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 Plénitude de l'unité.

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filo



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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Mar 17 Nov 2009 - 1:34

J'ai moins aimé ce chapitre, alourdi un peu, autant sur le matériel que sur le sujet de Dieu qui nous matraque de poncifs.
Mais je suppose que ce n'est que pour faire contraste avec le moment où il va remonter la pente...
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thierry

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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Mar 17 Nov 2009 - 14:14

filo a écrit:
J'ai moins aimé ce chapitre, alourdi un peu, autant sur le matériel que sur le sujet de Dieu qui nous matraque de poncifs.
Mais je suppose que ce n'est que pour faire contraste avec le moment où il va remonter la pente...

Lol ! Bien content que ça ne te plaise pas Filo ! Moi non plus je n'aime pas ce passage mais comme tu le dis c'était indispensable pour installer la suite.
Disons que ce sont certains aspects des phases de deuil étudiées par Elizabeth Kübler Ross.
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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Lun 30 Nov 2009 - 23:47

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Plateau des petites roches de St Hilaire du Touvet. Centre de rééducation.
Au-dessus des toits du long bâtiment, la chaîne de la Chartreuse impose sa présence. C’est un mur interminable, rectiligne, une digue qui semble vouloir contenir l’arrivée des tempêtes. En face, la chaîne de Belledonne égrène ses sommets dans un joli désordre. Entre les deux vagues de montagnes, le ruban gris de l’autoroute qui longe l’Isère emplit la vallée de sa rumeur.
Il est dehors. Avec sa première prothèse. Une provisoire. La définitive viendra plus tard. La cicatrisation s’est bien terminée. Pas de complication. La liste des horreurs est pourtant interminable. Certains les cumulent, d’autres y échappent. Il a de la chance. On ne cesse de le lui répéter… Le membre fantôme est toujours là. Quand il s’étire le matin, au réveil, il a l’impression que les forces dispensées dans les muscles vont étirer la jambe raccourcie, que les sensations sont trop réelles pour ne témoigner que d’une absence mais les tiraillements aigus qui vrillent sa chair lui rappellent rapidement qu’il ne s’agit que d’une mémoire inscrite au plus profond des circonvolutions du cerveau. Il imagine le maître qui souffre de la perte d’un serviteur et qui lance à tue-tête des appels plaintifs, qui cherche au bout du membre coupé la raison de ce bouleversement.

Il sait que pour certains amputés la situation est intolérable. C’est à devenir fou et les antalgiques et les antidépresseurs sont des compagnons nécessaires.
Lui, il n’a subi aucune infection, le cerveau semble peu à peu accepter le deuil de ce membre fidèle, son moignon évolue correctement, la cicatrisation est propre et rapide. Les bourdonnements d’oreilles ne sont plus permanents et diminuent en intensité. Les cauchemars représentent finalement la partie la moins contrôlable.
Il ne veut pas parler de chance. Le mot ne convient qu’à ceux qui ne connaissent aucune peine et les médecins utilisent le terme à longueur de journées. Le dernier barreau de l’échelle des souffrances reste inaccessible. Personne n’en connaît la cime. L’échelle grandit mais le sommet se perd toujours dans les affres de l’horreur. Ceux qui meurent sont tombés. Plus la souffrance était intense et l’altitude sur l’échelle effroyable, plus la chute a été longue et pénible. Mais parfois intensément désirée. Il se souvient vaguement avoir lu dans un livre de Pascal que « même ceux qui se pendent cherchent le bonheur. » Aujourd’hui, il comprend pleinement ce qui lui avait semblé absurde. Il sait pour sa part qu’il ne tomberait pas de haut. Depuis qu’il est là, il entend, dans les chambres, des explorateurs infortunés qui gravissent sans cesse des échelons qui le font frémir, qu’il n’ose même pas imaginer, dont il refuse d’entendre parler.
Beaucoup sont déjà tombés entre les murs de l’hôpital, avant même de parvenir ici. D’autres s’accrochent toujours, s’obstinent, franchissent vers le haut de nouveaux paliers, profitent de la moindre accalmie pour tenter de s’acclimater et, un jour, découvrent, horrifiés, un nouveau barreau qui se dessine. Lui qui n’a vécu que dans l’optique du sommet comprend combien dans ce combat, la plaine est un paradis.




Il marche dans le petit jardin du centre. C’est lui qui a demandé à être transféré ici. L’hôpital lui avait fourni la liste des possibilités dans la région Rhône Alpes. Rien vers Chamonix et de toute façon il ne l’aurait pas supporté. Pour lui, l’éloignement de la vallée est une nécessité, un soulagement. Il sait qu’il est entré dans une nouvelle vie même si pour l’instant elle ressemble davantage à une survie quotidienne. Il est en guerre. Contre tout. Il se compare à un soldat abandonné par sa compagnie et qui doit se débrouiller pour tenir. Rien ni personne ne lui inspire confiance. Les relations sociales sont des obligations. Visite du prothésiste, du rééducateur, des infirmières, du personnel, cohabitation avec les autres convalescents. Et ils sont nombreux. Le catalogue des amputations et divers traumatismes est épouvantable à feuilleter. Ici, comme à l’hôpital, l’imagination du mal découvre tout son potentiel.
Rien ne lui a fait changer d’avis.
Dieu ne peut pas exister.

Il s’habitue lentement à son moignon. On lui a appris à le surveiller, à écouter ses plaintes, à les identifier et à agir, à entretenir sa peau, à la regarder avec un petit miroir, au niveau des coutures, dans les angles cachés. Aucune plaie, même la plus infime n’a le droit de s’installer. Quand il enlève la prothèse, prend son petit miroir rond et observe l’évolution de son moignon, il a le sentiment de se regarder. Totalement. Ce moignon est la matérialisation de son être. Ce n’est pas de la jambe qu’il est amputé, mais de la vie. Et c’est son âme qui apparaît dans la glace innocente. Une âme déchiquetée et douloureusement rafistolée. Il n’est qu’un moignon. C’est ainsi en tout cas qu’il se voit. Les gens qui le croisent reconnaissent un amputé tibial. Il voudrait leur crier à la figure qu’ils ne comprennent rien. Blandine est morte et son corps merveilleux pourrit dans une tombe. Lui, sa jambe a été jetée dans une benne à ordures ou incinérée ou donner en pâture à de jeunes étudiants dégoûtés. Et son âme se décompose, elle aussi rongée par les vers.
Il n’est qu’un moignon. Et dans son cas, il n’existe aucune prothèse.

Il s’adosse à un mur et regarde les montagnes. C’est pour Maud qu’il est là. Il avait envisagé de partir au bord de la mer. Elle ne l’aurait pas supporté. Ici, elle vient le voir tous les dimanches. Il ne connaît pas les sommets qui se dressent face à lui. Et il ne veut rien savoir. Il évite même de lever les yeux. Derrière les bâtiments, la paroi est immense. Dès les premiers regards, il a entrevu des voies d’ascensions possibles. La brochure du centre ne parlait pas de cette muraille. Il ne veut pas la voir. Croiser son regard, peut être, mais ne jamais la dévisager. Il a découvert au fond du jardin un banc ombragé. Peu de pensionnaires parviennent jusque là. C’est un parcours réservé aux plus valides. Ils ne sont pas nombreux. Ceux qui tentent l’aventure n’y vont jamais seuls. Quand il s’approche et qu’il entend des voix, il fait demi-tour.
Il s’est assis. Le vent est à l’ouest. Au-dessus de la vallée, quelques navires de pluie aux coques blanches tracent des sillages cotonneux. Sous le feuillage frissonnant, l’air tourbillonne en volutes tièdes. Autour de lui, l’herbe est grasse. Elle se nourrit de l’ombre et sait préserver l’humidité de la nuit. Il est incapable de nommer l’arbre qui le domine. Il a honte aujourd’hui de ses maigres connaissances. La nature, à ses yeux, n’a toujours été qu’un environnement ignoré, une étape méprisable, souvent trop longue, pour accéder au pied des parois, pour atteindre enfin le champ de batailles ! Il n’a retenu des enseignements de Walter qu’une liste de sommets, un catalogue de voies à gravir, des histoires d’alpinistes, des techniques de progression, des manipulations précises de matériels, la lecture du rocher, le déchiffrement de la neige. Tout ce qu’un guide doit connaître. En oubliant tout ce qu’il peut aimer. Les parfums puissants des forêts sous la pluie, le chant cristallin des ruisseaux, l’épanouissement gracieux des fleurs, la palette infinie des couleurs de la terre, il n’a rien vu. C’est au retour de Paris, pendant le long voyage en ambulance qu’il a pleinement saisi l’importance de son ignorance. L’autoroute traversait la région de Fontainebleau. Il avait lu dans les paysages de forêts des histoires jamais perçues. Il s’était souvenu alors des longues discussions avec Walter. Des méandres mystérieux de sa mémoire, des images lointaines avaient quitté les fonds vaseux pour éclater au plein jour. La fougue de sa jeunesse avait étouffé la poésie du monde sous des désirs de conquêtes, des ascensions périlleuses, des aventures héroïques. Et là, enfin sorti de l’hôpital, la vie avait surgi, lui avait sauté à la gorge, l’étouffant presque de bonheur.
Il n’avait pas compris immédiatement la raison de ce sourire intérieur. Il était sorti de l’hôpital mais il n’oublierait jamais. S’éloigner de l’horreur ne la fait pas disparaître. Non, c’était plus profond, quelque chose de plus intime. C’est la voix de Walter qui avait surgi des frondaisons. Il l’avait senti à ses côtés, dirigeant ses regards, nourrissant ses contemplations.
Il avait perdu la haute montagne et retrouvait la nature.
Il avait perdu Blandine et retrouvait son père.


Il regarde le lent voyage des nuages. Il sent combien son obsession de l’altitude et de la solitude qu’on y trouve a limité ses découvertes. Il était enfermé dans une vision restrictive. Il désirait, à travers ses livres, atteindre la perfection du regard, la sensibilité la plus fine et éliminait simultanément des multitudes d’horizons. La quête d’un objectif précis empêchait son âme d’ouvrir de nouvelles portes.
Il a du mal à établir clairement la direction dans laquelle il est engagé. S’agit-il d’une amélioration de l’être ou d’une déliquescence progressive ? Perd-il plus qu’il ne gagne ?
Depuis la sortie de l’hôpital, il perçoit de plus en plus la souffrance comme un mal extérieur à lui-même. Il parvient à ne plus s’identifier à la douleur. Et grâce à elle, il a davantage conscience de ce qu’il est. A quelques reprises, il a perçu la nécessité de ne pas limiter son existence à la souffrance. S’il cherche à s’en débarrasser, il reste finalement prisonnier de la douleur. C’est en attachant son esprit et son corps à des activités volontaires qu’il se libère du mal. Mais le mot le gène. La liberté ? Qu’est-ce donc ? Comment être libre dans un état pareil ? Depuis l’explosion, il saisit pleinement combien rien ne lui appartient. Il n’est plus qu’une image brisée. Juste une image. Rien d’autre n’a été atteint puisque rien d’autre n’existait. Il s’en aperçoit un peu plus chaque jour. Il ne parvient pas distinctement à s’expliquer la violence de cette idée. C’est un profond mal-être qui s’accroche à son âme. La vie qui anime l’image est toujours là mais, cette vie, il ne sait toujours pas la comprendre, l’identifier réellement, la concevoir avec précision. C’est de cela qu’il souffre.
Il aimerait désormais établir quelque chose de réel et de solide. Un moi clairement sculpté et durable. Il sait qu’il n’aura pas de deuxième occasion. Sa vie sociale est en suspens, il n’a aucune obligation professionnelle, sa vie amoureuse est détruite.
Il a le temps pour lui.
Un temps vide.
Et c’est la seule possession qui parvienne à le réconforter quelques instants.
Il rentre. C’est l’heure des soins.

Il a du mal à voir dans les bâtiments autre chose que le mal.
Tétraplégiques, hémiplégiques, amputés, tous ces pensionnaires forcés sont limités dans leurs déplacements. Certains totalement et définitivement. Il essaie d’imaginer la survie dans un lit, le corps inerte mais vivant intérieurement, bouillonnant sans jamais pouvoir user de ces forces cloîtrées. Pourquoi les paupières restent-elles vivaces ? Pourquoi continuent-elles à s’ouvrir sur le monde puisqu’il ne sera plus jamais accessible ? Pourquoi cette souffrance supplémentaire, ce supplice quotidien dans un martyre prolongé ? Une fenêtre ouverte sur une vie perdue. Le condamné est prisonnier de lui-même et voit sans cesse tout ce qu’il perd. Existe-t-il peine plus terrible ? Encore une fois, il ne peut s’empêcher de cibler le coupable.
Dieu, s’il existe, est un monstre.
Il croise dans les couloirs les divers intervenants qui constituent le personnel médical. Ils s’efforcent tous d’arborer des visages enjoués et dynamiques, polis et respectueux. Le contraste avec les pensionnaires est effroyable. Deux univers parallèles se côtoient. Il a vu de nombreuses fois des kinés, des infirmiers, des aides soignantes arriver le matin le sourire aux lèvres et repartir le soir la mine sombre. Il est rare que l’univers joyeux parvienne à illuminer les ténèbres. Il est plus souvent affadi par la misère ambiante.
Il regarde, chaque soir, les voitures redescendre vers la vallée les esprits déprimés. Il imagine ces gens réintégrer le monde agité, se gorger d’air avant de replonger le lendemain dans les eaux troubles et gluantes de la douleur. L’air ici est chargé de pleurs. Ca sent les larmes et la dépression. Ca pue la mort. Et c’est une odeur dont il ne parviendra plus jamais à se débarrasser. Il le sait. Elle est en lui, elle l’accompagne, fidèle amante qui attend son heure.
Il a du mal à monter l’escalier. Il ne veut pas de l’ascenseur. C’est un tombeau aux portes automatiques dont les parois contiennent des souvenirs épouvantables. Il ne supporte plus les endroits fermés. Il s’accroche à la rambarde et se hisse. Il croise des infirmiers qui le saluent et parfois le félicitent. Il n’a parlé à personne de ses ascensions passées. D’avoir simplement avoué qu’il était guide lui a causé déjà tant de douleurs. Il n’a pas pu utiliser le présent dans sa phrase. Il n’entrevoit aucun avenir. Le bâtiment est un obstacle à toute évasion. Son esprit appesanti par les murs épais et froids ne sait plus fabriquer la moindre image.
Seul le parc lui offre quelques instants d’évasion, quelques sourires intérieurs. Pour lui, le bâtiment est une prison. Les détenus, pour échapper à leur peine, doivent travailler avec les gardiens. Ils ne peuvent d’ailleurs rien faire sans leur soutien. Plus vite, la souffrance de la rééducation est acceptée et plus la peine est raccourcie. Ceux qui ont été touchés par la peine capitale et savent qu’ils ne sortiront jamais attendent la mort pour s’enfuir. Beaucoup la désirent mais les gardiens ne veulent pas en entendre parler. Ils continuent leurs soins avec le même sourire, avec le même enthousiasme, avec les mêmes affres cachées. Et ils retrouvent chaque soir, dans les rues grouillantes des villes, loin du bâtiment silencieux, les gens qui bougent librement, les proches qui marchent, les vivants qui rient, les gens qui les aiment. Les détenus, aux mêmes instants, réintègrent leurs chambres et tentent de s’endormir rapidement pour rêver à des courses sur le sable, à des marches en montagne, à des baignades joyeuses, à des pas légers sur un chemin forestier.
Le réveil est une torture répétée. Le fauteuil roulant est là, au bord du lit, la prothèse attend qu’on l’emboîte. Les paupières du tétraplégique se sont ouvertes sur le même mur blanc et dans les muscles éteints courent encore les cavalcades de la nuit et les ombres colorées des rêves. Et l’infirmière passe pour retirer la couche, nettoyer les selles séchées sur les fesses rougies, savonner la verge molle et insensible et demander si la nuit a été bonne.


Lui, à chaque réveil, il a décidé d’accorder un instant d’attention à la jambe qui lui reste. Il s’est aperçu qu’il connaissait très mal cette partie de son corps. Il regrette d’ailleurs de n’avoir pas pu saluer respectueusement, une dernière fois, le morceau disparu. Lorsqu’il pose son pied sur le sol et regarde les orteils vigoureux, il prend conscience, à chaque fois, du peu d’intérêt que l’on porte à cette sensation de contact, à cet incroyable projet qui se dessine : « attention, je vais me lever sur mes deux jambes, je vais me dresser, me mettre debout ! » Il sait qu’il a perdu la facilité extraordinaire d’user de ce pouvoir immense. Lui, le droit de se lever, il doit le fabriquer en assemblant des pièces mécaniques.

Il travaille de toute son énergie. La salle de kinésithérapie ressemble à une pièce de tortures. Des cordelettes pendent de tous côtés dans les cages où des tables de massages accueillent les invalides. Des barres parallèles soutiennent les premiers pas des amputés ou de ceux qui commencent à ressentir dans leurs jambes ou leur colonne blessées des courants de forces ranimées. Il faut apprendre à gravir ou à descendre des marches avec des béquilles, éviter des obstacles, imaginer toutes les situations quotidiennes qui désormais seront des épreuves. Chaque geste est répété jusqu’à l’automatisme. Les kinés travaillent sur les membres blessés, forcent sur les articulations, étirent les muscles atrophiés, augmentent sans cesse les amplitudes restreintes par les opérations et s’efforcent de ne pas écouter les sanglots et les colères de ceux qui souffrent et souhaiteraient rejoindre simplement leur chambre, s’effondrer sur leur lit et sombrer dans l’oubli. D’avoir toujours pratiqué la montagne et d’avoir connu les douleurs du corps que l’on pousse dans ses derniers retranchements ou tout du moins ce que l’on considère, à tort, comme tel, lui donnent un avantage certain. Il le comprend à chaque fois qu’il entend les plaintes des patients qui s’effraient des cris lancés par leurs muscles laminés et leurs jointures raidies. Sans cesse, ils s’affolent des limites atteintes et se persuadent qu’ils ne peuvent aller plus loin. Lui, il a appris à avoir mal aux côtés de Walter. Et le chant du monde était si beau qu’il finissait par étouffer les fatigues extrêmes et les désirs de repos.
Ici, il n’est pas dans la même situation. Il lui est désormais impossible de s’imaginer avançant vers un sommet lumineux. Le kiné lui demande de monter trois marches d’un faux escalier venant buter contre le mur de la salle. Trois marches avec une rambarde pour avancer dans une impasse. Et pourtant les monter, prendre appui contre le mur, faire demi-tour, les descendre. Avec des efforts immenses et la peur de la chute qui ne le quitte pas. Parfois, il imagine sous ses pieds la blancheur scintillante de la neige mais il détourne rapidement son esprit de cette torture supplémentaire.

Par-dessus les gémissements répétés, une radio déverse des airs rythmés comme un vomi incessant, espérant peut être que les patients entameront un rock endiablé. Il aimerait couper cette musique inconvenante. Ouvrir la fenêtre et écouter le vent ou des oiseaux. Il surprend quelquefois des rires qu’il ne s’explique pas. Il voudrait attraper le coupable et lui hurler de se taire, renfoncer dans sa gorge immonde ce goût indécent du bonheur.
Sur les tables basses traînent des revues diverses et des journaux. Il les feuillette parfois et s’aperçoit que le monde ne change pas, que l’absurdité est sa seule conseillère et que les masses, fidèles troupeaux, se vautrent copieusement dans les bassesses les plus sordides. Il se dit que le jour de sa libération il ne pourra plus se mêler à ces âmes souillées de négligences et d’abandon de soi. Son dégoût de l’humanité, jusqu’alors en instance de départ, a trouvé ici l’envol dont il ne reviendra pas. Même ses frères de malheur, il ne parvient pas à s’en approcher. Il n’a rien à partager et il ne veut pas se charger de leurs détresses quand la sienne suffit à l’étouffer. Il sait que chacun cherche secrètement à déverser ses peines rêvant, une fois les paroles bileuses répandues, d’une nausée pour la vie moins tenace.

Il est seul dans sa chambre. C’est assez rare pour qu’il puisse parler de chance.
Un médecin lui a demandé si cette solitude ne le gênait pas trop. Il a répondu, sèchement, qu’il n’aurait pas supporté de compagnie. La réponse a fait le tour du service et on le regarde avec inquiétude, on surveille les premiers signes de la dépression. Personne ne comprend que cette solitude le sauve. Il ne veut pas du malheur des autres, ni de leurs faux-semblants, ni de leurs faux sourires. Il sait bien qu’ici la tromperie est un remède couramment prescrit. Il rêve d’une maison dans la montagne. Une maison solitaire, un paysage ouvert, des forêts environnantes. Il ne retournera pas à Chamonix. Il faut qu’il en parle à Maud.

Elle est venue le voir, trois fois déjà. Il n’aime pas imposer à sa mère l’odeur entêtante qui traîne ici. Il sait les tourments qui l’assaillent dès que l’hôpital entre dans sa vie. C’est toujours la mort de Walter qui s’y cache. Pour elle, ce n’est pas un lieu qui sauve mais juste l’endroit où l’hélicoptère a déposé le corps de son mari.
Et maintenant, c’est son fils qu’elle veille. Il devine les tourments effroyables qu’elle a connus à ses côtés. Elle était là le deuxième jour de son hospitalisation, elle le lui a dit. Elle a vécu les premiers réveils. Il voit dans ses prunelles toute la souffrance et la peur, les tremblements et les pleurs. C’est aussi pour elle qu’il devait sortir vivant. Elle a servi de rappel, elle l’a empêché de ne penser qu’à lui. Et c’est bien pourtant cela qui l’a tenté. Plus d’une fois. Et le geste fatal était déjà imprimé. Ouvrir la fenêtre, enjamber le rebord et se laisser tomber. Le vide ne l’a jamais inquiété. Ca aurait été très facile. Deux étages à descendre. L’issue ne faisait aucun doute.
Quelquefois encore, les images s’imposent. Elles le tentent. Mais c’est trop tard. Il le sent bien. Il est trop rattaché à la vie. La vue des forêts le long de l’autoroute a suffi à établir la lumière permettant d’éviter les écueils. Et la fange reste un monstrueux repoussoir.
Il marche. Il est debout. Il va seul aux toilettes et c’est lui qui s’essuie, il peut prendre un bain, il s’habille. Rien d’humiliant ne lui est imposé. Il commence à sortir et à s’éloigner des zones surveillées par le personnel du centre. Et au fond du jardin, le petit banc sous l’arbre est un endroit si doux.

On l’a changé de salle de soins. Il est monté d’un étage. Il est satisfait de ne plus devoir supporter les musiques abrutissantes, les annonces publicitaires, les commentaires futiles d’animateurs insignifiants, d’imaginer les adolescents niais et adorateurs suspendus aux interviews stupides de leurs idoles. Encore un ou deux jours et il aurait explosé.
Ici, c’est le silence qui prévaut. Et les paroles des kinés. On discute à voix basse. C’est
très étrange. Il essaie de comprendre. Il se dit que l’exubérance de la première salle était uniquement destinée à sortir de leur torpeur dépressive les nouveaux arrivants, à les rattacher coûte que coûte à l’agitation, aussi dérisoire soit-elle. Ici, les exercices sont plus pointus, demandent davantage de précision et de concentration. Et puis, ceux qui parviennent jusque-là ont déjà effectué un long chemin intérieur. Ils sont capables de rentrer en eux-mêmes et non plus d’être essentiellement tournés vers les artifices extérieurs. C’est en tout cas ce qu’il ressent.
Il doit tenir en équilibre. Le kiné souhaite qu’il sente, à travers la prothèse, la pression de sa jambe sur le sol. Il a rectifié en disant « de sa demie jambe. » Le kiné a souri sans rien rajouter. Beaucoup de douceur dans son visage. Une infinie compréhension. Pas de la pitié, simplement de l’acceptation.


Il retourne souvent sur le petit banc. Tant qu’il peut s’y retrouver seul.
S’y re-trouver. Le mot le gêne. Pour se retrouver, encore faut-il s’être appartenu au préalable et s’être soi-même égaré… Dans son cas, il n’en est rien. Il est incapable d’identifier clairement ce qu’il a été. Il s’attache dès lors, simplement, à se trouver. Il ne sait pas vraiment ce qu’il peut découvrir. Et si même il existe quelque chose. Dans ses plus déprimantes pensées, il se dit qu’il ne peut de toute façon pas s’être perdu puisqu’il n’y avait rien à perdre… «Rien » et « le vide » sont les deux mots qui accompagnent chacune de ses réflexions. Il lui arrive quelquefois, la nuit et même pendant la journée, assis sur son banc, de plonger dans les couloirs lumineux de son voyage vers l’océan d’âmes. Il n’en a plus peur. Même si le dégoût reste aussi fort. C’est une descente qu’il commence à connaître.
Au début, à chaque fois qu’il en revenait, il lui semblait ne plus être le même, comme s’il avait égaré une partie de ce qui le constituait mais sans pouvoir jamais identifier clairement ce qui lui manquait, ni même, et c’est bien pire, ce qui faisait de lui une personne. Pour savoir ce qui reste à la suite d’un cambriolage, encore faut-il avoir établi au préalable un état des lieux. L’idée ne le quittait plus, ne lui laissait aucun repos. Pour lui, il s’agissait d’un délabrement sans matière, une déliquescence sans nom. Un vide qui s’installait dans un néant.
Mais n’était-ce pas plutôt la conscience du vide originel qui s’éveillait enfin ? Il y avait pensé des heures durant et l’explication avait fini par lui plaire… Nous sommes constitués de vide et notre agitation n’a pour seul objectif que de combler ce rien angoissant. D’avoir perdu une partie de lui-même lui permettait finalement d’apercevoir ce qu’il considérait désormais comme l’ultime réalité. Mais tout était trop flou pour qu’il puisse en dire clairement quelque chose. Il savait simplement qu’il devait encore avancer.
Et qu’il finirait par comprendre pourquoi Blandine avait plongé.
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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Mar 1 Déc 2009 - 1:50

thierry a écrit:
Elizabeth Kübler Ross.

Ah tiens, toi aussi ?
Elle est fantastique cette femme !

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
"Bonjour, je suis Romane, alors je m'appelle Romane, c'est pour ça que mon pseudo c'est Romane."
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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Sam 19 Juin 2010 - 17:08

Réponse d'un éditeur québecois.

"Une très belle écriture, une maîtrise indéniable de la langue mais un potentiel de vente insuffisant au regard des thèmes..."

Et j'ai eu le même type de réponse pour "Les Eveillés".
Avec une note de lecture chiffrée, première fois que je vois ça. 20/20 pour l'écriture, 13/20 pour le potentiel commercial, note éliminatoire mdr
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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Sam 19 Juin 2010 - 23:05

Donc, si tu avais eu 13/20 pour l'écriture et 20/20 en commercial, ils t'auraient édité ? Mouai... rambo
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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Sam 19 Juin 2010 - 23:12

lucaerne a écrit:
Donc, si tu avais eu 13/20 pour l'écriture et 20/20 en commercial, ils t'auraient édité ? Mouai... rambo

Ben oui, c'est exactement ça...Vive le commerce...
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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Sam 19 Juin 2010 - 23:30

Les mêmes auraient mis une mauvaise note à Victor Hugo, je suppose.
"Trop long, pas intéressant monsieur Hugo, il faut faire des coupes sombre dans vos foutues descriptions. Et puis mettez un peu de sexe, que diable ! Plus de dialogues aussi, faut que ça booste !"
Les livres nuls édités et à succès, ça ne manque pas.
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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Sam 19 Juin 2010 - 23:32

blue note a écrit:
Les mêmes auraient mis une mauvaise note à Victor Hugo, je suppose.
"Trop long, pas intéressant monsieur Hugo, il faut faire des coupes sombre dans vos foutues descriptions. Et puis mettez un peu de sexe, que diable ! Plus de dialogues aussi, faut que ça booste !"
Les livres nuls édités et à succès, ça ne manque pas.

Si un jour je suis édité de nouveau faudra que je me pose des questions alors !Smile Jusqu'ici tout va bien, lol !
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MessageSujet: Re: Plénitude de l'unité.   Sam 19 Juin 2010 - 23:54

je pensais plutôt aux niaiseries, genre best-seller français tous-les-mêmes...

j'aimerais bien lire "twilight", par ailleurs, j'ai bien aimé le premier film, mais des collègues m'ont dit que ça volait franchement très bas. Pourtant, c'est un méga-best-seller.
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Plénitude de l'unité.
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