Forums Liens Utiles


 
AccueilAccueil  FAQFAQ  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Partagez | 
 

 Le bonheur est dans l'après

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 54
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Le bonheur est dans l'après   Sam 28 Nov 2009 - 0:46

Il y a des jours comme ça où on a la tête au-dessus du vide. On regarde loin vers le bas, saisi par le vertige, happé par une peur glaciale. Oui, y a des jours comme ça… Et puis il y a les autres, ceux où tout roule à peu normalement. Les voitures sur le périf, le passage à la caisse de l’hypermarché avec un chariot bien garni et dans lequel on n’a rien oublié, les sourires des gens dans la rue, le soleil qui brille.
Ce matin, je me suis levé avec la sensation que ce serait un jour extra. J’sais pas pourquoi. Un flash. Je ne crois ni à la prédestination, ni à une quelconque influence des esprits sur nos vies, alors j’ai pris cette sensation en compte en me disant qu’un peu d’optimisme ça ne me ferait pas de mal. Après tout, j’avais eu mon lot d’emmerdements les jours d’avant. Au boulot où je m’étais accroché avec une collègue aussi revendicative que dénuée du moindre sens de l’écoute. Sur la route ensuite où je m’étais accroché avec un type qui avait voulu changer de file sans songer à en aviser son entourage immédiat. Et puis il y avait eu le banquier qu’il avait fallu affronter en tête à tête pour lui expliquer que le découvert était passager le temps que le proprio de notre ancien appart se décide à débloquer les trois mois de caution qu’il nous avait extorqué six ans plus tôt.

Le sentiment de vivre un jour exceptionnel ne m’a pas quitté de toute la matinée. J’avais le regard joyeux et les yeux positifs. Même au saut du lit, mal peignée et pas maquillée, ma petite femme m’apparut belle comme un cœur. Les cris des enfants ne parvinrent même pas à me taper sur le système. Un miracle ! Jusqu’aux infos à la radio, pas plus gaies qu’à l’ordinaire, qui ne réussirent pas à altérer mon euphorie. Il faisait beau, on était vendredi et le week end s’annonçait radieux.
Au boulot, même topo. Des sourires, des rires. Une sorte de paix sociale enfin installée entre le patron et ses employées. Une sorte de trêve entre les secrétaires speedées et les directeurs de projet overbookés. Une sorte de paradis professionnel, quoi. Le plus extraordinaire était encore à venir. A la cantine, le repas me parut véritablement consommable. Je fis pars de mon étonnement à mes collègues : le steak était correctement cuit, les carottes ne baignaient pas dans un jus informe et gras, la pâtisserie avait le fondant et le moelleux synonymes de fraîcheur.
C’était quoi ce monde idéal dans lequel j’évoluais soudain ? Un rêve ?
J’ai bien dû me pincer une bonne dizaine de fois au cours de l’après-midi. Rien n’y faisait. Quand je rouvrais les yeux, c’était bien mon bureau, mes dossiers, mes maquettes… et l’heure était toujours la même au grand cadran numérique placé en face de ma chaise à roulettes. J’avais en fait du mal à travailler tant cette euphorie me semblait étrange et artificielle. Quelque part, je guettais le premier signe d’un renversement de tendance. C’était la fameuse tarte à la crème des footballeurs en situation d’invincibilité. Plus on est invincible, plus on se rapproche du moment où ça s’arrêtera. Mais je conservais, inébranlable, ce plaisir d’exister, de vivre, de goûter chaque seconde. Rien ne venait troubler cette confiance en l’avenir. Pas d’engueulade à l’étage… Du jamais vu ! Pas de cavalcade de dernière minute, assortie d’injures pour dégager le passage, dans le couloir… Juste une totale sérénité ! J’étais zen…
A 15h27, le destin se rappela à mon bon souvenir sous la forme d’une créature sublime qui pénétra dans mon bureau.
- Monsieur Gonzalez ?
La voix était rauque, soufflée comme le feulement d’un tigre. Chaque battement de paupières paraissait étudié pour provoquer chez les mâles alentours une rupture immédiate des liens sacrés du mariage. La robe moulante et asymétrique exhibait sous mes yeux une cuisse bronzée et satinée.
Sur le coup, j’ai cru que mon monde idéal se poursuivait.
Erreur…

- Vous êtes bien monsieur Gonzalez, a-t-elle repris après m’avoir laissé le temps d’encaisser l’effet de cette torride apparition ?
- Oui, c’est ça, monsieur Gonzalez…
- Parfait…
Elle s’est approchée du bureau et m’a tendu la main. En la lui serrant, son parfum mentholé m’a enivré littéralement. Aphrodite semblait être descendu chez les humains… Et pas n’importe où… Dans mon bureau !
- Que puis-je faire pour vous être agréable ?
Tant bien que mal j’avais repris mes esprits… J’étais quand même là pour bosser, pas pour me laisser aller à des pulsions primaires qu’à vrai dire je sentais douloureusement se manifester dans mon caleçon.
- Je représente les intérêts d’un groupe australien qui souhaiterait entreprendre la construction des bureaux de sa filiale européenne en France.
C’était trop beau pour être vrai… On me proposait directement à moi de construire un siège social… Mais comme la journée était radieuse à tous points de vue, que la créature assise en face de moi avait pris des leçons de croisement et de décroisement de jambes auprès de Sharon Stone, je suis resté scotché sur mon petit nuage sans que le moindre clignotant de danger ne s’allume quelque part au milieu du brouillard érotisant qui submergeait ma conscience.
- Quel genre de bureaux ?
- Nous prévoyons d’acquérir un espace de 12000 m² pour disposer d’un parc avec installations sportives, tennis, terrains de basket… Le bâtiment lui devrait pouvoir abriter une centaine de bureaux, une salle de conférence, un service de restauration et une médiathèque.
- Et quelle est l’orientation professionnelle de ce groupe australien ?
- La spiritualité…
Sur le coup, je n’ai pas saisi ce qu’elle venait de me dire, mes yeux étant accrochés au mince cordon métallique de son string qui apparaissait et disparaissait au gré des mouvements de ses jambes. Spiritualité aurait dû m’alerter. Je me suis fourvoyé en supposant…
- Vous éditez des ouvrages religieux ?
- Exactement…
- Vous n’avez pas parlé du lieu d’impression… Doit-on également l’installer sur les 12000 m² ?
- Nous continuerons à imprimer en Australie… Par contre, nos collaborateurs et traducteurs seront présents ici.
- C’est une première approche ?
Première approche, tiens… Je ne pensais en fait plus qu’à ça… A ce qu’elle m’approche à nouveau…
- Non, notre cahier des charges est déjà défini et je me suis mis d’accord avec votre patron, monsieur Loussouarne, pour que vous meniez le plus rapidement possible votre travail de conception.
Elle avait une façon de sourire sans ouvrir la bouche qui était délicieuse. On aurait dit un ange. A croire que les Australiens avaient dépêché volontairement vers nous la personne qui représentait le mieux leur raison sociale : Angels Incorporated.
Elle a posé sur mon bureau un dossier d’une centaine de pages qui représentait toutes les attentes de sa compagnie en terme d’architecture, d’environnement, d’aménagement. Tout était clairement défini, précisé. De la hauteur sous plafond de la salle de conférence au nombre d’arbres dans le parc, de l’organisation de la circulation automobile sur le terrain à l’aspect du mur d’enceinte. Ca faisait plaisir de travailler avec des pros pour une fois… D’habitude, les clients arrivaient sans savoir vraiment ce qu’ils voulaient, avec des idées floues et des contraintes de terrain mal définies. Là, c’était clair… et ça le devint plus encore quand la créature de rêve, au nom toujours inconnu, sortit de son sac une liasse de billets de 500 euros qu’elle posa devant moi.
- Nous pensons que cela pourra vous encourager dans votre travail de création… Voici ma carte. Pour toutes les questions que vous seriez amené à vous poser, n’hésitez pas à me contacter… A n’importe quelle heure du jour ou de la nuit… Je sais que les artistes n’ont pas forcément les horaires les plus conventionnels.
Elle avait fait de moi un artiste, réveillant ce vieux rêve enfoui depuis que j’avais quitté, mon diplôme en poche, l’école d’architecte. Créer l’œuvre qui donnerait à mon nom un éclat durable. Il y avait peu de raison de penser que les pékins qui habitaient les villas ou les immeubles que j’avais créés aient jamais connaissance ni de mon nom, ni de mon existence.
Miss Rebecca de Mornay, elle, avait trouvé les mots et les arguments pour ressusciter en moi une inextinguible passion : celle de la gloire.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 54
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Le bonheur est dans l'après   Sam 28 Nov 2009 - 0:47

Evidemment, la sensation de bonheur chancela dès mon retour à la maison. J’avais sous le bras le cahier des charges que j’avais compulsé nerveusement durant mon voyage de retour.
Et mes premiers mots douchèrent le regard amoureux de mon épouse chérie :
- J’ai du travail ce week end…
- Du travail, mais ?...
- Mais quoi ?
- On devait aller chez mes parents…
- Eh bien, on n’ira pas !... En tous cas, je n’irai pas… Chérie, ce qui arrive est incroyable !... On m’a confié un projet exceptionnel !...
- A toi ?
Je ne sais toujours pas aujourd’hui si ce « à toi ? » était une marque d’étonnement ou de satisfaction. Sans doute un peu des deux… Je ne laissai pas à mon épouse le temps de poursuivre dans son entreprise de démolissage de mon ego : je tirai un billet de 500 euros de ma poche et le lui plantai devant les yeux…
- C’est un vrai, fit-elle en tremblotant ?
- Un vrai de vrai… Alors, tu t’habilles pendant que je téléphone à la baby sitter… Ce soir, on sort… Et à partir de demain, je bosse à fond sur le projet…

La soirée fut royale. J’y engloutis non pas un mais deux de ces billets violacés dont le parfum sec avait quelque chose de capiteux. J’avais, je dois le reconnaître, une étonnante frénésie dépensière. Une somme de frustrations grises trouvaient soudain à se résorber et je ne me fis pas prier pour plonger dans le marécage du luxe. Robe élégante et néanmoins provocante pour ma chérie (mais même la plus aimante des épouses peut se transformer en catin lubrique contre la promesse d’une belle somme d’argent), caviar et champagne à une des meilleures tables de la capitale, quelques mouvements de danse dans une boîte branchée où nous pûmes apercevoir quelques-uns des nouveaux has-been du show-biz perdus dans une vaine reconquête.
Jusqu’au bout, la journée fut donc exceptionnelle. Le chauffeur de taxi qui vint nous chercher à la sortie de la boîte avait une voix de ténor italien ; durant les vingt kilomètres du retour, il nous régala d’airs d’opéra qui contrastaient agréablement avec les basses répétitives et saccadées de la piste de danse. Un instant magique en plus… Je frôlais l’overdose… Surtout lorsque, soûlée de champagne et par la musique de Giuseppe Verdi, ma petite femme se mit à entreprendre sur le siège arrière du taxi une gâterie dont elle n’avait jamais consenti à me régaler en dix années de mariage.

En quelques jours, je réussis à tracer les grandes lignes du projet du siège social d’Angels Incorporated. Je bossais au bureau, je bossais à la maison… Mon esprit, hormis au cours de soirées de plus en plus coquines, était entièrement tourné vers l’édifice qu’on m’avait commandé. Il en allait de ma réputation et de ma dignité. Je ne pouvais pas échouer.
Le cahier des charges était strict. Surfaces, matériaux, volumes, rien n’avait été laissé au hasard et, même si cette idée m’écorchait un peu l’esprit, je devais reconnaître qu’un architecte était sûrement déjà passé avant moi pour définir avec autant de précision tous ces paramètres. Des questions, je ne m’en posais aucune. J’avais accepté l’idée que je travaillais pour une maison d’édition australienne. Pourquoi aurais-je eu le moindre soupçon ? Un soupçon, un doute c’était risquer d’échouer.
Deux fois par semaine, miss de Mornay venait mettre le feu à nos bureaux en faisant sinuer sa démarche de femme fatale le long de notre couloir. Même les femmes avaient pour elle des attentions étranges, subjuguées ou irritées par cette beauté implacable d’icône. Elle jouait ouvertement avec nos sens. Robes fourreau, pantalons en lycra brillant ou pailletés d’étoiles flashy, longs gants de satins courant jusqu’aux aisselles. Même ses mots avaient un effet torride. Elle parlait un français parfait, quoique teinté parfois d’un peu d’archaïsme, qu’elle soufflait comme autant de braises à la figure et au cœur de ses interlocuteurs. Evidemment, j’étais le plus exposé mais jamais au cours des deux mois d’élaboration du projet et de la maquette, je ne dépassais le stade de l’érection admirative. Il faut dire que mon épouse s’était transformée en une dévergondée démoniaque ce que j’attribuais alors au seul effet des grosses coupures dont je la régalais chaque soir.

Enfin, vint le jour de la présentation de la maquette. J’avais troussé un bel édifice et mes rivaux habituels au sein de la boîte étaient incapables de retenir leurs louanges… Ce qui devaient sans doute doublement leur peser : mis sur la touche par miss de Mornay, ils en étaient réduits à baver devant les courbes de la belle et devant mon talent jusqu’alors méprisé.
Le bâtiment était aérien à l’image de la tour de verre qui semblait s’envoler au centre ; un véritable puit de lumière qui inondait la salle de conférence. Les formes générales étaient complexes et le long des murs extérieurs j’avais purement et simplement banni l’angle droit. A l’intérieur, la distribution s’effectuait par des couloirs raccourcis au minimum, semés de petits escaliers intermédiaires qui s’enroulaient sur eux-mêmes. Un pseudo-labyrinthe… Le hall d’entrée, entièrement vitré, avait des allures de salle de bal avec ses immenses lustres dorés. On aurait pu y faire danser une compagnie entière de débutantes sous les acclamations du tout Paris mondain sans que personne n’y ait trouvé la moindre once de vulgarité. Le beau s’alliait au grandiose sans tomber dans le grandiloquent. J’étais fier de mon travail… Fier de mon bébé.
Yvan, notre informaticien, avait transformé mes dessins en programme numérique. On pouvait entrer dans chaque bureau pour vérifier que la déco était bien conforme au cahier des charges. On pouvait se promener dans le parc, errer du terrain de basket à la piscine. On pouvait s’immerger dans les 12000 m² du complexe d’Angels Incorporated avec la sensation de toucher la réalité… La maquette à l’ancienne de Joanna et Victor avait à coté d’une telle précision un aspect un peu froid et ringard. D’ailleurs, malgré la qualité de leur boulot, ils faisaient ouvertement la gueule.
Le boss d’Angels Inc. avait fait le voyage depuis Sydney mais comme il ne parlait pas un mot de français, miss de Mornay dut s’employer à lui traduire tout ce que nous disions. Descriptions, analyses, traits d’humour destinés à détendre l’atmosphère… En revanche, nous n’eûmes guère à solliciter en retour les services de la belle. Le boss ne parlait que par onomatopées et grognements monosyllabiques ce qui pour un éditeur me laissa quand même relativement pantois.
Au cours du buffet qui suivit la présentation, je me glissai auprès de la ravageuse beauté de miss de Mornay. La belle semblait me fuir depuis le début de la soirée comme pour me laisser jouir seul de ma renommée du jour.
- Voilà, dis-je en lui tendant une flûte de champagne millésimé… La première phase s’achève… Au crayon va succéder la truelle…
- Vous en avez tiré du plaisir ?
- Plus que je ne saurais le dire… Depuis le jour où vous avez franchi la porte de mon bureau, je nage dans le bonheur.
- C’est bien ce que nous souhaitions… Les collaborateurs heureux sont des collaborateurs efficaces.
- Il ‘y a pas que l’argent, vous savez… Toute ma vie se trouve peinte avec de nouvelles couleurs.
- Je sais… Nous nous efforçons de trouver les teintes qui vous seront les plus douces.
- Vous voulez dire ?...
- Je ne dis rien, mon cher Michel… Je prouve.
Et sans tenir le moindre compte des regards qui nous épiaient par-dessus les moelleux canapés au caviar et au saumon, miss de Mornay me saisit par le bras et m’entraîna jusque dans mon bureau.
La suite fut mille fois plus furieuse que l’éruption du Krakatoa.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 54
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Le bonheur est dans l'après   Sam 28 Nov 2009 - 0:47

En tant qu’homme, je n’eus pas à me plaindre des caresses de feu de miss de Mornay. En tant qu’époux, cette aventure mit un goût à l’amertume saumâtre dans mon bonheur. En dix ans de mariage, je n’avais jamais trompé Camille et jusqu’à ce soir l’idée ne m’avait pas véritablement effleuré. Fidèle j’étais et fidèle je croyais demeurer toujours. Le réchauffement spectaculaire de la libido de ma petite femme m’ayant procuré de surcroît bien plus de plaisir en deux mois qu’en plusieurs années de vie conjugale.
Il n’empêche que je rentrais à la maison en cherchant à me composer le masque du travailleur furieux d’avoir dû effectuer des heures supplémentaires. Pourquoi Camille aurait-elle conçu quelques soupçons particuliers ? Elle savait ce que cette soirée avait de particulier pour moi et elle avait décidé elle-même de ne pas m’accompagner afin que j’en profite au mieux. Je l’imaginais m’attendre dans un voluptueux déshabillé, prête à poursuivre nos aventures sexuelles là où nous les avions arrêtées la veille.
- Alors ? Elle était bonne l’Australienne ?
Jamais je n’aurais imaginé un tel accueil ! Pas de déshabillé voluptueux, pas de grand sourire… J’avais face à moi dans la salle à manger une femme en colère, une femme trahie, une femme humiliée.
- Je…
C’était le bredouillement classique et sans imagination du mari surpris en flagrant délit d’adultère. Mais de flagrant délit, il n’y en avait pas justement. Elle ne pouvait pas savoir, c’était impossible. Et par-dessus tout, elle ne pouvait pas avoir de preuves… Il n’y avait qu’une demi-heure que je m’étais extirpé des bras de miss de Mornay, pieuvre insatiable en escarpins vernis. J’avais encore dans les narines le parfum de sa peau et cette odeur mentholée piquante et érotique.
- Ne nie pas… Tu l’as culbutée dans ton bureau entre 20h22 et 21h14…
- Camille !...
C’est tout ce que j’avais trouvé à hurler… Son prénom !
J’étais abasourdi… Les horaires étaient sans doute exacts. Elle m’avait fait espionner… Un privé. Elle devait avoir engagé un privé… Pourtant, avant ce soir, je n’avais aucun projet d’aventure avec la belle australienne.
Mon cerveau refusait d’avancer. Je n’avais rien à dire pour ma défense puisque je me sentais, et de fait j’étais, coupable.
- Tu veux les images ?
Camille avait jeté ces mots avec une sorte de cruauté froide. Les images ? Parce qu’en plus, elle avait les images ?
Je n’y étais plus… Plus du tout.
Et la suite ne m’aida pas à reprendre le dessus. Faisant un effort qui me parut surhumain pour se calmer, Camille me dit :
- Assieds-toi… Je vais t’expliquer…
M’expliquer ? Elle avait à m’expliquer quelque chose ? Allons, c’était à moi de m’expliquer, de trouver une justification bidon à ce que je venais de commettre. J’avais eu des états d’âme juste avant, juste après, mais pendant, j’avais oublié jusqu’à l’existence de l’alliance d’argent refermée sur mon annulaire. Alors, me justifier, je voyais mal comment y parvenir.
- Tu as dû remarquer que depuis deux mois je ne suis plus la même avec toi…
Pourquoi elle me parlait d’elle ?
- C’est que depuis deux mois tu n’es plus mon mari, tu es devenu un client…
Là, mon visage dut exprimer quelque chose de vide, une immense incompréhension car elle s’approcha de moi et me tendit la main.
- Michel, je ne suis pas ce que j’ai toujours dit que j’étais…
Pas de mieux après cette phrase. Le brouillard avait tendance à s’épaissir de plus en plus… Ca cognait dans ma tête. Je n’étais plus en position d’accusé, c’est tout ce que je remarquais. Elle me parlait d’elle, de sa vie, de son travail. Quel rapport avec ce qui s’était passé ?
- Michel, je travaille bien au ministère de l’Intérieur mais pas dans un bureau…
- Mais enfin si, voyons, je suis venu te voir plusieurs fois…
J’avais craché ça comme la dernière gorgée d‘eau que rejette un naufragé avant de se noyer définitivement.
- Tu es venue quand j’ai voulu que tu viennes… En fait, je surveille de très près des diplomates étrangers pour le compte de la DST…
- Tu les surveilles ?
- De très très près… Tellement près que la plupart du temps, il n’y a entre nous que l’épaisseur d’un système pileux.
Elle a laissé le temps à mon esprit de digérer cette révélation. Ma femme était une Mata Hari. Elle couchait avec des étrangers pour leur soutirer des renseignements…Ceci étant compris, à défaut d’être admis, dix mille questions se bousculèrent dans ma tête. Des plus essentielles – étais-je le père de nos enfants ? – aux plus saugrenues – quels pays ? – sans qu’aucune ne parvienne à franchir le seuil de ma bouche.
- Tu n’aurais jamais dû apprendre ça, Michel… D’ici quatre ou cinq ans, j’aurais raccroché, on m’aurait envoyé travailler en province et tout aurait été oublié…
- Pourquoi ?
J’avais dû bégayer la seule question qui englobait toutes les autres. Ma vie avait basculé du bonheur le plus complet à l’horreur la plus abjecte, tout s’écroulait et je lançais à celle qui était encore quelques minutes plus tôt une épouse idéale la seule bouée qui me restait, ce « pourquoi ».
- Le soir où tu as été choisi pour le projet, j’ai été contactée pendant que j’étais aux toilettes du resto. Nos informateurs avaient appris que tu étais l’heureux élu pour la construction du siège social d’Angels Incorporated…
- Et ?...
- Et j’ai reçu la mission d’apprendre de ta bouche tout ce qui pouvait nous aider à comprendre qui sont ces mystérieux investisseurs…
- Ce sont des éditeurs de livres saints… Tu n’avais pas besoin de… Enfin tu sais pour que je te dise ça…
- Ce ne sont pas de respectables éditeurs, Michel. Angels Incorporated c’est une organisation de fanatiques religieux.
- Une secte ?
- Pire que ça !...
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 54
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Le bonheur est dans l'après   Sam 28 Nov 2009 - 0:48

Elle n’aurait jamais dû m’en parler… C’est ce qu’elle m’expliqua ensuite… Le conflit entre son orgueil de femme et sa responsabilité d’agente en mission s’était terminé par la victoire de l’épouse. Victoire toute provisoire car après avoir lâché son paquet de révélations bouleversantes pour moi, elle refusa de m’en dire davantage sur ce que serait son rôle à l’avenir.
- C’est à toi de parler, Michel… J’ai besoin de savoir tout ce qui se tramera dans ce bâtiment et dans le parc. Nous supposons qu’il y aura des salles d’endoctrinement pour les fanatiques avant leur départ en mission… Et ta magnifique salle de conférence sera leur sanctuaire, celui où ils prieront leur idole.
- Qui est leur gourou ? Sûrement pas le boss qu’on a reçu ce soir… Il a autant de charisme qu’un poulet gras…
- Mon chéri, le gourou tu as couché avec ce soir…
- Rebecca de Mornay…
- Elle-même… Plus connue sous le nom de Lucia Del Tortora… Ancienne agente des services secrets cubains, passée au service de la CIA en 1999. Quitte l’agence en 2002 pour fonder Angels Incorporated près de Melbourne. Publication de quelques ouvrages célébrant le dogme chrétien pour tromper tout le monde. Il existe en Australie l’équivalent de ce que tu vas construire près d’ici…
- C’est quoi ?
- Une base d’entraînement pour terroristes… Lucia vend ses hommes au plus offrant… Elle les endoctrine, les conditionne et les envoie se faire exploser là où l’ont souhaité ses clients.
- Et ils acceptent ?
- Elle a des moyens bien à elle de s’assurer l’obéissance de ses kamikazes…
- Lesquels ?
Camille se contenta de relever sa jupe pour me répondre.

Le bonheur de deux mois laissa place à un semestre de tensions, de frustrations et de rancoeurs.
Le regain d’amour de Camille ne trouvait plus en moi aucun écho. Quelle était la part de sincérité de mon épouse dans ses élans de tendresse ? Quelle était la part de service commandé ? J’étais l’élément infiltré au cœur de l’ennemi et elle était chargée de s’assurer du contrôle de l’espion que j’étais devenu à mon corps défendant.
Face à miss de Mornay, je jouais le rôle du type qui a commis une erreur, qui le sait et qui a décidé de tourner la page. Je l’évitais au maximum… ce qui n’avait rien de facile. A chacune de mes visites de chantier, elle était là pour m’accueillir, vanter le merveilleux de mon bâtiment et, prenant à témoin toutes les personnes présentes, mon génie créateur. Je sentais un certain dépit la gagner ; elle n’avait pas l’habitude que des hommes fassent preuve d’une telle froideur à son égard. Nul doute que mon manque d’impatience à retomber dans ses bras l’amenait à remettre en question l’efficacité de son charme pulpeux. Les semaines passées à échouer à raviver ma flamme la mirent progressivement sous tension.
- Excellent, commenta Camille… Il n’y a rien de pire pour une femme qui se veut fatale de voir que son charme n’opère plus…
Il n’y a que sur ce point que mon « enquête » pouvait prétendre marquer quelques avancées. Le chantier avançait normalement et rien ne venait confirmer les soupçons de Camille et de ses supérieurs. Le bâtiment s’élevait conformément au plan. Certes, il y avait ce long mur bétonné, haut de deux mètres qui enserraient progressivement la propriété… Mais quelle entreprise aujourd’hui laisse ses alentours largement ouverts. La moindre résidence pour cadres moyens se hérissent de telles protections.
Parfois, j’en venais à douter.

- Michel, il faut que je vous parle en particulier.
- Miss, il n’est pas question de…
Elle me désintégra d’un regard sans la moindre aménité. J’avais décidément touché à sa fierté en repoussant fermement ses avances au long des derniers mois. Elle ne m’avait sans doute jamais aimé (peut-on aimer quand on est une femme comme elle ?) mais là c’était clairement une haine brûlante, presque palpable, qui enflammait ses yeux.
- Cela n’a rien à voir, fit-elle.
D’un mouvement du menton, elle m’indiqua un espace tranquille dans la partie déjà pratiquement achevée de l’édifice. Je ne résistai pas davantage à sa sollicitation. Peut-être que j’allais enfin obtenir les informations que Camille attendait de moi depuis six longs mois.
Du dossier bleu nuit qu’elle portait sous le bras, miss de Mornay tira une enveloppe de papier kraft de format A4. Elle me la tendit avec une expression de dégoût dans le regard.
- Regardez ça !
Il y a quatre photographies dans l’enveloppe. Des photos de Camille… en position plus qu’équivoque. Avec d’autres hommes.
J’avais eu beaucoup de mal à accepter la double vie de mon épouse. Elle m’avait réconforté un minimum, n’hésitant pas à dresser une barrière de silence lorsque j’essayais d’en savoir plus. Le secret défense !...
Comment devais-je réagir face à ce qui m’apparut un piège ?
Bien qu’étant au courant des activités professionnelles de Camille, le spectacle proposé sur les quatre clichés me laissa pantois. Suffisamment sans doute pour que miss de Mornay ne trouve rien d’anormal dans mon attitude.
- Cela fait des mois que j’ai ces photos entre les mains, Michel. Je me suis toujours refusée à vous les montrer parce que vous savez que je veux que mes collaborateurs vivent dans le bonheur… Mais là, je n’en peux plus… Vous vous détournez de moi pour défendre l’honneur de votre épouse… Et voilà ce qu’elle en fait de son honneur…
Peut-être aurais-je dû m’écrier qu’il s’agissait de faux, de montages ? C’était trop tard désormais.
- Michel, votre femme est une espionne…
J’ai failli répondre que j’étais au courant. Quelque chose, l’instinct de conservation sans doute, freina les mots dans ma gorge.
- Elle travaille pour les Russes…
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 54
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Le bonheur est dans l'après   Sam 28 Nov 2009 - 0:48

Je suis sorti sonné de ma courte entrevue avec Rebecca. Six mois après, le cauchemar recommençait. Une nouvelle révélation effaçait mes frêles certitudes.
Où était le nord ?
Où était la vérité ?
J’aurais pu, j’aurais dû, demander à miss de Mornay d’où elle tenait cette information. Je ne l’ai pas fait parce que moi je ne suis pas de ce monde-là. Quand j’aboutis à quelque chose au bout de quelques heures de travail, j’ai l’impression d’avoir été efficace et rapide. Pour Rebecca, pour Camille, chaque seconde est vitale, chaque réponse est un leurre, un écran de fumée. Si j’avais posé la question, j’aurais dû encaisser un nouveau bobard genre « je suis de la CIA ». Sans m’en rendre compte, je m’étais protégé d’une nouvelle désillusion sur l’espèce humaine.
Car j’avais désormais deux vérités à considérer. Deux vérités qui s’excluaient. Deux vérités qui étaient peut-être, allez savoir, deux énormes mensonges. Et autour de ces vérités branlantes, une nuée de questions bourdonnantes : qu’est-ce que je foutais dans cette histoire ? à quoi allait servir mon bâtiment ? qui était Rebecca de Mornay ? qui était ma femme ?
L’enveloppe brune que je tenais à la main me livrait au moins une partie de la réponse à la dernière question. Celle que j’aurais sans douté préféré ignorer… A tout prendre…
Il fallait que je me calme et je n’y arrivais pas… Comme chaque soir depuis six mois, j’allais rentrer en me demandant avec quel homme puissant ma femme avait passé la journée… Ce qu’ils avaient fait ensemble ? Si elle avait aimé ses caresses ?... Et le reste...
Et ce soir, j’allais ajouter en question subsidiaire : pour le compte de qui travaille-t-elle ?

Il ne servait à rien de fuir, de rentrer. Les réponses n’étaient sûrement pas à mon domicile. Même si j’avais joué franc jeu avec elle, Camille n’aurait eu aucun mal à me convaincre de son honnêteté. Elle m’avait déjà fait le coup de la carte officielle frappée aux armes de la République et j’avais plongé. Tout juste si je ne m’étais pas redressé au garde-à-vous. J’étais un pigeon, un pion… Je le savais et pourtant je me forçais à croire le contraire.
Non, il fallait d’abord que je réponde à la première question. Celle que j’avais refusé de considérer depuis le début. Pourquoi moi ? Pourquoi être allé chercher un architecte anonyme pour bâtir un édifice aussi important ? On m’avait endormi sous les louanges. On avait porté aux nues mon génie créateur avec tant de force que j’avais accepté l’idée que j’étais le meilleur. Or, le meilleur je ne l’avais jamais été et la gloire et la reconnaissance ne vous tombent jamais dessus par miracle une fois la trentaine passée. Le bonheur factice dans lequel j’avais baigné au début avait été le plus doux des anesthésiants… Qui avait donc intérêt à m’endormir ? Pourquoi me faire grimper sur des nuages roses sinon pour m’ôter toute lucidité et m’empêcher de regarder autour de moi ?
En dévidant la pelote des pourquoi, je n’arrivais à rien. Toute question en générait une nouvelle encore plus précise, encore plus intraitable. Le brouillard encore et toujours… Mais de ce brouillard, je pouvais sortir. Il suffirait d’une trouée dans la brume.
Est-ce à ce moment que je me suis étalé de tout mon long au milieu de la boue ? A vrai dire, je n’en suis plus très sûr tant la coïncidence m’apparaît troublante avec le recul. L’indice que j’attendais était sous mes pas. Parfaitement visible mais totalement absent pour mon esprit perdu. Tellement présent en fait que je m’étais pris les pieds dedans. Une gaine normalisée en plastique vert. Une gaine téléphonique qui serpentait dans le parc… au lieu de courir directement au compteur central placé en façade de la propriété.
Qui pouvait bien avoir envie, ou intérêt, à faire galoper un câble téléphonique ainsi. L’éditeur Angels Incorporated avait bien sûr de gros besoins en moyens de communication, ne serait-ce que pour pouvoir échanger messages, fichiers et conversation avec la maison mère ? Une entreprise de prestation terroriste avait sans aucun doute les mêmes attentes… mais avec des impératifs vitaux de discrétion…
La gaine voyageuse qui semblait soudain se perdre dans la nature niait l’innocence de mes employeurs. Angels Incorporated serait allé se connecter sur le réseau… France Telecom avait prévu des accès et des lignes rapides, ça faisait partie des données d’aménagement du site… et j’étais un des mieux placés pour le savoir puisque j’avais participé à cette négociation avant de finaliser la localisation du central du réseau informatique.
Camille marquait un point.

Je suis rentré en balançant dans mon esprit les informations à donner à mon épouse. De quoi lui parler ? Que fallait-il taire ?
J’ai finalement décidé de ne pas lui parler des photographies (je les ai dissimulées parmi mes documents de travail), pas plus que des accusations de miss de Mornay.
- Alors, m’a jeté Camille lorsque je suis entré dans le salon, toujours fidèle ?
- Et toi ?
La réplique avait fusé sans avoir été calculée. Cette histoire me bouffait de l’intérieur, me foutait les nerfs en boule… Par moment, il fallait que j’extériorise… Et je savais que Camille pouvait tout accepter d’un homme qui était son « client », les photographies brandies sous mon nez une heure plus tôt le prouvaient de manière irréfutable.
Elle encaissa sans piper mot…. Ce que je pris bien sûr pour une réponse négative, on ne se refait pas…
- Il faut que je voie un de tes supérieurs.
- Pourquoi ?
- J’ai découvert quelque chose…
- Dis-moi…
- Pas à toi ! C’est de la technique… Il faut qu’un expert en communication soit présent aussi…
- Impossible que tu rencontres quelqu’un… Ce serait leur montrer que tu te doutes de quelque chose…
Là encore, j’ai failli lâcher la phrase qu’il ne fallait pas dire et encore une fois, quelque chose m’a retenu de parler. Je me suis voté de chaudes félicitations. J’étais peut-être pas si largué que ça finalement dans la grande bataille des menteurs. En même temps, je mentais à ma moitié, à celle à qui j’avais promis vérité, protection et bonheur dans une petite église de la vallée de Chevreuse. Mais pouvais-je lui dire qu’ils savaient qui elle était ? Elle aurait sans doute disparu instantanément de ma vie… Avec les enfants… Et sans un mot.
- Tu es sûre ? Tu n’as pas un moyen de communiquer avec tes chefs ?
Tandis que je parlais, je sentais se former un plan, que je trouvais bien sûr adroit et bien ficelé, pour finir d’innocenter mon épouse du crime de trahison. Réussir à écouter sa conversation pour savoir à qui elle parlait… et surtout dans quelle langue… Quand j’y pense aujourd’hui, je suis confondu par tant de bêtise… Il n’y a que dans les mauvais films d’espionnage que les agents infiltrés parlent au téléphone dans la langue du pays qui les emploie…
- J’ai une vacation téléphonique à 21h30…
21h30 ! L’heure où elle sortait promener le chien… Il m’avait fallu six mois pour comprendre ça… Quel brillant espion je faisais !.
- En attendant, si on allait faire des câlins…
Des câlins ? J’étais incapable de répondre par la négative à une telle proposition. Ma « régulière » me regardait avec un sourire de feu et de miel. Coquin comme celui d’une allumeuse, énigmatique comme celui de la Joconde… J’ai eu envie d’aller voir ce qui se cachait derrière ces yeux pleins de fièvre et de désir…
Après une heure de galipettes plus ou moins acrobatiques, Camille partit nous préparer un en-cas… Trop engagés dans nos douces violences, on avait oublié de manger…
Coup d’œil sur l’écran luminescent de ma montre… 21h13… Il y avait encore du temps avant qu’elle sorte le chien… Afin de ne pas être pris au dépourvu, je décidai de renfiler mon pantalon et ma chemise… Il fallait que je sois prêt à lui emboîter discrètement le pas jusqu’à la cabine téléphonique la plus proche. Sans doute celle située au carrefour entre les allées Monge et la rue Zola.
A 21h25, ne la voyant pas remonter, j’ai décidé d’aller voir ce qu’elle fabriquait.
La poignée s’abaissa sous la pression de ma main mais la porte resta immobile.
Elle m’avait enfermé !
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 54
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Le bonheur est dans l'après   Sam 28 Nov 2009 - 0:49

Peut-être que je me posais trop de questions et que cela m’empêchait de regarder la vérité en face ?
Et en disant ça, bien sûr, je rajoutais une question à la liste…
Je suis resté un quart d’heure couché sur le lit, les yeux rivés au plafond, à inspecter l’auréole d’ombre que produisait la lumière de la lampe de chevet. Penser à autre chose pour ne pas devenir dingue. Arrêter le flux des pourquoi, des comment et des qui… Et définir ce que j’allais faire lorsque Camille viendrait rouvrir la porte.
Mais Camille n’est pas revenue…
Lorsque la clé a tourné dans la serrure, deux hommes sont entrés.
- Vous êtes Michel Gonzalez ?
Y avait-il une bonne réponse à cette question ? J’ai aussitôt imaginé le crachotement légèrement chuintant du silencieux. Ce « blop » qui me faisait mourir de rire à chaque fois que je revoyais les Tontons flingueurs. S’il y avait « blop », j’en mourrais… et sans voir le temps d’esquisser le début d’un sourire.
- C’est moi…
- On vous attend…
- Qui m’attend ?
- Le colonel.
- Quel colonel ?
- Le colonel…
Je crois que j’ai poussé un profond soupir de soulagement. Ma demande, transmise par Camille, avait été retenue. J’allais rencontrer un de ses supérieurs et pouvoir expliquer au fameux « colonel » mes brillantes déductions sur la gaine verte et le réseau de communication d’Angels InC.
- On va loin ?
- Je ne sais pas…
Celui qui parlait avait un drôle d’accent.
Russe ?
Peut-être… mais je n’étais pas fort au petit jeu des accents… Pour moi qui étais originaire du midi de la France, et à deux générations de là de l’Espagne profonde, l’accent breton ou alsacien c’était du pareil au même. Je mélangeais tout de toute façon. Alors, si on m’avait dit que mon interlocuteur était franc-comtois, je l’aurais accepté sans le moindre doute. Faute de certitudes personnelles.
L’autre gars, le muet, semblait être les yeux du duo. Il ne laissait pas son regard s’arrêter, fouillant la pièce avec la plus grande minutie. A la recherche de quoi ?
Soudain, je me suis dit qu’ils cherchaient Camille…
Une déduction aussi simple aurait dû mettre quelques secondes à s’allumer dans mon cerveau. Il en fallut une trentaine avant que j’admette qu’ils n’étaient pas envoyés par les supérieurs de Camille.

Ils ont laissé les lumières allumées dans la maison. Sans doute pour laisser croire à Camille que tout était normal et mieux la cueillir à son retour
J’avais beau essayer de me contraindre au plus grand calme, je tremblais de manière visible. Camille m’importait en fait moins que mes gosses. J’aurais tout donné pour être rassuré sur leur sort. Etaient-ils toujours sagement endormis dans leurs chambres ? Ou… ? Je n’osais formuler, même dans mon esprit, l’autre alternative. Les petits corps froids, couverts de sang, tués dans leur sommeil.
Surtout ne pas les questionner à ce sujet… Dompter l’angoisse, le peur, le doute… Ne pas leur donner l’idée de revenir en arrière s’ils avaient ignorés l’existence de ces petits témoins potentiels… Ne rien dire…
Le « bavard » était sur ma droite et me serrait contre lui dans une promiscuité que je n’avais aucun mal à traduire par « fais comme moi ». Son acolyte balayait désormais la rue du regard avec la même rapidité et la même acuité qu’il en avait mis dans ma chambre à coucher.
Ils m’ont poussé dans une vieille Fiat.
- On va faire un tour, a expliqué le « muet » pendant que le « bavard » s’installait au volant… Calmez-vous. On ne vous veut pas de mal…
Lui au moins, je le comprenais bien… Il n’avait pas d’accent… Enfin, à mon sens… C’était donc un gars du sud-ouest. Est-ce que cela voulait dire pour autant qu’il travaillait pour la France ? Je n’en aurais pas juré…
Le moteur de la Fiat a démarré avec un hoquet. Sans prendre le temps de jeter un regard dans son rétroviseur, le conducteur a embrayé et déboîté en pleine rue. Quelques mètres plus loin, il écrasait le frein pour s’immobiliser aussi brusquement qu’il avait démarré.
- Maudit clébard !
Alors, par la fenêtre, je vis l’animal qui avait motivé le freinage en urgence. Vitruve ! Mon chien !...
J’ai détourné le regard afin que mon voisin ne perçoive pas mon étonnement, mais lui aussi regardait en direction de Vitruve.
C’est en regardant ailleurs que j’ai distingué les deux silhouettes sous les platanes du square Mozart. Deux femmes dont les corps ne pouvaient me laisser indifférents. Et pour cause.
Camille et Rebecca. Serrées l’une contre l’autre.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 54
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Le bonheur est dans l'après   Sam 28 Nov 2009 - 0:50

Ma vie semblait avoir épousé la complexité. Je roulais vers le sud de l’agglomération, gardé par deux malabars, pour rejoindre un colonel qui voulait me parler. Simplement me parler ? Et j’emportais dans ce voyage, que j’imaginais éventuellement sans retour, l’image de ma femme et de celle qui m’avait offert son corps l’espace d’une heure en train de s’éteindre.
La Fiat quitta la rocade à la sortie 14. Direction la base de loisirs. L’endroit idéal pour une rencontre en pleine nuit et en toute discrétion. Il y avait bien, à en croire quelques amis bien informés, deux ou trois prostituées qui venaient parfois abriter leurs amours tarifées à l’ombre des chênes… mais il y avait largement la place pour se trouver un coin tranquille. Echanges rapides d’éclats de phare. Un rendez-vous comme dans les films…
Le « bavard » ouvrit ma portière tandis que le « muet » me poussait vers l’extérieur. Encadré par mes deux gardes chiourme, je franchis en tremblant les trois mètres qui séparaient la Fiat d’une somptueuse Vel Satis. La vitre arrière gauche s’abaissa avec un bourdonnement de moteur électrique.
- C’est lui ?
- Oui, mon colonel…
- Parfait.
Je m’attendais à ce que la portière s’ouvrit pour me permettre de pénétrer dans la voiture et converser avec le « colonel ». Il n’en fut rien. Le « bavard » se contenta de me pousser jusqu’à la portière.
- Monsieur Gonzalez, votre bâtiment nous cause beaucoup de soucis…
Je n’étais pas assez gonflé ou courageux pour répondre un truc spirituel du genre : « vous appartenez à une société de protection de l’environnement ? ». Je me tus, hochant simplement la tête pour montrer que j’avais bien entendu ce que le « colonel » avait murmuré d’une voix un peu lasse.
- Et vous ne savez pas pourquoi bien sûr ?
Je secouai la tête en guise de réponse négative.
- Allons, nous connaissons les activités de votre épouse, Camille Fouchard, plus connue sous le nom de Camille l’enflammeuse dans certains milieux interlopes de la capitale.
Putain, ça voulait dire quoi « interlope » au juste ?!
- On la connaît d’autant mieux qu’elle travaille aussi pour nous.
Le « aussi » était de trop et libéra ma langue :
- Vous êtes qui vous ?
- Services secrets russes…
Et merde ! De Mornay avait raison…
- Votre femme n’a pas été capable de nous fournir le plan du système de communication du bâtiment… Alors, nous venons gentiment vous offrir de nous le livrer…
- Mais quel est votre intérêt de connaître ça ?… En quoi une entreprise d’édition de livres pieux peut-elle vous intéresser ?
Le colonel émit un petit rire narquois… J’avais sans doute proféré une énormité.
- Ah, elle avait bien raison votre petite épouse… Vous êtes complètement hors du coup… Alors laissez-moi vous mettre sur la piste… La réponse est dans la raison sociale de votre fameuse entreprise d’édition… Vous vous en souviendrez ?
- Oui.
Je respirais un peu mieux. Si on me demandait de me souvenir de quelque chose, c’est que j’allais avoir l’occasion de vivre encore quelques temps…
- 100 000 euros…
- Quoi 100 000 euros ?
- C’est ce que nous vous offrons pour le plan du réseau de communication d’Angels InC !
Et la valse des questions se remit à tourner. Des inédites pour changer un peu : fallait-il accepter ? Et si je disais non, qu’arriverait-il ? Jusqu’à quel point Camille était-elle mouillée avec eux ? Pouvais-je négocier ?
- 100 000 euros, je pourrais gagner ça dans un jeu débile à la télé…
- 200 000 ! Pas un kopek de plus…
Putain, ça marchait !
- Comment est-ce que je vous fais passer le plan ?
- Nous allons le chercher avec vous… Vous seriez capable de nous en inventer un nouveau pour protéger vos employeurs.
- Et l’argent ?
- Il est là.
Le colonel me montra une mallette qu’il ouvrit devant moi.
- Excusez-moi… Il faut que j’enlève l’argent que vous nous avez fait économiser.
Je le vis piocher dans l’attaché-case plusieurs liasses de billets violacés. Ces fameux billets qui avaient fait mon bonheur, du moins l’avais-je cru, quelques mois plus tôt. Pfff… Même comme traître, j’étais un médiocre… J’aurais pu faire monter les enchères plus haut.
Traître ?
Mais au fait qui étais-je en train de trahir en vendant ainsi le plan d’un réseau de communication intérieur ?
Pas mon pays, j’en étais sûr.
Mon client évidemment… mais mon client n’était pas ce qu’il prétendait être, ce qui me dédouanait de mon obligation de fidélité à son endroit.
200 000 euros… Même si j’aurais sans doute pu en avoir le double, c’était bien payé pour quelques traits de couleur sur un plan.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 54
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Le bonheur est dans l'après   Sam 28 Nov 2009 - 0:50

J’ai poussé la porte de la maison en tremblant. La lumière avait été éteinte depuis notre départ. Cela signifiait que quelqu’un était revenu à l’intérieur – je n’imaginais pas un de mes enfants se relever pour éteindre la lumière du salon – et ce quelqu’un pouvait être Camille. Mais l’obscurité c’était aussi la meilleure des conditions pour une embuscade. Menée par qui ? Les services français ? Le groupe que dirigeait Rebecca de Mornay ?
En actionnant l’interrupteur, j’ai découvert un couloir d’entrée semblable à ce qu’il était quand j’étais parti. La voiture radiocommandée de Paul, la corde à sauter d’Emilie étaient toujours en plein milieu du passage. Et si, une fois sorti de ce bordel, je me mettais un peu à donner des cadres à mes gosses ? Ce ne serait pas du luxe…
- Les enfants dorment toujours…
Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça. Mes deux accompagnateurs s’en fichaient sans doute comme de leur premier flingue… et moi je n’en étais pas sûr. S’il devait y avoir du grabuge, Camille les aurait fait mettre à l’abri de manière préventive. Peut-être que je voulais leur donner le change, leur dire que tout était normal… Au cas où…
Mon bureau était contigu au salon. Pas assez à l’écart des hurlements et des jeux des enfants à mon goût mais bon… Je n’étais qu’un architecte de troisième ordre… Avant que cette merde ne se déclenche.
Mes yeux se posèrent sur la mallette… Elle contenait de quoi me faire construire un espace à part… et insonorisé. Bah, si on s’en sortait j’aurais au moins gagné ça… Et Camille l’aurait son grand salon, une fois abattue la cloison avec le bureau …
- Mais qu’est-ce qui te dit que Camille voudra encore de toi ?!
Ca c’était la question qui faisait le plus mal.
Je me souviens m’être dit à ce moment-là que j’allais bien finir par me réveiller, que tout cela n’était qu’un cauchemar. Des espions russes, Camille travaillant pour la DST, une entreprise fantôme australienne, une beauté fatale qui jetait son dévolu sur moi… Tout cela était du non-sens parfait… Oui, mais je ne rêvais jamais… Du moins, j’oubliais tout au fur et à mesure. Donc…
J’ai allumé l’ordinateur et l’imprimante.
- Ca va aller vite… J’ai le dernier Windows…
Ca devait me rassurer de parler. Les deux envoyés du colonel n’en avaient strictement rien à foutre de ma configuration informatique : le « muet » que son pote avait appelé Jean-Claude sur le chemin du retour avait repris son travail d’inspection (je suis sûr qu’il connaissait déjà la marque de mes cédérom vierges ou le grammage de mon papier dessin) ; le « bavard », dont j’ignorais toujours le prénom, était à une dizaine de centimètres derrière moi, portant la mallette à moitié remplie de beaux billets bien craquants. Et je sentais son souffle acide dans mon cou.
- Imprimez donc tout le dossier…
Je n’ai pas osé protester. Pour 200 000 euros, je pouvais bien perdre quelques gouttes d’encre supplémentaire. J’ai juste proposé de graver un cédérom avec l’ensemble des données…
- Ouais, fit Jean-Claude, pourquoi pas !... Mais faites aussi sur papier… Avec ça au moins, on sait ce qu’on emporte… Une fois, un petit malin nous a refilé un cd avec des jeux vidéo…
- Ca va prendre du temps, fis-je ! Il y a plusieurs centaines de pages…
- Pas pressé, rétorqua Jean-Claude.
Je n’avais qu’une envie : qu’ils se tirent le plus vite possible afin que je sois rassuré sur mon petit monde : Camille, les enfants… A 10 pages par minute, il y en avait pour une bonne demi-heure… Et ce calcul ne prenait en compte que les pages de texte, les plans étaient plus longs à imprimer. A chaque minute, Paul ou Emilie pouvaient se manifester… Ou Camille rentrer… Mais, sans en être sûr, j’imaginais qu’elle était rentrée et qu’elle attendait quelque part… A moins que…
A moins que miss de Mornay soit venue pour l’enlever…

J’ai récupéré sans vraiment y croire la mallette. Jusqu’au bout, j’ai imaginé que Jean-Claude allait tirer son pistolet une fois que je lui aurais remis le cédérom et l’énorme dossier papier. Le tirer pour me tirer…
Mais rien… J’ai même eu droit à un sourire…
- Tu es coopératif… Presque autant que ta femme… Tu lui feras coucou de notre part.
- Vous la connaissez ?
- De réputation… Il paraît qu’elle donne…
Jean-Claude assortit cette remarque d’un clin d’œil que j’eus du mal à ne pas juger impoli et inopportun. Mais, lui au moins ne se l’était pas faite…
Je me suis retrouvé seul dans le bureau délesté d’une copie de mon travail sur le bâtiment d’Angels Incorporated. Seul avec un trop plein de questions. Seul en attendant la suite…
Je n’allais pas être déçu.
Deux minutes après le départ des Russes, j’ai entendu du bruit à l’étage. Cela ne venait pas d’une des chambres de mes gamins, ils n’avaient absolument pas ce genre de discrétion. Un réveil en pleine nuit, c’était tout de suite les hauts cris et la maisonnée éveillée pour une soif subite ou un mauvais rêve.
J’ai grimpé avec le plus de discrétion possible l’escalier en bois. Il ne grinça que trois fois, performance que je me surpris à trouver plus qu’honorable, habitué que j’étais à me faire gronder par mon épouse pour la violence avec laquelle je frappais les marches du talon.
Le bruit - en fait plusieurs petits bruits - venait de ma chambre. Cette chambre que j’avais abandonnée en suivant les « Russes », cette chambre où j‘avais attendu en vain le retour de Camille… Sous la porte filtrait une lumière faible. La lampe de chevet. Sous la porte passaient plus nettement désormais des gémissements, des soupirs.
Camille !...
Un pro aurait agi tout autrement que moi mais j’étais un « pauvre » architecte totalement amoureux de cette épouse qui m’avait pourtant menti avec une belle constance depuis plus de dix ans.
J’ai ouvert la porte brusquement. Et ce que j’ai vu…
Ce que j’ai vu m’a soulevé et renversé le coeur.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 54
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Le bonheur est dans l'après   Sam 28 Nov 2009 - 0:51

Il y a des hommes qui payent pour voir des scènes comme ça. Deux femmes enlacées, deux femmes collées l’une à l’autre, deux femmes dont les lèvres brûlantes s’étreignent.
D’abord, j’ai cru qu’elles se battaient et je me suis précipité pour les séparer… Simplement parce que mon cerveau refusait de comprendre, refusait d’accepter l’image que mes yeux lui envoyaient. Incrédule, je me suis planté à deux mètres du lit, les bras ballants, la bouche sèche. C’est Camille qui m’a forcé à voir la réalité.
En m’engueulant.
- Qu’est-ce que tu fous là ? Je pensais qu’ils en auraient pour la nuit avec toi !
Alors là, j’en étais scié. Je trouvais mon épouse dans les bras d’une autre femme. Dans notre propre lit –cadeau de mariage qui plus est – et c’était à moi de me sentir de trop !
Et, suprême horreur, j’avais la désagréable impression qu’elle ne m’avait envoyé entre les pattes des Russes que pour pouvoir faire ses galipettes façon Sapho de Lesbos.
Je la regardais là debout devant moi, à demi-nue. Chaque détail d’elle m’était tellement familier qu’il me suffisait de dire Camille pour que son image se dessine parfaitement. Son visage d’enfant, ses cheveux courts qu’elle rehaussait toujours d’une mèche colorée (en ce moment, c’était le rouge), sa taille menue. Et cet air un peu butté sauf lorsqu’un sourire charmant illuminait jusqu’à ses petits yeux noirs. Camille !... C’était bien elle devant moi mais mon esprit refusait de la reconnaître. Et elle-même, furieuse et troublée, avait croisé les bras sur sa poitrine dénudée comme si j’étais un parfait étranger.
Rebecca de Mornay perçut mon trouble plus que mon épouse.
- Ne t’en fais pas, Michel ! Il n’y a pas de quoi t’inquiéter…
- Mais je ne m’inquiète pas… Je suis hors de moi, c’est tout !… Parce que vous êtes en train de jouer à des jeux pervers dans ma maison, dans ma chambre et à quelques mètres de mes enfants… Et je suis hors de moi parce que je me demande si vous ne vous foutez pas de moi depuis le début.
Je n’en revenais pas. Pour la première fois depuis le début de cette histoire, j’avais haussé le ton. J’avais dit ce qui ne me plaisait pas, j’avais refusé de subir. Elles avaient réussi ça. Me faire disjoncter…
- Michel…
- Tu la fermes… Combien de mecs tu t’es fait soi-disant pour le service ? Ca fait six mois que je me pose cette question cinquante fois par jour… Et pour rien !... Parce que ton comportement va au-delà de ça !...
- Mais Michel, aujourd’hui…
- Aujourd’hui quoi ?! Aujourd’hui, on peut faire ce que vous faîtes toutes les deux, c’est ça que tu essayes de me dire ?… Il faudrait que je trouve ça normal ? Ni aujourd’hui, ni demain… Alors, tu vas prendre tes petites affaires de pute et tu vas te tirer d’ici.
J’avais à la main la mallette. Elle me gênait plus qu’autre chose parce que je faisais de grands gestes pour accompagner ma colère. Peut-être aussi qu’elle m’évitait de lever la main sur Camille…
- Tiens, regarde ce que tu m’inspires !
Deux ou trois liasses vinrent atterrir sur le lit. Prises sans regarder. Ni le fond de la mallette, ni celle à qui je les destinais.
- Et puis l’argent des Russes, tu as l’habitude d’en croquer…
En disant ça, une petite lumière s’alluma dans ma tête. Une de plus. C’est fou ce que les situations extrêmes vous forcent à ouvrir les yeux et réfléchir. Depuis six mois que je connaissais les activités clandestines de Camille, je ne m’étais jamais demandé où filait l’argent qu’elle y gagnait. Care elle devait palper plus que de simples émoluments de secrétaire.
Et dire qu’on avait des problèmes bancaires !...
A ma colère répondit une colère. Froide, calculée et sans doute manipulatrice.
- Tu es un minable, Michel ! Un minable ! Tu ne comprends rien… Tu as des yeux mais tu ne vois que ce que tu veux voir. Et tes oreilles ne te permettent pas t’entendre les mots qu’il faudrait que tu entendes. Un jour, je t’ai dit « oui » et ce jour-là je n’ai pas menti.
Miss de Mornay s’était mise à l’écart et finissait de se rhabiller… Enfin, façon de parler car sa jupe et son top étaient de la classe supermini et laissaient voir ce qu’ils auraient dû cacher…
- Il faut tout lui dire, Camille… Michel n’est pas un minable… Juste un rookie qui commence directement à jouer avec les grands… Il faut tout lui dire.
Je notais que Rebecca avait clairement appuyé les deux fois sur le « tout ». Ca devait vouloir dire beaucoup ce « tout » ainsi mis en évidence. Des révélations sans doute difficiles et peu agréables pour moi, des secrets sensibles portés à ma connaissance. Quelque part, j’avais l’impression soudain de franchir un niveau supplémentaire dans ce jeu de dupe, celui de la compréhension de ce bordel.
Camille a eu ce petit geste du cou pour remettre ses cheveux en ordre. Un geste que j’adorais. Avant… Elle a eu aussi cette moue peu convaincue qui était signe de tempête… Là, en général, je savais qu’il valait mieux gagner les abris. Parfois, je l’appelais Krakatoa pour essayer de désamorcer la crise. Ce soir-là, ça ne me vint même pas à l’idée… Je préférai que tout explose une fois pour toute.
- Dis-lui ma chérie…
Je crois que je n’ai pas tout de suite percuté le « ma chérie » qui, dans la situation actuelle, n’aurait de toute façon pas dû me surprendre. En tous cas, ces quelques mots ont apaisé la colère de Camille. Elle s’est assise sur le lit et a commencé à parler.
- Reb et moi, ça fait huit ans qu’on se connaît…
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 54
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Le bonheur est dans l'après   Sam 28 Nov 2009 - 0:51

Ca a duré deux heures. Deux heures de révélations à faire frémir l’innocent esprit que j’étais encore malgré tout. Rien ne me fut épargné je crois, depuis la première rencontre entre Rébecca et Camille en marge d’une visite du ministre de l’Intérieur français à Washington jusqu’aux tenants et aboutissants réels de mon projet architectural. Camille parlait avec une voix trop basse et un peu trop rauque pour que je n’y décèle pas une certaine gêne. De temps en temps, Rébecca de Mornay apportait quelques précisions ou relançait Camille lorsqu’elle la sentait hésitante ou imprécise.
Je n’avais pas, bien sûr, été choisi au hasard. Les patrons de miss de Mornay avaient eu besoin d’un architecte en France et celle-ci avait pu leur en indiquer un. Le mari de cette jeune Française avec laquelle elle avait eu une aventure quelques années plus tôt.
Je n’avais pas été choisi par hasard et on attendait dès le départ que je réagisse de telle ou telle manière. J’avais donc aussi été choisi pour mes « qualités » de prévisibilité. Un long travail d’épluchage de ma vie qui avait révélé ma totale transparence, mon manque complet d’ancrage dans la réalité. Un rêveur utopiste et un peu niais, c’était exactement ce qu’ils voulaient. Je ne suis pas sûr en revanche que la reprise de contact entre Camille et Rébecca figurait dans le plan de départ.
A plusieurs reprises, j’avais senti le ridicule m’emporter. Moi qui n’étais pas un grand cinéphile, je n’avais aucune chance de savoir que Rébecca de Mornay était en fait le nom d’une actrice américaine… Peut-être que si je l’avais su, j’aurais commencé à me méfier dès le premier jour au lieu de me laisser couler dans ce bonheur fadasse qui avait fini par m’anéantir. Mais je n’avais jamais été fichu non plus de remarquer que j’étais suivi en permanence par un tourbillon d’agents de nationalités diverses. Pas plus que je n’avais trouvé suspect un accident intervenu sur le chantier quelques jours après son ouverture (« on » avait mis hors-jeu un espion infiltré dans l’équipe de terrassement). Je n’avais rien vu, rien su, rien imaginé de tout cela. J’avais trop le nez dans mes propres doutes pour prendre de la hauteur et embrasser le vaste jeu d’échecs dont je n’étais qu’un pion.
Je savais surtout désormais pour qui travaillait Rébecca, qui se cachait derrière Angels InC. Et par-dessus tout, j’avais fini par comprendre toute la subtilité du jeu mené par Camille dans cette affaire.
Mais le fait de savoir n’arrangeait rien pour moi.
Absolument rien…

- A partir de maintenant, tu sais tout… Et tu es potentiellement un danger pour moi…
Cela avait le mérite d’être clair. Ou je filais droit, en mettant dans une énorme parenthèse de mon cerveau tout ce que j’avais appris, ou on me mettrait hors-jeu.
- Tu as dit quelque chose tout à l’heure sur notre mariage…
- C’est un mariage d’amour, Michel… N’en doute jamais !
- Facile de ne pas me demander de douter après tout ce que tu viens de me balancer… Vivre avec une menteuse, c’est…
- C’est être obligé à apprendre à mentir soi-même… voire à apprendre à se mentir à soi-même…
Je lui ai pris la main. Elle l’a abandonnée.
- Reb est une fille bien…
- Je sais…
- Et je ne la reverrai sans doute jamais plus après toute cette histoire…
- Sans doute…
- Alors, tu veux bien aller dormir dans le canapé ?

Il s’est écoulé trois semaines avant la réception définitive du bâtiment par le boss d’Angels Incorporated.
A deux reprises, durant ces trois semaines, j’ai vu débarquer au milieu de la nuit « bavard » et « muet » qui venaient récupérer les dernières nouvelles. Je leur livrais, en échange de quelques liasses supplémentaires de beaux billets violacés, un medley d’informations plus ou moins exactes sur les aménagements en cours : on avait au dernier moment renforcé certaines cloisons avec des plaques métalliques ; la puissance électrique générale s’était finalement trouvée insuffisante en raison de l’ajout de dispositifs supplémentaires dont je n’avais pas eu la connaissance au moment de la conception ; l’antenne satellite installée sur le toit du bâtiment m’apparaissait bien trop importante pour les besoins d’une maison d’édition.
- Vous avez compris, m’a demandé Jean-Claude en partant la seconde fois.
J’ai hoché la tête en silence, pris mon bloc et écrit Angels InC en lettres serrées.
- Le colonel a dit que la réponse était dans la raison sociale de mes employeurs, pas vrai ?…
J’ai commencé à barrer les lettres jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que trois, puis j’ai brandi le bloc devant le nez de Jean-Claude.
- Comme ça, je ne suis plus très loin de la vérité n’est-ce pas ? Il suffit de remettre juste un peu d’ordre.
Mis à l’endroit le A, le I et le C donnaient CIA.
- Vous êtes pas si con que ça, a dit le « bavard »
- Heureux que vous vous en soyez rendu compte.
- Et ça fait quoi d’être l’architecte du nouveau camp d’entraînement de la CIA en Europe ?
J’ai réfléchi dix secondes et j’ai lâché ce que j’avais véritablement sur le cœur.
- Ca vous pourrit la vie !
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 54
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Le bonheur est dans l'après   Sam 28 Nov 2009 - 0:52

Oui, ma vie était pourrie, foutue, cassée. J’avais cru que les révélations de Camille allaient permettre un retour à la normale. Ok, j’étais mouillé jusqu’au cou dans cette histoire et forcément la cible de tous ceux qui avaient à intérêt à savoir comment s’organiserait ce camp pour espions américains, cet espace névralgique. Tout le monde voulait connaître le plan des installations, le potentiel informatique et de communication, l’organisation des espaces d’entraînement. Les Russes, les Chinois, les Libyens… mais aussi les Allemands, les Italiens, les Espagnols, les Britanniques… Et même les Français… Amis de confiance, ennemis potentiels, tous se retrouvaient à quêter les informations, à guetter les nouvelles. Et au carrefour de toutes ces attentes, au centre de ces préoccupations essentielles pour l’équilibre stratégique du petit monde de l’espionnage international, il y avait un pauvre architecte du nom de Michel Gonzalez.
Je n’étais tranquille nulle part. J’ai été approché par des émissaires d’un pays du Moyen Orient. On m’a offert des dollars – un comble ! – en échange de mes plans. J’ai refusé… Maintenant que je savais quelle était l’utilité de mon bâtiment, je ne me sentais plus le droit de divulguer des informations… sinon aux Russes qui étaient, selon Rébecca, « sous contrôle ».
Après les propositions financières, j’ai eu droit aux menaces.
- On va faire la peau à ta femme et à tes gosses…
Là encore, l’agente de la CIA m’a rassuré.
- Michel, tu es sous protection 24 heures sur 24… Camille et les enfants aussi !...
A vrai dire, la première de nos protections répondait au pseudonyme de Rébecca de Mornay. Elle s’était installée à la maison et par un étrange arrangement, auquel je n’avais eu aucune part en fait, elle partageait le lit de Camille un jour sur deux. Les autres nuits, je pouvais reprendre possession du lit conjugal et des devoirs et droits correspondants… mais la miss n’était pas loin : elle dormait dans le salon. Au matin, nous partions visiter le chantier ensemble et sur le parcours Rébecca me montrait quelques-uns des agents chargés de notre sécurité.
- Le colleur d’affiche là, c’est Mike !... La cycliste, c’est Jennie… Je te dis pas l’arsenal qu’elle trimballe dans son panier sur le guidon… Dans la voiture derrière, il y a Louis et Samantha… On dirait de vrais amoureux, pas vrai ?
Je devais reconnaître que Rébecca avait raison. Dans la 207, Louis et Samantha se jetaient des regards enflammés et, arrivés à un feu rouge, se bécotaient avec énergie. Je leur trouvais une conscience professionnelle exceptionnelle ! Et tout ça pour maintenir ma petite personne hors d’atteinte des « méchants »… Enfin, du moins, je l’espérais…
Fatalement, Rébecca et moi eûmes à nouveau quelques relations très intimes. Camille le savait-elle ? Peut-être… Sans doute… Mais elle aurait été bien mal placée pour nous en faire le reproche. J’eus donc une paix royale en ce domaine.

Tout s’est gâté à une semaine de l’inauguration.
Un soir, je vis débarquer Camille avec sa fameuse mine furibarde. J’eus à peine le temps d’imaginer qu’elle avait appris ce que j’avais fait l’après-midi avec son amie de la CIA qu’elle me lançait au visage le quotidien local.
- Ca y est ! Ils ont trouvé un moyen de tout foutre en l’air !
Le « ils », c’était forcément les autres, l’ennemi. Cet ennemi polymorphe et sans véritable visage.
Le titre barrait la Une. « Une secte s’installe à Saint-Norbert-d’Essonne ».
- C’était couru d’avance… Je l’avais bien dit à Reb que c’était une erreur de se planquer derrière un éditeur de bouquins religieux… Aux Etats-Unis, ça ne gêne personne mais chez nous…
- De toute façon quand elle est venue te demander de l’aider, c’était trop tard… Tout était lancé…
- Oui… Lis l’article, je suis sûr qu’il va flatter ton ego.
L’article était signé d’un journaliste de la rédaction, pas par le correspondant local. Ce dernier, je l’avais rencontré au début du chantier et il n’avait rien trouvé à redire sur les activités supposées d’Angels InC. Ce n’était sans doute pas lui qui avait averti le rédacteur en chef. Camille avait raison. Ca sentait le coup fourré.
Sur quatre colonnes en page 3, le journaliste avait déployé toute sa verve. L’entreprise Angels Incorporated était inconnue, personne n’avait jamais vu traîner le moindre de ses ouvrages en France. L’espace bâti était sans commune mesure avec les activités qui étaient supposées s’y dérouler : on ne dormait pas dans une maison d’édition, or il y avait des chambres ; selon ses sources, sûres et bien impliquées dans le projet, la salle de conférence disproportionnée pour le nombre d’employés supposé était décorée dans des coloris dorés qui évoquaient certains temples orientaux. Jusqu’à la tour de verre qui était assimilée à une sorte de clocher ou de minaret… pour finalement être dépeinte comme étant le moyen de communication cosmique avec le dieu vengeur d’une secte millénariste.
Bien sûr, mon nom était cité. Trois fois. Et la dernière, le journaliste de s’interroger sur ma cécité devant tant de signes évidents d’une utilisation « religieuse » de mon édifice.
- Qu’est-ce qu’on fait, ai-je demandé à Camille ?
- Ce n’est pas à moi de décider…
Bien sûr que ce n’était pas à elle ! Elle, elle jouait un triple jeu dans toute cette histoire. Agente du gouvernement français, elle était chargée elle aussi de me soutirer des infos sur le projet architectural d’Angels Incorporated… ce qu’elle avait fait très rapidement et avec une telle discrétion que je n’avais rien remarqué. Elle avait été approchée par les Russes depuis deux ans et leur livrait bon nombre de « tuyaux crevés » pour faire bon poids au côté de quelques infos exactes mais périmées. Sur notre affaire, elle leur avait permis d’entrer en contact direct avec moi et, visiblement, son rôle s’était arrêté là. Enfin, elle avait négocié (pour combien ? je l’ignorais) avec Rébecca sa collaboration afin de protéger le projet américain. De fait, les plans transmis à la DST étaient inexacts ou fortement incomplets.
Dans cette nébuleuse d’espions, Camille occupait une position de relais. Tout tournait certes autour de moi, mais une partie non négligeable des acteurs de cette histoire gravitait en plus autour d’elle. Elle ne bougerait qu’en fonction des mouvements des autres.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 54
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Le bonheur est dans l'après   Sam 28 Nov 2009 - 0:53

Dans les jours qui ont suivi, la nouvelle a pris son envol dans la petite ville. On a commencé à raconter tout et n’importe quoi. Les badauds ont commencé à venir se rassembler devant le portail automatique du parc. Personne ne pouvait rien voir mais les langues allaient à la vitesse d’un TGV. Oui, il y avait déjà des adeptes de la secte à l’intérieur… Et on avait entendu des incantations étranges, et même démoniaques, à la tombée du jour… Et des murs aussi hauts, ça ne pouvait que signifier qu’on avait quelque chose à cacher.
Les rumeurs ont immanquablement échoué dans la presse. Locale puis nationale. On a vu débarquer les caméras de télé des grandes chaînes nationales, on a vu les micros se tendre vers toutes les bouches qui avaient quelque chose à dire, on a entendu tout et n’importe quoi. Un journaliste, plus malin ou plus consciencieux, a poussé jusqu’à moi. Il avait visiblement son idée sur la question et a cherché à me faire dire que j’étais au courant de ce qui se tramait derrière ces murs.
« Vivre avec une menteuse, c’est être obligé à apprendre à mentir soi-même… ». La phrase de Camille ne trouva jamais mieux à s’appliquer qu’à cet instant-là. J’ai menti au journaliste avec toute la sincérité que je pouvais trouver au fond de moi. Un éditeur australien m’avait contacté… j’avais fait des plans conformes à un cahier des charges bien précis… et non, il n’y avait rien qui puisse me faire croire à l’existence d’une secte derrière ce qu’on avait exigé du travail de l’architecte.
Sa dernière question avait été directe.
- Et s’il s’avérait qu’on vous a manipulé et qu’il s’agit bien d’une secte ?
- Si c’est le cas, j’irai moi-même mettre le feu au bâtiment.

Le soir de l’inauguration, banderoles et pancartes se bousculaient à l’entrée. Il fallut l’arrivée de plusieurs cars de CRS pour que les invités puissent pénétrer dans la propriété. Le stress l’emportait sur le strass.
D’ailleurs, bon nombre d’invités s’étaient fait excuser au dernier moment. Pour certains responsables politiques locaux ou même nationaux, il était surtout important de ne pas risquer de tâcher leur honorabilité au contact de ce domaine à la réputation déjà sulfureuse. Seuls les plus curieux et les moins regardant quant à leur réputation avaient osé venir affronter le nouveau bâtiment et ceux qui l’avaient fait construire. Même au sein du cabinet d’architecte, certains de mes collègues avaient refusé de venir. J’y vis la preuve que mes jours là-bas étaient comptés… Et à vrai dire, je m’en fichais… L’argent des Russes suffisait largement pour que je puisse me mettre à mon compte.
La presse par contre avait sauté sur l’occasion de pénétrer enfin dans mon bâtiment. Ils en furent pour leurs frais. Même avec la plus mauvaise volonté du monde, il n’y avait rien qui puisse laisser imaginer l’utilisation future de ce bâtiment par une secte quelconque. Au contraire, les bureaux étaient spacieux et déjà équipés de tout l’appareillage informatique indispensable. Un espace de stockage regorgeait déjà de traductions des œuvres majeures des théologiens des derniers siècles. Luther et Calvin voisinaient avec les écrits des papes les plus influents.
- Déçu, pas vrai ?
Le journaliste se retourna vers moi et me reconnut.
- Vous êtes l’architecte ?
- Oui.
- Gérald Laurent…
- C’est vous qui avez mis le feu aux poudres ?!
J’avais en face de moi le type que le camp adverse avait manipulé, intoxiqué selon la terminologie de la profession. J’aurais presque pu le plaindre s’il n’avait pas été le premier à mettre en cause mon travail et mon honnêteté. Cette blessure n’était pas la pire que j’ai eu à endurer au cours des derniers mois, mais elle était sans doute de trop… Et surtout pour une fois, j’avais le responsable en face de moi.
- Vous êtes un beau salaud d’avoir inventé tout ça…
- Je n’ai rien inventé… J’avais des informateurs…
- On vérifie ces informations… Vous qui avez voulu me donner des leçons de déontologie, vous auriez mieux fait de vous les appliquer à vous-même.
- Mon informateur était quelqu’un dont je n’avais aucune raison de suspecter qu’elle mentait…
- Elle ?...
- Oui… Vous voyez la créature divine là-bas… Laura Roberts…
J’ai cru devenir dingue.
Il désignait Rébecca.
- C’est cette femme-là qui vous a dit que ce bâtiment devait abriter une secte…
- C’est bien elle… On ne peut pas l’oublier quand on est un mec.
- Et quel poste vous a-t-elle dit qu’elle occupait à Angels Incorporated ?
- Une sorte d’économe… Elle est rentrée dans la secte en Australie à l’âge de 12 ans avec ses parents. Le seul moyen qu’elle a trouvé pour survivre aux « translations » régulières vers l’étoile Onyx et le grand Créateur, ça a été de coucher avec les gourous terrestres… C’est comme ça qu’elle a réussi à faire partie de ceux qui survivent… ou qui aident les autres à partir… Et là, elle n’en peut plus, elle veut que tout cela finisse…
Je ne sais plus comment je me suis débarrassé du journaliste. Quelques mots d’excuse aussi banals qu’invraisemblables. A ses yeux, je battais sans doute en retraite devant les preuves qu’il venait de m’asséner. Mais pour moi l’important n’était pas dans la politesse à avoir à l’égard de ce type. Il fallait que je me mette à l’écart pour réfléchir.
Rien n’était donc fini !...
Et à force d’avaler des mensonges, je n’avais plus aucune idée de ce que pouvait être la vérité. Qui était donc Rébecca ? Une agente de la CIA qui supervisait l’installation d’une base d’entraînement pour l’Agence ou la responsable d’une secte qui avait réussi à faire gober à Camille toute une histoire destinée à mieux m’embobiner ?
J’aurais pu aller lui poser la question ! Si possible, au milieu de la foule, histoire de voir quelle attitude elle prendrait si on lui balançait à la figure son passé d’ancienne disciple d’Onyx… Mais j’avais compris une chose en côtoyant la belle depuis plus de neuf mois : un homme n’a aucune chance de se faire écouter quand il a en face de lui une créature en robe hyper moulante, fendue jusqu’en haut des cuisses et dont chaque mot semble frappé du sceau de la distinction. Le duel oratoire ne me serait jamais favorable face à une telle adversaire.
La solution s’est imposée à moi de manière aussi abrupte que jouissive. Ils m’avaient emmerdé depuis neuf mois… Il me suffirait de quelques secondes pour me libérer de toute cette boue, de toute cette merde. Je ne sais pas à quel bonheur j’aspirais alors, mais une chose était sûre il ne passait plus par Camille, par Rébecca… ni même par ce bâtiment.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 54
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Le bonheur est dans l'après   Sam 28 Nov 2009 - 0:53

J’avais prétexté un violent mal de tête pour me retirer avant la fin de la petite fête donnée pour l’inauguration dans la salle de conférence aux murs dorés. Camille rentrerait à la maison avec Rébecca. Duo de traîtresses…
L’avantage d’être architecte, c’est qu’on dispose du double de toutes les clés… Bien que l’édifice dont j’avais la charge eût été livré ce soir, je n’avais pas encore rendu les miennes. Il demeurait quelques derniers aménagements à réaliser… Ceux qui, en fait, transformeraient l’innocent bâtiment offert au cours de la soirée à la curiosité des journalistes en centre d’entraînement pour les agents de la CIA…. Avec notamment l’installation d’une parabole de communication surpuissante au milieu d’un bosquet… au bout de la fameuse et longtemps mystérieuse gaine verte.
J’ai attendu plusieurs heures dans l’entrepôt que les dernières voitures repartent. Les textes de Luther ou de Léon XIII ne me furent d’aucun secours pendant cette longue attente. Ma décision prise, je ne faisais que la fortifier en crayonnant sur le petit carnet que je portais toujours sur moi un schéma qui me tiendrait lieu de défense… Au cas où…
A 3h24, j’ai pénétré dans le bâtiment par l’entrée principale, déconnecté le système d’alarme en entrant mon code personnel et j’ai flingué le système anti-incendie en lui plantant un vieux clou rouillé dans les entrailles. A 3h31, j’ai craqué une allumette et le stock d’ouvrages pieux a commencé à s’embraser.

J’ai été interpellé le lendemain dans un hôtel du centre de Paris. Camille avait dû mettre en branle tous les services de l’Etat pour me retrouver. A croire que j’étais devenu l’ennemi public numéro 1. Pas moins de 30 flics pour me cueillir. Moi l’épave…
J’avais bien songé à partir tout seul dans mon coin pour l’étoile Onyx. J’aurais voyagé sur les ailes de fumée du bâtiment en feu. J’aurais grimpé au ciel accroché à ma tour de verre, dans la lumière blanche d’une lune pleine.
Et puis l’envie de continuer avait été la plus forte. Juste pour voir comment tout ça finirait…

Bien sûr, Angels Incorporated a porté plainte et je me suis retrouvé derrière les barreaux. Expérience désagréable qui m’a donné encore plus le goût de vivre… et de vivre libre. Pour ma défense, j’avais mon interview donnée au journaliste de la télé, celle où je disais que je mettrais le feu à ma propre œuvre s’il s’avérait qu’elle devait bien abriter une secte. Je comptais aussi sur le témoignage de Gérald Laurent : il lui suffirait de raconter à la barre ce qu’il m’avait déclaré le soir de l’inauguration, cette fameuse entrevue avec « Laura Roberts » qui lui avait donné la matière de son article.
Sauf que…
Sauf que le fameux reportage télé avait mystérieusement disparu… De manière inexplicable… Et le journaliste que j’avais rencontré alors était parti couvrir une guerre au fin fond de l’Afrique. Quant à Gérald Laurent, il nia durant tout le début de l’instruction m’avoir rencontré ce soir-là. Par avocat et juge d’instruction interposés, je le traitais de menteur jusqu’à notre première confrontation… Le type qui m’attendait dans le bureau du juge ce jour-là n’était pas celui avec qui j’avais parlé le soir de l’inauguration.
Jusqu’au bout j’avais donc été manipulé, instrumentalisé, nié. Tout ce que j’avais cru faire de ma propre volonté n’avait été que la réaction qu’attendaient ceux qui m’avaient piégé. Là où il aurait fallu réfléchir deux fois, je ne m’étais jamais accordé le temps d’une seconde réflexion. J’avais foncé droit dans le panneau… en pensant à chaque fois l’éviter. Rien que les lettres C, I et A dans le nom d’Angels InC., c’était trop gros pour être vrai… Ce genre de subtilité n’était visiblement pas accessible à mon esprit trop cartésien. Pour moi l’évidence était vérité… J’avais eu tout faux sur toute la ligne.
Vu de l’extérieur, les faits étaient clairs. L’architecte avait mis le feu à sa propre création… Sans doute dans un accès de démence, ne supportant pas la pression médiatique qui avait précédé la remise du bâtiment neuf à ses propriétaires. Peut-être avait-il eu aussi du mal à accepter de se défaire de cette œuvre qui était pour lui la première d’une véritable envergure au milieu d’une carrière jusqu’alors morne et sans éclat.
Voilà ce qui sortit dans les journaux télé après mon arrestation et au moment de l’ouverture du procès. Une minute d’images et de commentaires à tout casser !... Même pas de quoi en tirer une quelconque forme de gloire. L’image que me renvoyait l’écran était pourtant la bonne. Celle d’un looser… Et même pas magnifique.
J’ai été condamné à deux ans de prison. Camille a demandé et obtenu le divorce… Et la garde des enfants bien sûr… Ni elle, ni Rebecca ne sont venues me voir. J’ai juste reçu une lettre dans laquelle on m’assurait que je n’aurais aucun mal à me recaser après mon incarcération. L’en-tête était frappé d’étoiles et d’une tête d’aigle. L’ambassade des Etats-Unis… Comme un aveu ultime mais tardif.
Ce que je crois pour y avoir longuement réfléchi dans ma cellule, c’est que dans cette histoire il y avait deux pièges à cons… Moi et ma construction. Nous étions là pour attirer les regards, pour « affoler la meute » selon l’expression d’un juge d’instruction dans une affaire judiciaire célèbre et très médiatisée. Tout cela, ce ne sont que des suppositions mais je mettrais ma main à couper que la CIA n’a jamais projeté de construire un centre d’entraînement à Saint-Norbert-d’Essonne. Celui-ci doit s’être édifié tranquillement ailleurs, peut-être en France, peut-être dans un autre pays de l’Union. Comme dans les tours des grands magiciens, on ne regardait pas là où il fallait voir. Plein soleil ici, brouillard épais ailleurs… Du coup, pour les puissances « ennemies » trop curieuses, le projet de la CIA a été torpillé par les états d’âme d’un pauvre petit architecte. Ni vu ni connu je t’embrouille… Et je passe à la caisse…
Demain, je sors d’ici… Et je ne sais pas ce que me réserve le monde extérieur. Alors, je laisserai une copie de ce récit à mon co-détenu, Daniel… S’il m’arrivait malheur, selon la formule consacrée, il devrait remettre ce texte à mon avocat… Ca n’irait sans doute pas loin mais l’idée d’une vengeance post-mortem suffit à me consoler de tout ça…
Demain, je sors… Et j’ai envie d’être optimiste… J’irai me présenter à l’ambassade des Etats-Unis pour voir ce qu’ils ont à m’offrir pour ma seconde vie. Qui sait, peut-être qu’il y aura une jolie fille pour me sourire et me plaindre un peu ? Une fille qui ressemblerait à « ma » Camille… Celle que je voudrais étrangler si je ne continuais pas à lui chercher toutes les excuses possibles…
Tout ce que j’ai retenu de cette histoire, hormis les lourdes turpitudes du jeu des nations et de leurs services de renseignement, c’est qu’on n’est jamais heureux de l’instant qu’on vit. Le bonheur on l’imagine toujours pour demain… On en veut plus. Toujours plus…
Alors, puisque demain est un nouveau jour, que demain vienne pour que je sois heureux…
Enfin…
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 54
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: Le bonheur est dans l'après   Sam 28 Nov 2009 - 0:54

PARIS (AFP)
18 mai 2007 12h08

Un dramatique accident s’est produit ce matin sur la RN.20 à la hauteur de Monthléry. Pour une raison inconnue, une Peugeot 806 a quitté la route pour venir s’écraser contre le parapet central de la voie rapide. Le véhicule s’est désintégré sous le choc et a immédiatement pris feu. Ses deux passagers ont péri carbonisés.
Une des deux victimes de ce drame est l’architecte Michel Gonzalez qui était sorti ce matin de la centrale de Fleury-Mérogis où il avait purgé deux années de prison pour avoir mis le feu à un bâtiment à Saint-Norbert d’Essonne. L’autre victime est son épouse, Camille, qui était venue l’attendre à la sortie de la prison.
Selon les premières constatations de la gendarmerie, une vitesse excessive serait à l’origine de l’accident. L’explosion rapide du véhicule suscite cependant quelques interrogations mais il semble que l’automobile utilisée n’était pas celle du couple, par ailleurs divorcé depuis près de deux ans. L’enquête devrait apporter une réponse rapide.

PARIS (AFP)
19 mai 2007 16h11

Drame du mal être dans les prisons françaises. Un détenu de la centrale de Fleury-Mérogis, Daniel S., s’est pendu la nuit dernière dans sa cellule. Emprisonné pour trafic de stupéfiants, la victime n’avait plus que six mois de détention avant sa libération.

WASHINGTON (AFP)
20 juin 2007 23h34

Mademoiselle Rebecca Di Livio a été nommée par le président des Etats-Unis à la tête de la section « Asie » de la CIA. Titulaire d’un doctorat en criminologie, mademoiselle Di Livio a exercé des fonctions au service action de la Centrale avant des voir proposer ce poste de responsabilité à Langley. Célibataire, elle a adopté deux jeunes enfants français en 2006.

FIN
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Le bonheur est dans l'après   

Revenir en haut Aller en bas
 
Le bonheur est dans l'après
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» Nouvelle : Le bonheur est dans l'après
» 22 - Plaintel - Scrap'n Co le bonheur est dans le scrap
» Le bonheur est dans le pré ? pas sûr !
» Bloquer dans le parc
» probléme de decoupe

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Forums Liens Utiles :: Littérature :: Vos écrits : Poésie, nouvelles, romans, théâtre... :: MBS-
Sauter vers: