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 J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]

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MBS



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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Dim 8 Nov 2009 - 0:31

A dix heures du soir, la circulation à Blois n’est pas particulièrement importante. Raison de plus pour trouver que le retour à l’hôtel prend un temps disproportionné. Jean-Marc Néjard roule-t-il pour me ramener à l’Holiday Inn ou cherche-t-il les mots pour essayer de me convaincre de renoncer à ce qu’il tient pour une folie ? Les minutes défilent sur l’horloge numérique du tableau de bord ; au-delà de la dizaine, mon impatience déborde et se manifeste d’une manière directe. J’apostrophe mon chauffeur sans prendre de gants.
- Où me conduisez-vous, Jean-Marc ?… J’ai l’impression que vous n’êtes guère pressé de me rendre ma liberté… Il me semble qu’on vient de passer le pont sur la Loire alors qu’on n’a pas franchi le fleuve à l’aller.
- Vous avez bien vu, Fiona. C’est que la circulation est difficile en ce moment parce que…
- A d’autres ! protesté-je. On m’a déjà fait le coup à Amiens. C’est une déformation locale bien connue : on cherche à vous faire croire que la ville que vous découvrez est une très grande ville, un carrefour de routes essentielles et un phare de la culture nationale. Mais, désolé, ça ne marche pas avec moi ! Vous ne réussirez pas à faire passer Blois pour une métropole aux embouteillages démentiels. Je vous repose donc ma question : où me conduisez-vous ?
- En fait, nulle part… Je fais le tour de la ville en espérant naïvement que vous allez réfléchir et changer d’avis.
- Vous perdez votre temps… Je suis têtue comme une mule.
- Ne pouvez-vous au moins accepter un compromis ? Quelque chose qui me permette d’arrêter de tourner en rond.
- Tout ce que vous voudrez à condition que je ne sois pas contrainte de quitter la ville et que je puisse demain matin être présente comme prévu sur le stand des éditions Bouchain.
- Alors, on devrait pouvoir s’entendre… Vous restez à Blois et on vous installe dans un autre hôtel.
- Où est-ce qu’on signe ? dis-je en éclatant de rire. Ca c’est ce que j’appelle une belle négociation ! J’aime quand le patronat cède aux revendications des ouvriers.
Mon rire a pour effet de dérider enfin Jean-Marc Néjard. Je ne sais quelle était exactement sa mission mais il a réussi à la remplir et cela lui rend le sourire.
- Je me suis pourtant laissé dire que vous étiez vous-même patronne, fait-il avec une espièglerie de ton qui lui sied bien.
- Je vous dirais franchement que ce sont là des situations que je préfère oublier. Il est déjà très pénible qu’il se trouve des petits malins pour vous donner du madame la comtesse à tour de bras… Je n’aime pas ces situations…
- Ils ne voulaient plus de vous, vous comprenez ? coupe Jean-Marc Néjard.
- De qui parlez-vous ?
- De la direction de l’hôtel. Mauvais pour l’image de marque, une cliente comme vous… Pensez ! Une délinquante… Et attention ! Une dangereuse délinquante selon la télévision !… C’est déjà beaucoup quand on a un standing à préserver… Mais quand il vous revient en plus aux oreilles que la délinquante entend impliquer un membre du personnel de votre établissement… Alors, là… Plus question de conserver la brebis galeuse sous son toit plus longtemps… Vade retro Satanas en jupons ! Le téléphone d’Agnès Farini a sonné, sonné et encore sonné. La direction de l’hôtel, puis le siège social du groupe ont appelé… et même, on ne sait pas par quel miracle il était au courant, un membre du cabinet du ministre du tourisme.
- Ce que c’est quand même que l’image dans notre monde d’aujourd’hui et l’intérêt fondamental de sa préservation. C’est plus fort que tout… Même que l’innocence des innocents... Alors, dîtes-moi, où allons-nous ?
- Agnès a prévu une solution de repli. Un d’entre nous, je ne vous dirais pas lequel, était persuadé que vous refuseriez de partir. Pas comme ça ! Pas comme une fuite !
- Oh, ce n’est pas compliqué à deviner, Jean-Marc. Il n’y a qu’une femme pour sentir cela. Avec un homme, ça casse ou ça se casse. Une femme, c’est habitué à plier mais sans jamais rompre. La fable du chêne et du roseau, vous connaissez bien sûr ?
- Et comment !… On va aller vous planquer dans un hôtel tout près de la gare. Vous allez avoir droit à un traitement VIP…
- Minibar gratuit ? demandé-je en me marrant. Chouette alors !
- Là, vous risquez d’être déçue… Ce n’est qu’un deux étoiles !
- Je m’en fous complètement du nombre d’étoiles… S’il y a un lit, une douche, de la lumière et de quoi connecter mon ordinateur au monde, ça me va bien.
- Il y a tout ça… Et en plus, vous aurez quelqu’un pour surveiller votre porte toute la nuit, on viendra vous chercher directement devant l’hôtel demain, on vous déposera directement à la porte du chapiteau. Et tout cela, que cela vous plaise ou non !
- Génial ! Je commençais à trouver qu’on ne me considérait pas à ma juste valeur ici.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Lun 9 Nov 2009 - 21:17

L’hôtel de Savoie appartient à cette collection de petits hôtels deux étoiles comme on en trouve un peu partout en France. Situé à quelques dizaines de mètres de la gare, au 6-8 rue Ducoux, il a été rattaché à une chaîne hôtelière de moyenne importance mais il n’y a pas grand chose pour le montrer. Pas de grands autocollants, de logos ravageurs sur les portes ou pendant du plafond. Au contraire, l’atmosphère de l’établissement contraste – et de manière très positive selon moi – avec la froideur un peu guindée et mécanique de l’Holiday Inn. Dans l’entrée - jusque là c’est très traditionnel - un long couloir conduit à un petit comptoir disposé en biais et à l’escalier vers les chambres. Il est décoré sur le mur de gauche par deux grandes cartes, une du monde et une d’Europe, piquetées de minuscules épingles. Voilà qui rappelle, et de belle manière, la vocation touristique de la cité blésoise. C’est impressionnant ! On vient véritablement de partout admirer ce val de Loire. Du Canada ou d’Australie, de Chine comme du Pérou. Je doute cependant qu’on plante une épingle sur Toulouse après mon passage. Honneur aux voyageurs du bout du monde ! De part et d’autre des cartes, deux grandes arcades percent le mur et ouvrent sur un espace bar et bibliothèque. Plus que dans un hôtel, j’ai l’impression d’être reçue dans une chambre d’hôte. Ca rend ma petite prison-cachette beaucoup plus agréable.
Le patron, en entendant la petite sonnerie qui tinte à l’ouverture de la porte, abandonne le rangement d’un échafaudage de verres derrière le bar. En quelques pas placides, il me rejoint dans le couloir. Je ne dois pas être la première à débarquer comme ça à la recherche d’un home sweet home pour passer la nuit.
- Bonsoir mademoiselle… Je suis désolé mais nous sommes complet…
J’ai bien vu l’affichette scotchée contre la porte : « Hôtel complet ». Difficile de faire plus clair et plus définitif. Aucun espoir à attendre. Si je n’avais eu l’assurance de Jean-Marc Néjard – car je lui ai bien demandé de me le confirmer par deux fois – jamais je n’aurais osé franchir la porte. Je n’aime pas ce genre de situation, j’ai toujours l’impression de faire perdre leur temps aux gens.
- Madame Agnès Farini m’a dit que vous aviez une chambre pour moi.
C’est évidemment un raccourci. Je ne sais pas ce que la grande organisatrice des Rendez-Vous a expliqué de la situation aux hôteliers et je ne vais pas compromettre ma nuit en parlant trop. D’autant qu’après m’avoir débarquée sur le trottoir, Jean-Marc est reparti vers de nouvelles rencontres au cœur de la nuit intellectuelle blésoise. Je suis condamnée à être acceptée.
- Anne ! appelle le patron tout en se grattant le haut du front… Viens voir un peu…
D’une porte située entre le comptoir en bois et l’escalier, surgit une petite bonne femme d’une cinquantaine d’années. Avant même qu’elle n’ouvre la bouche, je devine à son regard brillant, que ne dissimule même pas de fines lunettes, que c’est une bavarde magnifique. Si c’est mon mari qui a renvoyé tous les clients potentiels précédents, elle doit en avoir des choses à raconter. Je devine sa langue qui la démange, les mots dans sa gorge prêts à jaillir comme les fusées d’un bouquet final. Laissera-t-elle au moins son mari terminer sa question avant d’enclencher son moulin à paroles.
- Tu as enregistré une nouvelle réservation ce soir pour les Rendez-Vous de l’Histoire ? demande-t-il.
Je n’ai pas eu besoin de préciser la chose. Contre moi, bat le grand sac orange distribué à leur arrivée à tous les intervenants. C’est un signe de ralliement encore plus commode, quand on y pense, que le passe vert qu’on porte autour du cou.
- Oui, oui, répond Anne… Il y a deux heures environ… On a déplacé une personne qui devait avoir la chambre… 204… ou 205… Euh, je sais plus en fait… Mais de toute façon, cette personne n’était pas là parce qu’on a eu un problème de logiciel. On a tout changé il y a quinze jours et parfois il y a des erreurs… Enfin, je fais des erreurs…
Je ne sais pas trop à qui s’adressent ces explications un peu nébuleuses. Au mari dont je sens bien qu’il n’a pas envie de me jeter à la rue à cette heure-ci ? A moi qui n’en ai, à vrai dire, rien à faire et espère juste pouvoir me retrouver dans un endroit tranquille où je pourrai ruminer tout un tas de questions quasi existentielles.
- Mais, venez… Venez mademoiselle… Ne restez pas dans l’entrée… Je vais regarder sur l’ordinateur et je vous dis ça.
De sa démarche rapide façon trotte menue, l’hôtelière remonte le couloir, contourne le comptoir et s’assied devant l’ordinateur. Elle clique, reclique, pousse un discret juron, appuie sur une touche puis une autre, déplace le clavier qui la gêne avant de cliquer à nouveau.
- Ah voilà !… J’ai trouvé !… Vous comprenez… J’ai encore du mal avec ce nouveau programme. Ca ne met pas les trucs au même endroit. Hier, on s’est rendu compte qu’on avait réservé des chambres pour trois jours à un monsieur alors qu’il ne restait que deux jours… C’était pas grave, c’est l’inverse qui aurait été embêtant… Enfin, heureusement pour vous, que j’ai fait quelques petites erreurs comme ça… C’est pour cela qu’il me reste en fait une chambre libre… Vous êtes bien mademoiselle Noël ?
Ouh là ! On a aussi changé mon nom ! Quand Jean-Marc Néjard parlait d’un traitement VIP, je n’imaginais pas qu’on irait jusque là.
- Oui, c’est cela… Mademoiselle… Noël… dis-je en renonçant au dernier moment à donner un prénom pour accompagner le « Noël ».
Visiblement, Agnès Farini a fait au plus vite et ne s’est pas vraiment cassé la tête pour mon identité de substitution. C’est transparent comme les intentions d’une nymphomane. Si de simples curieux, des enquêteurs de tous poils ou des journaleux un peu malins viennent farfouiller ici, ils auront vite fait le lien entre la mademoiselle Toussaint qu’ils cherchent et la mademoiselle Noël qui crèche à l’hôtel depuis peu. Sans compter que la bavarde tenancière leur aura sans doute fait part de ses impressions sur ladite demoiselle avant même qu’ils aient commencé à poser la moindre question… Finalement, l’idée d’avoir quelqu’un devant la porte pendant la nuit commence à me séduire. Je risque fort d’être importunée assez vite. Demain, je serai capable de faire front mais là je commence à être passablement flapie.
- Alors, je vous ai donné la chambre 206, continue Anne… C’est au deuxième étage… Vous prenez l’escalier là, à côté.. Vous montez sur le premier palier, puis vous montez encore. Il y a un petit couloir, c’est la première porte à gauche. Le bouton de la lumière est juste en face de la porte. Je dis ça parce que c’est trop sombre à cette heure-ci pour que vous puissiez trouver la serrure… Vous allez voir, vous allez être bien, c’est une chambre qu’on vient de refaire. Toute en orange… Elle donne sur la rue mais c’est tranquille la nuit… Il n’y a pas de circulation… Les rideaux sont épais, vous verrez, même pas la peine de tirer les volets… Si vous avez besoin de quelque chose, vous pouvez descendre… Il y a quelqu’un ici jusqu’à au moins une heure du matin… Parce que mon mari, il a toujours un peu de mal à s’endormir… Alors il traîne avec le journal… Et si vous voulez ressortir, je vous donne le code de la porte. Comme ça, vous revenez quand vous voulez… Une jolie jeunette comme vous, ça a le droit de s’amuser un peu, pas vrai ?
Si elle imagine que je peux ressortir, c’est qu’elle n’est pas véritablement au courant de ma situation. Ouf ! Voilà qui me rassure un peu. Parce que, pour garder un secret, il y a des coffres-forts bien plus sécurisés que cette petite femme-là.
Avec un grand sourire, elle me tend le petit bout de papier sur lequel elle a écrit d’une écriture soignée quatre chiffres.
1208.
Pratique ! C’est une date historique ! A croire que toute la ville est toquée d’Histoire désormais.
Je range l’information dans un coin de ma mémoire en la rattachant à l’étiquette « Appel à la croisade contre les Cathares ». D’un autre côté, je suis bien convaincue que cela ne me servira pas. Ni ce soir, ni jamais. Ou je dors, ou je travaille, mais la fête… Très peu pour moi !
Quelque chose a-t-il transpiré de mes intentions ? La quinquagénaire me jette un regard espiègle par-dessus ses lunettes comme pour dire qu’elle m’a bien comprise.
- Vous ne voulez pas un code pour le wifi des fois ?
- Ah, si, réponds-je assez interloquée par la perspicacité de la dame, je veux bien…
- C’est pour vous éviter de redescendre, vous comprenez… Quand je vois que quelqu’un a un ordinateur portable, maintenant systématiquement je demande… En plus, comme c’est gratuit, les gens ne disent pas non.
Là, c’est clair que je ne vais pas dire « non ». Pour la deuxième soirée consécutive, je vais regarder un journal télévisé en me demandant à quelle sauce je vais être croquée.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mar 10 Nov 2009 - 1:02

La chambre est effectivement orange et c’est bien tout ce qui la distingue d’une autre chambre d’hôtel. Un grand lit occupe l’essentiel de la place ; je m’y intéresse à peine. Une glace à la découpe ondulée me renvoie mon image ; je ne la regarde même pas. Brancher l’ordinateur, me connecter au réseau, aller sur le site d’Im-Media 8 et faire face à un moment terrible. Voilà ce qui m’occupe, voilà ce qui m’importe. Je dois être une grande malade.
Je sais pourtant l’essentiel de ce qu’il y aura à tirer de tout cela. Je devine ce qui va être dit, je connais par avance les images d’archives qu’ils seront allés exhumer. Quand on connaît sa vie, on sait de quoi on n’est pas fier, on n’ignore rien de ses erreurs, de ses travers, on ne se souvient que trop de tout ce qu’on aurait préféré oublier. Ces petits cailloux noirs que j’ai semés sur ma route, un Petit Poucet journalistique les aura trouvés, ramassés et mis dans sa gibecière numérique. Après, tout n’est plus qu’une question de montage. Même avec le commentaire le plus neutre pour les accompagner, des images bien choisies peuvent raconter une histoire qui n’est pas la bonne. Il suffit de donner aux images un poids, une importance, une force qui transcendera et dépassera la parole. Mimer la neutralité pour l’oreille pour mieux assassiner par les yeux.
Je connais leur technique, je l’ai déjà endurée durant sept longues journées. Ce que j’en ai gardé comme leçon ne me protégera que si je sais garder la tête froide face à tout ça.
Sinon je pourrais bien y laisser beaucoup de moi.
Beaucoup trop.

- Bonsoir… La nuit dernière, l’historien Maximilien Lagaulta été sauvagement agressé dans une rue de Blois alors qu’il rentrait d’un diner avec des confrères. Sérieusement blessé au visage et à l’abdomen, il a été conduit à l’hôpital de la ville et placé dans une unité de soins intensifs. Le pronostic vital fut un temps engagé mais fort heureusement, à l’heure où je vous parle, ses jours ne sont plus en danger…
La mode est décidément à Barbie présentatrice de JT. La jolie brune aux formes déprimantes possède une grâce, une élégance et une allure qui aurait dû la vouer aux podiums et aux défilés des grands couturiers. Elle a choisi d’autres projecteurs, grand bien lui fasse, mais j’espère qu’elle sera capable d’assumer ce qu’elle raconte face à la postérité. Dans 10 ans, dans 20 ans, dans 50 ans peut-être, il y aura un esprit curieux qui se replongera – et quelle que soit la fin qu’elle connaîtra – dans cette affaire. Il ne manquera pas alors de souligner les inexactitudes et les mensonges de ce lancement journalistique. Maximilien Lagault n’est plus véritablement un historien, il n’a pas diné avec des confrères ce soir-là, il n’a pas été si sérieusement blessé que cela à en croire les informations que je tiens de l’inspecteur Morentin. D’emblée, le discours de la présentatrice dramatise l’affaire, choisit un angle inquiétant. Ce n’est évidemment pas innocent.
- Qui ?… Qui a pu commettre une telle agression ?… Qui a pu déchaîner une telle violence ?… On pense bien sûr dans un premier temps à une bande de jeunes en mal d’émotions… ou à un vol à la tire qui tourne mal… La vérité est toute autre et nous pouvons vous le révéler ce soir. Très rapidement, les hommes du commissaire Levallier découvrent une piste inattendue, une piste qui les mène à une étrange jeune femme. Ce soir, Im-Media 8 est en mesure de dresser le portrait complexe de la principale suspecte dans cette affaire d’agression…
Cela continue dans le même registre. Pourquoi changer une stratégie qui gagne à tous les coups ? Me voilà, avant même d’être nommée et identifiée, présentée comme une « étrange jeune femme » et bombardée « suspecte » numéro 1. A ce rythme-là, je vais finir par apprendre que je suis responsable de la grande attaque du train postal dans les années 60 et de l’augmentation continue du chômage dans le monde.
C’est à vomir… et ce qu’il faut bien que je me dise, c’est que ça ne fait que commencer.
- Un reportage d’Hugo Marmont…
Voilà un nom que je n’oublierai pas. L’improbable rapprochement d’un génie et d’un traitre, du pourfendeur de Napoléon le Petit et de celui qui lâcha son oncle. Je sais bien qu’on se déconsidère toujours en attaquant un journaliste en diffamation mais, si ce qui vient est à la hauteur de ce qui précède, je ne vois pas comment je pourrais faire autrement.
Le reportage s’ouvre sur une photo de moi. Le genre de cliché qui ne vous fait pas de cadeau, qui ne vous laisse pas la moindre chance : je suis à une terrasse de café, je fais la gueule, la tête vautrée sur ma main gauche, une paire de lunettes de soleil plantée dans les cheveux. Pas un mot de commentaire pendant trois secondes. Une éternité pour imposer une fausse évidence : cette fille est une chieuse un peu creuse qui joue à faire sa belle, ce visage est celui d’une dangereuse délinquante. Au terme de cette éternité muette, la voix du journaliste entame enfin une introduction qui, elle aussi, vaut son pesant de n’importe quoi.
- Fiona Toussaint a été interrogée en début d’après-midi dans l’enquête sur l’agression subie par l’historien Maximilien Lagault. Bien que remise en liberté, elle reste, selon notre informateur qui a désiré conserver l’anonymat, la principale suspecte dans cette affaire. Mais qui est Fiona Toussaint ? Et pourquoi s’est-elle livrée à un tel acte la nuit dernière ? Pour comprendre, nous avons retrouvé cette après-midi, grâce à notre correspondant en Midi-Pyrénées, la personne qui la connaît le mieux au monde. Sa maman.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mar 10 Nov 2009 - 16:43

- Ma fille ? C’est une pute !
La phrase, prononcée avec une tranquillité qui confine à l’évidence, me frappe au plus profond de mon être, au cœur et à l’âme en même temps. Mon Dieu ! Qu’ai-je donc fait pour provoquer ça ? Ce jugement froid, direct, définitif, est celui d’une étrangère, d’une personne qui n’a plus pour moi qu’une haine venimeuse, d’une personne qui ne me connaît plus. Je tremble sous l’avalanche des remords. J’aurais dû… J’aurais dû… Et puis zut ! Qu’est-ce que j’aurais dû faire ? Aller la remercier de m’avoir fourrée dans les pattes d’une équipe de production bien décidée à me mettre en l’air ? Lui baiser les mains alors qu’elles avaient servi à me précipiter dans les moments les plus horribles de ma vie ? L’embrasser et recevoir en échange le baiser de Judas ?
- C’est ainsi, spontanément et abruptement, que madame Toussaint, qui vit aujourd’hui abandonnée et seule dans sa petite maison de Montauban, présente sa fille Fiona… Fiona Toussaint aura été une élève quelconque avant de se faire remarquer au cours de ses années universitaires…
Succession de photos de moi que seule maman a pu leur fournir. Décidément, elle est jusqu’au bout dans la trahison.
- C’est alors une jeune femme discrète, réservée mais d’une ambition professionnelle sans bornes. Elle ne pense qu'à réussir... Son destin change cependant lorsqu’elle se présente à une émission de télé-réalité « Sept jours en danger » au cours de laquelle va se révéler sa véritable personnalité…
Je me présente à l’émission ?… Là, c’est évidemment transformer l’histoire pour la mettre en conformité avec l’idée directrice. L’ambitieuse prête à tout pour réussir… La gloire par la caméra, la célébrité par le prime-time. Je devine même qu’on laissera entendre que mes diplômes universitaires je les ai obtenus par la promotion canapé. N’est-ce d’ailleurs pas dans ce but qu’on a précisé que ma scolarité avait été « quelconque » jusqu’au Bac ?
Du défilé des photos, on passe à une image tremblée que je ne connais que trop bien. Filmé au téléphone portable, mon déshabillage en public ne peut qu’approfondir encore l’idée fortement suggérée au départ.
- Balayant tous les obstacles, entre caprices de jeune femme gâtée et coups tordus faits à la production, Fiona Toussaint est victorieuse au bout des sept jours du jeu. Dès lors, elle change complètement de vie, d’apparence…
Enchaînement de deux photos à l’efficacité redoutable. Avant. Après. De la fille mal fagotée en jean et sweat-shirt trop grand à la redoutable working girl en jupe, chemisier trop transparent et escarpins de marque. Une révolution mentale et corporelle que le commentaire explique à sa façon.
- … après avoir quitté sans une explication le domicile familial et laissé sa mère survivre péniblement avec sa maigre pension de veuve. Dès lors, comme par miracle, …
Ce miracle, c’est mon cul ? C’est ça ?
- … la carrière de Fiona Toussaint s’accélère. Elle boucle en trois mois une thèse d'Etat, le plus haut travail qui soit demandé à un chercheur, et obtient dans la foulée un poste de professeur à l’université d’Amiens.
Images d’archives de l’université Jules Verne… Sans que le caractère d’archives, comme d’habitude à la télé, soit indiqué. Tous les habitués de la fac l’auront remarqué, le coin qu’on montre à l’écran a été transformé l’année dernière… Et puis de toute manière, ce qu’ils montrent c’est l’entrée de l’UFR d’anglais. L’histoire c’est plus loin…
- Plus surprenant encore, il y a quelques mois, elle hérite de toute la fortune d’un vieil aristocrate de la région de Tours. La voilà richissime et toujours aussi empressée de réussir. Peu après, elle se retrouve affectée de manière suspecte à l’université de Toulouse. On évoque en interne la possibilité d'une mesure disciplinaire après des accrochages répétés avec un collègue.
Obsédé notoire, ils oublient de le rappeler.
Plus le reportage se déroule et plus j’ai envie d’en rire. La charge devient tellement grotesque qu’aucune personne de ma connaissance ne pourra jamais en croire la moindre virgule. Tout ce qui est vrai est interprété, réinterprété, déformé. Les raccourcis cachent l’essentiel de ma vraie vie et construisent une autre réalité. Cette femme que je vois sur l’écran, c’est moi, mais l’histoire qu’on raconte n’est pas la mienne.
Sauf qu’il y a le témoignage de maman qui fait mal et qui sonne vrai. Un témoignage qu’on se garde bien de remettre en perspective comme on attend que le moindre élève de lycée le fasse lorsqu’il aborde un document historique. Un témoignage qui se complète d’une nouvelle intervention.
- Fiona a toujours eu du mal à accepter que d’autres soient meilleurs qu’elle. A l’école, je devais sans arrêt aller régler des problèmes de tirage de cheveux avec les maîtresses et les autres parents.
C’est faux ! Complètement faux ! J’ai entendu ça depuis des années et je sais depuis hier que c’est complètement faux. Madame Delmas me l’a confirmé : j’étais solitaire mais pas querelleuse, asociale mais pas envieuse. Rien à voir avec cette légende noire que maman a colporté pendant des années pour mieux me couper du monde extérieur et me garder auprès d’elle.
Le journaliste dévoile enfin son visage de faux-cul face caméra. Une tête que je ne suis pas prête d’oublier.
- L'enfant Fiona Toussaint était donc potentiellement violente comme le confirme sa maman. Reste à savoir ce qui a pu être assez fort pour la pousser à agresser Maxime Lagault la nuit dernière ? Une jalousie professionnelle face au succès de son confrère ? Peut-être… Rien n'est impossible en la matière... En tous cas, on sait que les deux historiens s’étaient profondément opposés hier après-midi au cours d’un débat au château de Blois. De là à envisager une agression du romancier par la jeune universitaire, il y a un pas que la police n’a pas hésité à franchir. Remise en liberté de manière étonnante, Fiona Toussaint n'a plus reparu depuis.
Un fondu au noir sur une photo de moi pour en terminer. Je m’efface visuellement comme je suis supposée m’être effacée dans la réalité. Tout juste s’il ne dise pas que je suis en fuite.
Barbie présentatrice réapparaît.
- Une affaire que nous continuerons à suivre au cours des prochaines heures… International : L’obtention du prix Nobel de la paix par Barack Obama a surpris…
Décidément, je ne comprendrai jamais rien à une certaine presse. Le prix Nobel est attribué au président des Etats-Unis et c’est ma petite vie – du moins ce qu’on a bien voulu en dire – qui fait la une du journal.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mar 10 Nov 2009 - 20:30

Toujours un peu sous le choc, j’hésite sur l’attitude à tenir. Comme la veille, il me faut beaucoup de force de caractère pour ne pas envoyer tout balader. Après tout, je n’ai qu’une grosse soixantaine de kilomètres à faire pour me retrouver chez moi, dans mon château « de famille », à l’abri des regards et du qu’en dira-t-on. J’ai les moyens financiers d’y faire livrer un exemplaire de tous les ouvrages exposés à la Halle aux Grains de Blois et puis de m’y enterrer dans l’étude et le plaisir d’apprendre. Qu’ai-je besoin de fréquenter cette humanité menteuse et envieuse ? Pourquoi continuer à faire semblant d’être comme les autres quand tout me porte à m’isoler de mes semblables ? Je me souviens d’avoir lu un jour cette phrase d’un suicidaire plein d’humour : « J'en ai plein le cul de l'humanité... Alors, soit elle change, soit c'est moi qui me barre ». L’envie de mourir en moins, j’en suis là moi aussi. Fatiguée d’avoir à me battre sans cesse pour qu’on m’accepte telle que je suis, épuisée de supporter les mesquineries, les coups bas, les regards en biais. Je voudrais tant ne pas avoir sans cesse ce regard d’analyse froide et mécanique sur le monde et sur les gens.
- Ma fille ? C’est une pute !
Je viens de relancer la lecture du reportage, histoire de finir de m’abrutir avec une telle abjection, lorsqu’on frappe discrètement à ma porte.
Long soupir désespéré. Voir quelqu’un, c’est la dernière chose dont j’ai envie en cet instant où une île déserte me semblerait encore trop peuplée.
- Mademoiselle Noël ?… C’est madame Anne, la propriétaire… Il y a un monsieur qui demande à vous voir…
C’est bien ce que je craignais… Une visite... Et l’hôtelière qui n’a rien trouvé de mieux que m’amener l’importun directement devant ma porte.
Je ne sais d’où provient l’énergie qui me porte jusqu’à l’entrée de la chambre.
- Qui est-ce ? demandé-je sans ouvrir.
Un instant, j’ose rêver qu’elle est montée toute seule, laissant le visiteur à la réception ou au bar, qu’elle pourra redescendre en affirmant que je ne suis pas là. Espoir immédiatement déçu lorsqu’une puissante voix masculine fait vibrer la cloison et la porte.
- Honorin Sonor de l’agence CentreSécur, mademoiselle. Je suis chargé de votre protection.
- Monsieur, s’il vous plait, parlez plus bas, implore la propriétaire. Mes clients dorment à cette heure-ci.
Je tourne la clé dans la serrure et ouvre la porte. Dans l’encadrement, écrasant de sa masse athlétique la frêle Anne, se découpe la silhouette cubique d’Honorin Sonor. Dans son uniforme de fonction – blazer bleu nuit, chemise blanche et cravate – il me fait penser à un troisième ligne de rugby arrivant au stade en tenue officielle. Cette soudaine apparition annule en un instant ma poussée de misanthropie. Elle me dit que je ne suis pas seule contre le monde entier, elle me rappelle que certaines personnes ont choisi de me soutenir et de m’épauler, elle me décide à ne pas aller m’enterrer sur le champ au fin fond de la Touraine.
- Je peux entrer ? murmure le colosse black tout en forçant tranquillement le passage.
Ce « murmure », au grand désespoir de l’hôtelière, possède encore assez de force pour être entendu du rez-de-chaussée. Elle me jette un regard désespéré tandis que je referme la porte. Je crois que si Agnès Farini ne l’avait pas mise au courant de ma situation, la patronne en a saisi désormais l’essentiel. Finie la tranquillité du petit hôtel !
Insensible au désarroi de la quinquagénaire, l’agent de sécurité atteint en quatre enjambées la fenêtre, écarte d’un doigt le lourd rideau gris et jette un coup d’œil dans la rue.
- Pas de véritable vis à vis, lâche-t-il avec le même phrasé que s’il enregistrait ses impressions sur un petit enregistreur numérique. Personne ne peut voir ce qui se passe dans la chambre à moins de monter sur le toit de l’hôtel d’en face. Par contre, le néon de l’hôtel crée une lumière directe qui arrive jusque dans la chambre… Il faut savoir s’il reste allumé toute la nuit.
- Vous parlez tout seul ? dis-je.
- Non, non, mademoiselle, je suis pas encore tout à fait gâteux, je communique avec le central, répond Honorin Sonor en montrant le petit micro au revers de sa veste puis l’oreillette discrète fichée dans son oreille droite.
Je plains sincèrement la personne qui, au central, recueille ces informations. Si elle n’a pas réglé le volume au minimum, ses tympans vont souffrir pendant un bon moment.
- Salle de bains ? questionne l’agent de sécurité en montrant la porte près du miroir.
- Je suppose… Je n’ai même pas eu le temps d’y faire un tour depuis que je suis là.
Je m’efface jusqu’à la porte d’entrée pour laisser passer cette montagne de muscles. Il jette ici aussi un coup d’œil rapide, fait voler le rideau de la douche pour vérifier que celle-ci n’est pas occupée puis referme la porte.
- Chambre de disposition classique : un lit, une petite table, une petite télé accrochée au mur. Salle de bain minuscule avec douche et WC. Rien à signaler.
Il se tait, écoute une réponse dont je n’entends rien, puis me fait signe de m’asseoir sur le lit.
- Le couloir dehors n’est pas assez large pour que je passe la nuit-là et il est interdit que je reste dans la même pièce que vous pendant la nuit. Par contre, j’ai repéré un petit renfoncement au niveau du palier de l’escalier. Je vais m’installer là pour la nuit. A quelle heure souhaitez-vous votre voiture demain matin ?
- Je ne sais pas… Je n’avais rien prévu en ce sens… Huit heures trente, ça irait ?
- Très bien… Vous avez entendu, central ? Véhicule pour huit h trois zéro. Procédure de convoyage simple… Ok. Bien reçu… Je quitte la chambre. Bonne nuit.
D’une simple pression sur un contacteur invisible, Honorin Sonor coupe la liaison avec le central. Instantanément, une petite mutation s’opère en lui. Son dos se voûte un peu, ses muscles se relâchent, son visage s’apaise. Il semble reprendre conscience du monde qui l’entoure sans le voir comme un, hypothétique terrain d’affrontement. J’ai envie d’en profiter pour lui demander ce qu’il sait de moi, s’il sait de qui il doit me défendre, ce qu’il pense éventuellement de tout cela. J’ai tant besoin de partager, de parler… L’envie me reste entre les dents. Il est déjà à la porte, l’ouvre et, aussi froidement qu’on peut le faire face à quelqu’un comme moi, me souhaite une bonne nuit.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mar 10 Nov 2009 - 22:04

Le calme revient dans la chambre à défaut de s’installer dans ma tête. Je pianote un mail d’impressions et d’informations diverses pour Ludmilla. Elle le lira sûrement demain car, si elle est accro à son ordinateur, elle ne regarde ses mails que deux fois par jour. Allez comprendre !
En alignant les phrases, j’essaye d’analyser avec un peu plus de recul tous ces événements qui auront fait de ma journée un de ces cauchemars qu’on rêve d’oublier. Rien ne colle dans cette chronologie de faits répugnants. Ni l’acharnement du journaliste contre moi, ni l’accusation des flics. J’en viens dans ces situations-là à douter de tout, à ne plus croire en rien, à bouger le curseur sans cesse pour essayer de trouver le bon point d’équilibre. Et si Jules était vraiment un jeune type engagé en catastrophe comme veilleur de nuit à l’Holiday Inn et pas une association pseudo-terroriste sortie d’on ne sait où ? Et si la femme que serait venue voir Maximilien Lagault n’existait pas ? S’il ne s’agissait que d’une forfanterie supplémentaire d’un homme connu pour sa vie amoureuse agitée ? Et si j’étais manipulée par la police ? Si je n’avais été libérée que pour servir d’appât ?
Cent questions mais aucune réponse. Des tonnes de suppositions mais pas un gramme de certitudes. Décidément, rien ne s’emboite dans ce puzzle, les pièces doivent venir d’une autre boite.
Ou bien je ne sais plus réfléchir.
La douche ne m’aide pas à y voir plus clair. Le dos appuyé dans le coin du caisson en plastique, je laisse l’eau ruisseler sur mon corps comme si elle pouvait tout emporter, tout effacer. Je n’ose même pas imaginer ce que sera demain.
Demain, il faudra sortir. Demain, il faudra affronter le monde. Les hostiles et les compatissants, les andouilles et les pertinents. Comment réagirai-je si on m’insulte ? Saurai-je dire quelque chose à ceux qui me soutiendront ? Une image me traverse l’esprit : le fameux dessin de Caran d’Ache sur l’Affaire Dreyfus : « Ils en ont parlé ». Ne vais-je pas à mon tour diviser la communauté des historiens ? Et si je m’en allais pour éviter ça ?
Il n’est que minuit et pourtant je n’ai pas l’esprit à travailler ce soir. « Louis XIII » restera prisonnier de mes petites notes éparses en attendant des jours meilleurs pour prendre forme. Allez, au lit ! Même si je ne dors pas, je compterai les trahisons dans l’Histoire, ça m’occupera.
Dernier coup d’œil à ma messagerie avant d’éteindre l’ordinateur. Une dizaine de messages nouveaux est arrivée au cours de la dernière demi-heure. Au hasard. Jacques Portes de l’APHG : « Nous sommes consternés par les attaques portées contre vous. Soyez assurée de notre soutien ». Léopoldine Meyer, maître de conf’ à Amiens et voisine attitrée lors des conseils d’UFR : « J’espère que tu vas leur coller un procès au cul à ces salauds ». Jean-François Pochard, directeur des archives de la Somme : « Une raclée à M.L. ? Si vous l’aviez fait, il faudrait vous décorer ». Robert Loupiac, mon bien-aimé directeur de thèse : « Une vie n’a de valeur que quand on en a mesuré toutes les lumières et toute la noirceur. Je pense que tu as désormais une idée juste de la chose. Je t’embrasse. Toujours à tes côtés. Robert. ».
Je ne suis pas seule.
Et je n’ai pas le droit de déserter avec une telle armée qui me pousse aux fesses.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mer 11 Nov 2009 - 22:10

SAMEDI MATIN


La nuit n’a été qu’une suite sans fin de réveils. Lorsque j’étais petite, je disais que j’avais dormi « comme un clignotant » ce qui ne faisait rire personne alors que moi je trouvais cela à la fois très juste et très drôle. Déjà cette terrible sensation d’être incomprise qui ne m’a pas quittée depuis.
Une fois réveillée, je tournais et retournais dans le lit, sursautant lorsque les convois de marchandises traversaient à toute vitesse la gare de Blois. Le bruit enflait, enflait, enflait, atteignait enfin une forme de paroxysme avec le lancinant tacatac tacatac des roues sur les vieux rails puis il semblait s’évanouir en quelques secondes. Fin d’alerte. Mais le sommeil ne revenait pas pour autant. Le plus incroyable c’est que, dans ces moments d’insomnie, je ne parvenais à penser à rien. Moi. Ne pensant à rien. Cela en aurait surpris plus d’un tant ma façon d’être tout le temps sur la brèche irritait ou étonnait ceux qui me côtoyaient. Au milieu du fatras sans nom de mes tourments, il n’y en avait pas un plus important que l’autre pour me faire me dresser sur mon lit. C’était la situation dans sa globalité qui m’écrasait. Le côté inexorable de ma situation, la somme des angoisses créaient un sentiment oppressant supérieur qui, à lui seul, battait tous les autres et me paralysait le cerveau. La rage me prenait parfois et je bourrais le traversin et l’oreiller de coups violents qui, j’en suis sûre, n’auraient pas manqué d’assommer Maximilien Lagault s’il avait été à leur place. J’allumais la lumière pour l’éteindre aussitôt. Je soufflais comme une forge. J’étendais mes bras vers le plafond en ayant l’impression qu’ils allaient s’étendre jusqu’à le toucher. Bref, je crois bien qu’une sorte de folie s’était emparée de moi. Mon corps se proposait d’être l’exutoire de mon esprit, voulait vidanger à toute force mon âme. Je n’étais que la spectatrice – et heureusement la seule spectatrice – de ses divagations.
Vers cinq heures, j’ai entendu les premières gouttes de pluie tambouriner contre la fenêtre. Avec elles, sont venues une sorte d’apaisement général. Combien de temps avais-je dormi au total ? Pas plus de deux heures trente selon une estimation de toute façon fragile. Cela me laissait encore la possibilité de doubler ce maigre capital, mais au rythme où j’étais parti, à raison d’un réveil toutes les demi-heures, ce n’était pas gagné. Surtout qu’en dépit du ciel couvert, la luminosité du jour allait peu à peu s’imposer et réduire à néant la possibilité de me rendormir à nouveau.
Je n’avais plus envie de fuir, je regrettais désormais d’être là. Si on m’avait dit, il y a deux jours, lorsque le TGV m’enlevait avec allégresse de la gare Matabiau, que j’en arriverais là ?

A 7 heures 30, je repousse violemment les draps avec les pieds comme je le faisais étant enfant. Ca suffit ! Il ne sert à rien d’espérer grappiller quelques parcelles de sommeil de plus. Il faudra faire avec ce stock-là pour toute la journée. Il est maigre, et alors ? J’ai bien déjà assuré quatre heures de cours sans avoir dormi au cours des 28 heures précédentes. On est un peu vaseux, on butte un peu plus sur les mots et voilà tout. Aujourd’hui, si les « affaires » veulent bien me laisser en paix, je n’ai qu’à assurer quelques heures de dédicace. Si ça se passe comme hier, je pourrais même commencer à rattraper mon retard en cours de matinée.
J’enfile une veste par dessus ma nuisette, tire les épais rideaux gris – qui protègent bien mal du néon de l’hôtel d’en face et du jour – et ouvre la fenêtre qui donne sur la rue Ducoux. Il ne pleut plus vraiment, un petit crachin se charge juste de maintenir les trottoirs humides. L’air est frais sans être froid. Bizarrement, c’est le genre de temps que j’aime : il vous invite à rester dedans et à bosser.
En me penchant sur ma droite, j’aperçois le parvis de la gare déjà animé par le va-et-vient des bus et des taxis. Une nouvelle fois, la tentation de partir traverse mon esprit. Une nouvelle fois, je la repousse. Il y a des gens pour qui les gares évoquent l’aventure, pour moi elles sont une perpétuelle invitation au retour chez soi. Je n’y peux rien, c’est comme ça.
Laissant la fenêtre ouverte – il traîne dans l’air de la chambre un reste d’odeur de peinture et je me dis que c’est peut-être ce qui m’a incommodé toute la nuit – je file m’enfermer dans la minuscule salle de bains. Comment rendre figure humaine à cette espèce de loque morne avec ses yeux creux, ses joues pâles, sa bouche aux fines lèvres desséchées ? Même le grand Robert-Houdin, prince des magiciens du XIXème siècle et natif de Blois, n’y parviendrait pas avec toute sa science du faux-semblant. Il me faut bien pourtant relever la gageure. Un samedi, même en matinée, il y aura plus de monde à la Halle-aux-Grains et je me dois d’honorer les éditions Bouchain en présentant mon meilleur visage, celui de la photo sur la quatrième de couverture. Plus essentiel à mes yeux encore, je refuse de montrer que toutes les horreurs entendues sur mon compte depuis deux jours m’ont affectée. Je suis du genre fragile mais vous le verrez pas. Na !
Ma science en maquillage demeure rudimentaire mais en tartinant crèmes et onguents, en rehaussant de rose ici et de bleu là, en vermillonnant mes lèvres au-delà même de leur contour normal, je parviens à donner une illusion suffisamment convaincante. Je suis une jeune femme dynamique et sûre d’elle-même ! Reste à en convaincre ma partie intellect et ce n’est pas gagné dans les circonstances présentes.
L’heure du rendez-vous approche. Je finis de boucler ma valise ignorant encore où je dormirai ce soir. J’espère juste que ce ne sera pas en prison… auquel cas de toute manière mes affaires personnelles ne me serviraient à rien. Pensée pas réjouissante. J’essaye de la chasser, elle s’accroche. Je pars retaper à la va-vite le dessus du lit. Ca m’occupe.
A 8h29, on frappe à la porte.
- Mademoiselle Noël…
J’ouvre rapidement, histoire de bien montrer que j’étais prête à sortir. « Perfection c’est bien ton second prénom ? », me demandait Léopoldine hilare. « Ce n’est pas un prénom, c’est une souffrance », que je lui rétorquais sans rire.
- Monsieur Sonor, je vous suis.
Scène cocasse et ridicule dans la continuité. Je laisse ma valise devant la porte, persuadée que le grand black balèze va la porter jusqu’en bas. Sauf que galanterie et sécurité rapprochée ne font pas bon ménage. Le regard qu’il me lance me convainc illico de mon erreur : il veut dire en clair qu’on ne peut pas à la fois surveiller et manutentionner. Je me le tiens pour dit. Pour la perfection, c’est encore raté. En plus, s’il est susceptible, Honorin Sonor peut très bien avoir vu dans mon geste une forme de racisme ou en tous cas de sentiment de supériorité. Et ça, cela me gêne vraiment beaucoup.
Je voudrais m’excuser mais l’agent de sécurité vient de poser une main sur son oreille. Visiblement, on lui parle dans l’oreillette.
- Allons-y ! lance-t-il. La voiture est là.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Ven 13 Nov 2009 - 1:12

Il ne me faut pas deux minutes pour comprendre pourquoi les « grands de ce monde » perdent si facilement le contact avec la réalité. Deux minutes c’est le temps qu’il me faut pour me retrouver dans la voiture, attachée sur le siège arrière, et regardant déjà dans le rétroviseur disparaître la gare. J’ai traversé le couloir d’ l’hôtel sans même avoir le temps d’esquisser un « au revoir ». Je n’ai pas passé cinq secondes sur le trottoir ; le chauffeur m’a pris ma valise, l’a enfournée dans le coffre avant de claquer sans ménagement le hayon. Honorin Sonor a quasiment agi de même avec moi… à la différence près que j’ai évité la prison de la malle arrière.
Moi qui n’avais pas apprécié mon premier voyage en voiture entre la gare et la Halle aux Grains, j’en viens presque à en regretter une certaine douceur. A en juger par la manière dont il fait hurler le moteur à chaque fois qu’il passe une vitesse, le chauffeur doit avoir des prix chez le garagiste. Les ralentisseurs, semés sur le parcours, ne ralentissent rien hormis les va-et-vient de mon estomac vide qui subit des accélérations gravitationnelles remarquables.
En à peine plus de temps qu’il ne m’a fallu pour écrire les trois phrases précédentes, la Safrane – blindée ? – s’arrête devant la Halle aux Grains. Soit qu’il ait mal étudié le parcours, soit qu’il n’ait reçu aucune consigne précise, le conducteur s’est engagé sur l’avenue Manunoury et pas dans la rue du père Brottier qui mène pourtant directement à « l’entrée des artistes ». Je débarque donc avec ma valise, mon grand sac et mon teint livide directement devant l’entrée principale. Poussée, plus qu’entraînée, par mon garde du corps, je pénètre sous l’étroit auvent blanc, tend la main vers la poignée de la porte vitrée et m’arrête au dernier moment face à la résistance de l’huis.
- C’est fermé, dis-je.
- Fermé ? répète Honorin Sonor dont la pogne gigantesque se pend à son tour à la longue poignée verticale.
Je sens qu’il va défoncer la porte. Peut-être sa mission s’arrêtera-t-elle lorsque j’aurais gagné l’intérieur du bâtiment ? Je comprendrais fort bien alors qu’il ait un certain empressement à me larguer pour aller se pieuter.
- Pourquoi c’est fermé ? demande-t-il avec agacement.
Je ne sais si c’est à moi qu’il parle. J’ose une réponse frappée au coin du bon sens.
- C’est sans doute trop tôt…
Bien sûr que c’est trop tôt ! De toute manière, avec moi, c’est toujours trop tôt. Je ne peux pas comprendre ce besoin qu’ont les gens de paresser le matin. Si cela ne tenait qu’à moi, les grands magasins seraient ouverts à l’aube. Surtout ceux qui vendent des livres ou des articles de papeterie. Pas très social, je sais… Mais il faut bien que je légitime un peu mon asociabilité si bien marquée…
- Central ! Il y a un problème… Je ne peux pas lâcher la cliente. La destination est barricadée. Qu’est-ce que je fais ?… Oui… Oui… Ok, bien reçu… Allez, ordonne-t-il, on retourne à la voiture !
Il m’agrippe le bras d’une manière qui dit sans équivoque la frustration que lui provoque ce contretemps. Autrement dit, pour la première fois, il me fait mal.
- Qu’est-ce qu’on va faire dans la voiture ?
- On va tourner en attendant que ça ouvre…
Charmante perspective… et pas seulement au plan écologique. L’automobile, portière arrière béante, se prépare à m’avaler toute crue une seconde fois et moi je me prépare à me séparer des derniers reliefs de mon repas de la veille.
- Attendez ! Attendez !… protesté-je. Je ne veux pas retourner dans la voiture… Je vais réussir à entrer… Suivez-moi !
Bouger la masse d’Honorin Sonor, c’est comme essayer de déplacer l’Arc de Triomphe avec une brouette. Ce n’est même pas une résistance que je ressens dans mon poignet mais carrément une fin de non-recevoir.
- Où vous allez ? fait-il en serrant un poil plus fort.
Aïe !
- Il y a un passage par là… Je suis sûre que je vais pouvoir entrer… J’ai un passe d’intervenant… Ils ne me jetteront pas. Et vous, vous pourrez aller dormir.
Est-ce la perspective d’une rencontre trop longtemps repoussée avec draps et oreillers qui l’emporte ? Une coquine qui l’attend et s’impatiente ? Honorin, d’un simple mouvement du menton, accepte ma proposition et indique à son partenaire qu’il m’accompagne. L’autre répond d’un hochement de tête. Comme quoi micros et oreillettes ne sont pas toujours nécessaires. A moins que ma petite fantaisie soit trop borderline pour qu’elle puisse être connue du Central.
De l’intérêt de traîner en regardant partout, de prendre des repères. En prenant sur la droite de la Halle aux Grains, et sans même avoir à escalader les barrières métalliques plantées là sans la moindre utilité, on s’engouffre entre le bâtiment et le grand chapiteau blanc. A mi-chemin de ce « couloir » de pavés ocre, un mince tapis de couleur violette matérialise le passage entre les deux parties de la Foire aux livres. A chacune des extrémités de cette moquette bas de gamme, les portes sont ouvertes. Et voilà ! Le tour est joué !
- Vous voyez, dis-je avec des accents de triomphe, on peut entrer. Il suffit de savoir où aller.
Honorin Sonor hoche la tête gravement puis me décoche un sourire d’une chaleur telle qu’elle semble venir tout droit de ses Antilles natales. Il en ferait presque fuir le crachin.
- Central… La cliente est dans la place… Fin de mission ?… Très bien… On décroche.
Le décrochage prend d’abord la forme d’un raccrochage. Appui sur le bouton invisible de l’écouteur, dégraffage du micro, dépose de l’oreillette.
- Merci beaucoup, mademoiselle… Vous comprenez, ça fait une semaine que je fais des nuits et j’ai pas vu mon gosse de tout ce temps… Alors, c’est chouette que vous me permettiez de rentrer tôt. Surtout un samedi…
Je ne sais quoi répondre à cette révélation qui m’apparaît comme une marque de confiance. L’agent de sécurité vient à mon secours en me glissant une carte de visite entre les mains.
- Tenez ! C’est mes coordonnées… Si vous avez besoin de quelque chose… Pour les gens bien, je fais aussi le service après-vente.
Je n’ai même pas le temps de le remercier. Il a déjà mis en action sa lourde carcasse et, d’une foulée incroyablement légère, a disparu.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Sam 14 Nov 2009 - 20:30

D’un agent de sécurité à un autre, il n’y a qu’un pas à faire. A peine ai-je glissé le pied dans la Halle aux Grains qu’un vigile, lui aussi bâti comme un deuxième ligne – marque de fabrique ? -, me tombe sur le râble. Quand on pense à la quantité de bouquins entreposés ici, on peut comprendre un tel soin apporté à la sécurisation des lieux… mais quand on a les nerfs à fleur de peau comme moi, on a aussi des réactions un peu épidermiques.
- Où je vais ? m’exclamé-je sans me démonter. Je vais prendre du repos dans la salle qui m’est spécialement réservée. Voilà, où je vais ! Vous allez me dire que je n’ai pas le droit, c’est ça ?
Comme souvent quand je bouillonne, c’est sorti de manière totalement spontanée et le vigile reste un peu interloqué de ce qu’il vient d’entendre. Prendre du repos ? Une salle réservée ? Il doit se demander de quoi je lui parle et si je ne suis pas complètement timbrée pour prendre ce grand salon d’exposition pour un hôtel (parce que, en plus, j’arrive avec ma valise). En fait, je fais allusion à la salle évoquée dans le courrier reçu de l’organisation en même temps que mes billets de train ; il se terminait par une phrase mentionnant un espace réservé dans la Halle aux Grains pour les intervenants. Je ne sais si beaucoup de gens l’utilisent et, dans les faits, je ne sais même pas où il se trouve mais, après tout, n’ayant pas d’endroit où attendre, pourquoi ne pas profiter de celui-là ?
- Vous avez votre passe ? me demande le vigile. Sans passe, vous ne rentrez pas.
Les choses se présentent bien mieux que je ne l’espérais. Je ne suis pas jetée à la pluie sans ménagement, c’est déjà ça. L’exigence de la présentation du passe apparaît même comme l’annonce d’un futur passage. Un farfouillage dans mon grand sac plus tard, je brandis, sous le nez de l’agent de sécurité, la carte verte plastifiée. C’est totalement idiot d’ailleurs d’en faire ainsi un geste triomphal : si la carte verte porte bien mon nom, elle n’est accompagnée d’aucune photographie permettant l’identification du porteur. N’importe quelle femme pourrait à la rigueur en user à ma place. La prochaine étape sera donc une demande en règle de mes papiers d’identité. Je m’y prépare mentalement.
- Parfait, mademoiselle, fait l’agent de sécurité… Le salon VIP est situé à l’étage. Vous avez l’escalier sur votre gauche.
Quoi ? C’est tout ?
Pas la moindre chicane ? Pas un seul regard noir à mon encontre ?
Rien ?
J’en reste baba. Pour la première fois depuis le terrible débat, quelque chose se passe sans véritable difficulté. C’en est terriblement troublant et déstabilisant tant il est vrai qu’on finit à la longue par s’habituer à tout, même au pire et à l’abject.
Je récupère ma valise, toujours à l’extérieur de la salle, et entame la longue ascension vers le salon VIP par un grand escalier droit. A cette heure-ci, je suis quasi-certaine qu’il sera vide. Un peu de tranquillité me permettra peut-être de remettre mes idées en ordre et de décider sereinement de l’attitude à tenir désormais. Attendre ou agir ? Faire profil bas ou me forcer à ouvrir ma grande gueule. Comme toutes les personnes d’un naturel réservé, je bouillonne en permanence à l’intérieur et ce magma, lorsqu’il se libère, a des effets destructeurs. Ai-je le droit d’aller jusque là ? Quelles que soient les crasses qu’on a pu me faire depuis deux jours ? Quelles qu’en soient les conséquences pour ma vie future ?
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Sam 14 Nov 2009 - 21:53

La salle n’est pas vide. Assis sur un canapé, le regard dans le vide comme s’il était dans une phase de transes ou de concentration extrême, Jean-Pascal Juniniez attend lui-aussi d’entrer en scène. J’ose à peine manifester ma présence de crainte de lui faire peur et de le faire sursauter.
Petit raclement de gorge. Cela ne suffit pas.
Nouvelle tentative. Il émerge enfin.
- Oh ! Bonjour… Bonjour… répète-il comme si c’était le seul mot disponible en l’état actuel des choses dans son vocabulaire.
Je dois reconnaître que je ne vaux guère mieux. Je me fends en réponse d’un « bonjour monsieur » qui n’a guère plus de gueule et ne brille pas par son originalité. Cela me fait ça à chaque fois que je rencontre un grand « ponte » de l’Histoire. Je rentre au plus profond de ma coquille, j’oublie que nous sommes désormais confrères et je redeviens l’étudiante timide pour qui les noms de Juniniez, de Rioux, de Chaunu et consorts évoquaient les maîtres, ceux dont les écrits nous éblouissaient en même temps qu’ils nous enrichissaient. Moi, une VIP ? Allons donc ! J’ai trop conscience de mes insuffisances pour oser me ranger dans une catégorie qu’honore parfaitement Jean-Pascal Juniniez. Qu’on en juge. Plusieurs fois ministre ou secrétaire d’Etat dans des gouvernements de gauche, il n’a pas pour autant renoncé à sa carrière universitaire, poursuivant la publication régulière d’ouvrages de vulgarisation intelligente ou de synthèses sur des sujets comme les médias ou la vie politique sous la Troisième République. Bien sûr, au cours des quinze dernières années, il s’est, comme tous les hommes ayant dépassé la quarantaine, empâté et tassé. Son visage bouffi est zébré de rides profondes que le maquillage atténue à la télé ou sur les couvertures des bouquins. En direct-live, il fait bien son âge. Mais le regard est toujours aussi vif, toujours aussi clair et, le premier trouble passé, ce regard me transperce et semble lire en moi.
- Vous êtes bien Fiona Toussaint, n’est-ce pas ?
Là c’est le pompon ! C’est lui qui me reconnait !
J’en rosis d’émotion et de gêne. Emotion d’être ainsi identifiée et d’une certaine manière adoubée. Gêne parce que je n’ignore pas les raisons pour lesquelles je suis surtout connue, et reconnue, en ce moment.
- Oui, monsieur Juniniez.
Un peu gauche, j’hésite à avancer ma main droite à la rencontre de celle que me tend l’ancien ministre. Je finis par la trouver et la serre avec une chaleur de groupie.
- Alors, me lance-t-il, il paraît qu’on vous fait des ennuis ?… Tout cela parce que vous avez dit des choses dans un débat ? C’est quelque chose que je ne peux pas accepter.
- Je vous remercie, monsieur, mais…
- Peut-être ne savez-vous pas que je suis le président du Conseil scientifique des Rendez-Vous de l’Histoire…
Je l’ignorais. Je pensais – comme la petite dinde naïve que je peux être parfois – que Jean-Marc Néjard était le grand manitou dans ce domaine. La preuve, c’est lui qui m’avait contactée pour que je vienne donner ma conférence.
- … et à ce titre, je me sens personnellement responsable de ce qui peut survenir aux confrères que nous invitons à intervenir à Blois.
- Je vous en remercie mais…
Je m’enfonce lamentablement. Me voilà en mode « perroquet » répétant, bredouillant la même phrase vide et incapable de développer la remarque que je voudrais faire pour m’en dégager.
- Il va de soit que cela n’en restera pas là. Nous avons fait savoir au commissaire de la ville ce que nous avions pensé de la manière dont ses hommes étaient venus vous cueillir à la fin de votre conférence… Cela ne se fait pas ! J’en ai personnellement fait la remarque au directeur de cabinet du ministre de l’Intérieur.
Comment ne pas s’enfoncer ? J’ai l’impression tout d’un coup d’être entrée en contact avec un autre monde. Téléphoner place Beauvau, sermonner un fonctionnaire de police sont des actes on ne peut plus banals pour Jean-Pascal Juniniez. Le pouvoir, il connaît… et le mode d’emploi qui va avec, il le maîtrise. Tout cela me dépasse. Moi, le pouvoir je le regarde d’en bas… Lui, il le regarde de haut.
- Il ne fallait pas, monsieur…
- Pardon ?… Que voulez-vous dire ?
- Je veux dire qu’il ne fallait pas se donner tout ce mal pour moi. Ce sont des ennuis que je me suis créés et il est normal que j’assume.
- Qu’est-ce que c’est que ce genre de raisonnement, mademoiselle Toussaint ?… Vous refuseriez l’aide que nous pourrions vous apporter ?
J’ai juste le temps de me faire la réflexion que ce « nous » fait un peu « nous de majesté » avant d’aller à Canossa.
- Je pense m’être mal exprimée, monsieur… Tout cela est franchement nouveau pour moi. Je ne me sens pas précieuse au point d’être protégée et défendue par des hommes tels que vous. Je ne me sens pas innocente d’une partie des accusations portées contre moi… et si j’ai pu commettre des erreurs, je ne souhaite pas que des personnes mettent en danger leur réputation pour me défendre.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Sam 14 Nov 2009 - 22:43

Cette franchise déstabilise l’ancien ministre sans doute plus habitué aux sollicitations qu’à de telles manifestations d’indépendance. Il se sert un café sans rien dire, touille longuement la boisson chaude dans laquelle il a jeté trois morceaux de sucre. A nouveau, son regard semble aspiré par de profondes méditations. Incapable de bouger, me traitant de mille nom d’oiseaux pour mon manque de souplesse dans les rapports humains, je demeure plantée au milieu du salon. Ce moment me semble durer une bonne dizaine d’éternités.
- Vous voulez savoir pourquoi je vous fais confiance ? dit-il soudain. Et savoir aussi pourquoi je suis bien décidé à vous soutenir contre vents et marées quand bien même j’aurais votre mignonne dentition fichée dans ma main ?
J’imagine la scène. Une falaise battue par la tempête. L’historien au bord du vide qui me tend la main pour m’éviter de tomber. Et moi qui, au lieu de m’accrocher en lui tendant ma mimine, le mord jusqu’au sang en espérant qu’il lâche. C’est du dernier comique et cela réussit à me débloquer les sens.
- Je crains, monsieur le ministre, en parlant trop de cesser de serrer votre auguste main entre mes dents.
Il me contre-sourit. La Détente vient succéder à un début de guerre froide. Je n’en trouve le moment que plus fort.
- D’abord, vous devez accepter l’idée que vous ne pourrez jamais faire face à tout toute seule. On peut enseigner à l’université toute sa vie et rester dans le plus complet anonymat, ça existe, ça se voit… Mais vous êtes de ces personnes faites pour la lumière et pour porter de grandes choses. Si vous étiez professeur de collège, je vous dirais de demander votre mutation pour le lycée. Si vous étiez professeur de lycée, je vous conseillerais de postuler pour un poste à la fac. Vous ne devez pas, vous ne pouvez pas vous arrêter là où vous en êtes. A 32 ans, c’est bien ça ?…
Je hoche la tête pour confirmer.
- A 32 ans, il vous reste toute une carrière à mener. Vous écrirez des articles, vous publierez des livres, vous ferez des cours remarquables et vos étudiants ne jureront que par vous. Mais, au bout d’un moment, vous vous ennuierez. Il vous faudra autre chose pour titiller votre intelligence. Il vous faudra de nouveaux défis. Certains veulent aller traverser l’océan à la rame, d’autres grimper au sommet de l’Everest, vous, vous trouverez votre nirvana dans des projets de plus en plus ambitieux qui nécessiteront de solides appuis pour ne pas dévisser.
Pas besoin d’être née de la dernière pluie pour comprendre que ce qu’il m’explique, c’est quelque chose qu’il a connu et vécu. Que ses défis à lui se seront appelés campagne électorale, maroquin ministériel, président de comités d’organisation ou émissions de radio. Rien de tout cela ne me tente pour dire vrai mais, à 32 ans, imaginait-il lui-même où la vie allait l’emporter ?
- Le pouvoir vous fait peur parce que vous le voyez comme une menace. L’aide que je peux vous apporter n’a pas d’autre intérêt pour moi que de protéger quelqu’un qui ne doit pas en rester là où elle est déjà rendue.
Je suis désolée de ne pas partager exactement sa façon de voir les choses. Accepter une aide, c’est créer une dépendance. Se mettre à l’abri d’un parapluie, c’est déjà glisser dans l’ombre de celui qui le porte. Très peu pour moi.
- Comprenez bien, poursuit-il, que si on ne se serre pas les coudes un minimum, nous sommes condamnés. Regardez la polémique sur le rôle positif de la colonisation française, regardez ce « roman national » qu’on cherche à nous faire avaler quasiment de force et qui, soyez en sûre, va bientôt dégouliner dans nos programmes de collège et de lycée… Tout cela ira forcément à l’encontre de ce que vous croyez, de ce que je crois, sur l’intérêt et la grandeur de la science historique. A un pouvoir, il faut être capable d’opposer un autre pouvoir. Dans cet affrontement-là, l’individu ne peut exister… A moins qu’il ne soit lui-même l’incarnation d’un des pouvoirs, à moins qu’il ne soit celui qui conduit la masse.
A demi-mots j’entends ce qu’il veut dire. Me voilà bombardée Jeanne d’Arc et ma mission, bien supérieure à mes simples activités universitaires, sera de bouter l’hérésie historico-nationale hors du pays. On a connu des promotions moins rapides et moins spectaculaires.
Mon Saint-Michel, dont la voix s’est brisée en pleine démonstration lyrique, s’est retourné vers son café qu’il déguste par petites gorgées. Attend-il quelque chose de ma part immédiatement ? Un engagement ? Au minimum, une approbation ?
- Je vais vous dire ce que je pense de toute cette « affaire », reprend-il sans me laisser le temps de répliquer. Et en disant « affaire », je pense à cette agression grotesque contre Maximilien…
Tiendrait-il des informations du cabinet du ministère de l’Intérieur ? Cela m’étonnerait à peine.
- Vous savez que Maximilien a été, il y a plus de vingt ans, mon collègue au gouvernement ?
- Oui… Enfin, je veux dire que je n’ai pas en tête la composition de tous les gouvernements des Troisième, Quatrième et Cinquième Républiques… Je ne suis pas Alain Duhamel non plus… Mais il me semble que vous étiez secrétaire d’Etat et qu’il était porte-parole.
- C’est exactement cela… Alain Duhamel n’a qu’à bien se tenir… Vous marchez sur ces traces.
Un temps. Un silence qui correspond à une hésitation. Un silence qui dit que même un homme de pouvoir affirmé peut s’interroger sur ce qu’il doit faire des informations dont il dispose. Ou une trouble hésitation avant de mettre en œuvre une de ces combines qui font la grandeur et le drame des affaires politiques ?
- Vous avez tort, mademoiselle Toussaint, de douter de la générosité des gens… mais je ne peux pas vous en vouloir de vous poser des questions sur la réalité de cette agression.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Dim 15 Nov 2009 - 1:47

Des questions, je m’en étais posée sur tout un tas de choses depuis hier matin mais à aucun moment je n’avais douté de l’existence-même de l’agression subie par Maximilien Lagault. Cela m’ouvrait bien évidemment des pistes nouvelles comme la découverte d’un document inconnu peut remettre en cause la lecture d’un événement historique. Que savait exactement Jean-Pascal Juniniez ? Et ce qu’il savait, d’où le tenait-il ? Mais plus encore que quêter la réponse à ces deux questions, j’avais à faire face à une interrogation plus fondamentale encore : pouvais-je me fier à sa parole ? N’était-il pas en train d’essayer de me manipuler ?
- Vous pensez que toute cette histoire c’est du vent ? dis-je.
- Si ce n’était pas du vent, mademoiselle Toussaint, y aurait-il eu tempête ?
L’ancien ministre jette son gobelet vide dans la poubelle, ramasse son porte-document.
- Il faut que je descende finir de préparer mon émission. Je ne désespère pas de vous compter bientôt parmi mes invités. D’ici là, prenez le temps de réfléchir à toutes les recommandations que j’ai pu vous faire… Je vous souhaite une bonne journée, mademoiselle Toussaint.
- Et je vous souhaite une bonne émission, monsieur. Vous m’excuserez de ne pas l’écouter, j’ai des obligations sur un des stands de la foire aux livres… Mais je pense que vous ne regretterez pas de m’avoir si gentiment éclairée sur la manière dont tourne notre monde.
C’est suffisamment ambiguë pour être une première tentative de langue de bois. Il le prend bien ainsi, hausse les épaules et quitte le salon sans rien rajouter. Je ne suis pas certaine d’avoir totalement réussi à garder mon âme.
Dans le lointain, j’entends sonner des cloches. Neuf heures. Aucun mouvement significatif, aucune rumeur populaire ne monte de la foire aux livres. Bon sang, ils ouvrent à quelle heure ? Que je passe à autre chose. Je n’ai pas envie de me perdre dans de nouvelles réflexions. Au contraire, il faut que je me vide la tête, que je pense à autre chose, que je laisse un air frais régénérer mon cerveau. Ensuite, j’y verrais plus clair. Je me connais assez pour savoir que c’est ainsi que je fonctionne.
Sur une tablette, les journaux du samedi 10 octobre ont été disposés à l’intention des VIP venant patienter dans le salon. La Nouvelle République du Centre, le quotidien régional, titre sur les Rendez-Vous de l’Histoire. Je parcours les pages concernées avec l’avidité de quelqu’un qui a l’impression de ne pas vivre le moment dont il rêvait et qui espère en saisir la réalité par procuration. On parle sur trois pages de l’organisation générale du festival, des discours prononcés la veille au cours des conférences inaugurales… et dans un petit article en bas à droite, preuve qu’on le juge d’une importance assez relative, on rapporte l’agression subie par l’historien Maximilien Lagault. Je referme le journal comme s’il avait soudain pris feu et me brûlait les doigts. Je voulais lire quelque chose sur l’actualité française, l’actualité du monde, et je suis revenue m’emprisonner dans ces événements qui me touchent. Mais au fait, où sont ces informations que je cherche ? La une du quotidien n’évoque que des faits locaux, accidents, décès suspects et autres faits divers. Le sommaire brille par son absence… ou peut-être bien que je ne sais pas le découvrir. Il me faut courir jusqu’à la page 50 pour atteindre enfin ces grands événements qu’on ne juge même pas dignes de figurer en première page. Je trouve cela consternant et, avec le sens du contre-pied qui me caractérise, je trouve dans ma propre réaction la preuve évidente d’un début de rupture avec le vrai monde, avec le vrai peuple : pour l’habitant moyen de Blois, quoi que j’en pense et même si cela me désole, savoir ce qui s’est passé dans sa rue a plus d’intérêt que ce qui s’est passé à l’autre bout du monde. Et personne ne pourra rien y changer.
J’abandonne La Nouvelle République pour le numéro de Libération de la veille, le fameux Libé des Historiens. Chaque année, depuis quatre ans, la rédaction du quotidien confie à d’éminents historiens le soin de rédiger des articles sur des faits d’actualités majeurs. Le moins qu’on puisse dire est que ça change de l’ordinaire ; on est à une ou deux années-lumière de la Nouvelle République du Centre et de ses « chiens écrasés ». Le fait singulier et particulier qui fait l’actualité du jour est replacé dans une perspective plus globale. On lui donne enfin un sens, on l’inscrit dans le temps ce qui permet d’en limer les aspérités et les passions. Dire et redire que la société n’est pas plus violente aujourd’hui qu’il y a cent ans, c’est aller contre le sentiment commun. Expliquer clairement les dessous de la politique occidentale en Afghanistan en remettant en perspective le rôle de ce pays en Asie centrale depuis près de deux siècles. A chaque fois, l’actualité s’éclaire parce qu’on cesse d’avoir le nez dessus et qu’on prend assez de hauteur pour en saisir les tenants et en deviner les aboutissants. Dommage que la démarche soit si rare.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Dim 15 Nov 2009 - 2:43

A 9h30, n’y tenant plus, j’abandonne le salon VIP pour rejoindre la foire aux livres toujours déserte ou presque. Ici ou là, on commence à s’activer. On enlève les nappes de tissu dont on a recouvert les livres pour la nuit, on pratique une réassortiment après les ventes de la veille, on installe les chaises et on dégage de la place pour les auteurs venant dédicacer leurs ouvrages. En circulant tranquillement – de toute façon avec ma valise, je ne peux pas espérer battre des records de vitesse – dans les allées, je relève la présence annoncée de la philosophe Sylviane Agacinski, de la spécialiste de l’antiquité Marie-Françoise Baslez chez Fayard ou de la moderniste Elizabeth Crouzet-Pavan dont le dernier livre porte sur Venise. Seule véritable tâche de bruit dans ce silence quasi-religieux, l’attroupement qui se constitue près de l’entrée principale, devant le petit bar, dans lequel doit se dérouler l’émission de Jean-Pascal Juniniez. Il y a déjà deux fois trop de monde, majoritairement des tempes grises, et ça discute et ça chicane pour essayer de gagner quelques places dans la file d’attente. Mauvais temps ! Armés de parapluies, ces sexagénaires d’apparence paisibles risquent fort de se rebeller si on leur annonce que c’est complet.
La sécurité du site a commencé à se relâcher. Les portes latérales sont désormais grandes ouvertes et il n’y a plus personne pour surveiller. Il se trouve donc dans les allées quelques curieux entreprenants qui, faute de pouvoir entrer par l’avant, ont eu, comme moi il y a une heure, l’idée d’essayer ailleurs.
Je profite de la porte grande ouverte pour gagner l’espace professionnel dans lequel j’ai reçu il y a deux jours mon grand sac couleur DDE.
- Mademoiselle Toussaint ?!
Ce n’est ni un cri de surprise, ni une manifestation de déception. La réaction d’Agnès Farini est, comme d’habitude, calme et professionnelle. Si j’étais sur un bateau en perdition, j’aimerais assez que cette femme en soit le capitaine. Elle sait agir froidement, prendre un coup d’avance sur les événements. Ma propre situation la veille au soir en a été assurément la preuve éclatante. Jean-Marc Néjard me voyait embarquer pour Paris par le dernier TGV, Agnès Farini avait d’emblée compris que je ne prendrais jamais ce train.
- Je venais voir auprès de vous si je dois retourner à l’Holiday Inn.
Question que je juge sur le coup habile. Je sais déjà que la direction ne veut plus de moi, effrayée autant par sa propre réputation que par la meute des journalistes et des cameramen qui ont dû patienter une bonne partie de la nuit sur le trottoir de la rue Maunoury. Je ne me voyais pas me ramener auprès de madame Farini en lui demandant où elle comptait m’envoyer cette nuit.
- Vous êtes bien sûre que vous voulez rester ?
Quand vous posez une question et qu’on vous répond par une autre question, c’est signe que vous avez à faire à un politique, à un esprit retors ou à une inquiète. Hésitant à classer Agnès Farini dans les deux premières catégories, j’en viens à me dire qu’elle est sincèrement perturbée par ce qui m’arrive. Perturbée par mon propre sort ou par le sort qui pourrait survenir à la manifestation dont elle contribue largement à la bonne organisation, je ne saurais le dire. Ce qui est certain c’est qu’elle fera tout pour que j’ai une solution principale… et éventuellement une issue de secours.
- Je me demande pourquoi je vous pose cette question, ajoute-t-elle dans la foulée. Si vous n’en étiez pas sûre, vous ne seriez pas là. Je me trompe ?
- Je crois que vous êtes assez fine psychologue, dis-je. Je suis désolée de vous causer toutes ces difficultés.
- Ne vous excusez pas, mademoiselle Toussaint. Vous n’avez certes pas cherché ce qui vous arrive et si nous avons pris quelques mesures pour votre sécurité, vous n’avez pas fait de caprices, vous.
- J’aurais dû ? glissé-je en essayant de conduire Agnès Farini à aller au bout de son allusion.
- Disons que certains sont ronchons et très à cheval sur ce qu’on leur donne pendant leur séjour. Cela va de la chambre d’hôtel à la taille de la voiture qui les véhicule en passant par la gratuité du minibar ou…
Je sens bien que ce « ou » constitue la limite ultime des révélations qu’Agnès Farini se croit autoriser à faire. Je m’interdis donc d’essayer de la conduire au-delà de cette limite.
- Pour cette nuit, je dois reconnaître qu’il n’y a pas beaucoup de solutions… ou du moins que je n’ai pas eu le temps de m‘y pencher avec assez d’attention. Le week-end, c’est complet dans toute la ville et même dans notre petite banlieue, il ne reste guère de possibilités. Maintenant, je me dis qu’on trouvera toujours quelqu’un pour accepter d’échanger sa chambre dans un hôtel deux étoiles contre une nuit à l’Holiday Inn… Et comme vous n’allez pas protester si on vous fait subir une seconde nuit dans un hôtel de standing normal…
En clair, Agnès Farini ne s’inquiète pas des désagréments que je pourrais lui causer dans la gestion de son planning des intervenants du festival. C’est bien pour moi qu’elle a quelques soucis.
- De quoi avez-vous tous peur depuis hier soir ? Jean-Marc Néjard était tendu comme la corde d’un arc. Monsieur Juniniez que j’ai rencontré tout à l’heure se déclarait prêt à me défendre auprès des plus hautes autorités de l’Etat… Vous même, vous me paraissez bien inquiète de ce qui pourrait subvenir. S’il faut affronter quelques journalistes, je le ferai. Pas avec plaisir parce que, contrairement à ce que vous pensez peut-être, je ne recherche pas spécialement la publicité.
- Je ne sais pas si je devrais vous dire cela…
Elle baisse la voix, regarde autour d’elle avant de poursuivre.
- La police a des informations selon lesquelles vous pourriez être la prochaine victime d’un mystérieux groupe appelé Jules.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Lun 16 Nov 2009 - 0:49

Une femme entre deux âges, suivie à cinq pas d’un petit homme à cheveux blancs, entre à ce moment-là par la porte extérieure. Premier « arrivage » de la matinée. Agnès Farini m’échappe et je n’en saurai pas plus sur ces menaces ; elle trouve même peut-être dans ce regain d’activités le moyen d’éviter d’en dire trop. Je n’ose demander pour ma part si je peux laisser ma valise quelque part pour éviter qu’elle n’encombre le petit stand des éditions Bouchain. Je l’aurais bien abandonnée dans l’espace VIP mais je n’aurais réussi qu’à provoquer une alerte à la bombe et à faire évacuer en catastrophe tout le bâtiment. Le genre de publicité supplémentaire dont je n’ai guère besoin par les temps qui courent… Et je passe sur les petits bouts de mes dessous dispersés partout après l’explosion de ma valise suspecte par les artificiers de la police locale. Vraiment pas positif pour mon image : ils sont blancs et déjà passablement usés. Non, décidément, je suis condamnée à rouler ma Samsonite comme Sisyphe son rocher !
Toujours personne dans la Halle aux Grains ; les « fauves » ne seront lâchés qu’à 10 heures. Cela me laisse dix bonnes minutes pour rejoindre le box des éditions Bouchain, m’y faire une place si elle n’est pas déjà préparée – j’ai encore en tête l’improvisation de la veille au stand FRAMESPA – et me conditionner à subir le déferlement des curieux. Quand ils auront vu en vrai la femme de Jospin, ils viendront se rincer l’œil sur moi.
L’accueil chez Bouchain est on ne peut plus sympathique. Visiblement, ils croyaient que, dans les circonstances actuelles, je ne me déplacerais pas. Je refuse un café et la possibilité de sortir griller une cigarette car « il reste du temps ». Devant moi, on entasse à la hâte une pile de manuels. Le dernier est posé verticalement en appui sur la pile, juste derrière une grande étiquette blanche portant mon nom. Cette gloire-là, à la limite, je veux bien y goûter !
- Combien en avez-vous ?
- Hier matin, on en avait dix, m’explique la responsable du stand qui est directrice de collection chez l’éditeur… Et ce matin, vous pouvez compter, on en a toujours dix.
- Ca vend mal ? dis-je. Vous n’êtes pas la première à le dire si cela vous rassure.
- Oh, on discute beaucoup. Nous, on explique notre démarche éditoriale. Alors, on nous félicite et on nous encourage… et on part dévaliser le stand Armand Colin. Je ne pensais pas que ça se passait comme ça. C’est décevant.
- Elle est naïve, intervient Jonathan son compagnon de permanence. Elle ne comprend pas que si je veux acheter un frigo, je vais prendre une marque connue plutôt qu’un truc dont le nom n’est jamais entré dans les pages publicité de chez Carrefour.
- On ne vend pas des frigos ! riposte la brunette en secouant ses boucles avec aigreur. C’est de la qualité ce qu’on propose quand même !
Oups ! On ne va pas commencer par une scène de ménage car quelque chose me dit qu’entre eux… Enfin, bref…
- Ecoutez, interviens-je, on va essayer de vous aider à démarrer. Soit mon nom déchaîne la curiosité et vous allez avoir un défilé que vous n’imaginez même pas en rêve, soit tout le monde fuit et le no man’s land devant le mur de Berlin prendra des allures de Champs-Elysées par rapport à ici. Vous préférez quoi ?
- Qu’ils viennent… Et qu’ils achètent…
Une pensée fugitive détruit dans ma tête mes tentatives pour remonter le moral de la directrice de collection qui a pris le risque de m’éditer.
- Ma fille, c’est une pute !
Pas dans le sens littéral, maman ! Mais quelque part, c’est bien ce que je me prépare à faire. Vous voulez me parler, m’interviewer, me prendre en photo ? Et pourquoi vous ne prendriez pas aussi un ouvrage des éditions Bouchain qui vous accueillent gentiment sur leur stand sans faire appel au service de sécurité comme ils pourraient légitimement le faire ?
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Lun 16 Nov 2009 - 0:50

Le pire, c’est que ça marche bien et que, si je ne m’en amusais pas autant, je m’en désolerais vraiment. A 11h10, il ne reste plus un seul de mes manuels devant moi. Ils sont partis moitié pour de simples curieux et moitié pour des équipes de médias. J’ai signé de ma plus belle plume après des dédicaces au style assez peu conformiste : « A l’équipe de France 3 Centre, pour son enthousiasme et sa gentillesse » ; « A Patrick Castaing de la rubrique Livres du Monde, bonne découverte du XVIIème siècle » ; « A Gilles et François de RMC, premiers sur le coup mais pas derniers pour la déconne » ; « Au caméraman inconnu avec respect et admiration pour cette discrétion ». Un seul de mes dix bouquins a été écoulé auprès d’un véritable étudiant en Histoire ; il était venu pour assister à un débat autour d’une nouvelle question de concours à l’auditorium de la bibliothèque mais, même en arrivant avec trois quart d’heure d’avance, il n’avait pas réussi à entrer. Quelque part, il avait la haine bien plus que moi.
Aux médias, j’ai tenu le même discours, histoire de rester cohérente. Pas le « no comment » classique qui est la meilleure des façons pour se rendre encore plus suspect. Pas non plus le grand déballage de la fille bouleversée, aigrie et finalement pas plus convaincante. J’ai juste essayé de faire passer un message simple et clair comme je le fais avec mes étudiants lorsqu’il s’agit de leur faire comprendre que le lycée c’est fini et que maintenant, c’est bosser plus et mieux qui est au programme. Cela pouvait se résumer à voilà ce qu’on a dit sur moi, voilà ma vérité qui se trouve être la vérité. Et quand je balance ma vérité, elle contient tout, y compris ce qui peut ne pas être à mon avantage. Je ne cache pas que j’ai été auditionnée au commissariat et qu’ils pensaient tenir the « right woman at the right place ». Je ne dissimule pas qu’on m’a soustrait la nuit précédente à la soudaine affection de la presse en m’envoyant dormir ailleurs.
- Où ça ? me demande Gilles de RMC.
- Quelle importance puisque je n’y retournerai pas ce soir… Je vous rassure, je n’ai pas volé le peignoir et les serviettes. Pas la peine donc de chercher davantage. Laissez les braves gens faire leur boulot tranquilles.
En fait, personne n’est vraiment agressif. Ils font leur job, mettent en boite, discutent pas mal avant (espérant convaincre de la pureté de leurs intentions) et un peu après… et « bonsoir Clara » on ne les revoit pas. L’important c’est d’avoir la déclaration, l’image, le mot qui va faire l’ouverture du prochain flash ou le gros titre de la page faits divers. Dois-je préciser que tout le monde se moque bien de ce que j’enseigne exactement, des étapes « honnêtes » de ma carrière (il y a toujours au moins une question sur Sept jours en danger) ou de mon opinion précise sur le « roman national » et les problèmes qu’il pose ? Je n’en attendais pas moins de leur part et je trouve finalement plus confortable d’être dans mes pompes que dans les leurs. Dire que petite fille je voulais être journaliste comme Christine Ockrent ! Ce n’était pas le bon rêve…
- Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? demande Jonathan le responsable du site internet des éditions Bouchain.
- Tu te connectes au site des Pages jaunes et tu me trouves le numéro des principales librairies de Blois. Ils auront peut-être quelques exemplaires à nous céder.
La remarque de Justine, la directrice de collection, en amène aussitôt une autre dans ma bouche.
- Pourquoi pas ? Mais, au rythme où c’est parti, lorsque vous aurez récupéré ces malheureux manuels, vous aurez raté quelques ventes intéressantes. Je vous propose donc deux choses. La première c’est d’aller voir si sur le stand 128 ils ne sont pas trop désespérés de crouler encore sous les cinq exemplaires de ma thèse ; je suis sûre que vous arriverez à vous entendre avec eux.
Justine tique. C’est pas très réglo de ma part de vouloir dédicacer mes propres ouvrages venant d’une autre maison d’édition. Je l’apaise avec mon « deuxièmement ».
- Ensuite, il vous reste bien quelques autres manuels de cette collection, non ? Vous croyez vraiment que c’est le nom de l’auteur qui les intéresse ? Ou c’est la signature et l’entrevue qui va avec ?
Quand j’arrive à être cynique comme ça, je me dis que Jean-Pascal Juniniez a vu plus clair en moi que je n’en suis capable.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Lun 16 Nov 2009 - 16:29

A 12h30, j’avais accumulé vingt-trois dédicaces, reçu sept encouragements à continuer à rabaisser le caquet de Maximilien Lagault, posé pour quatorze photos, vendu trois exemplaires de ma thèse et signé huit bouquins de la collection Temps passés que je n’avais même pas écrits. Il fallait que cette folie s’arrête rapidement sous peine de mettre le grand chapiteau blanc en révolution. Le stand 98 était devenu le principal centre d’attraction de ce côté-ci de la foire aux livres, au grand dam de ses voisins proches qui assistaient, interloqués et impuissants, à ce déferlement de caméras et de curieux, à cette profusion de ventes.
- On n’a plus rien à vendre, me fait Justine au moment où je m’apprête à engager la conversation avec un journaliste de BFM.
- C’est très bien ainsi. Je commence à saturer de toutes façons… Monsieur aura la primeur d’une déclaration gratuite et après, je suis désolée mais il faut que je file…
Au milieu de cette agitation, il m’avait été proprement impossible de réfléchir à mon « affaire », celle qui conduisait vers moi cette succession de pèlerins à convertir à ma bonne parole. Cependant, à chaque fois, j’avais glissé aux représentants de la presse une même remarque qui, sans l’air d’y toucher, devait m’apporter une information de grande importance.
- J’espère que quand vous êtes allés voir Maximilien Lagault à l’hôpital, vous n’avez pa dû également faire un achat comme ça ?… Sinon, bonjour la note de frais !
J’adapte évidemment cette accroche pour le journaliste de BFM qui lui n’aura rien à débouser… C’est pour obtenir une réponse similaire à celles reçues de tous ses confrères.
- Lagault ? Non, je ne l’ai pas vu… Et je crois que personne ne l’a vu en fait. Il n’y a pas une photo, pas une interview de lui.
Une question me brûle les lèvres. Comme la poser serait périlleux, je me retiens à grand peine. C’est quelque chose qui monte en moi, m’étouffe littéralement les sens. Je tiens là un début de piste, une véritable problématique à creuser, un nouveau point de vue sur l’affaire. N’est-il pas étrange qu’un homme aussi soucieux de sa présence médiatique, aussi prompt à capter la lumière, n’ait pas mis plus que cela en avant sa situation ? A sa place, et alors que je ne suis pas une fanatique de l’autopromotion, j’aurais au minimum accordé une entrevue à la presse, ne serait-ce que pour rassurer mon lectorat. Aux dires de l’inspecteur Morentin, Lagault n’a que quelques blessures superficielles qui n’ont rien à voir avec ce qui a pu être annoncé dans un premier temps. Il est donc potentiellement visible. Il aurait dû réapparaître d’une manière ou d’une autre. Comment interpréter cette absence, cette invisibilité d’une des vedettes annoncées de cette édition des Rendez-Vous de l’Histoire ? Lui aussi était attendu pour des dédicaces, sa maison d’édition organisait une petite fête pour célébrer le triomphe récent de sa suite romanesque sur la guerre de Cent ans. Les occasions étaient nombreuses pour lui de faire son retour avant même ces moments-là. Ce ne sont pas quelques malheureuses côtes froissées qui empêchent de tenir sa partition dans un débat ou de paraître au premier rang d’une conférence. De tout ce qui était prévu pour aujourd’hui ou demain, rien n’a été en tous cas officiellement supprimé – je n’ai pas vu d’affiche d’annulation en tous cas durant ma pérégrination matinale dans la halle aux Grains – et on n’a pas davantage annoncé un retour de Lagault sur Paris. Pourquoi se cache-t-il alors ?
Je ne vois que deux explications. Dans un cas, il a été beaucoup plus atteint qu’on ne l’a dit ; dans l’autre, il ne peut se montrer sous peine de faire éclater aux yeux de tous l’absence totale de séquelles de cette agression. Une absence de séquelles qui pourrait accréditer dans l’opinion l’idée d’une agression fictive. Autant la première supposition m’apparaît improbable – avec un Maximilien Lagault à l’article de la mort ou gravement blessé, la police ne m’aurait jamais relâchée – autant la seconde prend un poids considérable si on la rapproche des allégations mystérieuses de Jean-Pascal Juniniez. S’il se cache, c’est qu’on ne doit pas le voir. Et si on ne doit pas le voir, c’est qu’il se protège.
Pour en avoir le cœur net, il n’y a pas une infinité de solutions. Je dois rencontrer Maximilien Lagault. Je dois aller à l’hôpital et me débrouiller pour accéder à sa chambre, lui parler et, si possible, tirer au clair toute cette histoire. Cela ne sera pas simple, j’en ai bien conscience… Tout comme il ne sera pas simple de me récupérer médiatiquement en cas de nouvelle embrouille ; il se trouvera toujours quelqu’un pour supposer que j’étais venue pour « finir le travail ». D’un autre côté, qu’est-ce que je peux faire d’autre ? Je ne me sens pas la tête suffisamment sereine pour écouter la moindre conférence cette après-midi (pourtant, quel programme !). Je sais que mon esprit, quel que soit le sujet, s’évadera toujours vers cette chambre d’hôpital où peut-être ce « grand malade » est en train de se foutre de moi.
- Justine ?… S’il vous plait… Avant que je m’en aille, est-ce que je peux vous demander un service ?
- Tout ce que vous voulez, Fiona… Après ce que vous venez de faire pour nous, je ne peux rien vous refuser… Je vous signe tout de suite pour un autre manuel si cela vous intéresse…
- Merci beaucoup, je suis sensible à cette proposition si spontanée… Mais outre que je suis un peu overbookée question publications, j’ai un souci plus pressant à régler. Vous pouvez approcher s’il vous plait pour que je vous dise ça à l’oreille ?
Je fais un grand clin d’œil à Jonathan et aux trois personnes massées devant le stand.
- Problèmes strictement féminins, dis-je avec un grand sourire.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Lun 16 Nov 2009 - 21:40

SAMEDI APRES-MIDI


Un hôpital a-t-il à être beau ? A mon sens, cela ne peut pas faire de mal au patient. Bien au contraire. En découvrant sur une pancarte une photo de l’hôpital de Blois avec ses neufs étages et ses masses rectangulaires, je me dis que quitte à être hospitalisée, je préfèrerais que ce soit ailleurs. Peut-être que Maximilien Lagault, parvenant à la même conclusion que moi, s’est déjà envolé ? Raison pour laquelle personne ne l’a vu depuis la veille. Allez donc savoir…
En pénétrant dans l’espace de l’hôpital, je prends le temps de m’arrêter après le poste d’entrée pour essayer de me repérer. La somme de sigles disposés sur le plan et sur de petites pancartes blanches me laisse plus que perplexe. C’est toujours la même histoire. Si on regroupe tous les services en un même endroit, cela donne un bâtiment immense et ingérable. En revanche, si on éclate en une multitude de pavillons spécialisés, le visiteur a intérêt à avoir prévu des chaussures de marche le temps de trouver le bon endroit. Venue à pied depuis la Halle aux Grains, qui n’est pas spécialement à côté, je ne me sens pas disposée à errer pendant des heures avant de découvrir l’endroit où Maximilien Lagault est supposé crécher. A fortiori s’il n’y est plus !
Le plus simple est encore de demander au type qui contrôle les accès. Cela suppose toutefois que j’aille contre ma réserve naturelle. Pas gagné en temps normal mais, ayant connu un bel échauffement en matinée, je me sentirais capable d’aller réclamer une augmentation de moyens pour l’université à Valérie Pécresse. Le gardien doit entendre des tas de demandes saugrenues à longueur de journée, surtout en ce moment avec la psychose montante sur la grippe AH1N1 (la « Jambon-Tequila » comme l’appelle Ludmilla toujours très en forme lorsqu’il faut construire ce genre de raccourci). Comment lui faire comprendre ce que je veux ? Je ne peux pas – surtout pas - lui balancer le nom de la personne que je viens voir ; de toutes les façons, il n’est pas là pour donner ce genre de renseignements et je doute que la modernité se soit invitée dans sa cahute sous la forme d’un ordinateur connecté à la base de données de l’hosto. Deviner le service dans lequel Lagault peut avoir été admis pourrait m’aider. Je ne suis malheureusement pas trop douée pour ce genre de vocabulaire. Blessé aux côtes et au visage, c’est de la traumatologie ? Peut-être. J’en sais trop rien en fait…
- Vous désirez, mademoiselle ?
Ca doit bien faire cinq minutes que je suis plantée là devant le plan. Forcément, le gardien m’a repérée. Il pointe le nez par la porte de son quadrilatère vitré.
- Vous venez pour une admission ? ajoute-t-il.
Une admission ?
Dans ma petite tête, les neurones s’agitent comme des petits fous. Qu’est-ce qu’il veut dire ? Il y a un concours ici ? Avec une admissibilité ? Une admission à la fin ? C’est un écrit ou un oral ? Instantanément, ce sont des termes professionnels qui me viennent avant que je comprenne qu’évidemment le contexte étant différent, le sens du mot l’est aussi. Admission ? Il croit que je viens pour être hospitalisée ! Il faut dire qu’avec ma valise, qui ne me quitte pas, je suis tout à fait dans le rôle. Et, comme pour en rajouter, le fait que je ne franchisse le poste de garde laisse à penser que j’hésite à y aller.
Malheureusement pour moi, le conforter dans cette idée ne me serait d’aucune utilité.
- Non, je viens pour mon papy.
Comment c’est sorti ? Mystère ! Je n’ai plus de grand-père depuis longtemps, l’un étant même mort avant ma naissance. Sans doute l’âge de Maximilien Lagault est-il à l’origine de cette soudaine inspiration. Il ne reste plus qu’à poursuivre dans la voie du mensonge théâtralisé. J’ai bien été une romancière britannique il y a quelques mois, je peux bien m’inventer un papy à l’hôpital.
- Et il est où ? demande le gardien.
- J’en sais rien… J’arrive en catastrophe de Londres… Voyez, j’ai même pas eu le temps de laisser ma valise à la maison… C’est arrivé vendredi dans la nuit. Mon papy est tombé d’une échelle parce qu’il voulait changer une ampoule dans l’escalier. Il s’est cassé des côtes, on m’a dit… et le visage a pris aussi, le nez ou la mâchoire je sais plus…
L’important c’est de parler vite… Tant pis si c’est un poil incohérent, il ne remarquera rien. Au fur et à mesure, ça s’organise dans ma tête autour de cette trame simple de départ : j’étais en voyage, on m’a prévenue de l’accident du grand-père, je débarque à l’improviste mais je ne sais pas où aller.
- Traumatologie, me dit le type. Bâtiment principal au cinquième étage. Vous suivez l’allée tout droit et vous ne pouvez pas rater l’entrée.
- Merci monsieur.
C’est toujours ça de pris. Je sais où j’ai une chance de trouver le célèbre blessé. Reste à trouver la chambre et à y pénétrer. L’histoire du papy acrobate pourra peut-être resservir.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Lun 16 Nov 2009 - 23:50

Service de traumatologie au cinquième étage.
A mon grand étonnement, j’ai réussi à atteindre l’ascenseur… Sans passer par le guichet d’accueil, sans être interpelée par les secrétaires médicales… Et avec ma valise, ce qui est proprement extraordinaire ! Question mouvements, le hall d’entrée d’un hôpital a sans doute quelque chose de commun avec une gare. De là à imaginer qu’on passe totalement inaperçu, il y a quand même une limite que j’ai du mal à accepter de franchir. Tout va trop bien et mon pessimisme viscéral s’en inquiète. Après de tels coups de chance, la Roche Tarpéienne doit être proche.
Je sors de l’ascenseur, tourne à droite pour remonter le couloir. Bingo ! A deux portes coupe-feu de là, un flic en uniforme est planté devant une chambre. Qui pourrait-on garder ainsi sinon sa grandeur Maximilien Lagault.
Je n’arrive pas à y croire. C’est vraiment trop simple. Beaucoup trop simple.
- Mademoiselle Toussaint ?
Je me retourne. Pour me trouver face à face avec l’inspecteur Plantin aussi impénétrable qu’un grand magasin deux jours avant Noël.
Je savais bien que ça merderait quelque part. Ne pas arriver jusqu’à la chambre de Maximilien Lagault en étant si près, il y avait largement de quoi être dépitée. Tomber sur Plantin, c’est l’horreur absolue. Contrairement à Morentin, il ne peut pas m’encadrer. Lui, il m’aurait bien gardée, coffrée, histoire d’avoir un coupable sous la main à offrir en pâture à ses supérieurs et à l’opinion.
- Inspecteur, fais-je en feignant l’étonnement, vous aussi, vous avez un grand-père qui est hospitalisé ici ?
Pas très malin comme remarque. C’est hélas tout ce que j’ai en stock en la circonstance. On ne peut pas tout le temps gagner… surtout quand on commence à en avoir perdu l’habitude.
- Votre grand-père, il serait pas historien ? réplique le flic sans que son visage trahisse le sens exact de sa remarque.
- Bon, on arrête de dire n’importe quoi. Vous savez bien pourquoi je suis là.
- Je m’en doute… mais on ne va pas en parler dans un couloir. Accompagnez-moi.
Il me prend par le bras sans donner à son geste une tournure menaçante. C’est déjà ça. On pourrait presque imaginer qu’il m’a à la bonne.
- Où va-t-on ?
- Vous vouliez aller dans la chambre de votre grand-père ?… Vous allez être comblée. Je vous y emmène.
A-t-on un jour réussi à remonter de la Roche Tarpéienne jusqu’au Capitole ? M’est avis que si ça n’a jamais été fait, je suis bien partie pour être une pionnière. Je savoure les quelques pas qui me rapproche de ce que je prends pour le moment capital de toute cette histoire. Lagault sera bien obligé de me disculper définitivement… devant Plantin en plus ! J’ai le temps de me promettre de ne pas transiger sur les excuses qu’il me doit. Le bruit médiatique ne s’efface pas mais à la longue il s’estompe. Je serai à jamais la fille de Sept jours en danger et « la pute à sa maman » comme j’ai entendu quelqu’un le dire dans mon dos tout à l’heure. Et alors ? Qu’au moins ma conscience soit lavée par le principal responsable et le reste j’en ferai bien mon affaire. Au besoin en allant m’enterrer dans le château des Rinchard.
Le policier en faction rectifie la position et esquisse un salut à l’arrivée de l’inspecteur Plantin.
- Tout se passe bien, Lozes ?
- Oui, monsieur l’inspecteur…
- Rien à signaler ? Pas de journalistes ?
- Encore un ce matin mais on l’a vite repéré. Il avait essayé de se faire passer pour un interne. Groussard l’a fait décamper.
- Et il est où Groussard ?
- Il mange, monsieur.
- Parfait… J’entre… Sécurisez le couloir.
- Bien monsieur.
Tout cet échange s’est effectué comme un ping pong, chacun des deux policiers reprenant visiblement des expressions calibrées et habituelles.
L’agent Lozes s’écarte de la porte, se plante au milieu du couloir pour barrer le passage à une infirmière et à son chariot.
- Après vous, mademoiselle.
Je cède volontiers à cette invitation. La porte s’ouvre. Trois pas pour avaler un petit couloir qui dessert aussi la salle de bains et…
- Mais il est où ?!
Le lit est vide et parfaitement fait. Pas la moindre trace d’un romancier blessé dans cette pièce. Mon regard, étrangement affolé, court dans chaque recoin. Où est-il ? Où est-il ?
- Cela, c’est ce qu’on aimerait bien savoir, mademoiselle.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mar 17 Nov 2009 - 19:58

Comment dire ? J’ai l’impression d’avoir prévu cette surprise quelque part dans ma tête mais c’est une option que j’ai toujours balayée comme étant irréaliste. C’était toujours le « à moins que » qui donnait une dernière porte de sortie, une dernière solution, une dernière possibilité pour complexifier un raisonnement trop simple. Mais, dans mon esprit, c’était plus improbable que de le voir réapparaître en collant lycra intégral faisant un numéro de claquettes sur un fil de fer à dix mètres du sol.
Pourtant, le fait est là. Enorme. Indiscutable. Et même plus que cela puisque les flics eux-mêmes n’en savent visiblement pas plus que moi sur cette disparition.
- Je pense que vous me devez quelques explications, non ?
J’ai dit « je pense » par ce que je suis bien élevée. Intérieurement ces explications je les exige. Selon la date de la disparition de Maximilien Lagault, ce sont des pans entiers de mon histoire des deux derniers jours qui seront à réviser. On dirait un de ces débats historiographiques dont nous, les historiens, sont friands. Parce qu’on bouge un élément d’un raisonnement, tous les autres éléments se retrouvent à nouveau questionnés, objets d’études nouvelles… lesquelles génèreront à leur tour de nouvelles révisions. Une sorte de mouvement perpétuel qui fait qu’à force on avance vers quelque chose qui peut finir par prendre l’apparence de la vérité. Jusqu’au jour où… tout recommence…
- Vous auriez peut-être préféré des excuses ?
- Cela va sans dire… Cependant, je crois que je suis d’abord intriguée par tous ces mensonges. C’est à partir de leur énormité que j’évaluerai le volume des excuses à recevoir.
- Je crains qu’on soit mal barré alors, réplique Plantin en blêmissant un peu.
Il s’appuie contre le mur, croise les bras, souffle un grand coup et attaque enfin la révélation. Il a un petit côté prophète sauf que sa bonne parole ne vient pas spécialement pour m‘apaiser.
- Dans la nuit de jeudi à vendredi, Maximilien Lagault est attaqué à la sortie d’un immeuble d’habitation près de la cathédrale Saint-Louis. On lui dérobe sa sacoche qui contient son prochain manuscrit, son portefeuille avec un peu d’argent liquide et ses cartes de crédit. Crime crapuleux en apparence.
- Cela ne vous a pourtant pas empêché de m’en rendre responsable.
- S’il vous plait, ne m’interrompez pas. Vous allez pouvoir constater que beaucoup de zones d’ombre existent dans cette affaire, la dernière étant bien sûr la disparition de la victime.
- Dites-moi seulement si je suis encore dans une de ces zones d’ombre ? demandé-je bien décidée au moins à m’échapper du piège de toute cette histoire.
- Nous y sommes tous, mademoiselle Toussaint. Tous ! A des degrés divers cependant. Mais qui manipule qui ? Voilà la grande question.
Un silence. Plantin rembobine le fil de ses premières révélations pour pouvoir repartir sur des bases claires.
- A 2h53 du matin, Lagault, resté seul sur la place de la cathédrale et après s’être trainé jusqu’à un banc tout proche, appelle Police-Secours. Nous sommes sur place quelques minutes plus tard à 3h09. Première incohérence de son récit, il affirme qu’il venait de « rencontrer » une femme dans un immeuble qu’il nous indique du doigt. S’est-il trompé volontairement dans ce premier témoignage, difficile de le dire avec certitude. Le fait est pourtant là : il n’y a pas dans ledit immeuble de créature du sexe féminin répondant au profil des conquêtes habituelles de Lagault. Le genre bimbo intellectuelle, la top-model qui lirait Kierkegaard juste pour se distraire.
- Ceci, dis-je, je le savais déjà. L’inspecteur Morentin me l’a confié hier soir quand je l’ai rencontrée par hasard près de la cathédrale. Elle attendait désespérément un retour de la « créature » comme vous dites.
- Parce que vous croyez encore au hasard, vous ? s’étonne l’inspecteur.
Plantin lâche cette question d’un air blasé. Comme pour avouer qu’il a dû avaler beaucoup de couleuvres en peu de temps et encaisser déceptions et frustrations à la chaîne. Il se reprend très vite, renoue avec son impassibilité de narrateur et poursuit.
- On peut malgré tout supposer que dans son état, il aura pu se tromper en désignant l’immeuble. Il confirmera pourtant l’adresse dans l’interrogatoire qui suivra vers 5 heures. Et nous échouerons par la suite à identifier cette fameuse femme mystère. L’enquête sur place démontre que l’immeuble ne comprend que des personnes plutôt âgées. Aucune n’a vu de jeunes femmes ce soir-là. Il y a juste eu une grand-mère de 82 ans qui a reçu son petit-fils à dîner. De là, une éventuelle question sur la forme exacte des mœurs sexuelles de Maximilien Lagault ; nous nous la sommes posée et nous avons écartée le doute très vite. La fiche des RG ne mentionne rien à propos d’une éventuelle bisexualité de notre homme. La possibilité d’une première piste s’évanouit sur cette ombre féminine inconnue.
- Vous avez dit « première incohérence »… quelle est la seconde ? L’heure de l’agression ?
- Apparemment non. Tout la confirme. En revanche, ce qu’on n’arrive pas à saisir c’est l’histoire de l’ambulance. Lagault a été pris en charge par une ambulance privée qui se trouvait de passage dans le secteur et qui est arrivée sur place avant nous. Après tout, pourquoi pas… Sauf, et c’est là que tout s’embrouille, que personne n’est certain du nom de la compagnie. Ce n’est pas en tous cas une des compagnies de la ville qui l’a pris en charge. Le nom et la signature de l’ambulancier sont illisibles sur les bordereaux et aucun tampon de société ne figure.
- Après une ombre de femme, une ambulance fantôme… Tout cela pour parvenir à un blessé évanoui dans la nature. Je comprends que vous ayez du mal à entendre parler de hasard.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mar 17 Nov 2009 - 19:59

Plantin se frotte les yeux nerveusement. On sent le type qui n’a pas beaucoup dormi au cours des dernières quarante-huit heures. Sur ce plan, nous pouvons largement nous comprendre. Un petit coup de moins bien m’amène d’ailleurs à m’asseoir sur le lit impeccablement fait. Le récit en est toujours à la nuit de jeudi à vendredi, je suppose que l’inspecteur en a encore des vertes et des pas mûres à m’apprendre.
- Arrivée ici vers trois heures trente. Premières constatations par l’interne de garde aux urgences : quatre côtes cassées, nombreuses plaies et hématomes sur le corps et à la face. Du classique pour quelqu’un qui s’est fait rouer de coups. Après examens et radios, l’inspecteur Morentin procède à un premier interrogatoire. Les déclarations de Lagault sont cohérentes avec ce qu’il a raconté après l’agression.
- Sauf ?… Parce qu’il y a bien un sauf, n’est-ce pas ?
- Y a pas à dire… Vous auriez dû être flic, mademoiselle Toussaint, vous sentez bien les choses… Il y a un truc qui s’ajoute, un truc qui fait basculer notre enquête de l’agression crapuleuse au coup monté, du simple vol à la vengeance personnelle.
Nouveau silence de Plantin que j’interprète comme la volonté de me laisser trouver quel est ce truc. Après le compliment que l’inspecteur vient de me faire, mon cerveau patine un peu et ne parvient pas à être à la hauteur.
- Le poudrier ! dit-il pour ne pas me laisser gamberger trop longtemps.
Oui, bien sûr ! Le fameux poudrier qui m’accuse.
- C’est donc lui qui l’avait ?… Vous m’aviez pourtant dit l’avoir trouvé sur place ?…
- Il prétendait l’avoir ramassé lui-même pendant qu’il attendait l’arrivée des secours, l’avoir mis dans sa poche et avoir oublié d’en parler. Possible, non ?
Je dois convenir, à regret, que l’oubli est tout à fait possible. Après s’être fait tabasser, avoir peut-être imaginé mourir sous les coups, on n’a sans doute plus une cohérence intellectuelle intacte. Je ne peux pas m’empêcher de remarquer quand même que Lagault a trouvé bon de ramasser ce poudrier dont rien ne prouvait qu’il soit en rapport avec l’agression dont il venait d’être victime. Etrange réflexe.
- Le poudrier nous oriente évidemment vers une femme. La femme que Lagault venait « voir »… Plus tard, comme je vous l’ai laissé supposer tout à l’heure, on pensera même à un travesti… Il faut un peu de temps pour faire parler le poudrier… On y trouve vos empreintes et, bien sûr, celles de Lagault.
- Aucune autre ?
- Aucune. Si quelqu’un a pris le poudrier dans votre sac, c’est Lagault ou c’est quelqu’un qui portait des gants pour ne pas laisser d’empreintes.
Lagault a-t-il pu prendre le poudrier dans mon sac pendant le débat ? J’essaye de visualiser la situation. J’étais à sa droite puisqu’il a pu poser sa main sur ma cuisse gauche – j’ai encore la désagréable sensation de cette présence non souhaitée – mais mon sac, j’en suis certaine, était bien à l’opposé.
- Il est impossible qu’il s’en soit emparé lui-même, dis-je avec une conviction qui interdit à Plantin de me demander la moindre confirmation supplémentaire.
- Donc, cela nous renvoie à l’intervention d’une troisième personne.
- Une troisième personne qui aurait pu être l’agresseur de Lagault… tout comme il pourrait s’agir d‘un complice de Lagault qui, dans ce cas, aurait en fait monté lui-même toute cette histoire.
- Nous progressons…
- Vous trouvez ?
C’est vraisemblablement de sa part un petit jeu. Après avoir loué mes capacités de déduction, il se moque du temps qu’il m’a fallu pour parvenir à cette déduction. Un coup tu es super, un coup tu es nulle. Petit jeu, oui… mais qui rime à quoi ?
- Lagault est conduit dans une chambre. Les empreintes sont récupérées, scannées, envoyées au fichier central. Vous êtes identifiée, on lance une procédure accélérée de recherche. Il ne faut pas longtemps pour découvrir que vous êtes à Blois, que vous vous êtes accrochée avec Lagault la veille, qu’il vous a taillé en pièces lors de son intervention dans le journal télévisé de 20 heures…
- Bref, que je suis la coupable idéale.
- Oui… A un détail près…
- Comment cela « à un détail près » ?
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mar 17 Nov 2009 - 20:00

Cette fois, le silence de Plantin s’accompagne d’un mouvement. Il quitte l’appui du mur, marche jusqu’au poste de télévision fixé dans le mur et l’allume. L’écran s’éclaire et un bruit assourdissant envahit la chambre.
- Pourquoi le volume est-il toujours réglé aussi fort ? demande-t-il. C’est quand même un endroit où on attend du calme, non ?
J’ai du mal à comprendre le lien entre « le détail près » et l’appareil de télé. Plantin veut-il couvrir sa propre voix pour éviter que quelqu’un d’autre entende ce qu’il s’apprête à me révéler ? Ce détail est-il lié à un programme télévisé qui passe en ce moment ? Pas le temps de terminer de m‘interroger, Plantin a déjà éteint le petit poste gris et est retourné à sa place à l’entrée du couloir.
- Avez-vous remarqué le volume sonore quand j’ai allumé ?
- Oui… Et vous avez vous-même souligné qu’il était élevé…
- Saviez-vous, me demande-t-il, que Maximilien Lagault était appareillé pour des problèmes d’audition ?
- Non… Quel est le rapport ?…
- Pour les examens, et notamment les radios de la tête, on a enlevé cet appareillage… et Lagault ne les a pas récupérés tout de suite. Comme il ne pouvait pas réussir à s’endormir, il s’est mis à regarder la télé à 6 heures du matin… Avec ce volume-là ! Vous imaginez bien que ça a provoqué quelques remous à l’étage. Intervention de l’infirmière de garde, appel à sa supérieure parce que Lagault exigeait de pouvoir entendre sa télé et donc demandait à récupérer ses appareils auditifs.
- Je suis désolée, et d’autant plus que vous allez vous moquer de moi, mais je ne vois pas quel rapport cela a à voir avec l’agression.
- Appareillé, Lagault entend très bien. Il dit avoir été agressé au centre de la place, au milieu du petit parking… Sauf erreur de ma part, vous portez toujours des chaussures à talons.
Avant de répondre, je jette un petit regard rapide à mes pieds comme s’ils avaient soudain pris une valeur inestimable.
- Je ne suis pas spécialement sportive et, en public, j’essaye de donner une certaine image féminine… Je suis par exemple certaine de ne pas avoir amené de chaussures de sport pour ce séjour. Cela ne m’aurait servi à rien.
- C’est bien ce qu’on nous a dit. Il paraît que vous avez traversé la cour du Château pieds nus.
- C’est tout à fait exact… Vous avez des informateurs partout…
- Non, des gens qui regardent les enregistrements des caméras de surveillance… Si Lagault entend parfaitement au moment de l’agression – et c’est le cas puisqu’il arrive appareillé à l’hôpital – il doit entendre le claquement de vos escarpins sur le sol… Et les vôtres ne sont pas spécialement discrets.
- Qu’est-ce que cela change qu’il les entende ou pas ?
- Il affirme avoir d’abord été frappé à la tête. Comment pouvez-vous lui sauter dessus par surprise, après vous être approché sans faire de bruit, et frapper à la tête alors que vous avez vingt centimètres de moins que lui ?
- Vous l’avez dit vous-même… En marchant pieds nus…
- Cela ne vous grandit pas spécialement.
- En conclusion, je ne peux pas avoir agressé Lagault parce qu’il est à moitié sourd et que je porte des talons qui font du bruit. Et à qui dois-je cette brillante déduction ?
- A l’inspecteur Morentin. C’est une femme… Elle a forcément beaucoup d’intuition… Et faut pas croire, ça lui arrive aussi de s’habiller en fille… Elle est pas canon mais elle se laisse regarder…
Là encore, je ne sais pas vraiment si c’est un compliment ou une vacherie macho. Plantin a le chic pour bien expliquer les faits mais pour laisser flotter les choses au niveau des interprétations.
- Vous saviez donc quand vous m’avez interpelée que je ne l’avais pas agressé ?
- Oui et non… C’est surtout quand il a disparu qu’on a commencé à se poser d’autres questions sur les événements. Tout collait pour vous accuser : les empreintes et le poudrier, le motif que constituent vos différends, votre histoire d’autoradio qui donne une info une heure trop tôt. Sauf qu’au moment où nous vous interrogeons, Lagault a déjà disparu et nous le savons. Il nous faut quelqu’un pour attirer les regards, quelqu’un qui puisse éviter qu’on cherche à en savoir plus sur l’état de l’agressé. Pour ne pas s’intéresser à une victime qui nous a glissé entre les doigts, rien de mieux qu’une coupable idéale livrée en pâture aux médias.
Les salauds !
Les putains de salauds !
Les enfoirés de putains de salauds !
Je pourrais dire que je n’ai pas de mots pour exprimer ce que je ressens. C’est rigoureusement le contraire, j’aurais largement de quoi qualifier ces pourris jusqu’à demain matin. Sans hésiter et sans me fatiguer.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mar 17 Nov 2009 - 20:01

Le seul truc qui m’aide à calmer ma colère volcanique, c’est cette sensation agréable d’enfin comprendre le déroulement de la journée d’hier. On me libère pour que j’aille affoler la meute des journalistes. Je suis le leurre, l’appât, le gibier d’une chasse à courre destinée à entraîner tout le monde loin du principal intérêt de l’affaire : cette victime qui a eu le très mauvais goût de disparaître. L’info de mon audition au commissariat, puis de ma libération, fuite fort à propos dans les agences de presse. Peut-être est-on même allé jusqu’à filer quelques tuyaux sur les meilleures sources d’informations me concernant ? « Allez donc voir sa mère ! »… Après, tout s’emballe. Ils prennent conscience d’être allés trop loin, que je ne vais pas sortir indemne de leur stratagème à deux sous. Contact avec l’organisation des Rendez-Vous et conseil appuyé de me faire quitter la ville au plus vite. C’est bien ce que m’a laissé entendre Agnès Farini ce matin.
- Vous vous rendez compte de ce que vous avez fait ?
- C’était ça ou avouer devant tout le monde qu’une de nos gloires nationales…
- N’exagérez pas… Un écrivaillon minuscule serait plus juste…
- Que Maximilien Lagault, une proche relation de notre président, avait disparu alors qu’il était sous notre protection. Désolé, mais dans ces cas-là, on pense d’abord au crédit qu’on a sur la piaule et à la paye en fin de mois.
Je prends le temps de me rassembler avant de repartir à l’assaut. Morentin, Plantin, Sorbier et tous les autres ont cherché à se couvrir, ce n’est pas glorieux mais c’est compréhensible. Mais à part eux qui est dans le coup ? Qui savait ?
- L’infirmière, me répond Platin. Celle qui a découvert la disparition de Lagault à 10h25 en venant refaire ses pansements. Point barre.
- Et elle, vous lui avez machiné quoi comme combine pour qu’elle ne soit plus dans vos pattes avec son terrible secret ?
- Elle est officiellement confinée pour suspicion de grippe mexicaine…
- C’est quand même plus glamour que pour moi. J’espère qu’elle vous en remerciera… Et maintenant, si vous me disiez comment Lagault est sorti d’ici ?
- Malheureusement, on ne sait pas… On est quand même au cinquième étage et il n’a pas pu sortir par la fenêtre. A moins de croire aux forces de l’esprit ou à une hypothétique capacité de passe-murailles, on en déduira qu’il est sorti par la porte.
- Laquelle était gardée.
- Toujours. Au moins un homme. Généralement deux.
- Lozes et Groussard ?
- Ils sont là depuis hier 11 heures. On les a relevés cette nuit et ils ont repris leur place à 9 heures. Ils sont toujours persuadés de garder Maximilien Lagault.
- Et leurs deux prédécesseurs ?
- Au "frigo" depuis 11 heures. Ils l’ont bien mérité non ?
Il en doute et c’est pour cela qu’il pose la question. Qu’est-ce que j’en sais, moi ? On peut bien supposer que si Lagault n’est plus là c’est qu’il est sorti… Et que s’il est sorti c’est qu’il n’y avait personne pour l’en empêcher. Donc il y a faute… et peut-être même complicité.
- Le pire dans tout ça, c’est qu’il est introuvable. Personne n’est même capable d’affirmer s’il est parti de sa propre initiative ou s’il a été enlevé.
- Ah pardonnez, inspecteur, dis-je… moi, je peux vous certifier qu’il n’a pas été enlevé.


Dernière édition par MBS le Jeu 19 Nov 2009 - 0:33, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mar 17 Nov 2009 - 20:56

Après tant d’informations apportées par le flic, je jubile d’en posséder une dont il ne dispose pas. Juste retour des choses. Si je n’égalise pas au score grâce à ça, je réduis l’écart. Dans tous les cas, je suis sûre par ma révélation d’ouvrir de nouvelles pistes à la police… laquelle prendra peut-être, en échange et comme un juste retour des choses, la peine de lever clairement la fatwa médiatique qui pèse sur moi. C’est un but qui compte double !
- D’où tenez-vous cela ? On a mis en place une surveillance de toute la région… Discrète mais serrée… Il est introuvable depuis 24 heures !
- De l’intérêt d’ignorer parfois certaines choses… Ma problématique à moi n’était pas d’identifier le lieu où se trouvait Maximilien Lagault mais de connaître son état de santé réel… J’avais entendu tout et son contraire. Donc, à la mi-journée, avant de venir jusqu’ici, j’ai envoyé ma directrice de collection auprès de sa collègue de l’éditeur de Maximilien Lagault. Elle lui a simplement demandé si celui-ci serait bien présent ce soir pour son intervention au Café littéraire et demain pour la dédicace. Réponse au-delà de mes espérances. Ladite directrice de collection a parlé ce matin même à Maximilien Lagault au téléphone. Il lui a assuré qu’il se portait bien et qu’il serait là ce soir à 18h30 pour parler de son livre.
- C’est lui qui a appelé ?
- C’est elle…
Plantin se décompose à vue d’œil. Tout le stress des dernières heures, qu’une solide constitution nerveuse, avait réussi à contenir, remonte d’un seul coup. Qu’on puisse contacter Lagault, qu’il affirme qu’il va tenir ses engagements, cela signifie qu’il est libre de ses mouvements et qu’il est parti de sa pleine volonté de l’hôpital. Bien sûr, la responsabilité des flics qui l’ont laissé partir demeure fortement engagée mais, hormis eux, personne n’est à blâmer de cette disparition. Lagault n’était pas suspect de quoi que ce soit, n’était pas en garde à vue médicalisée. Il était la veille au matin un citoyen libre de ses mouvements et il avait usé de cette liberté en leur faussant compagnie.
- Il faut que je rende compte, fait l’inspecteur reprenant le contrôle de ses nerfs et le fil de ses pensées. Vous ne bougez pas de là.
- Je pense que je vais tenir compagnie à ce matelas, dis-je. Vous venez de faire beaucoup pour ma capacité à prendre à nouveau du repos.
- Je vous retourne le compliment, répond Plantin avant de sortir.
J’entends la porte se refermer.
Enfin seule !
Je me débarrasse de mes escarpins, m’allonge par-dessus la couverture et le drap blanc. J’écarte les bras à fond pour libérer l’énergie en trop. Un sentiment de faiblesse aigue m’envahit et me terrasse.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mer 18 Nov 2009 - 1:13

Mon téléphone portable ne sonne pas, il sifflote « Au clair de la lune ». C’est donc cette mélodie enfantine qui m’extirpe du pays des songes. Je me redresse, bondit du lit pour fouiller dans mon sac. Vite avant que le correspondant interrompe son appel.
C’est Ludmilla. Il était temps qu’elle se réveille celle-là.
- Ben alors, où tu es ?
Le pire c’est qu’en plus elle m’engueule !
- Là, je suis à l’hôpital de Blois…
N’importe qui m‘aurait demandé de mes nouvelles, se serait inquiété. Pas Ludmilla. Pas son genre à montrer qu’elle s’inquiète pour vous.
- Encore ?! s’exclame-t-elle. Tu vas creuser le déficit de la Sécu à toi toute seule !
C’est vrai qu’il y a quelques mois j’avais honoré de ma présence le CHU de Tours pendant quelques heures. Je l’avais déjà oublié.
- Et maintenant, sans plaisanter, ajoute-t-elle, qu’est-ce que tu fiches à l’hosto ?
- Je ne sais pas par où commencer, vois-tu. Tout dépend à quel épisode tu en es resté de mes aventures médiatico-juridico-policières.
- J’ai trouvé ton mail, j’ai vu le reportage ignoble sur la chaine info…
- Ok, tu as les bases... Je suis donc actuellement dans la chambre de Maximilien Lagault mais, comme dans la comptine, le loup n’y est pas… Enfin, n’y est plus… En revanche, j’ai deux flics devant la porte.
- Tu es prisonnière ?…
- Prisonnière ?… Non… En fait, ils sont là pour…
Ce n’est pas grand chose un doute - au départ, ce n’est même pas gros – mais pourtant ça prend très vite beaucoup de place dans votre tête. Le mien enfle à la vitesse d’un gâteau bourré de levure chimique. Supposons que…
Je me hâte vers la porte à grands pas.
- Ils sont là pour quoi ? demande Ludmilla qui attend la fin de ma phrase avec une fébrilité qui contraste avec son humeur initiale.
- Eh bien, dis-je, je crois qu’ils sont là pour m’empêcher de sortir, dis-je après avoir vainement tenté d’ouvrir une porte verrouillée de l’extérieur.
Comment j’ai pu me laisser enfermer ? Plantin m’a pourtant donné tous les indices qui auraient dû m’alerter. L’infirmière a été mise à l’écart, les flics qui gardaient la porte ont été mis à l’ombre. Et moi, pauvre dinde, je me suis laissée aller sans imaginer un seul instant qu’à partir du moment où je connaîtrais la disparition de Lagault, on ne me laisserait pas repartir.
- Vraiment, la confiance règne…
- Quoi ? questionne Ludmilla. Je ne comprends plus rien.
- Moi, je me comprends très bien… C’est bien mon drame. Il te faut combien de temps pour venir à Blois…
- Mais je ne peux pas…
- Je m’en fous de tes arguments, Ludmilla… C’est plus l’amie qui te parle, c’est la patronne, alors tu obtempères sans discuter. Le château, tu le laisses comme il est. Si tu as ouvert les trente fenêtres ce matin, tu laisses les trente fenêtres ouvertes, je m’en fiche. J’aime déjà pas les hôpitaux mais y rester sans être souffrante, c’est au-dessus de mes forces. Je suis au cinquième étage, département de traumatologie. Normalement, il y aura au moins un flic en uniforme devant la porte… Alors ? Combien de temps avant que tu sois là ?
- Une heure… Si je me débrouille bien…
- Grouille-toi ! Tu devrais déjà être en route. J’ai la désagréable impression de m’être faite blouser… Surtout ne me rappelle pas, je te recontacte si besoin.
Je coupe la communication, me laisse choir sur le lit. Il y a bien eu un moment où j’ai raté une étape. Tout ce que Plantin m’a raconté était cohérent… Tout sauf la disparition de Maximilien Lagault qui reste inexplicable en l’état des choses. A moins d’imaginer bien sûr qu’il existe des passages secrets dans cet hôpital certes vénérable mais qui n’a point connu les temps médiévaux. Option repoussée d’office. Cherchons une autre explication.
Je reste un moment pensive, les mains croisées sous la tête. Je n’ai qu’une chose à faire : attendre. Alors, autant chercher à reconstituer le puzzle de cette affaire.
Reprenons depuis le début.
« Parce que vous croyez encore au hasard, vous ? ». Cette phrase de Plantin est la première qui m’ait marquée. Croire au hasard ? Bien sûr que j’y crois même si c’est sans doute un tort. Que veut bien dire cette remarque alors ?… Que Morentin n’était pas devant la cathédrale sans raison… et qu’elle était là-bas pour attendre mon éventuelle arrivée sur les lieux de l’agression. Donc, pas de hasard… Au contraire, cette rencontre était potentiellement prévue.
De là à imaginer que…
- Les salauds !
Oui, les salauds ! Cette fois-ci, ça n’ira pas plus loin.
Morentin m’attendait à la cathédrale comme Plantin m’attendait à l’hôpital. Maximilien Lagault n’a sans doute jamais mis les pieds dans cette chambre. Cette chambre, avec son flic en faction devant, c’était une souricière, un piège à con… Ou plutôt, un piège à conne.
Moi.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Jeu 19 Nov 2009 - 22:58

Que faire dans une chambre d’hôpital quand on n’a même pas de goutte à goutte pour se distraire ? Vaste problème dont l’absence de solution me tourmente le temps que je comprenne qu’il est plus sage de mettre toute cette histoire entre parenthèses. On n’est pas dans une dictature sanguinaire et je ne risque pas d’être passée par les armes en catimini dans un fossé sinistre ou ensevelie vivante dans une tranchée que j’aurais moi-même creusée. Je sortirai libre de cette chambre… ou tout au moins de cette affaire. Ce n’est qu’une question de temps. De ce temps dont je me plains sans cesse de manquer. Inutile donc de gâcher cette période potentielle de travail. Puisqu’on m’a laissé mes affaires, autant en profiter.
Il se passe près de deux heures avant que quelque chose ne vienne interrompre mon travail de rédaction. Entre temps, je n’ai dételé que trois minutes pour aller boire dans la salle de bains. Ca commence à manifester bruyamment du côté du couple infernal estomac-intestins parce que je n’ai grignoté qu’un sandwich sur le chemin de l’hôpital. A part ça, rien à signaler sinon quelques cris de douleur dans le couloir qui me confortent dans mon idée que ce qui m’arrive n’a pas un caractère de gravité exceptionnel.
C’est le farfouillement frénétique d’une clé dans la serrure qui me fait lever le nez de mon ordinateur. Je vois surgir dans la chambre – j’allais dire ma chambre tant je m’y suis habituée – un type en blouse blanche, le genre grand ponte, sûr de lui, limite arrogant. Je m’attendais à un flic, j’espérais Ludmilla et on m’envoie un médecin. Que faut-il voir dans cette irruption ? Heureux présage ou nouvelle angoisse ?
- Vous êtes bien Fiona Toussaint ?
- Oui, dis-je sans pouvoir articuler autre chose.
- Professeur Lèbre. Service de gastro-entérologie. Je suis le directeur-adjoint de l’hôpital…
Va-t-il me balancer tout son pedigree comme le font ces plaques dorées fixées près des portes d’entrée des généralistes et des spécialistes ? S’il part dans ce registre-là, je suis fichue de faire de même. Il aura droit à mon sujet de maîtrise, de thèse, à la liste de mes articles et à mes postes universitaires. Œil pour œil. Chiant pour chiant.
- J’ai été averti de votre présence dans cette chambre et je voulais personnellement vous en libérer. Nous ne sommes pour rien dans toute cette histoire, croyez-le bien. La police a, semble-t-il, complètement oublié de nous signaler votre présence avant de quitter les lieux. Erreur regrettable et inexplicable. S’il n’y avait eu la visite d’un de mes vieux maîtres en médecine, je pense que nous l’aurions ignoré quelques temps encore.
Trop d’informations d’un seul coup. Cela ne peut que saturer mon cerveau qui se balade encore quelque part dans les années 1620, dans les vents humides qui cernent La Rochelle. Je laisse passer du fait de ce jet-lag historique deux ou trois trucs qui auraient dû susciter une réaction de ma part pour me contenter d’un « je peux sortir ? » pleinement utilitaire.
- Bien sûr, bien sûr, me répond le chirurgien qui frotte l’une contre l’autre ses deux larges mains avec une nervosité qu’on n’attendrait pas d’un patricien d’une telle envergure. Il n’y a aucune raison que vous demeuriez ici… Vraiment, vraiment, je me plaindrai à monsieur le commissaire de l’attitude de ses subordonnés. C’est de l’irresponsabilité complète.
- Puis-je vous demander de me dire exactement ce qui s’est passé ici ?
- Mademoiselle, je crois ne pas être en mesure de vous refuser quoi que ce soit mais…
Il jette un œil vers le couloir dans lequel une femme en blouse bleue attend avec son chariot d’entretien, et baisse la voix.
- Nous serons plus tranquilles pour discuter de tout cela dans mon bureau.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Ven 20 Nov 2009 - 0:44

Petite promenade en ascenseur pour descendre de deux malheureux étages – les habitudes professionnelles ont la vie dure -, enfilade de couloirs couleur crème et enfin la porte d’un bureau avec l’inévitable plaque dorée. Un petit voyage en silence qui me permet de reprendre pied dans la réalité. Même si l’odeur d’éther a disparu depuis de longtemps, il flotte quelque chose dans l’air qui me rappelle où je suis. La question qui me travaille, c’est bien sûr de savoir comment il se fait que j’y sois encore. La réponse est derrière la porte, j’en mettrais ma main à couper.
Derrière cette fameuse porte, le bureau est cossu mais sans exagération. Modestie – pas évidente au premier abord – du clinicien ou manque cruel de moyens ? Je ne me laisse pas happer par cette question car je viens de reconnaître dans les fauteuils en vieux cuir beige deux personnes chères à mon cœur.
- Docteur Pouget !… m’exclamé-je en reconnaissant celui dont la présence m’étonne le plus
Le vieux médecin, ma « crème de Charentilly » comme je l’appelle, se redresse avec toute la vigueur d’un homme qui refuse obstinément l’idée de retraite. On s’embrasse comme si on ne s’était pas vus depuis des mois. Et le pire, c’est qu’on ne s’est pas vus depuis des mois. J’avais encore mon plâtre et il avait, une dernière fois, vérifier la mobilité de mes doigts avant que j’embarque dans le TGV qui me ramenait vers Amiens.
- Le docteur Pouget m’a pris comme remplaçant à une époque où je n’avais pas terminé ma spécialisation, explique le professeur Lèbre. Cela fait… combien de temps déjà ?…
- Quinze ans qu’on ne s’était pas vus, rappelle le médecin généraliste. Bah, c’est quoi, quinze ans… Un début de vie… Il y a tant de personnes qui n’arrive même pas à cet âge-là… Quand Ludmilla m’a demandé urgemment si je ne connaissais personne à l’hôpital de Blois, je lui ai dit « attends, je vais regarder la liste des spécialistes, il y en a bien un qui me devra un service »… C’est ça aussi le privilège de l’âge…
- Et voilà comment on se retrouve avec une tornade venue directement de votre passé qui fait le siège de votre téléphone jusqu’à être prise en ligne, poursuit le spécialiste. Il m’a dit sans prendre de gants « t’as une de mes gamines dans ton hosto… et il paraît qu’il lui arrive des bricoles ».
- Il a plaqué sa partie de golf, continue le docteur Pouget, et on s’est donné rendez-vous ici. En deux coups de téléphone, quelqu’un lui a expliqué ce qui se passait.
- Et, au juste, qu’est-ce qui se passait ?
Elles sont bien gentilles leurs retrouvailles, ils sont super touchants leurs compliments mutuels et réciproques mais moi je voudrais être bien certaine de ce qui m’est arrivé. Pendant deux heures, j’ai réussi à occulter tout ça, à mettre mon mouchoir de baptiste aux initiales de Louis le Juste sur les vilenies que j’ai endurées. Maintenant, ça suffit ! Stop ! Basta ! J’ai enfin la chance de pouvoir m’appuyer sur quelqu’un qui n’a aucun intérêt à me raconter des craques – sinon peut-être défendre l’honneur de son établissement – alors il faut qu’il me dise de quoi il retourne. Pour que je sache d’abord. Pour que je réagisse ensuite.
- Jeudi soir, monsieur Maximilien Lagault a été admis dans notre hôpital au service de traumatologie. Blessures sévères mais rien de dramatique. Il en a disparu sans explication à la fin de la matinée de vendredi. La police a décidé de faire croire à son maintien entre nos murs afin de pouvoir se concentrer discrètement sur les recherches. Le directeur de l’hôpital, mon confrère Germain Rivière, a donné son accord pour cette manœuvre tout en diligentant une enquête interne pour savoir comment monsieur Lagault a pu nous quitter aussi mystérieusement…
- Et ? questionne Ludmilla qui jusque là n’a pas desserré les lèvres et, selon son habitude, ne paraît pas concernée.
- L’enquête est en cours… Etrangement, la vidéosurveillance n’a rien enregistré dans le couloir pendant une heure. On n’en sait donc pas plus. Il faut interroger tous les membres du personnel. Ca prend du temps… Surtout le week-end.
- Et moi ?…
- A 15 heures 30, l’inspecteur de police qui coordonnait les opérations dans l’hôpital a annoncé qu’il mettait fin à la surveillance de l’ancienne chambre de monsieur Lagault. Il a demandé cependant que, pour des raisons de confidentialité et pour éviter la curiosité de la presse, la chambre ne soit pas faite et rendue à son usage normal avant 20 heures.
- A qui a-t-il demandé cela ? A monsieur Rivière ?
- Non, Germain est parti en week-end hier soir, explique le praticien. C’est Catherine de Villaviciosa du service de traumatologie qui a traité la fin de cette histoire. Une femme brillante… et très belle ce qui ne gâche rien. Elle vient de me transmettre toutes ces infos via mon beeper.
- Pourquoi 20 heures ? demande Ludmilla en me regardant. Est-ce que cela signifie quelque chose pour toi ?
- Depuis deux jours, c’est l’horaire de mon bain de boue quotidien, dis-je. A part ça…
C’est une attitude un peu dégueulasse, je le reconnais volontiers. Ludmilla est ma meilleure amie (même si c’est depuis peu) et le docteur Pouget aura joué dans ma vie un rôle essentiel, mais il est hors de question qu’ils entrent à leur tour dans cette aventure. Ce n’est pas de ma part de l’égoïsme, ce n’est même pas un nouvel avatar de ma fierté maladive… C’est juste que je n’ai pas envie qu’ils soient, d’une manière ou d’une autre, éclaboussés par le tombereau d’immondices qui se déverse régulièrement sur moi. Lorsque nous aurons quitté ce bureau, je leur dirai toute ma reconnaissance, je multiplierai les mercis et les embrassades parce que je les aime. Et c’est parce que je les aime que je ne leur dirai pas que l’inspecteur Plantin tenait absolument à ce que je ne sois pas dans ses pattes lorsqu’il va se pointer un peu avant 18h30 au Café littéraire de la Halle aux Grains. Son objectif : remettre la main, si je peux m’exprimer ainsi, sur le fugace Maximilien Lagault et s’assurer ensuite qu’il ne rejouera pas la fille de l’air. Avec le risque toujours possible que Lagault ne vienne pas…
Et si c’est ainsi que cela se passe, je veux absolument en être ! A-t-on le droit de s’immiscer dans une enquête de police ? Au point où j’en suis, je ne perds même pas le temps de me poser la question. « Ils » ont voulu me mettre hors jeu, me court-circuiter – peut-être pour me protéger ? peut-être pas ? je le saurai bien à un moment ou l’autre -, m’éliminer du système d’équations à inconnues multiples de cette enquête. C’est quand même mon droit de défendre mon honneur, non ?
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