette a refusé mon projet de Carré Histoire sur « La Scandinavie à l’époque moderne » dit Jérôme. Je ne suis pas près de publier dans ce créneau-là.
- « Scandinavie », « première formation », tu n’as pas l’impression que ce sont des termes inconciliables, le chambre gentiment Renaud
- Pffff, réplique l’autre, la Suède était la plus grande puissance du XVIIème siècle…
- Oui, c’est sûr, entre 1630 et 1632. C’est là qu’on voit que tu as choisi un domaine très pointu !
Difficile de m’impliquer dans cette discussion. Je me retrouve prise au piège de la révélation faite par Jean-Marc Néjard tout à l’heure. La lauréate c’est moi et je ne peux pas leur dire… Et, même si je pouvais avouer, je ne suis pas certaine qu’il le prendrait bien. Ce serait le meilleur moyen de perdre leur confiance avant d’avoir fini de la gagner.
- Jérôme, ton bouquin sur la Scandinavie, tu n’as jamais pensé à le faire éditer par une généreuse mécène ? dis-je sans vraiment mesurer la portée de ma question.
- Ah non, s’exclame-t-il rigolard ! Je ne suis pas du genre à coucher avec des vieilles rombières pour qu’elles me subventionnent.
- Je ne suis pas ton genre ?… Dommage !
Je viens de franchir le pas sans que ma conscience ait bien mesuré le sens profond de mon engagement. Je me cherchais un défi supplémentaire, quelque chose qui puisse concilier mon amour de l’Histoire, mon goût des livres et ce besoin d’aider les autres. Je voulais donner une utilité à cette fortune dont je me sens juste une dépositaire temporaire. La solution était toute simple, d’une évidence aveuglante, et pourtant je ne l’avais jamais envisagée. Devenir éditrice moi-même. Voilà, c’est fait… Un éclair dans toute cette grisaille. Je bascule dans autre chose et je ne m’en rends même pas compte moi-même.
- Qu’est-ce que tu veux dire, Fiona ?
- Que je me propose de créer une collection pour des ouvrages que des éditeurs trop frileux ne prendront jamais le risque de publier. Et si les PUR refusent ton projet, Renaud, je me sens capable d’en assumer la charge… J’attends vos suggestions…

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Ven 27 Nov 2009 - 0:13

Il n’est plus question pour moi de bouder la cérémonie à 17h20. Cette longue discussion a totalement modifié la donne. Mon esprit en ressort apaisé et mon avenir transformé. Demain, je serai toujours historienne, professeur à la fac, auteur d’ouvrages scientifiques mais j’ajouterai une nouvelle casquette, celle d’éditrice et de directrice de collection. Je ne connais pas grande chose à ces fonctions-là, il me faudra trouver la ou les personne(s) pour m’assister… Cette excitation me fait tout oublier, mon corps meurtri, mes doutes sur l’être humain, mon rejet de moi-même. Enfin, je vais être utile ! Consciemment, directement, exclusivement. Chaque voie nouvelle qui s’ouvre devant moi provoque une nouvelle poussée de sève, une nouvelle bouffée d’envie. Je me nourris de cela. De projets et d’aventures, de rencontres et de chaleur. La plupart du temps, je m’affame en me cachant dans ma coquille. Lorsque j’en sors, je prends certes des coups mais je rencontre aussi des gens merveilleux aux côtés desquels vivre serait délicieux. Pour parvenir jusqu’à eux, que de craintes à repousser, que de murs à forcer… et combien de hasards à savoir orienter ! Quand la providence daigne jouer son rôle, tout devient plus confortable.
Je montre mon passe vert à la jeune fille qui garde l’entrée de l’hémicycle. C’est la salle des Rendez-Vous, celle où s’ouvre le festival et celle où il se clôture, celle qui en est le cœur. Au cours de mes différents passages dans le secteur de la Halle-aux-Grains, j’ai pu constater à quel point les files d’attente y étaient étoffées. Il s’y tient les débats les plus intéressants, ceux qui accueillent les personnalités les plus éminentes, historiens, politiques ou grands témoins. C’est là aussi qu’il faut être vu… C’est peut-être pour cela que je n’y ai pas encore mis les pieds.
Ce soir encore, il y a une foule considérable. Toutes les personnes dans la file, c’est couru d’avance, ne pourront pas entrer. Raison pour laquelle ça râle sec dans les rangs quand on me voit passer devant tout le monde sans attendre.
- Mademoiselle Toussaint, bienvenue, me dit l’hôtesse… Vous pouvez entrer ! Monsieur Néjard est déjà là… Félicitation pour le prix, ajoute-t-elle à voix basse.
Je remercie d’un sourire. Toujours aussi mal à l’aise avec les compliments, je crains de ne pas être capable d’assurer après la cérémonie lorsqu’on viendra vers moi pour les traditionnelles félicitations. J’envisage à nouveau de me sauver pour éviter la remise du prix.
Stop ! C’est trop tard ! Je suis entrée…
Je descends les travées vers la scène. Un petit groupe est là en grande discussion. Il n’y a pas de cris mais les opinions apparaissent bien tranchées. Débat de spécialistes, querelle byzantine, quelque chose qui n’est propre qu’au petit monde auquel, bon gré mal gré, j’appartiens et dont je dois accepter les règles et les usages.
- Fiona Toussaint ! s’exclame Jean-Pascal Juniniez. Vous êtes venue… J’espère que c’est Jean-Marc qui a réussi à vous convaincre… Ce serait un point très positif pour lui au moment de renégocier son contrat.
- Vous pouvez le faire re-signer pour plusieurs années, réponds-je. Il a mouillé le maillot pour moi depuis jeudi et je ne l’oublierai pas.
- Merci Fiona, c’est très gentil de votre part… Quelque part pourtant, je ne me sens pas très glorieux… Dans toute cette histoire, je n’ai pas eu que le beau rôle. C’est moi qui, au départ, ai eu l’idée de mettre face à face Lagault et Mauza… Parce que ça promettait d’être chaud… Par contre, c’est Maximilien Lagault qui m’a suggéré votre nom pour remplacer Mauza et je n’ai rien vu venir.
- Vous ne pouviez rien voir venir, Jean-Marc. Pas de regrets à avoir sur tout cela. Et, en plus, comme l’a dit monsieur Juniniez, vous avez réussi à me convaincre de venir à cette remise de prix alors que je n’avais qu’une seule envie, prendre mes jambes à mon cou… Maintenant que je suis là, j’avoue regretter de ne pas avoir suivi cette première impulsion… Mais il faut assumer… Alors… Assumons…
- Votre séjour se termine bien mieux qu’il n’a commencé, fait l’ancien ministre avec ce genre de mine radieuse qui ne va bien qu’à ceux qui n’ont pas la conscience tout à fait nette.
Comment le nier ? Ce qui m’arrive ce soir était impossible à imaginer quand j’ai quitté Toulouse, totalement irréaliste quand je me débattais face aux calomnies. Voilà qu’on va sinon me réhabiliter du moins redorer ma personnalité en m’accordant ce prix. D’un autre côté, je vois bien le piège qui se referme ; je vais forcément devoir remercier le président du jury, Juniniez lui-même, pour cette marque de confiance. C’est cela qu’il attend. Toujours cette forme de clientélisme qui lui permettra plus tard d’avoir une prise sur moi. Difficile aussi d’oublier tout ce que j’ai pu dire à Jean-Marc Néjard sur les ressorts cachés de ce prix inattendu. Jusqu’à quel point puis-je accepter d’être faux-cul ? That is my question.
Je m’en tire donc par une pirouette.
- Ca se termine bien, c’est vous qui le dites… Mon train est un peu trop tardif et je ne serai à Toulouse qu’au petit matin… Si vous pouviez faire quelque chose auprès de la SNCF pour l’année prochaine.
Il n’y aura pas de suite à cette discussion. Cela veut tout dire.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Ven 27 Nov 2009 - 0:29

Remercier est une véritable torture quand on a conscience de ne pas mériter. Je me force sur scène mais c’est pour expédier un message mou et consensuel à l’assistance qui, j’en suis certaine, n’attend d’ailleurs que cela. Un mot – totalement sincère - pour mon éditeur, un mot – en version light – pour le jury qui m’a choisie, un mot – complètement surréaliste – pour mes adversaires malheureux… Je sais très bien qu’il n’y en avait pas et que le prix a été entièrement créé pour moi… Il faut faire comme si… Je fais comme si… Je termine en appelant mes collègues à aller toujours de l’avant, à défricher de nouvelles pistes, à oser de nouveaux projets, à prendre le passé entre quatre yeux pour mieux l’interroger.
- Et si je peux vous aider en quoi que ce soit, n’hésitez pas à me demander. Celui qui demande une aide se grandit parce qu’il donne un sens à la vie de celui qui viendra l’assister.
Y a-t-il des applaudissements nourris ? Je ne le sais pas. Tandis que je quitte la scène, je croise un regard qui me dévore avec un mélange de fureur et de bienveillance.
La dernière personne que je m’attendais à trouver en ce lieu.
Maximilien Lagault, lui-même. Comme revenu de l’enfer.

- Sortons, voulez-vous…
C’est une invitation à laquelle je devrais résister mais la curiosité est trop forte. Humilié comme il l’a été – on ne reçoit pas sur la tête ses propres ouvrages sans que cela marque une fierté au fer rouge – il a l’outrecuidance de revenir prendre sa place comme s’il ne s’était rien passé au milieu des « siens ». Ce type a un culot énorme ou un manque total de discernement.
Et, sans doute, bien des choses à me dire… Il n’est pas là pour me narguer, c’est évident.
- Je sais ce que vous pensez, dit-il sans le moindre préalable. Je n’ai plus rien à faire ici et je ne peux qu’aggraver mon cas. Vous avez eu raison sur les grandes lignes de toute cette histoire mais j’ai tenu à venir moi-même vous dire ce qui est ma vérité.
- Je vous écoute… Avec un petit sentiment de triomphe au cœur… Vous voulez bien admettre aujourd’hui qu’il puisse y avoir plusieurs vérités. C’est une reconnaissance qui prend une valeur certaine à mes yeux.
- Ne mélangez pas s’il vous plait, Fiona, ce qui relève de l’idéologie de ce qui relève du factuel.
Je me le tiens pour dit. Le bonhomme n’est pas débarrassé de sa morgue et de ses certitudes même après avoir passé plusieurs heures au commissariat. Il faudra faire avec.
- Venez, nous allons marcher un peu. Ici, il y a trop de monde.
Et ailleurs, y en a-t-il assez pour que je me sente en sécurité ?
Il perçoit mon hésitation et me rassure d’une phrase dans laquelle il y a plus de chaleur qu’à l’accoutumée. Nous traversons paisiblement, dans un silence un peu surréaliste, la place entre la Halle-aux-Grains et l’IUT François Rabelais. Dans la nuit qui vient, les exposants du salon du livre ancien démontent leur tréteaux et ferment les petites cabanes qui les ont abrités pendant trois jours. Après l’entrée de l’IUT, il y a ces deux grosses tours anciennes dont aucun panneau n’indique la nature exacte. Mystérieuses pour moi hier soir, elles le demeurent toujours. C’est quelque part une petite forme d’échec.
- Comment devient-on un escroc, Fiona ?… Voilà la question de base à toute notre affaire, celle que vous n’avez pas osé me poser. Et la réponse, voyez-vous, est aussi vieille que le monde… Par amour… J’ai aimé la première, j’ai désiré la seconde mais toutes les deux m’ont sucé jusqu’au sang lorsque nous nous sommes séparés. Un universitaire peut très bien gagner sa vie, abandonner près de la moitié de son salaire pour une femme c’est une folie dont on ne se relève pas.
- Ont-elles eu raison d’être aussi exigeantes ?
- Sans aucun doute. Sur ce point, je ne les accable pas, je n’ai qu’une personne à incriminer et c’est moi. Pour essayer de sauver ce qui pouvait l’être de mon train de vie, après qu’on m’eût chassé de l’université – vous savez pourquoi et vous comprenez peut-être aussi désormais comment j’en ai été rendu à de telles malversations -, j’ai commencé à mettre ma plume au service d’autres. J’ai écrit des discours, je suis entré en politique, j’ai eu des fonctions importantes mais plus l’argent rentrait, plus il disparaissait rapidement. J’avais l’impression de vivre au milieu du tonneau des Danaïdes, de me noyer dans des déficits sans fin. Alors j’ai proposé un premier roman à un éditeur. Il a été accepté et le succès aidant j’en ai commis un second qui a très bien marché lui aussi. Deux succès, retenez bien cela, c’est la porte ouverte au grand n’importe quoi. Je me suis mis à signer des contrats avec plusieurs maisons d’éditions parce que chacune m’offrait un pont d’or pour la livraison de deux ouvrages annuels. Du déficit, j’ai basculé dans l’excédent mais je me suis retrouvé avec tant à faire qu’il a bien fallu que je délègue une partie de la tâche. D’abord, les recherches, puis progressivement l’écriture.
- Monsieur Lagault ? Ne vous prendriez-vous pas pour Alexandre Dumas par hasard ?
- Ah, Fiona ! Voilà une comparaison à laquelle j’ai souvent songé. Dumas avait ses nègres, ses problèmes d’argent qui le contraignaient à fuir sans cesse pour éviter les créanciers et pour gagner quatre sous qu’il reperdait aussitôt. Dumas a fini par ne plus être qu’un nom comme Lagault es devenu une marque dont je n’étais finalement que le triste ambassadeur.
- Dumas avait des nègres mais il réécrivait tout, dis-je en essayant de ne pas mettre trop de fiel dans ma remarque.
- Et il inventait des histoires en plus qu’il tendait à vouloir présenter comme véridiques… Moi, j’ai fait exactement le contraire. Que sont mes romans sinon une présentation romancée de faits historiques ? Aucune invention. Cela n’a ni la fureur de l’épopée, ni la rigueur de la science. Tout cela, je le sais bien et ce reproche, je le porte comme une croix. Je ne suis qu’un bâtard d’Alexandre. Tant est si bien que, par découragement, j’ai fini par ne plus jeter un œil à « mes œuvres » qu’une fois qu’elles étaient terminées. Tout cela, je l’assume mais, comprenez-moi bien, je ne pouvais y renoncer. Mes besoins d’argent étaient tels…
- Il faudra bien pourtant… Désormais, on sait la chose.
- Croyez-vous ?… Je vous assure que je n’ai aucune crainte pour mon avenir, on vient encore de me le confirmer. Le prochain Maximilien Lagault sortira bien à la date prévue et aura une couverture médiatique tonitruante. Il n’y a rien dans mes contrats – j’y avais veillé - qui précise que je dois être l’auteur des ouvrages qui portent mon nom. Au besoin, si certains me font des difficultés, on ajoutera le verbe « présente » en tout petit entre mon nom et le titre. Cela deviendra inattaquable. Même si cette réalité ne me plait guère plus qu’à vous, il faut l’admettre ; je suis un produit avant d’être un créateur.
Cette confiance en l’avenir suffit à expliquer la belle assurance du romancier tout à l’heure. Que craint-il si le succès demeure son fidèle compagnon de route ? On oubliera, c’est tout. Il poursuivra comme si de rien n’était.

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Ven 27 Nov 2009 - 0:38

- Pourquoi vous en prendre à Gérald Mauza alors ? Surtout de cette manière… Cette agression, ce complot touffus.
- C’est là qu’il me faut rétablir certains faits. Le premier est celui-ci : contrairement à ce que vous imaginez, j’ai bien été roué de coups dans la nuit de jeudi à vendredi. Les choses ne devaient pas se passer ainsi mais c’est bien ainsi qu’elles ont eu lieu.
- C’était pour faire plus vrai ?
- Même pas… Et je dois reconnaître qu’ils y sont quand même allés avec une certaine retenue sans quoi je ne serais pas là pour en parler. Le truc le plus paradoxal c’est que j’ai été tabassé entre le moment où j’ai appelé la police et le moment où les flics sont arrivés. Le réel a rejoint l’illusion.
- Ce sont les frères Rivière qui vous ont frappé ?
- Seulement Foulque. Son frère, et mon « nègre » comme bien vous le savez, est beaucoup trop malin pour se salir les mains dans ces basses besognes. Ce sont les deux ambulanciers, Foulque et un de ses amis, qui m’ont cassé quelques côtes et laissé ces souvenirs brûlants sur tout le corps.
- Pourquoi ?
- Ah, là !… C’est la question que je me suis évidemment posée sans y trouver de réponse dans un premier temps. Voilà pourquoi j’étais si pressé de quitter l’hôpital. Je craignais qu’ils reviennent… Et s’ils ne revenaient pas, je voulais les retrouver pour qu’on m’explique cet aménagement non prévu du scénario.
- Et ces explications vous les attendez toujours ?
- Non. Elles sont devenues très claires depuis cette nuit.
Il marque une pause et ses yeux se perdent dans le vague. Nous touchons là aux limites de ma compréhension de l’affaire. Lui, voit plus loin.. Et ce qu’il voit n’est pas sans conséquence sur son caractère qui paraît moins assuré aux confins de ces rivages de moi encore inconnus.
- Catherine de Villaviciosa était une amante d’une fougue impossible à décrire sans risquer d’offenser votre pudeur qui je le sais est extrême.
Je note, sans le relever à haute voix, le « était ». C’est un imparfait qui sent le drame.
- Hier soir, il y a eu ce coup de téléphone lorsque nous étions au restaurant… De la part d’une certaine Catherine. Je vous ai dit que c’était une folle et cela en était certainement une… Mais ce simple prénom m’a rappelé celle qui m’avait comblé de ses caresses et de ses petits jeux si délicieusement pervers pendant plus d’une journée. Je me suis rendu compte qu’entre la jeune journaliste encore novice et ce professeur de médecine qui savait si bien jouer de son corps, mon désir avait fait son choix. Quand bien même il s’agissait d’un troisième jour, ce troisième jour méritait d’être vécu. Elle m’avait laissé son adresse personnelle, certaine sans doute de la puissance de son charme. Cette petite salope avait une grande ambition. Elle avait surtout pris soin de monter avec son amant attitré…
- Foulque Rivière…
- Exactement… De monter, disais-je, une petite étape supplémentaire à notre plan. Il fallait dans un premier temps donner plus de crédibilité à Jules en tant qu’association de type terroriste et cela nécessitait plusieurs agressions. Elle n’avait eu aucun mal à convaincre Foulque de l’intérêt d’un tel projet. Il aimait ce genre de plan primaire où on cogne d’abord et on réfléchit ensuite. Contre moi, les coups ne furent donc pas portés « pour de faux » mais pleinement. Second élément de son plan à elle : Foulque Rivière était décidément le mauvais cheval. A travers lui, elle avait pensé atteindre le père, se frayer un passage jusqu’au sommet, prendre le contrôle de l’hôpital. Sauf que le père se moquait de ses fils comme de sa première tétine et l’idée que Catherine fût la maîtresse de Foulque finissait par accroître les préventions du grand patron contre elle. Mauvais cheval donc que ce Foulque. Elle trouva un moyen de l’éliminer de son chemin puisqu’il ne lui servait manifestement plus à rien. Plus le groupe Jules serait compromis, plus les chances de faire épingler Foulque augmentait. En revanche…
- En revanche, vous étiez par vos amitiés élyséennes un bon cheval…
- Vous avez tout compris. Catherine a suivi sa logique de la promotion canapé. Elle avait des mérites qu’on ne lui reconnaissait pas suffisamment à son goût, elle a tout fait – et je suis bien obligé de reconnaître que « tout » est le mot qui convient – pour s’attirer mes bonnes grâces et même mieux que cela.
- Avec quelle réussite ?
- Une nuque brisée…

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Ven 27 Nov 2009 - 0:45

C’est le genre de froide confession qui sème le blizzard dans tout votre corps. Ce que raconte Lagault est très ambiguë. Comment Catherine de Villaviciosa s’est-elle brisée la nuque ? Est-ce un accident ? Un meurtre ? Si c’est le cas, Maximilien Lagault est-il coupable ? Témoin ? Suspect ?
- Quand je suis arrivé chez elle, après le restaurant, la grille en fer était ouverte et le portail du garage tout autant. Il y avait une lumière d’allumé à l’intérieur. Comme si des bougies brûlaient dans une pièce obscure. Catherine aimait bien les bougies… Pour certains petits jeux… Elle avait peut-être commencé à jouer car elle portait un genre de vêtements sans équivoque mais la partie s’était terminée plus rapidement que prévu.
- Elle était morte quand vous êtes entré.
- Autant qu’on peut être mort quand votre tête forme un angle de près de 90 degrés avec l’axe de votre colonne vertébrale.
Je résiste à peine à l’impérieux besoin de restituer à la nature ma double-salade de tomates et mes crèmes caramel. La main posée en urgence sur ma bouche arrête en dernière extrémité le reflux alimentaire. L’image est saisissante. Je repense à la femme souriante de la photo, à cette beauté rayonnante déjà évanouie. Tout cela pour en avoir voulu toujours plus. Quelle tristesse ! Quel gâchis !
- Vous ne m’avez pas dit s’il s’agissait d’un accident ?…
- Habillée comme elle l’était, elle n’était pas seule… mais ce compagnon en a eu subitement assez d’être traité comme un moins qu’un rien. Je l’imagine bien se révolter, libérer toute la violence qui le consumait et frapper, frapper, frapper jusqu’à ce qu’elle ne respire plus.
- Ce compagnon, c’était Foulque n’est-ce pas ?… Elle lui avait dit qu’elle ne voulait plus de lui, elle vous voulait à vous. Il n’a pas aimé.
- Comment accepter de la perdre ? Elle savait vous mettre la tête à l’envers.
- Et elle…
Je m’arrête juste à temps… Oui, elle a fini avec la tête à l’envers. Ce n’est pas une raison pour accabler Maximilien Lagault par un jeu de mot de seconde zone. Voilà ce qui l’a le plus atteint : la mort d’une femme qu’il tenait encore contre lui quelques heures plus tôt. La découverte de ses mensonges littéraires ne pèse évidemment pas bien lourd par rapport à la perte d’une amante à laquelle il tenait au point de souhaiter la voir auprès de lui une troisième nuit. Une troisième nuit quand il n’en tolérait que deux. Elle n’avait pas misé sur le mauvais cheval ; c’est elle qui est tombée de sa selle avant de pouvoir galoper vers d’autres pâturages. Maintenant, elle broute peut-être l’herbe du bon Dieu.
- Ce n’était pas un accident, reprend Lagault… Et pas même une simple vengeance d’amoureux éconduit. En entrant j’ai trouvé près d’elle un objet que je croyais avoir perdu lors de l’agression de jeudi. Détail plus que troublant et qui aurait fort intrigué la police si elle en avait eu connaissance. Vous voyez, il y avait plusieurs niveaux à toute cette affaire. Nous nous sommes tous focalisés sur celui qui nous touchait le plus sans jamais voir l’ensemble du dispositif que la famille Rivière mettait en place. Josselin Rivière avait des envies d’indépendance, il voulait écrire sous son propre nom. Voilà comment je reconstitue la fin de l’affaire telle qu’il l’avait combinée. Lorsque son frère lui a dit que Catherine et moi étions amants, il a vu tout le parti qu’il pouvait tirer de cela. Pour cesser de dépendre de moi, car sans moi il n’était rien, il lui suffisait d’écarter deux personnes : vous, dont il avait très vite perçu les faiblesses, et Catherine. La disparition de ces deux personnes ne pouvait qu’amener les soupçons sur moi. J’avais passé la journée avec Catherine – on se ferait fort de le faire savoir à qui de droit - puis la soirée avec vous. Il y avait ma chevalière passée au doigt de Catherine… et il y aurait eu mon manuscrit dans votre valise.
- C’est du mauvais roman.
- Peut-être, mais la vie est souvent un mauvais roman. Croyez-en l’expérience d’un mauvais romancier.

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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Ven 27 Nov 2009 - 0:58

DIMANCHE SOIR


Le quai de la gare de Fleury-les-Aubrais a encore moins de charme que celui de Saint-Pierre-des-Corps. La nuit est tombée et je remâche tout ce qui a suivi la fin des explications de Maximilien Lagault. Il s’est éloigné les épaules basses comme anesthésié par le poids des révélations qu’il venait de me faire. Le Casanova insatiable, dont on en venait à oublier l’âge, avait trouvé sa maîtresse ultime, l’amour de ses vieux jours, et il l’avait perdue aussitôt. Le romancier avait trop voulu taquiner la gloire et celle-ci, à son tour, l’abandonnait. Provisoirement peut-être mais à terme, il glisserait dans un profond oubli.
Il m’avait fait pitié. J’avais eu du mal à le laisser poursuivre seul le retour vers son hôtel. Si pardonner est une vertu chrétienne alors je le suis beaucoup plus que je ne le crois. Ensuite, par des rues déjà entrées en léthargie, j’avais regagné l’hôtel pour récupérer ma valise. Chose promise, chose due, j’ai laissé aux patrons de l’hôtel un substantiel pourboire pour leur employée à l’aspirateur si discret. Je leur fait confiance pour transmettre cette enveloppe à la femme de chambre inconnue. De toute façon, je leur ai assuré que je viendrais vérifier l’année prochaine que ma volonté avait été faite. Ils ont regardé s’éloigner cette cliente curieuse protégée par des agents de sécurité mais semant les billets de cinquante euros avec une si délicate discrétion. Ca ne doit pas cadrer avec leur clientèle habituelle.
Prendre le chemin de la gare a ravivé le souvenir pénible d’une nuit d’horreur. J’ai grignoté un sandwich au buffet sans trouver la force de rejoindre le quai. J’ai même renoncé à demander si quelqu’un n’aurait pas récupéré au petit matin deux beaux escarpins noirs à hauts talons sur le quai numéro deux. Il se serait trouvé quelqu’un pour se poser, pour me poser des questions. Après tout, il y avait en plus de ses deux chaussures de prix, un cadenas brisé et une flaque de sang.
Je n’ai plus envie de répondre à des questions. Tant pis pour les escarpins. Qu’ils profitent à la femme du chef de gare si elle a le bonheur de chausser du 37. Je n’ai qu’une envie : tourner la page.
Demain, ma première année universitaire au Mirail commence vraiment. J’étais étudiante ici et, soudain, je vais passer de l’autre côté de la barrière. Si j’arrive à dormir dans le train de nuit, j’irai passer ma matinée dans un centre aquatique à me rôtir les chairs dans une eau bien chaude. Si je ne dors pas, je me ferai une grasse matinée bien méritée. Du moins j’essayerai. Pas sûr en effet que j’y parvienne. Des images vues – le corps tournoyant et comme désarticulé de Foulque sur le quai – ou simplement imaginées – la nuque brisée de Catherine de Villaviciosa – vont encore longtemps m’assaillir quand je fermerai les yeux. Et quand je les rouvrirai ce sera pour me dire que j’aurais pu ne jamais revenir de ce séjour à Blois.

Ce quai un peu lugubre, cette attendre prolongée d’un train qui a déjà dix minutes de retard, c’est finalement terriblement jouissif quand on remet les choses en perspective.

Au dernier moment, alors que le train a déjà aspiré son quota de voyageurs, un petit monsieur débouche en courant - enfin en trottinant assez rapidement - du passage souterrain. Il fait des grands signes en direction du chef de gare et du contrôleur pour qu’on ne parte pas sans lui.
C’est mon amateur de tartelettes à la confiture.
- Eh bien, dis-je quand il eut pris pied sur la plateforme, vous l’avez attrapé de justesse.
- Ne m’en parlez pas, mademoiselle. Plus d’une heure d’escale ici et j’ai trouvé le moyen de traîner au buffet. Et pour quoi ? Pour me limer les dents sur une entrecôte qui avait dû faire la guerre de 14.
- Alors, puisque c’était votre première visite, qu’avez-vous pensé de Blois ?
- C’est une belle ville… Pour le festival, si vous me permettez cette astuce facile, c’est une autre histoire… J’ai assisté à des conférences très intéressantes… Parfois trop brillantes et je ne comprenais pas tout… Quelquefois, c’était même carrément ennuyeux et je suis parti. Faire le planton pendant une heure pour s’en aller au bout de dix minutes, vous reconnaîtrez que c’est plutôt frustrant. Mais, dans l’ensemble, je suis quand même content. Un peu rassasié aussi. C’est un menu copieux qu’il faut avaler. De l’Histoire à haute dose… vous êtes sûrement bien plus entraînée que moi à cela… Il y a quand même quelque chose que je regrette de ne pas avoir vu ; il paraît que Maximilien Lagault a été accusé de ne pas être l’auteur de ses bouquins et que des lecteurs déçus et furieux l’ont bombardé avec ses propres livres. Après l’agression dont il avait été victime, on ne peut pas dire que lui ait pris du bon temps. Vous êtes au courant de tout ça ou vous étiez trop dans votre boulot pour suivre ces événements ?
- Comme vous, j’en ai entendu parler… Je ne suis pas sûre que cela m’intéresse plus que ça. On peut penser ce qu’on veut des gens, il faut éviter de les juger avant de les connaître vraiment.
- Vous avez peut-être raison… N’empêche que je les aimais bien, moi, ses livres. On apprenait plein de choses… Ca me déçoit de lui. Mais je parle, je parle et j’oublie de vous demander comment cela s’est passé pour vous…
- Vous savez, monsieur, quand on a un rendez-vous, on y va et c’est toujours une aventure… Alors, vous imaginez, j’en avais plusieurs.


FIN

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