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 Le Miracle

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Vilain
Nain de Jourdain
Vilain

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MessageSujet: Le Miracle   Le Miracle EmptyMar 3 Nov 2009 - 0:09

JEAN VILAIN


LE MIRACLE

Comédie policière





Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé ne pourrait être qu’involontaire.





LE MIRACLE

Les personnages

L’évèque, 60 ans
Frère Gérome, 45-50 ans
L’abbé vautrin, 45-50 ans
Antoine, patron du café, 45 ans
Angèle, sa femme, épicière, même âge
Sylvaine, leur fille, 20 ans
Le père Gervais, 70 ans
Le père Simon, 70 ans
Lanvin, le garde-champêtre, 45-50 ans
Serpette, ouvrier agricole, 45-50 ans
Le curé « Pinçon », ancien curé, très vieux
Mélanie, sa bonne, 60 ans
Le maire, Albert Villette, 60 ans, dit « Le richard »
Sa femme, Germaine, 50 ans, dite « Cancanne »
Marie Lafougasse, 60 ans, dite « Marie patinette »
« Patinette », de son vrai nom Atonin Lafougasse, 70 ans
Le docteur Durossier
Le maître d’école, monsieur Bousch, 35-40 ans
La mère Roger, voisine de Patinette, 70 ans
Le père Roger, voisin de Patinette, décédé à l’âge de 80 ans
Le père Clarisse, bricoleur du village, 60-65 ans, dit « Burette »
Madame Clarisse, sa femme, même âge
Monsieur Pecoeur, l’épicier ambulant

























Chez l’évêque. Dans sa bibliothèque très rétro, l’évêque est en grande tenue. Il est en compagnie de deux religieux. Un moine franciscain, Frère Gérome et un dominicain, l’abbé Vautrin. Ils sont en train de boire un très bon cognac.

L’évêque 
Alors, qu’en pensez-vous ?

Frère Gérome
Ah, Monseigneur ! Si ce n’était pécher, je dirais que ce cognac est du tonnerre de Dieu !

Sourire de l’évêque.

L’abbé Vautrin
Vous dites vrai, mon frère ! Et si Monseigneur le permet, j’oserai même dire que celui qui le fait devrait être béatifié. C’est faire acte pieu que de donner l’occasion de goûter un tel nectar aux pécheurs que nous sommes.

L’évêque
Il est très bon en effet ! Mais revenons à notre affaire. Mes fils, il est de la plus grande importance pour notre mère l’Eglise de…. Disons, redorer son blason. Vous n’êtes pas sans savoir qu’en ces temps impies (Il lève les yeux au ciel), le prestige dont nous bénéficiions jusqu’alors ne cesse de décroître, au point, qu’à l’heure actuelle, plus personne ou presque ne se rend à la Sainte Messe, que les séminaires sont désespérément vides (Il hoche la tête, navré)… Même les prêtres concernés se tournent de plus en plus vers le mode de vie laïque, travaillent, se syndiquent et même, songent le plus sérieusement du monde à « convoler en justes noces ». La situation est grave !….
Néanmoins, des études très sérieuses montrent que la superstition et le besoin de croire restent on ne peut plus vivaces dans la mentalité profonde du peuple. Ce qui explique le succès des charlatans de tout poil, cartomanciennes, diseuses de bonne aventure, sectes, gourous, et autres profiteurs de la crédulité populaire.
Depuis de nombreuses années, il est de bon ton de ne plus croire aux miracles. Aussi, avions-nous cessé de mettre en valeur les manifestations de la Toute Puissance Divine. Or il apparaît de plus en plus que même les scientifiques les plus éminents tendent à accréditer l’idée d’une Puissance Supérieure, que ce soit dans le domaine de la physique, de la biologie ou d’autres sciences. L’an 2000 approche, nous avons pensé que le moment était propice. Nous pouvons, grâce à la vulgarisation de ces idées scientifiques et à une campagne judicieusement préparée, redonner un nouvel élan à ces méthodes qui ont fait longtemps le succès de notre mère l’Eglise. Laquelle, en cela sans doute inspirée par Dieu, n’a jamais cessé de répertorier les manifestations de le présence divine. Je vous charge donc de rencontrer un de nos miraculés, d’enquêter sur lui et sur le miracle dont il a été l’objet. D’autres de nos Frères accomplissent la même tâche en d’autres lieux, et ainsi, lorsque nous aurons rassemblé ces témoignages, nous les ferons connaître, en leur donnant le lustre et l’éclat qu’ils méritent… J’espère m’être bien fait comprendre !

Frère Gérome
Certainement Monseigneur !

L’évêque
Bien ! Voici le nom et l’adresse de votre sujet d’enquête. Allez en paix ! Et que le seigneur soit avec vous !

Les deux religieux baisent l’anneau de l’évêque, reçoivent sa bénédiction.
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MessageSujet: Re: Le Miracle   Le Miracle EmptyMar 3 Nov 2009 - 0:09

Plus tard, frère Gérome et l’Abbé Vautrin, dans une 2CV, roulent sur une route de campagne. Ils sont très gais. Ils chantent à pleine voix des cantiques.

A la fin de l’après-midi, sur la place d’un village. C’est une place classique, avec son église et son café. La 2CV arrive. Elle stoppe. Les deux prêtres en sortent et entrent dans le café. Là, quelques consommateurs, tous paysans, sont attablés devant des chopines. A une table, des beloteurs : le père Gervais, le père Simon, le garde champêtre Lanvin et Serpette, ouvrier agricole. A l’entrée des deux prêtres, les conversations s’arrêtent.

Frère Gérome
Bonjour Messieurs Dames !

Les deux prêtres se dirigent vers une table libre et prennent place.

Antoine
Sylvaine ! Va donc voir ce que désirent ces messieurs.

Elle se dirige vers la table occupée par les deux prêtres.

Sylvaine
Bonjour messieurs. Qu’est-ce que vous prendrez ?

Frère Gérome
Bonjour ma fille ! Donnez-nous donc une de ces chopines que je vois là.

Sylvaine
Bien Messieurs !

Elle s’éloigne. Pendant ce temps, la partie de belote et les conversations ont repris. Antoine, le patron, tout en essuyant les verres, lorgne du côté des deux prêtres. Une cliente entre dans la partie épicerie du café. Elle est reçue par la patronne Madame Angèle.

Angèle
Bonjour madame Chérioux. Comment ça va aujourd’hui ?

Madame Chérioux
Bien madame Angèle. Bien. J’espère seulement qu’il va pleuvoir ce soir. Ce serait nécessaire pour la terre.

Angèle
Oui ça ferait pas de mal. Espérons…. Et qu’est-ce que je peux faire pour vous ?

Madame Chérioux
Eh bien, y’m’faudrait du gruyère râpé… Je voudrais faire des macaronis au gratin, ce midi. J’ai ma fille qui vient et elle adore ça.

Angèle
Et elle va bien votre fille… ?

Madame Chérioux
Oui… Et…

Le reste de la conversation se perd. Côté café, Sylvaine apporte la chopine aux deux prêtres.

Sylvaine
Voilà Messieurs ! …

L’abbé Vautrin
Un instant ma fille ! …. Connaissez- vous Monsieur Lafougasse ?

Sylvaine
Monsieur Lafougasse ? Non, j’vois pas… (A Antoine) Papa, tu connais Monsieur Lafougasse ?

Antoine s’approche de la table occupée par les deux prêtres.

Antoine
Non… J’vois pas… (A la cantonnade) Y’a-t-il quelqu’un qui connaît un Lafougasse ?

Les conversations s’arrêtent. Tous se regardent. L’un des joueurs de belote, le père Gervais répond.

Le père Gervais
Lafougasse ? Antonin Lafougasse ?

L’abbé Vautrin
C’est cela même !

Le père Gervais
Sûr que je l’connais ! (En riant) Oh, tu l’connais bien Antoine… Vous l’connaissez tous d’ailleurs…

Un temps. Le père Gervais jouit un moment de l’étonnement général.

Le père Gervais
C’est Patinette.

Le père Simon
Cré vingt Dieu ! ….. C’est pourtant vrai… J’avais oublié.

Antoine
Patinette… J’ai jamais seulement su son nom. (Aux prêtres) Eh bien voilà Messieurs. Lafougasse, c’est Patinette !

L’abbé Vautrin
Très bien monsieur Antoine. Et où peut-on le trouver ?

Antoine
Ah çà ! Je ne saurais vous dire. Vous l’avez raté de peu d’ailleurs. Il était là jusqu’à y’a pas une demi-heure. Il doit traîner quelque part du côté de la rivière à c’t’heure. C’est son moment. Surtout que demain c’est vendredi… (Sourire des habitués)…. J’espère pour vous qu’il ne se fichera pas à l’eau dans l’état où il est !

Rires des autres consommateurs. Devant l’air éberlué des deux prêtres, Antoine précise.

Antoine
J’veux dire que, quand il est parti d’ici, il ne marchait plus très droit. C’est pas un mauvais garçon le Patinette, mais il a, comme qui dirait, tendance à boire un peu.

Cette réplique déclenche un fou rire général.

Le père Gervais
Va pas te plaindre l’Antoine, ça fait bien tes affaires. Tiens, puisqu’on en cause, remets-nous donc une copine ou deux.

Sylvaine
Voilà père Gervais. J’arrive.

Frère Gérome
Dites Monsieur Antoine ! … Où habite-t-il ce Monsieur trotinette ?

Antoine
Patinette… Oh, c’est pas bien compliqué… C’est la maison que vous voyez là-bas. Mais je ne pourrais pas vous dire à quelle heure il rentrera. Ca dépend des jours…

Le père Gervais
Et de son état. (Rires)

L’abbé Vautrin
Monsieur Antoine. Savez-vous où nous pourrions nous loger dans le pays ?

Antoine
Ah çà ! Y’a pas d’auberge ici. Mais si vous n’êtes pas difficiles, je pourrais vous louer une de mes chambres. Seulement il faudra que vous couchiez dans le même lit. Il est vrai que, pour vous, ça tire pas à conséquence.

Frère Gérome
Ca ira très bien ! Et pourriez-vous aussi nous servir les repas ?

Antoine
Sans doute, si vous vous contentez de la cuisine d’Angèle.

Le père Gervais
N’ayez crainte Monsieur l’Abbé. Elle est mal embouchée l’Angèle mais sa cuisine est tout le contraire. Y’a que l’addition qui risque d’être trop salée ici.

Sylvaine
Oh père Gervais !

Père Gervais
Fais pas ta mijaurée, toi, la Sylvaine ! C’est peut-être pas vrai que ton père il est âpre au gain comme pas permis ? Il a bien de la chance d’être le seul bistrot à des kilomètres sans quoi j’irai boire chopine ailleurs… Le champ qu’il a acheté la semaine dernière, c’est avec mes sous qu’il l’a payé, cet escroc !

Antoine
Oh ça va père Gervais. J’vous oblige pas à venir boire chez moi.

Père Gervais
Et où veux-tu que j’aille, gamin ! Mais tu pourrais m’offrir une chopine de temps à autre quand même.

Antoine
Si y’a que ça. Sylvaine, apporte une chopine au père Gervais.

Sylvaine
Oui papa !

Antoine
Voilà vous êtes content, vieux soûlot ?

Père Gervais
Pour ce que ça te coûte. Enfin merci quand même l’Antoine… Fais pas la tête, viens boire un coup à ma santé.

Antoine va à la table des beloteurs.

Père Gervais
Eh, les curés ! Venez donc aussi trinquer à ma santé.

Tout le monde trinque à la santé du père Gervais.

Père Gervais
C’est pas tout ! Mais qu’est-ce que vous y voulez à Patinette ? C’est pas de l’indiscrétion… c’est pour savoir… (Aux autres)Il ne m’a jamais semblé qu’il aimait trop les curés le Patinette, surtout ces derniers temps.

Frère Gérome
Je suis frère Gérome et voici l’Abbé Vautrin… Nous sommes chargés par Monseigneur l’Evêque de faire une enquête sur le miracle dont M. Lafougasse a été l’objet.

Père Gervais
Ah le miracle ! … Si j’avais un conseil à vous donner, ce serait de pas trop lui en parler de ce fameux miracle. Ca risque de le mettre en colère… hein. Qu’est-ce que t’en penses,Serpette ?

Serpette
Sûr. Il est capable de vous tirer une paire de cartouches, histoire de se calmer les sangs.

Abbé Vautrin
Mais pourquoi donc ?

Lanvin
Ah çà. C’est ses oignons ! Disons, si vous voulez, que ça n’a pas arrangé ses affaires, ce miracle. Et que si on lui en parle, ça risque de le mettre dans une grosse colère, surtout dans l’état où il était tout à l’heure.

Père Simon
Hé hé ! Ca c’est sûr. Je parierais sans le voir.

Père Gervais
Je serais vous, si c’est vraiment important, j’attendrais pour le moins demain qu’il ait cuvé son vin. C’est pas que j’aime beaucoup les curés, mais ça m’ennuierait qu’il vous décharge son fusil dans les fesses…

Rires des autres consommateurs.

Frère Gérome
(A l’Abbé Vautrin) Qu’en pensez-vous, mon frère ?

L’Abbé vautrin
J’en pense… qu’il vaudrait peut-être mieux attendre demain. La nuit porte conseil, dit-on !

Serpette
C’est bien vrai ! A propos de conseil, vous payez votre chopine, les curés ? Oh pardon, Messieurs les abbés. On vous a évité de gros ennuis, non ?

Frère Gérome
Sans doute… Servez-nous donc encore de cette joyeuse piquette mademoiselle Sylvaine !

Père Gervais
Voilà qu’est parlé l’abbé ! Sylvaine ! Amène donc du bon. C’est les curés qui paient !

Rire général

Le lendemain matin, frère Gérome et l’abbé Vautrin arrivent de leur chambre dans la salle du café.

Antoine
Bonjour messieurs ! Avez-vous passé une bonne nuit ?

Abbé Vautrin
Excellente mon fils ! Excellente, n’est-ce pas mon frère ?

Frère Gérome
Excellente, c’est le mot ! Pouvons-nous déjeuner M. Antoine ?

Antoine
Bien sûr ! Votre table est prête… (Il la leur montre.)

Frère Gérome
Mais c’est Byzance !

Abbé Vautrin
Décidément, c’est le seigneur qui nous a guidés vers vous, M. Antoine.

Antoine
Allez, pas tant de cérémonie, mon Père ! C’est de bon cœur et à la bonne franquette.
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Vilain
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MessageSujet: Re: Le Miracle   Le Miracle EmptyMar 3 Nov 2009 - 0:11

Côté épicerie, entre une cliente, Marie Patinette ; au son de la porte d’entrée, arrive Mme Angèle.

Angèle
Ah ! Bonjour la Marie. Comment va ce matin ?

Marie
Bien madame Angèle ! Bien ! Et vous donc ?

Angèle
Ca va bien ! Le Patinette est bien rentré hier au soir ?

Marie
Ne m’en parlez pas madame Angèle ! Il était dans un état… (Suit un mouvement de tête entendu.) Ceci dit, il était pas tant saoul qu’il a quelque chose pour vous. (Elle montre le panier qu’elle porte au bras.)

Angèle
Ah, bien bien… (Elle jette un œil en direction des religieux)… Vous prendrez bien un café la Marie ?

Marie
Bien volontiers Madame Angèle !

Angèle
Eh bien, venez donc par ici… Nous pourrons bavarder à l’aise.

Elles entrent dans la partie privée. Côté café, les deux curés ont suivi la conversation tout en attaquant leur petit déjeuner. Antoine vient près d’eux.

Antoine
C’est la Marie Patinette ! Peut-être qu’y serait bon de lui parler si vous voulez rencontrer le Patinette.

Abbé Vautrin
Merci M Antoine ! … Si vous voulez bien nous présenter quand elle en aura fini avec votre dame…

Antoine
Bien sûr mon Père ! Ca sera pas bien difficile. Payez-lui donc un petit blanc ! C’est qu’elle crache pas non plus sur la bouteille la Marie !

Frère Gérome
(Doucement à l’abbé Vautrin) décidément, c’est pas Vichy ici !

Il éclate de rire. Ils continuent leur petit déjeuner en silence.
Marie sort de la partie privée. Elle fait le plein de courses. Lorsqu’elle a rempli son panier…

Angèle
Eh bien voilà ! Au revoir Marie. A bientôt !

Voix d’Antoine
Oh la Marie ! Vous avez bien un moment ?

Marie
Oui Antoine, bien sûr. J’arrive à l’instant.

Marie entre côté café.

Marie
Bonjour Antoine ! Qu’est-ce que c’est-y que tu me veux donc ?

Antoine
Rien la Marie. Rien. Mais ces deux messieurs voudraient te payer un verre.

La Marie se retourne et découvre les deux prêtres.

Marie
(A Antoine) Des curés ! Tu te moques de moi, Antoine !

Antoine
Non la Marie, j’t’assure !

Frère Gérome
Excusez-moi madame Marie. Mais en effet, nous aimerions échanger quelques mots avec vous. Pourquoi ne pas vous asseoir à notre table le temps de trinquer avec nous… C’est très important.

Marie
Bon, mais juste le temps de boire un coup, alors !

Abbé Vautrin
Bien sûr madame ! M Antoine, veuillez servir madame Marie s’il vous plaît.

Antoine sert du vin blanc à Marie. Frère Gérome lui fait discrètement signe de laisser la bouteille sur la table.

Marie
(Après avoir bu son verre)…. Ah il est bon… (Lorgnant vers la bouteille)… J’en prendrais bien encore un petit verre.

Abbé Vautrin
Bien sûr madame ! (Il la sert)… Nous aimerions vous dire un mot.

Marie
Quoi que c’est-y que vous me voulez ?

Frère Gérome
Rien de grave, madame Marie… Nous aimerions simplement avoir une entrevue avec votre homme.

Marie
Vous voulez voir Antonin ?

Abbé Vautrin
Oui madame ! Ne vous inquiétez pas, c’est pour son bien.

Pensant ce temps, Marie a bu son verre.

Frère Gérome
Vous en reprendrez bien un petit…

Marie
Oui merci, monsieur l’abbé.

Frère Gérome
Et après si vous le voulez bien, nous irons trouver votre mari.

Marie
C’est que je ne sais pas s’il est réveillé. Il dormait encore tout à l’heure… Et il aime pas qu’on le réveille.

Abbé Vautrin
Nous verrons bien madame Marie. S’il n’est pas réveillé, nous reviendrons plus tard. Pouvons-nous y aller ?

Marie
Oui, allons-y ! Il est bon, hein, ce vin blanc !

Frère Gérome
Peut-être accepteriez-vous que nous vous offrions une bouteille ?

Marie
Oh ben ça, ce serait pas de refus.

Frère Gérome
Monsieur Antoine ! Donnez-moi donc une bouteille de cet excellent vin blanc. (A Marie) C’est de grand cœur que nous vous l’offrons, Madame !

Marie
Merci, Monsieur l’Abbé. C’est bien bon de votre part… (En se levant). J’espère qu’il voudra bien vous voir Antonin… C’est qu’il aime pas trop les curés, le pauvre… Enfin, si vous voulez bien venir…

Abbé Vautrin
Nous vous suivons madame Marie…

Ils sortent.
Arrivée devant la maison de Patinette, Marie s’efface pour laisser entrer les deux prètres.

Marie
Si vous voulez bien vous donnez la peine…Excusez, mais je n’ai pas eu le temps de faire le ménage.

Les deux prêtres pénètrent dans la maison.

Frère Gérome
Ca fait rien madame Marie, ça fait rien.

Marie
Asseyez-vous…

Ils prennent place à la table. Elle pose un verre devant chacun d’eux et leur sert du vin.

Marie
… Je vais voir s’il est réveillé.

Un temps.
On entend la voix de Marie.

Marie
Antonin…. Antonin… Réveille-toi… Mais réveille-toi à la fin, charogne ! … (Un temps)… Antonin…

Elle se met à hurler.
La Marie apparaît sur le seuil de la salle commune, le visage défait.

Marie
(D’une voix blanche)… Il est mort…

Les deux prêtres se regardent, puis se lèvent. Frère Gérome entre dans la chambre tandis que l’Abbé Vautrin prend Marie par les épaules : elle pleure.

Abbé Vautrin
Calmez-vous Madame ! calmez-vous… Il est dans la paix du Seigneur.

Marie
(Pleurant) Antonin ! Antonin…

Dans la salle du café, après le repas du soir, frère Gérome et l’abbé Vautrin sont encore attablés. Au fond de la salle, les beloteur sont en pleine partie. Antoine, assis à une table près du bar, lit son journal.

Sylvaine
Ca vous ennuierait de prendre le café par là-bas, comme ça j’pourrais débarrasser.

Frère Gérome
Mais non ma fille ! Allons-y mon Frère.

Ils se lèvent et vont s’installer à une table près de celle des beloteurs. Frère Gérome bourre et allume une pipe.

Père Gervais
Belote, rebelote et dix de der ! Capot ! … capot qu’on les a mis… T’as vu ça, Simon. Ah ça a pas traîné… Que veux-tu, tous ces jeunes, ça sait plus jouer…

Père Simon
Hé hé … Il va payer sa tournée, le champêtre.

Lanvin
Ben oui… Bien sûr qu’on va la payer, hein Serpette !

Serpette
Bien sûr… N’empêche que vous avez une chance de cocus tous les deux. C’est pas croyable…


Lanvin
D’autant qu’ils sont veufs, ces vieux débris !

Père Simon
Tu sais ce qu’ils te disent les vieux débris… Garnement !

Père Gervais
Laisse Simon… Antoine, apporte donc une chopine… Du supérieur puisque c’est pour des débris… Ca l’apprendra à tant causer le Champêtre…

Père Simon
Il faut bien qu’il dépense sa solde… A défaut de la gagner.

Antoine
(Apportant la bouteille) Et comment voulez-vous qu’il la gagne sa solde, maintenant qu’on n’a plus de braco…. Il a plus personne après qui courir notre Champêtre !

Serpette
C’est vrai ça Lanvin ! T’es comme qui dirait au chômage, maintenant que le Patinette il est plus.

Père Gervais
Remarque que ça changera pas grand chose…Tu l’as pas souvent attrapé le Patinette, hein Lanvin !

Lanvin
C’est qu’il était malin le bougre ! Y connaissait tous les tours !

Père Simon
Hé hé…. Et pis c’est difficile d’être à la belote et après les bracos en même temps…

Père Gervais
N’empêche que le village sans son braco… Ce sera plus la même chose… Si on m’avait dit que le Patinette y mourrait avant moi, j’l’aurais pas cru… A propos, quand c’est qu’on l’enterre ?

Lanvin
Après-demain… Le temps de faire les choses correctement.

Père Simon
Il paraît qu’il va se faire enterrer à l’église… J’aurais pas cru…

Serpette
Ben quoi… Il y a droit… C’est pas parce qu’il allait pas à la messe qu’il doit être enterré comme un chien.

Père Gervais
Non bien sûr… C’est Pinçon qui va dire la messe ?

Frère Gérome
Pinçon ?

Père Gervais
Ben oui… C’est vrai que vous pouvez pas le connaître… C’était le curé de la paroisse… Quand on en avait un demeure… maintenant, il est à la retraite… Il était bien ami avec le Patinette. Même que Patinette continuait à fournir la Mélanie, la bonne de Pinçon, en gibier et en poisson. Il lui apportait aussi des champignons de la saison.

Père Simon
Il aurait fricoté avec dans le temps, qu’y paraît.

Père Gervais
(D’un ton froid) C’est vieux tout ça…. Bon, eh ben, je m’en vais me coucher ! A demain tout le monde !

Tous
A demain Père Gervais !

Père Gervais
(A Antoine) Ca va encore te faire de la clientèle, c’t’enterrement. Décidément, il t’aura fait gagner des sous jusqu’au bout la Patinette.

Antoine
Ben quoi, y’a pas de mal !

Père Gervais
Oh j’dis pas ça. Mais quand même y’en a qui font profit même du malheur des autres… Tu viens Simon ?

Père Simon
Attends… J’finis mon verre et j’arrive ! … Bonsoir messieurs, à demain.

Tous
A demain père Simon.

Les deux vieux sortent.

Lanvin
Quelle santé !

Antoine
Et quel caractère de cochon !

Serpette
Bah ! Si on les avait pas, on s’ennuierait ! Et puis, il est pas méchant le père Gervais. C’est plus histoire de dire qu’autre chose.

Antoine
N’empêche, parler comme ça devant des étrangers (Montrant les deux prêtres), ça me fait du tort.

Lanvin
Allons donc ! Et puis, ça peut pas te faire du tort puisque c’est la vérité.

Rire général, excepté d’Antoine

Serpette
Allez, t’en fais pas l’Antoine, on rigole… Donne-moi plutôt une petite goutte. (Aux deux prêtres)… Vous trinquerez bien avec nous ? Ca fait digérer.

Frère Gérome
Bien volontiers ! … Hein Vautrin, ça peut pas faire de mal, et puis la journée a été mouvementée.

Abbé vautrin
Hum…

Frère Gérome
Allez mon frère, cessez de faire cette tête d’enterrement… Allons donc tenir compagnie à ces messieurs… (Aux autres) Mon collègue s’inquiète pour notre enquête… Forcément…

Lanvin
A propos monsieur l’abbé, c’était quoi au juste cette enquête ?

Frère Gérome
C’est toute une histoire.. mais en gros c’est pour savoir la vérité au sujet du miracle dont monsieur Patinette a été l’objet…

Serpette
Ah oui… Le miracle… (Il hoche la tête d’un air entendu)… Bon, c’est pas tout, mais il serait temps que j’me rentre. Tu viens Lanvin ?

Lanvin
Oui, j’arrive… C’est qu’il est pas tôt, et demain, y’a séance à la mairie… Bonsoir messieurs. Bonsoir Antoine, à demain.

Les deux prêtres
A demain messieurs.

Antoine
A demain, bonne nuit.

Frère Gérome
(Se levant, s’étirant et baillant) Allez, on va faire comme eux. Bonne nuit, monsieur Antoine, à demain.

Abbé Vautrin
A demain, monsieur Antoine.

Antoine
Bonne nuit messieurs, à demain.

Dans la chambre des deux prêtres, frère Gérome est déjà au lit tandis que l’abbé Vautrin fait sa toilette.

Frère Gérome
C’est tout de même curieux… Ils n’ont pas l’air de trop vouloir nous en parler de ce fameux miracle.

Abbé Vautrin
Oui… Ca a l’air d’avoir un été un drôle de personnage de Lafougasse ! Braconnier.. Mécréant… alcoolique… Je me demande si c’est vraiment utile de continuer cette enquête, tout cela risque fort de faire mauvais effet… Il vaudrait mieux en référer à Monseigneur l’Evêque !

Frère Gérome
Sans doute… Il n’empêche que j’aimerais bien, avant tout, avoir une conversation avec l’abbé Pinçon… Peut-être pourrions-nous enfin apprendre quelque chose !

Abbé Vautrin
(Se couchant) Si vous voulez, mon frère, mais je téléphonerai à Monseigneur après cette conversation. Ce n’est pas la peine de perdre notre temps plus avant avec de tels paroissiens !
Frère Gérome
Vous en êtes bien sûr mon frère ? Après tout, ils ne font guère de mal et tous ces mystères excitent ma curiosité.

Abbé Vautrin
Laquelle est un vilain défaut !

Frère Gérome
Pas quand elle se met au service de la vérité !

Abbé Vautrin
Laquelle n’est pas toujours bonne à dire… Qui sait ce que nous risquons de découvrir !

Frère Gérome
… Bah ! peut-être quelques petits vins de pats pas déplaisants… Ce ne serait déjà pas si mal…

Abbé Vautrin
Je vous reconnais bien là. Je préfère, quant à moi, une ambiance plus recherchée.

Frère Gérome
Parce que vous restez au fond de vous-même le fils de famille que vous avez toujours été, et que les vertus du peuple vous paraissent grossières alors qu’elles ne sont que la manifestation de sa joie de vivre.

Abbé vautrin
Peut-être, mon frère, mais ce que j’ai entendu tout à l’heure à propos de la bonne du curé Pinçon m’a beaucoup choqué.

Frère Gérome
Laissons à Dieu le soin de juger, mon frère... et puis on dit tant de choses…

Abbé Vautrin
Il n’y a pas de fumée sans feu…

Frère Gérome
Décidément, vous voyez le mal partout ! Je vous souhaite une bonne nuit mon frère…

Abbé vautrin
(Eteignant la lumière) Bonne nuit et que Dieu vous garde !
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Vilain
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MessageSujet: Re: Le Miracle   Le Miracle EmptyMar 3 Nov 2009 - 0:12

Le jour de l’enterrement, dans la salle du café, on aperçoit, par la fenêtre, le porche de l’église tendu de noir ; et, devant le porche, le corbillard. Tout le village est à la messe d’enterrement sauf les quatre beloteurs qui sont installés à une table, près de la fenêtre ; ils regardent les habitants entrer dans l’église.

Antoine
Tout le village y sera ! A part vous, bien sûr !

Père Gervais
Et toi l’Antoine !

Antoine
Moi, c’est pas pareil, il faut que je me tienne prêt pour quand ils vont revenir du cimetière !

Père Simon
Alors, ils y sont tous !Hé hé… Même ceux qui pouvaient pas le sentir le Patinette ! Hé hé !

Père Gervais
Ceux-là, ils y sont pour faire honneur à la Marie ! N’empêche que je me demande ce qu’il va pouvoir raconter dans son sermon le Pinçon…

Serpette
Bof ! Il va faire ses chattemites, comme d’habitude.

Père Gervais
Il doit boire du petit lait, notre curé…

Lanvin
Oui… Je me demande ce qu’il va raconter à nos enquêteurs de miracles.

Serpette
T’inquiètes pas pour lui. Il va les mettre dans sa poche. Entre curés…

Père Gervais
Ca, je sais pas… Le gros moine est plus fin qu’il en a l’air…

Père Simon
Et il tient bien la bouteille ! Hé hé !

Lanvin
On verra bien ! On est aux premières loges….

Ils éclatent de rire.

A la sortie e la messe, le cortège se forme derrière le corbillard.

Antoine
Les voilà qui sortent !

Père Gervais
Alors, allons-y !

Ils se lèvent et sortent.

Père Gervais
Allez, on te laisse, Antoine ! Fais en sorte que le blanc soit frais quand on reviendra… Hein ? Je compte sur toi…

Antoine
Pas d’inquiétude à avoir, père Gervais… Vous me raconterez.

Père Simon
Hé hé ! C’est qu’il est curieux le gamin !

Serpette
Allez, dépêchez-vous les pépés….. Sans quoi il vous faudra courir pour rattraper le cortège…

Père Gervais
Pousse pas gamin…. Il faut jamais se presser pour aller au cimetière…

Rires

Au cimetière, devant la tombe ouverte, le curé Pinçon finit la bénédiction.

Curé Pinçon
…. Et spiritus sancti, Amen !

Il passe le goupillon à son voisin, le père Gervais.

Père Gervais
Oh monsieur le Curé ! De l’eau pour Patinette, vous n’y pensez pas ! (Se retournant vers le père Simon) T’y as pensé ?

Père Simon
Bien sûr Gervais, bien sûr ! Hé hé !

Il tend au père Gervais une fiole de Calvados. Le père Gervais arrose le goupillon de Calvados.

Père Gervais
C’est-y pas mieux ainsi, monsieur le curé ?

Il fait le signe de croix avec le goupillon et le passe à son voisin…

Au cimetière, après la bénédiction, le frère Gérome et l’abbé Vautrin abordent le curé Pinçon.

Frère Gérome
Bonjour monsieur le curé ! Pourrions-nous vous parler un moment, s’il vous plaît ? je me présente : Frère Gérome, et voici l’abbé Vautrin. Monseigneur l’Evêque nous a confié une mission et nous aurions besoin de vos lumières.

Curé Pinçon
Mes frères… Je suis à votre disposition, mais je me fais vieux. Si vous voulez bien m’accompagner jusque chez moi. J’habite à quelques kilomètres, Mélanie sera enchantée que nous ayons des invités, cela devient si rare.

Frère Gérome
Mais bien sûr, mon frère ! (S’adressant à l’abbé Vautrin) Allez donc chercher notre voiture, mon frère. Pendant ce temps, je mettrai monsieur le curé au courant de notre mission.

Plus tard à la porte du cimetière…

Curé Pinçon
Ainsi donc, Monseigneur veut des éclaircissements sur le miracle. (Il paraît réfléchir)Bon… Bon… Je vous raconterai tout cela à la maison. Nous y serons plus tranquilles… Et puis je ne sais pas si vous êtes comme moi, mais j’ai du mal à rassembler mes souvenirs quand j’ai l’estomac vide.

La 2CV arrive, conduite par l’abbé Vautrin. Le frère Gérome et le curé Pinçon y montent. La voiture redémarre et s’éloigne.

Chez le curé Pinçon, à la fin du repas, Mélanie est en train de desservir.

Frère Gérome
Toutes mes félicitations, madame Mélanie. Cela faisait longtemps que je n’avais pas aussi bien déjeuné.

Mélanie
Merci, mon père.

Frère Gérome
(A Pinçon) Vous en avez de la chance, vous autres curés de campagne… Il est vrai que le monde change et que, même à la campagne, les choses ne sont plus comme avant.

Curé Pinçon
Oui hélas ! Plus rien n’est comme avant. J’ai eu de la chance. Je ne voudrais pas être jeune maintenant. Cela doit être très dur pour nos jeunes confrères… mais, venez donc au salon. Mélanie nous y servira le café. Nous y serons mieux…

Ils se lèvent et vont au salon. Une fois confortablement installés dans les fauteuils, Mélanie leur sert le café.

Curé Pinçon
Merci Mélanie ! C’est très bien. Laissez-nous maintenant…

Mélanie quitte la pièce. Quelques instants se passent pendant que les trois religieux sirotent leur café.

Frère Gérome
(En reposant sa tasse) Alors monsieur le curé, ce miracle… ?

Curé Pinçon
Oh vous savez, je n’ai pas grand-chose à dire en fait ! … La paroisse avait organisé un voyage à Lourdes. Et le deuxième jour, après le repas, notre ami Patinette, qui était un peu fatigué, s’est assis sur un banc… Nous avons continué la visite, et quand nous sommes revenus le chercher, il s’était endormi. Nous l’avons réveillé, et c’est alors que cela s’est passé….


FLASH-BACK

A Lourdes, Patinette est endormi sur un banc… Arrive le curé Pinçon, entouré de ses paroissiens…

Curé Pinçon
La Marie, vous devriez réveiller Patinette, nous n’avons que le temps de prendre le car…

Marie
Oui, monsieur le curé

Curé Pinçon
Dépêchez-vous, nous n’avons guère le temps ! (Il s’éloigne un peu, suivi des autres).

Marie
(légèrement paniquée, elle secoue Patinette) : … Réveille-toi, Antonin… Dépêche-toi… On va rater le car !

Patinette
(Qui se réveille en grommelant) : Hein… Quoi… ?

Marie
Le car… On va rater le car !

Patinette
Voilà j’arrive… (De la main, il cherche ses béquilles)… Bon Dieu, mes béquilles… ?

Marie
Dépêche-toi, voyons…

Patinette
(Il se lève et cherche autour du banc) : Mais où elles sont ces nom de Dieu de béquilles ? Aide-moi donc au lieu de rester plantée comme ça à ne rien faire !

A ce moment, le curé Pinçon se retourne.

Curé Pinçon
Mais Patinette… Vous marchez ! Vous marchez sans vos béquilles !

Patinette
Ben….

Le curé Pinçon se jette alors à genoux.

Curé Pinçon
(Criant très fort) : Miracle ! C’est un miracle ! Approchez tous… approchez, et rendons grâce au Seigneur !

Pendant ce temps, des curieux attirés par les cris se sont attroupés.

Curé Pinçon
Prions, mes frères ! C’est un miracle ! Cet homme que vous voyez ici ne pouvait plus se déplacer sans béquilles depuis des années… Et le voilà qui est debout et qui marche comme vous et moi.

Un prêtre du groupe des curieux s’approche du curé Pinçon.

Le prêtre
Cet homme est un de vos paroissiens, M. le curé ?

Curé Pinçon
Oui mon frère.

Le prêtre
Il faut absolument le faire examiner par un médecin…faire authentifier le miracle…

Curé Pinçon
Mais oui, bien sûr ! Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ?

Le prêtre
Venez avec moi, je vais vous conduire.

Curé Pinçon
(A Patinette) : Venez mon fils.

Patinette
C’est pas la peine monsieur le curé… C’est pas la peine…

Curé Pinçon
Mais si Patinette… Il le faut, voyons !

Le prêtre
C’est nécessaire. Venez mon fils.

Ils le prennent chacun sous un bras et s’éloignent.

Fin du flasch-back


Dans le salon du curé Pinçon.

Curé Pinçon
Et voilà… le médecin n’a trouvé aucune séquelle et Patinette a été déclaré miraculé. Il a même eu les honneurs des gazettes… (Il rit)… C’est devenu un personnage notre Patinette pendant quelque temps…

Frère Gérome
Pourtant, il semblerait que monsieur Lafougasse n’est pas été très… très heureux de ce miracle, à ce qu’on nous a dit….

Curé Pinçon
Et qui vous a dit ça ?

Frère Gérome
Le père Gervais et ses amis.

Curé Pinçon
Ah ! ceux-là ! Cela ne m’étonne pas… Vous savez comment sont les gens à la campagne… A faire des histoires de tout et de rien… Ils ont dû se moquer de patinette après toute cette histoire. Alors, à force, ça le mettait en colère…

Frère Gérome
Sans doute… Eh bien, monsieur le curé nous n’allons pas vous déranger plus longtemps… Je vous remercie de votre amabilité. Au revoir.

Curé Pinçon
De rien, voyons, c’est tout naturel. Mélanie… Veuillez reconduire ces messieurs… Au revoir mes frères, et que Dieu vous protège !

Les deux prêtres
Au revoir, monsieur le curé, et encore merci…

Ils sortent, accompagnés de Mélanie. Sur le pas de la porte, ils saluent Mélanie.

Abbé Vautrin
Et bien, au revoir, Mélanie… Et dites encore mille fois merci de notre part à monsieur le curé Pinçon….

Melanie ( éclat de rire)

L’abbé vautrin
Eh bien, qu’ai-je dit de si drôle ?

Mélanie
Excusez-moi…. Mais c’est parce que vous avez appelé monsieur le curé par son surnom.

L’abbé Vautrin
Son surnom ?

Mélanie
Hé oui…. Pinçon, c’est son surnom… Son vrai nom c’est Marty. (Elle montre le nom du curé sur la plaque de la sonnette) Vous voyez…. Alors, forcément, ça m’a fait drôle… Ca faisait longtemps que je ne l’avais pas entendu appelé comme ça… Excusez-moi, hein…

Frère Gérome
Mais, bien sûr…. C’est nous qui nous excusons, si nous avions pensé que c’était son surnom…

Mélanie
Ce n’est pas grave… Allez, au revoir, messieurs…

L’abbé Vautrin
Au revoir madame Mélanie !

Frère Gérome
Au revoir… et félicitations pour votre cuisine.

Mélanie
De rien… Au revoir. Rentrez bien.

Elle les regarde monter dans leur 2 CV avant de refermer la porte.

Dans le café d’Antoine, les quatre beloteurs sont toujours à leur table. Antoine refait le plein du bar. Sylvaine est en train de passer la serpillière dans la salle. Des cris joyeux retentissent. Les enfants sortent de l’école. Quelques instants après entre monsieur Bousch, l’instituteur.

Bousch
Bonjour messieurs, bonjour Sylvaine.

Antoine, les beloteurs
Bonjour !

Sylvaine
Bonjour monsieur Bousch. Vous allez bien ?

Bousch
Ca va, Sylvaine, ça va !

Antoine
Un kir comme d’habitude ?

Bousch
Comme d’habitude, Antoine. Alors ça marche les affaires ?

Antoine
Couci-couça !

Bousch
Pourtant il paraît que vous avez des pensionnaires en ce moment ! C’est rare à cette période !

Le père Gervais
Allez monsieur l’instituteur, vous savez bien que l’Antoine il est comme les paysans. Jamais content.

Antoine hausse les épaules, sans répondre.

Lanvin
Dites, monsieur l’instituteur, pendant que j’y pense, j’ai encore surpris deux de vos garnements en train de chaparder les poires du Richard.

Bousch
Lanvin… C’est des gosses ! Vous n’en fauchiez pas des fruits quand vous étiez gosse ?

Lanvin
Pas ceux du maire !

Le père Gervais
Forcément, quand t’étais gosse, le maire, c’était ce dingue de Gabrolier. Tu t’en souviens Simon ?

Le père Simon
Un peu que j’m’en souviens ! Toujours le fusil à la main.

Lanvin
C’est vrai, même qu’un jour, il a tiré sur le chien du père Roger. Ca a fait toute une histoire.

Le père Gervais
Ca, tu peux l’dire. Le père Roger, il a rien dit. Il a fait ni une ni deux ; un jour que Gabrolier, il était aux champs, il a pris son fusil, une provision de cartouches et le v’la parti faire un carton sur le poulailler de Gabrolier… Un vrai carnage !

Serpette
J’étais tout môme, mais je m’en souviens. Heureusement que le père de Lanvin est arrivé. Ils se seraient tiré dessus ces deux vieux fous.

Le père Gervais
Et pour rien en plus… Les poulets de Gabrolier, c’était pas le chien du père Roger qui les volait… C’était Patinette, chaque fois que ses collets étaient restés vides.

Rire général

Le père Gervais
N’empêche qu’on rigolait bien à cette époque ! Sacré patinette. Qu’est-ce qu’il a pu nous faire rigoler ! Il travaillait encore à la scierie, je crois…

Bousch
Et il était déjà braconnier ?

Antoine
Il a toujours braconné le Patinette. Il fournissait mon père. Ca améliorait ses fins de mois… Il s’est jamais fait prendre.

Lanvin
Ca, c’est pas vrai. Mon père l’a attrapé une fois qu’il était en train de chasser les garennes aux phares.

Bousch
Aux phares… ? Mais il n’avait pas de voiture Patinette !

Lanvin
Pas besoin de voiture. Il avait juste acheté un phare et une batterie. Il allait installer son matériel dans la journée. Il y retournait le soir avec un sac de choux, son fusil et il attendait tranquillement. Quand les garennes étaient gentiment à manger les choux, il allumait le phare… Il n’avait plus qu’à tirer ses deux coups pour ramasser ses cinq à six garennes…

Bousch
Pas bête ! …. Et alors, votre père l’a livré aux gendarmes ?

Lanvin
Non monsieur l’instituteur. Ici on n’a pas l’habitude de mêler les gendarmes à nos affaires… Il lui a confisqué les lapins et son matériel. Histoire de lui servir de leçon.

Le père Gervais
Ca a pas servi à grand-chose…. Un mois après, il recommençait dans un autre coin. C’est tout.

Le père Simon
Même que Gabrolier portait plainte parce qu’on lui avait volé un phare et la batterie de son tracteur tout neuf. Le premier du village.

Rire général.

Père Gervais
Ca aussi, ça a fait toute une histoire. Le Gabrolier a convoqué toute la population à la mairie. Les gendarmes étaient là aussi. Il voulait que le coupable se dénonce.

Père Simon
Il aurait jamais dû faire ça. Personne lui a pardonné… jamais plus il a été réélu…

Père Gervais
Vous voyez monsieur l’instituteur, on n’avait pas la télé à l’époque, mais on s’ennuyait pas ! Dis donc Simon, tu boirais pas un coup toi ? Moi, ça me donne soif de parler comme ça.

Père Simon
Ce serait pas de refus, Gervais… Si quelqu’un payait un coup, je serais pas contre.

Bousch
Ca va, j’ai compris… Antoine, apportez donc une chopine à chacun de ces messieurs !

Père Gervais
Oh, il fallait pas monsieur l’instituteur ! Enfin, merci quand même…

Bousch
C’est pour l’histoire, père Gervais. Cela m’a fait passer un bon moment…. Allez, il est temps que je rentre. Je vous dois combien Antoine ?

A ce moment, entrent les deux prêtres.

Père Gervais
Tiens, v’là les curés ! Bonsoir messieurs ! La journée a été bonne . Laissez-moi donc vous présenter M. Bousch, l’instituteur…. Monsieur l’instituteur, voici frère Gérome et l’abbé Vautrin, les pensionnaires d’Antoine.

Bousch
Bonsoir messieurs ! Content de vous connaître.

Frère Gérome
Nous de même, monsieur l’instituteur, nous de même !

Père Gervais
Antoine, apporte donc l’apéritif pour tout le monde ! (Aux prêtres) Alors, comment ça s’est passé avec Pinçon ?

Frère Gérome
C’est ça, père Gervais, parlons-en ! A cause de vous, nous nous sommes ridiculisés…. Pourquoi ne pas nous avoir dit le vrai nom de monsieur le curé ?

Père Simon
Hé hé hé ! Parce que vous l’avez appelé Pinçon ? … Hé hé hé !

Abbé Vautrin
Pas devant lui, heureusement !

Père Gervais
Nous ne l’avons pas fait exprès. Ca fait quarante ans que nous l’appelons Pinçon sans y penser. A propos, Simon, c’est quoi son vrai nom ?

Père Simon
… Je ne sais plus… Hé hé hé !

Antoine
C’est pas un peu fini vous deux ? (Aux prêtres) Ne les écoutez pas ces vieux débris, ils sont pires que des gosses. Son vrai nom à Pinçon, c’est Marty. Mais c’est vrai que tout le monde l’appelle Pinçon.

Abbé Vautrin
Et d’où vient ce surnom ?

Antoine (Gêné)
Ca, je ne sais pas exactement… C’est vieux…

Père Simon
Hé hé ….. On leur dit, Gervais ?

Père Gervais
…. Dis-leur, si tu veux… Moi, je ne dis plus rien… Pour après se faire traiter de vieux débris !

Antoine (Aux deux prêtres)
… Et ils boudent en plus…

Père Gervais
Parfaitement, je boude… Arriver à mon âge pour se faire traiter de tous les noms par un gamin… Et devant des étrangers en plus… T’as de la chance que je sois vieux… Il y a seulement vingt ans, je t’aurais mis mon poing dans la gueule… Et j’aurais été boire ailleurs… Quand je pense que tu t’enrichis sur mon compte et qu’en plus, tu profites que je sois vieux pour m’insulter ! Et vous là, vous restez là sans rien dire… Oh çà, pour protester quand on assassine les bébés phoques, tout le monde est d’accord ! Mais pour protéger les vieux, personne ne bouge… Ah, elle est belle la nouvelle génération !

Bousch
Allons, père Gervais, calmez-vous ! Il plaisantait Antoine… Il ne voulait pas vous faire de peine… hein, Antoine ? (Clin d’œil à Antoine)

Antoine
Bien sûr que non ! … Je plaisantais en quelque sorte…

Bousch
Tout le monde vous aime bien père Gervais !

Père Gervais
On dit ça !

Bousch
Mais c’est vrai, père Gervais ! Tiens… Vous savez quoi, Antoine va vous faire des excuses pour ce qu’il a dit ! E nous tous aussi pour avoir ri !

Père Gervais
(Bougonnant) Des excuses ! T’entends, Simon ? On nous traite de vieux débris et après, on se contente de nous faire des excuses ! C’est trop facile…

Père Simon
Hé hé.

Frère Gérome
Allons mes fils ! N’allons pas gâcher cette journée ! Pour se faire pardonner, M. Antoine vous offre toutes vos consommations de la journée.

Antoine
Eh ! (Le prêtre lui fait un clin d’œil)… Bon… Eh bien, oui, père Gervais, vous ne me devez rien pour aujourd’hui… Voilà, vous êtes content ?

Père Simon
Et moi alors ? .. Moi aussi, il m’a traité de vieux débris…

Antoine regarde le prêtre. Celui-ci lui fait «  oui » de la tête.

Antoine
… Vous non plus, vous ne me devez rien, père Simon…

Bousch
Allons messieurs, trinquons ! Et ne parlons plus de tout cela ! (levant son verre) A votre santé messieurs !

Tous
Santé !

Bousch
Sylvaine, remets-nous ça, c’est ma tournée !

Père Gervais
Ca, c’est gentil, M. l’instituteur.

Frère Gérome
Alors père Simon… D’où il vient ce surnom du curé Marty ?

Père Simon
Ah Pinçon… ! hé hé.

Père Gervais
Allez, dis-leur Simon…

Père Simon
Ca remonte à longtemps, hé hé… Quand il est arrivé au village, le curé, il était encore jeune… Nous aussi, hein Gervais, hé hé … Alors, forcément, ça le travaillait de temps en temps… Les curés, c’est des gens comme tout le monde, s’pas ? Hé hé … Alors des fois, il profitait qu’il était avec une jeune et jolie paroissienne pour lui pincer un peu les… (geste du père Gervais)… hé hé… C’est les filles qu’ont commencé à l’appeler comme ça…

Abbé Vautrin (choqué)
Oh !

Père Gervais
Allons monsieur l’abbé… C’était pas bien grave… C’est la nature… Et puis, il allait pas plus loin… personne lui en voulait…. Ca nous faisait rire, sans plus. Et puis, si vous voulez mon avis, c’est bien qu’un curé montre qu’il est fait comme tout le monde… Ca le rapproche de ses paroissiens !

Abbé Vautrin
Sans doute, mais…

Père Gervais
Mais quoi l’abbé ? Ca vaut mieux que de dire du mal de son prochain… (regard en coin vers Antoine)

Père Simon
Hé hé !

Frère Gérome
(Qui a surpris le regard) A ce propos, père Gervais, j’aimerais vous poser une question. Pinçon, comme vous l’appelez (grand sourire), nous a dit que c’était parce que vous vous moquiez de lui tous les quatre que Patinette n’aimait pas qu’on lui parle du miracle…

Père Gervais
… Non mais ! T’entends ça Simon ?

Père Simon
Hé hé !

Frère Gérome
Eh bien père Gervais ?

Père Gervais
Dites-moi, monsieur l’abbé… Franchement, est-ce que vous croyez que Patinette, c’était mes moqueries à moi ou celles de Simon qui auraient pu l’agacer… ?

Frère Gérome
Il y a des fois où vous n’êtes pas tendre, père Gervais…

Père Gervais
Oui, bon, mais n’empêche ; Patinette, c’était un ami, un vrai… Qui n’hésitait pas à payer sa chopine… S’il était tant en colère au sujet de ce soi-disant miracle, ce n’était pas à cause de ce qu’on pouvait en dire ! Demandez-leur donc à eux (Montrant les assistants) ce qu’ils en pensent.


Frère Gérome
Eh bien allons-y ! Qu’en pensez-vous M l’instituteur ?

Bousch
Je suis d’accord avec le père Gervais, mon père ! Patinette passait suffisamment de temps à brocarder la religion pour ne pas s’offusquer de ce qu’on se moque de son miracle. Si vous voulez mon avis, c’est bel et bien le miracle lui-même qui le mettait en colère… Et, si vous les aviez vues ces colères, vous ne douteriez pas de ce que nous vous disons !

Abbé Vautrin
A ce point ?

Bousch
Oui, monsieur l’abbé. Des colères violentes. C’est le moins que l’on puisse dire, hein Antoine ?

Antoine
Ca oui alors ! Un jour, il y a quelques mois, il m’a encore cassé une grande glace comme celle-là en balançant une bouteille. Rien que parce que Pinçon, en nous quittant après l’apéro, lui avait dit ‘Au revoir le Miraculé ! ». Il faut dire que c’était pas la glace qu’il visait, c’était Pinçon. Mais, comme il était déjà un peu… (Geste de la main montrant l’état d’ébriété de Patinette)… Il a loupé Pinçon, mais pas ma glace !

Père Gervais
T’aurais préféré le contraire, Antoine ?

Antoine
Ca y est, y recommence… Vous voyez ce qu’il essaie de me faire dire, cette vieille charogne ?

Père Simon
Hé hé !

Le frère Gérome regarde Bousch… Celui-ci lui répond d’un geste désespéré, soulignant la vanité de toute intervention.

Père Gervais
Cette fois, c’est trop Antoine ! Tout à l’heure « vieux débris », maintenant « vieille charogne »… C’est quand même pas de notre faute si on est vieux, hein Simon ! Si tu veux savoir Antoine, il y a des moments où je regrette de ne pas être mort… Au moins, je n’aurais pas à supporter tes insultes ! … Allez, viens Simon… Viens, je te dis ! Allez, plus vite que ça ! (il fait mine de frapper Simon avec sa canne )Nous ne resterons pas un instant de plus chez ce malpoli. Au revoir messieurs. Je ne te salue pas Antoine.

Père Simon (saluant de la main)
Hé hé !

Les deux vieux sortent.

Antoine (près avoir regardé l’heure)
Ah ah ! Il m’a eu, la vieille canaille… J’y croyais pourtant !

Bousch, Lanvin et Serpette se mettent à rire. Manifestement, les deux prêtres ne comprennent pas.

Lanvin (Aux deux prêtres)
Vous ne pouvez pas comprendre, c’est un pari entre eux.

Bousch
Ca fait des années et des années que le père Gervais et le père Simon quittent le café à neuf heures, le soir. Un jour, Antoine, qui était fatigué, a voulu fermer plus tôt. Ca a fait toute une histoire. Il a traité les deux vieux de tous les noms. Le père Gervais s’est fâché… A force de discuter, il a accepté de partir plus tôt ce soir-là. Mais c’est devenu une sorte de jeu depuis entre eux. Si le père Gervais résiste aux attaques d’Antoine jusqu’à neuf heures, il a gagné une chopine pour le lendemain. S’il part avant, il paie une tournée générale par quart d’heure gagné par Antoine.

Frère Gérome
Oh, c’est beaucoup !

Antoine
N’allez pas croire ça ! Jusqu’à maintenant, il n’a perdu qu’une fois. Il est vrai qu’il était tellement hors de lui qu’il est parti dix minutes avant l’heure.

Lanvin
Et puis une tournée générale ici, ce n’est que cinq ou six verres. Ca ne va pas chercher bien loin.

Frère Gérome
Et ce… concours a lieu tous les jours ?

Lanvin
Non… On ne peut pas savoir… C’est ça tout le charme… C’est Antoine qui décide. Il y a un code en quelque sorte… Quand Antoine traite l’un des deux vieux de « vieux débris », le match a lieu.

Bousch
Quand Antoine se sent particulièrement en forme, il lance le défi dès le matin ; ainsi tout le monde a le temps d’être prévenu… Du coup, le soir, il y a quinze à vingt personnes au café… On vient un peu comme au spectacle.

Antoine (Avec un grand sourire)
Et puis, ça fait marcher les affaires !

Plus tard.Les deux prêtres sont seuls dans leur chambre. Ils sont couchés.

Frère Gérome
Je trouve vraiment l’attitude du curé Pinçon… Euh ! Marty… très curieuse.

Abbé Vautrin
Et pourquoi cela, mon frère ?

Frère Gérome
Je ne sais pas exactement, une impression comme ça ! Il n’a pas l’air très à l’aise en parlant de cette affaire. Il avait l’air pressé de nous voir partir…

Abbé Vautrin
C’est un vieil homme, nous le dérangions !


Frère Gérome
Sans doute… Mais cela me laisse une curieuse impression.

Abbé Vautrin
Nous avons confirmation du Miracle, c’est cela le plus important.

Frère Gérome
Oui… Mais j’aimerais bien quand même interroger d‘autres personnes. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai le sentiment que tout le monde ici cherche à nous cacher quelque chose…

Abbé Vautrin
Vous vous prenez au jeu, mon frère, vous n’êtes pas un policier que je sache !

Frère Gérome
Non, sans doute ! Mais je suis chargé d’enquêter, alors j’enquête !

Abbé Vautrin
Mais puisque nous sommes sûrs qu’il y a eu Miracle… Notre tâche s’arrête là.

Frère Gérome
Parlez pour vous, mon frère… Moi, je n’en suis pas sûr, bien au contraire…

Abbé Vautrin
Qu’allez-vous faire ?

Frère Gérome
Mais continuer mon enquête, bien sûr !

Abbé Vautrin
Mais…. Monseigneur ne va pas vouloir prendre les frais à sa charge !

Frère Gérome
Eh bien tant pis… J’ai quelques économies, au moins elles serviront à quelque chose… Bonne nuit, mon frère.

Abbé Vautrin
Comme vous voudrez… Mais je ne crois pas que cela changera quoi que ce soit.... Bonne nuit, mon frère.
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Vilain
Nain de Jourdain
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Le Miracle Empty
MessageSujet: Re: Le Miracle   Le Miracle EmptyMar 3 Nov 2009 - 0:13

Le lendemain. Dans la salle du café, l’abbé Vautrin et frère Gérome prennent leur petit déjeuner. L’abbé Vautrin est manifestement prêt à partir. Il est habillé de pied en cap. Sa valise trône près de lui.

Abbé Vautrin
Vous êtes sûr que vous n’en aurez plus besoin ?

Frère Gérome
Non, ne vous inquiétez pas, Antoine me prêtera un vélo. C’est déjà entendu. De toute façon, je n’aurai pas beaucoup de chemin à faire.

Abbé Vautrin
Bon, comme vous voudrez. Je mettrai Monseigneur au courant. Mais je reste persuadé que cela ne servira à rien.

Frère Gérome
On verra bien. Au pire, cela me fera huit jours de vacances.

Abbé Vautrin
Bien… Je vais y aller… Alors, nous disons dans huit jours à l’évêché ?

Frère Gérome
C’est ça… Au revoir, mon frère. Faites bon voyage !

Abbé Vautrin
Au revoir… A bientôt. Au revoir monsieur Antoine. Au revoir, mademoiselle Sylvaine.

Antoine et Sylvaine
Au revoir, monsieur l ‘abbé.

Le lendemain matin, dans sa chambre, frère Gérome dort. On frappe à la porte. Frère Gérome se réveille et regarde sa montre.

Frère Gérome
Entrez !

Sylvaine
Bonjour, monsieur l’abbé. Avez-vous bien dormi ?

Frère Gérome
Comme un ange, Sylvaine ! Comme un ange. Quel temps fait-il aujourd’hui ?

Sylvaine
Très beau. Un temps à ne rien faire, à profiter du temps qui passe. (Elle ouvre les rideaux)

Frère Gérome
Tant mieux ! Merci Sylvaine.

Sylvaine
A tout à l’heure monsieur l’abbé. Bon appétit.

Frère Gérome
Merci Sylvaine. A tout à l’heure.

Sylvaine sort. Frère Gérome attaque joyeusement son petit déjeuner.
Dans la salle de bain, un peu plus tard, frère Gérome est en train de se raser devant la glace. Il parle à son reflet.

Frère Gérome
C’est bien beau tout ça, mais je ne suis guère avancé. Je suis pourtant certain qu’il y a quelque chose de louche dans cette histoire de miracle. Mais quoi ? Ils parlent sans parler, ces gens-là. (Il s’essuie le visage, va à la fenêtre.) C’est vrai qu’il fait terriblement beau aujourd’hui… Au fait, je suis en vacances, moi… Autant en profiter un peu. Je vais aller à la pêche, ça me permettra de réfléchir un peu à tout ça.

Il s’habille en chantonnant.

Dans la salle du café, Antoine lave les verres, Sylvaine balaie. Arrive frère Gérome, descendant de sa chambre.

Frère Gérome
Bonjour Antoine !

Antoine
Bonjour monsieur l’abbé. Vous avez vu ce soleil ?

Frère Gérome
Oui… Et justement, à ce sujet… Pourriez-vous me rendre un petit service, Antoine ?

Antoine
Bien sûr, si c’est dans mes possibilités !

Frère Gérome
Voilà… Il fait tellement beau… Que j’ai une soudaine envie d’aller à la pêche ! Si vous pouviez me dire qui pourrait me prêter le matériel et m’indiquer un bon coin.

Antoine
Cà ! Pour le matériel, pas de problème… Je vous prête le mien. Pour le coin… Je ne les connais pas tous, hélas… C’est à Patinette qu’il aurait fallu demander… Mais allez donc vers les peupliers. Près du lavoir, vous serez bien… J’vais vous chercher tout ça. Vous prendrez bien un p’tit quelque chose en attendant ?

Frère Gérome
Eh bien… Disons, un petit blanc.

Antoine sert frère Gérome puis disparaît. Il revient quelques instants plus tard, porteur d’un matériel de pêche.

Antoine
Je vous ai mis des asticots dans la musette… Sylvaine, prépare donc un casse-croûte pour monsieur l’abbé…

Il prend une bouteille de blanc derrière le comptoir, et la tend à frère Gérome.

Antoine
Tenez, faites-la donc fraîchir dans la rivière. Vous trouverez une ficelle exprès, dans la musette.

Sylvaine revient. Elle porte un gros morceau de pain et un saucisson. Antoine les lui prend des mains, enroule-le tout dans une serviette et va ranger l’ensemble dans la musette.

Antoine
Vous v’là paré ! Allez, bonne journée monsieur l’abbé, et prenez-nous du gros. Angèle vous le préparera pour le déjeuner de demain.

Frère Gérome
Bonne journée Antoine, bonne journée Sylvaine… Préparez la friture !

Antoine (Avec un grand sourire entendu)
Bien sûr, monsieur l’abbé, bien sûr.

Frère Gérome
Je peux prendre votre vélo ?

Antoine
Mais oui monsieur l’abbé. Je n’en ai guère l’emploi ces temps-ci.

Antoire et Sylvaine
A ce soir monsieur l’abbé.

Au bord de la rivière. Frère Gérome est confortablement installé. Le vélo est appuyé à un arbre. Il rêvasse plus qu’il ne pêche. Arrive Lanvin, le garde-champêtre. Frère Gérome ne l’a pas entendu s’approcher.

Lanvin
Avez-vous un permis de pêche, monsieur l’abbé ?

Frère Gérome (Sursautant)
Ah, c’est vous monsieur Lanvin. Vous m’avez fait peur.

Lanvin
Je suis navré monsieur l’abbé. Je ne l’ai pas fait exprès.

Frère Gérome (Plaisantant)
On dit ça ! Est-ce que c’est des manières ça, d’arriver dans le dos des pauvres pêcheurs au risque de les faire mourir de frayeur ?

Lanvin
C’est des manières de garde-champêtre, monsieur l’abbé… Surtout quand la pêche est fermée !

Frère Gérome
La pêche est fermée ?

Lanvin
Eh oui, monsieur l’abbé.

Frère Gérome
Mais Antoine ne m’a rien dit…

Lanvin
Forcément… Ici personne ne s’occupe de savoir si la pêche est fermée ou non… Ils n’en font qu’à leur tête…. C’en est à se demander à quoi je sers.

Frère Gérome
Je suis navré, Lanvin… (Gêné) Bon… ben, je vais plier tout ça….

Lanvin (Voyant la ficelle trempant dans la rivière)
Vous avez l’air d’en avoir pris un gros au bout de cette ligne…

Il tire sur la ficelle. La bouteille apparaît. Lanvin la débouche et boit une large rasade.

Lanvin
Il est bon… (Il regarde le ciel)…. Ce serait bien l’heure de casser la croûte…

Il s’installe par terre, sort un casse-croûte des sacoches de son vélo, accroche une bouteille extraite des mêmes sacoches au bout de la ficelle, après avoir détaché celle de l’abbé, et la plonge dans l’eau.
Pendant ce temps, frère Gérome, qui se préparait à remballer son matériel de pêche, le regarde faire, interdit. Une fois installé, Lanvin, de dos, s’adresse à l’abbé :

Lanvin
Alors quoi, monsieur l’abbé, vous casserez bien une petite croûte… ?

Il se retourne et découvre l’abbé, la ligne à la main, ne sachant plus trop quoi faire.

Lanvin
…Et reposez donc cette ligne… Elle est très bien dans l’eau.

Frère Gérome
Mais, puisque c’est fermé….

Lanvin
Et alors ? Vous ne craignez pas de vous faire prendre, puisque je suis avec vous !

Frère Gérome
Ah bon !

Il repose la ligne sur son support et rejoint Lanvin, sa musette à la main. Il s’installe face à lui et ils commencent à manger.

Lanvin (Riant de l’air contrit de frère Gérome)
Avouez que je vous ai fait peur, l’abbé !

Frère Gérome
Ma foi, oui ! Je me demandais si c’était du lard ou du cochon !

Lanvin
Un coup, l’abbé ?

Frère Gérome
Volontiers ! … (Il boit) C’est Antoine qui me l’a donné.

Lanvin
Eh ben, il ne s’est pas foutu de vous l’Antoine…. Il est bon ! (Un temps) Alors comme ça on aime la pêche ?

Frère Gérome
Oui, j’aime bien. Ca faisait longtemps que je n’en avais pas eu l’occasion… Et puis, ce matin, avec ce soleil… Ca m’a fait envie.

Lanvin
Ca, je vous comprends ! … Il est parti, votre collègue ?

Frère Gérome
Oui… Il croit au Miracle.

Lanvin
Et vous, vous restez ?

Frère Gérome
Oui, encore une semaine. Je ne sais pas pourquoi, mais j’ai comme l’impression que ce n’est pas si simple que ça comme affaire. Je voudrais bien en savoir plus long. Et puis, c’est pas désagréable ici… Alors je prends un peu de vacances.

Lanvin
Vous voulez vraiment en savoir plus long ?

Frère Gérome
Oui, si c’est possible !

Lanvin
Moi, je serais vous, je m’arrangerais pour aller voir le docteur Durossier…

Frère Gérome
Le docteur Durossier ?

Lanvin
Eh oui… C’est lui qui a soigné Patinette après son accident. Il sait peut-être des choses, lui ! Après tout, il est docteur.

Frère Gérome
Oui, bien sûr… Mais je ne vois pas très bien ce qu’il pourrait m’apprendre, sinon que Patinette s’est retrouvé guéri du jour au lendemain. Non… Ce que je voudrais savoir, c’est pourquoi Patinette n’avait pas l’air content de cette guérison.

Lanvin
Ca ! … (Un temps)… Mais, si j’étais vous, j’irais quand même voir le docteur.

Il ferme son couteau, finit son verre.

Lanvin
Bon, c’est pas tout ça… Mais il faut que j’y aille… Bonne pêche, monsieur l’abbé !

Frère Gérome
Merci Lanvin… Bonne journée…

Lanvin se dirige vers son vélo posé contre celui de l’abbé.


Lanvin
Oh l’abbé ! Il est crevé votre vélo…

Frère Gérome
Vous dites ?

Lanvin
Je vous dis qu’il est crevé votre vélo… (Regardant le vélo) Là, à l’avant…

Frère Gérome
Bon sang de bon soir ! Quelle poisse… Et j’ai rien pour réparer…

Lanvin
Allez donc voir Clarisse !

Frère Gérome
Clarisse ?

Lanvin
Oui, le père Clarisse… Il habite pas loin d’ici. C’est le bricoleur du village. Y répare tout. Les portes, les vélos, les horloges, y vous fera ça en deux tours de main. Il habite à côté de chez Patinette. Z’aurez qu’à demander à la Marie, elle vous dira.

Frère Gérome
Bon… Je vais y aller tout de suite, le temps de remballer mes lignes. A ce soir Lanvin et merci.

Lanvin
De rien, l’abbé, c’est tout naturel. A ce soir, chez Antoine ! Bonne journée, l’abbé.

Frère Gérome
Merci Lanvin, bonne journée à vous aussi.

Lanvin s’éloigne pendant que frère Gérome replie son matériel.

A la porte du père Clarisse, frère Gérome actionne la sonnette. Au bout d’un moment, Clarisse ouvre la porte.

Clarisse
Bonjour, monsieur l’abbé… C’est pourquoi ?

Frère Gérome
Bonjour monsieur Clarisse… Excusez-moi de vous déranger. Voilà, j’ai la roue avant de mon vélo qui est crevée. On m’a dit que vous pourriez me donner un coup de main pour réparer.

Clarisse
Bien sûr monsieur l’abbé. Entrez donc !

L’abbé entre dans la cour de la maison de Clarisse. Celui-ci examine le vélo.

Clarisse
Mais, c’est le vélo d’Antoine que vous avez là ?

Frère Gérome
Oui, il me l’a prêté…. J’avais envie d’aller à la pêche ce matin.

Clarisse
Alors, vous êtes un des curés qui logent chez lui et qui posent des questions au sujet de Patinette ?

Frère Gérome
Oui… On vous en a parlé ?

Clarisse
Bof, vous savez, tout se sait au village. Même quand on habite un peu en dehors comme moi.

Pendant toute cette scène, le père Clarisse, tout en parlant, répare le pneu du vélo.

Clarisse
Et encore, moi, je ne fais pas attention aux autres, ce qu’ils font ne me regarde pas… Pas comme la mère Roger en face, toujours derrière ses carreaux à espionner ses voisins. Elle pourrait en raconter, elle, sur le Patinette et la Marie Patinette : toujours à espionner son prochain ! Alors, forcément, comme sa cour donne chez la Patinette, elle les connaît mieux qu’ils se connaissent eux-mêmes, j’en suis sûr ! Remarquez, c’est pas une mauvaise femme, mais il faut toujours qu’elle se mêle de tout, y’a des gens comme ça. Presque tous les jours, elle a la visite d’autres vieilles comme la mère Gabrolier, la femme de l’ancien maire. A croire qu’elle crèvera jamais celle-là… Ou alors c’est la mère Péteille, c’te vieille carne… Quand c’est pas la Cancanne… Vous la connaissez, la Cancanne ?

Frère Gérome
Je ne crois pas .

Clarisse
Ah, la Cancanne, encore tout un poème celle-là…. La Cancanne, c’est comme ça qu’on l’appelle au village, en fait, c’est Germaine. La femme du maire. C’est drôle, mais elle a toujours été comme ça, à causer des autres, même à l’école quand elle était petite. C’est à cette époque qu’on lui a donné ce nom. Et puis, ça lui est resté… remarquez, faut lui pardonner… Elle a pas bien d’autres plaisirs, la pauvre. Elle en a pas eu de chance de se retrouver mariée avec le Villette. Ca a beau être le maire, c’est pas un drôle. Surtout avec la Cancanne. Un vrai tyran… Il paraît même qu’il la bat. Sans compter que c’est un coureur fini, toujours en train de se frotter aux servantes…. Alors forcément, la Cancanne, elle prend son plaisir où elle le trouve… Et elle, son plaisir, c’est de dire du mal des autres, faut comprendre !

Frère Gérome
Oui, bien sûr ! On a tous nos petits défauts.

Clarisse
N’empêche qu’il y en a qu’en ont plus que d’autres. Y en a même qu’ont que ça, des défauts. Tenez le Patinette ! Paix à son âme ! N’empêche que c’était un drôle de citoyen – fainéant comme une couleuvre, soûlot que c’en était pas possible. Toujours à faire des trucs pas permis, à braconner, et malin avec ça…. Jamais il s’est fait prendre. Remarquez que Lanvin, le garde-champêtre, il est bien gentil. Mais il est pas bien malin, allez ! Et puis, il est toujours au bistrot, alors forcément, ils se connaissaient bien avec l’autre ivrogne… Ah, elle en a vues d’dures la Marie ! Toujours à se faire cogner dessus, toujours à bosser comme une négresse. Le Patinette, tous les jours, il la battait pour avoir de l’argent ! Il la forçait à faire la servante chez le Villette, à faire des lessives. Après, il lui faisait des scènes. Heureusement qu’elle est croyant, la Marie ! Sinon, je crois bien qu’elle aurait jamais tenu le coup, la pauv’ femme ! Remarquez qu’elle est pas bien maligne, celle-là non plus. Quelle idée d’aller se fourrer avec cet ivrogne ? Au fond, moi je dis qu’elle a eu ce qu’elle méritait ! On n’a pas idée. Mais quand même c’est pas moi qui aurait envoyé madame Clarisse faire le ménage chez les autres. C’est pas bien digne…. Eh bien voilà, il est réparé ce pneu…

Frère Gérome
Merci monsieur Clarisse, je vous dois quelque chose ?

Clarisse
Mais non monsieur l’abbé, c’est un plaisir pour moi d’avoir pu vous rendre service… Vous avez bien un moment, le temps de prendre une tisane… J’aime bien vous entendre causer… Entrez donc… Ah, n’oubliez pas les patins ! C’est madame Clarisse qui serait pas contente que vous lui marchiez sur son plancher avec des chaussures toutes crottées !

On peut lire sur le visage de frère Gérome comme une moue d’abattement.

Au café d’Antoine, le soir, les beloteurs (père Gervais, père Simon, Lanvin et Serpette) sont à leur poste. Antoine est derrière son bar, en train de discuter avec l’instituteur Bousch. Angèle est dans l’épicerie avec Sylvaine. Frère Gérome entre.

Frère Gérome
Bonsoir tout le monde !

Les autres
Bonsoir l’abbé !

Antoine
Alors l’abbé, la pêche a été bonne ?

Frère Gérome
Oh, j’ai surtout nourri les poissons !

Père Simon
Hé hé ! Ca en fait au moins qui auront trouvé goût à la chose…

Père Gervais
Mais, dites-moi l’abbé… C’est une drôle de façon de mener votre enquête que vous avez là… Y va rien dire votre évêque, vous croyez ?

Frère Gérome
Non, père Gervais ! Officiellement, je suis en vacances !

Père Gervais
Parce que vous avez droit aux vacances, en plus ? Si c’est pas malheureux, jamais j’en ai eu des vacances moi, même quand j’étais gosse. Pendant les vacances, j’aidais mon père à la ferme… maintenant, tout le monde il est tout le temps en vacances !

Antoine
Qu’est-ce que vous en auriez fait des vacances ? Ca vous aurait changé quoi ? … A la saison des champignons, vous ne travailliez pas parce que c’était le moment des champignons ; pendant la chasse, parce que c’était la chasse ; les autres moments, parce qu’il faisait trop beau ou trop mauvais…

Père Gervais
Oh oh, doucement gamin ! C’est pas ma faute si la terre, elle a besoin de bonnes conditions pour être travaillée. Si ça avait tenu qu’à moi…

Antoine
C’est pas croyable d’entendre des choses pareilles… Il a passé ici les trois quart de son existence à taper le carton, ce vieux débris, et il vient chanter qu’il s’est tué au travail… Si c’est ça travailler, j’en connais quelques-uns qui seraient volontaires moi !

Père Simon
Hé hé hé !

Frère Gérome
Allons messieurs, calmez-vous ! J’ai passé une bonne journée, je n’ai pas envie qu’on me la gâche avec des vieilles querelles qui ne servent à rien !

Bousch
Monsieur l’abbé a raison. Allons Antoine, allons père Gervais. Est-ce une façon de se comporter ça ?

Père Gervais
Il a qu’à pas me chercher, le gamin ! Moi, quand on me cherche, on me trouve.

Bousch
Oui. Bon. N’en parlons plus.

Les beloteurs se remettent à jouer. Bousch et frère Gérome s’assoient à une table.

Bousch
Alors monsieur l’abbé…, maintenant qu’ils se sont calmés… Dites-moi donc ce que vous avez fait de beau aujourd’hui, à part donner à manger aux poissons !

Frère Gérome
Pas grand chose monsieur l’instituteur. J’ai passé l’après-midi chez le père Clarisse. Mon vélo était crevé. Lanvin m’a conseillé d’aller le voir.

Bousch
Il travaille bien…

Frère Gérome
Et il parle encore mieux. Il n’a pas arrêté de tout l’après-midi ! J’ai rarement rencontré quelqu’un d’aussi médisant. A l’entendre, il n’y a que lui de parfait, et madame Clarisse, bien entendu !

Bousch
Oui, c’est un personnage…

Père Gervais
C’est une punaise, oui ! Toujours à dire du mal des autres. C’est pas étonnant à force de boire de la tisane… Ca devrait pas exister une engeance pareille ! Il a dû vous en raconter des choses, ce vieux cancrelat…. !

Frère Gérome
Oui, pas mal. Mais j’ai pas fait attention à tout.

Bousch
Et cette enquête, ça avance ?

Frère Gérome
Justement, le père Clarisse m’a donné deux ou trois renseignements qui peuvent être intéressants, il faudrait que je vérifie.

Bousch
Des renseignements sur Patinette ?

Frère Gérome
Oui… Et il m’a conseillé, pour en savoir plus, d’aller voir la mère Roger.

Bousch
Il n’a pas tort… Elle habite en face de chez Patinette, et comme elle est toujours fourrée derrière ses rideaux, elle en sait des choses.

Père Gervais
Ca, tu peux le dire ! Une vraie gazette…

Lanvin
Faut la comprendre ! Elle a pas d’autres distractions depuis que le père Roger, il est passé.

Père Simon
Ca fait combien de temps déjà qu’il est mort le père Roger ?

Père Gervais
Ca fera dans les six ou sept ans à la chandeleur. Encore un qu’était un fameux gaillard.

Père Simon
Hé hé ! Ca, t’as raison Gervais, la mère Roger, c’était une sacrée femelle à l’époque… Tu te souviens du 14 juillet ?

Père Gervais
Si je me souviens ! Pour sûr, oui, que je me souviens… Et toi Antoine ?

Antoine
Tout le monde ici s’en souvient. Les pépés, c’est pas parce que vous perdez la tête que tout le monde en fait autant !

Bousch
Père Simon, c’est quoi encore cette histoire de 14 juillet ? Je ne l’ai encore jamais entendue.

Antoine
C’est vrai, vous étiez pas encore au village. Oh, ça a vraiment fait toute une histoire….

Bousch (Se levant et se dirigeant vers la table des beloteurs)
Eh bien, racontez-nous ça. Ca nous distraira. Venez donc monsieur l’abbé !

Frère Gérome (Suivant le même chemin)
J’arrive, j’arrive !

Antoine se rapproche à son tour, puis Angèle, et enfin Sylvaine. Tous se retrouvent assis près de la table des beloteurs.

Père Simon
Hé hé ! … J’sens qu’on va passer une bonne soirée, comme je les aime. Raconte Gervais !

Père Gervais
Oh, ça a pas d’importance, tout ça.

Lanvin
Allez, racontez père Gervais !

Père Gervais
Mais tu la connais toi, Lanvin, cette histoire.

Serpette
Ca fait rien père Gervais…. Racontez.

Père Gervais
Toi aussi, tu la connais et toi aussi, Antoine…. L’Angèle aussi, elle y était.

Sylvaine
Peut-être, mais moi j’y étais pas….

Père Simon
Hé hé !

Père Gervais
Ca, c’est vrai. J’sais même pas si t’étais née… C’était dans les années 60… Hein, Simon ?

Père Simon
Hé hé ! A peu de choses près, oui.

Antoine
Oui, à peu près. J’devais avoir dans les vingt ans… Tout ce que je sais, c’est que c’était avant mon service. C’est dire si c’est pas d’hier !

Sylvaine
Ah vous voyez ! Et papa, il ne m’a jamais raconté cette histoire.

Père Gervais
Mais puisque je te dis qu’elle n’a pas d’intérêt cette histoire !

Sylvaine
Oh, père Gervais ! Allez, soyez gentil pour une fois ! Tenez, je vais vous faire un gros bisou.

Père Simon
Hé hé !

Sylvaine s’approche du père Gervais et lui fait quatre bisous sonores. Le père Gervais en profite pour passer la main sur le postérieur de Sylvaine.

Antoine
Eh ! Doucement, doucement, vieux satyre !

Sylvaine
Papa !

Père Gervais
Dis donc, l’Antoine, c’est qu’elle grandit ta petite…. (A Sylvaine) Dommage que j’ai pas vingt ans de moins, tu sais ! (Regard sombre d’Antoine)… Bon… Retourne donc à ta place… J’vais raconter.

Sylvaine retourne s’asseoir et fait un clin d’œil entendu aux autres, en particulier à Bousch.

Père Gervais
Pour ceux qui savent pas… faut commencer au commencement. Le père Roger, il était pas du pays. C’était un parisien de la banlieue. Il était cheminot, il était marié, avait trois enfants. V’là-t-y pas qu’à un an de la retraite, y tombe veuf. C’est pas que ça le gênait trop, mais il avait pas envie de se retrouver tout seul à la retraite. Alors il a passé une petite annonce. C’est comme ça qu’il a épousé la mère Roger et qu’ils se sont retrouvés ici l’année d’après. Il lui apportait sa retraite, elle lui faisait sa cuisine… Et tout le monde était content. Elle était plus jeune que lui d’une quinzaine d’années, mais c’était courant à c’t’époque. Et puis, elle avait pas mal vécu. Il s’est vite acclimaté, le père Roger. Comme il avait rien à faire de ses journées, il venait taper le carton avec nous. C’était un bien brave homme. Il aimait les roses… Il avait un tas de rosiers magnifiques… Faut croire qu’y a pas de justice, parce que c’est un rosier qui l’a tué ! Un matin qu’il taillait ses rosiers, v’là qu’y s’pique ; y fait pas attention, forcément. Il est mort quèque temps après du tétanos…

Père Simon
Hé hé ! Qui aime bien châtie bien…

Père Gervais
P’t’êt’bien ! Toujours est-il que, pour en revenir à cette histoire de 14 juillet, ça faisait cinq ans à peu près qu’il était au village et qu’il venait passer tous ses après-midi ici… On rigolait bien ; Il tenait bien la bouteille, le père Roger. Ca, on peu dire. Et puis, pas méchant quand il avait bu. C’qui fait que la mère Roger le laissait faire… Elle y perdait pas au fond. Elle avait la paix et puis, à sa façon, il était sérieux… Tous les soirs, y partait après l’apéritif. Tous les soirs, à la même heure ! Une vraie horloge. Mais, à ce 14 juillet, je sais plus trop pourquoi, il arrivait pas à décoller. Faut dire qu’on avait pas mal bu, hein Simon ?

Père Simon
Sûr ! Même qu’au matin, on s’est retrouvés dormant dans l’cimetière, hé hé hé !

Père Gervais
Oui. Bon… Enfin, toujours est-il qu’à neuf heures du soir, le père Roger, il était toujours ici… Tout à coup, v’là la mère Roger qui débarque et qui tente de l’faire rentrer. Roger, il était tant saoul qu’y voulait rien savoir… V’là la mère Roger qui repart et, un quart d’heure plus tard, qui revient avec un tisonnier à la main…

Père Simon
Hé hé…

Père Gervais
Z’auriez vu cette rouste qu’elle lui a mise, à vous dégoûter à tout jamais de vous marier ! Mais sûr qu’on a bien ri…


Père Simon
Hé hé !

Père Gervais
Heureusement pour toi, Antoine, y’en a plus des femmes comme ça de nos jours ! Ca te ferait perdre des sous…

Rire général

Serpette
N’empêche que, depuis qu’il est mort, elle a bien baissé la mère Roger.

Lanvin
T’es drôle, toi ! C’est qu’elle vieillit elle aussi. Elle doit bien approcher les soixante-dix maintenant !

Père Simon
Oui, à peu près. Elle est dans nos âges, hein Gervais ?

Père Gervais
Exactement le même âge que moi, elle a. On est de la même classe… Bon, c’est pas tout. Si tu nous donnais à boire, l’Antoine… C’est que ça donne soif de parler comme ça.

Tout le monde se met à rire. Antoine se lève pour servir.
Pendant ce temps, Angèle, assise à côté du frère Gérome, ….

Angèle
N’allez pas croire, c’est une brave femme, la mère Roger. Allez donc la voir, elle pourra vous en raconter, elle, sur Patinette !

Dans la matinée du lendemain, devant la maison de la mère Roger, arrive le camion de l’épicier qui fait sa tournée. Il klaxonne. Marie Patinette, la mère Roger et madame Clarisse sortent chacune de leur maison.

L’épicier
Bonjour mesdames, le temps de m‘installer et je suis à vous.

Mère Roger
Allez-y monsieur Pecoeur, prenez votre temps, je ne suis pas pressée. Bonjour Marie, bonjour madame Clarisse.

Madame Clarisse
Bonjour madame Roger. Si ça ne vous ennuie pas, je passerai la première. Je n’ai pas que ça à faire, moi.

Mère Roger
Mais bien sûr, madame Clarisse. Nous avons de la chance, Marie, de ne pas avoir de parquet à cirer, nous autres !

Marie
Oh ! J’en voudrais pas, moi. Ca me suffit largement de les cirer chez les autres.

Mère Roger (A l’épicier qui vient d’ouvrir son camion)
C’est vous qui nous apporter ce beau temps, monsieur Pecoeur ?

Pecoeur
Le beau temps, et un tas de beaux produits ! Allons, qui est la première ?

Madame Clarisse
C’est moi, monsieur Pecoeur, c’est moi. J’ai un tas de choses à faire aujourd’hui, c’est pas rien de tenir une maison propre !

Mère Roger
Surtout quand on a un homme qui met de la graisse partout en bricolant…

Madame Clarisse
N’empêche que vous êtes bien contente de le trouver pour réparer tout ce qui ne marche pas chez vous, madame Roger… Bon, vous me donnerez une demie de beurre, monsieur Pecoeur.

Pecoeur
Et avec ça, madame Clarisse ? (Il lui tend le beurre.)

Madame Clarisse
Mais, c’est du supérieur que vous me donnez là… Vous n’en avez pas un moins cher ?

Pecoeur
Si, bien sûr, madame Clarisse, mais il est moins bon forcément.

Madame Clarisse
C’est pas grave…. Bon, il me faut aussi des pâtes, du riz et du saucisson… pas trop frais… Ca part trop vite… Un camembert… pas fait… Si je le prends trop frais, monsieur Clarisse me le finit en un seul repas. C’est pas économique… Qu’est-ce que vous avez comme fruits ?

Pecoeur
J’ai des pommes, de belles poires… Je vous les recommande….

Madame Clarisse
Elles sont encore trop chères. Non, donnez-moi un kilo de pommes… Voilà, ce sera tout. Je vous dois combien ?

Pecoeur fait la note. Madame Clarisse lit le total.

Madame Clarisse
Tant que ça ! C’est incroyable ce que la vie augmente… Enfin… Bon, je vous quitte, j’ai à faire. Bonsoir M. Pecoeur, bonsoir madame Roger, bonsoir Marie.

Les autres
Bonsoir madame Clarisse.

Ils la regardent entrer chez elle.

Mère Roger
Ah ! Je me demande comment on peut être aussi radine… Enfin, il faut de tout pour faire un monde ! A force de briquer ses parquets, elle va finir par passer au travers…

Pecoeur
Bof ! Chacun ses petits défauts, Madame Roger. Qu’est-ce que je vous sers ?

Mère Roger
N’empêche que, pour avoir une maison avec du parquet quand on habite à la campagne, faut avoir la folie des grandeurs… (En lui tendant une longue liste) Donnez-moi ce que j’ai écrit sur ma liste, ça ira plus vite pour vous comme pour moi. (A la Marie) J’écris au fur et à mesure que j’y pense ; comme ça, j’oublie rien et j’ai mes courses pour la semaine. C’est que je commence à vieillir, moi. J’ai plus le courage d’aller jusqu’à chez Angèle. Alors, comment ça va, la Marie ? Vous ne vous ennuyez pas trop sans le Patinette ?

Marie
Oh ! J’ai pas bien le temps, madame Roger. C’est le soir, bien sûr, ça fait un peu vide, mais on s’habitue, pas vrai ?

Mère Roger
Sûr qu’on s’habitue. Et puis, si vous voulez mon avis, vous êtes bien plus tranquille comme ça.

Marie
Ca, pour sûr…. Remarquez, il était pas méchant Patinette… C’était le vin…

Mère Roger
Oui bien sûr, mais quand même. Moi, j’aurais pas permis à un homme de me taper dessus, vin ou pas vin.
Il buvait le père Roger, mais j’aurais voulu voir qu’il essaie de me cogner… Boire un coup, ça oui, je lui laissais faire. Mais, à la maison, il fallait qu’il file droit. Vous avez été trop faible, ma fille ! Si on les laisse pas faire, y peuvent rien, les bonshommes ! Ah, elles me font rire les jeunesses avec leur libération de la femme ! Ca fait beau temps que j’suis libérée, moi. Mais forcément, avec toutes ces mijaurées qui se laissent taper dessus sans rien dire, y sont pas fous, les bonhommes, y z’en profitent. Enfin ! C’est plus de mon âge tout ça… Qu’elles fassent leurs expériences comme j’ai fait la mienne. Ca sert à rien de dire quoi que ce soit, elles en tiennent pas compte.

Pecoeur
Voilà, madame Roger. Vous voulez rien d’autre ? J’ai des fraises si vous voulez… Elles sont un peu chères évidemment, c’est les premières, mais elles sont bien bonnes.

Mère Roger
C’est une idée, ça…. Donnez-m’en une livre… C’est pas que j’aie les moyens… mais de là à se conduire comme l’autre avare-là…

Elle montre la maison de Clarisse.
Sur ces entrefaites, arrive frère Gérome en vélo. Il met pied à terre un peu à l’écart et avance lentement vers le groupe.

Pocoeur (A la mère Roger)
…. Et quarante qui font deux cents ! Voilà Madame Roger, à la prochaine et bonne journée !

Mère Roger
Bonne journée à vous aussi ! Bonne journée Marie et à tantôt.


Marie
C’est ça, madame Roger, à tantôt.

La mère Roger se dirige vers sa maison. Frère Gérome l’aborde alors…

Frère Gérome
Excusez-moi de vous aborder ainsi, mais vous êtes bien madame Roger ?

Mère Roger
Vous le savez bien puisque vous étiez là quand la Marie m’a souhaité la bonne journée ! Qu’est-ce que vous me voulez ?

Frère Gérome
J’aurais bien aimé vous parler quelques instants…

Mère Roger
Si c’est pour essayer de me prendre à vos bondieuseries, c’est pas la peine. Si y a quelque chose que j’aime pas en ce bas monde, c’est bien les curés et les sergents de ville !

Frère Gérome
Ne craignez rien, madame Roger. Je ne vous parlerai pas de religion.

Mère Roger
Ca sera bien la première fois que j’entendrai un curé parler d’autre chose ! Entrez donc… J’voudrais pas rater ça !

Elle le fait entrer chez elle.

Mère Roger
Installez-vous, le temps de déballer mes affaires et je suis à vous.

Frère Gérome s’assied à la table et regarde autour de lui.

Mère Roger
Tiens… Rendez-vous donc utile, y’a des verres dans le buffet, là… Vous en sortez deux et vous nous servez un petit café… Il est sur la cuisinière… J’en ai toujours au chaud…

Elle continue à ranger ses courses pendant que Frère Gérome s’exécute.

Mère Roger
Le sucre est dans le bas du buffet… Les cuillères dans le tiroir à gauche…

Lorsqu’elle s’approche de la table, frère Gérome est en train de verser le café.

Mère Roger (Outrée)
Et le rhum ? Vous avez pas pris le rhum ?

Frère Gérome
Je le boirai nature si ça ne vous fait rien.

Mère Roger (Prenant la bouteille de rhum dans le bas du buffet et s’en servant une large rasade dans le café)
Comme vous voulez… Mais ça va être imbuvable. J’ai jamais su faire le café… Café bouillu, café foutu… Et comme le mien il bout du matin au soir… Enfin, c’est comme vous voulez !

Frère Gérome porte le verre à ses lèvres, fait une énorme grimace, et se sert une rasade de rhum.

Mère Roger
Vous voyez. Je vous l’avais bien dit… Bon, c’est pas tout ça… Vous êtes pas venu pour goûter mon café ?

Frère Gérome
Non… J’aurais voulu vous poser quelques questions à propos de monsieur Lafougasse.

Mère Roger
J’connais pas. C’est qui ça ?

Frère Gérome
C’était le nom de Patinette.

Mère Roger
Ah bon ? Je savais pas, et pourquoi que vous me demandez ça à moi ?

Frère Gérome
Parce que vous étiez sa plus proche voisine, alors forcément, vous devez savoir certaines choses…

Mère Roger
Et qu’est-ce que ça peut vous faire à vous ce qu’il faisait le Patinette ? Il est mort, y’a plus rien à en dire.

Frère Gérome
Voilà… Je suis chargé par Monseigneur l’Evêque de faire une enquête sur le Miracle dont Patinette a été l’objet…

Mère Roger
Le Miracle… Ah ah ah ! R’donnez-nous donc du café…. Le Miracle… Elle est bien bonne celle-là !

Frère Gérome (Servant le café)
Vous n’avez pas l’air d’y croire si je comprends bien…

Mère Roger
Et pourquoi que j’y croirais ? J’y crois pas aux miracles. Et à celui-là encore moins qu’aux autres… Ca a été qu’une menterie de curé, oui !

Frère Gérome
Comment ça une menterie ? Vous avez des preuves de ce que vous dites ?

Mère Roger
Si j’ai des preuves ? décidément, vous êtes trop bête ! Je vais vous dire ce que je sais…





Flach-back : la mère Roger est dans sa cour, elle s’occupe de ses lapins. Tout d’un coup, des cris retentissent.


Voix de Patinette
Traînée ! Va le trouver ton Villette avec ses chemises à claire-voie. C’est pas marie Patinette qu’on devrait t’appeler, c’est Marie couche-toi-là !

Pendant tout ce temps, on entend la voix de Marie hurlant sous les coups.

Voix de Patinette
Tiens donc, charogne ! Ose un peu le dire que tu lui fais pas des gâteries au Villette ! Il a du pognon, lui. C’est pas comme moi, hein saloperie ? On lui dit « Monsieur le maire » à lui, tu la voudrais bien la place de la Cancanne ? ! T’es une moins que rien, et tu le resteras, il en a rien à foutre de toi, le Villette. Tout ce qu’il demande, c’est de te mettre la main au cul ! T’entends… ?

Voix de Marie
Arrête, Patinette ! Arrête, c’est pas vrai tout ça !

Voix de Patinette
C’est pas vrai, hein ? Tiens… (Cris de Marie) Viens ici, charogne… Tu vas venir, oui ?

On voit passer Marie qui court désespérément devant Patinette ; il la poursuit une béquille à la main. Il rattrape Marie et la frappe à coups de béquille.Fin du flasch-back



Retour dans la maison de la mère Roger.

Frère Gérome
Et vous êtes sûre que c’était avant le voyage à Lourdes ?

Mère Roger
Sûre et certaine. C’était bien un an ou deux avant ; et c’est pas la seule fois où je l’ai vu marcher sans ses béquilles. Mais cette fois-là, ça m’a vraiment frappée. Ca m’a rappelé quand j’avais cassé mon parapluie sur la tête de mon premier mari. Il était sergent de ville à Paris, ce salaud ! Quand j’ai appris qu’il me trompait, j’ai été lui dire ma façon de penser à coups de parapluie. Comme ce jour-là il était de garde à l’hôtel de ville, ça a fait du bruit !Ca a pas été bon pour son avancement. Mais il l’avait bien cherché, non ?

Frère Gérome
Sans doute… Mais alors, si je comprends bien, Marie le savait elle aussi que Patinette n’avait pas besoin de béquilles, bien avant le miracle !

Mère Roger
Forcément qu’elle le savait !

Frère Gérome
Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi elle a laissé croire à ce prétendu miracle…

Mère Roger
Ca, je peux pas vous dire…. Faudrait lui demander. Après tout, ça a plus d’importance maintenant !

Frère gérome
Oui, sans doute… mais j’y pense ! Est-ce que vous savez comment ça lui est arrivé à Patinette cette infirmité ?

Mère Roger
Pas trop. C’était bien avant que j’arrive au village, il faudrait demander aux anciens.

Frère Gérome
C’est pas bête, madame Roger ! Je demanderai au père Gervais ; s’il est de bonne humeur, il me racontera. Bon, je vais y aller. Merci de votre aide, madame Roger, et merci pour le café.

Mère Roger
Vous en voulez encore un verre ?

Frère Gérome
Non merci… A bientôt peut-être. Bonne journée !

Mère Roger
C’est ça, bonne journée à vous aussi !

Chez Antoine, après le déjeuner, Frère Gérome est à table. Il sirote son café. Arrive le père Gervais pour sa belote de l’après-midi.

Père Gervais
Salut, l’abbé… salut Antoine. (Regardant autour de lui) ben quoi… Y sont pas encore arrivés ?

Antoine
Eh non, z’êtes le premier, père Gervais.

Frère Gérome
Vous prendrez bien le café avec moi en attendant ?

Père Gervais
Ah ! C’est pas de refus, l’abbé… mets-moi un café, Antoine… Avec sa remorque, bien sûr !
(Il s’assied en face de frère Gérome)

Antoine (Riant)
Bien sûr, père Gervais… Et vous, l’abbé… Une remorque aussi ?

Frère gérome
Pourquoi pas…

Antoine les sert

Frère Gérome
Merci Antoine…

Antoine retourne derrière son comptoir et lit son journal.

Frère Gérome
Au fond, je suis bien content de me retrouver seul avec vous, père Gervais. Je voudrais vous poser une question, si ça ne vous ennuie pas trop…

Père Gervais
Posez, l’abbé, posez…

Frère Gérome
Voilà. Je me demandais comment il était devenu infirme Patinette…

Père Gervais
Parce que ça vous intéresse toujours cette histoire ?

Frère Gérome
Oui et non, c’est pour savoir…

Père Gervais
Oh, ça remonte pas à hier tout ça…C’était en 43-44, je ne sais plus bien. En tout cas, les boches étaient encore chez nous, y’avait des bombardements américains assez souvent. Les allemands réquisitionnaient les hommes jeunes pour réparer les dégâts, combler les trous, des choses comme ça. A l’époque, on avait dans les trente ans, Patinette et moi. Un jour, nous v’là partis pour réparer les dégâts à la gare du chef-lieu. Le patinette, il était saoul comme une vache, tellement saoul qu’il est tombé dans une tranchée qu’il avait pas vue. C’est comme ça que ça lui est arrivé. Il a été hospitalisé, mais ça a mal marché, l’opération. C’est comme ça qu’il a hérité de ses béquilles.

Frère Gérome
Et ça ne s’est pas arrangé par la suite ?

Père Gervais
Pas bien… Enfin, je sais pas trop, Il faudrait demander au docteur Durossier, c’est lui qui le suivait.

Frère Gérome
Le docteur Durossier ? C’est drôle, j’ai l’impression que j’en ai déjà entendu parler y’a pas longtemps… (Fouillant dans ses souvenirs, il se remémore sa conversation avec Lanvin au bord de la rivière.)

Frère Gérome
Dites-moi donc, père Gervais, où pet-on le trouver le docteur ?

Père Gervais
Oh, à cette heure, il fait ses visites. Vous le trouverez chez lui en fin d’après-midi. C’est pas compliqué, c’est au bourg, presqu’à côté de chez Pinçon. Z’aurez qu’à demander ! En général, il est là vers cinq heures, cinq heures et demie. Vous verrez, c’est un bien brave homme.

Entre le père Simon.

Père Gervais
Alors, qu’est-ce que tu foutais, vieux salaud ? Encore à surveiller l’entrée des petites filles à l’école… Hein, vieux cochon !

Père Simon
Hé hé hé ! T’avais qu’ préparer les cartes en attendant, vieille carne ! Ca t’aurait occupé !


Antoine
Elles sont prêtes, les cartes… Et les chopines aussi.

Père Gervais
Ah ! Tu vois… Allez, au boulot !

Il se lève et se dirige vers sa table de jeu habituelle, suivi du père Simon.

Père Simon
C’est ça, au boulot ! Hé hé hé !

Le lendemain, frère Gérome, juché sur le vélo d’Antoine, pédale en direction du bourg. Il arrive devant le grand café, jette un coup d’œil à l’horloge du clocher qui marque cinq heures et demie. Il pose son vélo et entre dans le café.

Frère Gérome
Bonjour, messieurs dames.

Le patron
Qu’est-ce que ce sera, monsieur l’abbé ?

Frère Gérome
Un blanc sec, mon fils. Pourrais-je donner un coup de téléphone, s’il vous plaît ?

Le patron
Bien sûr, mon père. C’est la porte au fond.

Frère Gérome
Merci, mon fils.

Il se dirige vers la cabine.

Plus tard, frère Gérome marche dans la rue. Il regarde sa montre : il est dix-neuf heures trente. Il arrive devant la porte du docteur Durossier et sonne. Le docteur ouvre la porte.

Docteur Durossier
Bonsoir, monsieur l’abbé.

Frère Gérome
Bonsoir, docteur.

Dr Durossier
Entrez donc ! (il s’efface pour le laisser entrer.)

A l’intérieur de la maison.

Dr Durossier
Je vous prie de m’excuser de vous recevoir si tard. Mais, comme je vous l’ai dit tout à l’heure, la journée a été chargée. Bien sûr, j’aurais pu vous recevoir entre deux clients, mais autant avoir notre temps… Et puis, ce n’est pas si souvent que j’ai de la compagnie… Autant en profiter ! Mais, asseyez-vous, monsieur l’abbé. Nous allons prendre l’apéritif et dîner ensemble.

Entre mademoiselle Lise.

Dr Durossier
Ah, Lise… Permets-moi de te présenter frère Gérome. Frère Gérome, voici Lise, ma sœur.. ;

Lise
Mes respects, monsieur l’abbé.

Frère Gérome
Enchanté de faire votre connaissance, mademoiselle.

Dr Durossier
Comme je vous le disais, Lise est ma sœur, monsieur l’abbé. Comme nous ne sommes mariés ni l’un ni l’autre, elle veille sur moi. Prendras-tu un porto, Lise ?

A la fin du repas…

Lise
Encore une goutte de café, monsieur l’abbé ?

Frère Gérome
Non merci, mademoiselle Lise… C’est très bien comme ça… Votre repas était excellent !

Lise
Merci monsieur l’abbé.

Dr Durossier
Bien….. Lise, nous allons, monsieur l’abbé et moi, passer dans la bibliothèque, nous avons à parler. Ne nous dérange pas surtout.

Lise
Comme tu veux, Gérard. Je débarrasse et je vais me coucher. Bonne soirée, monsieur l’abbé.

Frère Gérome
Bonne soirée, mademoiselle Lise.

Le docteur Durossier et frère Gérome se dirigent vers la bibliothèque et s’y installent.

Dr Durossier
Excusez-moi, monsieur l’abbé. J’abuse de votre temps. Mais je ne pouvais pas parler devant Lise. Elle est bien gentille, la pauvre, mais elle a un énorme défaut : elle est bavarde… Et j’aimerais autant que notre conversation ne fasse pas le tour du canton ! Vous prendrez bien un Cognac… (Il sort les verres sans attendre la réponse.)
Jouez-vous aux échecs, monsieur l’abbé ?

Frère Gérome
Oui, de temps à autre.

Dr Durossier
C’est très bien. Nous parlerons tout en faisant une partie. Prenez-donc les blancs…

Ils s’installent devant l’échiquier.
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Vilain
Nain de Jourdain
Vilain

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Le Miracle Empty
MessageSujet: Re: Le Miracle   Le Miracle EmptyMar 3 Nov 2009 - 0:14

Un peu plus tard, la partie est toujours en cours…

Dr Durossier
Bien sûr que je le savais ! Il remarche depuis 1950… Il tirait un peu la patte, bien sûr, mais rien de bien grave…

Frère Gérome
Et vous n’avez rien dit… Vous l’avez laissé faire croire qu’il était infirme ?!

Dr Durossier
Ca l’arrangeait pour son métier… Enfin, si je peux dire ! Il était braconnier. Ainsi, il devenait insoupçonnable ! Et puis, ça ne faisait de mal à personne… Et, entre nous, il agrémentait ma table d’honorable façon… Le prix du silence. J’espère que je ne vous choque pas, monsieur l’abbé ?

Frère Gérome
Non, docteur, non, ne craignez rien ! Mais qu’avez-vous fait au moment du prétendu miracle ?

Dr Durossier
Que voulez-vous que j’aie fait ? Je ne pouvais pas désavouer mon collègue de Lourdes ! Je ne pouvais pas dire ce que je savais… J’ai joué le jeu. Qu’auriez-vous fait à ma place ?

Frère Gérome
Oui, bien sûr… Mais, vous auriez pu peut-être en parler au curé Pinçon ?

Dr Durossier
Cela n’aurait servi à rien. Les journaux en avaient parlé. Non, cela n’aurait servi à rien… Sinon à désespérer ce brave Pinçon. Et il semblait si heureux de ce « miracle »… pensez, un de ses paroissiens touché par la grâce divine ! Je n’ai pas voulu lui retirer ses illusions, lui gâcher son plaisir.

Frère Gérome
Bien sûr, je vous comprends ! Je vous remercie de votre franchise, docteur. Je commence à y voir plus clair dans cette affaire !

Dr Durossier
Tant mieux, monsieur l’abbé… mais ce n’est pas une raison pour me faire cadeau de votre dame ! Concentrez-vous, que diable !

Ils rient et continuent leur partie.

Chez Antoine, le lendemain, Sylvaine balaie. Frère Gérome prend son petit déjeuner quand arrive Bousch, l’instituteur.

Bousch
Bonjour Antoine, bonjour Sylvaine, Bonjour monsieur l’abbé.

Tous
Bonjour monsieur Bousch !

Bousch
Alors, monsieur l’abbé, bien dormi ?

Frère Gérome
Très bien, monsieur l’instituteur. Vous n’avez pas école aujourd’hui ?

Bousch
Et ce n’est pas dommage, monsieur l’abbé ! Avec ce grand beau temps…. Je vais en profiter pour faire une promenade.

Frère Gérome
Ma foi, j’irai bien avec vous, si cela ne vous dérange pas…

Bousch
Au contraire, monsieur l’abbé, au contraire, nous pourrons causer. Cette promenade n’en sera que plus agréable ! Mais, tout d’abord, je vais déjeuner, si cela ne vous ennuie pas.

Frère Gérome
Que non, monsieur l’instituteur. Prenez donc place à ma table !

Frère Gérome et Bousch se promènent tranquillement sur un chemin près de la rivière, tout en discutant.

Bousch
Et alors ?

Frère Gérome
Alors ! … Ca prouve ni plus ni moins qu’il n’y a pas plus de miracle que de beurre en broche ! Et je suis sûr que les vieux débris, comme dit Antoine, étaient parfaitement au courant !

Bousch
Votre enquête est finie, si je comprends bien ?

Frère Gérome
En principe, oui ; n’empêche qu’il y a des choses que j’aimerai comprendre… Par exemple, comment le curé Pinçon a pu se montrer aussi naïf ?

Bousch
Je ne l’ai connu que très peu, mais il ne m’a pas fait l’effet d’être un naïf, bien au contraire !

Frère Gérome
Et la colère de Patinette, comment l’expliquer ?

Bousch
… De voir son stratagème découvert, bien sûr !

Frère Gérome
De la part d’un tel mécréant, cela m’étonnerait… Au contraire ! Je suis sûr qu’il y a une autre raison, mais laquelle ? Et puis, il ne mettait jamais les pieds à l’église ! Pourquoi diable est-il allé à Lourdes ?

Bousch
Ca, c’est plus facile… Sans doute pour profiter du voyage.

Frère Gérome
Peut-être…

Ils continuent leur promenade.

Plus tard, sur le chemin du retour, ils entendent arriver derrière eux le tracteur de Villette, le maire, qui les rejoint.

Le maire
Bonjour, monsieur l’instituteur, bonjour monsieur l’abbé. Alors, on profite du beau temps ?

Bousch
Bonjour monsieur le maire.

Frère Gérome
Eh oui, monsieur le maire. Autant en profiter tant qu’on le peut !

Le maire
Vous avez bien raison. Si je pouvais, j’en ferais bien autant… Mais, entre la terre et la mairie, je n’en ai guère le temps. C’est que je n’ai pas de pension pour vivre, moi !

Bousch
Oh, monsieur le maire, vous n’allez pas me dire que vous avez besoin de ça ?

Le maire
Bien sûr que non, monsieur l’instituteur, mais ça aide ! Regardez, Patinette, avant qu’on lui supprime la sienne, il ne s’en plaignait pas.

Frère Gérome
Comment ça ? On lui a supprimé une pension ?

Le maire
Evidemment, puisqu’il y a eu le Miracle. Si vous croyez que la sécurité sociale va continuer à payer une pension à un infirme qui ne l’est plus… Vous vous fourrez le doigt dans l’œil, sauf votre respect ! ils sont pas philanthropes dans l’administration. Aussitôt qu’ils ont appris dans les journaux qu’il était soi-disant guéri, ils se sont empressés de lui envoyer une belle lettre recommandée pour lui dire qu’il fallait plus qu’il compte sur eux pour vivre !

Frère Gérome
Vous venez de dire «  soi-disant guéri ». Vous saviez qu’il pouvait marcher ?

Le maire
Elle est bien bonne, celle-là… Mais, tout le monde était au courant, monsieur l’abbé, sauf peut-être les jeunes et les nouveaux, comme monsieur Bousch… Allez, c’est pas tout ça, mais le devoir m’appelle ! Au revoir monsieur Bousch, au revoir monsieur l’abbé.

Bousch et frère Gérome
Bonne journée monsieur le maire.

Frère Gérome
Une pension ! Que je suis bête de ne pas avoir pensé à ça ! La voilà la raison de la colère de Patinette !

Bousch
J’avoue que moi non plus… je n’avais pas vu les choses sous cet aspect.

Frère Gérome
Ce qui me gêne, c’est que, si tous les anciens du village étaient au courant, Pinçon l’était aussi…

Bousch
Et alors ?

Frère Gérome
Et alors ? … S’il était au courant de la guérison de Patinette… C’est volontairement qu’il a fait croire au miracle ! C’est à cause de lui que Patinette a perdu sa pension. Pourquoi diable a-t-il fait ça ?

Bousch
Oui… Surtout que c’est un brave homme, Pinçon…. Il ne ferait pas de mal à une mouche.

Frère Gérome
Et puis c’est un prêtre… Aller faire croire à un faux miracle… Je n’arrive pas à y croire… Et encore moins à comprendre ! Car enfin, c’est grave tout ça… Il faut que j’en ai le cœur net !

Ils repartent vers le village. Frère Gérome marche très vite, Bousch a du mal à le suivre.

Frère Gérome arrive devant le café d’Antoine en trombe. Il entre de même, péniblement suivi de loin par Bousch, distancé. Il se précipite sur la table des beloteurs.

Antoine
Bonjour monsieur l’abbé !

Frère Gérome ne répond pas.

Père Gervais
Bonjour l’abbé !

Frère Gérome
Venez par ici vous !

Il tourne le dos aux beloteurs et su dirige vers une table isolée près d’une fenêtre.

Père Gervais
Qu’est-ce qui lui prend ?

Père Simon
Je sais pas, mais il a l’air en colère. Hé hé hé !

A ce moment, Bousch arrive complètement essoufflé et cherche frère Gérome des yeux.

Antoine
Salut monsieur l’instituteur ! Qu’est-ce qui se passe ? Vous êtes tout rouge.


Bousch
Oh rien. Donnez-moi donc un verre, Antoine !

Frère Gérome (Au père Gervais)
Alors ! Vous venez, ou il faut que j’aille vous chercher ?

Père Gervais
J’arrive, j’arrive. Y’a pas le feu… Antoine, sers donc une chopine à l’abbé. Ca le calmera peut-être !

Les autres se mettent à rire.
Antoine vient servir la chopine. Le père Gervais vient s’installer à la table de frère Gérome. Il prend tout son temps. Frère Gérome ne peut s’empêcher de montrer son énervement. Le père Gervais s’assied enfin face à frère Gérome.

Père Gervais
Qu’est-ce qui vous arrive, l’abbé ? (Il sert un verre à frère Gérome) Buvez donc un coup, ça vous remettra ! Et puis, vous me direz ce qui ne va pas. (Frère Gérome boit) Alors qu’est-ce qui se passe ?

Frère Gérome
Il se passe que vous me menez en bateau !

Père Gervais
Comment ça je vous mène en bateau ? Tu entends ça, Simon ?

Père Simon
Oui, oui, t’inquiète pas… J’en perds pas un mot. Hé hé hé !

Frère Gérome
Oui, depuis le début, vous me menez tous en bateau. Tout le monde au village savait que Patinette pouvait marcher, qu’il touchait une pension…

Père Gervais
Oh, tout le monde… C’est vite dit ça, tout le monde… Hein, Simon ?

Père Simon
Ca, c’est pas vrai, l’abbé ! Tout le monde ne savait pas. Hé hé hé !

Frère Gérome
Mais vous le saviez, vous, nom de Dieu !

Père Simon
Hé hé hé ! Gervais, t’entends comme il jure bien l’abbé ?

Frère Gérome
C’est ça, continuez à vous moquer de moi, n’hésitez pas ! mais pourquoi ne m’avez-vous rien dit ? Vous êtes tous des menteurs, et Pinçon aussi ! Vous encore, je peux comprendre : vous êtes des mécréants. Mais Pinçon ! Un curé ! Pourquoi a-t-il fait ça ? hein, pourquoi ? Vous pourriez peut-être me l’expliquer maintenant ?


Père Simon
Hé hé hé !

Père Gervais
Doucement, l’abbé, calmez-vous ! Pinçon, il a sans doute pas pensé à mal. Il a sans doute voulu faire une blague à Patinette…

Frère Gérome
Vous parlez d’une blague… Lui faire perdre sa pension !

Père Gervais
Il aura pas pensé aux conséquences…. C’est un homme tout simple, Pinçon.

Frère Gérome
Admettons ! mais pourquoi ne m’a-t-il rien dit quand j’ai été le trouver ?

Père Gervais
Peut-être a-t-il eu honte de son geste ? Hein, qu’est-ce que t’en penses, Simon ?

Père Simon
Sans doute, Gervais, sans doute ! Hé hé hé !

Frère Gérome
Oh, vous, vous pouvez rire… Tôt ou tard, j’apprendrai la vérité ! … Avec ou sans votre aide… Allez, retournez à votre belote ! Vous n’êtes bons qu’à ça !

Père Gervais
Peut-être bien, l’abbé. Peut-être bien… Allez, donne les cartes Simon. J’arrive…

Frère Gérome hausse les épaules et sort du café.
Il suit la route qui mène au cimetière. Il en ouvre la porte, y entre et s’y promène, plus calmement. Arrivé devant la tombe de Patinette, il s’arrête, s’assied et réfléchit.

Frère Gérome
Voyons. Tout d’abord, me calmer un peu. C’est qu’ils me feraient tourner en bourrique, les vieux débris ! (Il rit) Voyons tout cela calmement… Patinette a un accident. Au bout de quelque temps, il guérit. Grâce à la complicité du docteur Durossier, il continue à percevoir sa pension. Des tas de gens sont au courant, dont le curé Pinçon, et celui-ci, au cours d’un voyage à Lourdes, fait croire que Patinette bénéficie d’un miracle… Et on veut me faire avaler que ce serait une blague… En tout cas, si c’en est une, elle a eu de fâcheuses conséquences pour Patinette, cette blague !. je comprends qu’il n’était pas heureux de ce miracle, le pauvre…ils ont dû drôlement le chagner au bistrot… (Il rit) Au fond, il ne l’avait pas volé. (Il se lève) Bon… Eh bien, voilà une affaire classée… Je n’ai plus qu’à rentrer, moi. Quelle histoire ! Qu’est-ce que je vais bien pouvoir raconter à l’Evêque, moi ? je ne peux quand même pas accuser Pinçon pour une simple blague… C’est bien embêtant tout ça.


Sur ce, arrive la Cancanne, la femme du maire.

La Cancanne
Bonjour monsieur l’abbé ! Beau temps, n’est-ce pas ?

Frère Gérome
Bonjour madame !

La Cancanne
Vous êtes venu prier sur la tombe de Patinette ?

Frère Gérome
Heu….

La Cancanne
Mon mari m’a dit qu’il vous avait rencontré, ce matin…. Au cours de votre promenade avec l‘instituteur.

Frère Gérome
Ah… Oui, en effet.

La Cancanne
Oh, c’est un bien brave homme monsieur Bousch. Evidemment, on pourrait lui reprocher ses idées politiques, mais il fait très bien son travail… Il est très gentil avec les enfants… Et puis, n’est-ce pas, c’est un personnage important dans un village, l’instituteur ! C’est comme le curé… Hélas, nous n’en avons plus. Enfin, je veux dire, un curé bien à nous… Comme du temps de ce brave curé Marty. Vous l’avez rencontré, qu’on m’a dit…

Frère Gérome
Marty ? Ah oui, je l’ai rencontré, un bien brave homme…

La Cancanne
Et qui n’aurait pas fait de mal à une mouche. Et pourtant…il en eu du mérite ! Avec cette bande de vieux fainéants qui passent leur journée au café… Un vrai scandale… Et ce Patinette ! (Elle se tourne vers la tombe et fait le signe de croix.) Paix à son âme ! A une époque, il tournait autour de Mélanie, la bonne de ce brave curé Marty… Y’a longtemps, remarquez bien… Eh bien, jamais monsieur le curé ne lui en a voulu… jamais une réflexion, rien ! Quel exemple de charité chrétienne… Un vrai saint…. Et il a gardé Mélanie à son service… Ah, je connais pas beaucoup d’hommes qui en auraient fait autant ! N’est-ce pas monsieur l’abbé ?

Frère Gérome
En effet, ma fille… En effet.

La Cancanne
Quand je pense que c’est ce fainéant, ce pécheur, qui a été miraculé… Enfin, les voies de Dieu sont impénétrables, n’est-ce pas monsieur l’abbé ?

Frère Gérome
Sans doute, ma fille ! Sans doute !

La Cancanne
Mais enfin, c’est pas pour dire, mais s’il voulait vraiment faire un miracle dans le village, il aurait pu… Je ne sais pas, moi… Me faire gagner au tiercé, par exemple ! je suis une bonne chrétienne…

Frère Gérome (Souriant)
Vous le dites vous-même, madame Villette… Les voies du Seigneur sont impénétrables !

A midi, au café d’Antoine, frère Gérome et Bousch sont en train de déjeuner à la même table.

Bousch
C’est incroyable ce que vous me dites là !

Frère Gérome
Incroyable ou pas, c’est un fait ! Pinçon était jaloux de sa bonne, et il s’est vengé de Patinette en faisant croire à ce pseudo-miracle. Je suis outré… C’est indigne d’un prêtre parce que, n’est-ce pas… S’il était jaloux, c’est qu’il entretenait des relations coupables avec sa bonne… C’est la seule explication, hélas !

Bousch
Et qu’allez-vous faire ?

Frère Gérome
Ce que je vais faire ! ? Aller lui dire ma façon de penser avant d’aller rendre compte à Monseigneur l’Evêque. C’est lui qui décidera de ce qu’il convient de faire… Entre nous, je ne voudrais pas être à sa place… Bon, si je ne vous revois pas… Je vous dis au revoir, monsieur l’instituteur, et merci pour tout.

Bousch
Au revoir monsieur l’abbé… A bientôt peut-être !

Frère Gérome
Peut-être, monsieur l’instituteur. Que Dieu vous garde ! Antoine, préparez-moi ma note s’il vous plaît… Je monte chercher ma valise.

Antoine
Vous nous quittez, monsieur l’abbé ?

Frère Gérome
Oui, Antoine… Mon enquête est terminée… Il est temps que je rentre.

Frère Gérome quitte la salle.


Père Gervais (Qui a suivi toute la conversation avec Bousch)
T’as entendu, Simon ?

Père Simon
Ouais… J’ai entendu. Hé hé hé !

Père Gervais
Bon… Antoine, est-ce que je peux me servir de ton téléphone ?

Antoine
Bien sûr, Gervais !

Le père Gervais se lève.

Père Simon
Qu’est-ce que tu vas faire, Gervais ?

Père Gervais
Comme si tu le savais pas, vieille canaille !

Père Simon
Hé hé hé !

Frère Gérome sonne à la porte du curé Pinçon. Il a sa valise à la main et l’air renfrogné. Mélanie ouvre la porte.

Mélanie
Ah, c’est vous ! Bonjour mon père.

Frère Gérome
Bonjour Mélanie ! Monsieur le curé est-il là ?

Mélanie
Bien sûr. Il ne bouge guère à son âge ! Mais, donnez-moi ça, ça vous embarrasse… (Elle prend la valise de Frère Gérome.) Je vais le prévenir de votre arrivée.

Elle pose la valise près du portemanteau et disparaît dans le salon.
Peu de temps après arrive Pinçon.

Frère Gérome
Bonjour mon frère. Je suis venu pour vous entretenir…

Pinçon
Oui, je sais… Mais entrez donc au salon. Nous serons plus au calme. Mélanie ! Apporte une assiette pour monsieur l’abbé. (A frère Gérome) Vous déjeunerez bien avec moi ?

Frère Gérome
C’est que j’ai déjà déjeuné chez Antoine…

Pinçon
Alors, vous prendrez bien un café ? (Il entraîne frère Gérome dans le salon.) Asseyez-vous donc dans ce fauteuil. Il est très confortable…

Frère Gérome s’assied. Pinçon reprend sa place. Entre Mélanie avec une tasse de café qu’elle offre à Frère Gérome.

Frère Gérome
Merci beaucoup !

Mélanie
A votre service, monsieur l’abbé !

Elle sort de la pièce.

Pinçon
Alors, vous avez fini votre enquête ?


Frère Gérome
Oui, je crois…. Et je voudrais vous dire…

Pinçon
Rien du tout… Vous allez me laisser parler. Je sais très bien ce que vous voulez me dire… Ne soyez pas étonné : Gervais m’a téléphoné tout à l’heure pour me communiquer vos conclusions… Cela m’a bien fait rire d’ailleurs…
Si vous avez le temps de m’écouter, je vais vous raconter toute l’histoire. Mais, je vous en prie, mettez-vous à l’aise… On croirait que vous avez avalé un portemanteau ! En fait, il faut nous reporter quarante ans en arrière… quand je suis arrivé au village. Contrairement à ce qui se passe habituellement, plutôt que de choisir quelqu’un du village pour être la « bonne du curé », Mélanie est arrivée avec moi. Elle avait juste vingt ans à l’époque, et, bien sûr, ça a fait jaser ! Oh, pas méchamment bien sûr, mais vous savez ce que c’est… Calomnier, calomnier, il en restera toujours quelque chose ! Ce que les gens ne savaient pas… Et qu’ils ne savent toujours pas, d’ailleurs, c’est que Mélanie… est ma sœur.
A l’époque, Patinette était un beau garçon. Quoi de plus normal qu’il ait tenté sa chance auprès de Mélanie ? Ce qui est moins normal, c’est qu’il l’ait abandonnée quand il a appris qu’elle était enceinte de ses œuvres ! J’ai bien essayé d’user de mon influence mais rien n’y a fait. J’ai éloigné Mélanie pendant quelques mois… Son fils vit maintenant encore chez des parents à nous en Bretagne. C’est d’ailleurs un bien brave garçon… Et il ne sait pas qui est sa mère.
Peu de temps après, Patinette a eu son accident. J’ai pensé que Dieu le punissait, et je lui ai pardonné au fond de moi…
C’est bien des années plus tard que j’ai appris, au cours d’une discussion avec le docteur Durossier, qu’en fait Patinette avait guéri… mais qu’il ne voulait pas que cela se sache… Ca lui permettait ainsi de continuer à braconner en toute impunité et surtout de percevoir sa pension de la Sécurité Sociale.
Alors, j’ai vu rouge… Une colère aveugle. Non seulement ce brigand avait gâché la vie de ma sœur, mais en plus il volait la société. La colère m’aveuglait littéralement. Je n’ai plus eu qu’une seule idée, lui faire payer, me venger de lui, qu’il le sache et qu’il n’y puisse rien. Mais comment faire ? C’était là tout le problème ! Et un jour j’ai eu l’idée du miracle. Après bien du mal, j’ai réussi à ce que la Marie le persuade de venir avec nous à Lourdes. Cela n’a pas été facile, vous pouvez me croire… Une fois là-bas, j’ai profité de son ivrognerie. Il somnolait après le repas, abruti par l’alcool. J’ai fait en sorte de le paniquer et il s’est laissé aller à marcher sans béquilles. Il m’a alors suffi de porter l’attention sur lui.
Comme à Lourdes tout le monde ne demande qu’à croire aux miracles, le reste a été facile ! Les journalistes se sont bien évidemment emparés de l’affaire… J’ai tout fait pour les aider d’ailleurs. Si vous aviez vu la tête de Patinette le jour où il a reçu la notification de la Sécurité Sociale lui signifiant que sa pension lui était supprimée… J’en ris encore… Oh, je sais, tout cela n’est pas bien charitable… Même un peu mesquin… Mais je ne regrette rien. Ma sœur est vengée.
La seule chose que je n’ai pas prévue dans toute cette histoire, c’est votre enquête ! Je vous ai sous-estimé… Je pensais que vous vous contenteriez d’un survol du problème. Mais voilà… Vous savez tout, mon frère. Faites selon votre conscience… Pour ma part, je suis vieux et je n’ai rien à craindre des hommes. J’espère simplement que vous me comprenez, même si vous ne m’approuvez pas.

Un long silence suit l’explication de Pinçon.

Frère Gérome (Se levant)
Je vous remercie de votre franchise, monsieur l’abbé. Je vais réfléchir calmement à tout ça avant de décider quoi que ce soit. Je vous tiendrai au courant. Au revoir et que Dieu vous garde…



Frère Gérome marche dans la rue, sa valise à la main. Il entre dans un café, commande une consommation et réfléchit. Tout d’un coup, il semble prendre une décision. Il paie et sort. Il se dirige vers la gare pour prendre un taxi et jette un œil à l’horloge : quinze heures. Plus tard, le taxi se gare devant chez Antoine. Frère Gérome en sort et règle la course. Dans le café, c’est l’heure de la sieste : le père Gervais somnole dans un coin, Antoine fait sa vaisselle derrière le bar.

Antoine
Ca alors ! Je vous croyais parti, l’abbé !

Frère Gérome
Moi aussi, Antoine, je me croyais parti.

Antoine
Et alors… ?

Frère Gérome
Alors ? …. Alors, vous me servez un verre vite fait ! Je meurs de soif.

Antoine
D’accord, l’abbé. Mais ce n’est quand même pas pour ça que vous revenez ?

Frère Gérome
Mais si, qu’est-ce que vous croyez ?

Antoine
D’accord… D’accord, l’abbé… Ca ne me regarde pas ! Est-ce qu’il faut que je vous prépare votre chambre ?

Frère Gérome
Oui, je vais coucher ici cette nuit, mais je repars demain matin… (Un temps.) Donnez-nous donc une chopine au père Gervais et à moi.

Il se dirige vers la table où se tient le père Gervais. Antoine apporte les chopines. Au bruit, le père Gervais ouvre l’œil.

Frère Gérome (En s’asseyant)
Soyez gentil, Antoine, allez donc porter ma valise dans la chambre !

Antoine (D’un air à la fois entendu et vexé)
D’accord… D’accord, l’abbé. Appelez-moi si vous avez besoin de quelque chose !

Frère Gérome sert un verre au père Gervais.

Père Gervais
Merci l’abbé… Pour un peu, je croirais que je suis en train de rêver !

Frère Gérome
Je voudrais vous parler, père Gervais…

Père Gervais
Et qu’est-ce que vous croyez que je fais à longueur de journée, l’abbé ?

Frère Gérome
Je voudrais vous parler sérieusement !

Il sourit d’un air entendu.

Père Gervais
Dans ce cas, l’abbé, allons donc faire un tour… Au cimetière par exemple. Nous y serons tranquilles.

Au cimetière, frère Gérome et le père Gervais marchent dans les allées.

Père Gervais
Bien sûr… Je me mets à votre place, l’abbé… Mais essayez de voir un peu les choses en vous mettant à la mienne. Je les aime bien tous ces gens. Je les connais depuis toujours. Ils ont tous leurs défauts, leurs qualités… Comme chacun de nous. Il faut comprendre. Tenez, par exemple, si Lanvin vous a conseillé de voir le docteur Durossier, ce n’est pas tant pour trahir Patinette… C’est surtout pour que vous ne croyez pas qu’il était incapable d’attraper un braconnier. Surtout si ce braconnier est infirme… La fierté, voilà la raison de son attitude à Lanvin ! On est tous comme ça. On agit d’une façon ou d’une autre pour des raisons qui n’ont en fait rien à voir, et que les autres ne peuvent souvent pas comprendre… Au fond, tout le monde croit bien faire. Vous devriez savoir ça, l’abbé. La compassion… On ne vous apprend pas ça au séminaire ?

Frère Gérome
Oui… Bon… Mais pourquoi m’avoir caché tout ça si longtemps ? C’aurait quand même été plus simple de me dire la vérité !

Père Gervais
Ben voyons…. J’vais vous dire, moi, ce que j’en pense de la vérité ! D’abord je ne crois pas qu’il y ait une vérité … Chacun en a sa version. Tenez, le père Pinçon, il est convaincu que sa sœur était une sainte et que c’est Patinette qui l’a souillée, comme il dit… En fait c’était une belle sainte nitouche la Mélanie. Toujours à faire les yeux doux à tout ce qui portait braguette… En fait elle n’a eu que ce qu’elle méritait ! Quand on cherche, on trouve… C’est une loi de la vie, l’abbé. Tenez, même Jésus, il l’a bien dit : « Frappez et l’on vous ouvrira. » Quand Patinette s’est aperçu qu’elle voulait le piéger, lui, le braco ! celui qui ne veut même pas se plier à la loi ! Eh bien, il a réagi en braco… Il a pris la clef des champs… C’est normal, l’abbé ! Chacun voit midi à sa porte. Pinçon, lui, il ne voulait pas comprendre… Et puis sa soi-disant vengeance au Pinçon, avouez que ce n’est pas bien grave ! Patinette a perdu sa pension. Au fond, ce n’est que justice puisqu’il ne la méritait pas. Lui aussi il a récupéré que ce qu’il avait semé !

Frère Gérome
Evidemment… Vu sous cet angle…

Père Gervais
… Croyez-moi, l’abbé… J’ai un sale caractère et j’ai embêté mes concitoyens bien longtemps… Mais j’essaie toujours de me mettre à leur place… De voir le monde avec leurs yeux. Si je râle chez l’Antoine, c’est plus pour être conforme à l’image qu’ils se font de moi qu’autre chose. Et puis cela me permet de dire tout haut ce que les autres pensent tout bas : venant de moi, ça n’a pas d’importance…

Frère Gérome
Au fond vous avez de la chance… Vous êtes une espèce de sage.

Père Gervais
Croyez pas ça, l’abbé… Il n’y a pas de sages, pas de fous. La seule chose, c’est qu’étant vieux, je n’ai plus beaucoup d’intérêts à défendre. Plus de désirs idiots à satisfaire. Croyez-moi, tout devient alors plus simple. Je n’essaie plus de faire la vie comme je voudrais qu’elle soit… Je la prends comme elle est. Avant, quand je me croyais quelque chose, j’essayais d’influer sur les choses… Et même sur les gens… En fait, je ne voyais, je n’écoutais que ce qui m’intéressait, me masquant les yeux pour le reste, ce qui ne me convenait pas… C’est comme ça qu’on fait soi-même son malheur. Tous autant que nous sommes. C’est notre éternelle histoire à nous autres, les humains. C’est l’histoire du jeune homme qui est amoureux de la fille qui ne l’aime pas, et qui ne voit qu’elle… Qui ne prête même pas attention à cette autre fille qui, elle, ne rêve que de lui et qui l’aurait rendu heureux. Mais voilà, ce n’est que plus tard qu’on peut comprendre, quand le désir vous quitte… Et c’est comme ça pour tout ! Regardez le maire… Il ne pense qu’à accumuler le pouvoir et l’argent… Ca l’enrage de ne pas être député. Il se crève à cultiver chaque année un peu plus de terre. Alors qu’il ne sait déjà plus quoi faire de son argent ! Ce qui le mène, c’est son désir d’avoir sans cesse plus d’argent, même si ça lui sert à rien… Il croit qu’en étant le plus riche, il sera le plus considéré… Il ne se rend pas compte que ce n’est pas lui que les gens considèrent, mais simplement sa fortune… Qu’au fond, ils le jalousent et le méprisent… Et que tout ça ne lui servira plus à rien quand il sera plus là….
Moi, l’abbé, je ne demande pas grand-chose à la vie… J’ai un toit, une petite pension, j’ai de quoi boire un coup… De quoi fumer, des amis… Que demander de plus ? … Allez, l’abbé, vous en faites pas ! … Allez raconter tout ça à votre évêque ! Dites-lui que les hommes ne sont que des hommes… Il devrait comprendre… Et s’il ne comprend pas, tant pis pour lui !

Frère Gérome hoche la tête d’un air pensif.

Père Gervais
Allez…C’est pas tout ça, l’abbé… Parler, ça donne soif… Et vous me devez bien une chopine pour avoir abusé comme ça de mon temps ! Et puis, vous savez ce que disait mon grand-père ? Il disait que les meilleurs moments de l’existence sont ceux qu’on passe entre amis avec du vin et du silence… Il avait pas tort !








Frère Gérome et l’abbé Vautrin quittent le cabinet de travail de l’évêque : après avoir baisé son anneau, ils sortent.

Abbé Vautrin
Alors, comme cela, votre séjour n’aura servi à rien !

Frère Gérome
Eh oui ! Vous aviez raison, mon frère, c’était vraiment un Miracle…. Que voulez-vous ? Je me suis pris pour un détective….

Abbé Vautrin
C’est parce que vous attachez plus d’importance aux gens qu’aux faits, cher confrère ! Les faits, il n’y a que cela de vrai.

Frère Gérome
Sans doute, mon cher frère, sans doute… (Il sourit)

Abbé Vautrin
… Le bon côté de l’affaire, c’est que cette expérience vous aura ouvert les yeux. Croyez-moi, il ne faut jamais tenir compte de l’air des gens. Ces paysans terre à terre ne peuvent comprendre les mystères divins. Ils n’ont aucune compassion. Croyez-moi, mon frère, quand vous aurez comme moi sondé les mystères de l’âme humaine, vous ne vous laisserez plus prendre à ce piège d’essayer de les comprendre… Les guider, voilà notre tâche ! Pas de s’abaisser à penser comme eux.

Frère Gérome
Vous avez plus d’expérience que moi, mon frère. J’essaierai d’en faire mon profit…

Abbé Vautrin
Et qu’allez-vous faire maintenant, cher confrère ?

Frère Gérome
J’ai demandé à Monseigneur l’évêque de me nommer pour prendre la succession de Pinçon… Je veux dire de monsieur le curé Marty.

Abbé Vautrin
Quelle drôle d’idée… Enfin, n’oubliez pas ce que je viens de vous dire : les guider, voilà notre tâche !

Frère Gérome
N’ayez crainte… Je n’oublierai pas ! Dieu vous garde !

Abbé Vautrin
Dieu vous garde !




A l’auberge d’Antoine, le père Gervais, le père Simon, Serpette et le frère Gérome sont assis à la table des beloteurs.

Serpette
Mais, c’est pas Dieu possible, encore capot… C’est pas vrai ! Vous avez vu, père Simon, ils nous ont encore mis capot !

Père Simon
Hé hé hé !

Père Gervais
Et pourtant, tu peux pas accuser mon partenaire d’être cocu… Hein ?

Frère Gérome
Avec le jeu que j’avais, ç’aurait été un miracle si vous aviez pu faire un pli !

Père Gervais
Peut-être, l’abbé, mais il faut quand même se méfier ! Les miracles… Ca existe. Surtout ici…

Antoine (Arrivant de la boutique)
Encore en train de vous disputer, les débris ! Oh pardon, l’abbé, je disais pas ça pour vous…

Frère Gérome
C’est rien, Antoine, c’est rien ! Offrez donc nous une chopine pour vous faire pardonner…

Antoine
Si y’a que ça, l’abbé, c’est comme si elle était déjà sur la table !

Père Gervais
Quand je vous disais que les miracles, ça existait….


FIN




















QUATRIEME DE COUVERTURE

« Je vous charge de rencontrer un de nos miraculés, d’enquêter sur lui et sur le Miracle dont il a fait l’objet. »

Deux détectives amateurs, l’abbé Vautrin et frère Gérome, vont donc, pour redorer le blason de l’Eglise, devoir faire face à tout un village, dont les préoccupations majeures sont plus terrestres que spirituelles.
Entre les chopines et les parties de belote, frère Gérome saura-t-il démêler le mystère de Patinette le miraculé ? « In vino véritas » ?! … Au cours d’étonnantes rencontres et de troublantes découvertes, frère Gérome verra-t-il enfin le bout du chemin qui mène à la vérité ?

Il y avait le théâtre côté cours. Il y avait le théâtre côté jardin. Il y a maintenant le théâtre côté bistrot….
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