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 Plénitude de l'unité.

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thierry

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MessageSujet: Plénitude de l'unité.   Lun 2 Nov 2009 - 23:47

Je me permets de vous mettre ici le début d'un roman que j'avais fait éditer à compte d'auteur avant de rompre le contrat six mois plus tard devant l'incompétence de la boutique...
J'ai entièrement repris ce texte depuis et j'ai l'intention de relancer mes recherches vers des éditeurs à compte d'éditeur.

Si vous voulez bien me donner vos avis, je les lirai avec beaucoup d'attention.
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thierry

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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Lun 2 Nov 2009 - 23:49

1

25 juillet 1995.
RER Paris Nord Saint Rémy les Chevreuse .
Ils sont face à face. Il la regarde. Ses boucles blondes, ce petit sourire énigmatique, elle a mis sa robe à fleurs, elle lui a dit que ça apporterait une note naturelle et colorée au cœur de la ville. Toutes les banquettes du compartiment sont occupées. En pleine heure de pointe, le stress règle l’ambiance. A côté de Blandine s’est assis un vieux monsieur, très digne, costume gris et serviette en cuir élimé posée sur les genoux serrés. Son visage fripé sourit de toutes ses rides. Il lui parle. Jean les regarde sans rien dire. Depuis longtemps, il sait que la beauté étrange de sa compagne favorise les rencontres furtives, les rapprochements humains. Blandine diffuse un parfum d’amour qui envoûte ses proches, intimes ou inconnus. L’humanité dans ce qu’elle a de plus doux brille au fond de ses yeux. A ses côtés, on ne peut qu’aimer les êtres humains. Jean a toujours été fasciné par ce pouvoir étrange, à son sens, presque inquiétant. Cette innocence offerte, ce don de soi, cette proximité immédiate, sans retenue, cette connivence incompréhensible, ce bien-être inexplicable. Le vieux monsieur a certainement oublié la raison de sa présence dans cette rame bruyante. L’essentiel pour lui, à cet instant, reste ce plongeon délicieux dans les yeux verts de Blandine, ce bain apaisant dans les fragrances de ce corps juvénile, l’ineffable bonheur d’éveiller sur ce visage idyllique un sourire charmeur. Blandine s’offre ainsi à toutes occasions. Jean le sait. Elle est ainsi. Et le vieux monsieur n’aurait jamais pu s’asseoir à ses côtés sans entrer aussitôt en communion avec la joie de vivre de Blandine. Son incommensurable joie de vivre.
Station Saint-Michel.
L’effroyable explosion le projette en avant. Il heurte violemment le visage de Blandine et enregistre dans l’interminable seconde le cri aigu de sa terreur, le tonnerre assourdissant, les hurlements, son épaule déchirée par un impact brûlant, son mollet arraché par des lames de feu, le souffle interminable et la blancheur extrême, aveuglante, l’horrible certitude que la mort est là, avec toute sa rage, sa haine profonde de la vie, qu’il ne peut plus rien. Les forces lui manquent, le monde s’écroule, le mal dans son corps est atroce.

Le crissement des roues bloquées sur les rails impose à ce chaos leurs notes suraiguës.
Il est tombé sur le sol. Blandine est allongée devant lui, sur le côté, son visage maculé de sang. Elle a la bouche ouverte. Au coin des lèvres coulent des filaments rougeâtres. Sa chemisette bleu pâle est dévorée par une lèpre carmin qui s’étend à une vitesse épouvantable. Les yeux sont vides. Il ne lui connaît pas ce regard. Il voudrait s’approcher, lui parler, caresser son visage immobile, la ranimer, mais il a l’impression que son esprit a tranché tous les liens qui l’unissaient à son corps. La mémoire est inerte et la volonté muette, étouffées toutes deux par une vague interminable de douleurs, sans aucun reflux, une montée sans fin de cris intérieurs. Ce flot dévastateur, avec la violence d’un meurtrier, s’est emparé de son esprit qui ne sait plus commander le moindre geste.
D’épaisses fumées âcres envahissent la rame. Les cris fusent de toutes parts. Il entrevoit des mouvements de corps, certains rampent, en suppliant qu’on les aide, d’autres se tordent en hurlant. Il entend le crépitement des flammes. Une sirène s’est enclenchée.
Autour de lui, c’est un univers qui s’effondre.
Blandine a un sursaut. Tout son corps se raidit. Elle est parcourue par une onde électrique. Les jambes et les bras tressautent affreusement. La bouche éjecte quelques crachats de sang avec un bruit rauque. Elle s’accroche, il le sent, le fil est tendu à se rompre, elle semble vouloir aspirer la vie comme on prend une bouffée d’air. Mais il devine la mort qui gagne la place. La dernière énergie s’est réfugiée dans le visage tétanisé. Les yeux exorbités, cette peur effroyable. C’est un combat sans pitié. Il voudrait lui parler, lui supplier de tenir, mais le feu dans son corps brûle toutes les paroles, consume les efforts et l’emporte dans un puits de lumières inconnues, un gouffre sans fin, tourbillonnant jusqu’à la nausée. Les douleurs intolérables enserrent son cerveau, des tisons fourragent dans les chairs nues de sa jambe qu’il serre entre ses mains. Sa raison vacille, sa vue se brouille, il sent son cœur qui s’emballe, il va le vomir. C’est intenable, au-delà de l’humain.
Soudainement, les parois du wagon disparaissent, les cris s’estompent, la fumée se disperse, des murs blancs s’approchent et réduisent peu à peu son champ de vision. C’est une bulle insensible qui se forme autour de lui et de Blandine, un placenta lumineux qui les unit.
Ils sont là, tous les deux, ailleurs, loin de la fureur. Une indescriptible sensation de légèreté s’insinue en lui et l’anesthésie. Il ne sent plus rien. Le monde s’est évanoui et avec lui la terreur. Ce qu’il ressent ne lui appartient pas. Il n’en a aucun souvenir, aucune connaissance. C’est au-delà du monde habituel, au-delà de la conscience quotidienne. Il n’a plus de corps et n’a pourtant jamais saisi autant de choses. Il voudrait comprendre et sitôt affirmée, cette volonté révèle toute son ignorance. Ce n’est pas accessible. Il doit se laisser porter.
Un flot de sang jaillit de la bouche de Blandine, comme un ultime vomi, un dernier renvoi de vie, l’abandon de tout devant tant de haine puis son corps se détend doucement, s’affaisse comme une feuille qui tombe. Les prunelles s’éteignent. Les joues se relâchent et laissent s’évaporer le dernier souffle retenu, les dernières fibres de vie. Il voudrait crier mais sa voix l’a quitté. Submergé par l’horreur, il a l’impression que tout ce qui constitue l’humain en lui a disparu. Il ne lui reste qu’une conscience inconnue, jamais rencontrée… A l’intérieur de son corps cimenté par un amalgame de douleurs, les cris d’horreur à jamais s’incrustent dans les veines.
La bulle autour d’eux se referme encore et les étreint. C’est une blancheur amniotique, sans paroi ni rumeur, sans mouvement environnant, ni odeur.
Il n’a pas fermé les yeux. Il en est certain. Il ne voulait pas quitter Blandine. Ils se sont d’eux-mêmes retournés vers l’intérieur. Il n’a pas pu s’y opposer. La lumière qui l’entourait l’a envahi. Il n’a rien pu faire. Il ne contrôle rien. Il n’a plus de corps. Tout a disparu. Il ne sait pas ce qu’il est, ce qui reste de lui. Ni où il est, ni où il va. La vitesse augmente. Rien de visible ne lui permet de l’affirmer mais il le sait. C’est un couloir qui le conduit vers une blancheur toujours plus éclatante. Plus aucune peur. Il essaie encore de comprendre… La lumière l’a entouré, puis elle l’a envahi. Il est devenu lui-même la lumière mais elle continuait de l’environner. Tout l’espace n’était que clarté et il était lui-même cette clarté. Il n’était ni dedans, ni dehors. La lumière n’était ni en lui, ni autour de lui. Ils étaient l’un et l’autre identiques, partout et nulle part, dans un moment sans fin, ni début. Juste une plongée vers la concentration de la lumière.
Il veut retourner les yeux vers l’extérieur et retrouver Blandine mais il sent que c’est impossible, comme un chemin perdu, pour toujours effacé. Une pointe de douleur le transperce. Il ne sait où, ni quoi. Mais il sent cette lance… Dans son âme. C’est la seule explication qui lui reste.
Faire demi-tour. Retrouver son amour. Il ne veut plus de cette lumière. Mais le courant l’emporte. Les parois défilent sans aucun mouvement.
Il plonge.
Et soudain, Blandine est là. Elle est apparue, mystérieusement, à ses côtés. Elle rayonne de toute sa joie, de toute sa douceur. Elle lui sourit. Il essaie de se concentrer sur cette image et s’aperçoit qu’il n’y en a pas. Il n’y a rien. Pas de corps, pas de visage. Mais il sait pourtant qu’elle est là et qu’elle lui sourit. Il ne comprend pas.
Elle l’a légèrement dépassé dans leurs descentes vers les abîmes de lumière. Elle tourne délicatement les yeux et semble l’inviter à le suivre. Un petit geste infime, plein de douceurs. Ce sourire enfantin qui l’envoûtait et le laissait sans force. Mais la pointe de douleur ne le quitte plus. Elle s’amplifie par instants puis semble s’éteindre. Il ne sait pas s’il s’agit d’une douleur dont il doit se débarrasser ou d’une alerte qu’il doit écouter.
Blandine l’a dépassé. Il a du mal à la suivre. Elle semble accélérer encore. Le puits s’est ouvert, les parois ont disparu. Un univers de lumière qui les accueille. Aucune couleur, juste au-delà des choses connues. Ca n’a pas de fin, ni même de commencement, pas de temps, ni même d’éternité. Rien d’humain. C’est au-delà des mots. Il sait qu’il ne pourrait jamais rien en dire.
Il veut rattraper Blandine mais la pointe de douleur l’en empêche. Il se sent tiré vers l’arrière, en tout cas dans le sens contraire du courant. Blandine s’éloigne. Elle le regarde encore une fois. Elle ne sourit plus.
Son âme est dévorée par une lèpre de feu.
La terreur en lui.
Elle se consume dans la lumière, ses traits fondent, s’estompent dans un écrin flamboyant. Aucune peur, pourtant, n’émane de cet esprit en sursis.
Il sent alors dans son âme les douleurs qui s’amplifient et dans son dos le cordon de sa vie étiré à se rompre. Retenir Blandine. Ils ne doivent plus avancer mais elle ne semble pas s’en apercevoir. Son âme suinte comme une cire mourante et elle se laisse aspirer par le flot de lumière.
Devant eux s’étend une immensité d’âmes liquéfiées. Il le sait, il le comprend sans jamais distinguer autre chose qu’un univers aveuglant. Mais elles sont là. Innombrables, toutes mêlées dans un cloaque éblouissant, fusionnées dans une lumière gélatineuse. Ces âmes tendues vers eux les appellent et Blandine, attirée par ce bain ardent d’où semble monter une plainte tenace, accélère encore. Elle ne le regarde plus. Hypnotisée et consentante, elle avance, l’âme apaisée et désirante, offerte et soumise à ce chant d’amour qui l’invite. Il entend des mélopées répétitives portées par la lumière, des murmures suppliants d’où montent des misères enjolivées. Ces prières envoûtantes habitent chaque particule de cet univers. Les douleurs de son âme s’amplifient.
Il sent le piège.
Il ne veut plus avancer et souffre effroyablement de la distance qui le sépare déjà de Blandine. Elle semble l’avoir oublié. Il refuse de le croire et se jette en avant dans un sursaut d’amour. Il devine que cette mer d’âmes mielleuses n’est qu’un leurre, que ces mélodies susurrées ne contiennent aucun bonheur, que la mort s’y cache, qu’elle use de ce subterfuge pour attirer dans ce néant éblouissant les âmes égarées et fragiles. C’est un ersatz de paradis qui se veut accueillant mais la mort, et elle seule, en est la maîtresse perverse et toute puissante, l’ignoble architecte… Des réponses surgissent et les douleurs l’étreignent.
Il plonge en hurlant dans le sillage de Blandine, en hurlant son amour vivant, son amour joyeux, et son amour de la Terre.
La Terre.
A ce nom tout s’éclaire. Rien, ici, n’est à la Terre. Ce n’est qu’un océan de consciences mortes attachées à saisir toutes celles qui, perdues, se sont lancées sur la route. Une route de lumière aveuglante. Mais lui n’appartient pas aux hommes. Il n’a jamais eu besoin de leur amour. Il veut rattraper Blandine et le lui dire. Et la ramener.
Son âme étirée se déchire. Il ne doit plus s’éloigner ainsi de la Terre. Elle est là-bas, derrière lui. Ici, il n’y a que des êtres morts qui chantent l’amour. Il est écœuré par ce piège ignoble.

Blandine s’est dispersée. Liquéfiée.

Il a suffi qu’elle entre en contact avec cette marée humaine pour se fondre en elle. Il veut plonger dans cette boue de lumière et reconstituer son amour disparu mais il est arrêté à l’orée de l’océan murmurant. Il ne peut plus avancer. Un mur invisible le repousse. Il entend des sons rauques qui vomissent des haines communes. La marée d’âmes le refuse. Elle lui interdit le passage. Il tente de rester sur place mais les forces de vie qui le tirent l’entraînent à contre-courant. Il tend son énergie vers Blandine, là où la masse visqueuse l’a saisie mais plus rien d’elle n’apparaît. Elle n’est qu'une parcelle de cet océan immonde, elle le constitue et s’y perd.

Il sait que c’est fini.

Alors la douleur effroyable, avec une force inimaginable, le propulse à des vitesses jamais envisagées vers son corps meurtri dans la rame déchiquetée.

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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Mar 3 Nov 2009 - 3:13

Dur, comme préambule à un récit ! Mais assez bouleversant pour avoir envie de continuer la lecture.
Il y a un style, un souci de la description, une incitation à la visualisation imagée, qui me séduisent. Mais aussi quelques tournures par ci par là que j'aurais arrangées différemment, comme les phrases sans verbes, ou certains choix de mots.
Mais dans l'ensemble, ça m'accroche bien.

(en plus j'ai titré une de mes petites nouvelles du nom de Blandine ! )

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
L'art est parfois un sale boulot, mais il faut bien que quelqu'un le fasse
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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Mar 3 Nov 2009 - 10:05

Yep, merci Filo !
Pour ce qui est du choix des mots, j'en arrive encore aujourd'hui à en changer par ci par là...Faut croire que je ne serai satisfait. Les phrases courtes et "sèches" sont très présentes au début du livre et puis au fur et à mesure que Jean va évoluer le style va s'apaiser, prendre de la douceur. Enfin, c'est ce que j'ai essayé de faire...
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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Sam 14 Nov 2009 - 0:43

Un cri effroyable, interminable et désespéré.
Le pompier à ses côtés est saisi de terreur. Il n’a jamais rien entendu d’aussi inhumain. Il essaie de le calmer mais l’homme semble habité par un épouvantable cauchemar. Quelques secondes auparavant, il était totalement inerte, profondément évanoui. Ses blessures ne laissaient aucun doute sur la gravité de son état et voilà qu’il se redresse comme un forcené et hurle avec une invraisemblable violence.
Un deuxième pompier. Il s’affaire avec son collègue autour du jeune homme qui pleure, gémit et murmure un mot qu’ils ne parviennent pas à comprendre. Pour la jeune fille à côté, il n’y a plus rien à faire. Le capitaine du groupe le leur a dit. Deux éclats métalliques sont plantés dans la cage thoracique. C’est fini.
Les autres victimes sont évacuées. Les blessés sont innombrables. Certains sont soignés sur place. Dix minutes après l’explosion les secours étaient là. Ils ont déjà trouvé sept morts. La rame est éventrée. C’était une bombe. Ils le savent. Ca ne peut pas être chose. Ce n’est pas un simple accident. Les blessures sont épouvantables. Le jeune homme qui hurle a la jambe gauche déchiquetée. Sous le genou, rien n’est identifiable. C’est un mélange de chairs brûlées et d’os brisés, de muscles éventrés sur lesquels suintent des giclées de sang écarlate. Ils savent ce qu’ils doivent faire. Ils essaient de raisonner et d’appliquer les consignes. Mais c’est effroyable. Les cris et cette odeur écœurante de peaux fondues, les parois tachées du wagon, les morceaux de corps… Devant eux, contre la paroi éventrée, un bout de bras fume encore. La bombe devait être sous une banquette. Les deux pompiers se concentrent sur les gestes qui sauvent et s’interdisent toutes autres pensées. Un vieux monsieur, étendu sur le plancher, vient de rendre l’âme. Deux collègues le couvrent.
Le jeune homme continue de sangloter. Il ne crie plus mais répète inlassablement le même mot. Un des deux pompiers s’approche et tend l’oreille.
« Blandine, je crois qu’il dit Blandine », annonce-t-il à son collègue. Ils tournent les yeux vers la jeune fille déjà cachée par une couverture. Et se taisent.
Ils placent le jeune homme sur une civière et l’emportent. Sortir de ce tombeau d’acier. Sur le quai, des dizaines de pompiers s’affairent, des médecins interviennent directement sur les blessés les plus atteints, les forces de l’ordre ont quadrillé tout le secteur. Les ventilateurs fonctionnent à plein régime. Il fallait évacuer la fumée de l’explosion et avec elle la puanteur de la mort.
Remonter le jeune homme. Les escaliers. Retrouver la lumière. Des barrières canalisent les curieux. Des policiers crient des ordres. C’est un va et vient permanent de camions de secours, de voitures de police et d’ambulances. Les sirènes hurlent sans cesse et s’éloignent en trombe.
C’est comme une rue en guerre, juste après les combats.



Il a fermé les yeux. Il voudrait tant échapper à ce carcan de douleurs. Il a perdu Blandine. Tout le mal qu’il ressent tient dans ces quelques mots. Le reste n’est qu’un corps qui hurle pour des plaies béantes, des peaux grillées, des membres brisés. Mais ce n’est jamais aussi épouvantable qu’une âme qui souffre. Il le sait, il le redécouvre, là, à l’instant, à chaque seconde qui s’écoule.
Il a perdu Blandine. Elle s’est noyée dans une masse puante d’amour, une boue de prières analgésiques. Il n’a pas su la ramener. Elle est morte.
Et lui, il est là.



Longue absence…









2

Il a lentement ouvert les yeux sur une chambre blanche, silencieuse. Les paupières retombent sans cesse. Tout est flou. Impossible de bouger. Il tourne lentement la tête et regarde de chaque côté du lit. Il est seul. Il a la bouche sèche, la nausée dans son crâne. Il remet la tête droite. Il ne sent pas réellement son corps, comme une étrange torpeur, une anesthésie éveillée. Il a l’impression qu’en profondeur tout dort, que son esprit seul a repris le contact avec l’extérieur. Il se souvient très vaguement d’une question lourdement répétée par un visage auréolé d’un tissu blanc.
« Vous m’entendez monsieur ?…Vous m’entendez monsieur ?…Répondez-moi si vous m’entendez… »
Il en avait eu assez de cette voix nasillarde et de ces yeux énormes et sombres qui le regardaient fixement et de ces bruits divers qu’il ne parvenait pas à identifier. Il avait lâché un faible « oui, je vous entends » qu’il avait essayé d’accompagner par un « et c’est très désagréable » mais il n’en avait pas eu la force.
Ses yeux s’étaient refermés épuisés par l’effort.
Ici, les bruits n’existent plus, un bourdonnement étrange emplit le silence, une rumeur intérieure, comme l’écho infini d’une explosion lointaine… Il passe la langue sur les lèvres. Elles sont sèches et gercées. Il voudrait boire mais n’a pas la moindre force. Sur le mur face à lui, posée sur un support, une télévision le regarde. L’écran noir est inerte. Il essaie de bouger les jambes mais il ne les sent pas clairement. Surtout la gauche. Quand il ferme les yeux, un étrange couloir blanc s’impose, une lumière éblouissante d’où émane une impression de vitesse qui renforce sa nausée. Il a énormément de mal à garder les yeux ouverts. C’est pénible. Et angoissant. Il ne veut pas succomber à la pesanteur qui l’appelle. Il sait qu’il a quelque chose à faire, quelque chose d’important, une question à poser, mais ça ne lui revient pas… Un univers de plomb écrase ses pensées. L’esquisse d’une idée lui demande une énergie considérable. Mais il s’accroche…
Il manque quelque chose. Il en est certain. Ça va lui revenir, il le veut.
Ses lèvres maintenant sont plus humides, c’est agréable. Il y passe encore la langue et se félicite de ce pouvoir immense. Il aimerait bien remuer les doigts. Il ne les sent pas et ça l’inquiète. Il se concentre sur l’image de ses mains et tente de leur insuffler la mémoire des gestes. Il aimerait tellement bouger, ranimer ce corps disparu, réveiller ces membres éteints. Rétablir les liens.
Il a fermé les yeux.
La masse était trop pesante, trop tenace dans ses désirs de conquête. Il n’y pouvait plus rien. Il s’en veut quelques secondes puis s’abandonne. Les murs blancs apparaissent aussitôt. Une bulle qu’il connaît. Une angoisse sourde. Il se sent partir. Il voudrait s’accrocher mais tout est lisse dans ce couloir lumineux. Il glisse, il plonge, prend de la vitesse. L’angoisse remplace la peur, puis la terreur s’impose. Il veut s’agripper, remonter vers la surface. Il sait que là-bas le piège est ignoble. Il y a déjà perdu l’essentiel… L’essentiel… L’essentiel… Le plus merveilleux cadeau de son existence.

« Blandine !!!!!!!! »
Il hurle, les yeux exorbités, la bouche tordue de douleurs, le corps raidi de terreur. « Blandine !!!!!!! »
L’essentiel… L’essentiel… Et tout lui revient. La torpeur a volé en éclats. Il hurle.
La porte s’ouvre brutalement. Deux femmes en blouse blanche apparaissent et lui parlent.
Il pleure, tétanisé par le mal dans sa tête, en répétant inlassablement le nom tant aimé. Les deux femmes tentent de le calmer. Tout son corps est enfermé dans une crispation effroyable. Une des infirmières s’affaire sur un doseur et augmente l’écoulement d’un liquide transparent qui goutte lentement d’une bouteille renversée dans un support métallique.
Il sanglote et s’agite. La douleur a ranimé les connexions éteintes mais son corps est d’une lourdeur impitoyable. Toute sa volonté, comme une boule compacte, roule jusqu’à la main et l’anime laborieusement d’un sursaut moribond. Il ne peut en faire davantage. C’est effrayant. Il voudrait se lever et partir. Mais la masse pesante l’assaille de nouveau et enferme son cerveau épuisé dans un brouillard opaque.
Il part et tombe dans un gouffre sans murmure, ni mouvement, sans odeur, ni couleur. Un néant absolu qui l’engloutit… Un avant-goût de la mort.
La terreur et pourtant ne rien pouvoir faire. Ce relent immonde de l’impuissance.


Longue absence…


Il remonte péniblement.
Avec obstination. Depuis longtemps déjà. Du moins, c’est ce qui lui semble. Difficile dans une lumière sans paysage de trouver des repères temporels. Chaque idée, aussi infime soit-elle, lui permet de gagner du terrain, de s’éloigner du puits mortel, de se hisser avec acharnement.
Il finit par s’habituer à ces parois lumineuses qu’il parcourt douloureusement, l’esprit lourd, comme appesanti par l’aveuglement permanent, anesthésié par l’absence d’indices. Sans cesse, ses pensées tressautent, comme rompues par des parasites incontrôlables, des connexions brisées qui le laissent hagard et perdu, désespérément suspendu au-dessus du vide vorace. Aucun raisonnement n’arrive à terme, aucune idée ne trouve d’issue. Elles s’égarent toutes en cours de route, englouties par des nausées vertigineuses, des tourbillons hallucinatoires, des maelströms puissants qui engloutissent tout espoir de contrôle. Il aimerait retrouver quelques images habituelles, des souvenirs apaisants, mais son esprit lui parait vidé de tout. Une épouvantable angoisse, une détresse sans nom, gonflé par la certitude que tout cela est définitif.
Il doit maîtriser quelque chose, imposer sa volonté dans cet univers terrifiant et ne plus se laisser porter par l’absence dans des couloirs sans fin.

Se concentrer sur la respiration. Il approfondit calmement chaque expiration et visualise son corps qui se vide. Inversement, il décide de limiter la quantité d’air absorbé, de se contenter du strict minimum. Peu à peu, avec obstination et rigueur, il parvient à une maîtrise qui le satisfait. Il voit intérieurement, à chaque expiration prolongée, son corps qui se réduit. Il a l’impression de se résorber, de disparaître, de s’enfoncer à l’intérieur de lui-même, d’approcher des espaces inexplorés.
L’angoisse du vide s’estompe. Etrangement, la lumière intérieure s’adoucit, elle se nuance et se pare lentement de pastels bleutés. D’échapper ainsi à la lumière aveuglante qui l’épuise le gonfle de joie mais il n’abandonne pas pour autant sa tâche. Le temps s’est évanoui dans les souffles contrôlés. Il serait incapable de préciser la durée de son travail. Les expirations maintenues et les inspirations abrégées sont ses seuls repères. Toute sa vie y prend forme. Simultanément, à l’impression de descendre en lui-même, il s’aperçoit que ce voyage l’entraîne dans des lumières tamisées qui l’apaisent et accentuent encore le calme de son âme. Il résiste à la joie qui casserait le rythme parfait de ses souffles de vie et reste attentif à chaque particule d’air qui voyage dans ses cellules et les nourrit.
Depuis longtemps, il n’avait connu une paix aussi douce.
La lumière bleutée est un océan.

Il s’en doutait depuis quelques respirations mais désormais il en est persuadé. Il flotte sans aucun effort dans un vide liquide totalement silencieux. Il ne distingue aucune risée, aucun mouvement marin. Tout est calme. Mais il est dans l’eau, ça ne fait plus aucun doute. Il nage dans un univers bleu sans vague, ni courant, ni parfum, ni bourdonnement. Un bleu profond, épais comme une peinture insuffisamment diluée. Il progresse lentement. Le bleu gélatineux l’empêche de se mouvoir rapidement.

Un dauphin est apparu.
A la première vision de l’animal, il a sursauté. Le mammifère, gracieux et solitaire, a surgi des profondeurs. Des yeux, il le suit, souple et puissant, et soudainement, sans explication logique, il découvre le bleu métallique du paysage à travers les regards nostalgiques du mammifère. Le pouvoir étrange de cette double vue ne l’interpelle pas. Il sent que c’est normal, comme une complicité renouée, une connivence cellulaire qui s’est rétablie. L’animal solitaire est en lui. A moins que ce soit l’inverse.
Solitaire.
C’est ce qui le frappe brutalement. Le bleu immense reste incroyablement vide. Le corps fuselé du dauphin, attaché à répéter des ondulations puissantes, vastes arabesques propulsives, parcourt des distances phénoménales mais jamais ne rencontre âme qui vive. La vie s’est évanouie. L’animal est seul. Terriblement seul. Rien. Pas une algue, pas un coquillage, pas un poisson. Ni de congénère.
Le bleu se charge de nuées sombres. La nostalgie devient tristesse. L’animal, lentement, comme alourdi par le poids de son épouvantable solitude, s’enfonce vers les profondeurs éteintes. Le froid s’insinue dans son corps fatigué. Rien. Il n’y a rien. Qu’une immensité totalement vide.
Et lui.
Est-ce suffisant pour continuer à nager ainsi sans fin ?
Seul avec soi-même.
S’agit-il d’ailleurs d’une compagnie réelle ou d’un subterfuge du langage ?
Il s’enfonce.
Les ténèbres l’engloutissent et investissent son âme figée par le froid. Sa respiration s’évanouit peu à peu. Il ne remontera plus. Ici, au moins, la paix est totale. Les lumières agressives sont bannies. C’est une tombe idéale. Loin des fureurs du monde.
Il s’abandonne.

Et s’enfonce…

S’enfonce…



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Romane
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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Dim 15 Nov 2009 - 0:21

Je découvre.
Comme le dit filo, on a envie de connaître la suite. Savoir où et comment il va trouver l'énergie, la volonté, le désir, l'élan. C'est le plus important, ça.

Pour l'instant, je me dis : à sa place, aurais-je la force ?

Je ne sais pas répondre à cela.

Sur le plan littéraire et purement technique, des petites retouches me sembleraient bienvenues. Mais pour cela il faut laisser dormir le texte, pour le revoir d'un regard neuf, un regard qui se laisse surprendre, comme le nôtre qui ne connaissons pas l'histoire.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
"Bonjour, je suis Romane, alors je m'appelle Romane, c'est pour ça que mon pseudo c'est Romane."
http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html
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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Dim 15 Nov 2009 - 0:29

Romane a écrit:
Je découvre.
Comme le dit filo, on a envie de connaître la suite. Savoir où et comment il va trouver l'énergie, la volonté, le désir, l'élan. C'est le plus important, ça.

Pour l'instant, je me dis : à sa place, aurais-je la force ?

Je ne sais pas répondre à cela.

Sur le plan littéraire et purement technique, des petites retouches me sembleraient bienvenues. Mais pour cela il faut laisser dormir le texte, pour le revoir d'un regard neuf, un regard qui se laisse surprendre, comme le nôtre qui ne connaissons pas l'histoire.

Merci Romane pour ta lecture et ton commentaire.
Techniquement parlant, j'ai tellement re-re-re-retravaillé ce texte que je le connais par coeur et il y a tellement de choses très intimes qui se rapportent à mon parcours que je n'arrive plus à discerner ce qu'il faudrait changer, améliorer...Je crois bien qu'il faudrait que je l'oublie pendant dix ans...
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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Dim 15 Nov 2009 - 0:42

Ce ne sont que des détails, par exemple l'un me vient à l'esprit (je ne connais pas le texte par coeur, moi, monsieur ! ) : dans la première partie, il y a plusieurs fois "sans fin" après l'explosion. Une répétition inutile, le genre de détail qui, dit une fois, suffit à faire comprendre pour la suite. Tu vois ?

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Dim 15 Nov 2009 - 5:26

Tu as l'art de bien décrire l'absence, dans le sens désolidarisation de l'esprit au corps dans le rejet. Le rejet non seulement de la douleur physique mais aussi de la réalité de la perte.
Pour l'avoir vécu aussi, je pense que tu y as été.

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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Dim 15 Nov 2009 - 11:16

filo a écrit:
Tu as l'art de bien décrire l'absence, dans le sens désolidarisation de l'esprit au corps dans le rejet. Le rejet non seulement de la douleur physique mais aussi de la réalité de la perte.
Pour l'avoir vécu aussi, je pense que tu y as été.

Ca me fait plaisir ça Filo, c'est très important pour moi que des gens ayant une expérience dans cette dimension puisse retrouver des ressentis...
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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Dim 15 Nov 2009 - 11:17

Romane a écrit:
Ce ne sont que des détails, par exemple l'un me vient à l'esprit (je ne connais pas le texte par coeur, moi, monsieur ! ) : dans la première partie, il y a plusieurs fois "sans fin" après l'explosion. Une répétition inutile, le genre de détail qui, dit une fois, suffit à faire comprendre pour la suite. Tu vois ?

Ben tu vois Romane, ces "sans fin" je n'arrive même pas à les voir...En fait quand je me relis, je ne lis pas, je récite...
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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Dim 15 Nov 2009 - 15:36

Complètement d'accord avec filo et j'ajoute que certains passages ont l'effet résonance pour le confirmer.

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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Dim 15 Nov 2009 - 16:53

Il ouvre les yeux sur le mur blanc de la chambre. Il ne sait pas ce qui l’a ramené là. Il ne le voulait pas. Il a mal aux jambes. La gauche est engourdie et picote. Ce sont des démangeaisons désagréables qu’il voudrait éliminer. Sa bouche est sèche. Il passe sur les lèvres une langue râpeuse.
« Jean… »
Quelqu’un a parlé.
Un visage se penche au-dessus de lui. Les contours sont flous et l’image tremblote. Il a mal à la tête. Des vertiges nauséeux tourbillonnent. Toujours les mêmes.
« Jean, c’est moi… Maman.
- Maman ?… »
Dans le puits profond de son âme engourdie, il a prononcé le mot adoré mais aucun son n’est remonté.
Le doux visage de Maud lui sourit. Une main chaude se pose sur sa joue. L’image s’est stabilisée et il voit maintenant combien l’inquiétude y domine. Les yeux sont fatigués et pleins de tristesse. Ils s’efforcent d’atténuer leur détresse dans la délicatesse des regards mais juste derrière les prunelles, la douleur est là. Elle pèse de tout son poids.
Il veut parler mais ça ne sort pas. Les mots, crucifiés dans sa tête martyrisée, ne retrouvent pas le chemin des lèvres.
« Tu veux quelque chose ? demande le doux visage.
- Qu’est-ce que j’ai ? » répond la voix intérieure. Et devant les mots retenus, bloqués au fond de la gorge serrée, les yeux exorbités crient l’horreur du silence. Les mots sont en lui. Tous les mots. Les plus terribles, les plus inexprimables. Car tout est là. Dans son esprit brutalement éveillé. La lumière aveuglante et les ténèbres froides. Et l’océan d’âmes où Blandine a plongé. Les hurlements au fond de son ventre, au cœur de son âme, sont trop forts. Ce n’est pas supportable. C’est à devenir fou.
Il fond en larmes. Un mur s’est brisé et la marée de douleurs l’emporte. Il ne veut pas de cette chambre, ni de ce mal terrible dans son corps, ni de l’angoisse de ce visage au-dessus de lui, ni de ces lumières artificielles qui le rattachent à la vie. Mais quelle vie ? Blandine est morte. Et à ces mots, il sait que plus rien n’est acceptable.
Des flots ininterrompus de larmes salées coulent sur ses joues et humectent ses lèvres gercées. Des sanglots incontrôlables s’extirpent de sa gorge brûlante. C’est le premier son que son corps relâche, comme un cri de nouveau-né, meurtri par la première bouffée d’air. Son retour à la vie humaine n’est qu’un cri de souffrance. Et l’air qu’il insuffle est chargé des puanteurs de la mort.
« Calme-toi, mon chéri, supplie le visage affolé, j’appelle un médecin. »
Il veut bien d’un médecin et de ses drogues si c’est pour retourner dans les profondeurs. La surface de ce monde le dégoûte et il n’aspire qu’à replonger. Mais il ne veut pas de l’océan d’âmes. Il le rejette de toutes ses forces. Et il maudit Dieu d’avoir créé un tel enfer.
Il se souvient du dauphin et des noirceurs apaisées. Vides mais apaisées. Il n’a plus d’amour à donner, ni de douceurs à recevoir. Blandine est morte et avec elle, son cœur s’est figé. Ce n’est plus qu’un bloc de marbre, froid comme une tombe. La solitude des ténèbres est un cercueil supportable. C’est là qu’il veut retourner.


Un médecin est entré. Il est là, au-dessus de lui avec ses yeux menteurs, pleins de paroles apaisantes et de mièvreries apprises.
Il sait déjà ce que l’homme en blanc va dire, il connaît déjà tous ces mots murmurés qui parlent de courage et de patience, qui affirment que la vie est la plus forte, que le temps fait son œuvre et adoucit les douleurs. Il veut lui cracher à la figure mais il n’a pas assez de salive. Il ne veut pas lui laisser le temps de se complaire dans le discours rassurant, lui donner la satisfaction dérisoire du devoir accompli. L’homme en blanc va certainement lui dire que ça aurait pu être pire, que d’autres n’ont pas eu sa chance… Et il sortira de la chambre, fier de sa finesse d’esprit, repu de suffisance.
Il connaît déjà tout cela. Il en a déjà tellement souffert. Alors, dans ses yeux, il concentre toute sa haine. Les larmes elles-mêmes sont gorgées de colère. Le médecin se recule.
Il sait aussitôt qu’il a gagné, que l’homme en blanc n’est plus le maître.
«Vous ne savez rien de mes douleurs », murmure-t-il péniblement.
La haine en lui le charge de forces neuves, juste assez pour que les mots s’extirpent.
« Alors, ne me parlez pas de courage. Je connais vos discours, je les ai déjà entendus. Vous avez fini votre boulot. Vous m’avez ramené. Maintenant laissez-moi. La suite ne vous regarde plus. »
Sa voix est un chuchotement haché mais les mots sont clairs.
Sa mère est tombée sur la chaise. Le médecin est statufié.
« Dites-moi clairement ce que j’ai et allez vous occuper de quelqu’un d’autre. Je n’ai rien à faire de votre fausse pitié. »
Le médecin le regarde avec inquiétude.
« Je comprends votre colère, commence-t-il.
- Stop !! coupe-t-il, dans un violent effort. Vous ne m’avez pas écouté. Je ne vous demande pas de me comprendre, vous en êtes incapable. Je veux juste savoir ce que j’ai et ensuite ne plus vous voir. »
Sa détresse réveille son corps endolori et il sent dans sa jambe gauche des douleurs inconnues. Il essaie de glisser l’autre jambe vers sa compagne et ne trouve rien.
« Vous avez été amputé sous le genou. On ne pouvait rien faire d’autre. »
La sanction est tombée. Voilà donc la punition visible. Son âme est brisée d’avoir perdu Blandine et d’en être responsable et sa jambe est partie comme une pièce donnée en gage.
Il a perdu son amour et avec elle la montagne. Il ne sera plus guide.
Il entend sa mère qui pleure.
Il ferme les yeux en espérant mourir.













3

« Jean a perdu son père quand il avait quinze ans. »
Elle parle d’une voix éteinte, noyée par des heures de larmes.
« Mon mari était guide de haute montagne à Chamonix. C’est une chute de pierres qui l’a tué. Le client aussi est mort. On les a retrouvés deux jours après le signalement de leur retard. Jean ne voulait pas y croire. Ils étaient inséparables. Mon mari lui apprenait le métier. Jean a toujours voulu honorer la mémoire de son père. Il est devenu guide. Un des meilleurs. »
Le médecin écoute. Ils sont dans le couloir, au fond d’une alcôve retirée. Jean, enfermé dans un silence désespéré, s’est endormi sous l’effet de la morphine.
« Je comprends mieux ce qu’il m’a dit tout à l’heure, explique le médecin.
- Oui, je sais, c’est difficile à entendre mais Jean en veut au monde entier. Il a toujours refusé la pitié des autres. Il s’est enfermé dans une carapace. Il refusait d’écouter les discours du psychologue ou de notre médecin de famille. Pour lui, la mort de Walter a toujours été une injustice absolue et aucune parole ne pouvait le consoler. C’est Blandine qui lui a redonné le goût de l’amour. »
Blandine… Les pleurs reviennent. La voix s’étrangle. Le corps épuisé se tasse sur la chaise. Le médecin pose sur l’épaule une main secourable.
« Est-ce que les parents de Blandine ont été prévenus ? murmure-t-elle, épouvantée par l’horreur de la phrase.
- Oui, certainement. Les policiers ont dû le faire, répond-il doucement. »
Elle connaît ces instants… La voix compatissante qui vous annonce l’impensable, la brûlure qui vous raidit le corps, la nausée qui vous submerge et réduit vos pensées à une litanie de refus : « non, ce n’est pas possible, ce n’est pas possible.»
Elle sait qu’elle doit appeler Thomas et Marie et tenter de les aider. Elle sait aussi que c’est insuffisant, que rien ne peut retirer la lame qui vrille leurs entrailles et ravage leur âme. Mais ne pas le faire ajouterait encore à leur douleur. Elle ne peut pas les soulager, elle peut juste éviter qu’ils souffrent davantage.
« Vous savez pourquoi ils étaient à Paris ? demande le médecin qui veut ranimer les yeux songeurs et abattus.
- Jean devait participer au salon du livre de montagne. Son éditeur lui avait demandé de faire au moins une journée de dédicaces. Blandine était tellement enthousiaste qu’il n’avait pas voulu refuser. Jean déteste la ville et la foule. Ses livres ne contiennent que des photos de paysages, des sommets, la lumière de l’altitude et quelques mots. Très peu. C’est son cinquième ouvrage. C’est la première fois qu’il vient ici. »
Les yeux fixes, un regard intérieur. Il devine ce qu’elle éprouve. Cette décision fatale. Tellement de regrets, cette révolte contenue, ce désir de tout effacer. Impossible de s’en sortir. C’est une fosse morbide. Il connaît cette détresse, il l’a déjà si souvent côtoyée. Il sait qu’il n’y a pas d’issue. La chute est inévitable.
« Il ne supportera pas son état », reprend-elle.
Il écoute. Résigné.
« La montagne et Blandine étaient ses raisons de vivre. Il a tout perdu. Vous comprenez ? Comment pourrait-il survivre à ça ?
- On ne sait jamais Madame. L’être humain a des ressources inimaginables. Je pourrais vous citer d’innombrables cas comme celui de votre fils. Mon métier est une scène tragique. Epouvantablement tragique. Et pourtant, il existe de temps en temps des cas extraordinaires de rebond. On pense que l’individu meurtri va s’effondrer et on le voit renaître. Encore plus fort. Encore plus humain. Etonnamment humain. Et on apprend beaucoup à son contact. Il faut rester confiante madame, même si votre fils n’aime pas ce mot et n’y voit qu’un mensonge. Les prothèses aujourd’hui sont remarquables. Avec de la patience et beaucoup de volonté, des amputés vivent normalement et pratiquent de nouveau un sport.
- Oui, c’est possible mais certainement pas au même niveau. Jean voulait toujours réaliser des ascensions extrêmes. Vous avez déjà entendu parler de la face Nord de l’Eiger ?
- Non, je ne connais rien à la montagne.
- C’est une paroi très dangereuse. Jean l’a escaladée en solitaire au printemps. Alors vous comprenez, il ne se contentera pas de marcher en montagne. C’est l’escalade et la haute altitude qui ont donné un sens à sa vie. Blandine a ajouté à tout cela la douceur d’une femme. Et une joie de vivre incroyable. Elle était magnifique, vous savez. Je l’aimais comme ma fille. C’est affreux. Comment des hommes peuvent-ils faire des choses pareilles ?
- Ce ne sont pas des hommes, Madame. Ce sont des assassins. Ils ne font pas partie du genre humain. »
Elle courbe le dos et ferme les yeux. Les larmes coulent comme du sang dans les veines. C’est un flot continu et la voix s’étrangle sans cesse. C’est trop pénible. Elle préfère se taire. Tant de souffrances dans une vie. Elle n’a même plus de révolte. Elle n’en a plus la force.
Le médecin laisse la douleur se répandre. Il en a une telle expérience. L’école ne lui a rien appris de la détresse de l’être humain. Le quotidien de l’hôpital s’en est chargé. Avec une violence insoupçonnable. Certains collègues n’y résistent pas. Ils s’en vont ou deviennent aussi froids que la mort qu’ils combattent. La première option est d’ailleurs la meilleure. Pour le médecin et pour les patients. Lui est toujours là et sait un peu mieux aujourd’hui comment s’y prendre. Les paroles sont des baumes miraculeux. Il s’agit simplement de savoir les appliquer. Avec délicatesse et humanité. Et beaucoup d’amour. Le remède est simple mais peu le pratiquent. Il connaît l’importance de sa tâche. Refermer des plaies n’est qu’un acte chirurgical. Les blessures de l’âme sont bien plus dangereuses et s’infectent sans le dire. C’est le goût de la vie qu’il faut préserver.
« Je vous aiderai Madame et j’aiderai votre fils. Nous l’avons sauvé, tout du moins son corps. Je sais combien si je m’arrête là, je ne suis qu’un incapable. »
Elle lève la tête et le regarde. Elle tente de sourire mais ça ne lui revient pas. La mémoire des bonheurs est envasée dans une boue infâme. Pourtant, très profondément, dans le regard apaisant de cet homme attentionné, elle entrevoit l’image floue et incertaine d’une renaissance possible. Elle s’en veut presque d’y croire. La peur d’ajouter à tous ces drames la désillusion d’un espoir infantile. Mais ce médecin a un visage si doux.
« Quel âge avez-vous ? demande-t-elle d’une voix fragile.
- J’ai trente-cinq ans.
- Jean a trente ans. Il voulait avoir un enfant. Blandine attendait ce moment avec tant de désir et d’impatience.
- Madame, il va falloir penser à tout ce qui lui reste et beaucoup moins à tout ce qu’il a perdu. C’est essentiel. Il ne s’agit pas d’oublier, bien sûr, mais de s’efforcer de construire au lieu de déblayer des ruines. »
Elle aime bien sa voix et ses paroles sont vraies. Elle le sait. Elle a déjà vécu tout cela.
La mort de son amour.
Quinze ans ont passé. Elle n’a pas quitté la vallée. Walter ne l’aurait pas voulu. Leur chalet, tourné vers les aiguilles de Chamonix, ouvrait ses fenêtres vers les sommets. Jean connaissait tous les noms et l’histoire des premières ascensions. Son père, à la veillée, lui racontait les exploits des anciens et lui apprenait le respect pour les pionniers.
Enlever l’enfant à ces paysages aurait ajouté à sa peine. Malgré la peur indomptable, elle ne s’était jamais opposée au désir de Jean de marcher dans les pas de son père. C’était une suite évidente, un appel qu’on n’étouffe pas, une mémoire qui se maintient dans les gestes du fils, enseignés par un père attentif et affectueux, tendre et rigoureux. Elle aimait tant les voir rentrer d’une course en montagne, Jean portant la corde, le corps déjà puissant, les muscles saillants, les yeux brillants de fierté, les mains écorchées par la roche, les cheveux en bataille, le parfum de sa sueur et son appétit vorace dès que le repas arrivait. Tout le bonheur d’un enfant admiratif de son père, tout le bonheur d’un père amoureux de son fils. D’un amour exclusif. C’était leur seul enfant. Une grossesse difficile. Ils avaient failli le perdre et s’étaient promis de ne plus vivre une telle hantise.
Elle ne s’était jamais remariée. Elle avait un compagnon depuis cinq ans. Jean l’avait difficilement accepté. C’est Blandine qui lui avait fait comprendre la douleur de la solitude quand elle s’ajoute à la vieillesse. Elle lui devait de ne pas avoir perdu le contact avec son fils et ne pourrait plus jamais la remercier.

« Est-ce que votre fils a des amis qui peuvent l’aider ? »
Elle a sursauté.
« Aucun. Jean a toujours été solitaire. Ce qui est étonnant par rapport à son métier. C’est de vivre sa passion qui le motive, pas la recherche d’amitiés. Etre guide, c’est aller en montagne. Il ne pouvait faire autre chose. Il a toujours voulu rester guide indépendant. Il n’a pas vraiment d’amis dans le milieu, ni ailleurs. Des connaissances, il en a beaucoup mais personne ne viendra. De toute façon, je suis persuadée qu’il ne voudra aucune aide. S’il supporte son état.
- Il faut cesser de penser au pire. L’idée ne doit plus vous effleurer. S’il sent que vous y avez pensé, il ressentira cette option comme presque normale puisqu’il ne sera pas le seul à l’avoir imaginée. C’est la guérison qui doit devenir son seul horizon et celui de tous ses proches.
- Je suis la seule désormais. Les autres personnes qui nous entourent n’ont aucune importance pour Jean. Depuis la mort de son père, il s’est fermé à toutes entraves humaines. J’ai été considérablement surprise et immensément heureuse le jour où il m’a présenté Blandine. Il y a deux ans. Ils se sont mariés l’été passé. Pour moi, c’était totalement inespéré. Jean avait toujours vécu seul. Il est très secret mais je crois qu’il n’a jamais été amoureux avant de connaître Blandine. Alors vous comprenez ?… C’est la deuxième fois qu’il perd une des seules personnes qu’il ait aimées. Je suis la dernière.
- C’est aussi pour cela que vous devrez être forte, affirme-t-il sur un ton assuré.
- Je ne sais pas si vous réalisez pleinement le sens de cette phrase », dit-elle d’une voix lente et dure.
Il ne répond pas. Il sait qu’elle a raison. Il n’a aucune expérience personnelle. Il n’a été confronté qu’à la mort de ses patients. Jamais de ses proches. Il imagine quelques instants la mort de sa femme ou de ses deux filles. Il détourne rapidement son esprit de ces cauchemars… S’il est possible d’aider celui qui a perdu son amour, il est impossible de se mettre à sa place et de concevoir réellement l’immensité de sa souffrance. Et de même, il est impossible de réaliser clairement la difficulté de celui qui panse les douleurs du survivant, sa détresse devant la tâche, sa culpabilité les jours de déprime, son angoisse profonde face à l’issue incertaine… Lui, dans cette histoire n’est qu’un personnage neutre, un observateur jamais totalement impliqué. Compatissant certainement, mais en dehors de l’histoire car, un jour, ces deux personnes disparaîtront de sa vie. Mais pour elles, rien ne sera jamais fini. Il a honte brutalement de l’incongruité de son affirmation. On ne sait rien de celui qui souffre tant qu’on n’a pas souffert. On n’a pas de leçons à donner.
« Il va dormir combien de temps ? »
- Plusieurs heures. Il faut qu’il se repose. L’opération a été longue. Les antalgiques sont puissants et indispensables pendant plusieurs jours. La blessure à l’épaule est sans gravité. Pour la jambe, je vous l’ai dit, il n’y avait plus rien à faire. Les brûlures sur le corps sont superficielles. Quelques jours de pansements. C’est le choc psychologique le plus inquiétant. Vous le savez bien d’ailleurs. »
Elle apprécie sa franchise. Elle sait qu’il est un homme bon et qu’il veut les aider. Il manque juste d’expérience. Heureusement pour lui. Elle ne peut pas le lui reprocher. Elle s’en veut un peu d’avoir répondu sèchement tout à l’heure.
« Que s’est-il passé pour Blandine ? » demande-t-elle d’une voix angoissée. Elle veut savoir. Pour Jean.
« Elle est morte immédiatement. C’est ce que les secours nous ont dit. Elle n’a pas souffert. »
Elle met une main devant la bouche comme pour ne pas vomir son dégoût et sa fureur.
« Combien y a-t-il de morts ? continue-t-elle
- Huit.
- Et de blessés ?
- Deux cent quatre. »
Elle se tait. Rien à dire. Aucun mot ne peut traduire tout cela. L’horreur est en elle et n’en sortira plus. C’est comme un organe implanté, une pièce rapportée qui pèsera jusqu’à la mort. Les mots des policiers qui l’ont prévenue, les brûlures dans son ventre, les idées torturées et insoumises qui s’enchaînent dans un fracas insoutenable, le trajet interminable en voiture de Chamonix à Genève, le voyage tout aussi interminable en avion, dans le taxi la radio trop forte qui parlait de l’hécatombe, les photos dans les journaux et de nouveau l’odeur écœurante de l’hôpital et le silence pesant des couloirs.
Elle portait un poids déjà si lourd, un flot d’images noyées dans les larmes, une mémoire entachée. Elle pensait avoir atteint les limites du supportable. Il n’en est rien. Elle sait à cet instant que le mal n’est jamais à court d’idées.
Elle est terrifiée à l’idée de ce que Jean a vu, de l’horreur qu’il a connue, de tout ce qu’il garde en lui… Elle n’est que le témoin de sa survie. Lui a été le témoin de la mort des autres. Et de sa Blandine adorée.
« Est-ce qu’il est possible d’avoir un couchage ? Je veux rester avec Jean. Il aura besoin de moi à son prochain réveil. Je ne veux pas aller à l’hôtel. J’ai quelques affaires dans mon sac. Ca sera bien suffisant.
- Il n’y a pas de problème. Je m’en occuperai.
- Qu’envisagez-vous pour les jours à venir ?
- Du repos et des pansements à refaire. Se méfier des infections. Rien de bien compliqué. C’est avec les mots que tout sera plus difficile. Et ce sera déterminant pour la rééducation qu’il faut toujours démarrer rapidement. Je ne pourrai pas faire grand-chose, vous avez bien vu tout à l’heure. Vous allez avoir un rôle prépondérant.
- Je l’ai déjà eu à la mort de mon mari. Et je ne suis pas du tout persuadée d’avoir fait tout ce qu’il fallait. Les jours qui passent trop vite, les paroles indispensables qu’on n’a pas su prononcer, les regards angoissés qu’on ne sait pas apaiser, toutes les colères devant cette injustice, c’est un combat permanent dont personne ne sort indemne.
- Vous ferez votre maximum et c’est ça l’essentiel. »
Intérieurement, elle le remercie de cette remarque et aussitôt se reproche de ne pas l’avoir faite à voix haute. Elle n’a jamais été très douée pour exprimer ses sentiments. Jean a certainement hérité de cette retenue. Elle se dit que ce n’est pas ce qu’elle avait de meilleur à lui transmettre. Il n’a su qu’exprimer sa colère et son rejet de l’humanité. Les livres de photos n’ont toujours été que l’espoir de ne plus avoir à entraîner avec lui des clients qui l’insupportent. En quelques années, il a donné le peu de désir de communication qui lui restait. Il le lui a expliqué un jour de colère et de dépit. Seule Blandine a trouvé en lui la cachette secrète, celle qui contenait toutes les choses les plus belles, toutes les douceurs et les regards d’amour, les paroles tendres et les gestes affectueux. Elle imagine maintenant les portes gigantesques qui viennent de cloisonner l’antre merveilleux.
Quand il était enfant, il était solitaire mais joyeux. Ebloui par la beauté des montagnes.
La mort a tout gâché. Et elle continue de le faire. Toujours ce sentiment d’injustice. Elle sait que c’est inutile mais elle n’y peut rien. C’est trop humain pour ne pas y succomber.

Le médecin est parti. D’autres inconnus à sauver.
Elle rentre dans la chambre silencieuse. Jean n’a pas bougé.
Elle s’approche silencieusement, du côté gauche. Une grille métallique arrondie, glissée sous le drap, évite à la jambe blessée le poids du linge.
Le nœud au cœur de son ventre est intolérable. Elle veut le délier. Elle prend délicatement le drap et le soulève. Lentement…
Et c’est un coup de poing qui la frappe. Elle recule à la limite du déséquilibre et tombe sur la chaise. Sous le genou, il n’y a plus rien et son imagination révèle toute son insuffisance.
Elle a vu l’impensable et c’est effroyable. Un étau de feu enserre ses entrailles. C’est son corps qui souffre, c’est sa chair qui hurle. Son fils est meurtri, définitivement, et c’est elle qui crie, un cri interminable qui s’inscrit au plus profond des os, au cœur de son sang, dans le courant de son souffle, à la source de toutes les larmes à venir. Elle se tasse sur la chaise et tente de respirer calmement. Une lave de douleur coule dans son crâne, s’échappe dans la nuque et cascade comme une bave de feu dans son dos brisé. Ses jambes se crispent, se rétractent et se resserrent comme deux bêtes apeurées devant la mort triomphante.
Elle pleure enfin et c’est une délivrance, le visage enfoui dans les mains tremblantes.
C’est son fils inerte qu’elle veille mais il en manque une part. La mort l’a déjà saisi, l’a déjà goûté. Elle a recraché l’essentiel, satisfaite et repue de cette première bouchée.
Elle reviendra plus tard.
C’est juste un répit.
Un faux départ.
Un terrible aperçu pour nourrir les cauchemars.




Elle sommeillait sur sa chaise. L’infirmière l’a réveillée.
La femme en blanc vérifie le drain de la jambe, remplace le goutte à goutte, prend la tension, regarde les pansements, jette un sourire compatissant et sort.
Elle reste immobile sur sa chaise. Elle a la tête lourde et la gorge sèche.
Elle n’en veut pas à l’infirmière. Elle est seule, sans doute, pour tout un couloir. Impossible de tout donner quand il y a tant à faire. D’autres blessés, d’autres malades, d’autres mourants. Et toujours des soins à offrir en essayant de rester efficace. Elle pense aux âmes solitaires qui s’abandonnent et glissent dans les noirceurs redoutées, aux corps inertes, aux yeux hypnotisés par la vie qui tombe du goutte à goutte, cette lutte contre une mort aussi acharnée qu’une marée sans retour. Elle a la tête lourde et les idées sombres. Tous ces êtres qui souffrent dans les chambres fermées, elle les sent, près d’elle. Ils sont là, partout et sanglotent silencieusement. Partir sans amour, comme si vous n’aviez jamais compté, sans tenir la main de celui qui vous aime et que vous aimez, disparaître sans un mot, comme si le monde autour de vous avait déjà cessé d’exister. Elle a la tête lourde. Et les mots sont tristes. Exagérément tristes. Elle le sait. C’est la mort qui pèse et s’insinue ainsi au plus profond de son âme. Elle a froid. Elle se lève péniblement et se rend à la salle de bains. Elle jette de l’eau fraîche sur son visage. Soudainement l’idée jaillit.
« Il n’a jamais parlé de Blandine. »
Elle revient dans la chambre. Interloquée.
Ses paroles avec le médecin.
Rien sur Blandine.
Elle ne comprend pas. Est-ce qu’il sait qu’elle est morte ? Et comment pourrait-il le savoir ? Est-ce qu’il pense qu’elle est vivante ? Et comment lui apprendre l’épouvantable vérité ?
Elle n’a aucun indice. Elle ne sait pas exactement ce qu’il a vécu dans le wagon. Est-ce qu’il l’a vue mourir ? Et comment pourrait-il en être certain ? Est-ce qu’on le lui a dit ? Mais qui ? Et quand ? Les secours n’auraient pas commis une telle erreur. On n’apprend pas la mort d’un proche à celui qui tente de survivre. S’il n’en a pas parlé, c’est qu’il connaît la vérité. Ses yeux horrifiés au réveil criaient son amour perdu. Ce n’était pas pour lui toutes ces larmes. Elle en est certaine. Mais elle ne comprend pas.



Pendant son sommeil, quelqu’un a poussé dans un coin de la chambre un fauteuil inclinable qui lui servira de couchage. Un drap et une couverture sont pliés à l’extrémité. Elle s’approche silencieusement, tire sur une manette et repousse le dossier. Elle s’allonge. C’est assez confortable pour sombrer quand l’épuisement est le maître. Elle tourne la tête vers Jean. Il respire calmement. De la petite veilleuse, au-dessus de sa tête, coule une lueur laiteuse. Elle habille le visage impassible d’une crème apaisante. Un détail, pourtant, la gêne. Elle se lève et s’approche… Elle se penche et la voit... Une ride barre le front. Elle ne la connaissait pas. C’est un trait discret mais bien là, tenace, un sillon qu’on n’efface pas, une fissure dans un mur qu’on croyait solide. Des rumeurs frissonnantes courent sous la peau. Comme des risées fugaces. Les paupières ne bougent pas mais le front s’anime d’une vie discrète, la peau se contracte, c’est infime, juste un souffle, mais là, sous la peau, des courants s’agitent…




Le chemin, sous ses pieds, n’a pas de consistance. C’est un trait de lumière qui serpente. Il sait pourtant qu’il monte. Nul paysage ne l’indique, c’est son corps qui le sait, c’est son sang qui écoute, c’est sa peau qui voit l’altitude qui s’installe, il monte, ça ne fait aucun doute, il a trop d’expérience pour ne pas reconnaître la pureté des lieux, les vents solaires dessinent dans les cieux des arabesques cristallines, et le sourire de son âme rayonne dans les horizons, il est le paysage et les montagnes sont en lui, il grimpe sur des pentes inconnues qu’il a souvent côtoyées, aucun détail ne s’impose, il est dans un univers intime où rien ne se distingue, c’est un étrange amalgame d’images vécues dont il ne saurait se souvenir, rien n’est à lui mais c’est en lui qu’il monte, il en est certain et c’est la source de sa quiétude, les paysages l’habitent, la montagne devant lui se dessine, mais c’est toujours en son corps que le chemin lumineux se faufile, ce n’est pas un paysage qui s’affirme dans le flou des images, ce n’est pas une montagne qu’il gravit, c’est lui-même qui se hisse sur les contreforts de son âme, il se hisse, c’est sa quête, rien ne peut l’aider mais rien ne l’entrave, il se hisse, c’est son chemin, la lumière le porte, l’inconnu se dévoile dans l’infini azuré, c’est l’essence même qui respire, enfin dévoilée, enfin purifiée, loin des hommes…
Loin des hommes…
Loin…


Longue absence…
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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Dim 15 Nov 2009 - 17:19

Je viens de lire la suite. De la dévorer plutôt. Je ne peux consacrer mon temps à lire tout ce qui se poste sur les forums que je fréquente, et je passe à côté de plein de belles choses certainement, et de toi je ne lis que ce récit pour le moment. Mais à fond.
C'est bien de nous faire passer par le point de vue de la mère, et même du médecin, dont tu décris habilement le ressenti s'opposant pourtant à celui du héros de l'histoire auquel le lecteur s'identifie.
Encore une fois, on ressent bien à quel point tu as dû mettre de toi là-dedans.
J'ai du mal à comprendre, si le reste est de cet acabit, comment les éditeurs ont pu refuser ce récit poignant et si bien mené, en tout cas pour ce qui est de l'entrée en matière.
Juste une chose : à ta place je n'aurais pas inclus le dernier paragraphe, qui revient au point de vue de Jean. Pour nous laisser, en cohérence, avec celui de sa mère.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Dim 15 Nov 2009 - 18:07

filo a écrit:
Je viens de lire la suite. De la dévorer plutôt. Je ne peux consacrer mon temps à lire tout ce qui se poste sur les forums que je fréquente, et je passe à côté de plein de belles choses certainement, et de toi je ne lis que ce récit pour le moment. Mais à fond.
C'est bien de nous faire passer par le point de vue de la mère, et même du médecin, dont tu décris habilement le ressenti s'opposant pourtant à celui du héros de l'histoire auquel le lecteur s'identifie.
Encore une fois, on ressent bien à quel point tu as dû mettre de toi là-dedans.
J'ai du mal à comprendre, si le reste est de cet acabit, comment les éditeurs ont pu refuser ce récit poignant et si bien mené, en tout cas pour ce qui est de l'entrée en matière.
Juste une chose : à ta place je n'aurais pas inclus le dernier paragraphe, qui revient au point de vue de Jean. Pour nous laisser, en cohérence, avec celui de sa mère.

Merci Filo, ça me touche infiniment de ta part. Je sais que tu as un regard acéré et professionnel. Moi non plus je ne sais pas pourquoi ce texte est systématiquement refusé..."Une écriture trop exigeante, trop douloureux, trop métaphysique, trop atypique, ça ne rentre pas dans nos critères etc etc..." Toujours "trop" en fait... Comme "Les Eveillés" est à mon sens encore plus douloureux et plus métaphysique, je sais bien que je n'ai aucune chance qu'il soit publié. Par contre pour "Une étrange lumière", je ne comprends vraiment pas. Un éditeur m'a répondu "Sexe, drogue, meurtre, enlèvement d'enfants, philosophie, naturisme, satire sociale etc etc...où voulez-vous que je range tout ça, c'est absolument inclassable et les gens n'aiment pas ce qui n'appartient à aucune catégorie, ça les déroute...etc etc..."

J'ai vraiment l'impression que ce que j'écris ne plaira jamais aux éditeurs et pourtant des lecteurs s'y retrouvent...Je ne comprends rien à ce milieu.

Pour "Noirceur des cimes", une lectrice m'a écrit "c'est le livre que j'ai attendu toute ma vie..." et pourtant c'est un mélange d'alpinisme et de philosophie, c'est donc bien que ça peut plaire...Et "Vertiges" a reçu deux prix littéraires...Je nage en plein brouillard...
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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Dim 15 Nov 2009 - 18:32

thierry a écrit:
où voulez-vous que je range tout ça, c'est absolument inclassable et les gens n'aiment pas ce qui n'appartient à aucune catégorie, ça les déroute...etc etc...
C'est exactement la raison principale qui a fait qu'après une acceptation de mon premier roman par Actes Sud, ils ne l'ont finalement pas publié, à cause de ma fin qui remettait la catégorie du récit en question et que j'avais refusé de modifier.
Parfois je m'en mords les doigts, car Actes Sud est pour moi une référence, et parfois je me dis qu'au moins je suis resté intègre et que j'ai bien fait vu l'accueil de mes lecteurs.

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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Dim 15 Nov 2009 - 18:36

filo a écrit:
thierry a écrit:
où voulez-vous que je range tout ça, c'est absolument inclassable et les gens n'aiment pas ce qui n'appartient à aucune catégorie, ça les déroute...etc etc...
C'est exactement la raison principale qui a fait qu'après une acceptation de mon premier roman par Actes Sud, ils ne l'ont finalement pas publié, à cause de ma fin qui remettait la catégorie du récit en question et que j'avais refusé de modifier.
Parfois je m'en mords les doigts, car Actes Sud est pour moi une référence, et parfois je me dis qu'au moins je suis resté intègre et que j'ai bien fait vu l'accueil de mes lecteurs.

Actes Sud !! Et ben, je comprends que tu puisses t'en mordre les doigts parfois...C'est certain que c'est une sacrée référence ! Mais tu l'as édité toi-même ensuite ? C'est quel livre ?
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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Dim 15 Nov 2009 - 18:45

Il s'agit de L'Homme Dual. Non publié, car j'espère encore un peu, bien que je crois beaucoup plus à mon second La Juste Parole, qui est à mon avis bien meilleur, et qui est en lecture actuellement chez Grasset.
Les deux se trouvent intégralement sur LU ici :
http://liensutiles.forumactif.com/filo-f29
(tu remarqueras le titre de la dernière nouvelle, un peu morbide certes, mais qui établit un point commun entre nous).
La Juste Parole a été énormément modifié depuis que je l'ai posté ici, mais la nouvelle version est accessible à partir de mon site.

À propos, je pense qu'il serait temps que Romane te crée toi aussi un tel espace pour accueillir ta prose. Ro ?

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Dim 15 Nov 2009 - 20:49

thierry a écrit:
"où voulez-vous que je range tout ça, c'est absolument inclassable et les gens n'aiment pas ce qui n'appartient à aucune catégorie, ça les déroute..."
Sympa l'éditeur, au moins on sait ce qu'il pense de nous ! What the fuck ?!?
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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Dim 15 Nov 2009 - 21:32

Yep, filo.
Thierry, je te crée ton espace prose, ici (par ordre alphabétique) :
http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-prose-poesie-c40/

Thierry, j'y verserai ce fil, dès que tu en auras pris connaissance. Ici, l'espace est plutôt réservé aux livres parus et disponibles, tu pourras y présenter ton livre dès que tu auras trouvé l'éditeur qui le prendra en charge et qu'il sera paru, ça marche comme ça ?

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Dim 15 Nov 2009 - 21:48

Romane a écrit:
Yep, filo.
Thierry, je te crée ton espace prose, ici (par ordre alphabétique) :
http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-prose-poesie-c40/

Thierry, j'y verserai ce fil, dès que tu en auras pris connaissance. Ici, l'espace est plutôt réservé aux livres parus et disponibles, tu pourras y présenter ton livre dès que tu auras trouvé l'éditeur qui le prendra en charge et qu'il sera paru, ça marche comme ça ?

Ouhla c'est impressionnant tout ça !
Mais est-ce que tu veux Romane que je te mette des liens vers mes deux romans édités dans ce cas là ? Comment je m'y prends, c'est quoi la méthode habituelle ?
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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Dim 15 Nov 2009 - 21:49

lucaerne a écrit:
thierry a écrit:
"où voulez-vous que je range tout ça, c'est absolument inclassable et les gens n'aiment pas ce qui n'appartient à aucune catégorie, ça les déroute..."
Sympa l'éditeur, au moins on sait ce qu'il pense de nous ! What the fuck ?!?

C'est bien ce que je lui ai répondu...Ca m'énerve des esprits aussi étroits ! Et avec un tel pouvoir en plus...
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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Dim 15 Nov 2009 - 22:00

thierry a écrit:
Romane a écrit:
Yep, filo.
Thierry, je te crée ton espace prose, ici (par ordre alphabétique) :
http://liensutiles.forumactif.com/vos-textes-prose-poesie-c40/

Thierry, j'y verserai ce fil, dès que tu en auras pris connaissance. Ici, l'espace est plutôt réservé aux livres parus et disponibles, tu pourras y présenter ton livre dès que tu auras trouvé l'éditeur qui le prendra en charge et qu'il sera paru, ça marche comme ça ?

Ouhla c'est impressionnant tout ça !
Mais est-ce que tu veux Romane que je te mette des liens vers mes deux romans édités dans ce cas là ? Comment je m'y prends, c'est quoi la méthode habituelle ?

Voilà, ce fil est installé dans ton espace littéraire prose. Tu peux y ouvrir autant de fils que tu le souhaites, si tu acceptes d'en partager d'autres avec nous ; un fil par nouvelle, roman, etc.

Pour présenter tes livres, je te suggère d'ouvrir un fil par livre dans "nos oeuvres éditées", et d'y faire figurer :
- titre et nom de l'auteur
- la photo de la couv
- le résumé
- comment se le procurer
- son prix
- nombre de pages et éditeur
- extraits

ceci pour que n'importe qui puisse avoir sous la main en direct toutes les infos (évite le simple lien, beaucoup moins convivial, il est moins attrayant)

Fastoche, hein !

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Mar 17 Nov 2009 - 0:22

4

Il connaît toute l’histoire, tout du moins ce qu’on en sait. Maud lui a apporté des journaux. Il ne parvient pas à lire plus de dix minutes. Les larmes tombent tellement vite sur les pages. C’était un attentat. Il ne sait rien des motivations des terroristes, s’il est possible d’en avoir pour un tel acte en dehors d’une folie meurtrière, d’un irrespect absolu pour la vie. Il ne comprend pas. Il n’avait rien à voir avec tout ça, ni les autres et encore moins Blandine. Elle aimait l’humanité et voilà qu’une part d’entre elle la tue, le mutile, massacre des innocents. Il a trouvé dans les journaux les photos de certaines victimes. Il a reconnu le vieux monsieur. La dernière personne avec laquelle Blandine a parlé. Il aurait voulu que ce soit avec lui. La photo de Blandine est très belle. Ses parents l’ont donnée au journal. Il reconnaît l’intérieur de leur maison. Blandine est assise sur le canapé du salon. Elle doit avoir vingt ans. Elle sourit en regardant l’objectif.
Dix secondes suffisent pour qu’il s’effondre. Maud a voulu retirer les journaux, il a refusé. L’impression de vide est insupportable, l’impression d’avoir été projeté en dehors de la vie normale, d’avoir basculé dans un monde d’horreurs, un monde à l’image de certains hommes, un monde qui le révolte et le laisse hagard. Comment est-ce possible ? Comment peut-on en arriver là ? Qu’est-ce que ces terroristes ont vécu pour commettre une telle boucherie ? Il ne comprend rien, sinon le fait qu’il n’y a sans doute rien à comprendre. Leur logique n’est pas humaine.

Il marche dans le couloir, les bras solidement rivés aux béquilles. L’épaule droite est fragile mais ne refuse pas les efforts. Le kiné lui a dit de se lever. Il faut que le sang circule et il faut garder l’habitude de la marche. Il aurait pu en rire s’il n’avait pas eu envie de hurler. Maud est à ses côtés. Elle tressaille à chaque mouvement des béquilles. Il préfèrerait qu’elle reste dans la chambre mais il ne parvient pas à le lui dire. Une semaine qu’elle ne l’a pas quitté. Une semaine qu’il s’est réveillé dans cette chambre d’hôpital, une semaine que sa vie a été déchiquetée, que sa jambe lui a été enlevée et que Blandine a disparu. Une semaine que plus rien ne lui appartient, que les évènements lui sont imposés avec une violence inouïe. Les infirmières défilent, surveillent les cicatrisations, distribuent les médicaments, prennent la température et la tension, les aides soignantes les suivent pour d’autres tâches. Le chirurgien est passé pendant deux jours. Le kiné l’a remplacé. Ils sont tous très contents du travail effectué. Lui, il supporte difficilement leurs sourires satisfaits. Il a du mal à imaginer qu’un être humain puisse scier l’os d’un congénère. Il n’a pas voulu remercier l’équipe médicale. D’habitude, lorsqu’un chirurgien s’occupe de vous, il vous opère, répare l’organe ou le membre défectueux et vous sortez de la chambre avec une allure habituelle. Sûrement pas en courant mais en tout cas entier. Il n’a pas eu cette chance. Impossible d’oublier le morceau manquant.

On lui parle déjà de centre de rééducation. Il en sait désormais beaucoup sur les prothèses.
Il marche laborieusement. Le moignon, enserré dans un pansement imposant, pendouille entre les béquilles. L’absence de contact avec le sol donne toute liberté à son reste de jambe. Il s’efforce de contrôler les balancements qui le révoltent.
Ce service concentre en majorité les accidentés de la route. Certains sont amputés, d’autres sont dans le coma, poly traumatisés, souffrent d’un éclatement de la rate, survivent sous assistance respiratoire… Impossible de recenser toutes les options. Pour certains malchanceux, l’énumération est effroyable.
Les portes ouvertes des chambres laissent échapper des odeurs âcres, des souffles plaintifs ou des silences terrifiants. Il refuse toujours lorsque les infirmières lui proposent de laisser sa chambre reliée à l’animation du couloir. Il déteste cette agitation.
Les forces lui manquent, les bras tremblent sur leurs appuis. Il s’arrête sur un seuil. Il jette un regard dans la pièce. Avec des arrondis rapides, une femme en blouse verte passe une serpillière au pied d’un lit. Sous un lacis de tuyaux, un cadavre en sursis a les yeux ouverts. Il râle. Sous les draps à peine soulevés, le corps n’est plus qu’une esquisse. Il est déjà dans son cercueil. Il ne reste qu’à baisser le couvercle. Le personnel attend patiemment que le râle se taise pour vider la chambre, récupérer le lit, désinfecter rapidement et oublier ce mort pour accueillir un vivant. Ou ce qu’il en reste.
Une épouvantable brûlure remue ses entrailles. Où est la vie dans cette misère ? Où est la raison essentielle de ce prolongement forcé ?
Il s’enfuit un peu plus loin. La nausée cérébrale qui le hante le submerge et les mots à vomir sont au bord des lèvres.
La douleur est une bête infâme, un monstre d’imagination au service du mal.

Dieu ne peut pas exister.
Depuis qu’il a retrouvé toute sa conscience, l’idée ne le quitte plus.
Dieu n’aurait pas eu l’ignominie de créer une horreur pareille. C’est ici que la vérité lui est apparue. Il faut avoir entendu les supplications étouffées par les doses répétées d’antalgiques, il faut avoir vu les visages mortifiés et les corps décharnés pour comprendre enfin que Dieu ne peut pas exister.
Il le sait aujourd’hui. Rien ne peut justifier toutes ces souffrances. C’est dans un hôpital que la foi devient ridicule, qu’elle prend toute la dimension de l’aveuglement qu’elle implique.

Hier matin, un prêtre est passé le voir. Il l’a renvoyé. L’homme en noir voulait juste discuter un moment. Il n’avait rien à lui dire. Le visage était aimable et apaisant, la voix douce et assurée mais le costume cachait trop de mensonges. Et cette croix… Cette stupide croix, comme un piercing sur le cœur… Il ne pouvait pas la supporter.

Dieu ne peut pas exister. C’est impossible. S’il avait simplement inventé la mort, l’idée aurait été acceptable. Une mort immédiate, celui qui part ne s’en aperçoit même pas, il est là et l’instant d’après, tout s’est arrêté. Aucune douleur, aucune peur. Pas le temps d’avoir des regrets. Dans ce cas là, il aurait pu s’entendre avec le prêtre. Mais la douleur est là, la souffrance est impitoyable, elle ronge tous les corps en attente, elle les broie, elle les réduit à des tas de chairs racornies, à des masses informes recroquevillées dans la peur terrible d’une douleur qui ne cesse d’imaginer de nouveaux subterfuges.
L’incommensurable étendue du mal est la preuve irréfutable de l’absence de Dieu car si Dieu ne peut rien contre ce mal, alors il n’est pas tout-puissant et s’il n’est pas tout-puissant, il ne peut pas être Dieu. Et s’il reconnaît ce mal, s’il perçoit toutes les abominables souffrances, s’il entend les cris d’enfants, si les larmes des mères inconsolables montent jusqu’à lui et que rien de tout cela ne l’amène à réagir, il ne peut pas porter le nom de Dieu. Car si Dieu est, il doit être amour. Et il ne saurait imposer à ses créatures un tel martyre en son nom.

Il vaut mieux que Dieu n’existe pas.
Personne n’aime être traité de salaud.

Mais cette absence doit être remplacée. Ce vide est insupportable. S’il n’y a pas de créateur, qui est responsable de tout cela ? Le hasard ? La malchance ?
L’idée l’obsède. Il balance ses béquilles et sa jambe valide en longeant le mur du couloir. Son cerveau est obnubilé par une litanie de questions qui ne l’avaient jamais agressé avec une telle violence. Il en vient parfois à ne même plus savoir qu’il marche. La douleur lancinante de sa tête est une respiration qui ne le quitte plus. Où est la justification de tout cela ?


Dans la chambre sept, une petite fille est allongée sur un lit beaucoup trop grand pour son corps chétif. Un énorme bandage ceinture son crâne. Le bas de la jambe droite a disparu. Amputée tibial. La réalité de la chose est bien plus horrible que les mots. Rien ne peut parler de cela.
Il a posé quelques questions. Un interne lui a raconté.
Retour de vacances avec les grands-parents. Un routier alcoolique brûle un stop et écrase la voiture. Papi et Mamie mêlés dans la même bouillie. Coincée dans l’amas de tôles, baignant dans le sang de ses grands-parents, la petite est anesthésiée pour être amputée sur place. Il y avait urgence. « On allait la perdre », avaient dit les secours. Trauma crânien, hématome cérébral. Perte de l’œil droit. Les parents sont venus le premier jour puis ont rempli un formulaire d’abandon. Placement en institution. Pas d’handicapée à la maison. Personne n’y croit dans le service. Pourtant la petite est là, toute seule sur son lit. Avec sa jambe perdue, son œil éteint, et son silence qui hurle toute l’horrible incompréhension qui la dévore.
« L’amputation s’est mal passée, a ajouté l’interne, d’une voix morne. Elle a une infection du genou. Il faudra peut-être recommencer plus haut. »
Une amputation, une infection nosocomiale, un œil mort, Papi et Mamie au cimetière et des parents aussi assassins que le conducteur du camion. C’est beaucoup pour une petite fille de huit ans. Il n’entre pas. Il serait incapable de lui parler. Blandine aurait su le faire. Mais Blandine est morte. Et cette horreur là, pour lui, dépasse toutes les autres. Comment Dieu pourrait-il exister ? C’est inconcevable. Le mot, lui-même, est une aberration.
Chambre onze. Un diabétique. Soixante-quinze ans. Veuf. Les enfants se sont enfuis devant la mort qui ronge leur père. Déjà amputé des deux jambes. Aveugle.
Dans sa jeunesse, on ne se plaignait pas.
On allait à l’église.

Dieu, s’il existait, serait un salaud. C’est la seule certitude. Et les hommes de foi qui s’accrochent à leur croyance n’ont jamais souffert. Ou se sont servis de Dieu comme bouée de secours.
« Oh, mon Dieu, aide-moi dans l’épreuve que tu m’envoies ! »
Comment peut-on appeler à l’aide celui qui vous condamne ?
Non, c’est impossible, il ne peut pas se contenter de cette hérésie. Car elle est là, la véritable hérésie ! C’est de croire en Dieu qui est un blasphème ! Un seul aller-retour dans ce couloir suffit à le convaincre.
La vérité est ailleurs.
S’il revoit le prêtre, il le lui crachera à la figure.
Il lui dira de regarder le monde avec sa raison et non avec son cœur. Celui-là au milieu de l’horreur n’a pas sa place. Les croyants étouffent la raison sous les éblouissements de leur foi, sous les aveuglements de leurs louanges. C’est le nounours rassurant du petit enfant dans le noir, la veilleuse salutaire qui repousse les cauchemars. Et si le mal parvient tout de même à les frapper, ils remercient leur Dieu pour l’épreuve qu’il leur envoie. En se demandant tout de même pourquoi, cette fois, ils sont la cible et non plus, comme d’habitude, leur voisin… Ce qui, jusque là, convenait très bien à leur croyance.
L’homme est trop insignifiant pour avoir été créé par un Dieu. Ou alors, il faudrait admettre que l’être suprême s’est trompé. Perdant aussitôt son statut.
Il sent bien que le cœur dans cette problématique n’a aucun droit.
Il n’est qu’étourdissement, diversion, inattention. Le prêtre s’est perdu dans une rhétorique millénaire qu’il n’a pas su déchiffrer. Son cœur s’est ouvert aux mélodies anesthésiantes, aux prières lumineuses, son cœur a aimé l’apaisement offert par les images pieuses. Il a suffi, sans doute, dans sa jeunesse, que sa raison vacille aux premiers assauts de la douleur pour que son cœur devienne le maître et l’entraîne dans les labyrinthes tortueux de la religion. Si on étudiait l’enfance des curés et des sœurs, on y trouverait sans doute la trace des coups portés à leur raison et à la lucidité.
Lui, il sait que la lumière divine est un mensonge. Il a vu le cloaque des âmes liquéfiées, la boue des cœurs perdus. Il en garde une haine farouche et un dégoût sans nom.
Dieu ne peut pas exister car rien ne peut justifier le mal. Et ceux qui, durant leur existence, s’égarent dans les églises croupiront un jour dans la fange.
Il n’acceptera jamais cette fin humiliante. Il y a autre chose à découvrir, un autre espace à parcourir, un autre chemin à tracer.

Il est allongé sur le lit blanc. Elle est sur le fauteuil. Il était fatigué. Trois couloirs, c’est son record. Elle le regarde tristement avec un nœud inexpugnable qui l’empêche de respirer normalement. Ils pleurent tous les deux, silencieusement. Blandine était là, il y a quelques instants, avec son immense joie de vivre et sa douceur. C’est lui qui a prononcé son prénom, c’est lui qui a réveillé les images.
« Tu te souviens, maman, quand Blandine… »
Il a très vite senti qu’il s’était trompé. Que la mort, comme une lumière acide, détruirait, avec application, tous les films joyeux de leur existence commune, que les paroles et les regards, les caresses et tous les bonheurs, comme une pellicule fragile, s’effaceraient, rongés par la douleur, dévorés par la peine. Le rire qui avait pris naissance dans sa gorge s’est étranglé. Le goût est là, moribond. Ce n’est plus pour lui. Les images du bonheur, s’il veut les conserver, doivent rester dans l’ombre silencieuse, loin des mots, dans la chambre noire de sa mémoire et ne plus jamais ouvrir la porte.

Elle n’ose pas parler. Trop peur de se tromper dans ce qu’il faut dire. Elle a déjà tellement souffert de cette incertitude. C’était son jeune garçon qui pleurait son père. Et maintenant c’est son grand fils qui pleure sa femme, qui pleure sa jambe, qui pleure la montagne. Qui pleure pour la vie qui s’en va en morceaux. Pour son petit Jean, elle avait su étouffer sa douleur de veuve. Elle l’avait laissé parcourir la montagne car c’est là-haut que les sourires revenaient sur son visage. Et en s’efforçant ainsi d’offrir à son garçon les bonheurs qui fondent une existence, elle était parvenue, elle-même, à survivre.
Aujourd’hui, la douleur atteint un paroxysme qui détruit en elle tout espoir de rebond. Elle se sent engluée dans une vase puante. L’odeur entêtante des désinfectants, des pansements, des draps chargés de sueur et de frissons, s’ajoute, comme une armée sans faiblesse, à l’impuissance gênée du proche qui s’efforce de remplir les lourds silences avec des mots vidés de tout.
Elle ne sait plus quoi dire. Une question pourtant lui brûle les lèvres. Mais elle ne sait comment la poser. Elle sait qu’un mystère se cache derrière la réponse, quelque chose qu’elle aimerait connaître. Les regards absents de son garçon le lui montrent, ses silences le lui disent.
Que s’est-il passé dans la rame ? Comment a-t-il su que Blandine était morte ?






L’incompréhension.
Blandine au bord de la fange, son dernier regard. Elle l’a quitté sans un sourire. Son visage exprimait davantage de soulagement que d’inquiétude.
Une incompréhension qui le ronge.
Un mystère qui le hante, des images qui ne s’effacent jamais, des sensations qui ne le quittent pas. Qu’a-t-il vu, là bas ? L’enfer ou le paradis ? Un paradis pour Blandine, un enfer pour lui… Et ici, dans cet hôpital, où est-il ? L’antichambre de l’ultime voyage, une salle d’entraînement avant de plonger dans le grand bain… Une autre vérité. L’épouvante le saisit quand il y pense. Il ne veut pas de cette fin. Mais comment y échapper ? Pourquoi l’amas gluant l’a-t-il repoussé ? Que se passera-t-il quand ce sera son tour ? Et pourquoi est-il revenu ? Que doit-il faire de ce corps incomplet, de cette vie mutilée ?
Il repense à son cauchemar de la nuit et au crissement interminable qui clôt l’épouvante. Les roues du wagon qui s’ajoutent aux hurlements des passagers. La mort qui pousse son cri, son ricanement infâme. Il aimerait trouver la source de ces images et en barrer le flot. Mais il n’y peut rien. C’est comme une excroissance dans son cerveau, une tumeur farouchement accrochée. Le bout de membre perdu s’est métamorphosé en verrue cérébrale.
Et elle grandit chaque nuit. En crachant son pus acide.
Il doit trouver une issue. Continuer ainsi est impensable.
Il pourrait mettre un terme à l’histoire, cloisonner définitivement le tunnel sordide dans lequel il est tombé, se laisser aspirer par la tentation de la chute, glisser une dalle lourde comme un tombeau au-dessus de sa tête et dès lors ne plus souffrir. Pour l’instant, le dégoût de la fange le détourne de cette option. A ses yeux, le geste n’est rien mais les conséquences sont intolérables. Il continue à penser, sans savoir avec certitude si cela durera, que l’horreur de la liquéfaction est bien plus épouvantable que les douleurs qui vrillent son âme. S’il pouvait être certain qu’un néant absolu s’offrirait comme ultime refuge, il cesserait immédiatement de s’accrocher, de résister à la pesanteur du mal et il se laisserait tomber dans le puits vertigineux. Mais dans sa mémoire horrifiée, l’océan d’âmes s’étend à perte de vue et des millions d’esprits englués se tiennent prêts à l’engloutir. Et de les sentir, à la fois avides et mielleux, le convainc de maintenir ses prises au-dessus du vide vorace. Il n’a pas le choix.


La veille de sa sortie, il a reçu deux courriers. L’éditeur et la compagnie des guides de Chamonix. Les mots sont justes, pleins de compassion et dispensateurs de forces. Il en est bouleversé. Il a honte soudainement de l’attitude lointaine qu’il a toujours arborée, de cette défiance chronique. C’est une gifle qu’il reçoit. Les lettres ne le voulaient pas, c’est lui qui se la donne. Deux phrases ont le même écho. « Les lecteurs ont besoin de vous », a écrit l’éditeur. « Les clients t’attendent », ont dit les guides. Même projection dans l’avenir. Au-delà de toutes les difficultés et de toutes les incertitudes, ces deux messages d’espoir sont pour lui des appels à se battre.
Il se promet de répondre. Ce sera sans doute aussi laborieux que la marche dans les couloirs. Mais il le fera.
Vingt et un jours après son admission, il quitte l’hôpital.
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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Mar 17 Nov 2009 - 1:34

J'ai moins aimé ce chapitre, alourdi un peu, autant sur le matériel que sur le sujet de Dieu qui nous matraque de poncifs.
Mais je suppose que ce n'est que pour faire contraste avec le moment où il va remonter la pente...

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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