Il existe un décalage saisissant entre l’émotion suscitée chez le spectateur par ce reportage sur une naissance et l’étonnement chez la religieuse-infirmière de devenir ainsi l’héroïne d’une chanson à succès.
Un reporter est venu filmer son quotidien qui, judicieusement mis en scène, émeut les foules avec cette question: que se passe-t-il juste après ?
La sœur y répond dans son interview : Après, elle va se coucher. Elle a fini son travail. Elle fait comme tout un chacun. Savez-vous ce qu’est devenu ce bébé ? Je n’en ai pas la moindre idée. Elle a onze ans, elle va bien et vit avec sa maman. Ah bon ? La religieuse rajouterait presque : en quoi ça me regarde ? Le journaliste va aussi expliquer à l’enfant et à sa mère qui est Jean-Jacques Goldman. Ah bon ? Apparemment, cette information ne semble guère plus les concerner.
Finalement, à part le médecin humanitaire conscient de sensibiliser un large public occidental au sort des africains, les héros de l’histoire semblent vivre leur vie sans y trouver quoique ce soit de spectaculaire. C’est Jean-Jacques Goldman et son cameraman qui transforme tout cela en une grande émotion comme savent le faire si bien les artistes.
On se garde de parler avec la sœur des milliers d’enfants qu’elle a sauvés grâce à sa maternité, on évite soigneusement d’évoquer avec elle tous ceux qu’elle n’a pas pu réanimés et aussi de toutes les mamans mortes en couche. Pourtant, c’est cela aussi son job.
A un moment de l’interview, on lui demande : la caméra ne vous a pas gênée ? J’étais trop occupée avec mon enfant. Pour elle, cet enfant qu’elle secoue, lave et oxygène : c’est son enfant. C’est elle qui lui donne la vie. Elle ne peut être mère parce qu’elle a choisi d’être religieuse. Mais, elle a plein d’enfants, de bébés qui sont à elle le temps de leur séjour dans sa maternité. Ensuite, sans doute quand l’APGAR est correct, elle les rend à leur famille. Ils ne sont plus à elle. On peut aussi penser qu’elle prie pour tous ceux qui meurent dans son service.
Mis en scène, s’occuper des autres semble tout à coup spectaculaire. Pour cette femme, ça ne l’est pas. Ce que font ses mains, c’est juste ce qui donne un sens à sa vie. Ses mains font en sorte que des bébés ne meurent pas dans les premières heures de leur vie. C’est juste un désir, un travail, le sien comme le désir et le travail des mères d’accoucher d’enfants et le désir et le travail des bébés de se mettre à respirer. Cette religieuse semble nous dire : il n’y a pas de quoi en faire un plat, c’est la vie !