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 Éric Faye

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lucarne



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Date d'inscription : 29/01/2009

MessageSujet: Éric Faye   Sam 7 Nov 2009 - 1:04


4e de couverture :
Les neufs récits réunis dans ce recueil tentent de répondre par le fantastique à une question simple : l’homme de la fin de Xxe siècle peut-il encore se retrancher du monde, fuir le pluriel au profit du singulier et devenir un électron libre ?
Chaque antihéros de ces textes fait ou a fait « l’éloge de la fuite », que ce soit dans un train, sur une improbable frontière, dans un monastère, dans une ville rayée de la carte ou au sommet d’un phare. Mais chacun, peu à peu, est contraint de répondre par la négative. Le for intérieur a été anéanti. C’est vers de nouvelles formes de solitude que l’homme doit se tourner.
Éric Faye écrit en jouant avec le temps, loin des conventions du naturalisme, et parvient à créer d’étonnants univers où la réalité bascule.
La dernière, "Je suis le gardien du phare", est particulièrement savoureuse !



La première de ces nouvelles :

Tandis que roule le train

Je n’ai jamais vu à quoi ressemble notre train de l’extérieur. Comme nombre de mes semblables, je suis né à son bord, j’y ai grandi et c’est là qu’est ma vie. J’ignore à quoi il ressemble et cependant je peux l’imaginer en observant l’autre train, qui circule sur la voie parallèle, dans le même sens que le nôtre, et nous a prouvé que nous n’étions pas seuls à faire un tel voyage.

De mémoire d’homme, il y a toujours eu ce convoi parallèle. Tandis que nous roulons, notre seul divertissement consiste à observer les gens de l’autre train. Avec le temps, certains visages d’en face nous sont devenus familiers.

La très longue saison froide des régions traversées oblitère leurs silhouettes en déposant sur les vitres une pellicule de givre. Certains hivers particulièrement rigoureux nous privent de la vue de l’autre train pendans six mois, voire sept. Nous confondons les silhouettes, les fondons dans une masse protéiforme, sombre et mouvante.

Lorsque le printemps chasse le givre et que s’évapore la buée, nous sommes heureux de revoir ceux d’en face. Nous leur adressons des signes. J’aimerais que le printemps fasse également fondre les vitres. Il faut croire que quelque chose de plus tenace que le gel s’obstine à séparer les hommes.

Certains ne sont plus là et nous le remarquons vite. Comme il est vain de hurler car le fracas couvre nos voix, nous échangeons des informations élémentaires en inscrivant des messages à la craie, sur des ardoises. Les contrôleurs nous l’ont interdit. Ils nous ont menacés d’une amende si nous étions pris sur le fait ; mais être plus fort que ces contremaîtres est devenu, chez nous, comme une seconde nature.

Il est facile de déchiffrer des ardoises lorsque les deux trains circulent à même vitesse. Telle famille, apprend-on, a déménagé dans un autre wagon. Tel étudiant a obtenu un diplôme. Telle personne, enfin, souhaiterait descendre du train, mais tous s’emploient à l’en dissuader. Comme si notre voiture, dans ces moments-là, avait l’éclat d’un miroir, nous renvoyons à nos interlocuteurs les mêmes informations, à peu de chose près.

Nous savons d’eux qu’ils sont partis voici fort longtemps et qu’à eux aussi, on a juré qu’il y avait quelque chose au bout, une gare accueillante avec des massifs de fleurs. Nous faisons, chacun de notre côté, l’expérience de ce mensonge, car il n’en est plus un, parmi nous, pour croire dur comme fer qu’un jour, le train s’arrêtera.

Le doute, pourtant, nous maintient à bord. Nul ne serait assez fou pour descendre du train en marche. L’idée que ses compagnons de voyage ont fini par entrer en gare lui serait insupportable.
Les anciens nous parlent du jour où le train partit. A entendre le timbre de leurs voix, à considérer leurs yeux à ce moment précis, nous sentons qu’ils souhaiteraient arriver eux aussi dans une gare, celle de l’ancien départ.

Parfois, l’autre train, soit qu’il est plus rapide, soit qu’il est plus lent, disparaît de notre vue. Nous ne le revoyons plus de quelques jours et l’attente commence. Un déséquilibre se crée en nous. Nous ne pensons qu’à ses voitures vert bouteille, à sa locomotive noire. Mais dès qu’il reparaît, notre inquiétude fond comme neige au soleil.

C’est alors que je revois Andonia, Andonia est l’amour de ma vie ; mais elle est dans l’autre train. Je devrais dire : Adonia est l’amour de ma vie car elle est dans l’autre train.

Parmi nous se relaient des professeurs grâce auxquels, lorsque nous entrerons en gare, nous serons à la pointe du savoir. L’un d’eux à pour cela une jolie formule : il veut nous conduire aux frontières de l’esprit. Là-bas, dit-il, il nous quittera et s’en retournera ; à nous de nous débrouiller. La belle affaire !

Personne ne fait de grand projet, tant l’idée d’un arrêt semble utopique. Chacun vie sa vie. Parfois, une jeune fille épouse un jeune homme d’une autre voiture, un peu plus loin. De manière générale, il faut bien reconnaître que nous sommes, comment dire ? plutôt statiques, même si ce terme paraît paradoxal puisque le train roule, sans arrêt. Je veux dire par là que chacun demeure dans un compartiment déterminé et n’a pas envie d’aller voir en queue ou en tête ce qui ne se passe pas. Et tôt ou tard, chacun se marie, élève ses enfants, exerce une fonction, reste calme même si, sans le dire, il ne pense qu’au jour de l’arrivée.

Ce jour-là ne vient pas. Mes camarades, par lassitude ou conformisme, se sont mariés. Eux aussi, naguère, furent fascinés par une sirène d’en face. L’un après l’autre, ils se sont résignés et ton pris pour épouse une femme de chez nous, à portée de leurs mains, de leur esprit.

Certains restent en permanence sur le qui-vive, prêts à quelque-chose. Veulent-ils être les premiers à mettre pied à terre ? Je les vois qui ajustent leurs chapeaux, cirent leurs chaussures, vérifient l’état de leur col et de leur cravate dans le miroir du compartiment. Qu’ils sont sérieux ! Ils considèrent les porte-bagages d’un air attentif, comme pour s’assurer qu’à l’instant décisif, ils n’oublieront rien.

Et moi, je regarde Andonia et Andonia me voit, parfois. Au début, elle restait indifférente ou feignait l’indifférence. Je l’observais, elle n’y prêtait guère attention. Je ne la gênais pas, mais je sentais bien, de temps à autre, qu’elle eût préféré se soustraire à ces séances de guet. Je me rappelle avoir, un jour, saisi une ardoise et, plein d’audace, demandé : « Qui es-tu ? » Elle avait souri et répondu, par ardoise interposée : « Andonia. Et toi ? » J’avais écrit : « Anton ».

Lorsque son train perd du terrain ou prend de l’avance, je m’enferme dans un mutisme total et mes compagnons comprennent qu’il est vain de m’adresser la parole. Andonia m’a confié un jour qu’elle était mariée ; elle a tracé une gros OUI en réponse à ma question. Je la vois s’éloigner souvent vers une silhouette dangereusement masculine, disparaître avec elle plus que de raison et, là non plus, il n’est pas bon de me causer.

Je le sais, c’est vain, mais je regarde Andonia souvent, et elle y est sensible. Lorsque j’apparais, elle met un collier, toujours le même. A la lumière d’automne, il étincelle. Puis, vite, quand vient l’hiver, quand le givre annexe les vitres, je dois chercher un interstice pour l’apercevoir encore une heure, ou deux. A chaque hiver, avec une angoisse qui confine à l’insupportable, je me retire dans le huis-clos de notre train, elle fait de même dans le sien. Peut-être arriverons-nous bientôt en gare. Peut-être le paysage changera-t-il, peut-être quitterons-nous cette plaine.

Pour se réchauffer l’âme pendant la traversée de l’hiver, nous écoutons les vieux consumer leurs souvernirs dans l’évocation du jour du départ, dont, eux-mêmes, ils ont entendu parler par leurs aïeux. Quand tout cela a-t-il commencé ? Personne ne le sait vraiment. A mesure que nous nous éloignons de ce jour, son souvenir se ramifie en un delta de nuances, de versions différentes, il acquiert peu à peu un statut de légende. Nous, les jeunes, ne savons plus ce qui révèle du mythe ou de la réalité. Nous douterons bientôt de l’existence de ce jour tou comme, déjà, nous doutons de celle d’une gare. Car il y a aussi cette autre légende, selon laquelle notre train foncerait vers un précipice, un pont ébréché d’où bientôt, peut-être, nous plongerons dans le vide.
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: Éric Faye   Sam 7 Nov 2009 - 13:59

C'est joli. Merci Luca!
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Romane
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MessageSujet: Re: Éric Faye   Sam 7 Nov 2009 - 15:29

Luca, je crois volontiers que tes lectures s'accorderaient bien avec mes goûts, aussi je lis tes indications et fils conducteurs. N'hésite pas à continuer à partager, je suis preneuse de ce genre d'infos-guide !

Le bouquin d'ici donne carrément envie !

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