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 J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]

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MBS



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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Ven 20 Nov 2009 - 0:44

Petite promenade en ascenseur pour descendre de deux malheureux étages – les habitudes professionnelles ont la vie dure -, enfilade de couloirs couleur crème et enfin la porte d’un bureau avec l’inévitable plaque dorée. Un petit voyage en silence qui me permet de reprendre pied dans la réalité. Même si l’odeur d’éther a disparu depuis de longtemps, il flotte quelque chose dans l’air qui me rappelle où je suis. La question qui me travaille, c’est bien sûr de savoir comment il se fait que j’y sois encore. La réponse est derrière la porte, j’en mettrais ma main à couper.
Derrière cette fameuse porte, le bureau est cossu mais sans exagération. Modestie – pas évidente au premier abord – du clinicien ou manque cruel de moyens ? Je ne me laisse pas happer par cette question car je viens de reconnaître dans les fauteuils en vieux cuir beige deux personnes chères à mon cœur.
- Docteur Pouget !… m’exclamé-je en reconnaissant celui dont la présence m’étonne le plus
Le vieux médecin, ma « crème de Charentilly » comme je l’appelle, se redresse avec toute la vigueur d’un homme qui refuse obstinément l’idée de retraite. On s’embrasse comme si on ne s’était pas vus depuis des mois. Et le pire, c’est qu’on ne s’est pas vus depuis des mois. J’avais encore mon plâtre et il avait, une dernière fois, vérifier la mobilité de mes doigts avant que j’embarque dans le TGV qui me ramenait vers Amiens.
- Le docteur Pouget m’a pris comme remplaçant à une époque où je n’avais pas terminé ma spécialisation, explique le professeur Lèbre. Cela fait… combien de temps déjà ?…
- Quinze ans qu’on ne s’était pas vus, rappelle le médecin généraliste. Bah, c’est quoi, quinze ans… Un début de vie… Il y a tant de personnes qui n’arrive même pas à cet âge-là… Quand Ludmilla m’a demandé urgemment si je ne connaissais personne à l’hôpital de Blois, je lui ai dit « attends, je vais regarder la liste des spécialistes, il y en a bien un qui me devra un service »… C’est ça aussi le privilège de l’âge…
- Et voilà comment on se retrouve avec une tornade venue directement de votre passé qui fait le siège de votre téléphone jusqu’à être prise en ligne, poursuit le spécialiste. Il m’a dit sans prendre de gants « t’as une de mes gamines dans ton hosto… et il paraît qu’il lui arrive des bricoles ».
- Il a plaqué sa partie de golf, continue le docteur Pouget, et on s’est donné rendez-vous ici. En deux coups de téléphone, quelqu’un lui a expliqué ce qui se passait.
- Et, au juste, qu’est-ce qui se passait ?
Elles sont bien gentilles leurs retrouvailles, ils sont super touchants leurs compliments mutuels et réciproques mais moi je voudrais être bien certaine de ce qui m’est arrivé. Pendant deux heures, j’ai réussi à occulter tout ça, à mettre mon mouchoir de baptiste aux initiales de Louis le Juste sur les vilenies que j’ai endurées. Maintenant, ça suffit ! Stop ! Basta ! J’ai enfin la chance de pouvoir m’appuyer sur quelqu’un qui n’a aucun intérêt à me raconter des craques – sinon peut-être défendre l’honneur de son établissement – alors il faut qu’il me dise de quoi il retourne. Pour que je sache d’abord. Pour que je réagisse ensuite.
- Jeudi soir, monsieur Maximilien Lagault a été admis dans notre hôpital au service de traumatologie. Blessures sévères mais rien de dramatique. Il en a disparu sans explication à la fin de la matinée de vendredi. La police a décidé de faire croire à son maintien entre nos murs afin de pouvoir se concentrer discrètement sur les recherches. Le directeur de l’hôpital, mon confrère Germain Rivière, a donné son accord pour cette manœuvre tout en diligentant une enquête interne pour savoir comment monsieur Lagault a pu nous quitter aussi mystérieusement…
- Et ? questionne Ludmilla qui jusque là n’a pas desserré les lèvres et, selon son habitude, ne paraît pas concernée.
- L’enquête est en cours… Etrangement, la vidéosurveillance n’a rien enregistré dans le couloir pendant une heure. On n’en sait donc pas plus. Il faut interroger tous les membres du personnel. Ca prend du temps… Surtout le week-end.
- Et moi ?…
- A 15 heures 30, l’inspecteur de police qui coordonnait les opérations dans l’hôpital a annoncé qu’il mettait fin à la surveillance de l’ancienne chambre de monsieur Lagault. Il a demandé cependant que, pour des raisons de confidentialité et pour éviter la curiosité de la presse, la chambre ne soit pas faite et rendue à son usage normal avant 20 heures.
- A qui a-t-il demandé cela ? A monsieur Rivière ?
- Non, Germain est parti en week-end hier soir, explique le praticien. C’est Catherine de Villaviciosa du service de traumatologie qui a traité la fin de cette histoire. Une femme brillante… et très belle ce qui ne gâche rien. Elle vient de me transmettre toutes ces infos via mon beeper.
- Pourquoi 20 heures ? demande Ludmilla en me regardant. Est-ce que cela signifie quelque chose pour toi ?
- Depuis deux jours, c’est l’horaire de mon bain de boue quotidien, dis-je. A part ça…
C’est une attitude un peu dégueulasse, je le reconnais volontiers. Ludmilla est ma meilleure amie (même si c’est depuis peu) et le docteur Pouget aura joué dans ma vie un rôle essentiel, mais il est hors de question qu’ils entrent à leur tour dans cette aventure. Ce n’est pas de ma part de l’égoïsme, ce n’est même pas un nouvel avatar de ma fierté maladive… C’est juste que je n’ai pas envie qu’ils soient, d’une manière ou d’une autre, éclaboussés par le tombereau d’immondices qui se déverse régulièrement sur moi. Lorsque nous aurons quitté ce bureau, je leur dirai toute ma reconnaissance, je multiplierai les mercis et les embrassades parce que je les aime. Et c’est parce que je les aime que je ne leur dirai pas que l’inspecteur Plantin tenait absolument à ce que je ne sois pas dans ses pattes lorsqu’il va se pointer un peu avant 18h30 au Café littéraire de la Halle aux Grains. Son objectif : remettre la main, si je peux m’exprimer ainsi, sur le fugace Maximilien Lagault et s’assurer ensuite qu’il ne rejouera pas la fille de l’air. Avec le risque toujours possible que Lagault ne vienne pas…
Et si c’est ainsi que cela se passe, je veux absolument en être ! A-t-on le droit de s’immiscer dans une enquête de police ? Au point où j’en suis, je ne perds même pas le temps de me poser la question. « Ils » ont voulu me mettre hors jeu, me court-circuiter – peut-être pour me protéger ? peut-être pas ? je le saurai bien à un moment ou l’autre -, m’éliminer du système d’équations à inconnues multiples de cette enquête. C’est quand même mon droit de défendre mon honneur, non ?
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Ven 20 Nov 2009 - 23:44

- Pourquoi tu ne veux pas que je reste ?
Que répondre à ce genre de question quand elle émane d’une amie. Tout ce qu’on peut dire est forcément une bêtise. Alors autant y aller dans le gros bobard, histoire de ne pas regretter.
- Parce que ce soir j’ai rendez-vous avec quelqu’un et que ça risque de m’occuper la nuit entière. Tu vois ?
A en juger par sa moue un peu amère, elle voit. Et ça n’a pas l’air de lui plaire tant que cela. Pour pouvoir s’installer à plein temps au château et se plonger avec des délices sans fin dans la masse archivistique des Rinchard, elle a rompu avec son petit copain qu’elle a laissé en banlieue parisienne. Je peux comprendre que l’idée que je m’amuse comme une petite folle quand elle vit quasi comme une moniale, lui inspire des sentiments peu amènes à mon égard. A chaque fois que je la sens jalouse ainsi, je m’inquiète de notre futur commun. Un jour, elle finira forcément par se demander si elle n’aurait pas mieux fait d’accepter pour elle-même l’héritage du vieux comte. Même si c’est cet héritage qui nous a rapprochées et liées l’une à l’autre, il contient en lui tous les germes d’une discorde future. Je le sais depuis le début et elle ne peut qu’y avoir pensé elle-aussi.
La puissante Mercedes du docteur ronfle bruyamment sur le parking. Ludmilla s’installe au volant, claque la portière un peu violemment il me semble, puis se ravise et baisse la fenêtre.
- Si tu as besoin ?…
- Ton numéro est le premier sur ma liste, je sais… Allez, file fermer les fenêtres. Ce n’est pas parce que le temps est redevenu agréable cette après-midi qu’il ne faut pas se méfier. La nuit va être fraîche.
Si c’est pas honteux quand même de chasser quelqu’un en enveloppant ça de considérations météorologiques. Ca me fait mal au ventre… A moins que ce ne soit la faim ? Je pose ma main sur l’avant-bras de Ludmilla appuyé à la portière, puis balance deux grands coups de la paume sur le toit de la voiture.
- Allez ! Roulez jeunesse !…

Il est 17h45. J’ai faim, je n’ai pas d’endroit pour dormir cette nuit et le soleil pâle décline déjà derrière la ville, signe que des décisions importantes seront à prendre bientôt. On ne peut pas dire que ma situation soit vraiment confortable. En plus, j’ai ma valise, mon ordinateur portable, mes dossiers, autant de choses que je dois me traîner encore. Pas question de prendre un bus ou de héler un taxi. Dans ce genre de moyen de transport, on vous regarde, on vous dévisage, faute d’avoir autre chose à faire et là, j’ai vraiment envie d’être discrète pour mieux surprendre mon monde par mon retour inattendu. Pas question non plus de m’abaisser à quémander une place pour cette nuit auprès de l’organisation. Agnès Farini a dit qu’elle m’appellerait, j’attends son appel tout en redoutant qu’elle ne le fasse pas. Bah ! Dans le pire des cas, j’ai une carte bleue et je sais où est la gare. Un train de nuit m’amènera toujours quelque part. Et de ce quelque part, je sais assez de géographie de la France pour pouvoir retourner vers mon chez moi. Pourquoi s’inquiéter alors ?
Je commence par sandwicher dans une boulangerie. A cette heure-ci, le choix apparaît plus limité mais un jambon-beurre, ça me va très bien. J’arrose le tout d’un jus d’orange et me voilà parée pour l’affrontement qui se profile. J’ai deux stratégies en tête : soit Maximilien Lagault est présent et je lui laisse poliment faire sa communication avant de lui demander des explications, soit il n’est pas là et c’est à Plantin que j’irai demander des comptes. Dans les deux cas, je vais devoir me forcer un peu pour dire ce que j’ai sur le cœur mais cela ne devrait quand même pas être très difficile.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Sam 21 Nov 2009 - 0:50

Je n’en peux plus de ma foutue valise. J’en veux surtout au terrorisme international qui, en suscitant une peur panique des bombes cachées ici ou là, a précipité la fin des consignes automatiques. Sans cela, ma valise m’attendrait sagement dans une grande cabine métallique bien protégée par un code à quatre chiffres que j’aurais pris grand soin de choisir avec originalité. 1515 ou 1789 c’était bon quand j’étais gamine pour le code du casier à la piscine. Aujourd’hui, j’aurais peut-être choisi 1588 pour le désastre de l’Invincible armada… ou 1710 comme la bataille de Villaviciosa dont le nom s’est rappelé à mon bon souvenir quand le professeur Lèbre a évoqué sa collègue de traumatologie. Doux rêve ! La valise ne me quitte pas, roulant quarante centimètres derrière mes mollets dans les petites rues qui bordent l’IUT, à quelques encablures de la Halle aux Grains.
Attendre. J’ai l’impression de ne faire que cela depuis trois jours. Attendre le départ du train, la correspondance. Attendre les participants du débat, attendre de trouver un endroit pour manger. Attendre ma conférence et attendre qu’on me laisse partir du commissariat. Attendre dans la chambre de l’hôpital et maintenant attendre pour surgir comme un chien dans un jeu de quille au moment de la conférence de Maximilien Lagault.
Oui mais attendre jusqu’à quand ? Si la conférence est annulée, pas de problème. Les spectateurs potentiels et motivés, le genre à se pointer une heure à l’avance, seront déjà repartis pour trouver une place ailleurs. Les retardataires et les éternels optimistes seront les seuls à me disputer le plaisir de me glisser jusqu’à l’entrée de l’espace du Café littéraire. Pas la peine de se presser… Inversement, si le maestro est bien présent, ce sera la panique, on se pressera pour le voir, l’entendre. J’ai pu constater ce matin avant que ne débute l’émission de Jean-Pascal Juniniez que ce café, intégré tel un appendice dans un coin de la Halle aux Grains, n’est guère immense : on doit pouvoir - et encore tout juste - y faire entrer une quarantaine de personnes, les autres se massant à proximité, tendant l’oreille ou le col pour se donner l’illusion d’en être.
L’irrésolution, en de telles circonstances, me bouffe les nerfs. J’oscille sans cesse entre deux solutions pour lesquelles je trouve toujours de solides arguments. Y aller maintenant ou dans dix minutes ? Ou plus tard encore ? C’est plus la contrainte de ma valise qu’une prise de décision résolue sur le fond du problème qui me conduit vers 18h20 à quitter mon orbite quasi géostationnaire pour regagner le monde vivant. De loin, aux mouvements de foule, aux cris qui éclatent, je saisis l’évidence d’une situation tendue. Cela ne ressemble guère au dépit provoqué par une annulation mais bien plutôt à l’euphorie béate, et souvent dangereuse, que peut susciter dans un groupe l’apparition de l’être aimé et attendu. Je me rapproche sans donner l’impression de m’intéresser à la scène : si je continue sur ma trajectoire actuelle, je vais finir dans le couloir tendu de plastique qui marque l’entrée de la Halle aux Grains. Le regard en coin, je le vois enfin. Maximilien Lagault quitte une Safrane noire garée le long de l’avenue du maréchal Maunoury. Il domine de sa haute stature la masse des journalistes et des badauds, fend cette foule qui s’écarte dévotement devant lui. Il salue de la tête, tournant alternativement ses yeux de droite et de gauche. Son corps raide n’accompagne ses mouvements. Soudain, il se fixe sur place.
Il m’a vue !
D’un coup, toutes mes résolutions et toutes les questions que la situation imposent s’envolent. J’aurais envie que la terre s’ouvre sous mes pieds tant je redoute ce qui va suivre. Je me méfie de mes réactions. Aurais-je la force de mépriser cet homme qui m’a présentée à la face du pays comme une arriviste forcenée et une incapable notoire ? Peut-être d’ailleurs n’attend-il que l’esclandre car, après m’avoir remarquée, il quitte sa trajectoire initiale et marche vers moi. Les objectifs des caméras, les appareils photos l’accompagnent et la masse de l’assistance se met à converger vers moi. La vague va me submerger, m’écraser.
Je suis piégée !
La main du romancier, un peu rude, se tend vers moi. Le visage, couvert de deux gros pansements, s’éclaire d’un pauvre sourire comme si jubilation et douleur peinaient à faire bon ménage.
- Mademoiselle, je suis on ne peut plus heureux de vous voir. Quelles qu’aient été nos différends, je ne peux admettre qu’on ait osé faire courir le bruit de votre responsabilité dans ce qui m’est arrivé. C’est honteux…
Eh bien, si je m’attendais !…
Je prends la main, la serre sous le crépitement des flashs. Un « la bise ! » sort d’on ne sait où. Une fraction de seconde, je crains que Maximilien Lagault obtempère, il a la décence de n’en rien faire. Ouf ! Je n’aurais pas supporté le baiser de Judas.
- Souhaitez-vous que nous scellions une réconciliation publique autour d’un bon repas ?
Une invitation à diner ? Quelle idée !… Je ne peux que refuser, ne serait-ce que parce que mon jambon-beurre entame à peine sa grande œuvre de régénération de mes forces. Mais écarter la réconciliation offerte de manière aussi directe – et devant tant de caméras - , par un homme blessé de surcroit, c’est donner une image qui ne ferait que renforcer l’idée qu’on se fait déjà de moi. Et puis cela coûte quoi d’accepter ? J’aurais tout loisir de me trouver de bonnes excuses ensuite. Demain midi, je serai déjà invitée par une collègue et demain soir je serai malheureusement contrainte de refuser pour cause de train à prendre. Après, lorsque les objectifs seront partis filmer ailleurs, tout ceci s’oubliera. Ce n’est de la part de Lagault qu’une manœuvre qui sera sans suite, j’en suis persuadée.
Il flotte dans l’air le même genre d’atmosphère que pour une grande partie d’échecs. Le public retient son souffle en attendant de voir le coup suivant, cherche à deviner le futur en scrutant tous les détails de la scène. Nos mains sont toujours serrées comme pourraient l’être celles de deux chefs d’Etat donnant le temps nécessaire à la presse internationale pour immortaliser de la scène. Me voilà doublement prisonnière. De la situation comme de cette main qui prend un plaisir manifeste au contact de ma peau.
- J’accepte.
Je ne sais comment cette phrase si rudimentaire quitte la frontière de mes lèvres. J’ignore par quel miracle je parviens à lui donner une intonation sincère. Le résultat est toutefois suffisamment probant pour que l’électricité ambiante se décharge d’un seul coup. C’est comme si la paix venait d’être signée. Les témoins, qui n’ont aucune part à la chose, n’en garderont pas moins le sentiment d’en avoir été des acteurs essentiels.
- Eh bien rendez-vous alors à 20 heures 30 à l’Orangerie du Château, lâche Maximilien Lagault. Ne vous inquiétez pas, ma table était déjà réservée.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Sam 21 Nov 2009 - 1:42

Le reflux me laisse seule et grandement désemparée. Je veux jouer à la grande fille et à chaque fois je me fais surprendre par les autres. Ils sont plus fins, plus roués, moins naïfs que je ne le suis. C’est une chose d’analyser froidement des archives du Grand Siècle pour en faire sortir une certaine vérité ; cela en est une autre de deviner la vérité que les gens planquent derrière leurs masques. Je ne suis décidément pas douée pour ces petits jeux et je ferais mieux de m’en retourner chez moi. Si possible avant de passer à table.
- Vous aimez vraiment vivre dangereusement, mademoiselle Toussaint.
C’est la seconde fois que l’inspecteur Morentin me surprend ainsi. Je vais finir par croire qu’elle et Plantin sont capables de quadriller toute la ville pour surgir régulièrement dans mon dos. Ce duo de flics me fait de plus en plus penser à Big Brother. Ils sont partout, ils paraissent tout voir, ils ont toujours un coup d’avance sur moi comme s’ils me regardaient en permanence agir.
- Pourquoi dites-vous cela, inspecteur ?
C’est elle qui va prendre pour l’autre, je le sens. Ce n’est certes pas très malin comme attitude mais cela me soulagera. Ma question n’a rien d’amène, c’est déjà un premier coup de griffe.
- Eh ! Tout doux, miss !… Ne venez pas m’agresser alors que j’ai tout fait pour vous mettre à l’abri.
- C’est donc à vous que je dois cette idée géniale qui a failli me remettre hier soir dans un train plus tôt que prévu?…
- Contente qu’elle vous ait paru agréable, réplique Morentin qui en matière d’acidité prouve qu’elle possède du répondant.
- Je suppose que le fait de m’enfermer à l’hôpital cette après-midi provenait également de votre cerveau fertile. Avec le recul, je ne sens pas l’inspecteur Plantin capable d’une telle initiative. Il était dans un tel état de nerfs quand je lui ai annoncé que Maximilien Lagault serait sans doute de retour dès ce soir qu’il ne pouvait pas décider froidement de « m’oublier » dans la chambre.
- Et si je le pouvais, je vous enfermerais encore cette nuit. Quitte à vous mettre en garde à vue pour cela. Malheureusement, on s’est fait taper sur les doigts par le commissaire. Vous avez de puissants appuis, mademoiselle, et vous n’imaginez pas le poids qu’ils peuvent mettre lorsqu’ils réclament quelque chose. Vous pourriez attaquer la Poste en plein jour et le visage à découvert qu’on ne bougerait plus le petit doigt pour vous interpeler.
Voilà bien le genre de révélations qui ne peut que me mettre mal à l’aise. L’idée que sous-entend l’inspecteur Plantin c’est que je suis le jouet d’intérêts puissants qui me dépassent et dont je n’ai même pas conscience. Pour une femme bien décidée à assumer son indépendance, cela fait désordre.
- Excusez-moi, dis-je, mais mes nerfs commencent à ne plus accepter que mon esprit les contrôle. Ils sont en pleine lutte pour acquérir leur indépendance. Surtout depuis que je me trouve invitée dans un grand restaurant dans lequel je vais encore une fois me sentir comme un éléphant dans un magasin de porcelaine… Je pensais comprendre un peu la situation et elle devient malgré tout de plus en plus nébuleuse. Qui est qui dans cette histoire ? Quel est le sens de tout ça ?… Y a-t-il seulement de véritables gentils ?
- Vous savez bien que s’il y avait de véritables gentils, comme vous le dites, ils seraient hors du jeu depuis longtemps. Ce sont toujours les premiers à disparaître, il faut être réaliste.
- Pourquoi vous n’interpelez pas Lagault ?
- Je viens de vous dire qu’il fallait rester réaliste. Vous n’avez pas compris que pour nous désormais, toute cette affaire se borne à compter les points sans intervenir… Du moins officiellement… Lagault était à l’hôpital, il en est sorti par une issue discrète en fin d’après-midi et il vient assurer son intervention ce soir, c’est la version officielle. Vous avez été entendue hier par nos services, vous avez été relâchée et aucune charge ne pèse sur vous, c’est toujours la version officielle.
- Accessoirement c’est aussi la vérité.
- Votre vérité, mademoiselle… rétorque la policière.
Cela s’appelle le retour du boomerang dans les dents. J’ai tellement argumenté jeudi après-midi sur l’absence d’une vérité absolue en Histoire, sur la nécessité de prendre en compte la multiplicité des lectures d’un même fait que je me sens penaude de m’être fait piéger aussi bêtement. Bien sûr que ce n’est que ma vérité… N’empêche que je la trouve sacrément plus vraie que celle qui fait de Maximilien Lagault un patient modèle ayant gardé la chambre jusqu’à l’obtention d’une autorisation médicale pour quitter l’hôpital.
- Si j’essaye d’ordonner les faits, reprends-je, je vois trois grandes questions : qui a agressé Maximilien Lagault et pourquoi ? qui essaye de me mouiller dans cette histoire au point que vous jugeriez préférable que je déguerpisse sans demander mon reste ? qui est - ou qu’est-ce que c’est que - Jules et quel rapport a-t-il avec tout cela ?
- Cela fait plus de trois questions si on vous écoute bien.
- Les universitaires aiment les plans en trois parties, c’est une détestable manie je sais mais à laquelle je ne parviens pas à déroger. Alors, je vous demande si vous êtes en mesure de répondre à au moins une de ces questions ?
L’inspecteur Morentin passe la main dans ses cheveux courts, s’attarde deux ou trois secondes sur sa nuque qu’elle masse énergiquement – manque de sommeil sans doute – puis hausse les épaules avec une moue boudeuse.
- Je crois que vous n’aimeriez pas mes réponses.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Sam 21 Nov 2009 - 11:54

SAMEDI SOIR


Peut-on aller dans un restaurant chic avec sa valise ? C’est le genre de question qui me met en rage. Bien sûr que non ! Mais qu’en faire ? Où la stocker si je n’ai pas de chambre ? Tout me conduit à devoir aller quémander auprès d’Agnès Farini. Et je n’aime pas ça !
En me voyant franchir la porte du petit espace d’accueil professionnel, la maîtresse des lieux lève les yeux au ciel comme si elle avait été prise en faute.
- Je vous avais complètement oubliée !
Outre que cette exclamation a le goût d’une totale sincérité, je l’apprécie fort car elle m’évite d’avoir à formuler cette demande que ma fierté réprouve. « Oublié » veut-il dire sans solution ? Etrangement, ce n’est pas mon problème principal. Au contraire même. S’il n’y avait plus de place nulle part, j’aurais à la limite une très bonne excuse pour me faire porter pâle au diner.
- Il me reste deux possibilités, enchaîne Agnès Farini sans regarder ses notes, preuve que je n’avais pas été totalement oubliée. Soit Le Médicis, un trois étoiles mais un peu en marge du centre, soit l’Hôtel de Savoie dans lequel vous étiez hier.
Je ne me sens pas capable de fréquenter un troisième hôtel en autant de nuits ; je ne suis pas une chanteuse en tournée, j’aime assez avoir mes repères. Et puis, la manière dont j’ai quitté l’hôtel ce matin, me conduit à préférer le retour en terrain connu… Quand bien même l’odeur de peinture serait encore assez forte pour m’empêcher de dormir avec sérénité.
- Je retourne à l’Hôtel de Savoie, dis-je en essayant de mettre dans cette phrase une énergie qui commence sérieusement à m’abandonner.
- Vous voulez qu’on vous véhicule ?
Il y a un petit sourire pour accompagner cette question. Je dois être particulièrement marquée par la fatigue pour qu’Agnès Farini ait cru bon de la formuler.
- Je veux bien… Je ne me sens plus capable de tracter cette maudite valise.
- Mais pourquoi ne m’avez-vous pas demandé ce matin de vous la garder ici ?
Je me tuerais !

Il est trop tard pour ressortir acheter une robe de soirée. Lorsque mon regard a croisé mon visage dans le miroir en forme de vague de la chambre 206, j’ai compris que je ne pouvais compter que sur mes vêtements pour me donner un peu de glamour. Mon teint est terne, mon maquillage semble s’être évaporé et mes yeux – oh mes pauvres yeux ! – sont aussi rouges que ceux d’un lapin malade. Le plus raisonnable serait de se glisser entre les draps, de tenter de reposer la bête durant toute une nuit, histoire de récupérer ce qu’on ose parfois appeler une figure humaine. Toute tentative pour replâtrer l’ensemble du visage me semble digne des grands travaux de l’Egypte antique. Je sais par avance que je n’y parviendrai pas.
Il me faudrait les services d’une professionnelle, d’une bonne professionnelle. Quelqu’un qui accepterait de sacrifier son début de soirée pour me rendre une apparence présentable. Comment obtenir cela sans avoir recours à quelque chose que je réprouve par avance, la promesse d’un défraiement astronomique ?
- Arrête de faire ta chochotte, me lance une voix intérieure. Tu ne vas pas vendre ton âme pour quelques centaines d’euros dépensés de cette manière.
Quelque part, si. J’ai l’impression de mettre le doigt dans un engrenage en agissant de la sorte. L’ayant fait une fois, je serai forcément tentée de recommencer. Vivre en profitant de sa supériorité financière, se dire qu’on peut claquer dix fois le prix de ce que quelque chose vaut pour l’avoir à n’importe quel moment, cela ne me convient pas. Les plus libéraux de mes amis me diraient évidemment que ce n’est que l’expression de la loi de l’offre et de la demande, cela me désespère de devoir me plier à cette forme de logique qui humilie les gens en même temps qu’elle les enrichit.
Mes doigts pianotent déjà sur le clavier de l’ordinateur pour trouver un centre esthétique dans le centre-ville. Le choix n’est pas énorme, j’opte rapidement pour l’institut Lisa, rue Robert Houdin. Ce n’est pas exactement à côté mais, puisque je me lance dans cette aventure nouvelle pour moi, je peux bien rajouter la dépense d’un taxi.

- Combien voulez-vous pour changer d’avis ?
Jamais je n’aurais cru qu’il était aussi facile de balancer une phrase comme ça. Cela me fait peur de penser que je pourrais désormais y avoir recours au quotidien lorsque que quelque chose me sera refusé.
Lisa – je suppose qu’elle s’appelle ainsi – me donne son chiffre. Bigre ! Voilà quelqu’un qui a le sens des affaires. Et en même temps, je trouve cela raisonnable. Offre et demande, le jeu est lancé.
- Parfait ! Le temps de trouver un taxi et j’arrive… Vous ne connaîtriez pas des fois quelqu’un qui vend des robes de soirées à cette heure-ci ?
Je me flanquerais des claques !


Dernière édition par MBS le Dim 22 Nov 2009 - 11:15, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Sam 21 Nov 2009 - 14:09

C’est moi et ce n’est plus moi. D’ailleurs le chauffeur de taxi, qui a bien voulu m’attendre pendant plus d’une heure et s’en est trouvé bien au niveau du bilan financier de sa journée, a eu du mal à me reconnaître lorsque j’ai quitté le cabinet de l’esthéticienne. Cette métamorphose m’arrange finalement assez ; c’est comme si j’entrais dans une autre peau, dans un autre personnage. Tout ce qui pourra arriver désormais, cela sera pour la vie de l’autre, de cette femme un brin sexy avec sa robe fendue jusqu’au-dessus du genou, ses huit centimètres de talons – ouille, mes chevilles ! – et sa chevelure aux boucles sophistiquées.
- Vous connaissez l’Orangerie du Château ?
- Bien sûr, madame, répond le conducteur du taxi.
- Alors, conduisez-moi là-bas… Et lentement s’il vous plait, j’ai envie d’arriver en retard.
Le retard, c’est pour l’autre. Moi, je suis toujours à l’heure… et passablement schizophrène sur mes vieux jours je le crains.

Depuis ma première expérience d’un grand restaurant devant les caméras de Channel 27, j’ai appris qu’une entrée au milieu d’une salle pleine de convives attablés est un morceau d’émotion brut qu’il faut savoir redouter d’abord, savourer ensuite. Surtout quand vous savez que les regards masculins vont vous dévorer et les regards féminins vous fusiller. Dieu merci, mon expérience s’est enrichie à la faveur de quelques cocktails et diners parisiens auxquels j’ai été conviée avec suffisamment d’insistance pour ne pas oser refuser. Les talons ne me posent plus que des difficultés épisodiques, le regard des autres j’arrive à l’oublier au bout d’un moment. Le seul truc qui me gêne toujours, c’est la carte avec ses plats aux noms ampoulés et mystérieux. C’est à ce moment-là qu’en général je flanque tout en l’air et que mes origines modestes e provinciales ressortent.
- Je suis attendue par monsieur Lagault, dis-je au maître d’hôtel posté à l’entrée de la salle.
- Mais, bien entendue, mademoiselle… Suivez-moi, je vous prie.
Nous sommes dans les codes les plus élémentaires d’une politesse de façade. Le regard du maître d’hôtel s’efforce d’être vide, de ne pas laisser filtrer ses émotions. Je les devine pourtant sans peine. Soit il a entendu parler de moi – ce qui m’étonnerait car à 20 heures il travaille – et il ne peut qu’approuver la déclaration préliminaire de ma mère sur sa « pute » de fille, soit il ne me connaît ni d’Eve, ni d’Adam et il se gausse intérieurement du goût du romancier pour les femmes faciles. J’aime tellement la franchise que ces façons de se retrancher derrière une phraséologie professionnelle toute faite m’indispose. Ainsi a-t-il besoin de rajouter ce « puis-je dire à mademoiselle qu’elle est ravissante ? » qui sent la flatterie facile et de bas étage ? Je ne suis pas ravissante, je suis une autre ; ce n’est pas la même chose !
- Vous m’excuserez de ne pas me lever, me lance Maximilien Lagault lorsque nous arrivons à sa table.
- Je vous en prie.
Par chance, il n’est pas encore élu à l’Académie sans quoi j’aurais dû, en vertu des usages, ajouter un « maître » au bout de ma phrase que j’aurais trouvé proprement ambiguë et insupportable.
- Permettez mademoiselle…
Le majordome tire ma chaise, me laisse m’installer et m’aide à me rapprocher de la table. Je réprime avec difficulté un mouvement de panique en sentant le regard du romancier me transpercer comme pour lire mes intentions. Je trouve ça d’une outrecuidance rare, il semble en train de mesurer ses chances de me mettre dans son lit pour la nuit.
- Vous êtes remarquable de beauté. Comme transformée, dit-il.
- Il paraît que c’est un usage social fort répandu qui veut qu’on se fasse tirer à quatre épingles lorsqu’on doit paraître dans un établissement tel que celui-ci. Je me force à obéir à cet usage tout en le réprouvant. Vous y verrez peut-être une forme de soumission à un pouvoir supérieur. Sachez que c’est le seul que je consens à accepter.
C’est une pointe à peine marquée mais qu’il aura la finesse de comprendre. Je ne suis pas là pour lui succomber une fois le dessert passé. Un voile de déception passe sur son visage tuméfié de conquérant blessé.
- Vous vous méprenez, ce n’était qu’un compliment.
- Dans votre bouche, un compliment me concernant, je prends cela pour une incongruité. C’est une chose à laquelle vous ne m’aviez pas habituée.
- Brisons là si vous le voulez bien, Fiona… Nous n’allons pas passer tout ce repas à nous chamailler comme de vieux amants aigris.
- Encore eut-il fallu que nous le fussions.
J’aime assez mon imparfait du subjonctif et tout ce qu’il dit sur ma capacité à lui tenir la dragée haute en matière de rhétorique. S’il n’a pas compris jeudi après-midi que j’étais de force à me défendre sur ce point, il ne le comprendra jamais.
- C’eût été pour ma part avec le plus grand des plaisirs.
- Et pour moi avec le plus grand déplaisir.
Je marque bien la continuité des syllabes de mon dernier mot. Si j’avais imaginé qu’il m’invitait pour se faire pardonner, je me suis flanquée le doigt dans l’œil jusqu’au coude… Et même au-delà ! Il ne vise qu’à m’ajouter à son tableau de chasse.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Sam 21 Nov 2009 - 22:35

Grâce à l’effort remarquable de mon chauffeur de taxi qui m’a fait faire le tour complet de la ville au lieu d’aller au plus direct, je suis arrivée avec un quart d’heure de retard. Maximilien Lagault a trompé l’attente avec un apéritif dont il ne reste plus qu’un fond dans son verre. Ce n’est pour lui qu’un échauffement, il m’attendait pour recommencer.
- Souhaitez-vous un apéritif ? me demande-t-il.
- Je suis désolée… Quand je vous parlais de mon manque d’appétence pour les usages sociabilisant, je pensais en particulier à celui-ci… Je ne bois jamais d’alcool.
- Jamais ? s’étonne le romancier. Mais nous sommes en France ! Le pays du bon vin, des alcools forts…
Si je le laisse continuer, il va me traiter de mauvaise Française vouant du même coup le moindre pochtron au rang de héros national. Comment quoi notre querelle sur le roman national peut rebondir à propos de n’importe quoi.
- Quand vous prenez un avion dans un aéroport, dis-je, vous exigez que ce soit un Airbus ?… Non ?… Pourtant, nous faisons de bons avions aussi… Vous voyez bien que cela n’a rien à voir… Je ne bois jamais d’alcool comme je n’ai recours à aucune substance qui pourrait m’empêcher de garder comme on disait jadis la bonne capitainerie de mes esprits. En clair, je veux être à même en toutes circonstances de décider en ayant toute ma tête. C’est peut-être mauvais pour notre commerce vinicole mais cela m’a sans doute aidé à ne pas faire trop de bêtises dans ma vie.
Maximilien Lagault ne répond pas verbalement. Un simple haussement d’épaules témoigne juste de son incapacité à accepter mes arguments. Me voilà donc, en plus de mon lourd passif d’historienne pistonnée, taxée de sobriété excessive, crime antinational s’il en est.
- Maître d’hôtel, s’il vous plait.
En homme rompu à l’art de détourner la conversation, le romancier réclame le menu accompagnant cette demande d’un claquement de doigts que je ne peux m’empêcher de trouver déplacé.
Voilà nous y sommes ! Instant crucial où le masque va tomber, où je vais me montrer telle que je suis. Une gamine complexée par ses origines et insensible à la gastronomie comme elle l’est aux charmes troublants de l’alcool.
- Je me permets, monsieur Lagault, intervient l’amphitryon de substitution, de vous conseiller notre menu « Saveurs automnales » avec ses huitres de Cancale et son pigeonneau du Vendômois. C’est proprement divin. Beaucoup de finesse sous une apparence de rugosité et de rusticité.
Je me retiens à temps de demander avec une fausse naïveté si ce sont les huitres qui sont rugueuses ou si c’est le pauvre petit pigeon capturé en pleine ville. Cet humour-là, je le sais, ne fait rire que moi et les gens qui m’aiment assez pour m’aimer aussi pour ça.
Mon Dieu ! Que choisir là-dedans ? J’aimerais que ce soit horriblement cher, puisque c’est Lagault qui m’invite, et d’un autre côté je répugne à l’idée de laisser une assiette en partie remplie parce que je butte sur des goûts un peu forts que mon palais ne supporte pas. Les noms sont, comme je le craignais, assez ronflants mais ils ont quand même le mérite d’être descriptifs : « le bœuf pris dans le filet en lamelles poêlées juste d’un côté façon Rossini », « les grenouilles, les cuisses désossées, le pain à l’ail et persil plat tombé comme des épinards », « le foie gras de canard en ballottine et fleur de noisette compotée de coings aux coteaux du Layon ». Dire que pour beaucoup, cette littérature-là suffit à faire saliver. Pour ma part, cela aurait plutôt l’effet inverse ; mon estomac se contracte et l’appétit part en criant.
- Serait-il possible de ne manger que des desserts ?
Je m’adresse autant au maître d’hôtel qu’à Maximilien Lagault. Le premier me considère avec la même douceur dans le regard qu’un serial-killer face à une de ses victimes. Le second hésite entre la consternation et l’amusement.
- Faites comme vous voulez, Fiona…
- Par contre, tous vos desserts sont alcoolisés c’est cela ? Je lis « soufflé chaud, chocolat, marron, rhum » ou encore « pomme en tarte fine, caramel de cidre, crème glacée à la confiture de lait »…
- Tout à fait, mademoiselle… La cuisine solognote et du Val de Loire aime à être rehaussée par le délicat picotement de l’alcool… C’est une pointe qui électrise le palais.
- Ah ?…
J’ai presque envie de leur demander si leur pain lui-aussi est relevé par fermentation et distillation. Quant à électriser le palais, j’ai quelques souvenirs de fuite aux toilettes pour avoir subi de telles sensations. Ce n’est pas ce que je préfère dans l’acte primordial qu’est manger. Je ne suis pas sortable, je suis difficile, je suis impossible… Je le sais et d’habitude cela me gêne. Ce soir pourtant, ça m’amuse énormément même si je ne le montre pas. La servilité de serpillière du maître d’hôtel va imploser face à mes hésitations, la perplexité du romancier évolue peu à peu en agacement. Il doit « emballer » en étalant sa munificence, en dépensant sans compter pour sa belle d’un soir. Grande cuisine et champagne à volonté. Manque de bol, ce genre de superflu me hérisse le poil. Partager une assiette de frites est aussi intéressant à mon sens si on la partage avec quelqu’un à qui on tient C’est l’échange qui fait la qualité du moment, pas l’assiette… et à peine plus le cadre n’en déplaise au décorateur qui a rendu cette salle chaleureuse et accueillante. Je ne sais plus quel chanteur qu’écoutait maman parlait de « festins de rois sur le zinc d’un buffet de gare », c’est une philosophie qui me plait et à laquelle je souscris quand bien même elle sent le peuple.
- Ecoutez, puisqu’il faut se décider, je vais prendre des ravioles d’ananas-passion avec macaron en longueur et sorbet goyave.
Le maître d’hôtel lève les yeux au ciel. Pour un peu, il se taperait le front du plat de la main. Qu’ai-je dit comme bêtise ? C’est raviolis et j’ai mal lu ?
- Ce dessert n’est servi que dans le menu « Prémices d’automne », explique le pingouin blésois en forçant de manière éhontée sur l’obséquiosité. Et ce menu n’est pas proposé le samedi soir.
Et on est samedi soir… Zut alors ! Même quand je cherche à faire un effort, je n’y arrive pas.
Je rouvre le menu, parcourt la carte à toute vitesse.
- Alors, donnez-moi un chocolat blésois… pour le moment…
- Vous ne préférez pas attendre un peu ? questionne le maître d’hôtel. Je ne suis pas sûr que cette soupe au chocolat pendant que monsieur Lagault déguste ses huitres…
- Si cela le gêne, je peux patienter. J’ai mangé un sandwich en fin d’après-midi et…
Nouveau regard vers le ciel en entendant le mot honni de sandwich. Encore heureux que je n’aie pas fait un crochet par le McDonald’s. J’ignore le nom du saint patron des maîtres d’hôtel mais il doit avoir beaucoup de travail ce soir avec toutes ces prières muettes qui montent vers lui.
- Je préférerai, oui, intervient Maximilien Lagault… Si cela ne vous ennuie pas…
- Alors j’attendrai. Nous avons à parler, je crois. Cela m’aidera à patienter.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Sam 21 Nov 2009 - 23:24

- Monsieur Lagault, dis-je après que le maître d’hôtel se soit retiré ; je ne voudrais pas que vous imaginiez certaines choses.
- Je n’imagine rien, répond-il… A part dans mes romans…
- Vous n’imaginez peut-être pas mais vous interprétez les choses selon vos intérêts quitte à déformer. Vous avez sans cesse le mot « république » à la bouche tout en mettant d’ailleurs sur ce mot des valeurs qui sont avant tout celles de la démocratie ; je me permets de vous rappeler que la Chine est aussi une république… Si la république était le remède à tous les maux de l’humanité, cela se saurait. Mais je divague loin de mon propos… Voilà ce que je voulais vous faire comprendre. Je suis libre, libre parce que citoyenne d’un pays libre. Libre de penser ce que je veux de vos romans et libre de ne pas manger des plats qui peuvent contenir certains aliments ou condiments auxquels je suis allergique. Ne croyez pas que ce qui vient se passer était tourné contre vous. J’aurais peut-être trouvé jouissif une telle humiliation si je parvenais à avoir en tête un esprit de vengeance. Tout ce que vous m’inspirez c’est du dégoût… Souvent aussi de l’indifférence… De temps en temps, de la pitié. Je ne vous comprends comme vous ne me comprenez pas… Mais quoi que vous ayez dit, cela ne mérite pas de ma part une vengeance mesquine. Ce que je voudrais entendre, ce sont des excuses… ou à défaut des explications.
Le garçon nous apporte une petite panière avec deux boules de pain encore tièdes. Il dépose devant le romancier un rince-doigts, remporte le verre de Martini vide. Pas un mot à notre égard. Seul le pingouin dispose visiblement du droit de parole.
- Voilà ce que j’appelle de la franchise, fait Maximilien Lagault. Alors, franchise pour franchise, je ne vous ai pas invitée pour vous présenter des excuses. Ce que j’ai dit, je le pensais et je le pense toujours. Vos idées sont dangereuses, elles mettent en péril le socle sur lequel notre nation s’est construite. A critiquer tout, à tout remettre en cause, vous semez les ferments d’une future implosion de notre pays.
- De quel pays parlez-vous ? Du pays réel ou du pays que vous fantasmez ?
- Je parle de la France, de cette France née dans la Gaule préromaine, de ce vieux fond celte qui a perduré et s’est enrichi du génie de notre race… race, au sens de nation, bien évidemment.
- Vous devriez distraire un peu de votre temps, monsieur Lagault, pour la lecture d’autres œuvres que Michelet et Lavisse. Le dernier numéro des Collections de l’Histoire dit des choses fort intéressantes qui remettraient largement en cause vos options… si vous consentiez bien sûr à vous informer de l’état réel de la science historique.
- Ce sont des foutaises sorties du cerveau d’une aristocratie d’universitaires trop payés pour leur travail véritable et qui passent leur temps à saper les bases de notre pays.
- Monsieur Lagault, il n’y a plus que dans Astérix que nos ancêtres sont les Gaulois…
- Vous comprenez pourquoi vous n’aurez pas d’excuses pour mes propos ?
Ce ton sec, plein de hargne et de morgue, dit assez bien à quel point le romancier n’aime pas à être contesté. Ma stratégie n’est pas la bonne, je n’obtiendrai rien de lui par l’affrontement direct.
- Alors pourquoi suis-je là ? N’est-ce pas cela que vous m’avez laissée entendre tout à l’heure ?… Me serais-je fourvoyée en estimant que vous étiez pour quelque chose dans les suspicions tombées sur moi après votre agression ? Il a bien fallu que quelqu’un parle de moi à la police quand même. Même s’ils font bien leur métier, ces gens-là me sont apparus surchargés de boulot, pressurés par une hiérarchie qui veut du chiffre et leur réclame une efficacité impossible à obtenir. Ils n’auraient pas aussi vite songé à m’interroger si quelqu’un…
- Je n’ai pas donné votre nom à la police, je vous le jure, tranche le futur académicien.
- Je crois que cela ne se fait plus de demander si c’est votre parole de gentleman…
- Même si cela ne se fait plus, je vous la donne bien volontiers.
Voilà qui a du poids… même si cet homme-là doit être capable de mentir avec des accents de sincérité évidents. Il fait ça couramment à la télévision, à la radio, dans la presse car je ne peux concevoir qu’il puisse à ce point refuser d’admettre certaines évidences.
- Alors, racontez-moi ce qui s’est passé. Je veux pouvoir juger de votre sincérité. La police…
- Ah, la police ! s’exclame Lagault soudain vraiment tendu. Voilà encore bien des curieux. Après ma conférence, il a fallu que je réponde à leurs questions à eux aussi. Ce sont des incapables… Mes agresseurs courent toujours et eux, ils n’ont qu’un seul centre d’intérêt, ma petite personne et une certaine disparition qui les a beaucoup agités.
- Il y a de quoi, non ? L’hospitalité qui vous était offerte méritait quelque considération. On ne part pas sans laisser d’adresse.
- Taisez-vous, Fiona ! Vous ne savez rien !
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Dim 22 Nov 2009 - 0:01

Ne rien savoir ? De quoi parle-t-il ?
- Je sortais d’une visite que je venais de rendre à une vieille amie très chère lorsque j’ai été attaqué par deux hommes. Vous voyez bien que dès le départ, à moins de suspecter que vous ayez engagé ces hommes, vous ne pouviez être responsable de mon agression. Deux hommes ! J’ai dit deux hommes à la police dès le début et eux, ils ont voulu que ce soit vous. Une femme ? Mais comment une femme aurait-elle pu raisonnablement me mettre dans cet état. Le plus étrange, c’est que c’est une femme justement, l’inspecteur Morentin, qui la première a évoqué votre nom. Alors qu’elle était particulièrement bien placée pour écarter l’éventualité de votre culpabilité. Dites-moi pour quelle raison j’aurais mêlé votre nom à cette affaire ?
- Peut-être que vous en aviez trop fait contre moi et que vous vouliez pousser votre avantage jusqu’au bout. Nous nous connaissions à peine que déjà vous aviez des idées bien arrêtées sur ma personnalité, sur ma vie et sur mes opinions. Des idées si bien arrêtées que vous avez souhaité en faire profiter la France entière. Vous étiez lancé dans une entreprise de destruction de ma pauvre petite personne. Pourquoi s’arrêter en si bon chemin ?
- Je vous répète que ce sont les flics qui voulaient m’entendre vous accuser, martèle Lagault en scandant ses propos de coups de poing sur la table.
- Quel pouvait être leur intérêt ?
- Qu’en sais-je ?… Ils sont les premiers à vous avoir incriminé, c’est tout ce que je sais.
- Ils savaient que nous nous étions accrochés lors du débat ?
- Ils le savaient… Comme ils étaient au courant de mes propos à votre égard dans le journal télévisé… Propos qui n’étaient pas prémédités, je vous le précise.
- Cela ne change rien au fait que vous les ayez proférés, répliqué-je sans me démonter.
- Je vous l’accorde.
Nouveau répit. L’assiette du romancier arrive. J’ai du mal à ne pas éclater de rire en découvrant son contenu. Il est véritablement insignifiant. La partie utile de l’assiette se limite à un disque d’un diamètre inférieur à dix centimètres, le reste c’est un large rebord de faïence blanche et triste. Quand bien même le plat proposé serait fin et délicat, il n’y a pas là de quoi satisfaire un appétit normal. Un gros mangeur crierait déjà famine.
- D’où tenez-vous les informations que vous avez pu utiliser contre moi ? Vous n’avez pas contacté ma mère, vous au moins ?
- Je vois à quoi vous faites allusion, répond l’écrivain… J’ai été mis au courant de cela par la télévision… Et cette surenchère contre vous n’a pas été de mon fait. C’est la police qui a laissé fuiter la nouvelle de votre audition dans cette enquête, et c’est cette fuite qui a provoqué le reste.
- Je vous demande d’où viennent vos informations, pas jusqu’où vont vos responsabilités dans mes malheurs. Je mettrais ma main à couper que vous n’aviez jamais entendu parler de moi avant ce débat.
- Vous vous trompez partiellement. Je connais votre manuel paru aux éditions Bouchain, il fait partie de ma bibliothèque personnelle même si je n’ai pas eu encore le loisir de l’utiliser. Quant à mes informations sur votre vie, elles proviennent de la meilleure source. Des services de l’Etat.
- Les R.G. ?
- Vous ignorez pas, je suppose, que cette dénomination n’est plus pertinente depuis la fusion intervenue avec les services de la DST.
Je ne l’ignore pas. C’est juste un problème de réactualisation de mon logiciel interne. Ces deux lettres, R et G, ont conduit à tant de fantasmes, ont tellement fait craindre la naissance d’un Etat dans l’Etat, d’un Big Brother façon Stasi, qu’elles sont adoptées et difficiles à renvoyer aux oubliettes. Je n’apprécie pas vraiment d’avoir été prise en faute à cause de cela.
- La DST vous renseigne ? Et à quel titre ?
- Je travaille pour eux. Depuis vingt-cinq ans…
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Dim 22 Nov 2009 - 2:18

Il se fout de moi. Lui, une barbouze ? Je crois franchement que je serais plus crédible en bonne sœur que lui en espion. D’un autre côté, un espion qui ressemble à un espion n’a pas beaucoup de chances de durer dans le métier… Non, ce qui me fait douter de sa révélation, c’est le lieu où il la fait. Aux tables voisines, on l’a forcément reconnu et je sais bien comment les gens sont faits : les célébrités ça intrigue, ça intéresse, la preuve en est l’incessant défilé au stand ce matin pour m’apercevoir, me parler, me toucher. Le couple installé dans le dos du romancier, avec ses mains perpétuellement entrelacées, ne dit rien depuis un bon moment. Je peux comprendre que la contemplation de l’autre suffit à remplir leur existence… mais jusqu’à un certain point quand même. Je suis sûre qu’ils tendent l’oreille pour savoir qui est cette cocotte que le grand romancier s’apprête à tomber… et ce qu’il peut bien lui promettre pour y parvenir. Curiosité quand tu nous tiens !
- Admettons, dis-je. Je vous ferais observer cependant que votre double-vie n’a guère de lien avec toute cette affaire. Que cela vous ait ouvert plus facilement des dossiers, je l’admets… Pour le reste…
- Vous avez tort. Tout ceci est central…
- Vous ne me diriez rien si tel était le cas.
- Je ne vous ai pas dit que j’allais tout vous dire.
Cela vire au dialogue de sourds. Je crois que c’est exactement ce qu’il souhaite. J’ai envie de lui crier « Robert-Houdin, sors de ce corps ! ». Il m’amène regarder ailleurs pour éviter que je creuse trop ses premières affirmations. Les flics ont voulu faire de moi la coupable ? Qu’il le prouve ! Voilà ce que j’attends. Et qu’il me dise comment lui, le mâle assumé, a pu jouer la fille de l’air.
J’attendrai encore un peu pour arracher ces révélations. Nouvelle arrivée de plat. C’est le pigeonneau du Vendômois qui déboule sur la table, vaguement cerné par deux carottes zébrées de miel et une tranche de citron confit. Mélange de saveurs, harmonie de couleurs, mais toujours pas de quoi faire le bonheur d’un gros mangeur. Je trompe mon impatience en grignotant un petit pain.
- Pourquoi avez-vous quitté l’hôpital ? demandé-je lorsque le pigeonneau n’est plus qu’une pauvre carcasse abandonnée. Parce qu’ils voulaient vous faire dire ce que vous ne souhaitiez pas leur révéler ? Comme l’identité de cette fameuse amie que vous étiez allé visiter…
- Entre autres… On ne peut pas parler de tout avec tout le monde, vous le savez bien. Et puis, vous connaissez des gens qui aiment rester à l’hôpital, vous ?… Moi, tous les matins, à quatre heures trente, je suis sur mon ordinateur et je travaille. Me retrouver à cette heure-là avec les Strarsky et Hutch locaux comme compagnons, ce n’est pas spécialement ma tasse de thé. J’avais besoin de prendre l’air… Et pour prendre l’air, il fallait d’abord prendre le large.
- Comment avez-vous fait ? Morentin et Plantin n’ont toujours pas compris…
- Vous dites vrai, ils n’ont toujours pas compris… parce que je me suis refusé à leur donner le moindre indice. Ils ne sont forts, voyez-vous, que quand ils apportent eux-mêmes le coupable et qu’ils se contentent de relever ce qui les conforte dans cette intuition. En dehors de ce cas-là, ils sont incapables de bâtir une hypothèse et un raisonnement. Je serais fort surpris en revanche que vous n’en soyez pas capable.
C’est le retour de la brosse à reluire. La volonté de plaire, de séduire, chez ce type est phénoménale. Chassez le naturel, il revient au galop ! Il y a vingt minutes, je lui ai dit qu’il était inutile qu’il s’entête dans son numéro de charme. Voilà qu’il recommence !
- Je ne sais pas, moi… Vous ne pouvez être sorti que par la porte.
- Exact.
- Il y a bien cette histoire de télé trop forte, l’intervention de l’infirmière qui vient vous demander de baisser le son parce que cela gêne les autres patients de l’étage… mais je ne vois pas…
- Bien sûr que si, vous voyez… Vous voyez mais vous n’acceptez pas d’admettre que j’ai été plus malin que tout le monde.
Là ça frise la mythomanie et la grosse tête. Le mépris de ce type pour les policiers est tel que j’en viens à me demander s’il n’est pas effectivement un membre actif des services d’espionnage. Il est en plein complexe de supériorité à leur égard.
- Plantin pense peut-être que cette histoire de volume sonore est faite pour attirer l’attention sur vous, que vous comptez être remarqué par d’autres pensionnaires de l’étage… Mais ce n’est pas ça… En fait c’est quelque chose que vous avez déjà prévu et planifié. Quelque chose qui se déclenche à ce moment-là..
- J’adore vraiment la manière dont vous réfléchissez. Vous maniez la logique avec l’assurance d’un Pascal.
- Si j’en juge par la manière dont vous parlez aux femmes, vous avez dû obtenir les faveurs d’une des infirmières. Peut-être pendant qu’on vous soignait. Et c’est cette infirmière qui, à la réception de ce signal, vous a aidé à sortir.
- Une infirmière ?… Qui vous parle d’une infirmière ?… Lorsque je suis arrivé à l’hôpital, et quand on a su qui j’étais, on a réveillé la responsable du service. Une très jolie femme.
- Le professeur de Villaviciosa ?
- Elle-même… Et croyez-moi, la fin de son nom de famille correspond bien à la réalité de ses élans amoureux. Une véritable furie, sensuelle et insatiable. Elle était prête à tout pour que notre relation se poursuive encore. Sauf qu’il y avait les flics qui voulaient m’interroger, qui avaient mis deux plantons devant la porte. On a donc imaginé en quelques minutes mon « évasion ». L’histoire de la télévision a créé suffisamment de barouf à l’étage pour distraire les flics qui ne veulent surtout pas d’agitation. A ce moment, le professeur de Villaviciosa en personne, arrive comme une simple infirmière, poussant un chariot comme on en utilise pour les repas. Elle entre dans la chambre pour me faire la morale en coinçant le chariot au niveau de la porte d’entrée de la chambre. Je plie ma grande carcasse, me glisse à l’abri de la grande nappe du chariot. Il a suffi d’une trentaine de secondes pour tromper tout le monde.
- Personne ne s’est rendu compte que vous étiez caché sous la nappe ?
- Personne… Il faut dire que nous avons fait en sorte qu’on croit que j’étais encore dans la chambre.
- Comment ?
- Je ne sais pas si je vais vous le dire…
Le voilà qui fait des mystères maintenant. Encore cette stratégie débile destinée à subjuguer les femmes. Regardez-moi, je suis un génie mais si vous voulez mieux me connaître, il faut accepter d’abandonner un peu de vous-même. Je comprends pourquoi il n’aime que les intellectuelles. Il prend un malin plaisir à les plier à son autorité, à leur imposer sa supériorité. Je ne sais pas ce que cela cache au plan psychiatrique mais c’est patent : ce type a dû déguster à un moment de sa vie et il s’en revanche désormais sur un certain profil de femmes. Auquel j’appartiens.
- Petit trafic de télécommande. Catherine de Villaviciosa a apporté une deuxième télécommande que nous avons laissée près de la télé. Les flics ont imaginé ensuite qu’elle était hors service et ils n’ont pas poussé plus loin leur réflexion sur le sujet. Après que je me sois glissé sous la nappe, Catherine m’a crié « pour la dernière fois, éteignez cette télé ! ». J’avais la bonne télécommande entre les mains ; j’ai éteint la télé à distance. Du coup, les plantons ont imaginé que j’étais toujours dans la chambre, ils ont refermé la porte et je suis devenu un courant d’air.
- Les caméras de surveillance ne vous ont pas vu quitter l’hôpital.
- C’est que je ne l’ai pas quitté, ma chère Fiona. Le bureau du professeur de Villaviciosa m’a accueilli durant ces deux journées. Au programme, repos… et repos du guerrier.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Dim 22 Nov 2009 - 12:22

C’est complètement dingue comme situation, un poil invraisemblable, mais d’un autre côté si les deux plantons ont été mis « au frigo » par Plantin c’est bien qu’ils ont commis une énorme boulette.
Ce récit me confirme deux informations que je gardais au chaud depuis un moment le temps de les recouper. Lagault est un manipulateur hors-pair ; il est capable de se servir des gens pour obtenir ce qu’il veut… et sans aucun scrupule, sans le moindre remords ! Le romancier est par ailleurs un vantard de première, il ne peut pas résister au plaisir de raconter ses « exploits » quels qu’ils soient. Que déduire de tout cela ? Oh, ma foi, quelque chose de fort simple ! Il faut s’en méfier encore davantage ! Tous ces actes me font penser aux coups d’un joueur d’échecs. Ce sont toujours des manœuvres préparatoires à quelque chose de tordu qui interviendra forcément à un moment ou l’autre. On ne voit rien venir mais il a déjà largement préparé le terrain et quand le piège se referme il est trop tard. Cette déduction en amène une autre encore moins réjouissante : depuis le début de cette histoire, il m‘utilise. Il peut bien regretter les développements de l’affaire Toussaint-Lagault, je suis totalement convaincue désormais qu’il en est à la base. La noirceur supposée de mon âme ne pouvait, en contre-point, que faire éclater la pureté de la sienne. Du coup, ses idées devenaient crédibles, acceptables, incontestables quand les miennes se retrouvaient frappées du sceau de l’infamie de celle qui les avait exprimées. Manipulation éhontée mise en place dès le débat avec ce départ spectaculaire et suffisamment théâtralisé pour marquer les esprits.
- Et qu’a pensé de cette trahison votre « vieille amie » avec laquelle vous avez passé la soirée de jeudi ?
Pas d’autre réponse qu’un rire débridé qui fait taire la salle tout entière. Preuve qu’on y est vigilant à ce qui se passe à notre table. Lagault s’en rend compte, se tait jusqu’à ce que les discussions particulières reprennent.
- Ma « vieille amie », fait-il enfin, comme vous le dites fort opportunément, a les cheveux blancs depuis très longtemps et si vous supposiez qu’entre elle et moi…
- Vous faites tout pour qu’on suppose cela dès qu’il est question de vos relations avec une femme.
- Un point pour vous, concède le romancier. Pour en revenir à ma « vieille amie », c’était une rencontre professionnelle et non privée au sens où vous l’entendiez.
- En liaison avec votre dernier manuscrit ?
- Vous êtes au courant de cela ? s’étonne Lagault avec un ton de voix bien différent.
L’écrivain n’a plus envie de rire. Je note de petits signes qui démontrent une crispation : la main qui serre plus fortement la fourchette, la tension du pansement qu’il porte sur la joue, un tressautement nerveux à la commissure des lèvres. Je décide d’enfoncer un peu plus le clou là où cela fait mal.
- Il m’est arrivé, dis-je, une aventure un peu similaire. Cela n’a duré que quelques interminables secondes, le temps où mon ordinateur a été entre les mains de mon voleur. Je l’ai finalement récupéré et rien n’a été perdu. Pourtant, j’en ai été malade pendant des jours. Me dire que des mois entiers de travail allaient s’envoler simplement parce que je n’avais pas effectué de sauvegarde de mes fichiers. Or, vous, vous êtes d’une extraordinaire sérénité sur ce point… Du moins jusqu’à ce que je vous en parle… A votre place j’aurais boosté les policiers pour qu’ils retrouvent rapidement mon bébé. C’est exactement le contraire dans votre attitude, vous faites tout pour vous soustraire à leur enquête et leur mettre des bâtons dans les roues. Qu’est-ce que cela cache, monsieur Lagault ?
Je crois le tenir, avoir trouvé un défaut dans la cuirasse. Cette histoire de manuscrit volé pourrait fort bien être le mobile de l’agression ; pourtant, personne ne s’est appesanti sur ce détail. Est-ce parce que j’ai, moi aussi, des rapports avec des éditeurs que je connais toute la valeur d’un tel spécimen ? Le problème n’est pas tant la perte d’un original – même si cela peut être destructeur pour l’auteur – que la possibilité de mise en circulation sous le manteau d’une édition pirate, situation dont les effets économiques sont dramatiques pour l’éditeur d’origine. Un seul exemplaire dans la nature avant la mise en vente et c’ets la catastrophe.
- Je ne crains rien concernant ce manuscrit, répond tranquillement l’auteur. Outre que je dispose de sauvegardes multiples du texte, je peux vous affirmer qu’il s’agit d’un simple premier jet. Quand bien même d’autres s’en empareraient et en feraient leur beurre, notre histoire nationale est assez riche pour que je trouve aisément un autre sujet à développer au cours des prochains mois. Je ne m’inquiète pas de ce problème-ci.
Cette sérénité contraste trop fortement avec la tension qui a précédé pour me convaincre. Cette question du manuscrit, j’en suis certaine, est au cœur de l’affaire. Ou si elle n’est pas au centre de toute cette histoire, elle en est un des éléments-clé.
- Et quelle période aviez-vous capturée pour la soumettre à votre imagination féconde ?
- Désolé, Fiona… Ce petit tour ne passe pas avec moi. Personne ne saura rien sur le contenu de ce manuscrit. La personne qui en connaîtra la teneur sera forcément celle qui le détient… ou en tous cas qui l’aura eu entre les mains. Admettez que mon silence pourra vous sauver la mise éventuellement si l’enquête revenait malgré tout vers vous.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Dim 22 Nov 2009 - 14:13

Le pigeonneau s’efface au profit du « chariot de fromages de nos provinces ».
- Même pas un peu de fromage ? me demande Maximilien Lagault.
Je secoue la tête avec une énergie telle que mes boucles artificielles retrouvent une seconde jeunesse.
- Je vous remercie… Je me méfie des fromages, certains ayant sur ma bouche des effets brûlants très désagréables… Permettez-moi de vous dire encore à quel point je suis désolée… Peut-être auriez-vous préféré avoir le professeur de Villaviciosa à votre table ce soir ? Vous auriez vraiment eu l’impression d’être accompagné au restaurant. Tandis que là, vous mangez quasiment seul…
- Fiona, j’ai été marié deux fois. De ces deux expériences malheureuses, j’ai tiré la conclusion suivante : au-delà de deux jours, les relations entre un homme et une femme changent de nature.
- Donc, pas plus de deux jours avec une femme… C’est quand même peu.
- Au-delà, on passe de la découverte à l’habitude.
Le pire c’est qu’il dit ça avec conviction, sans se poser le moins du monde la question de savoir ce qu’éprouve l’autre, la partenaire, la cocue de l’histoire. Voilà donc un adepte de ce qu’une amie appelait la femme-kleenex en résumant le statut de celle-ci ainsi : on la prend, on la jette et elle pleure.
- Et qu’en disent-elles ? Certaines doivent bien penser qu’elles ont trouvé en vous l’amour de leur vie ?
- Je ne leur promets rien…
Il ne manquerait plus que ça !
- Beaucoup sont exactement dans le même état d’esprit que moi… Eros est aujourd’hui plus assumé chez les femmes… Et de toute façon, cela se sait que je cours de femme en femme… Donc elles ne sont pas surprises quand je leur dis que l’aventure s’arrête là. De temps en temps, il faut être un peu ferme pour faire comprendre que « oui, c’était un bon moment mais bon, maintenant, c’est terminé ; c’est mieux qu’on passe à autre chose ». En général, cela se règle avec un petit cadeau d’adieu.
- Le docteur de Villaviciosa a-t-elle eu son petit cadeau ?
- Elle n’a rien réclamé en tous cas…
- Raison pour laquelle vous auriez été mieux inspiré de la mettre à votre table ce soir en lieu et place d’une asociale de ma trempe.
- Je n’en suis pas persuadé… et vous allez pouvoir en juger sur l’heure.
Le romancier se lève à moitié de sur sa chaise, tend le bras en faisant claquer ses doigts. Je m’attends à voir revenir l’ignoble pingouin et sa brosse à reluire automatique. Au lieu de cela, c’est une jeune femme noire qui se présente à la table. Vêtements souples et décontractés qui ne cadrent pas à l’atmosphère un peu guindée de l’Orangerie, petite coupe de cheveux sage mais une expression d’indicible curiosité sur le visage avec des yeux clairs qui pétillent. Elle n’a même pas la trentaine.
- Fiona, je vous présente mademoiselle Kandara. Mademoiselle est reporter-photographe pour le magazine Sortir ailleurs. Elle m’a demandée tout à l’heure si elle pouvait prendre des photographies de notre table à la fin du repas. Cela vous gêne-t-il ?
Ca sent l’entourloupe à plein nez. J’imagine l’article accompagnant les photographies : le bon Maximilien Lagault fait la paix avec celle qui l’a violemment attaquée… Sans préciser évidemment de quel genre d’attaque il s’agit, le terme pouvant être différemment interprété. En plus, il peut laisser entendre par cette série de clichés qu’il m’a épinglée, comme un vulgaire papillon, à son tableau de chasse. Tout était combiné depuis le départ, j’en suis certaine, et la journaliste « commandée » avant même que l’invitation ne me soit lancée.
- Il me semble que nous sommes venus ici sans la moindre contrainte, dis-je… Qu’en plus, vous avez tout fait pour que votre invitation ait des témoins. Pourquoi nierai-je cette rencontre ? Elle a bien eu lieu… Et si je ne la nie pas, je ne vois pas pourquoi elle ne serait pas immortalisée par une série de clichés… Cela vous fera un souvenir, monsieur Lagault… Un de plus…
- Comme vous y allez ! Je n’ai pas cet esprit de collectionneur que vous me prêtez depuis tout à l’heure.
- Ne vous enflammez pas... Ce n’est pas un reproche. En république, nous sommes libres de faire ce que nous voulons. Certains sont adeptes des beaux paysages, d’autres des édifices religieux, pourquoi n’auriez-vous pas un album de photos vous rappelant toutes les personnes avec lesquelles vous avez partagé un repas ?
- Vous me taquinez… N’est-ce pas, mademoiselle Kandara, qu’elle me taquine ?
Taquiner n’est pas le mot. « Je veux juste que tu comprennes que je ne suis pas dupe de toute cette mise en scène ». D’ailleurs, la photographe, un peu gênée, ne parvient pas à répondre au romancier ; elle fait mine de régler son appareil.
- Si vous le permettez, ajouté-je pour lui venir en aide, j’aimerais effectuer un petit raccord de maquillage… En plus, ce petit répit vous permettra, monsieur Lagault, d’en terminer avec l’exploration de ce chariot de fromage.
C’est un plaisir immense que de pouvoir traverser la grande salle de l’Orangerie du château sans trébucher, sans se tordre la cheville, sans provoquer de catastrophe. C’est à ce genre de détail qu’on mesure la construction d’une vie, l’accomplissement d’une destinée. Il y a trois ans, en pareille circonstance, je me couvrais de ridicule. Aujourd’hui, je perçois sans la moindre gêne les regards qui s’accrochent à moi et m’accompagnent jusqu’à l’espace toilettes. Pas glamour la destination mais pleinement utilitaire.
La porte à peine refermée, je me dépouille en un clin d’œil de l’espèce de grâce que j’ai essayé de transmettre à l’assistance. Une idée un poil machiavélique m’est venue pendant la discussion avec Maximilien Lagault. Je n’ai que quelques minutes pour la mettre en branle.
- Allo ?… Ludmilla ?… Bien rentrée ?… Ok… Alors je voudrais que tu me rendes un service…
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Dim 22 Nov 2009 - 23:07

Les photographies accompagnent la dégustation de ma soupe au chocolat. Ni les unes, ni l’autre ne m’enthousiasment vraiment. Les premières m’interdisent de continuer à cuisiner Maximilien Lagault, la seconde a du mal à passer.
En fait, je lorgne surtout l’entrée de la salle et la grande silhouette de goéland du maître d’hôtel. Lorsqu’il dépliera ses ailes, ce sera pour venir à notre table. Tout a été combiné pour qu’il en soit ainsi.
Ca y est ! La femme de l’accueil s’approche de lui, murmure à son oreille. Il prend son envol, hautain et fier, pour rejoindre notre table.
- Monsieur Lagault, je suis confus de vous déranger… Nous avons une communication téléphonique pour vous… De la part d’une dame. Elle dit que c’est important.
- A-t-elle dit son nom ? questionne le romancier.
- Juste son prénom, monsieur. Elle dit s’appeler Catherine.
Maximilien Lagault fronce les sourcils. Il lui revient sans doute en tête ma question de tout à l’heure sur la manière dont se passent les ruptures. Sent-il le coup fourré ? Non, ce n’est pas possible. Cet appel est tout à fait possible ; peut-être même le redoutait-il ? Il se lève, s’excuse de nous quitter et se dirige vers l’entrée à la suite du pingouin.
- Mademoiselle Kandara, dis-je, pour quelle magazine travaillez-vous déjà ? Son nom m’échappe car je crois bien ne l’avoir jamais entendu avant ce soir.
- Sortir ailleurs, mademoiselle. C’est un nouveau magazine sur l’actualité de la nuit, sur le monde des people… Pas le côté trash ou polémique, mais l’aspect événementiel. « Les rencontres qui comptent dans les lieux qu’il faut connaître », telle est la devise de notre magazine.
- Très bien. Voilà un concept intéressant et qui a le mérite de ne pas être racoleur. Ca change de la concurrence…
Je ne suis qu’à moitié convaincue par ce que je dis ; Fiona Toussaint, la vraie, trouve que la vie privée doit le rester mais l’hybride que j’essaye d’être ce soir peut bien se laisser aller à une certaine compromission avec ce genre de magazine.
- Et vous avez préparé cette soirée depuis longtemps ?
- Quinze jours.
« Doux Jésus ! Sainte-Mère de Dieu » comme disait ma grand-mère. Je le tiens ! Quinze jours que Maximilien Lagault sait qu’il aura un repas ce soir avec moi. Voilà la preuve que j’attendais, que j’espérais. Tout ça, c’était prémédité, construit à l’avance. Sauf que…
- Vous avez donc eu le temps de bien potasser ma biographie, ajouté-je prise d’un doute soudain.
- Malheureusement non, mademoiselle Toussaint. Initialement, vous n’étiez pas la personne prévue pour ce repas.
- Ah ?!
- Oh, mais n’allez pas imaginer que monsieur Lagault vous a choisi par défaut après qu’une autre dame lui ait posé un lapin. Il devait rencontrer un homme ce soir, monsieur Gérald Mauza qui est journaliste et tient la chronique télévision à la Revue des Historiens. C’est surtout sur lui que j’avais travaillé.
Il était temps que j’arrache cette dernière confirmation ! Maximilien Lagault revient, l’œil encore plus noir qu’à l’ordinaire.
- C’était une folle, jette-t-il à la cantonade comme si les tables voisines avaient besoin de connaître les détails de sa vie personnelle.
Il y a évidemment une raison à ce manque de pudeur. Le départ précipité à l’appel d’une personne au prénom visiblement bien connu peut attester d’un souci « amoureux » du romancier et écorner son image de don Juan inébranlable. Maximilien Lagault ne peut que contrer une telle impression s’il ne veut pas que cette image se fracture. Il s’y emploie sans la moindre discrétion.
- Elle disait qu’elle s’appelait Catherine, qu’elle m’avait entendu dire tout à l’heure où j’allais diner et elle me disait, pardonnez-moi ma chère Fiona, qu’elle était dix fois plus bandante que vous… Vous imaginez la suite.
Je peine à ne pas sourire à ce trait. Ludmilla a joué à la perfection la comédie de l’allumeuse professionnelle. Et assez longtemps pour que je sache à quoi m’en tenir sur la combine à Lagault. Toute cette histoire c’est lui qui l’a montée. Elle devait viser Gérald Mauza mais celui-ci, ennemi notoire avant même le débat, s’est ou bien dégonflé ou bien retrouvé à l’hosto pour une appendicite. J’ai été la solution de repli de Jean-Marc Néjard et, du même coup, celle de Maximilien Lagault. Je comprends dès lors sa phrase de tout à l’heure. Un double-sens qui prend toute sa signification ; il me disait qu’il regrettait que tout cela me soit tombé dessus. Je l’avais interprété comme un regret des développements intervenus dans l’affaire ; il avait en tête mon remplacement inopiné du journaliste pour le débat.
La soirée m’apparaît fructueuse. Grâce à la confession de la journaliste-photographe, j’ai enfin réussi à donner une colonne vertébrale à toute l’affaire. Depuis le début, le romancier ment et, parti comme c’est parti, il ne m’étonnerait pas que ses blessures soient largement imaginaires. N’a-t-il pas ri à gorge déployée tout à l’heure alors qu’il s’était contenté à plusieurs reprises de simplement sourire en raison disait-il de ses multiples ecchymoses ? N’avait-il pas perdu un peu de sa raideur en revenant furieux de sa conversation téléphonique avec la sulfureuse « Catherine » ?
Il me tarde de me retrouver devant mon ordinateur pour construire un de ces petits schémas systémiques qui m’aident à clarifier mes pensées. J’écoute à peine le monologue de Lagault qui met en avant sa « capacité à pardonner les offenses, capacité que nous devons à nos valeurs chrétiennes, valeurs fondamentales de la France ». Ce qui voudrait dire, en extrapolant à peine, qu’un musulman ne pourra jamais partager ces valeurs fondamentales ? Cette capture sonore au milieu d’un déballage pompeux et convenu me convainc qu’il est temps d’en finir. Je pourrais bien exploser et tout foutre en l’air.
- Pardonnez-moi, Maximilien…
J’utilise à dessein pour la première fois le prénom du romancier qui, lui, m’a donné du Fiona toute la soirée. Lui, si vaniteux, y lira un signe que son charme a commencé à opérer.
- Mes deux dernières journées, comme les vôtres, ont été très compliquées…
En même temps, une sorte de sous-titre politiquement incorrect se met à se dérouler dans ma tête : « pendant que je galérais entre les flics, les conférences, les hôtels et ma valise à trainer, tu t’envoyais en l’air avec une sublime professeur de traumatologie ».
- … Aussi, si vous me le permettez, je souhaiterais regagner mon hôtel afin de me coucher. J’ai encore à faire ici demain matin…
« Il me tarde de quitter ton visage bouffi de suffisance pour me retrouver dans ma peau à moi qui n’est pas celle de cette semi-poufiasse avec sa robe fendue en satin vert et ses joues rose-ivoire. J’ai bien besoin de ma nuit entière pour finir de démêler tes embrouilles sournoises et infectes ».
- … Vous pourrez continuer plus tranquillement à discuter avec mademoiselle Kandara.
« Faute de grives, on mange des merles… »
- Bien sûr, je comprends fort bien… Permettez que je vous raccompagne, dit l’écrivain en se levant.
Sur le chemin de la sortie, j’en profite pour parfaire mon analyse en lui demandant quelques nouvelles de sa santé.
- Hélas, vous l’avez bien vu ! J’ai l’impression d’avoir été passé dans une machine à laver.
- Vous devriez songer à rentrer vous reposer, vous aussi.
- Mais j’y pense, Fiona… J’y pense.
Il ajoute un clin d’œil qui semble dire qu’il ne se couchera pas seul. Je repense à une chanson de Francis Cabrel dont le héros est un noceur qui a établi comme règle de ne jamais rentrer seul. Dans la chanson, le mec se fait jeter par toutes les filles qu’il approche. J’espère pour mademoiselle Kandara qu’elle saura résister et contribuera à la déconfiture du romancier. Avec deux râteaux le même soir, son auréole don juanesque pourrait bien pâlir.
- Vous nous quittez déjà, monsieur Lagault ? s’étonne la patronne à l’entrée.
- Non. Je vous rassure, madame… Je compte bien profiter de vos petites liqueurs dont je me souviens comme de parfaits pousse-à-l’amour. Je me permets juste de raccompagner mademoiselle Toussaint.
- Mademoiselle voudra peut-être laisser un témoignage de son passage parmi nous dans notre livre d’or ? s’enquiert la patronne.
- Mais bien sûr ! dis-je avec un enthousiasme d’autant moins feint que cette soirée m’apparaît déjà comme inoubliable.
Je m’approche du grand livre et, poursuivant dans ma veine déconneuse, inscrit sans vraiment réfléchir au double sens de ma phrase : « Dieu que votre pain est bon ! »
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Lun 23 Nov 2009 - 0:06

L’air de la nuit est un peu frais mais sans humidité. Pour tout dire, le gros coup de fraîcheur de la matinée n’aura été qu’une parenthèse. Demain, il fera à nouveau un temps acceptable pour ma dernière journée à Blois.
Ces considérations météorologiques m’aident à faire le vide dans ma tête et à apaiser mon cœur qui s’est mis à battre plus fort lorsque Maximilien Lagault a tenté, une dernière fois, de m’attirer dans ses filets. Ma hardiesse terminale – l’utilisation de son prénom comme mon mot sur le livre d’or - a visiblement décuplé son besoin de me posséder ne serait-ce qu’une fois. Ce tigre préfère de toute évidence dompter ses proies avant de les dévorer ; il a pu croire avoir réussi dans cette première phase. J’ai écarté posément l’offensive en réitérant mes propos sur ma fatigue et il s’en est finalement tenu là. Ouf !
Le besoin de souffler, le temps relativement agréable m’incitent à décliner la proposition qui m’est faite d’appeler un taxi. De l’Orangerie à l’hôtel de Savoie, il n’y a guère que quelques centaines de mètres, certes en montée pour l’essentiel. Cela ne me fait pas peur tant je suis sûre désormais de pouvoir marcher longtemps et sans tracas avec mes chaussures à talons. Et puis, il n’est même pas minuit et plus rien ne me presse. J’ai toute la nuit pour penser.
Quelques pièces refusent encore de s’emboîter dans le puzzle de l’affaire qui me pourrit la vie depuis deux jours. Le plus gros, Maximilien Lagault, vient de se désagréger comme un calcul bombardé par des rayons dans une vessie malade. C’est bien l’image qui me passe par la tête, preuve que cette soirée n’a pas renforcé l’opinion que je pouvais avoir du personnage. Reste l’épineuse question du jeune Jules. Prénom en forme de fanfaronnade inventé par le dénommé Jocelyn Rivière ou organisation pseudo-terroriste locale ? Impossible de le savoir. Lien avec le montage initié par Maximilien Lagault ? Difficile à établir précisément. Quelque chose me manque ici pour rattacher les deux blocs de cette histoire. C’est cette flèche que je voudrais pouvoir tracer dans le schéma mental que j’essaye de construire. Ensuite, il y a les figures que je tiens pour annexes même si elles ont une influence sur l’ensemble : Morentin et Plantin dont l’action et les motivations restent troubles ; Jean-Pascal Juniniez dont je devine l’influence derrière la protection et l’indulgence qui me sont désormais accordées par la police. Jean-Marc Néjard, lui-même, ne sort pas entièrement blanc de mes cogitations pédestres. Comment en est-il venu à penser à moi pour le fameux débat ? Aurait-il pu être influencé dans son choix par quelqu’un ? Concernant cet intercesseur mystérieux, j’hésite entre Lagault et Juniniez... tout en n’écartant pas l’idée qu’il y a peut-être dans l’ombre quelqu’un de plus puissant, ou de plus malin, qui tire les ficelles. De ce côté-là, rien de construit, rien de solide. Juste l’effet d’une forme de paranoïa qui grandit au fur et à mesure que de nouvelles perspectives s’ouvrent devant moi.
L’avenue du docteur Laigret n’en finit pas de monter. Les talons vont bien et se posent avec une régularité et une précision millimétrée sur un trottoir pourtant mal fini. En revanche ma robe n’apprécie guère la promenade. Elle commence à avoir tendance à glisser et ce n’est pas ma petite poitrine qui pourra l’en empêcher. Nerveusement je la réajuste régulièrement en espérant qu’une fois revenue sur un terrain plus plat les choses s’arrangeront.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Lun 23 Nov 2009 - 1:08

Une idée étrange me traverse la tête et éclipse toutes les autres alors que je m’apprête à tourner dans la rue Ducoux. Et si la faim me prenait pendant que je veille en me torturant la cervelle, et si le sommeil venait m’accabler au point de remettre à demain ce que j’ai bien envie de faire le jour même. Je ne sais même pas s’il existe une épicerie de nuit à Blois pour faire face à de pareils cas. Le plus simple serait encore de faire quelques provisions pour la nuit avant de rentrer.
Justement, j’ai de quoi combler à la gare mes éventuels besoins nocturnes. Il suffit d’avoir quelques piécettes et je me souviens justement avoir conservé quelques pièces de monnaie rendues par le chauffeur de taxi, scrupuleux par rapport au montant – astronomique – exact inscrit sur son compteur à la fin de la course. Une petite descente aux distributeurs me permettra de m’acheter une ou deux barres chocolatées, une petite bouteille de coca – idéal par la caféine qu’il contient lorsqu’il s’agit de combattre le sommeil – et des bonbons gélifiés dont le mâchouillement a toujours fait beaucoup dans ma lutte contre le stress. Si la gare de Toulouse ferme à une heure du matin, celle de Blois ne doit pas rester ouverte toute la nuit. Des précautions s’imposent donc pour ne pas risquer la pénurie.
Renonçant à pénétrer dans la rue de mon hôtel, je reviens sur mes pas et traverse le boulevard. Mes pas résonnent dans la nuit blésoise tandis que ma robe s’incline dangereusement et vient balayer le goudron. Faut-il changer encore d’idée et rentrer à l’hôtel de Savoie avant que la pudeur soit offensée par mon apparition en simple culotte et bas noirs au milieu du parking ? Pas question ! Un Kit-Kat en ce moment ça n’a pas de prix !
J’accroche encore en voulant sauter d’un trottoir la pointure de mon escarpin dans la doublure hâtivement fixée par une esthéticienne devenue par la force des choses apprentie couturière. Mentalement, je suis en train d’ouvrir le dictionnaire des injures à l’intention des filles paumées en pleine nuit dans une ville mal connue. C’est vrai que question animation à cette heure-ci, Blois n’est pas Toulouse… Et encore, on est en plein festival ! Qu’estc-e que cela doit être en temps normal Il y a quand même de quoi flipper quand on n’est pas comme moi une adepte des promenades solitaires autour de minuit. Une mauvaise rencontre dans la nuit de Blois n’est pas totalement improbable si on songe à la mésaventure de Maximilien Lagault.
Je me reprends : c’est un coup-monté, je l’ai établi ce soir.
Avant même d’entrer, je constate à travers la grande façade vitrée que la gare n’est pas vraiment plus animée que le parking. Il ne reste plus qu’un train annoncé sur le tableau lumineux, un TER pour Tours partant à 0h24 et pour l’attendre cinq voyageurs plus ou moins bien éveillés. Le kiosque à journaux est fermé, la partie vente des billets l’est aussi. Je ne vais pas me plaindre d’une si faible affluence alors que je vire en vieillissant à l’agoraphobie. Allons-y !
L’ouverture de la porte automatique fait lever la tête de la plus ensommeillée des personnes présentes dans le hall, un type pas forcément très net qui a tout l’air d’être le pochtron local. Il me considère un instant avec de grands yeux ronds et vitreux puis lance un « Alors Cendrillon t’as perdu ta citrouille ? » qui résonne dans la gare vide. C’est vrai qu’il a raison. Ce n’est pas une tenue pour se promener en tous terrains : sur les trottoirs, la robe glisse ; dans les gares, elle détonne. J’aurais été plus inspirée de passer me changer à l’hôtel d’abord. Ca aurait évité ce genre de problèmes. Fort heureusement, le gars n’en rajoute pas. Son menton et sa lippe, trop chargés en vinasse, replongent contre son cou. Je m’éclipse sans rien répondre à l’abri des distributeurs qui sont sur ma gauche.
Première tentative pour la barre chocolatée. Echec ! Deuxième tentative ! Même résultat !
Ah non ! Je n’ai pas risqué le ridicule et l’atteinte aux bonnes mœurs pour qu’une machine me résiste. Je baverais plus facilement devant cette petite gaufrette craquante que devant le pigeonneau du Vendômois. Je la veux !
Je change de pièce en espérant que c’est le lecteur de la machine qui n’apprécie pas cette pièce de deux euros d’origine italienne. Même avec son homologue française, c’est l’insuccès. Je me fais l’impression d’une joueuse devant un bandit manchot au casino… En plus, j’ai la robe qui va avec. Voilà le genre de raccourcis qui me mettent en joie. Ces petits clins d’œil de la vie sont éminemment sympathiques. « Tant que je gagne, je joue ! » disait Coluche. Mon problème c’est que je joue et que je ne gagne rien… Quant à perdre, avec les centaines d’euros liquidées ce soir, j’aurais mauvaise grâce à pleurer une pièce de deux euros que conserverait indûment la machine.
Si ce n’est pas la pièce, c’est donc la machine… Après Coluche, La Fontaine. Je me trouve décidément en veine de références spirituelles ce soir. Passons à la boisson puisque la barre chocolatée se refuse à moi. Cette fois-ci, pas de problème. La bouteille de Coca dégringole en bas de la machine. Je me contorsionne pour la récupérer, la robe du soir n’ayant pas visiblement été prévue pour l’exercice auquel je la soumets.
Et d’une !
Passons aux bonbons !
En me retournant pour reprendre l’assaut de la machine à confiseries, mon regard se tourne vers l’extérieur de la gare. Un homme est posté à quelques mètres de l’entrée. Plutôt élancé, la démarche souple, le geste vif, il allume une cigarette. La lueur du briquet éclaire son visage.
Jules.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Lun 23 Nov 2009 - 17:11

Je ne peux pas imaginer que ce soit un hasard. Il ne vient pas récupérer sa petite copine ou son oncle Théobald au dernier train en provenance de Paris. Il est là pour moi ! Cela signifie qu’il me suit depuis un moment. Depuis le restaurant ? Difficile à dire. J’étais perdue dans la construction de mon système de résolution et je n’ai pas prêtée attention à une quelconque présence derrière moi. Le plus vraisemblable c’est quand même qu’il m’attendait à l’hôtel, qu’il m’a vue rebrousser chemin et qu’il a commencé à me filer le train (sans jeu de mot).
Je m’acharne sur la machine comme le ferait n’importe quel usager mécontent. En plus, à cette heure avancée, il n’y aura personne pour la dépanner ou intervenir si la barre chocolatée se coince. Raison de plus pour donner le change. Il ne doit pas se rendre compte que je l’ai remarqué. Cela laissera toujours un avantage supplémentaire à la souris sur le vilain chat.
Je passe la seconde. Mon cerveau commence à brasser plus rapidement toute une série d’hypothèses, d’issues possibles, de solutions. D’abord, que me veut-il ? J’élimine rapidement toutes les possibilités sympathiques pour me concentrer sur la plus prévisible, celle à propos de laquelle les flics comme les organisateurs m’ont mise en garde : je suis la prochaine victime de Jules, ce groupement de branquignols pseudo-socialistes et ligériens. Je n’y ai jamais cru à cette menace et il est bien trop tard pour le regretter. De toute façon, cette apparition ne résout rien de l’énigme fondamentale au cœur de toute cette histoire : le lien entre Jules et Maximilien Lagault. Le second a fomenté l’agression que le premier avait, certes en termes imprécis, annoncé à l’avance. Lagault n’a pas été agressé comme je viens de l’établir alors pourquoi le serais-je ?
A fond de troisième, les solutions défilent.
Sortir et lui faire face pour une explication ?… Si ça tourne mal, qui viendra à mon secours ? Le pochtron, l’étudiante ou la quinquagénaire avec son petit-fils en poussette ? Pas sérieux comme option.
Attendre ?… A quoi cela me servirait-il ? Une fois le dernier train parti, et même s’il doit exister un délai pour tenir compte d’éventuels retards, la gare va fermer ses portes. Je serai contrainte de quitter la place et retour à la solution n°1. Doublement inutile donc.
Partir à bord du dernier train ?… Ce serait peut-être un bon moyen de le surprendre. Je n’ai pas de valise, pas de sac ; juste une petite pochette dans laquelle je n’ai que mes papiers d’identité, ma carte de crédit, un reste de monnaie et mon téléphone. Je n’ai même pas de quoi ranger la bouteille de 50 cl de Coca que je tiens sottement à la main. En plus, je ne suis pas spécialement habillée pour partir en voyage. Il m’attendra à la sortie pendant que je m’évaderai en TER. Tentant… Très tentant… Rien que pour le plaisir peu confraternel de tirer Ludmilla du lit ou de ses archives en lui demandant de venir me récupérer à Saint-Pierre-des-Corps.
A force de secouer le distributeur, ma pièce italienne de deux euros a fini par être acceptée. Je me contorsionne à nouveau pour ramasser dans le réceptacle le Kit-Kat, puis, après un nouveau rajustement vestimentaire, vais m’asseoir près de l’entrée – fermée – du buffet. J’ai remarqué à l’aller qu’il y avait deux minutes d’arrêt environ. Si je pars trop tôt du hall pour le quai, Jules aura le temps de réagir et de me rejoindre. Le panneau lumineux m’indique que le train sera reçu voie 1, c’est-à-dire immédiatement de l’autre côté de la porte coulissante. Très près donc du hall, mais beaucoup trop près du parvis de la gare. Il faut que je trouve le bon timing. Partir trop tôt me condamnera à le voir monter lui aussi dans le train. Partir trop tard, ce sera se heurter aux portes déjà closes du TER. Jamais la voix de Simone Hérault ne me sera aussi douce que quand elle annoncera l’arrivée du train. Vite ! Que je sorte de ce piège !
J’en suis là de cette planification savante lorsque la voix tant attendue, et redoutée, résonne dans la gare.
- Le train Inter-Cités numéro… 14077… en provenance de… Paris-Austerlitz… et à destination de… Tours… entre en gare. Ce train dessert… Saint-Pierre-des-Corps… Ecartez-vous de la bordure du quai s’il vous plait.
Je suis obligée de m’agripper au banc pour ne pas être tentée de suivre les passagers qui ont migré vers le quai. Dans le hall, il ne reste plus que l’imbibé de service, un jeune homme qui vient attendre quelqu’un et moi. Je glisse un œil vers l’extérieur. Jules n’a pas bougé.
- 60… 59… 58…
Je m’échapperai à 0.
- 51… 50… 49…
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Lun 23 Nov 2009 - 17:57

A 15, je n‘en peux plus.
Je me lève d’un bond, cours vers le quai. Je profite que la porte automatique en verre n’est pas complètement refermée après la sortie des quatre passagers descendus du train Corail. D’un coup d’œil rapide, je vois Jules se mettre lui aussi en mouvement. Il sera ralenti par l’inertie de réaction des capteurs automatiques. Déjà ça de pris.
Il a déjà franchi la première.
Merde !
Il faut que je monte dans ce train !
Vite !
Foin de pudeur, je relève ma robe jusqu’au genou pour mieux galoper sur le quai. Il n’y a que quatre wagons dans ce train. Je vais monter dans le dernier, c’est celui des premières, c’est là que j’ai estimé le risque d’obstruction le plus réduit.
Erreur !
La poussette, la maudite poussette, est coincée à travers la porte et la mamie peine à la hisser. Je me penche, récupère les roues avant, les soulève, pousse vers l’intérieur du wagon. Passage dégagé.
- Merci, fait la quinquagénaire.
Je ne réponds même pas. J’avale les trois marches, claque la porte juste sur le nez de Jules dont je vois le halètement embuer la vitre.
Le coup de sifflet libérateur retentit juste à cet instant.
Sauvée !
Non ! Pas encore !
Jules, qui tentait d’ouvrir à nouveau, lâche la poignée extérieure de la porte pour courir vers l’autre entrée du wagon. Le contrôleur l’a sans doute aperçu, lui a dit de passer par la porte ouverte et ne condamnera les issues que lorsqu’il sera à l’intérieur.
Pas sauvée !…
Piégée !
Je suis partie trop tôt. A zéro, c’était bon ! Pas à 15 !…
Je vais amener Jules avec moi. Le danger ne s’éloigne pas, il m’accompagne.
Il faut que je redescende ! Avant que les portes ne soient bloquées ! C’ets une question de seconde ! Descendre. Côté voie plutôt que côté quai. Je l’ai vu faire dans un film.
La porte se déverrouille dans un grand soupir d’air décomprimé. Je saute sur le ballast. Petite torsion de la cheville. Première de la soirée mais c’est un moindre mal.
Vite ! Sortir de là ! Dans le film, un train arrivait en sens inverse, le fugitif était happé par le convoi. Pas envie de finir ici et comme ça.
Dans mon dos, les portières claquent toutes ensemble. Je jubile comme jamais, j’ai réussi même si j’ai fait exactement l’inverse du plan prévu. Il va partir et je vais rester. Mais ce n’est pas grave… C’est même mieux.
La rame s’ébranle à petite vitesse pendant que j’escalade péniblement le quai opposé, haut d’une bonne soixantaine de centimètres. Ma robe verte doit ne plus avoir de couleur, avoir viré au gris ou au noir anthracite mais, fort heureusement, elle tient encore. Je rampe sur le quai, m’accroupis derrière le distributeur du quai numéro deux et peut couler depuis mon abri un œil vers l’entrée.
Hormis le chef de gare qui rejoint son PC, personne !
Même l’air comprimé des portières expulsé à l’ouverture ne peut égaler le soupir profond qui creuse ma poitrine et fait s’affaisser à nouveau le haut de ma robe. Me voilà seins nus sur un quai de gare. Mais je n’en ai plus rien à foutre ! Même en partant quinze secondes trop tôt, je m’en suis sortie. C’est tout ce qui comptait.
Je me réajuste, histoire de ne pas choquer lorsque je vais quitter la gare. Je vérifie que ma pochette ne s’est pas ouverte et que je n’ai rien perdu de ce qu’elle contient. Je constate que même au plus fort de l’angoisse, je n’ai pas lâché la petite bouteille de Coca. Tout est ok. Retour à l’hôtel programmé.
Les talons de mes escarpins claquent sur le goudron du quai. Le silence de la nuit, la caisse de résonance constituée par la marquise, j’ai presque l’impression d’être Ginger Rogers en plein numéro de claquettes. Ca a presque un charme érotique.
Il ne me manque plus qu’un Fred Astaire.
Mais ce n’est pas lui qui débarque en bas de l’escalier du passage souterrain.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Lun 23 Nov 2009 - 18:30

Je ne réussis même pas à pousser un cri de surprise ou d’effroi. D’où sort-il ? Il devrait être dans le train !
- Attendez ! me crie-t-il. Ne partez pas ! Vous n’avez rien à craindre
On ne passe pas une thèse avec succès et mention très bien à l’unanimité sans avoir un minimum de jugeote. Si les intentions de Jules étaient honnêtes, il ne m’aurait pas coursé de cette manière, il serait venu à ma rencontre dans la gare au lieu de m’attendre devant. Pourquoi les grands malades vous croient-ils toujours aussi atteints qu’ils le sont ?
Le quai n’a pas d’autre issue que l’escalier dans lequel se tient Jules. Il faut se jeter sur une voie pour fuir. J’hésite sur la conduite à tenir. Voie 2 ? Voie 3 ? A droite ou à gauche ? De toute manière, il faudra courir. Je me déchausse d’un double mouvement de pieds.
Il monte les marches à pas lents tandis que je recule à la même vitesse. Cela ne me conduira nulle part sinon au bout du quai.
Je me retourne, il n’est pas bien long ce quai. A Blois, on n’a pas eu besoin de rallonger pour accueillir les TGV. Au-delà de la marquise c’est déjà une sorte de sable auquel la nuit rend une apparence grise.
Un sifflement monte soudain, commence à enfler, prend des accents rauques et agressifs. Les rails se mettent à vibrer, à chanter.
Un train !
Toute la nuit précédente, j’ai eu l’occasion d’entendre cette sourde rumeur déchirer le silence.
Train de marchandises déboulant en sens opposé au Corail qui vient de partir. Il va passer sur la voie 2.
C’est ma chance, peut-être la seule.
Je continue à reculer puis fait demi-tour pour me mettre à courir en tournant le dos au convoi qui va surgir dans la grande courbe. Le crescendo sonore, je l’ai analysé durant mon insomnie, il est tout le temps le même. Quand le train sort de la courbe, il accélère encore au moment où il rencontre les vieux rails montés sur traverses.
Le son change en puissance et en granulosité.
Sans même me donner le temps d’avoir peur, je me jette sur la voie.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Lun 23 Nov 2009 - 19:50

Mon cri se perd dans le fracas du convoi qui déboule. J’ai dû sauter par-dessus la voie cinq secondes environ avant que le convoi ne me happe. S’il a aperçu quelque chose dans le faisceau de ses phares, le conducteur de la locomotive n’a même pas eu le temps de réagir. L’absence de choc l’a conduit à poursuivre sa route sans freiner. Il fera sans doute un rapport d’incident plus tard…
Ou pas…
A plat ventre entre les rails de la voie 1, je cherche à résister au déplacement d’air vertigineux qui m’arracherait presque de mon refuge. Je sens le tissu de ma robe s’emplir de cet air glacé comme une voile, me tirer vers le haut avant de me plaquer à nouveau contre les traverses.
C’était dingue !
Mais je l’ai fait !
Ce que c’est que d’avoir l’oreille musicale quand même.
Jules va être obligé d’attendre pour voir ce qu’il est advenu de moi. Logiquement, il devrait me croire réduite à l’état de charpie. S’il cherche à vérifier, la nuit me protège ; je suis devenue invisible dans l’ombre des voies. S’il plonge vers l’escalier du passage inférieur, je prendrai la tangente à l’opposé. Et s’il reste sur le deuxième quai, je remonterai la voie en rampant entre les rails. Dans tous les cas, il ne me reverra pas tout de suite.
Comme pour parachever ma victoire, les loupiotes qui éclairent plus mal que bien les quais s’éteignent. La gare ferme.
S’il était malin, Jules s’en irait. C’est bien ce qu’il semble faire d’ailleurs, j’entends ses pas pressés qui dévalent l’escalier, remonte le souterrain.
J’aimerais dire que je me relève d’un bond pour partir. La vérité est moins héroïque. En rampant, je passe au-dessus des rails comme le font les nageurs après la course avec les petites bouées multicolores qui séparent les voies d’eau. Nouvelle escalade du quai 2 par sa face ouest. Cette fois-ci je ne m’arrête pas, je continue, le corps cassé vers l’avant, pour gagner la protection d’un convoi stationné sur une voie de garage. La lumière blanche de la lune éclaire celui-ci entre deux passages plus nuageux. Cela ressemble par la couleur – jaune – et par la forme – massive et agressive - à une succession d’engins de chantier. Sans doute du matériel d’entretien de la voie.
De temps en temps, je me retourne pour voir si je l’ai découragé. Rien à signaler. Pas de silhouette, pas d’ombre en mouvement qui signalerait qu’il est à mes trousses. Il a dû quitter la gare avant la fermeture. Pas bête finalement, le gars !
Unes à unes, les lumières s’éteignent. D’abord le hall, puis le bureau du chef de gare. La gare de Blois, comme moi dans un autre registre, s’enfonce dans la nuit.
Pas question de revenir en arrière pour autant. Je me méfie des mauvaises surprises dont Jules se révèle trop souvent coutumier. Il n’est jamais où on l’attend… Ou plutôt il est partout à la fois ce qui est déroutant. Je regarde donc tout autant devant moi que derrière. Des fois que…
Mes pieds sont déjà nus, le ballast ayant déchiré mes bas. La robe est cette fois-ci largement déchirée. Par les fentes supplémentaires, l’air frais de la nuit me tétanise le ventre et la cuisse gauche. J’ai toujours, fort heureusement, mon sac et la bouteille de Coca à la main. Je dois me raccrocher à eux à chaque fois que je dois faire un effort au lieu de m’en débarrasser comme la logique l’imposerait.
Parvenue à hauteur de la voie de service où est garée la rame d’entretien, je m’arrête enfin. La lune est le dernier lumignon du secteur ; même les étoiles se sont cachées pour ne pas assister à ma fuite misérable. J’ai ramené de ma hanche une substance chaude et poisseuse que j’identifie facilement comme du sang. A n’en pas douter mes voûtes plantaires sont en train de prendre le même chemin, elles commencent à brûler au contact d’un ballast aux aspérités de plus en plus marquées.
Toujours aucun mouvement du côté de la gare. C’est plutôt une bonne nouvelle même si je prends graduellement conscience d’être enfermée dans l’emprise ferroviaire. Un bruit de voiture me fait sursauter. Une nouvelle menace ? Non. Une rue longe les voies dans mon dos. Ce n’est pourtant pas une issue possible : il y a plusieurs mètres de différence entre le niveau de la gare et le niveau de la route. Entre les deux, un mur de soutènement gris, quoique largement tagué, qui se révèle lisse au toucher et donc impossible à escalader. Le plus sage serait encore d’attendre la réouverture de la gare – le tableau d’affichage indiquait le premier train à 5h49 – et de faire en sorte que quelqu’un vienne me récupérer. L’attente sera peut-être longue et fraîche mais, au moins, je suis certaine de ne pas être interceptée à la sortie par un Jules d’autant plus remonté que, lui aussi, aura passé sa nuit à veiller pour m’attendre.
Pour passer un si long moment au milieu de la nuit, mon refuge actuel ne m’apparaît pas le meilleur. Sur ma gauche, je devine l‘ombre un peu lourde d’une sorte de rotonde. Je connais ce genre de bâtiment parce qu’il existait le même en gare de Montauban. On y parquait les locomotives aux temps anciens de la vapeur. Voilà, à quelques dizaines de mètres, un abri bien venu pour passer ces quelques heures de solitude et de méditation.
J’évite autant que possible de marcher sur les voies afin de soulager mes pieds bien entamés. Si j’avais su que Jules abandonnerait si vite la poursuite après mon grand saut, j’aurais pris le temps de récupérer mes escarpins sur le quai numéro deux. Mais avec des si… je serais restée sagement à Toulouse au lieu de venir me mettre dans cet immense merdier.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Lun 23 Nov 2009 - 21:03

Impossible d’entrer dans la rotonde. Elle a été fermée par plusieurs rangées de parpaings. Elle devait être devenue un refuge pour les sans-logis du coin. Ma bonne idée était vouée dès le départ à l’échec. Tant pis pour moi ! Je me débrouillerai autrement.
Je m’assois par terre en m’appuyant le dos contre le mur. Ici, cela peut le faire quand même si je trouve une bonne position. De mon petit sac, je tire un mouchoir en papier que je plaque contre ma hanche. En prenant le temps de reconstituer les événements qui se sont déroulés en quelques pauvres petites secondes, je me souviens avoir chuté de ce côté et d’avoir heurté un rail. Normal que ça lance et que ça saigne.
- Demain, ce sera pire. Alors, profite du répit… me dis-je.
J’échangerai bien ma bouteille de Coca contre un peu d’eau pour nettoyer les plaies, la belle lune d’octobre contre mon lit douillet et le silence de la nuit contre la voix et les soins rassurants du bon docteur Pouget. Mais ce sont là les limites de la richesse, il y a des choses qu’on ne peut pas acheter, des situations qu’on ne peut pas renverser.
Un train de nuit direct – je devine la lumière qui sourde de quelques compartiments couchettes et des couloirs – traverse la gare en coup de vent. Le silence retombe aussi subitement qu’il avait été violé. Ce genre de spectacle va durer toute la nuit. Il me permettra de lutter contre le sommeil et me distraira le regard.
- Vous voilà le dos au mur !
Dans ma position assise, je ne peux pas vraiment sursauter. Ce sont mes cordes vocales qui prennent le relais. Jamais de ma vie, je n’ai émis un tel hurlement d’effroi. Hitchcock n’est pas mort et Jules n’est pas parti. D’où sort-il ce grand malade ?
- Je vous avais dit de ne pas avoir peur, lance-t-il d’une voix sans agressivité… Nous aurions pu régler toute cette histoire depuis un moment et nous ne serions pas enfermés ici.
Ca y est ! Je l’aperçois à une dizaine de mètres sur ma droite. Il s’est avancé pendant que mes yeux étaient rivés sur la trainée de lumière du train de nuit.
- Ne bougez plus d’où vous êtes !
Je n’ai jamais été aussi proche de l’hystérie. Même à Sept jours en danger, je n’avais pas ressenti cette boule qui semble annoncer que votre corps va en passer par d’atroces souffrances. Ma voix grimpe dans les aigus sans pouvoir redescendre tandis que mes mains s’agitent fiévreusement.
- Calmez-vous, Fiona ! reprend-il. Je ne suis pas ce que vous croyez… Je suis l’inspecteur Sorbier de la police de Blois.
- Sorbier ? dis-je en me relevant péniblement. Ce n’est pas possible. L’inspecteur Sorbier travaillait avec les inspecteurs Morentin et Plantin sur l’agression de Maximilien Lagault. C’est lui qui a fini les interrogatoires, notamment à la CCI.
- Et alors ? C’est incompatible avec le fait de m’avoir rencontré avant ?…
- Vous avez dit que vous vous appeliez Jules !
- Et alors ? On peut bien changer de nom… ça s’appelle une couverture. Et si vous ne me croyez pas, regardez… Voici ma carte professionnelle !
Tout en parlant, il s’est insensiblement rapproché jusqu’à trois-quatre mètres de moi. Je vois le mouvement de son bras vers l’avant et une carte brandie dans ma direction. Il joue du poignet pour capter la lumière de la lune et éclairer le document qu’il me présente.
Tout document doit paraître fiable pour qu’on ait confiance en lui. Réflexe d’historienne. Celui-ci l’est-il ? J’aperçois bien les bandes tricolores, je devine les lettres d’un nom… Le « S » est bien l’initiale du nom…
- Vous voyez bien ? demande-t-il.
- Pas assez… Jetez votre carte vers moi.
Il n’obtempère pas mais avance d’un pas.
- Là ?! Vous distinguez mieux le nom ?
- Le nom, oui… Cette carte de police est bien celle de l’inspecteur Sorbier… Mais pourquoi avez-vous votre pouce sur la photographie ?
- Vous connaissez les photomaton, ils ne vous arrangent pas.
Il a encore fait un pas vers moi.
- Ok, c’est bon… Approchez et expliquez-moi ce que vous faites là.
- Je suis chargé de vous protéger, Fiona… Depuis le début.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Lun 23 Nov 2009 - 23:15

Ca me démange mais il faut rester suffisamment zen pour agir au bon moment. Ne pas recommencer comme tout à l’heure et précipiter les choses. Ce type ment comme un arracheur de dents. Comment pourrais-je lui faire confiance ? Qui serait assez fou pour lui faire confiance ?
Je le laisse approcher en me tenant sur mes gardes, prête à la riposte avec une arme non conventionnelle et que la Convention de Genève n’a sans doute jamais imaginée.
- Vous êtes dans un sale état, dit-il en tendant la main vers ma joue.
- Et vous, vous empestez le tabac !… Et je n’aime pas ça !…
Je ramène la main que je tenais bien cachée derrière mon dos. Le Coca-Cola, que j’agitais frénétiquement dans sa bouteille depuis une trentaine de secondes, gicle en direction du visage de Jules. Surpris, il ramène ses mains vers sa tête, je lui massacre l’entrecuisses d’un coup de pied. C’est ma première tentative de shoot dans cette zone-là. Au cri de douleur qu’il pousse, j’évalue assez positivement ma performance. Il se plie en deux. Je le relève d’un coup de genou dans le menton, attrape sa tête que je cogne violemment sur le sol.
Finir ou ne pas finir telle est la question. Comme pour la dilapidation de l’argent, je me rends compte qu’on peut trouver un plaisir équivoque à la violence. Je me sens capable de lui fracasser la tête contre le mur en jouissant comme dans un orgasme sauvage.
Bon sang, cette fille ce n’est plus moi ! Elle me fait peur…
Allez ! Ca suffira comme ça ! Il faut que j’oublie mes douleurs et que je courre, que je courre aussi vite que mes pieds sanguinolents me le permettront. Courir pour aller où, je ne sais pas. Ce piège est certes immense mais comme tous les pièges, il est sans issue. La seule solution pour moi c’est d’être plus maligne que lui, de le surprendre, de le mettre hors d’état de m’embêter. Horace contre Curiace. C’est le tout dernier round.
Allez savoir pourquoi dans cette fuite insensée et douloureuse, le monologue d’Harpagon me revient en tête : « Où courir ? Où ne pas courir ? ». Sauf que ce n’est pas ma cassette que je défends, c’est ma peau. Si je dois être tabassée, ce sera forcément à mort. Comment imaginer qu’il laisse quelqu’un pouvant témoigner contre lui ? Il est trop intelligent pour ça. Ce mec lisait quand même, il y a deux jours, un traité de géopolitique.
A mi-chemin, ma robe m’abandonne à nouveau. Je suis obligée de m’arrêter pour l’enlever complètement. C’est du temps perdu. Un temps énorme. Une folie. Mais je ne pouvais plus continuer comme ça. Cela tournait à la course en sac. Mon arrêt lui a permis de regagner de la distance sur moi. J’entends désormais derrière moi la course heurtée, le ahanement compulsif de Jules dont le souffle est sifflant comme celui d’un asthmatique. Il va à peine plus vite que moi qui ai toujours eu pourtant pour l’effort sportif les yeux morts de Cassandre. Je l’ai bien amoché, c’est la preuve. Il souffre comme je souffre. C’est donc volonté contre volonté. Celui qui craquera le premier perdra.
Je n’aime pas perdre.
Un espoir fou renaît lorsque je me dis que la gare ne peut pas être entièrement morte la nuit. Il y a bien des trains qui passent, il doit y avoir des aiguillages à manœuvrer. Il doit bien rester quelqu’un. Je me jette dans l’escalier, trébuche, dévale deux marches et retombe sur ma hanche endolorie. Je suis en train de me relever lorsqu’il attaque à son tour les marches.
Je suis faite…
Je repars aussi vite que je peux, balance ma robe au jugé vers l’arrière. Peut-être la prend-il sur le visage ou glisse-t-il sur le satin ? J’entends le bruit d’une chute. Je ne me retourne même pas, monte l’escalier vers le quai numéro un. Je tambourine à une porte en appelant à l’aide. Personne ne répond. J’essaye à côté. Toujours aucune réaction. Je suis seule. Je vais mourir.
Je ne veux pas mourir.
Un nouveau train s’annonce. Je n’ai plus la force de recommencer un saut devant le convoi. J’ai le goût du sang dans la bouche, les tempes qui cognent à m’en faire exploser la tête, la hanche qui me lance et se paralyse. Je suis nue, serrant contre moi ma petite pochette avec à l’intérieur tout ce qu’il me reste d’important, dans cette gare déserte. Comme la chèvre de monsieur Seguin, je n’ai plus qu’à attendre que le loup vienne me dévorer. Pas de lit d’herbe tendre pour finir mais un banc. Je m’appuie contre lui, je peux à peine bouger.
Jules émerge en titubant du passage inférieur. Ce n’est qu’une ombre dans la nuit et par ma position à la limite de la marquise, je me découpe dans la lumière de la lune. Ma seule chance c’est peut-être qu’il trouve amusant de me violer avant de me frapper. Dans la lutte au corps à corps, j’aurais peut-être la possibilité de…
Je repousse l’idée avec dégoût dans un dernier sursaut de mon intelligence pour dominer le simple instinct de conservation. Pas question qu’il me touche ! Pas comme ça en tous cas !
Le train de marchandises amorce la courbe d’avant la gare. Ses phares trouent la nuit. Le vacarme devient insupportable. C’est un grondement de tonnerre qui emplit l’air, le fait vibrer, déclenche une bourrasque qui s’engouffre dans le piège métallique de la marquise.
Je me rassure comme je peux. Il est impossible que, même à cette vitesse, le conducteur ne m’aperçoive pas complètement nue sur le quai. Il va forcément freiner. Il y aura un moment où Jules sera surpris par le blocage violent des roues. Il faut que j’anticipe cela. Cela va se jouer encore à quelques secondes. Faire quelque chose. N’importe quoi mais vite !
Sur ma gauche, à proximité du banc, je découvre un grand sac poubelle transparent fermé d’un couvercle en métal. Je plonge ma main à l’intérieur, trouve une canette vide, puis une autre. Le train est déjà à ma hauteur. Le souffle me plaque contre le mur. J’expédie en tir tendu les canettes une à une. Jules zigzague tant bien que mal pour les éviter, mais, insensiblement, chahuté par la violence du courant d’air perd ses repères et se rapproche de la voie. Il a déjà franchi la ligne jaune qui marque la limite à ne pas dépasser au passage d’un train. Un nouveau jet, plus heureux que les autres, l’atteint à la tête.
Il part en arrière.
Sa tête heurte quelque chose dans un wagon qui passe.
Il s’effondre.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mar 24 Nov 2009 - 0:40

Mon premier réflexe est de ne pas y croire. Le train est passé sans freiner et le calme est retombé avec la violence d’une chape de plomb. Le corps inerte est allongé parallèlement à la voie, légèrement recroquevillé comme si un réflexe vital avait conduit Jules vers une position fœtale.
Il faut bien que je bouge mais il n’y a plus grand chose qui répond. J’ai épuisé mon stock d’adrénaline pour le mois qui vient, mes muscles sont tétanisés par la fatigue, ma tête ne diffuse plus qu’un seul message « Tu es vivante ! Tu es vivante ! Tu es vivante ! ». Combien de temps dure cette immobilité subie ? Impossible à dire. Au lieu de m’approcher du corps, je m’affale sur le banc et reste hébétée, revivant dans un long ralenti tout ce qui vient de se passer. Ai-je tué un homme ? Voilà désormais ce qui me fait peur. Et si en plus d’être une « pute », j’étais une meurtrière ?
Une longue rafale de sanglots me plie en deux. Tout lâche d’un coup. Tout ce que ma fierté n’a jamais accepté de montrer s’extériorise soudain. Je pleure sur moi, je pleure sur ma mère laissée de côté et qui me déteste désormais, je pleure sur ce monde si faux qu’il ne peut pas m’accepter. Je peux à peine respirer tant les larmes m’étouffent. J’ai l’impression que cela ne finira même jamais, que je vais rester là pour toujours sur ce quai de gare sans que plus aucun train ne m’amène nulle part. Et puis, insensiblement, mes nerfs recommencent à capter les réalités du monde. Mes douleurs d’abord, le froid qui picore ma peau nue, mon regard qui s’ouvre à nouveau sur la réalité du décor qui m’entoure.
Il faut que je me lève, que je récupère ma robe et que j’aille voir l’état de Jules. Il le faut sous peine de ne plus jamais bouger.
Ma robe de satin vert n’a plus grand chose à voir avec son dessin d’il y a quelques heures. Je ne trouve même pas le moyen de la renfiler tellement elle est destroy. Tant pis ! Je l’utiliserai uniquement comme un paravent si je dois me protéger des regards. Pour l’heure, je la noue vaguement autour de ma taille pour m’approcher de Jules. J’ai tellement vu cette scène à la télé, au cinéma, qu’elle me paraît terriblement anodine. Je vais m’agenouiller, approcher ma main de sa gorge ou saisir son poignet, trouver ou non son pouls. Plus je suis proche de lui, moins la force m’accompagne. Le toucher m’horrifie. Des hoquets violents e conduisent au bord des vomissements… Et s’il était déjà glacé, la vie s’étant enfuie de lui à la même vitesse que le train qui l’a heurté ? J’opte en désespoir de cause pour la solution de la petite glace présentée devant son nez.
Elle se trouble. Il est vivant.
Vivant veut dire qu’il peut potentiellement émerger de son évanouissement et recommencer à me tourmenter. Comment l’en empêcher ? En le réduisant à l’immobilité bien sûr. Allons, Fiona, agis ! Fais quelque chose !
De mon petit nécessaire de maquillage, je tire une paire de ciseaux miniatures et j’attaque le découpage de ma robe. Il suffit d’amorcer par un coup bien tranchant, de tirer d’un coup sec et je détache sans trop de mal une bande de tissu. Une première pour les mains de Jules que j’attache dans son dos. Une seconde pour ligoter ses pieds. Et, comme la matière première ne me manque pas, je rajoute une sécurité en passant une autre bande de satin à la hauteur des genoux. Lorsque je le touche, Jules gémit. Il est donc bien vivant mais salement amoché. Il faut que je le fasse sortir d’ici ou c’est non-assistance à personne en danger.
Un dernier découpage pour obtenir une bande assez large que je passe sur ma poitrine et attache dans mon dos. Je noue le reste de la robe autour de ma taille. Ces travaux de couture – même si je n’ai rien cousu – m’ont occupé dix minutes et ont vu mon esprit, enfin libéré, reprendre un peu de son aplomb. Qui appeler pour sortir d’ici ? La police semble la solution la plus évidente, elle a la légitimité et l’autorité pour faire rouvrir la gare et me venir en aide. Seul bémol, et ce n’est pas le moindre, je n’arrive pas à écarter l’idée que j’ai contribué à défoncer le crâne de l’inspecteur Sorbier. Les protections dont je dispose, et qui sont apparues assez puissantes pour que Morentin s’en étonne, peuvent-elles s’exercer dans le cas d’une agression commise contre un flic en mission ? Sûrement pas. Voilà donc une possibilité que j’écarte.
Même au plus profond de la détresse la plus noire, je ne me sens pas capable d’appeler Ludmilla pour la faire revenir sur Blois. Elle n’aurait ni la possibilité de me faire sortir de la gare, ni la capacité physique pour m’aider à faire face à la situation. J’ai besoin de force pour me tirer de là. De quelqu’un qui soit capable d’ouvrir les grilles situées de part et d’autres du bâtiment de la gare. De quelqu’un qui puisse prendre en main le corps inanimé de Jules et sache quoi en faire.
Cette personne existe. Elle m’a même prié de la contacter en cas de besoin. Honorin Sonor est le seul homme que je connaisse qui puisse m’aider vraiment à me sortir de là. Et par chance, j’ai toujours sa carte de visite dans mon porte-cartes.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mar 24 Nov 2009 - 2:07

Dans une vie, il y a toujours de ces moments où on prend des résolutions qu’on est certain de tenir. Moi, transie sur mon banc, à peine éclairée par une lune de plus en plus étouffée par la nuit, je me suis jurée durant cette courte attente de me chercher un homme pour me protéger à l’avenir. J’ai touché du doigt ce soir les limites d’une vie solitaire. Au moment crucial, lorsqu’on a besoin de quelqu’un, on se retrouve tel qu’on est toujours : seul. Je ne sais pas si l’oiseau rare existe, mes expériences en matière d’accouplement ne s’étant jamais accompagnées d’autre chose que d’une attirance fugitive et presque impersonnelle de deux corps. Pour me supporter, il doit falloir un certain caractère, beaucoup de patience et, surtout, deviner que je suis incapable de montrer mes qualités sans me mettre en danger. Faut-il passer des annonces sur internet ? Faut-il recourir aux petites annonces pour trouver cette perle ? Je n’en sais rien… Mais je voudrais être aimée pour ce que je suis, pour ce que je pense, pour cet humour débile qui me sert souvent de cache-pudeur, pour mes grandes envolées échevelées comme pour mes silences forcenés. Pas pour ce fric qui me colle désormais à la peau et dont je ne sais comment me débarrasser. Je voudrais être un tout, être quelqu’un. Et quelqu’un qui me ressemble. Pas ce clone étrange qu’on a érigé à la télé en symbole de l’arrivisme et de l’absence de morale.
Un bruit de chaînes qui cèdent me fait émerger de cette résolution que je me sens finalement incapable de tenir. Un pinceau lumineux perce la nuit à l’autre bout de la marquise. J’ai quitté Honorin Sonor il y a sept minutes, il ne peut encore être là. Et s’il y avait une ronde de surveillance pendant la nuit ? Comment expliquer cette scène… j’allais dire cette scène de crime ?
- Mam’zelle Fiona ?
La voix d’Honorin Sonor a pris l’accent tout doux de ses îles natales, un peu comme si c’était Henri Salvador qui venait me chanter une berceuse. Le « mademoiselle » s’est mué en « mam’zelle » et l’agent de sécurité a remplacé mon nom de famille par mon prénom. Cette masse de muscles est aussi psychologue à ses heures. Il n’arrive pas comme une brute sur mon « champ de bataille » mais en sachant pertinemment que je vais avoir besoin d’un soutien. Grâce lui soit rendue pour cette qualité-là.
- Je suis là, monsieur Sonor… Sur le banc.
Il doit bien connaître la gare car la puissante lampe torche s’oriente très précisément vers moi. En découvrant mon accoutrement – pour ne pas dire mon absence d’accoutrement – le faisceau de la lampe torche se met à éclairer instantanément vers le haut.
- Excusez-moi, bredouille-t-il, je ne voulais pas… je ne savais pas…
- Il n’y a pas de mal, dis-je. Pouvez-vous m’aider à me lever ? Je ne sens plus mes jambes.
- Prenez d’abord ce tee-shirt et puis cette couverture, je ne peux pas vous laisser ainsi dévêtue.
- Cela ne me ferait pas grand mal de sentir votre regard sur ma peau… Après ce que je viens d’endurer, toute chaleur humaine…
- Ma femme est très jalouse… et je ne suis pas sûr qu’elle n’ait pas parfois raison de l’être, mademoiselle.
Voilà une défense habile qui contient à la fois un coup de griffe et une patte de velours. J’attrape donc sans plus insister le tee-shirt dont la taille XXL suffit à couvrir ma vertu et même davantage, puis m’enroule dans la couverture qui me procure aussitôt une agréable sensation de chaleur.
- Voilà de l’eau… et du chocolat… Mangez et buvez calmement, je m’occupe de lui… Vous le connaissiez avant ce soir ?
- Je le connaissais sous le prénom de Jules, c’est comme ça qu’il s’est présenté à moi jeudi soir… mais son nom véritable c’est Rivière, Josselin Rivière.
- Comme le directeur de l’hôpital ? s’étonne Honorin Sonor.
- Oui… Comme le directeur de l’hôpital… Pour moi, il est tellement Jules que j’en ai occulté constamment sa véritable identité. Comment connaissez-vous le nom du directeur de l’hosto ?
- Ma femme y travaille, mademoiselle… Et m’est avis qu’il faudrait y conduire ce rigolo… Il a au moins un traumatisme crânien et ça peut laisser des séquelles neurologiques si on n’intervient pas rapidement…
- Comment je vais expliquer ce qui s’est passé là-bas ? Personne ne va me croire… En plus, tout le monde est persuadé que c’est moi qui ai agressé Maximilien Lagault…
- Calmez-vous, mademoiselle… On va l’amener à ma femme et vous ne serez pas du tout inquiétée.
Pour la deuxième fois, j’ai honte en présence de ce grand black baraqué dont la voix si puissante dans son travail s’est faite doux torrent pour me parler et me rassurer. J’ai honte d’avoir imaginé que sa femme était dans le personnel d’entretien sans même me dire qu’elle pouvait appartenir au personnel soignant. Cela fait-il de moi une raciste ? J’aurais tendance à répondre « oui ».
- Il s’est présenté à moi comme étant l’inspecteur Sorbier…
- Ce n’est pas Sorbier, mademoiselle… Sorbier, je le connais… C’est un petit gars avec une fine moustache, le genre latin lover et danseur de tango. Rien à voir avec votre client.
Honorin Sonor s’agenouille auprès de Jules, fouille ses poches dont il tire une quantité impressionnante d’indices. Il y jette de rapides coups d’œil en éclairant d’un bref jet de lumière les différents documents qu’il extrait.
- Il a des papiers d’identité au nom de Foulque Rivière. Carte d’identité et permis de conduire. Dans sa poche, il avait aussi la carte de police de Julien Sorbier.
- Il a essayé de m’avoir en la brandissant sous mon nez. Je ne m’étais pas trompée en le suspectant de mettre à dessein un doigt par-dessus la photo.
- A part ça, des clés et deux photos. La première avec une femme d’une quarantaine d’années, peut-être sa mère… L’autre c’est peut-être sa grand-mère… Derrière la photo, il y a une inscription manuscrite : Angers 2007 – Mamounette.
- Ce que je ne comprends pas, dis-je revenant un peu en arrière, c’est pourquoi il s’appelle Foulque sur ses papiers alors qu’il était connu à l’Holiday Inn sous le prénom de Josselin.
- Sans vouloir vous vexer mademoiselle car je sais que vous êtes quelqu’un de très intelligent… et de très courageux aussi… vous ne vous posez pas correctement la question. Moi je dirais plutôt… Pourquoi a-t-il préféré se présenter avec son second prénom ?… Et la réponse est plutôt évidente… Qui accepterait aujourd’hui de s’appeler Foulque en espérant être pris au sérieux ?
Il a raison. Je vais chercher très loin ce qui est évident. Ce n’est pas la première fois que cela m’arrive.
- Je vous soignerai bien ici mais vous serez mieux entre les mains de ma Mimi. Elle vous remettra sur pied en un clin d’œil… Tenez, je vous donne tous les objets personnels de notre client, je vais le porter jusqu’à la voiture. Allez, on se tire d’ici en vitesse !
L’agent de sécurité me tend les papiers d’identité, les clés et les photos. Il y ajoute la lampe torche qu’il ne peut tenir en même temps qu’il portera le corps inanimé de Jules. Par quel hasard favorable, mon regard croise-t-il la trainée lumineuse au moment où elle effleure une des photos ? Je l‘ignore.
Peut-être que quelque part, une roue s’est mise à changer de sens et a commencé à tourner dans un sens plus favorable pour moi ? Mamounnet sur la photo d’Angers 2007 ressemble trait pour trait à madame Delmas.
Ma madame Delmas à moi.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mar 24 Nov 2009 - 13:10

Mimi est une jeune femme charmante mais à la mine boudeuse. Sans doute n’a-t-elle pas apprécié de voir son homme débarquer à l’hôpital avec une femme à demi-nue. Cela fait assurément désordre dans une vie de couple. Pas assez cependant pour que l’infirmière ne prenne pas les choses en mains. Foulque Josselin Rivière, alias Jules, est expédié aux urgences après avoir été – officiellement – déclaré découvert par Honorin sur le bord de la route près d’un vélo. Quant à moi, je suis discrètement conduite dans une petite salle de soins dont la porte est immédiatement refermée à clé après que je m’y sois installée.
J’ai toujours sur moi la photo de Foulque Rivière et de Mamounette prise à Angers en 2007. Je la regarde régulièrement pour bien me persuader qu’il y a là une nouvelle relation impossible : madame Delmas, mon ancienne institutrice, n’était pas du tout prévue dans mon système. Elle y fait une entrée aussi fracassante que déconcertante à une place qu’il m’est difficile de définir. Pour le moment, faute de jackpot, j’encaisse avec difficulté la petite monnaie de ma crédulité. Même si mon cerveau livre un combat d’arrière-garde, il me faut bien accepter l’idée que je me suis fait berner par cette vieille dame. Elle était au débat, elle connaît Jules et ?…
Impasse. Je reviendrai plus tard sur cet aspect-là de l’affaire.
Point à reprendre dans cette ramure de liens complexes pour en tirer de nouveaux développements à la lumière des événements de la nuit, la révélation de la journaliste de Sortir ailleurs. A la base, Maximilien Lagault devait profiter de ce long week-end blésois pour régler ses comptes avec le journaliste Gérald Mauza. Jules a agressé, ou a fait agresser, Maximilien Lagault… que celui-ci ait organisé ou pas l’agression à ce moment-là, peu importe… Puis Jules s’est retourné vers moi, m’a enfoncé avec cette histoire de faux flash radio et, une fois que j’ai été « sanctuarisée » par les flics, a cherché à m’éliminer peu après un spectaculaire diner de réconciliation avec Lagault.
On croise Lagault et Jules à chaque étape. Voilà ce que je n’avais pu vu jusqu’à maintenant. L’un ne va pas sans l’autre même si, physiquement, ils ne se croisent jamais. Cette récurrence ne peut qu’être troublante et me conduit à réviser ma conception de l’ensemble de l’affaire. Au lieu d’être deux blocs séparés qui ne se relient pas par aucun lien logique, si j’avais en face de moi un seul et même bloc ? Si les deux marchaient de concert depuis le début et généraient de ce fait des écrans de fumée réciproques ? Le même objectif mais deux entités différentes pour égarer les soupçons. Et un poil à gratter inattendu pour compliquer leur plan. Moi.
Comment pourrais-je étayer cette supposition ? Je pique un papier sur le bureau de la petite salle, saisis un stylo dans mon sac et commence à tracer cercles et flèches. L’histoire se déroule chronologiquement du haut vers le bas de la feuille. Lagault s’oppose à moi, me traîne dans la boue à la télé. Il est agressé - ou pas - mais c’est Jules, lequel m’a fort opportunément proposé un somnifère, qui lui remet le poudrier dérobé dans ma chambre. Premier échange de bons procédés. Le lendemain, en diffusant dans la voiture l’annonce de l’agression que personne ne connaît alors, Jules fait à la fois le jeu de Lagault – puisque je serai suspectée en détenant une information impossible à connaître – et celui de son groupe de fous furieux en revendiquant l’agression. Deuxième échange de bons procédés. Je continue à démonter les rouages. Il y a soi-disant des menaces contre moi… On va me tabasser en tant qu’étrangère au monde ligérien (rétrospectivement, je me rends compte que cela peut viser le fait que je possède un château en Touraine). C’est dans l’air au point qu’on m’assure une protection mais les menaces ne se traduisent dans les faits qu’après le diner avec Lagault. J’aurais tout aussi bien pu être agressée entre la Halle-aux-Grains et l’hôpital… ou sur le chemin du retour. Toute la journée d’hier, je me suis retrouvée en grande partie seule. Les occasions ne manquaient pas pour quelqu’un qui m’aurait suivie. Non, il fallait d’abord que la responsabilité éventuelle de Lagault dans ce qui pourrait apparaître comme une vengeance soit complètement dégagée. Du même coup, une fois mon assassinat réalisé, la crédibilité de Jules en tant que groupe « terroriste » se trouvait renforcée ; Maximilien Lagault, parce qu’il avait survécu à son agression, gagnait un surplus de considération médiatique. Dernier échange de bons procédés.
Tout cela est bien compliqué – j’ai des flèches en tous sens devant moi - mais me paraît tenir la route. Jules est à l’Holiday Inn depuis le début pour me surveiller. S’il le faut, la demande pour un diner le vendredi soir était aussi un élément du plan initial et s’est trouvée remise en cause par mon « évasion ». En m’enfonçant dans mon schéma touffu, j’ai finis par le personnaliser et oublier celui qui en était le point de départ : je n’étais pas la victime désignée de Maximilien Lagault – il me l’a avoué, en usant d’un double-sens, au cours du repas – qui voulait se débarrasser – en allant jusqu’au meurtre ? – de son ennemi personnel Gérald Mauza. Or, Jules avait été engagé à l’Holiday Inn, avant même que j’y arrive, pour remplacer un veilleur de nuit victime d’un accident aussi opportun qu’étrange. Ce point-là empêche l’imbrication de toutes les pièces de mon raisonnement. Ils ne pouvaient pas avoir planifié à l’avance le renoncement de dernière minute de Gérald Mauza.
A moins que le journaliste ait, lui aussi, été attendu à l’Holiday Inn ?
Il me suffirait d’un coup de téléphone à Agnès Farini pour en avoir la confirmation. C’est pour l’heure impossible car je n’ai pas son numéro personnel, juste celui des services de l’organisation bien évidemment fermés en pleine nuit. Il ne me reste donc qu’à aller cuisiner le nouveau veilleur de nuit… Forcément nouveau puisque Foulque Josselin Rivière est aux urgences et avait dû démissionner – ou été viré – pour pouvoir passer sa nuit à me tourmenter.
Je récupère dans mon lot de petites cartes bristol celle qui me donne le numéro de l’hôtel de l’avenue du maréchal Maunoury, compose nerveusement les dix chiffres. Trois sonneries et puis une voix un peu étouffée par un bâillement.
- Holiday Inn, bonsoir… Josselin Rivière à l’appareil. Que puis-je pour vous ?
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mar 24 Nov 2009 - 14:01

Les orages doivent être fréquents et violents dans le Loir-et-Cher. En quelques heures, j’ai l’impression d’avoir été à plusieurs reprises frappées par la foudre. Les mystères succèdent aux mystères. Tout ce que je construis comme hypothèses repose sur des sables mouvants que la tempête des révélations déplace sans cesse.
- Oui… bonsoir… bonsoir… monsieur…
C’est tout ce que je trouve à dire. Pas brillant et pas de quoi susciter la patience de cet interlocuteur - ô combien inattendu - au bout du fil.
- Excusez-moi… dis-je en me forçant à endosser le rôle d’une secrétaire, j’essayais de consulter des documents tout en vous parlant. Voilà. Je cherche à joindre monsieur Gérald Mauza pour affaire depuis hier après-midi. On m’a dit qu’il passait son week-end à Blois à l’Holiday Inn. Serait-il dans votre hôtel pour cette nuit ? Et pourrais-je laisser un numéro pour qu’il me rappelle demain matin ?
- Monsieur Gérald Mauza n’est pas à l’Holiday Inn actuellement, répond Josselin Rivière. Il a été retenu sur Paris au dernier moment et n’a pu se libérer. Mais, vos informations étaient bonnes, madame, il devait effectivement descendre chez nous cette fin de semaine. Essayez plutôt de le contacter directement à son domicile.
- Je vous remercie beaucoup, monsieur. Bonne nuit.
Je raccroche mécaniquement, incapable de parvenir à la seule conclusion logique qu’implique la situation. C’était pourtant tellement évident depuis le début qu’ils étaient deux, les Jules.
Deux Jules se ressemblant comme deux gouttes d’eau.
Deux jumeaux.
Foulque Josselin n’est pas loin de moi aux urgences et Josselin – dont j’imagine que le second prénom est Foulque – est à son poste de veilleur de nuit à l’Holiday Inn. Cela ne devient pourtant une évidence pour moi qu’au bout de quelques minutes. Il faut le temps que j’écarte les derniers résidus d’émotion ; j’ai cru parler pendant deux minutes à un fantôme ou à un spectre phagocytant les corps. En plein dans mon délire fantastique, cette voix me paraissait venir d’un autre monde et, du coup, plus rien n’avait de sens, de réalité, de pertinence.
Je me remets à peine de cette terrible émotion lorsque Mimi et Honorin, les mains tendrement entrelacées, entrent dans la salle de soins.
- Vous êtes bien blanche, mademoiselle Fiona ! s’exclame l’agent de sécurité. Mimi, dépêche-toi de l’examiner. J’ai l’impression qu’elle va tourner de l’œil.
- Je vais l’examiner mais toi, tu m’attends dehors… Vilain curieux !
Et de toute son autorité, la petite femme en blanc pousse son imposant mari hors de la pièce. Pas compliqué de savoir qui à la maison porte la culotte.
- Ne vous en faites pas pour lui, me rassure-t-elle d’un sourire. Il adore que je le rabroue comme ça. C’est un petit jeu puéril entre nous… Comment vous sentez-vous, ma belle ?
- Très fatiguée. J’ai l’impression que mon cerveau ne tourne plus très rond.
- Ca se voit que vous êtes une vraie intellectuelle, vous… Honorin, quand ça va pas, c’est toujours un muscle, un tendon, une articulation qui le gêne… parce que ce sont en quelque sorte ses instruments de travail. Vous, vous vous inquiétez pour votre cerveau alors que vous avez une plaie ouverte au côté, des ecchymoses plein le visage, des griffures un peu partout. Est-ce que vous avez mal au moins ?
- Je devrais ?
- C’est à vous de voir. A mon avis, votre cerveau en ce moment il est surtout occupé à désamorcer vos souffrances physiques et il y laisse l’essentiel beaucoup de son jus. Quand on vous aura arrangé un peu tout ça, vous vous coucherez et au réveil votre cerveau fonctionnera à nouveau parfaitement.
Je ne vais pas lui dire que je n’ai pas le temps d’attendre, qu’il faut que tout se combine au plus vite dans ma tête avant que la police vienne remettre son nez dans toute l’affaire. Moins elle en saura, mieux ce sera.
Je la laisse donc opérer sans lui répondre. Elle passe une boite entière de gaze ouatée pour couvrir mon corps de désinfectant. Je me transforme à vue d’œil en un tableau impressionniste tant les tâches de couleur dessinent sur la toile de ma peau le paysage de mes futures souffrances.
- Bien, dit l’infirmière, c’est nettoyé pour l’essentiel mais il va falloir vous recoudre un peu. Il y a deux points à faire au-dessus de la hanche. Cela va nous donner un peu plus de temps pour discuter ensemble. Depuis quand vous le connaissez mon Honorin ? Et comment vous avez son numéro de téléphone ?
Chaque femme doit avoir en elle un Sherlock Holmes qui sommeille. Mimi, jalouse de son homme, va me cuisiner en même temps qu’elle me triturera. La suite de mes réflexions personnelles se trouve donc renvoyée à plus tard.
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MessageSujet: Re: J'avais un rendez-vous... [Fiona 3 - terminé]   Mar 24 Nov 2009 - 15:02

J’évite de regarder ce que Mimi est en train de me faire. Mes premiers points de suture quelques mois seulement après ma première fracture, on pourra dire que cette année m’aura vue aller de découverte en découverte au rayon médecine. J’ai au moins réussi cette nuit à éviter une découverte – qui eût été à mon sens bien trop prématurée – de l’ambiance glacée de la morgue. Cette remarque m’aide à prendre un peu de plaisir au milieu de mes petites misères hospitalières.
Insensiblement, Mimi se détend à mon égard, ce qui ne peut que me rassurer au moment où elle enfonce le crochet réparateur dans ma peau. Le jeu des questions-réponses s’équilibre – j’ai visiblement apporté les mêmes réponses qu’Honorin - avant de basculer finalement à mon avantage.
- Vous le connaissez ce Foulque Rivière ?
- C’est le fils du grand patron… Un bon à rien de première. Il est tout le temps à traîner à l’hosto sans qu’on sache très bien ce qu’il vient y fabriquer. Un temps, il a été embauché comme brancardier par quelqu’un qui voulait sans doute se faire bien voir de son paternel… Ca n’a pas duré longtemps. Il a été viré très vite, il ne pouvait pas s’empêcher de fumer comme un pompier… même dans les ambulances.
Voilà un point qui clochait dans les événements de la nuit et qui aurait dû m’aider à déduire plus tôt l’existence de jumeaux Rivière. Cette forte odeur de tabac qui imprégnait mon agresseur, je ne l’avais pas sentie auprès du veilleur de nuit… Sans quoi il n’aurait jamais été question de dîner avec lui. Je ne supporte ni cette odeur, ni l’idée de ses conséquences pour la santé collective.
Tout finit toujours par s’expliquer. Il suffit de laisser le temps faire son œuvre et d’écouter parler ceux qui ont des choses à dire. J’en sais désormais beaucoup, grâce à Mimi, sur Foulque Rivière. Ce n’est visiblement pas lui qui aurais potassé des bouquins de géopolitique comme son frangin. Qui se ressemble s’assemble peut-être mais sans être obligé d’avoir les mêmes centres d’intérêt et la même idée de la vie.
- Et le boss, il est comment ?
- Toujours loin… C’est un type qui est doué, intelligent et qui a tout subordonné à sa carrière… De là, son fils dont il ne s’est jamais occupé… Sa femme a fini par le plaquer et elle est partie vivre aux Etats-Unis avec un artiste-peintre qu’elle a rencontré à Paris.
- Tout se sait ici…
- C’est une petite ville, mademoiselle…
- Appelez-moi, Fiona… Vous me connaissez intimement désormais.
- Disons qu’il y a plein de rumeurs qui courent tout le temps et on sait ce que valent les rumeurs, fait Mimi avec l’air de quelqu’un qui craint d’en dire trop.
- On dit aussi qu’il n’y a pas de fumée sans feu, répliqué-je.
En disant cela, je sais bien que cela peut se retourner contre moi. Entre la rumeur fielleuse et les reportages bidons, on pourrait en appliquant cette maxime éculée peindre de moi un portrait que je ne trouverais guère flatteur. D’un autre côté, je viens de rendre conscience que cet hôpital est un lieu-clé de toute cette histoire. Parce que les fils Rivière s’y rattachent. Parce qu’il a vu la présence (et la disparition toujours énigmatique en dépit des explications apportées) de Maximilien Lagault pendant deux jours entre ses murs. Parce qu’il y a aussi cette histoire d’ambulance non identifiée qui pourrait tout simplement être un véhicule de l’hôpital « emprunté » par Foulque Rivière qui connaissait bien les lieux et pouvait profiter de complicités.
- Alors, reprends-je, que dit-on aussi ?
- Que le fils Rivière avait une aventure avec quelqu’un qui travaille à l’hôpital. Ca se dit avec des sourires, avec des sous-entendus qu’on ne saisit pas toujours… Certains savent sans doute de quoi il retourne… A supposer que cela soit vrai. Mais je ne connais pas l’identité de cette femme qui serait à l’origine des nombreux aller-et-retours de Foulque dans l’hôpital.
Je suis largement tentée de la croire car j’ai l’intime conviction que cette femme existe. Peut-être est-ce elle la « vieille amie » de Maximilien Lagault ?
- Pouvez-vous me passer mon sac s’il vous plait ? Je voudrais vous montrer une photo.
L’infirmière me tend ma petite pochette. Je l’ouvre sans hâte et tend le cliché qui ne porte aucune indication de lieu.
- J’ai supposé que c’était la mère des fils Rivière… Est-ce le cas ?
- Je ne connais pas l’ancienne femme du professeur Rivière, répond Mimi. Mais je connais cette femme.
- Parce qu’elle travaille ici ?
- Exactement…
- Laissez moi deviner... Elle est belle, intelligente, réputée dans son domaine… Elle est proche d’un fils Rivière et il ne m’étonnerait pas qu’elle soit d’une ambition prodigieuse… Catherine de Villaviciosa.
Je n’ai même pas besoin de la confirmation de Mimi. Voilà que le lien qui me manquait entre les Jules et Maximilien Lagault se matérialise enfin. Mon petit doigt – qui s’était beaucoup trop tu ces derniers temps – me dit même que cette femme est plus qu’un lien.
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