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 La petite fille qui n'avait pas envie.

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Vic Taurugaux

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MessageSujet: La petite fille qui n'avait pas envie.   Mar 24 Nov 2009 - 15:44

Petit Ours Brun va au marché avec Maman. La marchande de fruits leur sourit. Je voudrais un kilo de bananes ! dit Maman. La marchande donne les bananes à Maman. Et toi, Petit Ours Brun, de quoi as-tu envie ? De cerises rouges ! répond Petit Ours Brun.


- De quelle couleur sont les bananes ? Demande Tonton Vic à Léa en pointant les bananes sur l’image.


-Jaunes ! : répond Léa.
-Et les cerises ?
-Rouges ! dit Léa sans même les regarder.

Dans le livre de Petit Ours Brun, les bananes sont toujours jaunes et les cerises toujours rouges. Cela fait maintenant deux mois que ce livre est à Léa. Aujourd’hui, elle l’essaie sur Tonton Vic qui vient d’arriver. Malgré sa grosse voix, Tonton Vic est pareil à Maman, pareil à Papa, pareil à Papi et Mamie. Il lit pareil. Lui aussi est grand, tandis que Léa est petite. Elle a deux ans, trois mois. Mais, elle sait déjà dire Non quand ça ne lui plaît pas.

Le papa et la maman de Léa déménagent la maison. C’est pour cela qu’ils ont demandé de l’aide à tonton Vic. Pour mettre les cartons dans le camion car Léa, Papa et Maman quittent la maison. La maison de Léa ne sera plus sa maison. A la place, ils en habiteront une autre, la leur, (on dit la nouvelle maison), mais qui n’est pas finie. Alors, en attendant, tous les trois dormiront dans une toile de tente dans le jardin et toutes les choses de la famille seront remisées dans la grange. Dans un grand tas. La maison s’appellera encore la maison mais ce ne sera plus la maison. Du moins, ce ne sera plus pareil.

La nouvelle maison, c’est le rêve de Papa et de Maman. Pour se mettre dedans, avec Léa. Mais, elle n’est pas finie. Elle a des trous partout pour faire passer ses tuyaux. Tu les vois qui circulent dans les murs et aussi dans les tranchées du sol. Des rouges pour l’électricité, des noirs pour le chauffage, des bleus pour l’eau qui arrive. Il y a aussi de gros tuyaux gris, mais ceux-là, c’est pour l’eau sale qui s’en va. Pour l’instant, tout cela coule partout parce que ce n’est pas fini.
-Ce n’est pas branché ! dit Papa.

En plus de la nouvelle maison, Maman voudrait aussi que Léa fasse pipi dans le pot. Elles essaient toutes les deux. Mais Léa ne fait pas pipi. Maman est désemparée. Sa fille devrait apprendre vite car dans trois mois Léa ira à l’école pour ne plus payer Nounou. Les sous, c’est aussi pour mettre dans la maison, pas juste pour Nounou.
-Pourquoi ne fais-tu pas pipi ? Demande Maman à Léa.
-Parce que je n’ai pas envie.
La petite fille est comme la nouvelle maison qui n’est pas finie. Elles ne sont pas encore propres.





A l’école, il y aurait beaucoup de livres. Ils habiteraient dans la classe. Ils auraient aussi une maman mais qu’il faudrait appeler maîtresse ! Ne nous demandez pas pourquoi, on ne sait pas encore tout! Ce que l’on imagine, c’est que là-bas, toutes les choses resteraient toujours à leur place même s’il y en a beaucoup. Les choses de l’école seraient rangées comme les mots et les images dans les livres. En lignes. En ordre. Plein de tables, pleins de chaises alignées. Beaucoup de crayons avec leurs couleurs rangées dans des pots. Pas comme à la maison… L’ordre de l’école, on ne l’oublierait pas parce qu’il serait marqué dans les livres. Ce ne serait pas comme à la maison où c’est toujours le fouillis. Là-bas, avant les récréations qui seraient toujours à la même heure mais où l’on pourrait courir partout, les enfants feraient le petit train pour aller faire pipi. En ligne, pour ne pas se mélanger.

Léa aimerait tant faire le petit train. Mais à la maison, elle est toute seule. Elle a essayé avec Petit Ours, mais il ne veut pas rester accroché dans son dos. Pourvu que les autres enfants veuillent venir eux aussi jouer à l’école avec Léa.

Il suffirait juste qu’ils en aient envie !






Pour ce jour de déménagement, Papa veut que Léa aille encore chez Nounou.
-Ici, c’est trop dangereux !
Léa prend Petit Ours, ses deux totoches, Maman attrape vite le sac avec le biberon, n’oublie pas les couches. La voiture les porte, elles et les choses de Léa chez Nounou. Maintenant qu’« elle n’est plus dans leurs pattes », Papa et Vic mettent les choses de la maison dans le camion. Tous les effets de Léa rangés dans d’anciens emballages de couches, les habits de Papa et Maman dans des malles et des valises, mais aussi les meubles, le lit de Léa, son armoire, la télé, le meuble de la télé, les deux canapés, la machine à laver et pour tout le reste,
-On verra ! dit Vic car le camion est déjà plein. Il démarre et transporte Papa et Vic pour aller faire le tas dans la nouvelle maison.




A midi, la famille se reforme autour de la table du jardin. C’est la femme de Vic qui a préparé le repas. Elle dit :
-Voilà, il faut finir tous les restes. Après, vous pourrez déménager la cuisine!
Léa s’installe à côté de Vic qui a très faim. Pour le regarder manger.
-Regarde aussi ton assiette ! dit Maman. Mais Léa n’a pas envie. Elle n'est pas pareille à son tonton. Elle est plus petite. Aussi son appétit. Elle se balance sur sa chaise pour faire comme le va et vient de la fourchette de Vic.
- Il faut attacher la ceinture de ton rehausseur, car sinon tu vas encore tomber! Rouspète Papa. Mais Léa n’est pas sûre d’obéir quand c'est si bon de se sentir mangée.
Vic veut aider sa petite voisine. Sa grande main saisit la jambe de Léa pour la faire passer dans la boucle salvatrice. Mais la jambe résiste. La main force. Si peu. Trop. Les larmes s’accumulent dans les yeux de Léa. Ce n’est pas sa jambe que Tonton Vic a forcée, c’est Léa toute entière. Ses larmes abondent. Ses sourcils se froncent pour que son regard transperce son oncle mais, au lieu de ça, la colère envahit Léa qui explose en un redoublement de pleurs. Désormais, toute Léa hait Vic qui en a le cœur serré. Maman tente de venir à leur rescousse :
-Enfin Léa, ce n’est pas beau de te mettre en colère comme ça contre Tonton Vic, il a voulu t’aider…
Le séisme est plus fort que Léa. Il la déborde. La voici qui déteste aussi sa mère. Son père. Sa tante. Toute la table et le repas. Aussi le jardin. Même les oiseaux du ciel qui sont d’habitude si gentils. Léa ne voit plus rien. Ses sanglots inondent et décomposent son visage. Heureusement, ce tsunami n’atteint pas les adultes qui feignent d’ignorer l’enfant capricieuse. Peu à peu, comme une pompe bienfaisante, la totoche apaise la bouche de Léa. Peu à peu, ses yeux s’assèchent. Peu à peu, pendant que les adultes parlent d’autres choses, Léa console Léa. La petite fille se réfléchit. Au bout de cinq minutes, elle descend de sa chaise, recomposée. Elle va chercher sa piqure. Une vieille seringue qui sert à s’entraîner avant la visite chez le docteur. Elle fait une injection au bras de sa maman.


- Ah, tu n’es plus fâchée ?

Léa profite de cet encouragement pour piquer aussi son père. Puis sa tante. Enfin, elle ose s’approcher de tonton Vic qui balbutie :
- J’ai peur des piqures…
- Ce n’est pas grave, sourit Léa, c’est pour te guérir !
Vic se laisse faire et constate qu'en effet, son gros cœur est guéri.
Léa remonte sur sa chaise et demande à Vic de l’attacher.

Elle regarde les grosses mains boucler sa ceinture. Pleines d’ongles et de doigts. Leur peau épaisse sur ses genoux. Puis, Vic approche sa grosse main de la petite main de Léa. La petite fille l’en retire comme si elle s’y était piquée.
- Ce n’est pas grave! dit Vic. Léa, inquiète mais curieuse, tend la main à nouveau. Celle de Vic la touche du bout des doigts. Léa rit. Vic joueur, pose son index sur le pain de campagne enfariné, puis sur le dos de la main de Léa, y déposant le blanc de la farine. Léa est interloquée. Ses yeux demandent ce que c’est.
- Un bobo ! dit Vic. Aussitôt, l’autre main de Léa efface l’outrage. Vic recommence. Léa réefface. Vic persiste en riant. Léa comprend alors l’humour et prenant cette farine du bout de son index, la colle contre le dos de la main de Vic.
- Aïe ! Toi aussi, tu m’as fait un bobo ! Léa rit, fière de son agressivité. On voudrait continuer à jouer. Mais Maman gronde : il faut finir les petits pois…

Dans la pénombre de la vieille bâtisse, les derniers meubles de la cuisine se languissent. L’évier y espère une ultime vaisselle tandis que dehors, le soleil oblige tout le monde à la sieste. Il fait désormais trop chaud pour travailler.


____




Le sommeil qui rampait dans l’herbe prend rapidement Vic parce qu’il a bien mangé. Le tonton s’endort sous le cerisier qui n’a plus de cerises mais beaucoup d’ombre. Léa dort dans la fraîcheur de sa chambre, dans le lit pliant que Maman avait gardé. Alors, le rêve rentre dans Vic et vient le déranger.
- Pourquoi tu ne fais pas pipi ?
La voix de Maman est inquiète et Vic voudrait bien la rassurer. Vic n’aime pas quand Maman est inquiète. Ca le retourne dans son sommeil. Alors, il dort plus profond. Il voudrait voir dans le dedans de Léa pour expliquer à Maman. Pour qu’elle ne soit pas fâchée. Mais, il a beau dormir très profond, il ne peut rentrer dans la tête de Léa.
- Pourquoi tu ne veux pas que je rentre dans ta tête ? Implore Vic.
-Parce que je n’en ai pas envie !

Vic se réveille. Il se sent barbouillé comme un scaphandrier qui aurait fait trop tôt surface.
- Tu n’as pas bien dormi ? lui demande sa femme.
- Mais ne t’inquiète pas tout le temps pour moi, j’ai fait une très bonne sieste, on va pouvoir remplir le deuxième camion !
- Tu t’es retourné je ne sais combien de fois ?
- Mais, ce n’est pas grave, je te dis ! C’est à cause de tes petits pois !
-…
-Ils étaient trop lourds !


Pour s’aérer les idées, Vic va voir le camion. Il est vide. Pour se remplir la tête, Vic se demande comment le charger le plus intelligemment possible. Il calcule mentalement. Puis, il revient près de la table. Pour le café qui rassemble à nouveau la famille. Léa également se réveille. Pour l’heure, elle est encore dans sa maman, dans ses bras, elle tète son biberon. Ses yeux devinent Vic qui tourne sa cuiller dans sa tasse. La petite fille est calme, elle est dans sa maman, aussi encore un peu dans son sommeil et elle regarde Vic qui n’est plus ni dans son rêve ni dans son assiette. On entend les oiseaux qui passent dans le ciel et un tracteur qui passe sur la route. Son bruit s’éloigne. Vic imagine qu’il a tourné derrière l’église parce qu’il faut bien s’occuper. Léa profite du silence et de sa quiétude pour descendre de Maman. Elle vient chercher Vic.
-Je vais te montrer mes Barbapapas !
-Bonne idée ! dit Maman qui explique : les Barbapapas sont l’émission préférée de Léa.

Léa entraîne Vic dans le salon. A l’emplacement du meuble télé, les Barbapapas sont là, dans leurs boîtes posées sur le lecteur DVD et qu’il ne faudra pas oublier lors du deuxième chargement. Vic est mal à l’aise d’avoir enlevé la télé ce matin. Il cherche à mentir.
-Mais, on ne va pouvoir regarder les Barbapapas, le lecteur de DVDs ne marche plus !
Pour prouver sa bonne foi, Vic appuie sur un bouton au hasard et montre la porte du lecteur qui ne s’ouvre pas. Léa appuie sur la touche eject et constate qu’effectivement le lecteur refuse de jouer avec eux.
-Il n’est pas branché ! Explique-t-elle à Vic.
Elle prend une des deux boîtes à l’effigie des Barbapapas et en extraie, en la faisant coulisser, la jaquette numéro un. Léa ouvre la jaquette comme on le fait avec un livre. Elle montre le contenu. Trois CDs accrochés les uns à côté des autres mais que l’on peut faire tourner avec son doigt. Elle décroche un à un les CDs de leur support puis les y raccroche. Puis, elle apprend à Vic en lui indiquant du doigt le premier CD rose :
-Barbapapa est rose.
Léa attend que son élève répète. Vic se montre attentif et répète. Le doigt de Léa montre le deuxième CD qui est noir.
-Barbamama est noire.
-Barbamama est noire : répète Vic qui maintenant a tout à fait compris l’exercice. Ensuite, on passe au CD de Barbidur. Comme Vic apprend vite, Léa referme la jaquette et tente de réintroduire celle-ci dans sa boîte-tiroir. Mais, elle n’y arrive pas, sa main tenant la boîte serrant trop fort, si bien que l’ouverture se referme à chaque tentative d’emboîtement. Vic a envie d’aider avec ses grosses mains. Mais pas Léa. Elle fait de nombreux essais, seule, et toujours la même erreur. Finalement, elle donne la boîte et la jaquette à son élève qui est très heureux de démontrer son savoir-faire. Vic se veut fier de sa prouesse, mais la deuxième boîte n’attend pas car elle contient Barbidou, Barbotine, Barbouille et Barbalala et leurs couleurs respectives. La leçon reprend. Mais, voilà Vic à nouveau inquiet. A la place de Barbalala, le dernier Barbapapa, il n’y a pas de CD ! Ce n’est pas qu’il est transparent : il n’y en a pas ! Pourtant, le cours avance imperturbablement. Barbouille, l’avant-dernier Barbapapa se montre à l’instar de sa famille tout aussi marron que son CD quand déjà le doigt de Léa se pose sur le rien.
-Barbalala est perdue : enseigne Léa.
-Barbalala est perdue : Anonne Vic, éberlué par le savoir de sa maîtresse. Puis cette dernière referme la leçon et glisse toute seule cette deuxième jaquette dans la deuxième boîte-tiroir puisque en imitant les grosses mains de Vic, les mains de Léa ont maintenant appris ce dont elles avaient envie.

Léa se lève, retourne chez Nounou pour la seconde phase du déménagement et abandonne Vic à son camion.




___










La nouvelle maison, c’est le rêve des parents. Un peu comme l’école. Ce sont des projets encore en gestation. Pas comme Léa qui en est déjà sortie. Car la nouvelle maison, c’est pour l’heure surtout le domaine des artisans. Des maçons pour les murs gris, des couvreurs pour les tuiles rouges, des menuisiers pour les portes et les fenêtres blanches, de l’électricien pour les fils multicolores et des plaquistes pour les plaques qui ne sont pas encore peintes.
- C’est le bazar ! S’excuse Papa.
- C’est un chantier ! Rectifie Maman.Le chantier répond aux plans de Maman. Elle a dessiné la rénovation de cette vieille ferme. Maman est ingénieur. Elle a inventé d’utiliser les déchets de l’industrie de la plume pour en produire un isolant thermique. Du coup, la nouvelle maison est entourée de plumes. On les voit dans les contre-cloisons. C’est comme un nid. Maman serait-elle une mère-poule?
- C’est durable !
Spécifie-t-elle. La femme de Vic regarde les trous dans les murs. Elle pense à ses neveux et à la crise qui gratte à la porte.
- C'est leur affaire! Chuchote Vic dans le creux de son oreille. Leur tante voudrait tellement leur servir d’abri !

Sur les murs de la cuisine, les artisans ont écrit frigo à la place du réfrigérateur et évier à la place de l’évier. Ils ont mis des mots à la place des choses. Parce que ce n’est pas fini ! Vic entrepose le pot de Léa dans le W.C qui n’a pas de porte. A l’étage, la nouvelle chambre de Léa est la même que celle de ses parents et dans un coin d’où émergent des tuyaux rouges et bleus est écrit « salle de bain ».
- Il manque les cloisons ! Précise Papa.
- Et les portes… Ajoute Maman.
Vic imagine très bien. Il a lu le plan.

Mais bien vite, il faut décharger le camion de tout son ventre et aussi monter la grande toile de tente dans le jardin. Là seront les chambres « provisoires » de Léa et des parents. Car la toile possède les cloisons permettant de les séparer. En tissu, avec des fermetures éclairs pour les portes. Comme le coupe-vent de Léa.
Pour le dîner, comme il n’y a plus de table, la femme de Vic a préparé un pique-nique. Pour récompenser la famille de tout ce travail, Papa conduit tout son monde à l’océan. Surtout Léa qui revient juste à temps de chez Nounou.

L’océan, c’est le rêve de Papa. C’est ce dernier qui l’a décidé d’installer toute sa petite famille dans la région. Alors, c’est un rêve mais en même temps, c’est la réalité. Dans la lumière dorée et irréelle du soir, l’Atlantique roule concrètement ses longues vagues sur la plage. Léa voit bien que ce n’est pas du chiqué. Tout cela est vrai depuis toujours, et depuis peu devant elle. Aussi, cette immensité et ce vacarme éternels ne l’effraient-ils pas. Vite, avec l’aide de maman, elle enlève sa couche, ça suffit la couche !, et enfile son maillot de bain. Puis Léa court sur le sable pour entrer dans le rêve de Papa. Ils s’y tiennent la main. L’eau court à leur rencontre. Dès que celle-ci touche leurs pieds, Léa revient en courant vers le haut de la plage. Dès que l’eau ne touche plus leurs pieds, Léa repart vers l’immensité. Papa fait cent fois ce même va et vient pour garder la main de Léa. Quelques fois pourtant l’envie, (l’ancienne envie de Papa qui serait de rejoindre ses amis planchistes dansant un peu plus loin sur la crête des vagues), lèche le cœur de Papa. Mais son cœur ne peut pas revenir en arrière. Il a déménagé. Il n’habite plus dans les groupes de copains, il loge désormais dans la main de Léa qui l'y tient serré. La main de l’enfant ne connaît rien de la nostalgie qui fuit. Elle tient la main et le cœur de son père. Son enfance à elle, c’est maintenant. L’eau lui force les jambes, pareille à la grosse main de Tonton Vic mais quand on a la main dans la main de Papa, le bonheur c’est de résister. Rester debout dans la mer, garder l’équilibre, c’est désormais leur surf à tous deux.




Or, la faim est une autre envie et le pique-nique déjà étalé sur les draps de bain. L’océan rend ses baigneurs et la famille se reforme autour du repas improvisé. Elle veut s’y restaurer, mais attention! Il faut manger avec les doigts, assis dans le sable, sans jamais le toucher ! Le sable, c’est pire que la farine! Vous pouvez bien vous frotter les mains l’une sur l’autre, c’est un bobo qui revient toujours…
- C’est pas moi ! S’offusque Tonton Vic, devant les yeux soupçonneux de Léa. Il lui montre fièrement ses mains, grosses d’accord, mais propres ! Alors, Maman avec un tissu aide Léa à enlever le sable qui ne veut plus partir des doigts. Aussitôt fait, les deux mains puis la bouche de Léa dévorent. Leur faim a fait oublier à la petite fille de prêter plus attention à l’appétit de tonton Vic. Le paquet de chips tourne vite. Ce soir, ce sera chacun pour soi.

- C’est chacun son tour ! Soupire Papa. Mais là, il désigne à Maman Léa qui vient de repartir en courant vers l’eau.
- Fais bien attention avec elle, c’est dangereux ! Maman se lève et aussi ses épaules. Elle rejoint sa fille mais ne lui tient pas la main. Elle a confiance. Pas Papa qui lui a abandonné sa petite. Il sait l’emplacement de la baïne qui les convoite toutes deux du dessous de la mer. Il sait les vingt-cinq noyés en cinq ans de cette plage dont dix enfants. Il dit sa peur à sa tante et à Vic tout en surveillant sa petite famille qui ne l’entend pas. Une vague un peu plus grosse prend les genoux de Léa et la renverse. La main de Léa serre instinctivement la main du vent et Léa tombe dans l’eau. Sa maman s’approche doucement, se baisse et la cueille du dessous de l’eau où Léa a disparu. Elle la remet debout. Sa main lui essuie le visage. On voit que Maman explique à Léa. On le voit mais on ne l’entend pas, toujours à cause de l’océan qui fait son fier. Maman rapporte Léa à Papa. Elle sait qu’il sera en colère.
- Je ne voulais pas la paniquer! Toute Léa tremble et son nez coule. Maman entoure Léa dans sa serviette et dépose le paquet sur Papa. Léa colle son dos sur la poitrine de Papa car c’est dur d’être Papa et ça fait un dossier solide. Papa transmet sa chaleur à sa fille mais ni sa colère, ni sa peur grâce à la serviette de Maman. Comme ça, cette fois, le morceau de crise reste dans Papa! Leurs yeux regardent ensemble deux garçons de huit ans qui jettent des cailloux dans l’océan. Ces deux grands ramassent des cailloux dans le sable, courent vers la vague, leurs bras font de grands mouvements, les cailloux volent, écrivent une éclaboussure à l’océan et les garçons ramassent d’autres cailloux. Bien sûr, tous ces projets provoquent l’envie de Léa. Elle lâche père et serviette. Dans le sable, elle aussi prend deux cailloux parce qu’elle a deux mains. Elle court vers l’océan, les y jette l’un et l’autre. Les deux pierres éclaboussent pareillement.

Et… elles disparaissent !

Léa, elle, reste sur le sable. Et Papa aussi. Puis, Papa grimpe sur la dune. Sa fille veut le rejoindre. Elle escalade sa trace tandis que le sable fuit entre ses jambes. Il faut aussi se servir des mains. Bien sûr, ça colle ! Mais, le sable est plus chaud et plus solide que l’eau. C’est donc plus facile pour nager jusqu’en haut. Enfin, elle atteint le sommet. Et son père. Elle s’assoit à son côté.
-Plus tard, ma fille sera championne de surf ! Décrète Papa à la face de l’océan. Maman, par en-dessous, sourit devant tant d’orgueil. Pas le soleil, qui devant tant d’aplomb, bascule dans la mer.

- Quelle couleur est le soleil ? Demande Papa infatigable.
- Rouge ! Essaie encore Léa.
- Et la mer ?
- …

Mais, la mer n’est plus bleue. Plus vraiment. Le soleil vient de faire pipi tout son rouge dedans. Maman aide un peu l’histoire:
- La mer a mis son pyjama violet.


Dans le crépuscule, la famille retrouve sa voiture et Léa Petit Ours. Papa range les choses de plage dans le coffre. Maman en extrait la couverture qu’elle dispose amoureusement sur Léa. L’auto s’en va. Le soleil aussi voudrait rentrer. Dans l’encadrement de la vitre, son rond se déforme imperceptiblement sur le lit de l’horizon. La bouche de Léa baille pareil.
-Ouaaaah ! Expire également la grande mâchoire de tonton Vic, toi aussi tu as env ... Aaaaahh….


Alors, Maman referme doucement la couverture du livre, car l’histoire est finie et Petit Ours Brun s’est endormi.














FIN
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