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 Foin des romans

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Scapinocchio de la Mancha

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MessageSujet: Foin des romans   Ven 20 Nov 2009 - 14:21

FOIN DES ROMANS !






Le Littré est un roman, le roman de la langue française (Jean d’Ormesson)








Je n’ai jamais bien su si mon grand-père se levait au chant du coq ou si le coq était réveillé par la quinte de toux matutinale de mon grand-père, tant l’un et l’autre claironnaient de concert chaque aube nouvelle. D’ailleurs, probablement à cause qu’il lui contestait la légitimité de cette fonction, mon grand-père prétendait ne pas se lever au chant du coq mais, selon le temps ou la saison, dès potron-minet ou dès potron-jacquet ; ce qui, m’expliqua-t-il, signifie "dès qu’on voit le cul du chat… ou de l’écureuil". « Tout de même, ça t’a une autre allure ! » ajouta-t-il en humectant d’un généreux coup de langue la gomme de sa feuille de Job.
Cette quinte de toux réveillait du même coup les deux vaches, la Rougette et la Banou, qui marquaient par un long meuglement leur impatience d’être traites. Mais jamais ce bruyant remue-ménage ne parvint à précéder le lever de ma grand-mère : l’odeur du café au lait emplissait invariablement la ferme au moment précis où grand-père faisait grincer le parquet de sa chambre.

Mon grand-père aimait les mots. Il m’apprit à ne jamais me satisfaire du premier qui venait sur la langue ou sous la plume. « Les synonymes véritables n’existent pas, prétendait-il. Chaque mot a son sens et sa fonction propres. Mais si d’aventure, après en avoir considéré plusieurs, tu n’as décelé entre eux que d’infimes nuances, choisis celui qui s’accordera le mieux dans le décor de ta phrase, qui te semblera le plus mélodieux, ou qui aura la plus séduisante couleur. Ma toux matutinale serait de beaucoup moins remarquable si elle n’était que matinale. Elle chanterait moins joliment. Bref, elle serait ordinaire. Notre condition de paysans ne doit pas être prétexte à négliger le bon français. »
Matutinales ou matinales, les expectorations de mon grand-père inquiétaient tant son épouse qu’elle osait quelquefois lui reprocher les deux paquets de gris qu’il fumait par semaine. A quoi je l’entendis répondre un jour : « Je m’en fiche, je ne mourrai pas jeune ! »
Il avait raison à deux titres : il venait de passer les quatre-vingts ans et il vécut centenaire. Son secret, affirmait-il, résidait en un lavage de sinus quotidien, d’une eau glacée qu’il allait pomper au puits, et qu’il inspirait à pleins naseaux, les mains ouvertes en coupe sous le filet coulant de la couade au-dessus de l’évier. Après ces ablutions, elles aussi matutinales, il ne toussait plus jusqu’au lendemain.


A cause de Monsieur Jules Ferry, mon grand-père n’alla à l’école que jusqu’à 11 ans. Mais grâce à Ferdinand Buisson, il découvrit la beauté de la langue française.
En 1892, le père de l’école publique avait fait voter la loi qui rendait l’instruction obligatoire de 6 à 13 ans. Elle instituait un certificat d’études primaires élémentaires "décerné après un examen public auquel pourront se présenter les enfants dès l'âge de onze ans. Ceux qui, à partir de cet âge, auront obtenu le certificat d'études primaires, seront dispensés du temps de scolarité obligatoire qui leur restait à passer."L’occasion était trop bonne. La ferme ayant besoin de bras, mon grand-père fut sommé de mobiliser sa mémoire prodigieuse pour réduire au minimum le temps à perdre sur les bancs de l’école publique. Scolarisé dans sa huitième année, il passa avec succès l’examen solennel en 1895, à l’âge très précis de 11 ans et un jour. Et fut reçu premier du canton.
L’écho d’un tel exploit dut parvenir jusqu’aux oreilles parisiennes de monsieur Raymond Poincaré alors ministre de l’instruction publique, des beaux-arts et des cultes. Honorer le plus jeune impétrant de France valait bien le déplacement de la République, du moins d’un de ses fidèles serviteurs. C’est Ferdinand Buisson, directeur de l’Enseignement Primaire, descendu de la capitale pour la circonstance, qui s’y colla.

Soixante-quinze ans plus tard, j’eus à m’intéresser à ce brillant pédagogue, inventeur du substantif de "laïcité", après avoir découvert dans une brocante son Dictionnaire de pédagogie et d’instruction primaire. Je rapportai à mon grand-père que le personnage fut président de l’Association nationale des libres penseurs, cofondateur et président de la Ligue française des droits de l’homme et qu’il reçut en 1927 le prix Nobel de la Paix. Du fond de sa campagne, il avait ignoré ces événements, mais ne s’en émut nullement : « Ça ne m’étonne pas, il avait l’air d’un brave homme ! » commenta-t-il en rallumant son mégot à la flamme d’une allumette.

La cérémonie eut lieu en grandes pompes dans la cour de la sous-préfecture, fanfare en ouverture et en final, devant un alignement solennel de hauts-de-forme d’un côté, l’école au grand complet au garde-à-vous de l’autre et, à l’écart de tout ce monde, mes arrière-grands-parents, humbles paysans dans leurs petits sabots, que le faste du décorum et l’émotion laissèrent muets…
… Jusqu’au moment où monsieur le directeur de l’Enseignement Primaire leur proposa, au nom du ministère, une bourse qui permettrait au jeune prodige d’entreprendre de brillantes études aux frais de la République.
Et puis quoi encore ! Quand les moissons attendent d’être rentrées !
Fin de non-recevoir. Rompez les rangs !
Le soir même, le gamin raccrochait sa blouse d’écolier pour endosser le harnais d’une longue carrière de paysan. Et d’autodidacte.

Car Ferdinand Buisson n’était pas venu les mains vides. L’ex-écolier, tout au long des deux lieues du trajet de retour, le dos voûté sous les douze kilogrammes du Dictionnaire de la langue française, œuvre magistrale en cinq volumes de Monsieur Emile Littré – cadeau de la France reconnaissante à son fils méritant – eut le temps d’apprécier le poids du savoir qui lui restait à engranger.

Dès le lendemain, il s’attelait à la tâche.
Ses parents ne voyant pas d’un bon œil qu’il abîmât les siens à la chandelle sur des caractères d’imprimerie cabalistiques, mais respectueux toutefois de cet extravagant désir d’instruction, convinrent avec lui qu’il serait libre de consacrer à la lecture deux heures précises et pas davantage par soirée, à la double condition qu’il fût au cul des vaches dès l’aube et qu’il finançât l’achat des bougies sur son propre pécule. Outre les journées qu’il devait à la ferme familiale pour gagner le gîte et le couvert, le jeune garçon loua donc ses services comme cantonnier. C’était le prix à payer pour acheter sa liberté d’apprendre.


Je passais à la campagne toutes les vacances scolaires. Après dîner, le cérémonial était toujours le même. Aussitôt la table débarrassée de sa toile cirée, grand-père y disposait religieusement les cinq tomes du Littré, une pile de cahiers d’écolier, un porte-plume, un buvard et l’encrier. Grand-mère s’asseyait à l’écart, au coin du fourneau, pour faire sa couture ou lire le Sud-Ouest. Quant à moi, je m’installais en face de mon grand-père, pour trier et nettoyer les fossiles marins que je récoltais sur les terres caillouteuses du Bas-Doumen, ou observer dans des bocaux mon élevage de chenilles. J’hésitais entre devenir plus tard paléontologue ou entomologiste.

Comme je collectionnais les fossiles, mon grand-père collectionnait les mots. La douzaine de cahiers qu’il avait déjà remplis au fil des années, de son écriture tout en pleins et déliés – entrées calligraphiées en demi-onciale gothique, définitions en cursive coulée – contenait un florilège des jolis mots qu’il découvrait. Non qu’il dût les transcrire pour s’en souvenir – il mémorisait définitivement tout ce qu’il lisait – mais il lui semblait indispensable de laisser à la postérité trace de ses connaissances : son anthologie à lui de la langue française.

Se saisissant d’un des volumes, il l’ouvrait au hasard et se mettait au travail. Un mot l’orientait sur un autre qui le dirigeait vers un troisième qui l’emportait toujours plus loin sur les chemins de la connaissance.
Plusieurs fois dans la soirée il prenait tel ou tel cahier, dévissait le bouchon de l’encrier Waterman à facettes qu’il penchait si le niveau d’encre l’exigeait, trempait la plume et recopiait :

Coquefredouille : un pauvre hère, un homme sans esprit.
Chattemite : Personne affectant des manières humbles et flatteuses.
Tu-tu-ban-ban : la musique des montreurs d’ours.
Barbantane : grosse barrique contenant 563 litres.
Fonçailles : Pièces dont on fait le fond des tonneaux. Il se dit en opposition à longailles.
Barbajan : un des noms du chat-huant.
Atramentaire : qui a l’aspect et la saveur de l’encre.

Régulièrement, il me prenait à partie :
« Tu savais que la Banou était atripède ?
- Non pépé ! C’est grave ?
Il souriait avec indulgence de mon ignorance :
- Pas du tout ! C’est qu’elle a les pieds noirs. Je serais curieux de connaître l’adjectif pour les pattes blanches de la Rougette. J’opterais pour albipède.
Il allait vérifier : point d’albipède.
- Pourtant c’est joli ! »

Dans un cahier spécial, il consignait ses mots à lui, ceux qui n’existaient pas mais qui auraient dû. Ce soir-là il écrivit :

Albipède : qui a les pieds blancs. D’albus "blanc" et pes "pied". Construit sur "atripède". Voir ce mot.

Il arrivait aussi que je ne comprisse pas la question :
« Ne trouves-tu pas que faulx est plus seyant dans sa graphie avec une l ?
- ???
Heureusement, grand-mère venait à ma rescousse. Une réplique sèche lancée en patois me sortait d’embarras : grand-père n’insistait pas. Il replongeait dans le dictionnaire de Littré en bougonnant. Soulagé, je pouvais me concentrer à nouveau sur l’évidage d’un oursin de calcaire, ou continuer d’observer les chenilles de vanessa urtica se transformer en chrysalides sous leurs feuilles d’ortie.
Précis comme un sablier, grand-père planchait deux heures et pas davantage. Sur quoi, en fils obéissant il partait se coucher, respectueux de la parole autrefois donnée à ses parents disparus depuis quelques décennies.

Le lendemain matin, il serait debout à l’heure promise pour curer les vaches.


Les greniers des vieilles maisons sont des machines à remonter le temps. Mes explorations dans celui de la ferme ancestrale m’avaient déjà permis d’en exhumer quelques reliques : des albums de photographies et une collection de cartes postales, témoins d’époques révolues, des cahiers et livres d’école qui avaient appartenu à mon père, d’antiques outils à mains et tout un bric-à-brac d’objets hétéroclites aux fonctions mystérieuses …
A onze ans je pensais avoir fait le tour de cette île aux trésors : il me restait pourtant à y découvrir le Saint-Graal. Dans un coffre dissimulé derrière un vaisselier, sous une pile de vieux habits, dormait toute une collection d’épais in-folios, reliure cartonnée d’un éclatant rouge carmin avec tranchefile et signet, nerfs en saillies sur le dos, titre et tête dorés, vignette en couleurs collée en page de garde, texte émaillé de lettrines et culs-de-lampe tarabiscotés. Quelques titres m’étaient familiers : Robinson Crusoé, les Trois mousquetaires, certains romans de Jules Verne, fleurons de la Bibliothèque verte. Les découvrir en ouvrages de luxe et version intégrale fut un enchantement. D’autres livres m’étaient parfaitement inconnus. Tout un monde à explorer s’offrait à moi, dans lequel j’allais passer les plus beaux étés de ma vie.
J’avais déjà le goût de la lecture, j’acquis cette année-là la passion des beaux livres.

De telles œuvres d’art ne pouvant appartenir qu’à un fin lettré, je m’adressai naturellement à mon grand-père. Curieusement, il se lança dans une diatribe qui me laissa perplexe. Les romans n’étaient pas la vraie vie mais pures fariboles. Ils ne servaient en rien la connaissance. En conséquence, ils étaient inutiles.
Décontenancé, j’essayai pourtant d’expliquer que les romans nous font voyager, stimulent l’imagination. Que leur lecture est une distraction utile. Rien n’y fit.
« On lit pour s’instruire, point pour se divertir. Le savoir réside dans les dictionnaires et les encyclopédies. J’ai moi-même entrepris de me consacrer, dans un premier temps, à l’étude de la langue française. Le dictionnaire de Monsieur Littré me suffit en cela. Alors les romans, très peu pour moi ! Je n’ai pas de temps à perdre en pareilles futilités. »
Je voulus tenir tête, argumenter que les romans eux aussi sont utiles à l’apprentissage de l’orthographe, de la grammaire, de la langue française. Grand-père n’en démordait pas : primo on apprend le français par le dictionnaire, secundo le savoir tout entier est contenu dans les encyclopédies. D’ailleurs, il avait entendu la meilleure critique du Grand Dictionnaire universel de monsieur Pierre Larousse et comptait bien s’y atteler un jour, si le temps lui en était alloué. Alors : foin des romans ! Il n’en avait jamais lu, n’en lirait jamais et me conseillait grand-paternellement d’en faire autant. Au sens propre il me renvoyait à mes chères études !

- Mais alors, à qui sont tous les livres de la malle ?
- Demande à la mémé ! ronchonna-t-il pour clore le débat.
Ce que je fis.
- Ils sont à ton père, il les a laissés là. Certains sont des prix scolaires, d’autres des cadeaux de ses tantes. Il a toujours tellement aimé les livres !
- Ça oui, la maison en est pleine ! Mais pourquoi ne les a-t-il pas emportés ? J’aurais pu les lire !
- Sans doute pour que tu les trouves ici un jour ! Il a commencé ses lectures à ton âge, dans le grenier à foin. Va mon petiot, c’est ton tour ! »

"Foin des romans !" L’expression mystérieuse que je venais d’entendre de la bouche de mon grand-père prenait une signification savoureuse : après mon père qui avait dû lire ces romans en cachette, je me mis à lire dans le foin.
Depuis, chaque livre que j’ouvre exhale un parfum clandestin d’herbe sèche.

Des étés délicieux passèrent. Le matin j’aidais aux travaux de la ferme ou des champs. A midi précis, du fond du jardin, grand-mère appelait pour la soupe. Sa voix de soprano portait assez loin pour qu’on l’entendît dans quelque champ qu’on se trouvât, y compris au-delà du bois de Peyrelevade perdu au fond du vallon. De la colline opposée nous parvenait comme en écho l’appel que la vieille Chapeyroux, notre plus proche voisine, lançait pour son homme à elle. Si d’aventure l’annonce du déjeuner tardait de quelques minutes, grand-père posait ses outils contre un arbre, attrapait sa veste accrochée à une branche ou un piquet, vérifiait l’heure à sa montre de gousset puis, après avoir constaté que son estomac ne mentait pas, il s’inquiétait en grommelant si oui ou non on allait manger aujourd’hui.
L’après-midi, tandis que grand-mère faisait la sieste, il était à sa vigne. C’était son territoire privé. Nul n’aurait commis le sacrilège de venir l’y déranger de sa propre initiative. Il la chérissait tant qu’il passait des heures à la contempler assis à l’ombre d’un noyer, ou à la parcourir de son long pas de paysan paisible, taillant ici un gourmand d’un coup de sécateur, retendant là un fil de fer, se courbant vers les ceps avec dévotion pour palper les grappes en promesse de vin.
Lorsqu’il étudiait le Littré il était concentré et studieux. Soucieux d’apprendre. Dans sa vigne il était heureux.

Aux heures chaudes, mon bonheur à moi était dans le grenier à foin.
La meilleure place près de la lucarne était occupée par une poule parisienne qui refusait la basse-cour. Maintes fois chassée, elle rappliquait dans l’heure. De guerre lasse, grand-mère avait fini par la laisser s’installer à sa guise. Je construisis mon nid le moins loin possible du sien, pour avoir un peu d’air et la lumière du dehors. La poule insoumise, indifférente à ma présence couvait voluptueusement et moi, je lisais. Je fus dans ce grenier, tour à tour d’Artagnan et Jim Hawkins, Capitaine Némo puis Robinson, Axel Lidenbrock ou le Baron de Sigognac. Si je sentais un léger courant d’air sur la nuque, comme une respiration, je savais que mon père était là, à lire par-dessus mon épaule.

Lorsque je lui avais raconté la découverte de la malle, il s’était souvenu avec émotion de cette bibliothèque constituée livre après livre, au fil des années. Je lui parlai de mes lectures dans le fenil où bien avant moi il s’était identifié aux mêmes héros romanesques. En cachette, pensait-il ; mais plusieurs fois l’ouvrage qu’il croyait à l’abri dans le foin avait disparu. Confisqué !

Mon père avait depuis longtemps pardonné au sien.
« Avec le recul du temps, je le comprends mieux ! me confia-t-il. Sa condition de paysan l’a privé des études qu’il aurait voulu entreprendre. La République avait créé l’instruction gratuite et obligatoire. Obligatoire ! C’était pour lui le maître mot ! Mais surtout la plus grande escroquerie ! Il n’a jamais accepté qu’on l’ait spolié de ce droit fondamental : s’instruire sur les bancs de l’école publique, alors même qu’un proche de Jules Ferry avait fait le déplacement depuis Paris, spécialement pour lui. Oh ! Il n’en a pas voulu à ses parents – ils étaient pauvres mais bons comme du bon pain – ni à personne. C’était la vie, c’était comme ça ! Ces dictionnaires, dans lesquels il passe toutes ses soirées depuis plus de soixante ans, sont un peu sa revanche. Du coup, il n’a jamais réalisé la somme de connaissances qu’il a accumulées au contact de la terre, jour après jour, tout au long de son existence. Il t’a parlé des semailles et des moissons ? Il est intarissable ! Et de sa vigne ? Il en a plus à raconter que de raisins à vendanger ! Il t’a parlé des fils d’Ariane perlés de rosée qui courent sur les labours aux aurores ? Du chant de l’alouette ? Selon qu’elle grisolle en vol ou à couvert, juste avant ou juste après le lever du jour, il te dira le temps pour la journée à venir. Il y a deux, trois ans, j’étais monté à la vigne lui apporter le sulfate de cuivre qu’il avait commandé à la coopérative agricole. Il en avait besoin pour préparer la bouillie bordelaise, son "vitriol" comme il dit, contre le mildiou. Je l’ai trouvé dans le pré juste à côté, courbé vers le sol à faucher la luzerne par une chaleur torride, son éternel mouchoir à carreaux coincé sous la casquette pour se protéger la nuque. A chaque volée de la faux, il pestait en patois contre le tranchant de la lame. Il ahanait, suait sang et eau. Quand il s’est interrompu pour sortir de la corne de vache sa pierre à aiguiser, je lui ai demandé pourquoi il n’avait jamais acheté de tracteur, pourquoi il avait toujours utilisé les mêmes outils à mains quand il existait des outils mécaniques bien plus efficaces et plus rapides. Tu sais ce qu’il m’a répondu ? "Tu es comme la mémé, toujours pressé ! Vous allez où, si vite ? Bien sûr qu’un tracteur ferait ma luzerne en trois heures quand j’y passe trois jours. Mais de ce temps-là, de ce temps gagné, j’en ferais quoi ? Je cultiverais plus de terres, j’aurais des récoltes plus abondantes ? Et après ? Si je faisais plus de blé, mangerais-je plus de pain ? Bien sûr que je pourrais travailler mé-ca-ni-que-ment ! Mais serais-je encore un homme de la terre si je ne prenais plus le temps de la voir, ni la peine de m’y pencher, ni le plaisir de la toucher ?" Et comme s’il avait besoin de se justifier, il m’a montré un petit carré de luzerne qu’il avait épargné. "Tu crois que la faucheuse aurait contourné ce nid d’alouettes ?" Que veux-tu répliquer à un tel argument ? Il se croit ignorant alors que je le prends pour le plus éclairé des hommes, mais qui ne saura jamais que l’essentiel de son érudition, il ne l’a pas puisé dans les manuels. Apprendre, apprendre, c’était son credo, son idée fixe. Voilà pourquoi il n’a jamais accepté que la lecture puisse être un simple divertissement. Alors de temps en temps, il me confisquait un roman ! Ce n’était pas bien grave : la mémé me le rendait. Et il le savait ! »

Pas une seconde je n’aurais imaginé que pareille mésaventure puisse m’arriver à moi aussi. Après tout j’étais en vacances ! Lorsqu’elle se produisit pourtant, j’en fus d’autant plus triste et amer. C’était l’année de mes treize ans, au tout début de l’été. La veille, Ismaël et le capitaine Achab avaient aperçu un geyser de vapeur sur la mer démontée. Le cachalot blanc était en vue ! Quand j’ai voulu reprendre la traque de Moby Dick, le roman n’était plus où je l’avais glissé, entre une poutre et les tuiles. Le matin même, grand-père avait chargé le grenier d’une charretée de foin. S’il avait pris soin de ne pas recouvrir le nid de poule, le mien était enseveli sous l’herbe foisonnée. J’ai tout retourné, fouillé tous les recoins, allant jusqu’à fourrager dans le râtelier de l’étable juste en dessous, où le livre aurait pu tomber par l’abat-foin. En vain ! Désespéré mais refusant l’évidence qu’il m’avait bel et bien été confisqué, j’essayai de me convaincre que Moby Dick avait fini dans la panse des vaches.

Le roman par lequel je le remplaçai cet été-là n’eut pas la même saveur.

Pour le reste, les jours filèrent comme à l’accoutumée, quoique teintés de morosité. Le soir, assis en bout de table, je guettais mon grand-père du coin de l’œil, sans oser aborder le sujet de cette punition imméritée. Il semblait mal à l’aise. J’espérais qu’il se sentait coupable. Il avait moins d’entrain à l’étude du Littré. La mémé s’en inquiétait. Leurs joutes en patois devenaient plus fréquentes. A plusieurs reprises il alla se coucher après moins d’une heure de lecture.

Mes chenilles se transformaient en chrysalides, les chrysalides en paons du jour, les paons du jour en éclairs de lumière dans le ciel orageux. L’été fuyait.

La mélancolie s’alimente de petites contrariétés. Sournoise, elle les métamorphose à notre insu en chagrins obsédants qui nous consument à petit feu. Mais que ces peines intimes deviennent vite dérisoires quand un drame éclate, un drame véritable qui touche un être cher ! On se reproche alors la rancune qu’on a nourrie à l’encontre de la personne aimée, à cause d’une injustice, ô combien futile ! dont on l’a cru coupable.
L’événement se produisit à la fin août. L’orage espéré tout le soir était resté suspendu dans un ciel électrique. Grand-père avait disposé ses dictionnaires sur la table, mais les avait presqu’aussitôt rangés sans en ouvrir aucun. Il se disait barbouillé. A une réflexion de la mémé, il n’avait pas réagi, comme absent, comme ailleurs. Il allait et venait, de la porte de sa chambre à la fenêtre de la cuisine par où, anxieux, il scrutait l’obscurité. Que cherchait-il dans cet océan de ténèbres ? Quel danger pressentait-il ? Grand-mère lui prépara une infusion de camomille. Pour une fois, c’est en français qu’elle le sermonna : « Bois ça et va donc te coucher, si tu te sens patraque, au lieu de nous donner le tournis ! »
Je rêvai cette nuit-là de livres déchiquetés à la faux, dont la couverture rouge sang gouttait sur le raisin vert. L’orage bienfaiteur éclata au matin. Lorsque je me réveillai, beaucoup plus tard que d’habitude, grand-père était déjà à sa vigne. Il y avait fui aussitôt l’averse passée. A midi, grand-mère l’appela du fond du jardin, revint un quart d’heure plus tard avec quelques œufs qu’elle avait ramassés au passage. Puis elle mit le couvert, trempa la soupe et posa la soupière fumante sur la table. La porte restait désespérément close. Aucun bruit de sabots dans la cour. Il ne s’écoula pas cinq minutes avant que grand-mère commençât à se ronger les sangs. Je tentai de la rassurer.
« Peut-être qu’il n’a pas entendu !
- Penses-tu ! Ça n’est jamais arrivé !
- Tu devrais l’appeler à nouveau !
- Pour que les Chapeyroux se demandent ce qui se passe ? Non ! Il lui est arrivé quelque chose ! Cours-y voir !
- Mais il est à sa vigne !
- Et alors ! S’il a eu un malaise ! Cours je te dis ! Va vite ! Et si tu le rencontres en route, dis-lui juste que la soupe va refroidir.»

Sans prendre le temps d’enfiler mes bottes, je m’élançai, courant aussi vite que possible. Suivre la petite route jusqu’au pommier couché, descendre le chemin blanc, couper par le bois de Peyrelevade, remonter à travers les éteules. J’arrivai enfin au bas de la vigne. Le tonneau de vitriol bleu n’avait pas son couvercle. J’y jetai un coup d’œil machinal, comme si grand-père avait pu y tomber en remplissant la sulfateuse ! Haletant, je sautai de rang en rang, sans rien rencontrer d’humain que l’épouvantail, gardien des pêchers de vigne. Je continuai, toujours galopant, me tordant les pieds nus dans mes sandales ajourées sur les mottes détrempées, orteils et chevilles déjà ensanglantés par ma course dans les chaumes. C’est au pied du noyer que j’aperçus son corps. Le temps se figea. Je vis tout de suite la tache rouge sur son ventre. Mon cauchemar prenait sens. Pépé ! Mon pépé ! Je voulus crier mais n’y parvins pas. Je voulais courir mais ne le pouvais plus. J’avançai doucement. Quand je fus à moins de vingt pas, je distinguai la faux assassine tombée au sol. Grand-père était assis, adossé contre le tronc. Terrorisé, je m’approchai un peu plus, au ralenti, sur la pointe des pieds.
C’est alors que je le reconnus, posé sur le pupitre de ses cuisses, dans son écrin carmin, au moment où les doigts noueux tournaient délicatement une page. J’avais retrouvé Moby Dick.

Aveugle et sourd à tout ce qui l’entourait, installé bien au sec sur un lit de foin qu’il s’était fait là, à deux pas de sa vigne, mon grand-père lisait un roman.






FIN

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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Dernière édition par Scapinocchio de la Mancha le Dim 22 Nov 2009 - 15:07, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Foin des romans   Ven 20 Nov 2009 - 16:31

ah, super. Je me le mets de côté pour tout à l'heure, un post-it sur le front pendant les courses. Faudra bien qu'ils comprennent que c'est important, cette histoire d'oeuvre primée, au supermarché.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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MessageSujet: Re: Foin des romans   Ven 20 Nov 2009 - 17:41

Pas de supermarché pour moi, donc le plaisir de découvrir la fameuse nouvelle. Quel bonheur ! Tendresse, humanisme, humour, sagesse, et ce style tellement vrai et plein de finesse faussement rustaude. On les "voit" les personnages, c'est un plaisir.

Merci Scapin' Rêve !!!

Il y en aura d'autres ? Un recueil ? Hein hein hein ???
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MessageSujet: Re: Foin des romans   Ven 20 Nov 2009 - 19:10

Je ne m'attendais pas à moins, retrouvant ce savant mélange émotionnel qui coule comme du miel dans chacune des histoires que tu racontes. Ici, je viens en même temps de faire un bond en arrière, très loin, du temps de l'enfance, grâce à ce grand-père pas comme les autres. J'ai retrouvé les odeurs, les bruits, les couleurs, l'atmosphère. Tu as toujours des personnages attachants, et le talent pour le dire.

J'adore !

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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Scapinocchio de la Mancha

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MessageSujet: Re: Foin des romans   Ven 20 Nov 2009 - 21:00

Merci les filles !

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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lison

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MessageSujet: Re: Foin des romans   Sam 21 Nov 2009 - 4:53

Vraiment très attachant, tes personnages. Plein d'humanité et de caractère.

J'aurais bien aimé avoir un tel grand-père plein de sagesse malgré le peu d'éducation.

Merci scapino, je t'aurais bien donné le premier prix, moi! incl36
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Astérisque
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MessageSujet: Re: Foin des romans   Sam 21 Nov 2009 - 6:04

Bonheur de retrouver ce style si particulier, la sensibilité qui ne le cède en rien à la rigueur.
Le goût des mots, comme une forme de culte... les hussards noirs étaient de sacrés prosélytes! Tu réveilles de bien bons souvenirs et des gestes familiers aussi, je vois sans peine le coup d'oeil au dessus de la feuille de "Job"! Et la cruauté des éteules!
Bon y a rien à jeter, et on en apprend toujours à te lire, ainsi j'ignorais la souplesse autour de l'âge du Certif...
Merci et bravo!
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MessageSujet: Re: Foin des romans   Dim 22 Nov 2009 - 15:26

Et comme tout de même nous avons appris la nouvelle avant de lire la nouvelle, par la nouvelle que nous annonça Vic, c'est ici.
http://liensutiles.forumactif.com/concours-defis-rencontres-d-artistes-f68/foin-des-romans-le-laureat-t18242.htm#367277

Faut suivre, les LUs !

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MessageSujet: Re: Foin des romans   Lun 23 Nov 2009 - 19:30

chinois Un régal!
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