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 Textes de lu-k

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lu-k



Nombre de messages : 28
Age : 23
Date d'inscription : 28/11/2009

MessageSujet: Textes de lu-k   Sam 28 Nov 2009 - 2:07

Il serait doux

Voici la mort : belle, seule, une ombre bleue. Voici la terre où nous prenions le large. Nous portions, dans nos bras maigres, quelque enfant trouvé là, gisant. Il y en avait des centaines, des hallucinés, défoncés au peyotl, mangeant nos ongles comme de la cire.
Il serait doux de dire bonsoir aux passants, alors qu’ils passent, vers l’ombre bleue encore lointaine, encore jonchée, un peu, à un endroit, de grises paupières, qui s’ouvrent, qui se ferment, alternativement.

Il serait doux de caresser d’argent les soirs endormis, et ma main enferme la mer et le silence. Il serait doux de dire bonsoir aux passants pour laisser ces enfants là, seuls et autre part, alors que l’horizon se déploie en corolles. Les laisser morts, voguant sur l’ombre bleue, et leur cracher encore un peu au visage alors qu’ils croient le ciel très proche.

Les routes seraient vagues ; les routes seraient vagues jusqu’au matin de cuir et nous resterions là, songeant au sang de nos yeux, songeant au délire des centaines d’enfants, qui, sûrement, attendent encore, et voient leurs mères transies de froid alors qu’ils sont là, allongés, contigus à l’ennui, avec leurs rêves chauds. Plus rien n’a de raison, des silhouettes se dessinent, personne sur l’asphalte sauf l’aube qui grouille. J’entends un bruissement.
Encore un peu de corps déchirés, là, sous le vent calme. La peau est bleue, les yeux sont rouges ou alors ne semblent plus avoir de paupières, les lèvres sont cachées dans la bouche. Nous les portions, les gosses, et nous les jetions, à la mer, sur le sable, sous l’ombre d’un grand arbre, ou bien les laissions, les abrutis, incapables de bouger, occupés à respirer l’ombre bleue avec leurs narines folles, écarquillées.
Les yeux du quotidien ont la couleur du rêve, m’avait-il dit en laissant ses bras baller dans le vide comme des choses inutiles, détachées, dont il n’avait jamais pris connaissance. Je renifle lentement ses nœuds de mots agrippés à la gorge de la nuit, et je démêle, et je démêle, et je démêle… à l’infini la saveur des secondes.
C’étaient des os, des mots, du sang, de l’ombre bleue disséminée sur toute la longueur de la plage, accrochés au sable comme des piliers à l’horizontal, noirs et bleus et rouges, perdus quelque part, et nous ne les ramenions pas. Il serait doux de tuer le sourire des pauvres.
J’écoute le soleil, personne sur l’asphalte. J’entends un bruissement : demain.
Il serait doux de dire bonsoir aux passants et de rester là, immobiles.


Carnet de sève

13 Décembre - Passe une bonne journée, ma douce. Sache qu'ici, il y a du raisin, du noir, et du bon ! A chaque fois que les lèvres atteignent sa peau lisse et noire, craquante sous la dent, et que le jus dévale la gorge sèche, c'est un goût sucré que l'on voudrait garder toute la vie.
Les terres sont grises partout alentour ; le sable (et quel sable ! il est fabuleux, celui-ci, n'en doute pas, avec ses larmes fauves et ses regards crispés !) semble s'incruster partout, même dans la bouche des gens quand ils l'ouvrent pour parler, ramper secrètement vers les façades des maisons, comme pour se les approprier, et même rire, parfois ; les oiseaux, aussi ! je n'aurais jamais cru qu'il puisse y en avoir autant, et surtout jamais le plus improbable de mes rêves ne m'a fait imaginer des ailes si bleues, si longues, si gracieuses que le vent paraît lourd, malhabile et bruyant à côté d'elles ; les arbres, Ô les arbres, si tu voyais avec quelle splendeur ils s'habillent au petit matin, alors que moi je suis encore nu, les paupières à demi fermées, prêt à me rendormir, et qu'ils s'éveillent déjà tout d'or et de tristesse (ou peut-être ne dorment-ils pas et grandissent l'ombre de leur beauté nocturne ?), me révélant le monde de leurs fières branches ; il y a bien aussi le temps qui, là où je suis, devient caresse, pose une paume rassurante sur les crânes inquiets, et accélère, ralentit, selon nos beaux désirs, offre le sursis et dissimule l'angoisse... mais les terres sont grises partout alentour et un liquide noirâtre, mystérieux, mord parfois ma jambe, toujours la droite, au même endroit, les nuits de pleine lune, et j'essaie depuis plus d'un mois de découvrir la nature de cette chose.


15 Décembre - Les jours sont tristes et longs et fades et semblables aux nuits. Parfois, aux heures où le soleil crépite comme un dard sur ma peau gelée, j'affermis ma vision en plissant les paupières, et je défie l'attente du soir, ce long soir cruel avec sa faux de bronze, m'amenant dans un monde au-delà de toute terre, de toute saveur et de tout bruit. Seul le cor de ton souvenir sonne parfois à mes oreilles et me fait oublier quelques instants le désir du sommeil... et je ferme alors les yeux, inconsciemment, tout en pensant à toi.


18 Décembre - Étonnamment, je me suis levé du bon pied ce matin ! Dehors, cela rayonne déjà, et le liquide noir n'est même pas venu, hier soir, dans mon lit, pour glisser sous mes draps et mordre ma jambe ! Je crois que je commence peu à peu à reprendre le sens des réalités. Il est vrai que tout est distordu, par ici... il faut garder les yeux ouverts avec des épingles et penser à guérir, seulement, sans se poser de questions.
Tes ongles passionnés me lacèrent encore le dos en rêve ; la matinée d'automne où je t'ai quittée continue de faire frémir mes membres ! Je pense à toi très fort et je suis là où je suis seulement pour toi, pour pouvoir entr'apercevoir de nouveau tes yeux d'amazone dans mon demi-sommeil, la lune mansardée mouillant ton regard d'une vibrante lumière...
Je t'ai écrit un poème pour te prouver que je ne t'oublie pas :


Au loin les hallalis, ces beaux matins trempés
Dans la fuite du soir, ont le gris de tes larmes.
Le ciel lance sur toi ses vagues de baisers
Et sous tes frêles bras ne rutile aucune arme.

La pluie est un faucon aux ailes de l'espoir
Qui vole doucement, chavire les méandres
De tes folles pensées. La vie a le doux noir
Du souvenir aimé quand la bruine est de cendres.

Je vois tes yeux guettant le coucher du soleil
Je vois tes peurs bleuies par les brumes d'hiver
Je sens le désir triste à tes hanches vermeilles
Tu pleures dans l'obscur mais ton âme est de verre.

Quand ta beauté se penche au-dessus des grands bois,
Quand le silence des feuilles crie sous tes mains,
C'est bien l'aube de miel où toujours tu te noies,
Où tu noies les non-dits d'encor d'autres matins.

La nuit te paraît longue et le jour en airain
Plus pâle que l'ennui. Aux rives du bonheur
C'est le mal et le sang qui tous deux t'ont étreint.
Aux rives de l'amour luit la peine du coeur.

Ma poitrine respire à l'ombre de la tienne
Ma poitrine jamais n'a respiré tant d'ombre
L'ombre de tes envies s'en va avec la mienne
Et j'écoute parfois l'air volatile et sombre

Éveillant un sanglot.



Quelle journée étrange ! Après t'avoir écrit ce matin, il a fallu que je sorte. Le vent était clair et le jour doux, la sérénité palpable. La ville s'étendait comme un fleuve. Des cascades de ruelles dégringolaient de la place principale et étaient comme des rides lancées à la mer. L'église, au centre, était immense et belle : ses dômes pleuraient des lustres miroitants, des clochetons étaient suspendus par centaines et faisaient descendre les rêves... leur son, d'un gris limpide, nourrissait l'amertume, splendide et seule, et l'on voyait des hommes de toutes sortes se recueillir, en larmes, des couloirs sans fin menant à leurs erreurs recouvertes de draps. Puis, dehors, là où toutes les ruelles de la ville se rejoignent, c'était un festival jaune, tout en collines d'or ! Des rondes en safran tournoyaient sur la voûte céleste et sur ses pendentifs, et le ciel était proche, tout proche ! On pouvait même voir, par la petite fenêtre aux galbes en forme d'espoir, située tout en haut du beffroi de diamants, resplendir l'aurore blanche et ses paumes luisantes recouvrir les visages de sourires.
Les gens parlaient tous ensemble, heureux comme je l'étais moi-même, illuminés par la ville (que je n'avais jamais vue auparavant). Décidément, chaque jour est une surprise !
Au hasard de mes pas, empruntant un sentier où gémissaient plein de mondes sensibles et miniatures, j'arrivai à un petit pont rouge qui enjambait une rivière. Sur la rive d'en face, de noires gondoles restaient immobiles, à la surface de l'eau. J'entrai dans une forêt qui sentait bon la neige et le mystère. Je me mis à penser à nos longues promenades près de la maison de tes parents : se souvenir fait du bien au cœur !
Tout à coup, mes pensées s'éteignirent. Un murmure haleta, vivace, puis se perdit dans le lointain. Tout sembla agoniser alentour : la honte s'écoulait des berges, la mousse (que nous aimions beaucoup ramasser les matins d'hiver, rappelle-toi, car la rosée s'y dépose en fines lamelles claires et douces !) blêmissait, et, le plus étrange, le sol était comme translucide ! Les rayons de soleil blancs ne transperçaient plus la canopée et je crus voir deux pupilles m'observer, tapies dans un coin sombre... je commençais à avoir peur. Quel était cet endroit et pourquoi y étais-je ? La nuit tomba d'un coup, comme un voile de pudeur. Ton visage était partout, enflammé ; une forêt de cent mille arbres où chacun porterait sur chacune des feuilles de chacune des branches le feu follet de ma perte. Je mis mes mains à ma bouche afin de retenir ma voix.
Je finis par crier. Le silence fut mis à mort. J'entendis un tremblement, venu des plus profondes profondeurs du sol, là où l'air est chaud et l'œil incapable. Une lumière jaillit, comme une réponse, vacarme embué de pluie. Des raies multicolores se détachèrent du sol et de grands monts pâlirent au loin, touchant l'horizon et se muant en traits fins et noirs. Des chants mauvais s'élevèrent plus haut que les toitures du ciel.
Ton visage riait en me regardant souffrir...

Et je me réveillai, dans ma chambre.


22 Décembre - Je t'aime. Dans combien de temps te reverrai-je ?
Mon père est venu me parler en rêve. En ouvrant les yeux, je me rappelais ses mots avec précision ; je me suis empressé de les marquer sur une feuille blanche :

Dors, comme moi. J'ai joué de la harpe en des terres brûlées de vide. Quand l'enfant m'a chuchoté que j'avais extrait la balle de son cœur, j'ai entendu ma plus belle note. J'ai perdu toutes les couleurs de l'ange et de l'avidité ; un fleuve entier est né de mes pertes. J'ai l'âme rouge de sang et les mains pleines de honte. Sous le Pausilippe, j'ai crié mes malheurs. Je me suis enduit de peines et de terreurs. Je me suis assis, ai dormi un peu. A mon réveil à l'aube, je n'ai pas vu le soleil ; seule l'odeur m'a permis de reconnaître le matin. J'ai craché et vomi, j'ai donné de violents coups aux feuilles mortes, pour ne pas blesser les vivantes. Une racine m'a pris le pied, les lauriers se sont hâtés, je fus entouré de biches, et de peu la mélancolie me manqua. Regarde donc le rêve comme un oiseau de tempête ; détourne-toi de la femme aux ailes découvrant l'objet noir de ta tourmente, et avance vers l'enchantement du deuil.

Je lui ai répondu : "Tu es fou - je n'en ai pas la force".


30 Décembre - J'ai de plus en plus de mal à t'écrire. Quand mes doigts se referment sur la plume, une étrange douleur survient. J'ai peur de sortir de ma chambre. J'ai six nouvelles blessures à la jambe droite.


31 Décembre - A travers la fenêtre, le soleil n'est plus divinement rouge pourpre, il a pris la couleur des vieux papiers que l'on jette aux braises : livide et jaune et morne comme la déliquescence. Je n'ai plus d'armure blanche contre le délire de la convoitise... je te désire ardemment, sans cesse. La vie se pare d'un manteau de mistral, volé à je ne sais quelle rafale du haut de je ne sais quelle tour d'espoir, et j'ai froid. La crainte pernicieuse se glisse dans les yeux et je crois la voir apparaître à travers tout roseau... une sangsue !
Je suis sorti une fois, ces quatre derniers jours, me réveillant à trois heures du matin. Dehors, les créneaux des chairs brillaient comme des lucioles, lanternes perdues dans la marée noire du ciel de la nuit, sentinelles des cieux et de l'éclatante lune pâle, bondissant comme des alevins dorés dans un lac insondable et sinistre.


1er Janvier - L'heure des déroutes.


25 Janvier - Cela fait bientôt un mois que j'attends des réponses à mes dernières lettres. M'aurais-tu oublié ? N'es-tu plus ma douce ?
Je crois perdre la tête. Je ne puis vraiment plus sortir, tout cela me fait trop peur ! Par ma fenêtre, il y a des landes mortes à perte de vue. Ton souvenir m'empale toujours de ses lames torrides... je ne fais rien de mes journées à part manger du raisin et penser à toi.
Te rappelles-tu nos journées à la mer ? Les crabes aux pinces timides grimpaient sur nos fesses, et nous nous taisions, tranquilles, les pêcheurs pêchant, les rochers gueulant leurs pointes hérissées. Le vent transportait maintes épices, douces et acides, qui piquaient le nez, faisaient rougir les yeux, mais dont on ne voulait se défaire, car elles sentaient bon la chaleur, le pain perdu et le sable fin. Je me logeais, content, en boule, près de ta petite âme qui chantait tout bas, et tu t’étais glissée, tranquille, protégée et souriante, sous mon bras posé sur tes épaules bien faites. Parfois, alors que nous regardions les vieilles personnes lassées de la vie qui court pour n'arriver nulle part, tu me disais que rien ne nous séparerait de l'existence que nous menions. Tu m'embrassais, les yeux tantôt rieurs, tantôt timides, et les fossettes heureuses qui naissaient de tes joues étaient comme mille petits aiguillons de soleil n'atteignant que moi. Puis nous nous disions bonjour au déclin de la nuit passée à ne pas dormir.
Le plus dur est peut-être de dormir sans toi. Mon lit est un coucher glacé où les laits maternels sont froids et rudes, où les craintes de l'enfance reparaissent, et où le beau mal, défendu, se promène lassé pour laisser sa trace pénétrante qui obscurcit de remords tardifs l'âme timorée. Il y a un petit nuage rose, un nid d'argent, refuge de tous les flambeaux de nos histoires mortes, s'éteignant comme le cri venant des lèvres et sur lesquelles un doigt se pose. Ma raison est furtive et ne se love plus nulle part, glacée et tremblante, fluide folie que l'on croit peinte en or et qui grimace aux beaux matins d'hiver, ces lisses et tendres visages d'enfants. Des alvéoles tendent des fils de la mort et la raison emmène ses lierres vers d'autres murs, moins ébranlés.
Rester enfermé toute la journée est dur ; quand je m'étire, je rencontre le froid d'un huis clos, les serpents venimeux d'une cellule. Je rampe, je hurle sans voix car personne ne peut m'entendre.
J'entrevois encore ton visage malicieux, beau et rond, que je croquais à pleines dents, et qui aujourd'hui m'est inaccessible, tout comme les cliniques vertueuses de la liberté et du dehors.
A travers les barreaux, mon manque a la saveur d'un cri d'amour.

J'aimerais tellement que tu me répondes.


27 Janvier - Pourquoi les azurs sont tristes et bégaient ? J'attends toujours une réponse... une seule. Explique-moi au moins ce qu'il se passe. Les azurs seraient-ils des anomalies, comme tes baisers ? Ou comme la caresse, belle et seule, du tussor sur la joue ? Les azurs sont des feux improbables qui sanglotent et suffoquent. Pourtant, il y avait bien, sous la terre sanglante, sous les mille sangs opaques, sous les sombres et lourdes et moroses vagues, les châteaux flamboyants des jours d'avant les jours.
Désolé de m'exprimer ainsi. Tes mots semblent n'avoir jamais été là pour me rassurer.


28 Janvier - La fougue valse dans sa plaine aride ; elle délire, animée de néants et de flots en silice, déploie son ample et vierge voilure et va, flottant au gré du chatoiement des sens.


7 Mars - J'ai osé sortir. Je sais que tu ne vas pas me répondre. J'écris pour moi-même et pour ton souvenir.
J'ai osé sortir. J'ai vu les Hommes, errants et spectraux, pleins d'écornures, de brèches trop profondes ; j'ai vu les Hommes, et leur éclat d'amour, crier avec leurs langues toutes tordues de honte ; j'ai vu les songes accrochés à leurs jambes, à leurs mains, à leurs ventres, à leurs oreilles, à leurs yeux ; j'ai vu la maladie ronfler au fond de leurs entrailles et les faire grelotter ; j'ai vu l'écharde dans leur dos trempé : elle est habile, elle veut vivre et ramper sous leurs peaux comme un ongle avalé, elle veut fumer leur angoisse pour la recracher grandie et encore plus lugubre ; j'ai vu les tragédies de mon âme et les leurs qui déjà s'estompent, j'ai vu les palais noirâtres de mon cœur et j'ai vu aussi les leurs s'entrebâiller sur le repos éternel. J'ai voulu chanter leur perte en même temps que la mienne, clamer ton orage m'ayant tendu une main abîmée, aux lignes fatiguées et couvertes de sang.
Je suis allé au petit pont rouge. La rivière entrelaçait ses ombres. Les aubépines n'avaient pour fleurs blanches que de funestes dards. J'ai entendu le son du saxophone qui s'essouffle, coupé dans son rugissement mordoré (un brun triste qui suffoque mais ne veut pas mourir ; un doré qui monte aussi haut et vole aussi vite que les grands oiseaux aux plumes bleues), empli de lamentations et de spasmes fugaces voguant sur le bateau de la nuit, et qui contemple les yeux du frisson, les yeux de l'homme perdus comme des tombeaux dans un champ d'iris et de peurs, les yeux de l'existence qui s'amassent et déploient leurs cils noirs sur la mélodie affamée, languissante. J'étais alors en osmose avec les pertes de chacun, celles oubliées au détour de la route broussailleuse, celles échappées d'une poche en velours et venues s'étendre dans les grands champs fangeux. La musique persistait, sournoise.
Des membres égratignés se traînaient sur le flanc de la montagne ; des pupilles silencieuses s'abreuvaient de la chaleur de l'angoisse ; des visages sans bouche n'arrêtaient pas de rire, gisants çà et là, en travers du sol, sculptures figées comme le cri indélébile du chat transpercé entre les deux yeux, ou comme la blessure délicate atteignant le cœur de l'inconnu. L'endroit où se rejoignaient mes lèvres fut alors coupé avec précision afin que les étoiles, dans le bois aux murmures où les corps meurtris rampent jusqu'au petit matin, s'éveillent à travers les arbres et glapissent la plus belle des douleurs : celle de la solitude, glissant sur les souhaits avec la facilité du remords.
Sous la fontaine venant du ciel je suis allé tendre mes bras et hurler la grande engelure, au sommet où la lanterne, pétrifiée, clignote. Je suis allé là-haut, paré de mes habits qui n'ont pas de couleur, et me suis étranglé, toujours regardant le ciel tout proche, mes entrailles inutiles voulant bondir hors de moi, heureuses et libres. Alors seulement, le ventre collé à la neige secrète, je suis devenu le clandestin sous les flocons épais, et tout a été percé par la compréhension, comme le drap aimable découvrant le corps cambré d'une femme.

Ma folie cadenassée, ton cadavre était là. Les yeux gorgés d'encre et de passion, je l'ai pris dans mes bras : il était léger comme le soleil d'une peur.


Savante jungle

Le fleuve charriait énormément de boue. De la boue qui pue et colle comme de petites taches verdâtres constellées sur une grande toile, aurait dit Marie en train d'enlever ses lunettes et de s'essuyer les yeux en regardant le ciel.
Quand je dis le fleuve, je parle bien sûr de cette coalition de vagues opaques que l'on appelle errance. Il est étrange d'observer ces eaux, de les regarder se tordre, agitées et suffocantes, réaction observable chez l'animal lorsque la douleur saisit à la nuque. Au moment où les spasmes s'accélèrent, les deux embouchures se rejoignent, comme les deux extrémités d'une corde se rejoindraient, mais sans décrire de courbe, sans forcer la matière à produire un effort d'assouplissement ; les deux embouchures s'embrassent, collent leurs lèvres, décollent leurs lèvres, collent leurs lèvres... et ainsi de suite, comme deux parties distinctes et inhérentes qui veulent leur indépendance.

Dans la savante jungle, les choses perdent de leur couleur, de leur goût, les blessures ne sont pas les mêmes, et irrévocablement on les oublie un peu, les blessures. Toujours est-il que certains dédales ne perdent pas de leur saveur secrète ! Les regards se teintent d'intrigues quand je dis aimer la lumière de la mésaventure. Pourtant, quoi de plus agréable que de se laisser mourir en ignorant l'heure de la vie, de descendre lentement le fleuve sans longueur ?
J'ai vu quelques acteurs sommeiller dans leurs pirogues et n'ouvrir les yeux que pour fumer une cigarette ou se masturber un peu ; plus tard, les premiers symptômes se faisaient sentir : la bouche s'ouvrait très grand, les yeux voyaient dans le noir et les pirogues s'en allaient loin avec la douleur.
Marie et moi avons vécu de drôles de choses également. Parfois, c'était l'ennui.
C'étaient des courses folles, aussi. J'aimais leur chant de baleine figée sur le tapis du vent, l'eczéma derrière les genoux, et toutes ces sensations insupportables. Dans la savante jungle, les pieds sont dans la neige et les rues arquées, gouttes de pluie à toutes les rafales. Les formes bossues bruissent l'amour mal fait, baissées dans l'ombre géométrique comme pour la boire. On en revient aux sens primitifs, aux saisons arbitraires, au pragmatique quotidien.
Pourtant, un homme accroche le regard. Toujours le même regard sur le même homme et au même moment (au matin, à huit heures, quand les nœuds n'ont pas fini de se dénouer et que le sourire paraît étrangement un sourire, le silence provoquant toute chose vivante) : il a des épines blanches au dos et aux côtes, et des étranges signes japonais gravés dans les joues. Le soir, cela recommence, des dégradés se font et créent un kaléidoscope hypnotique, saturé et énervant. Ensuite, dans le lit, au moment de la perte de conscience, je crois être plus conscient que jamais, les monstres sous mes fesses et maman absente ; ce n'est pas stable et je m'en plains, paradoxe car j'ai toujours voté pour moins de stabilité ; la colère et son écran doré surgissent, puis elles me ramènent au fleuve de leurs mains calleuses.

La savante jungle est moche, et Marie aussi. Une odeur les délavent toutes deux : une odeur de jaune, incrustée, comme dans quelque entrepôt niché au-delà du temps.

Et les rues arquées sous le soleil malade ?


La douleur décime bien d'autres pièces


La douleur décime bien d’autres pièces
Que la vôtre.
La douleur décime bien d’autres pièces
Que votre chambre
Pliée
En petits morceaux gras
Gras comme le pus
L’huile de la chair
Gras comme le souvenir de votre grosse mère
Si vieille, si vieille, et aux mains
De sève noire.

Votre mère est morte d’une mort facile
Un jour de janvier
Froid comme la fin du monde.
Elle a étalé sa graisse
Sur le sol fangeux et brillant
Et les feuilles ont murmuré.



Les idoles en noir

Les idoles en noir partent vers la mer enragée, et les jambes croisées, les regards qui se perdent au-delà d’une lumière. Les clapotis de l’eau sont comme des ravages. La tombée du soleil, en face, est la chute du temps
Sur les murs vieux et gris, striés d’algues et de crevasses, c’est la mer qui brinquebale ses eaux pleines d’effroi, engloutit les échasses des idoles en noir. Au souvenir, la montée volubile, l’orage dans les organes, éclairent de passions les photographies tristes de quelque vacuité ; les visages avaient des peaux imaginaires, des expressions à tordre, de la vraie vérité.
Le banc et le paysage pointu, dur et dressé, n’avaient jamais connu ces rideaux de pluie mate.
Ainsi, étonnés, ils chancèlent, pendentifs aux strictes habitudes, sous le vent aride du changement, et les regards partent en fumée, enfilent une peau nouvelle. Les choses, tout près, au loin, à quelques pas, à des centaines d’enjambées, semblent des aveugles aux paupières rouges, aux jambes en saisons, mais jamais de douleur à la naissance d’un bruit, d’un goût ou d’une odeur. Tout change et les mains, et les pieds et leurs pas, agrippés au parterre qui les a vus sourire pour la première fois. Les femmes, humides encore d’amour, n’entendent plus les pins, ni les senteurs frémir comme à l’habitude, ni les chansons connues des vagues sur les rocs. Elles respirent à tâtons la nature désemparée, furieuse, et collent leur oreille au grand wagon d’argent, l’écoutant partir loin, n’écoutant plus le vide. Leur halètement rappelle la mer, le nombril collé à quelque bas nuage. L’oubli est la meilleure cachette de l’enfance.
L’averse frappe toujours ; les voiles ascendantes grimpent vers l’aurore ; les idoles en noir marchent et s’écroulent, puis marchent encore. Les paysages sont couleur de plomb.
Voyageurs expulsés, en train de devenir, et les regrets, bêtes hagardes, qui commencent la vie là où l’horizon a pu se terminer, au temps où nous n’étions que des grains de lumière, des météores fidèles au passage du temps.
Les idoles en noir ont traversé la mer, et les coraux retenu la chaleur de leur ombre. Ils traversent maintenant les rues en filigranes, qui laissent sous les os quelque chose à laisser. Les lumières tamisées éclatent leurs visages et font des mots fantômes sur les murs des rues. Au loin, la mer hulule, et il ne pleut plus. La remontée amère, et seuls mes pas.

Mais au-delà d’une quelconque recherche géométrique, des formes et des allures de la convulsion, de la beauté, les idoles se plient en bouts, s’allongent en encre noire, et je puis voir l’âme les ranger dans l’ourlet de sa veste.
Je puis voir le sable déglutir lentement et cent marteaux au cœur.


Mon enfant guéri

Mon enfant guéri est comme une comptine. Je le vois avec son sang bleu, et c’est beau !
Au poison de l’ombre de l’arbre de son corps, je me fais en fontaines, me crée de la langueur ! Il est beau n’est-ce pas, tapi entre les cris, l’aurore en crescendo sur ses flancs. Les montagnes derrière : leurs parois toutes d’or et d’écailles reflètent son diaphragme.
Au vent du nord fouettant de ses coups nos chevilles, il y a nos deux carcasses, fruits mûrs qui se balancent. Le soleil et le lin sont comme des gamins ; l’ombrelle bleue des rêves parsème de grands maux les vents de son regard.
Mon enfant guéri est comme une comptine ! Il est terriblement beau et sa peau noire entamée par les vers.
Enfant, je conservais mes pages de ratures, et celle-là est ma meilleure : glissée entre nos deux peaux, je la partage ! Je te regarde encore, Marie, avec mes yeux de brume ; je te regarde encore border de rouges sanglots les contours de ses hanches, de râles cancéreux les graisses de son cul. Dehors, le ciel d’azur rigolait, cliché malheureux au-dessus de nos têtes, mes talons fraîchement moulés dans la terre. Le temps était suspendu, renard aux aguets, et la bouffée d’air logée dans ma trachée en angoisse savoureuse. Je t’ai vue charger sa bouche de goudron pâle ; seules savent les eaux et les rangées de fange de la berge que je ne souffrais déjà plus quand nos corps terribles, jonchés comme des sépulcres, nourrissaient l’amour du pire. L’enfant, lui, descendait avec beaucoup de patience les profondeurs du fleuve.
Là, maintenant, son sourire comme une blague. Les lèvres brûlantes, mon urine froide à ses blanches faucilles, je meurs d’une mort lente. Les passés en jasmin, tous meilleurs, sont au fond de sa gorge : un doigt de souvenir et, hop ! j’enraye ses entrailles, le chagrin du corps se tord comme une limace, mon enfant est guéri ! La fièvre qui salive sans fin et brille sous les rayons obliques de soleil noir…
Mais non, applaudissements dans la plaie, longues allées criardes. Mon enfant guéri est comme une comptine. Marie, je ne t’en veux même pas. J’entends encore tes larmes livides rigoler toutes seules dans un coin de la chambre.

Le séjour à la montagne n’est pas à oublier non plus.


Qui as-tu entraîné dans les jardins de lilas ?

Je ne veux plus les portraits de la famille. Ils sont laids et tendres, tous, avec leurs mains levées et leurs yeux profonds, comme si c'était la dernière seconde de la dernière minute de la dernière heure du dernier jour du monde. Malheureusement, je me suis trouvée laide, moi aussi, lorsque je me suis regardée, debout, juste devant le ravin, juste devant les grands massifs d'argent, et les auréoles roses comme des oriflammes. Et devant ma table en bois, entaillée de partout, si vieille, je me suis trouvée laide. Mes cheveux las, mes mains calleuses, mes yeux sombres, ma grimace cruelle, typique de la face en pleurs, et mes petits sursauts, comme les hoquets d'un nourrisson. Et la bave dense, en douloureux accrocs, qui semble mugir parfois aux commissures des lèvres, l'atroce eczéma, découpé en quartiers, qui ronge mon corps d'un chagrin humide, visqueux. Ma peau, fade jusqu'à l'écœurement, et ses cicatrices bleues, comme transies de froid et d'un temps trop long, semblent appeler à l'aide, et le ciel, insipide, dépose les étoiles là où je ne suis pas.
Devant le vide, je me suis trouvée laide.

Qui as-tu entraîné dans les jardins de lilas ? Est-ce ma peur, ou la tienne ? L’exil de tes maux ? Qui as-tu entraîné pour partir vers ailleurs ? Es-tu allé là où les loups sont caressés et domptés ? Je sais qu’il y a des mondes où la sueur est un vice. Je sais qu’il y a des mondes où il fait plus chaud, où le ciel ne délire pas et où tout semble rangé, à sa place, avec les objets utiles d’un côté, et les inutiles de l’autre. Je sais que le regard est dur, surtout le mien. Mais tu serais encore plus mal à l’aise de découvrir mon regard d’aujourd’hui, avec ses cernes et ses contours ridés, noirs, gluants. Tu serais encore plus mal à l’aise de voir le matin tomber sur mes jambes avec le poids d’un monstre, d’entendre craquer les os de mon sourire, de sentir la sale odeur de mon sexe que je ne lave plus, par dépit, tu sais, par dépit.
Lorsque tu m’as dit adieu, je n’ai vu que les montagnes, le paysage de d’habitude, avec ses ruelles glauques d’un blanc sans nuances, immaculées de toute empreinte, sèches d’un point de repère, d’une vie quelconque qui se serait arrêtée, là, pour avoir froid. Alors, moi aussi, je te veux en errance, spectre qui hurle dans la nuit à une fenêtre ouverte d'où s'exhalent la chaleur du pain et le frissonnement de l'âtre ; je te veux encerclé par les lueurs tamisées de l'ennui, rongé par la couleur du regret. Ton ventre a-t-il grossi ? Et tes doigts perdu tout réconfort ?
Tu serais bien content, peut-être, de me savoir morte. J’ai une entaille aux sens, une marée au fond de moi, et le cri du vent sous mes muqueuses mortes.

L’absinthe, dans le petit appartement, faisait son effet, et enlevait aux choses les odeurs de la vie. Garçon, dans la cour pavée située sur la falaise, lorgne les pièces noires avec circonspection.
La douleur brunit les visages, et fait prendre à l’être tout entier l’allure du spasme.
Jamais le baiser d’une mère n’a soulevé plus d’un sourire. Les parois sont touchées : de chaque côté, cela suinte en abondance, cela hurle, cela soulève, cela court vers nulle part. Les visages ont couru à travers toutes les plaines, et jamais une lumière.
En demi-mots, en foudroiements, en émissions alternatives, saccadées, et finalement en râles, épouvantables et longs, comme séparés de tout autre bruit - chairs frontières et l’absence d’un écho.
Les murs, comme des habitants, rampent, soulèvent les tapis de leurs cheveux velus, humides, et font des ombres sur le mur. Les pleurs sont tout seuls et habitent les bruits. Bientôt, l'heure s'avance, et la lune, adjacente aux toits, soufflera des doux rires aux reins de la montagne. L'enfant, avec sa coupe au bol, et la crasse aux fossettes de ses joues, est tout seul dans la cave, sous le sol. Une lumière macabre éclaire les murs de terre, et le ciel a des reflets oranges par la lucarne, ouverte aussi aux vents et à ses cris. Le cri, lui, est bien plus éloquent que toute terreur, et encore bien plus éloquent que moi qui relate la nuit des derniers flancs du monde, qui reforme les chagrins de l'absinthe, cette gondole.
Il y a un seul point sensible : c’est la membrane autour de l’angoisse, avec ses rêves pâles et ses chaleurs d’argile.


Le deuil dans le désert

Les arbres noirs sont autour. Il y a des yeux de femme balancés par le vent. Un drap de sable danse entre les mains de ma sœur, et ses avant-bras, ses chevilles, ses lèvres… frémissent.
Au loin, les dunes s’éteignent en un murmure brûlant. Les ciels sont longs et ont le bleu de la nuit ; quand ils restent ainsi figés dans leur sommeil, ils m’évoquent le sourire de la mort.

Sec. Tout est sec. Ma sœur a toujours le corps qui crache, qui crie, qui soulève des larmes et de la poussière. L’air me semble épais et palpable : chaque mouvement est comme ralenti, décomposé. Des éclairs surgissent parfois, sans un grondement.

Attendre. Trop attendre. L’ennui est terrible, comme la mygale grimpant très lentement sur la chair, ses pattes velues progressant avec précision de la corne des pieds jusqu’à la tête. Il se mêle à l’atmosphère oppressante, suffocante, et tout résonne, scintille. Les yeux de femme sont toujours balancés par le vent et semblent à présent jouer une douce mélodie, langoureuse, frôlant les peaux d’une lame aiguisée.
Rien ne traverse l’air dense et rien ne perturbe la litanie ; je vois cela comme un rite tremblotant qui étincelle dans la sombre huile du désert.
Ma sœur n’est que démence, à présent. Je touche mes bras maigres et ma salive prend la douloureuse couleur de l’amer.

Silence. Les masques sans bouches chantent le dédain. Les arbres de cristal se baissent jusqu’à la route et sèment des feuilles tristes. Je me renferme, m’isole, et la chaleur aura beau m’agripper de ses lianes enivrantes, je resterai enfoui, dans ma grotte, là où se rendent les dernières offrandes.
Les océans scintillent sur les murs. J’entends les houles du vent qui s’engouffrent dans les lobes. Dehors, cela sent si fort que je crois devoir m’endormir.


Mes yeux s’ouvrent avec lenteur sur le matin du monde. La vie semble loin. Des reflets d’opale naviguent en rois sur le sable. Ma sœur est à présent allongée, enroulée dans le drap, les genoux sous le menton, et se berce avec violence. La lumière grise du soleil découvre son visage… je ne veux pas le voir.
J’entends les pas vibrer, là-bas, à l’extérieur, sur la route maculée de sang. J’entends les pas vibrer, là-bas, dans la tempête d’air frais, et jouer un requiem, un glissement que rien n’interrompt, comme le temps qui regarde ma sœur de ses mille yeux d’émeraude.
Tout s’envole avec les rafales du noir été.


Marseille s'éveilla pour ne plus me voir la regarder

Les couleurs me crient leur chaleur et Marseille s’éveille.

C’était un petit hôtel si près du vieux port que, quand nous regardions par la fenêtre, notre chambre devenait navire.
J’ai le souvenir de cette plongée toute douce, de bon matin, où les coraux étaient clairs et la brèche grande ouverte. La veille au soir, ça avait été plus brutal, plus sauvage.
En bas, les gens étaient teintes vives et disparates. Un arc-en-ciel qui bouge.

Les couleurs me crient leur chaleur et Marseille s’éveille.

C’était si simple son sourire sur mes doigts et ses seins sous mes lèvres.
J’ai le souvenir du café chaud laissé refroidir parce qu’il fallait bien que je l’accompagne.
En bas, la mer vomissait son écume sur les bateaux amarrés.

Les couleurs me crient leur chaleur et Marseille s’éveille.

Je suis le courant d’air qui regarde sa montre : même Colomb, si je l’avais connu, n’aurait pu me conquérir.

J’échappe à tous tes cris qui veulent me comprendre, jasmin blanc délicat immaculé où l’on voudrait laisser son empreinte.
Mais je transpire de tout.


Pour tuer l'ennui des mondes


Pour tuer l’ennui des mondes et mourir sans victoire, j’ai regardé l’usine ronfler avec sa tôle rouillée, grimpante. J’ai regardé l’usine et mon cœur a bondi, ri, crié, parcouru les années en dessous desquelles se trouvent bien des années encore, et l’usine a mugi durant ces millésimes ! J’ai regardé ses rues d’acier pourri immonde, ses instruments, du bruit, du temps, du bruit. Elle était émouvante, avec ses paupières lourdes comme des camions, et ses petites dents jaunes, désaffectées. J’ai senti sa chaleur : la chaleur a vaincu les froids et les silences. Et l’usine, avec le roucoulement doux et prompt de la machine de guerre, n’a laissé dans ses eaux que les vestiges d’Afrique : un bouton d’or, une lance, et la tôle grimpante.

Autour, les étranges colères, se balançant, de vents, spectrales. Pour tuer l’ennui des mondes et mourir sans victoire, je les ai avalées.
Autour, et le calice énorme ouvert comme une bouche, le vagin camouflé de la nature, c’est les maisons, les saules. Des hommes, tous de blanc vêtus, avec des peintures triangulaires, ils ouvrent les volets, et en chœur chantent, comme le nouvel espoir, l’arrivée du soleil. Ils courent et laissent de discrètes taches d’or, puis reviennent vers les maisons et les saules, refermant vite les portes, comme si quelque effluve risquait d’envahir les pièces. Et pourtant qu’en ont-ils à faire de ces lieux sans bruit, où la poussière parfois murmure comme pour rappeler le temps ?

Pour tuer l’ennui des mondes et mourir sans victoire, j’ai regardé l’aube, au glacial matin… toujours aussi moche.

Du nouvel endroit où j’habite, je ne vois plus l’usine – peut-être son aile droite, dépassant de la brume, comme une réminiscence.
Du nouvel endroit où j’habite, je vois très bien les maisons et les saules. Aujourd’hui, tout de blanc vêtu, un homme a jeté quelque chose par la fenêtre. Cela est tombé droit, entre les chutes d’eau, sans toucher les parois, ni même le gros flanc Mhôn, qui me fait penser à un gros ventre. Un dérèglement qui m’a causé des larmes.

J’ai jeté tous mes anciens miroirs. Je les ai enterrés très profond sous la neige, quelque part dans la vallée, avec la pelle de grand-père. Encore une fois j’ai cru voir mon visage, voyageur déçu, figé dans le dernier instant comme l’a été le premier. A présent, même le soir n’ose plus découvrir mon reflet.

Pour tuer l’ennui des mondes, j’ai regardé l’amour, de mes yeux sans année. J’ai soulevé les corps et l’humus des maux : tout le désir du monde est seul. Le soleil, la pluie, le soleil, la pluie, et les jours entrecoupés de crises, de regards diffus.
Sous quelques couches d’ombres, dans certains cycles nycthéméraux, il y a des mondes inconnus. Je les entends crier des insultes à l’armée humaine, et maudire l’affectation virale. Je les imagine en proie aux bonjours de la mort, éveillés comme personne, et poursuivre les dons que la nature a prodigués par endroits de façon arbitraire, élitiste, mais désordonnée, comme le soir s’amorce aux lueurs des secondes, comme le crépuscule s’éteint aux faveurs d’une région. Je les imagine violents sous la tutelle du cœur, avec des épées de feux, chevauchant l’inconnu de leurs jambes irritées, les cafards de la nuit, pour tuer l’ennui des mondes miniatures.

Et mes yeux sans année, qui de défaites ont vu, toutes les défaites du monde, soupirent encore d’attendre. A croire que chaque chose, au lieu d’un cri orange, arrête sa marche avec la rigueur extrême d’une respiration qui se coupe.
A croire que les rivages, et leurs lunes d’encre…


Le mystère

Caché dans l'herbe douce, derrière un astre blanc,
Le mystère a la caresse du matin.
Sous les draps en lambeaux, volutes d'un regret,
Le mystère a une odeur.

Les pleurs sont des offrandes
Et n'ont de substituts
Que les cris du silence.

Le ciel est un navire qui transporte les sens.
Le ciel est un navire aux ondes opaques et tristes
Qui dépose la vie au côté du regard.


Derrière le mur froid de la folie
Le sans-odeur glisse
Et noue, d'une corde de lierre,
Le soleil à l'hiver.

Il y a le grand jour baptisé de mains vides,
Le huis clos, le tombeau, la terrasse des doutes
Où s'égoutte le temps.

La larme est l'essence du temps.
Les yeux blancs du fleuve sont insondables ;
Le fleuret du mystère les frôle parfois
Et tout s'arrête alors.

De noirs sillons sont nés
Sur un belvédère tremblant.
Ce sont des hommes offerts aux étoiles.


Caché dans l'herbe douce, derrière un astre blanc,
Le mystère a la caresse du matin.
Sous les draps en lambeaux, volutes d'un regret,
Le mystère a l'odeur du sursis.


Du côté des masures


Perdue dans un palais d'encre et de brouillard, se narre l'histoire aux couleurs mauves.
Il y a les masures tapissées entre les deux saillies du coeur, là où résident les aigles calmes ; ils susurrent des petits mots, lovés comme des crânes sous une aisselle rieuse.

Il y a de la mie de pain qui s'effiloche, exilée.

Églantine avilie qui chante sa famine, son besoin incessant d'ailes éventrées par d'autres horizons.
Crissement, roulotte russe acheminée vers aucun "ne pars pas !",
Moscou ouvre ses portes comme une inconnue voilée de dômes, de parades criardes, d'élans introvertis,
Et je l'attends sans espérer l'impossible, parce que l'inconsolable a toujours raison.

Je vois le ciel ocre qui déplie ses crachoirs : perles de lait pâteuses comme l'amande, stridentes lamelles de détresse au-dessus de nos têtes.

Les balles font des lézardes, des vides entiers, des césures si pleines de sourires pétrifiés que la mort chantonne. L'ode à la plaie s'ébauche lentement, si rousse et si profonde que des bateaux s'y perdent, si rousse et si profonde que des doigts pleins d'espoir s'y entaillent sans comprendre, si rousse et si profonde que de grosses femmes noires aux paumes remplies d'or s'y élancent sans remords, enceintes de malheurs et de rires sans écho, cognées et re-cognées contre les flancs délavés et osseux du désenchantement.

Les susurrements continuent, se brisent et s'entrelacent.

Les cigares s'agitent comme tant de retours en arrière qui fument à l'infini. Les doux et subtils pas de l'hôtesse crissent : l'échec retentit. C'est le désordre de l'âme qui agite sa faux ; les feuilles s'envolent, se dispersent encore. Mille actes échoués sur les rivages de la défaite ! Pardonne-moi, j'ai joué avec Moscou parce que les gongs retentissaient comme des appels à l'aide.
Il y a eu le petit homme qui suintait le bleu, qui suait comme un loup blessé hurlant dans les bois. Il m'a dit d'aller jouer avec les restes de moi-même, de lorgner l'hémorragie d'un oeil malin et cruel comme si mes pupilles aspiraient tout le sang ; il m'a dit de combattre, en soldat solitaire, là où les crinières ploient comme des tiges de roseau. Il m'a dit d'appeler mon enfant, ce regret gisant dans une poussière d'étoiles grises et corrosives, lacet affolé qui relie la convoitise aux souvenirs.

Il m'a dit d'aller voir du côté des masures, là où les aigles calmes susurrent.


Les bateaux fugitifs

La lanterne de nos dépouilles filtre doucement à la tombée du soir. Un crissement s’éreinte dans les doux oubliés de l’autrefois.

Un homme blanc comme la plus blanche des sirènes d’alerte glapit dans la métropole des adieux. Les sols bougent, les sols bougent comme des imprévus. Les sols tremblent, la marée monte.

La page des souvenances est tordue comme une rature ; il y a des bouches sinistres qui me traitent d’aiguille retraitée.

La lanterne de nos dépouilles effleure l’invisible. Des personnes en élaguent d’autres : c’est l’échange infini, la preuve que l’unique n’est pas éternel.

Les fenêtres irisées des hautes tours sont achevées à la rencontre des néons, les horizons tués par les lourdes lumières. Les taxis se consument tout seuls dans les cassis de l’épouvante ; l’homme blanc comme la plus blanche des sirènes d’alerte perd lentement de son teint clair pour venir s’étouffer sur une plage déserte, celle où personne ne vient répondre à l’appel.

Les signaux se multiplient à chaque coin de rue, et c’est bientôt un kaléidoscope de pertes qui embrase le monde. Je reçois alors des lettres par milliers entamant mes murs à coups de traces confuses, des fantômes piailleurs qui viennent me tourmenter et sceller ma raison !

Des routes en papier crépi ondulent devant les yeux : c’est le ressac qui ronronne comme le boomerang, qui enveloppe les consciences d’un encens de remords.

Puis tout se terre dans la marmite sépulcrale et caverneuse. Le matin s’ébauche, le soleil me frappe et des ombres factices s’assoient sur le seuil.


De rapides tapis fendent la toile.



L'homme vaincu par son orgueil


Enivrez-vous de jardins où glissent les roses,
Allez, pleurant, cambrer vos courbes désolées
Sous les pierres enflées où les mots jamais n’osent
Se répandre à vos pieds tels des serpents gelés
D’amertume.

Car chaque nuit où je vous aperçois, perdus,
Dans ces parcs sans bruit où se déclinent les sourds,
Au centre d’un ballet d’épines ingénues,
Vous vous cherchez, errants et craquelés de jours
D’espérance.

Il avança ses mains qui exhalaient l’opprobre,
Et l’artiste discret écrivain des défaites
Imprégna ses longs cils d’une étincelle sobre,
Et une fleur narquoise embrasa sa conquête
De rires.

Il partit alors à l’abandon de lui-même,
Tout et rien à la fois, une prison d’acier,
Où l’éclair d’isolement d’une âme qui aime
Allume d’une grâce et de grandeurs noyées,
L’homme vaincu par son orgueil.


La cloque des souhaits

Quand les rues, pénibles sous les violons du soir, martèlent ma démarche de trop nombreuses années, c’est la ride maligne qui s’écorche dans un coin de la nuit. L’espérance est hurlée à tout pore de la peau ; l’espérance d’une lame, terne et grise comme les vieux jours, qui surviendrait au détour d’un nuage, pour transpercer le thorax et son cri d’abandon. Le mal est défendu et poursuit l’étoile défraîchie du bonheur de l’homme ; palpite doucement et au fil de l’errance la petite déroute de l’esprit qui ne veut pas la joie (il la trouve surannée, et tellement malveillante !). La groseille est bercée par le vent tiède : elle tangue doucement comme une proie perdue sur laquelle la mémoire a depuis longtemps abaissé les paupières.
Il y a un déluge respirant l’âpreté : c’est la pluie de ta paume sur ma peine timide.

La cloque des souhaits est une veine perdue. Une vésicule, une boursouflure tourmentée de vaines rivières glauques assises comme des feuilles sur les pierres toutes brunes et toutes rieuses ; c’est le courant de l’air et la chevelure venteuse aux courbes d’un regard, ce torrent de zéphyrs qui grince sans arrêt. Le vent souffle souvent, c’est vrai, dans les tapis de l’onde malhabile et sur le macadam.
La cloque des souhaits est une veine perdue. Une vésicule, une boursouflure attachée à la lampe de chevet, à l’ampoule qui a si froid et si mal, qui soupire et qui râle au détour de l'herbe rance, cette chevelure venteuse rythmée par à-coups au contact du soleil (il s’y accroche vivement, comme un désir).
Des voiles noirs, des hommes sans visage, des lèvres vertes : ainsi va l'errance capturée.
La cloque des souhaits, ou ne serait-ce que l'aube, accrochée à ton visage comme je le suis à la sordide pendule, ce battement incessant d'ombre de lumière, martèle la réalité d'une musique impalpable. Et, comme la pendule, j'oscille entre ombre et lumière, jours perdus accrochés à mon visage, l'aube accrochée au tien alors que je songe au coucher du soleil.

Les silences sont comme des scintillements.
La cloque des souhaits est une veine perdue, une vésicule, une boursouflure trop vaine sur la grande poche de l'impossible.
Le vent a des caresses que je ne connais plus ; l’océan et ses tempétueuses vagues tournoient ; les faucons hurlent des chants mauvais, aux douces allures de sang, amènes et viciés comme des cachots pleins de neige, barreaux transpercés seulement par les cris d’amour.
Les ténèbres tirent les talons par l’arrière, et la chaleur enveloppe le corps, devenu un livide roseau à la tige si tendre que la peur le ronge, le fait saliver des orteils à la racine du crâne, du Nord jusqu’au Sud, et les bras écartés font une croix corrompue, chavirée de l’Est jusqu’à l’Ouest ; les terres anciennes psalmodient les vieilles habitudes oubliées, recalées dans l’alcôve la plus profonde et la plus obscure, et palpitent, émettent de petits bruits secs et fréquents comme des promesses. A la tombée de la nuit, au moment où les ténèbres tirent les talons encore plus fort, les chiens glapissent, déchirant l’air aride et sinistre de leur mélancolie ; seulement alors, les feuilles des grands arbres se déploient en charognes, bruyantes par leur appel sur le sol qui boue, et les chiens, debout, immenses et hostiles, ombres excroissantes de la colline, se profilent sur la lune luisante, cette malade qui éclaire les plus affreux sépulcres.
Mais tout ça n’est rien, Hommes gentils, car quand les phalanges éparses de la nuit sans contours battent en retraite, il y a les yeux de l’enfant qui s’ouvrent et regardent dehors ; ses pupilles fragiles et toutes brunies de rêves se recouvrent de blessures malingres, esquisses en désordre de cauchemars où coagulent les sévices d’un monde à l’agonie ; la cohorte des songes se retire alors, comme la mer se retirerait du sable fin pour le laisser calleux, amer et jonché d’algues dégoûtantes, et fait place à la cohorte violente des inquiétudes.

Dans la frénésie abyssale des lampadaires mouillés d'urine, qui caressent doucement l'étreinte de l'obscurité, cette énorme obscurité qui boitte, blessée de mille tendresses, rallions la cloque des souhaits pour que s'allège la démarche, lourde de trop nombreuses années, pour que s'exile la ride maligne s'écorchant dans un coin de la nuit, et pour qu'enfin la groseille devienne immobile, bercée doucement par un silence qui ne peut se mouvoir, et que la mémoire (cette chère mémoire ! elle vous fait rire n'est-ce pas, avec ses coups portés comme l'ironie glisserait sur un visage vide !) s'échappe enfin de son berceau de vadrouilles ne s'accoudant à rien ! Ma peine éclaterait alors sur ta paume, chienne bergère pour les moutons naïfs, et rassurez-vous ! La cloque des souhaits grossira tellement que la grande poche de l'impossible crèvera d'eczéma, d'osmose avec le cocasse et pernicieux rapace du sommeil - et seulement alors, les voiles noirs, les hommes sans visage, les lèvres vertes prendront la splendeur du givre !
Peut-être que l'aube, encore réticente, s'accrochera à ton visage telle une ombre avide, et les jours confondus avec les nuits craquelées, la pendule immobile sous les scintillements des silences ; mais qu'importe ! A la grotte de l'oubli s'arrête l'oubli mort, un visage tout d'ambre et d'ombre et d'or et de pleurs grimaçant sous l'effort.



Calice sans odeur


Après les voyages tout dorés de drogues

les barques désolées en partance vers d’autres puits d’amour

(la fille s'est en allée en tournant la tête une fois, par convention)

il y a l’écran sinistre de la lente galère

ballot calciné de nos douces nuits où le silence gueulait tellement fort que les mains avaient

des spasmes de sueur

joyaux meurtri de nos crimes du jour

asphalte égratigné

fumée de la terre qui ressortait victorieuse

terre-à-terre cadenassé pragmatisme oublié

saison humide et chaude où les rivières piaillaient sans prendre garde

éclaboussures d’intemporel échappées de nos bouches de nos gestes de nos corps cambrés

hémorragie du souvenir par-delà les égouts diaphanes du temps.


Les secondes crépitantes


I

L'incrédule perce ses paumes avec les torrents de bernacles. Chaviré, céleste, dans une mare silencieuse où se gondolent les sens, il perçoit au loin des crinières caressées de cristal.
Sa peau, trouée de sphères étroites, palpite doucement dans des coquilles brûlées ; il y a l'écran noir qui a faim et qui rampe religieusement sur la plage déserte.
Les cornes bourdonnent des marbres, linceuls esseulés, ultimes buées sur la vitre du grand fourneau. Les rivières fulminent en vapeurs dorées, les canons retentissent en bouffées d'air salées ; certaines balles, s'esbaudissant comme des gouttes ocres dans la boue lumineuse, se brisent en rires difformes. Les jeunes cuisses s'ouvrent, béantes, longs rictus malades qui essorent la fatigue.
L'incrédule perce ses paume avec les torrents de bernacles, humide photographie entrecoupée de souffles ; l'incrédule, à coups de lampées sensorielles, fait germer l'amertume. Un cri de soleil ricoche contre les ornements de l'ombre : c'est le glapissement de grâce du bâtard.
L'incrédule sans cesse s'apitoie sur le hibou, gardien des clés du devenir, tributaire de demain.
Il continue, armé de cônes calcinés, de percer ses paumes avec les torrents de bernacles ; une plage, colombe blême, chante entre les plombs exaltés.

II

Les paupières fermées brûlent les lendemains ;
l'orgasme vibre, épuise le drap maculé ;
la charrette incendie les passions et égorge
les conventions.

La mémoire malmenée par les doux bruits du soir. Les êtres sans souvenirs flanchent : ils regardent les couleurs, achètent la beauté.
Les crânes, abrupts comme des falaises en pics, croquent les connivences et les instincts.

Les jambes lisses et complices de l'espoir
s'achèvent en ronds d'une fumée éphémère,
blanche et en rigoles, hanche âpre j'en rigole,
désirs écartelés.

Réveil sans fin de l'écorce ; les morceaux d'absence grincent sur les cils de la déception. Mourez comme des chèvres, vous allaitez le mal, mourez comme des chagrins qui empestent la bruine.

III

Chaude et rose, allumée d'une longue aigreur fine,
où se dépêche la haine attelée au fiacre
rassis de la désillusion crépitante ; imagine
le sol sans génie où se déroule le sacre
de ma mélancolie !

C'est l'orbite malade affamé d'horizons qui s'étiolent : il nage à reculons, perdant entre les remous.
Ceux qui agonisent s'allument comme des anges condamnés, les arbres dialoguent sur le roux de la toile trébuchante et damnée.
Je veux de l'herbe sous le tombeau de ma peau terreuse ; je veux des glaires sous le tombeau de mes rêves fades.

Dites au moins que les tambours jouent vite.
Les armes s'enivrent d'encres drues et crispées, de plumes qui s'écorchent, fléchissantes rumeurs, courantes déclinaisons échappées à la vie.
Dites au moins que les tambours jouent vite pour qu'empirent les bleus sabots de nos sillons.

Brave opium qui annihile et pourrit le corps,
ronge les enceintes et les basses mignonnes
des choeurs auréolés ;
Brave ferveur :
apprends-nous à décaler les oiseaux qui tonnent.

Un gospel rallume la vigueur des oublis, un gospel rallume la froideur de la sève. Les aiguilles d'amande accélèrent.

Les secondes crépitantes autour de lui,
bercé par ce qui luit, l'incrédule dit un jour :
"Je ne veux que ton sexe qui brille alentour."


Pièces détachées


Les corbeaux. Les décombres. Les hululements comme des pièges.
Nos âmes qui se décousent, qui se découvrent, deux linges blancs qui se salissent l’un l’autre.

Nous sommes des récifs naufragés dans une mer de miroirs.
Tes jambes que tu élances, déroutée, sur mes routes perdues comme les tiennes, mais que tu crois solides et sûres. Non, je ne suis pas pragmatique, je ne suis pas la rigueur à laquelle tu dois t’accrocher, je ne suis pas la quille qui jamais ne tombe. Je suis un écorché, comme toi, j’ai la peau sensible et immature. Les froids qui t’embrasent à chaque mot, à chaque déraison, tous ces maux qui raisonnent comme des martyrs dans une prison de regards, ta peur lucide et folle des luttes solitaires, des carcans qui crissent sur les rigoles d’absence… je les connais aussi.
Tu es la victime de tas de fêlures, et je n’ai pas d’alibi ; je ne peux juste, à présent, plus me séparer de toi, car au début j’étais bien cette poutre de marbre où tes bras savonneux s’adossaient sans glisser, mais je suis toi, maintenant, avec tes angoisses, tes langueurs bâties sur des souvenirs qui sans cesse reparaissent.

Il y a l'éclat de la sève prise dans un bourdonnement, les oreilles en partance vers d'autres trous à rats, le dégradé de ta bouche, sang-noir noir-sang, sur mon torse ahuri. Accrochez-vous comme des ronces puisque les égouts sont remplis de sourires, puisque l'ennui m'exécute.
Accrochez-vous comme des ronces puisque les égouts sont remplis de sourires.
Des oeils décalés, mon crâne à l'amont de ma tête, ma tête à l'aval de mon cœur. Tes ongles comme des promesses de cadavre.

Mes paroles bénignes qui ne touchent que moi, ta thérapie ratée puisque le fleuve emporte les morts comme s'ils étaient rescapés d'un monde malade.
Les grands palais de sable balayés par les vents : j'ai la mémoire qui flanche, héritière de rien. Peut-être aurai-je plus tard tes chairs sur mes doigts comme des hologrammes, des pièces détachées qui me reviennent sans joie, pour le simple plaisir du je me souviens.

Des vivaces flambeaux comme une armée livide qui marchent, radieux, vers la neige épandue où se dresse le grand arbre des tombeaux.
Des acrobates pétillent sur une page vide. Je mène leur danse folle d'une main de maître, mes larmes s'agenouillent tranquillement là où elles ne me concernent pas ; je suis l'incendie, le devenir impossible.
Inspire-moi, expire-moi. Le poison et l'orage sont dans mes mains, ma douce et fragile schizophrène. Tu vois bien que tu es ma perte, le poison et l'orage sont dans mes mains, et que je suis la tienne. Convulse, étrangle-toi, crache ta glotte à grands coups de hoquets entrecoupés de pleurs, prenons nos anxiolytiques comme des drogues, saisissons le monde comme une illusion. Il y avait le point de gravité, l'essence même de l'équilibre : toi moi toi moi, tout a bouillonné trop longtemps et trop fort sans que nous prenions soin d'arrêter de caresser l'autre, croyant tout résoudre avec nos soies aiguisées comme des surins.

Les brouillards ne déclineront jamais puisque nous les entretenons avec appétit ; je suis désabusé comme une ligne tracée sans règle et fatiguée de trembler, tu comprends, comme la petite feuille grelottante sous le poids du vent. Je continuerai donc à mettre des arêtes dans ta petite trachée qui suffoque, à lancer des cadavres pour qu'ils dérivent vers l'été, à bloquer l'ascenseur, à faire passer des scandales pour des vérités, puisque l'hypocrisie est universelle, et puisque la maladie est un fléau qui ne se résout que par la mort.

Caresses veules, papillons dans la nuit d'Octobre.
Les hallalis résonnent comme des carillons d'or, les sycomores ploient sous les sons abusifs, et je m'étends, et je ne brille pas, je suis un pistolet sans balles qui incante des gestes fous.
Je suis un cierge éteint qui s'agite dans l'air, qui crie famine, qui demande l'aumône, puisque tu ne veux plus me rallumer. Tu m'as soufflé dessus, violemment. Il fallait assumer, revendiquer mon droit à la souffrance.
Tu as eu ces soubresauts synonymes de défaite, et tu as joué la dernière carte, celle de la traîtrise camouflée derrière un retour confondant. J'ai vu les cadavres écarquiller leurs paupières mortes pour me regarder les rejoindre. Tu as chevauché mes oeuvres entrelacées comme des pertes, et c'est moi qui ai convulsé, c'est moi qui ai hoqueté comme un monstre de lave crucifié aux poignets tandis que ses jambes battent l'air.
Cheveux d'effroi dressés sur ma tête en un dernier spasme : on égorgea les fleurs sur la route des innocents, c'est le son de l'alcool qui agonise comme la lumière d'une bougie.

Je dévisageais le pourpre de tes yeux, chien de faïence, et tu avalas lentement ta salive pour bien me prouver que tu ne hoquetais plus, et que le sang que tu allais me faire cracher dans quelques secondes se répandrait à tes pieds comme un triomphe d'amour.
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lu-k



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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Sam 28 Nov 2009 - 2:08

Pas de douleur ce soir

Parfois, l’heure est carrée, dure. Parfois, je la pointe, la casse au moins en deux, et j’ai l’illusion de vivre davantage.
Les saveurs sont si brutes. Je me demande d’où provient ce mélange.

Là-bas, une petite maison, isolée, et la façon nette, précise, dont les étoiles s’y déposent, une par une, décollées du ciel comme on vomit l’amour. Avec violence, des bruits balancent, dans la maison, et je puis voir les stigmates de l’enfance décoller, une par une, les bandes d’un visage, comme on arrache le scotch d’une tapisserie malade.

Derrière moi, le canon d’un engin que je devine brillant, accolé au supplice de ma nuque, suante dans l’air frais du bois, accolé au regard trop curieux dont je me sers souvent, accolé derrière moi et pourtant je le vois, de façon nette, précise, isolée, comme si je n’avais jamais vu rien d’autre. Rien d’autre que ce quidam, ce canon entendu respirer et les crocs vraiment lourds de la nuit tombant. Pas de douleur ce soir.

Ma jambe encore tondue attire la lumière.

Je me cache. Pas de douleur ce soir. Je devine la lune et son « oui » de la tête. Les bruits balancent avec violence. Au cœur de ton rire, l’attente est infinie. Je suis la proie de toutes les mains, le monstre parmi les jeunes filles. Autour de moi, des glaires, et la petite cruauté de la gentillesse, le sang orangé des feuilles en automne. Depuis la naissance, découpée en plusieurs défaites (nous l’avons revécue une fois, deux fois, trois fois, attendant la fausse couche), je lave tous les sols tachés de ma couleur.

Je suis un félin invisible : je marche, fais du bruit, mais toujours les portes se ferment derrière moi. Là-bas, la petite maison est brûlée. Je vois ses longues branches prendre des teintes grises, se consumer, doucement. La sonate du monde brûlé. L’enfance décolle les bandes d’un visage ; le crépitement des flammes se mêle aux violons de la peau arrachée.
Au cœur de ton rire, l’attente est infinie. Je ne t’ai jamais connue dans le noir, ni ton soupir, ni l’ombre de tes jambes, ni le mouvement docile du cri de tes draps. L’heure est carrée, dure. Pas de douleur ce soir.

Je t’ai toujours connue bien au-dessus de moi, sur le lit du matin. Je m’en voulais de ne pouvoir me tourner pour voir ton visage en colère.

Le canon se retire, flambant. Il a laissé sa trace, l’orgasme – ma peur.


Frisco se démène


Ah le grand noir ! avec son saxophone tremblant et ses rires rouillés, ses ballades perdues, ses airs universels que l’on croit écrits pour soi-même, et son doux sourire au terme d’une note silencieuse – folie !
Je me démène, en transe, corps qui s’envolent dans la nuit sans dormeurs de Frisco, amours transies s’enlaçant dans la foule, foule ligotée à la musique perdue au milieu des lucioles figées de la ville : phares éphémères aperçus du coin de l’œil, ampoules implacables des hauts lampadaires, flammes muettes des briquets de couleur.
Et je sors rapidement, perles de fatigue qui collent mes vêtements à ma peau moite et dingue, parce que à Frisco les notes terribles ne s’arrêtent jamais, et elles nous happent vite, là-bas, au milieu des jeunes filles blondes prises à l’hôtel un jour, et ses verres de whisky qui ne se finissent pas, et cette chaleur enivrante qui danse devant la scène.
J’ai pris la voiture de Harry et suis allé, vainqueur, signer de mon nom les rues écarquillées. J’ai vengé de cinq baisers les trottoirs piétinés, amer goudron marqué de crampons. Les gens se pressent, les gens se bousculent, les gens disparaissent, petits colibris battant des ailes à deux mille à l’heure. J’ai mordu de ma pisse un mur d’une ruelle sombre puis suis allé boire un coup à un bar inconnu. Des lèvres tournoyaient, avenantes muqueuses offertes à mon sourire, et je ne compte plus entre combien de cuisses je me suis enfoui ce soir-là.
J’ai saccagé ensuite les beaux monts, grandes ombres en demi-cercle se dessinant dans le noir, des quatre roues virevoltantes de la voiture d’Harry. Je me suis retrouvé seul sur le toit du monde, j’ai regardé Frisco de haut, et elle s’est donnée à moi, elle et ses rangées de lumière infinies, désordre nocturne d’une géante américaine, petites flammes grelottantes au-delà de l’aurore. J’ai collé tous mes doigts bout à bout, j’ai refermé lentement mes mains, et les prostituées, les femmes perdues, les noirs aveugles gueulant dans leur saxo, les carcasses pendues aux miettes de richesse s’en allant aux ordures, les allées capricieuses et jamais en vacances, les gamins noyés dès leur naissance puis retrouvés entre deux rails de cocaïne, et tous les autres beaux trésors de lambeaux habillés de chagrins que l’on câline dès l’aube une fois la fenêtre ouverte, se retrouvèrent ainsi enfermés entre mes paumes passionnées.


L'inconsolable éternel

Écoutez-moi, tous, et arrachez la terre au bras de la mer, la mer au bras du ciel, et le ciel au bras d’un autre géant, qui n’a pas de nom, ni de couleur, ni de lumière.

Petit, j’habitais dans mon père, et c’était très inconfortable. Il n’y a pas que son physique, mais aussi son comportement. C’était très étroit et noir. J’étais brinquebalé de tous côtés, j’avais le mal de mer. Les vents allaient, venaient, avec la lenteur artificielle du bonheur.
La ville a toujours été comme un rocher. Je l’assimilais à un désert rouge, avec ces crânes qui ne pensent pas, avec ces bouches qui ne parlent pas. Parfois, juste l’orgasme de Papa qui déchirait le silence. Les choses étaient d’un vert pâle, bâtiments et visages. Les choses étaient sèches, immaculées, rarement drôles. Souvent, la lueur d’un astre illuminait le port de reflets bleus, saccadés. J’aimais les voir danser, bouger.
Mon père, le front en sueur, les yeux exorbités, hurle une dernière fois le nom de ma mère avant de s’endormir.

Plus tard, j’étais adulte, je n’avais pas d’amis, et mon père est mort laid jusque dans le dernier jour. Lorsque j’ai jeté ses cendres dans le fleuve gris, mon sourire resplendissait.
Il est juste de dire que je pensais le monde imperméable, statique. J’avais pitié de ceux qui attendaient la mort ou bien l’appréhendaient, j’avais pitié de la nature, belle dans sa conception, mais si horrible, si hargneuse et repoussante lorsque l’on s’intéresse à sa valeur intrinsèque, dénudée. La nature, avec sa gueule trouée, et ses tendons en loques, déchiquetés à l’avant comme à l’arrière du muscle.

Ma seule perfection est la laideur de mon père : bras maigres, jambes écourtées bien avant le sol, visage tendu, aux plis qui se chevauchent comme de vieux draps entassés les uns sur les autres, abandonnés, au fond d’une cave. L’enfance ronronne discrètement, égorgée, chat d’avant les jours : je l’ai si profonde au fond de moi que je ne puis plus avoir peur. Je regarde avec tendresse cette même parcelle de vide que l’on retrouve chez vous : le soir ne vous émeut plus. Les nuances du monde deviennent des cadavres mathématiques, et j’entends les mois qui progressent en s’annulant.

Chez moi, cela soupire. L’absence est omniprésente et, tous les soirs, j’avoue me masturber. Tout semble joli, avec les guitares de Hendrix qui sifflent, les motifs colorés sur les murs.
Là où je suis, la vérité est une anguille, bouffeuse de rosée, au noir corps de plastique, et qui descend parfois dans les jardins pour cueillir de petites perles d’amour, les enlevant aux vieux qui reprennent leurs cernes et quelque goût à l’inhumanité ; des drosophiles viennent remplacer ces chagrins matinaux. Au lendemain, le souffle de la ville est distordu : les putes, s’étant effacées, retournent aux lupanars, et à foison distribuent des baisers avachis, moites, sous l’orchestre nocturne. Alors, l’élévation de la vie, qui capitule, me fait toucher mon sang. Je me masturbe encore.


Je suis allé à l’aéroport. Tout était triste. J’ai pris l’avion, persuadé que départ était synonyme de séparation.

Écoutez-moi, tous, et arrachez la terre au bras de la mer, la mer au bras du ciel, et le ciel au bras d’un autre géant, qui n’a pas de nom, ni de couleur, ni de lumière.

Aux confins du monde, dans les îles en montagnes de la profonde Casous, je trouve des femmes qui n’ont dans les yeux que le blanc de l’avenir, la joie, et peut-être du foutre, de l’illusion en liqueur. Elles n’ont pas en tout cas, sous le fier soleil qui matin expose à l’ennui tout visage conscient, les cabanes du passé.
Seuls, et les jours berlingots à être prisonniers des sables de ces reines, vous admirez la tige de l’indifférence, cette légèreté terrible, qui laisse au bout des lèvres un de ces regrets abstrus. La plage, comme la lumière du lampadaire, un jour de neige, dans un village de campagne, camoufle des sensations, des mystères : je me regarde là, allongé, nu, dépossédé, les mains derrière la tête, et ces femmes, allongées, nues, dépossédées, les jambes autour du cou et leur cul marron, découvert ; les bruits de l’eau, vivants, et du flou alentour. Encore un beau dimanche – sans cris.
Martelés, vous savez l’existence.

Sur la plage, les gouttes qui tombent en quinconce. Le sable s’ouvre sur l’accueil du souvenir.



Je vous parle d'une nuit

Je vous parle d'une nuit où les chacals vainqueurs gueulaient leurs esclandres aux doux palmiers passifs. Je vous parle d'une nuit qui gondole tel un vieux papier assaisonné d'eau froide.
Je vous apprends que certaines folies ne se produisent que sous l’œil de la Lune, et que le noir discret glisse lentement, petit liquide foncé dansant sur les membres.
On m'a sauvé de grosses mains rouges et sableuses, cette nuit-là, alors que d'infimes braseros zébraient le vide de suaves lueurs orangées.
Je vous parle donc de danger, de violence et d'effroi. Certains bonheurs étranges ne sont appréciés qu'à l'orée de la tombe. Les navires s'en vont en une symphonie ondoyante, sans remords.
Vous repensez à votre vie, cette grande fresque irrésolue, et le rire s'amorce.

Je vous conte en fait l'histoire de l'enfant, du chéri enseveli sous des pierres de défaite. Il y a des nuits assassines d'où s'élèvent des visages, laids et difformes, bleus et roses, polis par des froids qui s'effacent.
Il y a des arbres méchants, aux grandes et vieilles branches, dont la sève empoisonne et engendre le doute.
Et toujours des visages, torturés par le manque.

Des tourbillons de larmes transformés en tornades de rires. On masque toujours la tristesse par un rire, si petit soit-il, juste pour que réponde notre cruauté en écho.

Je vous parle d'une nuit où je crevais, serein. J'étais comme un fait accompli accoudé à ses peines, des bancs d'un refrain délavé où l'on s'assoit à jamais.
Je vous préviens, en vérité, contre le lait défendu : un horrible fléau qui s'acharnera sur votre cadavre après qu'il aura pourri.

Je vous raconte en fait l'histoire d'un homme seul et enserré par le mal, ce vice goûteux qui donne au cœur des allures de square. Je vous parle de bêtise, d'ignorance et de craintes ; je vous délivre son ombre tachée de vers sinistres, sa peau brûlée à vif qui s'entaille le long du fleuve fragile, ses instincts à l'assaut de sa raison fugitive, ses plus profondes peurs où se dérobe l'enfance, ses canyons dentelés en matins de souffrance.
Je vous crie une chanson perdue car inavouable, un amour véritable percuté par la haine, une nuit isolée dans les décombres de l'envie.
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lu-k



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MessageSujet: Les cris miniatures   Sam 28 Nov 2009 - 2:13

Tout me semble s’en aller. J’entends les battements de mon crâne et les battements d’autres crânes au côté du mien.

*





Ah ! L’air s’engouffre d’un coup dans mes poumons. Mes yeux sont toujours à demi-fermés, la paupière collée à la joue, les cils en barreaux. Je suis dans une ruelle à la lumière tamisée, secrète. Ce sont les rayons de la lune qui ricochent contre l’ombre, parallèles à l’entrebâillement de la venelle, dont les murs sont si près l’un de l’autre qu’on croirait qu’ils s’enlacent. J’entends les sons terribles de la nuit urbaine, amplifiés par la solitude. Pourtant, j’ai l’habitude d’être seul.
L’air est bourré de senteurs glaciales. Je crois sentir des flocons logés entre mes doigts. Le ciel est étrangement marron, monstre rugueux de ferraille, poli jusqu’au plus profond de ses rouages : je le vois de façon si nette que c’en est inquiétant.
Je me rends compte que mes yeux sont ouverts entièrement, à présent. Tout me paraît limpide. La pluie commence à s’agiter dans la nuit claire : je la sens. Subtile, elle frappe doucement les pavés de la ville, puis virevolte, haletante, sa respiration en crescendo. Elle se retire, sans bruit, laissant sur la peau quelque confidence. Je me lève et attends qu'une chose se passe. Je pense à ton reflet, déclinant dans mes yeux. Je te vois, assise en lotus sur mes cuisses, et suis pris stupidement par la nostalgie, le manque. Les lueurs de l’âme sont infiniment fertiles : mon cul. Mon cœur est aux bermudes, dans la soute, mes habits en lambeaux, la bosse de mon crâne dure comme une phalange. Je me lève. Non. Je me rassieds. Je veux être un désert.
Ah ! La couche rose et noire du matin se dépose, découpée, visage mort-né saisissant la beauté. La ville a la forme d’un sein : les vers (si âgés, maintenant !) de mon rêve se mettent en appétit. Le jour, d’amertume scié, pointe à l’horizon. Se lever, se mettre en marche, savoir l’endroit, l’endroit exact, l’heure, l’écoulement du temps, manger, boire. J’ai toujours le désir fluorescent de ma lèvre égarant son oubli sur ta chair. Ma couille droite est terriblement endolorie.
Essayons-nous au pire, m’avais-tu dit, et j’ai ri de cela bien des années durant. Ce n'est pas une ville. Tu avais raison, avec tes voiles saignantes descendant vers Harfleur, et tes pierres ancrées au plus profond des eaux. Ce n'est pas Paris où le monde tourne sans se soucier de rien, ce ne sont pas les fleurs qui naissent de bourgeons invisibles, ce n’est pas le temps assassin qui bouffe tout de nous, rejeté à demain ou à jamais, c’est autre chose. Je n'explicite plus les soleils à paupières qui s’endorment à ta fenêtre et je ne susurre plus sans mentir à ton oreille les couleurs de la nuit. Je ne suis plus un artiste, on ne refait plus les murs de nos deux corps mêlés, et la sensualité n’existe pas, ni ces paroles : « Chérie, j’ai pas le courage de croire que ce sont tes mots, ni les leurs d’ailleurs, comment pourrait-on, même un temps seulement, mourir de cet ennui quand d’autres meurent de toi ? ». Si j’avais su, la peur de faucher les étoiles de mes mains ensanglantées, jamais, je les aurais eues les étoiles, par devant, par derrière, comme ton cul au milieu des tulipes. C’étaient des décors la lumière de la lune, la rue exiguë ? Je suis perdu. Là, devant moi, comme attachée au spectacle terrifiant de l'aube nouvelle, la bête lève ses longs bras rachitiques, percés au coude par un grand os, de manière à ce que l'avant-bras reste immobile ; ainsi, l'humérus déchire la chair perpendiculairement : le complexe articulaire défaillant, l'épaule tombe comme par ennui et l'être tout entier prend une allure flasque, ridicule. La rocaille noire, partout, en ruches trouées de sphères étroites desquelles sortent de nombreux myriapodes, prête au paysage un aspect apocalyptique. Cela sent le soufre et le brûlé à des kilomètres à la ronde : de petits braseros égarés sur le sol, çà et là, âmes décharnées, lueurs impalpables. Ce sont des plaines plates à perte de vue, isolées de la vie, sans arbre ni oxygène, juste la chaleur humide, agressive, et de nombreuses crevasses aspirant le moindre ongle égaré comme une larme. Un ciel aride, à l'image de cet infini désertique, qui sent bon l'ennui et le désenchantement. Aucun chemin, seulement de vagues directions, points de repère furtifs et sinueux. Au milieu de branches grises, debout, squelettique, la bave aux lèvres, la bête : immobile décrépitude, rédemption dans l'atroce ankylose d'un corps malade, les membres noirs comme des cerises trop mûres prêtes à tomber. Sa vision patauge, engloutie dans de marécages verdâtres, poisseux, aux lianes enivrantes : la rétine moite et fatiguée agonise à dix pas. Je la vois vaciller sur ses deux très longues jambes : à deux mètres au-dessus du sol, un petit corps, recroquevillé, hagard, les mains appliquées sur le crâne, veines bombées à travers la peau dans l’effort de la crispation, et le doux balancement, régulier, ininterrompu. La lamentation.


Mes joues sont brûlantes. Je décolle un instant mon regard de la chose et, faisant des tours sur moi-même pour une vision périphérique, j’englobe le paysage. Devant, les terres sombres ; plus loin, les terres sombres ; à l’horizon, les masses indistinctes de cette même rocaille noire qui en pics plus ou moins élevés transpercent le vide et saignent des flammes, les uns sur les autres, entassés, encastrés dans le sol bouillant, se chevauchant comme les êtres dépravés d’une immense bacchanale, joute sexuelle et infâme, ou bien les clones, sans âme, de quelque enfer, vociférant, se débattant, immobiles, se griffant les bras, les jambes, et autres excroissances difformes s’élevant vers le ciel en un cri de douleur. Je ne vois aucun endroit au monde susceptible de ressembler à celui-là. Les choses semblent s’enchaîner bien trop vite, comme à l’habitude, mais disons que l’habitude a d’habitude un côté débonnaire quand je la fixe, entre les deux yeux, mon poignard à la main, mon pied entre ses jambes avec la rapidité du félin, guerrier svelte et fin, griffes et colères rétractiles, à peine habitué à la chaleur de la péninsule arabe, ma bouche dans sa bouche, baiser fougueux et sans concession du carnivore à crinière. L’habitude, je la prends, je la retourne, je l’enfourche, je l’avale, je la laisse, je l’escorte, je l’exhorte, j’en fais ce que je veux, si bien que parfois elle me surprend autant que moi-même. Mais jamais elle ne m’a fait si peur, jamais ses cernes n’ont pris des reflets si rouges et malsains : pris à la gorge, littéralement, je me débats, me crée des lunettes qui voient tout du monde, malmène ma mémoire par des chemins tortueux, mais rien à faire, je ne comprends pas, je ne me souviens pas, je n’ai aucune réponse. Où est le solstice d’été, la musique de tes doigts sur mon torse, les mégots de cigarettes qui s’entassent ? Ma vie n’a jamais été rationnelle ; équilibrée, encore moins, mais bizarrement, là, maintenant, je demande du pragmatisme, rien qu’un peu, n’importe quoi, le cri d’un clochard souffrant, un enfant troué à l’entrejambe par deux balles, dysfonctionnement érectile le soir de mon anniversaire, une particule empestant toute l’horreur de la réalité… par pitié, enlevez-moi cet onirisme, ce champ de mort fantasque et eschatologique, et faites-moi voir mon sang couler sur du béton !


J’entends un râle. Je sursaute. La bête, toujours au même endroit, ne semblant pas me voir, tousse, suffoque, tremble. Elle souffre, indéniablement. Tout en hurlant d’une façon épouvantable, suraiguë, elle engouffre une de ses mains à l’intérieur de sa bouche, profondément, et semble la racler, comme si elle cherchait à ôter quelque chose qui la gênait. Toujours ce bruit strident. Je la regarde faire, je la regarde racler, tousser, labourer son palais. J’entends presque les ongles de ses mains tuberculeuses arracher la chair, chercher parmi les glaires l’objet de sa tourmente. Tout à coup, elle tousse plus violemment, convulse davantage ; ses longues échasses semblent se briser ; elle tombe à genoux et enfouit désespérément, à l’agonie, ses doigts trempés dans sa gorge en feu. Parvenu visiblement au paroxysme de la douleur, je la vois vomir un liquide bleuâtre, dégueulasse. Un dernier spasme l’anime, puis son corps s’arrête de protester. Elle gît, là, à quelques pas de moi, jambes et bras écartelés sur la laideur du sol, tête reposée au côté de l’épaule, ballante, comme guillotinée. Je m’approche du cadavre avec dégoût, et découvre un être vraiment étrange, à la peau dont je ne puis dire si elle est noire ou rose. Je crois discerner, dans le fluide régurgité, une toute petite boule. A force de tant de violence, de combat, je crois qu’elle a vomi sa glotte, s’étant au préalable détachée du larynx. Comme prise de pitié et de répugnance, l’aube semble avoir rougi. Pas d’odeur, ni de bruit, ni de goût, juste ces rayons ensanglantés qui parsèment l’étendue déjà déserte d’un vide inexpressif. Je discerne un éveil, quelque part. Un son. Ce ne sont pas les battements de mon cœur. Je tends l’oreille ; des tambours retentissent.


Agonie en crescendo dans mes entrailles, vertigineuse gradation de l’effroi au rythme du son ; j’entends les caisses résonner, mes épaules tremblent. Un son guttural se promène et esquisse l’horreur en formes indistinctes, ombres auditives caressant l’horizon. Fulgurance stupide, le cœur a vaincu le corps : je trempe mon froc, comme un gamin. Sourire inextinguible de la fuite, je pense à autre chose. Nos deux contours rose bonbon qui tâtent la chaleur et embarquent le monde dans un tiroir vide, la douceur des autres quand ils sont silencieux ! Ce fut trop agréable d’être moulés dans le moule des gens à part, de s’en aller voguant sur les pirogues du mal en levant un doigt d’honneur dérisoire, faussement hostile, comme la façon de dire que rien ne nous emmerde si ce n’est la différence. Enfin, les bouts métalliques tordus passaient largement au-dessus de nos têtes, les agressions sexuelles m’étaient connues seulement délibérées, la guerre en images horribles devenues clichées et parsemant mon esprit de couleurs agréables, comme la beauté de la lune qui se lève en pièce d’argent dans la nuit suffocante de rizières et vient balayer la jungle et son tumulte d’une lumière blanche, mesquine, miraculeuse, et l’amour si sale comparativement à la mort, propre, bandes de sang que dessinent dans l’obscurité les balles traçantes. Ah, nous n’étions foutus que d’admirer nos gueules, béantes, et nos sourires luisants, fangeux, et nos sexes, rires largement déployés qui changent à vue, peignant d’encre bistre le cirque ravagé des nuages. Faux acteurs du théâtre céleste, bienveillant et tutélaire de la vie, contents d’être jugés rebuts fallacieux d’un monde sans amour, le drapeau des chagrins ne pouvait que nous ennuyer. Ma mère l’a très mal vécu : souvent, au téléphone, alors que mon érection matinale découpait en deux le soleil, et les mains exotiques de ma partenaire éveillant un sanglot, je l’entendais crier, pleurer, me traiter de je-men-foutiste. A croire que les torrents de l’esprit ne m’ont jamais englouti de leurs houles raisonnables…


Je gueule. Je sens une vive douleur dans le bas de ma jambe. Les tambours sont à présent très proches de moi : le rythme s’accélère, des braillements indéchiffrables percent le jour sans air. Le brouillard m’empêche de voir ce qui a bien pu me toucher à la jambe. Je ressens comme une lame enfoncée dans ma chair : les ligaments de la partie externe de la cheville semblent avoir été touchés. Je regarde autour de moi, ne sachant que faire, au coude à coude avec ma sueur. Tout à coup, le brouillard se dissipe, et je distingue la teinte soudain aciéreuse ou vert nuit du ciel, les aspérités davantage creusées du sol, comme si le paysage se préparait à quelque tableau dantesque. Des lambeaux, transportés par un vent impalpable, accourent, s’époumonent, et semblent vouloir échapper à un homme, squelette mobile que j’aperçois à une dizaine de mètres de là où je suis. Je le vois s’avancer, les bras ballants, comme échappé des confins de la nuit ; ses allures de fantôme donnent le froid et j’entends les tambours qui sonnent au rythme de ses pas. Il est maintenant en face de moi, à quelques centimètres seulement ; dans un autre contexte, j’aurais juré qu’il voulait m’embrasser. Son sang semble écumer, ses lèvres craqueler et s’enorgueillir de souffrance. Il a des yeux pâles comme les dunes du Sahara un jour de décembre à midi. Sa figure est pleine de rides : il aurait connu les premiers arbres sur la côte encore grise de soleil. Le vent se lève et écarte ses cheveux noirs de jais, épais et lisses, coupés là où commence la nuque, de façon à ce qu’aucune partie de son visage ne soit camouflée. Son regard, changeant, et dans lequel se carambolent des nuances de vert sombre, me traverse le ventre, caresse mon échine, fait frissonner les vingt-quatre vertèbres de ma colonne ; je sens ma terreur s’enfoncer lentement dans le puits de ces yeux. Sa peau tannée, charbonneuse, m’évoque le sourire d’un nourrisson oublié dans son landau au rude soleil de la Riviera. Les plus scrupuleux détails apparaissent trop nettement, comme des excroissances, des dunes, relief surréaliste pour l’épiderme humain. Il reste immobile, conscient d’être le centre de la vision d’un être angoissé, l’objet scellé soumis à l’observation digne, minutieuse, rapace, d’un dégénéré. Son expression est indéchiffrable. Je n’ose détacher mon regard de lui pour voir ce qui m’a transpercé la cheville. J’ose. C’est une flèche, plantée profondément, disgracieuse. Je jette une bref coup d’œil autour de moi. Une dizaine de lézards, énormes, se tenant, debout, le regard vide, frappent avec obstination sur les tambours, comme pour corroborer le silence oppressant de l’homme. On dirait un rite, l’agitation incantatoire et ridicule de quelque secte, de quelques fanatiques envoûtant le béotien du protocole liturgique d’usage. Je remarque que le scepticisme ne m’est pas d’un grand secours : cela reste inquiétant. La terre semble s’enrouler autour de mes jambes. Ses lèvres bougent :
« - L’année est bien triste ! L’air, vif comme l’éclair, zèbre tout de ses légers poignards. Les rues sont vides, les poussières volètent en pagaille, et le ciel, d’une teinte rouge cendre, fronce les sourcils avec autorité. Des hululements sinistres se font écho au loin, et les restes de petites filles gisent çà et là, peignant le marbre d’un sang noir et luisant. Les champs de blé qui à la chaleur de l’été éclatent en pleurs jaune fauve, semblent perdus, pourris, satané chamois pâle vomi sur les bords de route. Une odeur de soufre flotte, envahissante, agressive, et l’hypocrisie, semble se terrer dans le moindre petit repli du monde. Aucune âme malade n’est venue allumer sa veilleuse, toutes incrustées en leurs petits jours solitaires. La musique complaisante, illusoire, vous a-t-elle donc enlevé le goût du remords ? Et l’envie des obsèques, du glissement sous la pierre, de la longue étreinte du monde d’en bas ? Le roucoulement visqueux, subtil, de l’épileptique à la langue renversée ? Tête en bas, jambes amputées, chant lointain. Ah ! Et l’odeur moisie, mélange de larmes et de bâillements, boule puante de la gorge enfoncée par-delà les chairs ! Ah… enfin, les jours, tout ça, l’étranglement du monde, la longue anesthésie des volontés individuelles… je ne puis plus rien glaner dans l’océan tout noir. » .
Je le regarde, ébahi. C’est de la perversion, comme les décorations lumineuses aux charpentes des maisons à la veille de noël. Je continue de l’écouter :


« - Et te voilà, toi, avec tes caboches, pleines encore des moissons de Novembre, pétries encore du froid doux, ce bel entre-deux. Regarde autour de toi. Ici, les feuilles sont mortes bien avant l’automne, rien ne peut naître sans mourir d’ennui, rien ne peut mourir avec la grande façon dont meurent les choses de chez vous. Il n’y a plus de richesse. Viens, je vais te montrer. »
Il se détourne, avec théâtralité, comme repoussant une grande cape d’un geste de la main, signe de grandeur. Il avance d’un pas décidé, au milieu des flammes crépitantes, des quelques lueurs sombres, et sans se retourner, persuadé que je suis en train de le suivre. Je flanche encore un peu sur place, les pieds englués, les jambes fébriles, la raison recalée dans les alcôves des choses inutiles. Je commence à abandonner les questions théoriques, et je m’en remets à des choses plus essentielles, égoïstes, la peur prenant le dessus sur la curiosité. J’essaie de fermer les yeux quelques secondes. Rien à faire, je ne me rappelle pas. Je me retrouve là, incrédule dans un monde fantasmagorique, pieds et mains attachés à des souvenirs dont je n’aperçois rien, féerie sombre happant toute conception absolue et réaliste de l’existence. Etrangement, les paroles de l’homme trouvent un écho en moi. Un écho lointain, je crois, une résonance furtive. J’assimile cela à un souvenir d’enfance que je ne retrouverai pas. Je fouille dans ma poche. Bon dieu ! Mes cigarettes. Je les ai toujours. A croire que certaines choses sont impérissables. J’en allume une en pensant aux relents de nous, radeaux au bois doré qui me reviennent par intermittence. Quelle couleur ton visage reçoit dans la nuit ! Et quelle tristesse répare nos méfaits et nos ombres d’un soir d’abandon, où les bouteilles vibrent et dansent comme des carrousels, où le sable s’enfonce entre les peaux, où la mer sans température se retire, dégoûtée du spectacle bestial de nos corps désespérés, ivres : levrette face à la lune. Bien sûr, toutes ces souffrances à demi-refoulées, à demi-admises, comme des monstres froids qui se cachent derrière l’odeur du pain chaud, se perpétraient dans la longue attente de la vérité, déclinée cette fois-ci avec toute la violence qu’elle mérite, immaculée, profonde, et invraisemblable, évidemment, indubitablement repoussante, aqueuse, avec son lot d’illusions mornes et envoyées de notre gueule à la gueule d’autrui. Mais ici, maintenant, avec la bête et sa bouche grande ouverte, victime de l’ultime spasme, le spasme compassionnel, et les tendons du sol qui se déchiquètent entre eux, les lames rouillées du ciel et la façon dont le silence crie, l’homme aux yeux vert sombre et à l’amour platonique de la mort, où se situe le pire ? Car dans ce paysage de fin du monde (où les météorites manquent, d’ailleurs), une cigarette à la main, le corps encore béant, le cœur encore en proie aux battements les plus éperdus, suis-je plus mal que dans le monde réel, suis-je plus erratique ? Au moins, les sens ne sont pas les mêmes, et je ne respire plus sans arrêt cette odeur de merde, incrustée, l’humus des forêts urbaines, et la nausée à chacun des réveils, cette colère et ce malaise sous-jacents à la vue retrouvée, à la vue de ta chair sans le moindre pli, étalée, lascive, sur le fauteuil de cuir, au coude à coude avec le déjeuner ; dehors, les gens ont la jaunisse, les rues l’air malsain. Je suis peut-être mieux ici.
J’écrase ma cigarette et cours vers l’homme qui ne semble pas s’être retourné une seule fois. Il est toujours suivi de ces lézards étranges. La cacophonie des tambours a disparu. Je marche à présent aux côtés de l’homme. Je trébuche sans arrêt et suis obligé de regarder attentivement où je mets les pieds. Lui, habitué sûrement à la topographie des lieues, marche d’un pas rapide, silencieux, le nez pointé en direction de l’horizon, jamais ses pieds nus et noirs ne s’écorchant sur les pics proéminents du sol. Nous continuons ainsi sur ce qu’il me semble être plusieurs dizaines de kilomètres. Pendant des heures et des heures, nous marchons au même rythme. Je n’ai ni faim ni soif, mais une certaine chaleur prend parfois mes pupilles, ma vue se brouille, je plisse les yeux, et je suis comme enivré par la longueur de la plaine. Je n’ose ni parler ni manifester quoi que ce soit. Je préfère que tout se taise, par peur, et peut-être parce que intérieurement je me complais dans ce vide, dans cette course lente, régulière, appliquée, réduisant tout mouvement à l’automatisme pur, décimant chaque particule sensorielle et prodiguant ainsi à l’être une saveur nouvelle, impalpable. Toujours aucun signe de vie alentour, si ce ne sont les scolopendres, les mille-pattes, les lombrics qui sortent des roches et viennent brûler mes pieds de leur piqûre vive. Je ne sens plus ma cheville ; je soupçonne la pointe de la flèche d’avoir été enduite de quelque soluble paralysant. Je remarque que notre cortège est disposée de façon assez militaire : les lézards sont alignés précisément autour de l’homme, et moi-même me suis placé naturellement à droite de celui-ci, en invité, le monarque et son hôte entourés par leurs gardes.


Nous nous arrêtons. Les lézards se dispersent et l’homme me fait signe d’avancer. La brume est de nouveau envahissante et je ne vois pas à plus de deux ou trois mètres devant moi.
« - A présent, regarde, me dit l’homme. Tu vas comprendre. »
Pour l’instant, je ne vois rien, et donc je ne comprends pas. Tout à coup, le brouillard se dissipe, comme aspiré. Je m’avance lentement et faillis perdre l’équilibre, partir en avant. Devant moi, le sol s’arrête, part en cascade. Une grande pente. Le brouillard se dissipe. J’écarquille les yeux : devant moi s’étend un gouffre infini, un ravin, un canyon gigantesque creusé jusqu’à très profond dans le sol, d’une largeur et d’une longueur si grandes que la circonférence de la chose doit avoisiner les trente kilomètres. Là, penché, comme au-dessus du monde, je regarde des stalagmites immenses de pierre orange, divers chemins et labyrinthes, l’architecture particulière, complexe et naturelle d’une immense crevasse. A l’intérieur, sur le sol, sur les flancs, partout, gisent des corps. Des corps de toutes tailles, de toutes formes, mais uniformément noirs, feuille jonchée de petites taches d’encre. Le vent, seul au monde, s’engouffre dans le ravin, et fait hurler ces tissus de viande disséminés comme du sel. L’odeur est immonde, agressive. On dirait une fosse septique : des corps semblent calcinés, prêts à s’effriter, d’autres répandent leur sang marron en abondance sur la pierre, certains ne semblent avoir aucune trace de souillure, comme au jour de leur naissance, et plusieurs paraissent encore allumés de vie, venaisons qui se traînent, rampantes, levant vers le ciel un suprême membre, une dernière défaite. Ainsi, des milliers et des milliers de créatures mortes ou agonisantes sont là, à l’image de la bête ayant expiré devant moi. Je n’ai jamais rien vu de si horrible de toute ma vie : tant de souffrance, de désespoir, de charognes ! Tant de brûlures qui, dans leur mutisme effaré, crient, petits corps narquois si contents dans la mort, la joie puissante que tout nous soit interdit ! L’anarchie violente, compulsive, grouille, là, dans toute sa splendeur, des tons abricot agrippant des brèches d’acier, foisonnement d’arc-en-ciels qui se baladent, cadavres dégobillés par des bourbes nauséeuses, jetés comme des rancarts, dernières lueurs douces, sublimes, d’un monde féroce. Je n'ai jamais rien vu d'aussi beau.
Les plis de la terre se rapprochent, s'égorgent entre eux, et je crois voir la peur, comme une petite âme chantant tout bas, partir, s'enfuir en volutes, remplacée par la hargne, douce et aiguisée, comme un chien noir sous le ciel noir d'un rêve d'enfant, la plaie corrosive dont le pourtour s'effrite en bouts de chair blancs, la boule gigotant, geôlière, sous la peau épaisse et craquante de la grenouille, la gorge esquissée du monde qui pleure... qui pleure de faim, de maux, de roulements terribles semblables aux battements du pouls. Je vois tout ça, et l'homme et son sourire. Un de ces sourires épais, palpables, saisissants d'ambivalence, trop froids pour exister, trop laids pour que le regard s'en détache. Dans l'étirement de ses lèvres, les commissures étroites, les torsions de sa peau, je vois son chagrin qui palpite, déchire chaque parcelle de son corps, et le fait délirer entre méandres et limbes, cocons d'angoisse et de pudeur refoulées, petites bulles de sang, la tristesse qui surgit en clapotis réguliers, créateurs, comme une litanie fiévreuse. Je vois que chaque bête, chaque homme, souffre dans ses entrailles, et c'est de là d'où provient ce sourire, ce puits de désarroi, ce trou au cœur. Je comprends que les créatures amassées là comme des sépulcres sont sa raison de vivre, l'affirmation esthétique et spirituelle de toute son existence ; cela rampe, cela soulève les glaires et les tombeaux, cela s'accroche à chaque chose à laquelle s'accrocher, cela avale de la poussière mélangée aux larmes, au sang, aux cris et au silence, cela se pousse au masochisme dégénéré, les pétales animés d'une énergie grasse, mauvaise, encastrés dans le cadre quasi claustrophobique de la vie terrestre, cela est chétif, incapable, rattaché au monde d'en bas par un cordon ombilical, ou même qui crie, hagard, enfoui plus profondément encore, la nouvelle naissance, la chrysalide, le ventre-prison, oui, cela est prisonnier d'un monde violent, sans combats ni malheur, juste l'effervescence, les stigmates du passé inavouable, caché, refoulé, et qui maintenant humilie, condamne, ressurgit, cela toujours encastré dans le ventre du sol, les membres atrophiés, superfétatoires, qui apportent le divin à la bouche. En filigrane, le regard de l'homme se superpose au mien : la mort est un concert, un commencement, la nouvelle naissance, la génération spontanée par la boue, le vide de la douleur. Nous revenons, ivres, aveuglés, asexués, sans armes, sans pieds, sans mains, la tête fixée aux bruits lointains d'une mère inconnue, le nombril encore noirci de la déflagration, du mouvement brusque, convulsif, qui nous a fait naître, qui nous a fait mourir, et la défroque, usagée, dont nous nous sommes défaits, inconsciemment. Dans ce moment-là, je t'oublierais, ou bien je me souviendrais de tes mensonges, j'accomplirais la longue ascension jusqu'à ton sein pour entendre le blâme respiratoire, l'orgueil dans tes yeux au moment de soulever ma tête, le menton appuyé entre tes deux protubérances graisseuses, mon sourire, semblable à celui de l'homme. Tu prendrais peur, je mettrais un doigt à ta bouche pour t'intimer de te taire, et ma paume enfoncée dans ton plexus solaire, les nerfs seront foutus sous la puissance de l'impact, et je te regarderais avec tout le chagrin du monde. Ton corps se purgerait par les yeux, l'anus, les oreilles, le nez, et je regarderais ce liquide glisser en affluents avec tout le chagrin du monde, seul dans le grand ravin.


L’homme me fait signe de le suivre. Silencieux, nous avançons le long du cratère. Nous empruntons un escalier en colimaçon, sinueux, taillé dans une pierre épaisse, descendant dans le vide. Je m’efforce de ne pas regarder en bas ; les marches sont étroites, le sol est loin, les hurlements des créatures et du vent qui s’engouffrent dans les reliefs me donnent le vertige. Parfois, une main m’agrippe la chemise, je me retourne brusquement, faillis tomber en bas, et mon regard croise celui d’un homme, affolé, voulant m’entraîner dans une ultime chute. Nous continuons de nous enfoncer dans les profondeurs du monde… il fait très chaud, l’air manque. L’homme avance, imperturbable, muet. Plusieurs créatures se rapprochent peu à peu autour de nous, en cercle, comme intriguées. Leurs yeux sont écarquillés, et la peau semble avoir laissé place à la chair vive, pendue aux os, les membres étrangement allongés, disproportionnés. Les cloques et les veines en saillie sur le rouge sanguinolent marquent le point de non-retour, la fatigue et la souffrance poussées à l’extrême. D’autres, aux visages pâles et illustres, ferment les yeux, ouvrent les yeux, alternativement, habitués déjà à l’obscurité du monde de la nuit, dans l’attente interminable de la mort. Bizarrement, je pense à la bière. La bière divine, céleste, auréolée, marquée par le sceau de quelque dieu moussant, savourée en petites lampées dignes d’un jour d’été, le goût amer et doux au contact de la langue, comme la mer retirerait sa main calleuse du sable fin et immaculé pour le laisser verdâtre, baigné de soleil et d’un subtil crépitement. Là, je me sens exhibé, bête de foire, au milieu de ces pupilles hallucinées qui me dévorent, m’appellent. Je suis un intrus, le spécimen de trop, ou le spécimen manquant, je ne sais pas, et je les sens me juger, considérer chacun de mes pores, théâtre truqué de l'opinion publique. Je ne veux pas être entraîné, je refuse, je me cache, comme une merde, enfant peureux, la tête entre les genoux, je repousse ces mains et ce sang cherchant ma connivence ! Je ne veux pas de leurs bouches sans lèvres qui me convoitent, cherchent à aspirer mon angoisse, veulent me faire dégringoler dans le gouffre des âmes perdues. Je contracte mes muscles et mords ma lèvre inférieure. Nous descendons encore, les parois sont davantage noires. L’obscurité est croissante, le froid remplace la chaleur. Les sens sont comme annihilés de façon progressive. Quelques petits cristaux font éclater leur blancheur sur les murs. J’entends le bruit monocorde, berçant, de l’homme qui marche devant moi, et des soupirs, des chuchotements, les bruits furtifs de choses qui rampent, qui se cachent, partout. Je sens parfois un souffle chaud sur ma nuque, et une toux enrouée, exagérée, lançant son écho au loin. Les marches se sont arrêtées. Nous cessons de descendre. Avons-nous atteint le sol ? Je distingue vaguement le point rouge du ciel, en haut. Pas de doute, nous sommes sur une grande surface plane : le fond du cratère. De multiples cavités partent sous la terre, à droite, à gauche, grottes humides et sans lumière. Nous pénétrons dans la plus grande d’entre elles. Je deviens une ombre, je me colle au mur. De petites gouttes d’eau frappent par intermittence la pierre. Nous marchons pendant longtemps encore : je suis épuisé, mes jambes bougent machinalement, et je sombre dans une espèce de demi-sommeil sans son, sans lumière. Puis, tout à coup, je suis comme aveuglé. Mes yeux s’ouvrent entièrement, je relève la tête : nous sommes à l’entrée d’une immense salle. Je ne sais pas combien de temps nous avons marché, ainsi, sans parler, dans le noir. La lumière subite provient de gigantesques stalactites argentées, accrochées au plafond par milliers, pendentifs scintillants. De petits faisceaux bleu foncé éclairent également la partie centrale de la pièce. Une voûte en berceau soutenue par d’énormes piliers donne à l’endroit un aspect religieux et austère. Plusieurs petits ponts de marbre se courbent au-dessus d’un grand lac noir, profond, où se miroitent toutes les enlevures de la salle. Un être, nu, à genoux, nous présente son cul, et se balance, lentement, en pleurs.
« - Voici le dernier que j’ai récupéré, me dit l'homme en se tournant vers moi. Sinon, plus personne d’autre ne crie. Je ne puis plus rien glaner dans l’océan tout noir. Tous les jours, toutes les nuits, je vais récupérer les cris des quatre coins du monde. La peur d’un enfant qui claque en petits bruits secs, je la mange, je la gobe, je la cache loin dans mon ventre, puis je transperce lentement l’œsophage de l’endormi, encore rempli d’aliments de passage en route vers le grand estomac, et j’écarte ses viscères, je les lance par la fenêtre de sa chambre pour les voir voler et devenir des lumières, comme les petits grains éclairés lorsque le soleil transcende les pièces poussiéreuses. Une fois bien vidé de tous ses organes inutiles, l’enfant ne crie plus. Je l’emporte sous mon bras, léger comme la note d’un piano, et je lui montre les couleurs du sang. Il regarde, attentif, petit ange sans ailes et sans paupières, les rubans de soie se balancer dans la haine nocturne. Nous finissons par passer derrière le soleil. Et, comme tous les autres, je l’amène ici, je le jette dans le précipice qui, dans ma langue natale, s’appelle « Pocri », le « Fleuve des hurlements ». Je les laisse morts ou bien les regarde mourir. Peu à peu, tous sont les mêmes, encastrés dans le flambeau éteint de leurs vies sans contours. En macchabées inertes, ou en enveloppes charnelles rongées à moitié, la tête manquante, les jambes coupées, ou juste la paralysie invisible de l’inaptitude, tous n’ont jamais vécu tant de choses, tous n’ont jamais reçu tant d’amour, et jamais l’émotion ne les a ainsi pris, ces chiens, ces bâtards, qui se traînent couloir après couloir en faisant résonner les grelots de leur ennui sur du carrelage froid. Dans leurs yeux, des rideaux de grêle ; je leur offre la vision de la douleur, dans toute sa plénitude acharnée, dans l’économie victorieuse des mouvements, et dans la fuite, non plus lâche, mais crépitante, hargneuse. Et là ? Non. Plus personne. Seulement cet homme, récupéré avant-hier alors qu’il se recueillait, le misérable, devant la tombe de sa sœur. Le moindre cri humain a disparu. Je ne puis plus rien glaner dans l’océan tout noir. Alors je marche, seul, jusqu’à la mer, avec sur le dos la plus forte des absences. »
Ahuri, je regarde l’homme, et puis l’autre, avachi, sanglotant, pitoyable. Je me rappelle mon assurance d’autrefois, avec quelle présomption et quel orgueil je regardais le monde de mon œil tutélaire et baveux, persuadé d’avoir enjambé chaque parcelle de la souffrance avec la mort de mon père. Les jours étaient bien beaux, le sexe banalisé, et le berceau quitté depuis longtemps. Mais je m’y retrouve, là, au berceau. Je croyais avoir compris certaines choses, la vie m’ayant laissé ce goût ambivalent entre plaisir et écœurement, cette odeur secrète, cet entre-deux, cette apathie généralisée, cette impression de vacuité quand je la regardais entre les deux orteils. Non. Là, corps meurtri, dépossédé, tremblant, le ventre dévoré par des insectes voraces, je le vois se dérober, spectre qui pleure encore les longs jours d’attente. Le regard vert de l’homme change : d’une voix forte, il lui ordonne de se lever. Debout, nu, spectre qui pleure encore les longs jours d’attente, son long sexe diaphane saupoudré de sucre, il regarde le vide. Face à ça, les mots sont quelques mystères, des incompris, des inutiles, pièces faibles, si faibles, des morceaux, des bêtes qui crient. Je conçois l’avenue dans toute sa noirceur : pleurs, murs effacés en teintes de charbon. Je me revois courir à travers les rues pavées glissantes, le chemin découvert de quelque lassitude, l’aube déployant son liquide créateur de défaites, la ville dépourvue de toute couleur comme si le silence ne pouvait s’exprimer qu’à travers l’effort, l’absence, et la sueur en perles entre les yeux. Là, face au spectre qui pleure encore les longs jours d’attente, je revois, je me rappelle, le corridor qui mène au bout du temps, le visage blanc de la douleur, et… plus rien. Je ne me souviens plus. Je regarde l’homme arracher le téton du pauvre gars. Quelque chose me monte à la tête, comme de l’alcool, ce créateur d’éternité, et je me sens partir, buvant d’un trait le goulot de l’oubli.


J’ai dû m’évanouir. Le pauvre gars aussi. Il est allongé à côté de moi, une béance à la place de son téton gauche, des traces de coups, des ecchymoses sur tout le corps, les yeux grands ouverts, les paupières arrachées, comme les créatures du ravin. Visiblement, il dort : aucune expression sur son visage, dans son regard. Visiblement, nous sommes seuls dans cette petite pièce aux murs en pierre polie, tous deux étendus sur des lits sculptés à même la roche. Calme, je décide de penser un peu, d’attendre que quelque chose se passe. Je fouille dans ma poche… mes cigarettes ont dû tomber. Mauvaise journée, décidément. Dans l’autre poche, un papier froissé. Je l’ouvre et tombe sur une lettre de mon frère, oubliée là depuis des lustres :

« Frérot,
Mon séjour se déroule bien, même si certaines choses sont étranges, tout de même. L’endroit où je me trouve est extrêmement calme, paisible, loin de la ville et de sa pollution, loin de l’agitation fiévreuse des rues bondées. Un endroit retiré, ouais, mais l’on se n’y ennuie pas, ça bouge, ça tremble – ça fout même un peu la trouille, parfois. Les après-midis sont reposants, pour le cœur et l’âme, et ma raison est étouffée au profit de tout mon être qui se laisse aller doucement. La végétation est abondante, vraiment touffue, l’air chaud et humide, les baraques de style asiatique, évidemment, avec les portes coulissantes, les grands toits, tout ça. Il y a plein de petits lagons alimentés par des fontaines en dragons : l’eau est bonne et pure, et les filles s’y baignent nues, souvent. Elles sont toutes très jolies, forcément, et je m’en suis piqué d’une tout particulièrement : elle est dans une pièce contiguë à ma chambre, je l’observe se laver par un petit trou dans le bas du mur. Elle le sait, et puis de toute façon ces filles sont là pour ça : au matin, il m’arrive d’être réveillé de façon franchement plaisante, la caresse de longs cheveux à l’intérieur des cuisses. Bon, je reste assez timide, et je crois pas bien qu’elles comprennent quand je vais écouter, seul, les nuits danser d’amertume, alors qu’elles m’attendent, toutes humides, ces grenouilles chinoises. Je bois pas mal, aussi, du saké et de la bière, et elles aiment bien que je baragouine sur le sens du vent, ayant trop picolé et trop cultivé mes manques, pour me ramasser à la baguette, ensuite. Je les prends souvent, dans l’étang.
Enfin voilà, t’auras compris que je m’ennuie pas, et que je suis mieux là-bas, pour le moment, même si vous me manquez un peu, toi et ta femme. Parfois, le soir émet des bruits singuliers, et j’ai alors peur de la nuit bleue. J’entends des pas dans les couloirs, des allers-retours, et une fois j’ai même entendu deux « tocs » discrets, mystérieux, frappés à ma porte, et j’ai pu distinguer une ombre qui marchait, s’en allant. Mais c’est pas grave. Ce sont les gens de là-bas qui me font cauchemarder avec leurs histoires, leurs légendes bizarres. N’empêche, un mec a disparu, celui qu’était dans une chambre pas loin de la mienne. Il paraît qu’il s’est suicidé, sa sœur venait de mourir… enfin bon, j’arrête de t’emmerder avec mes histoires, et j’espère te revoir bientôt !

Bisous frérot,
Pascal. »

Coïncidence, sûr. Je n’ai jamais trop aimé faire des connexions hâtives, alors des amalgames, je n’en parle même pas. Que faire, et le passé qui irrémédiablement m'envoie des signes, des échos lointains et rieurs, comme pour me désarconner davantage ! Suis-je en enfer ? La vengeance divine ? Dans ma tête, je déambule entre les coteaux désolés, je valse nuits et jours, j’alterne peau bronzée et peau pâle, et la lune, boulangère nocturne aux baguettes acrimonieuses, me dore de peines, tandis que le soleil me rappelle à l’ennui. Paumé, j’erre, la vue trouble, dans mes pensées qui s’emmêlent, à demi conscient. Je suis épuisé, seul, nulle part, à vingt mille pieds sous terre, un mec clamse à côté de moi, charcuté, et quatre cents dans un état semblable voire pire marchent sur ma gueule, en ce moment même, dix tonnes de rochers au-dessus de moi, avec leurs corps flasques et puants. Je halète. J’enrage ! Les larmes sont des mots qui ne veulent rien dire. Je me lève d’un coup, bruyamment, bien décidé à sortir de ce merdier. Il y a que je t’ai laissée, toi, dans ton pauvre hôtel, et que tu ne dois pas tout comprendre. J’ai besoin du sel de la mer collant à nos rires écumeux, des petits oiseaux au matin qui me font détester la beauté de la vie. Des jours, sans comprendre, rien à foutre, je viens te chercher à l’autre bout du monde, les crocs sortis parce que c’est plus simple de haïr en aimant que d’aimer seulement. Les couloirs des cavernes défilent à toute vitesse devant mes yeux. Ma colère grésille, coït sans fièvre où se crayonne la mort, mes angoisses cadenassées, l’éclipse de ta voix à rattraper, ton corps ployé comme une défaite, attaqué à coups de bambous qui résonnent dans le requiem du soir. Je ne viens que pour tes hanches suspendues au plafond, trophée éclatant du décès amoureux. J’accélère. Les salles s’enchaînent, tantôt obscures, tantôt éclairées d’une vive lumière. Je n’y prête pas attention, je me contente de regarder devant moi et de courir, me fiant à mon instinct. J’arrive à un grand couloir, long comme l’érection d’un dieu. Je crois entrevoir la lumière du jour noir, au bout. J’accélère encore. Je ne sens plus mes jambes, ni mon cœur qui bat, et je me fiche de l’obscurité envahissante. J’y suis presque, bientôt tes lèvres sur les miennes ! Bruit sourd, geyser de sang opaque qui sort de mon ventre. Un sourire sibyllin illumine le grand pieu de fer au travers de mon corps. Mes jambes chancèlent, un frisson me parcourt des pieds jusqu’à la tête, sangsue gluante dans mon dos. Le trou est énorme, les plis de la peau s’y enfoncent telle de l’eau attirée dans un puits. Le sang abonde autour de la plaie et du bout de fer rouillé, lèvres vaginales d’un rouge exsangue. L’homme a agité le biberon où dormait la douleur. Sa voix susurrante finit de me plonger de nouveau dans les ténèbres :
« - Vous vous réveillerez dans un climat tout différent, là où le monde crie encore… »

L’air gémit. La torpeur est palpable, envahissante. Le décor est figé, léthargique, engourdi jusqu’à l’os. Tout semble avoir été généré à l’instant même, devant moi, immaculé de la souillure des jours, le visage triste et innocent de la première respiration. L’atmosphère est guerrière par nature, montre les crocs immobiles et odorants du doute. Je suis seul, allongé à même le sol sur un parterre de feuilles si vertes qu’on les croirait fluorescentes. La végétation est luxuriante, formation herbacée et proportion irrationnelle d’arbres. Une jungle. Je vois le ciel étouffer subrepticement à travers un trou unique dans la canopée. Le percement est faible, mélancolique et terrorisé, symbole de la défaite du jour face à la terre sauvage et hurlante. Je reste assis, perdu, angoissé par ces épouvantails qui me lorgnent alentour. L’inhumanité invivable est incarnée en ces lieux : je sens l’exotisme et l’inconnu infiltrer mes pores et m’infliger la sueur et les miasmes, les relents putrides, les vermines, les cauchemars sortis des profondeurs. Tout est silencieux.
Seulement la jungle qui vit, bruit, respire, se tord. Les couleurs sombres brillent, le vert semble pâle et noirci à la fois. Les sens s’aiguisent, encouragés : la musique est inquiétante, susurrée par une nuit fabriquée, artificielle, mystique. Des eaux calmes glissent : je les entends murmurer, porter les secrets du monde mort. Un serpent s’enroule autour d’une branche et regarde le visiteur qui ne bouge pas. La chaleur et l’humidité hurlent avec douceur, m’empoignent, veulent m’attirer dans les bras des grands arbres ; je sens une force me décoller le visage, me tirer puissamment vers le gouffre, vers le ventre de la jungle. Je résiste à ses pulsions, je sens les mains d’un dieu se refermer sur mon corps : les plantes, maternelles, semblent se rapprocher de moi, progressivement, jusqu’à m’entourer, caresser mon visage, faire tomber la pluie dense et opaque sur mon corps, me bercer mollement au sein de leur cercueil. La lumière tombe comme un voile devant mes yeux : les choses prennent une teinte jaune, floue. L’ombre d’un homme est là, discrète : seuls ses contours sont visibles, ainsi que ses yeux clairs, brillants, acérés. Elle entame une mélodie, la transe chamanique, l’exaltation contrôlée et placide, la flûte de pan continuant sa course à travers tous les troncs et toutes les graines. Le soubresaut habite la chair, les yeux sont révulsés. La vie est ritualisée, percussive, et je sens la sérénité et la violence de ces lieux : la connivence est grande, relie les essences entre elles, et je perçois une unité fantastique, les mouvements de chaque élément étant coordonnés dans leur lenteur onirique, fascinante. Je suis oppressé : ce lieu est sacré, c’est un temple, un endroit où il faut se dépasser, être supérieur, inquiétant, objet religieux dont on se sert, offrande cahotée, il faut se donner, se vider, et laisser de soi juste le nécessaire, c’est-à-dire la force de rester debout et de se mouvoir. Là-bas, il faudrait s’accoupler, baver, trancher les liens, trancher le reste, la graisse, les ligaments, vomir tout de l’autre, qu’il passe par la bouche, enveloppé des glaires de l’existence, et s’en aille en courant, fou, nu.


En proie au délire, je me mets à bouger frénétiquement, à suer sur place les dernières putains de terreurs encore coincées dans mon corps. Les secondes sanglotent comme des heures et je vois se profiler des tigres aux yeux d'ambre entre deux grandes herbes. La dernière phrase de l'homme fait écho en moi... là où le monde crie encore... j'entends le glas de cadavres qui s'entrechoquent et imagine la vue glaçante de la mort en masse, les couvertures marron, dorées et illustrées d'aigles, et les faces mythiques d'aborigènes m'en enveloppant d'un regard sans vie, avec les lances pointées vers le ciel comme des accusations, la légende du fleuve qui promène sa litanie en bruit de fond, et le décompte assourdissant, omniprésent, caverneux. L'homme avait raison : tout hurle ici. J'en viens à regretter les plaines arides, dures, rachitiques, brûlantes. Je pense aux photographies alléchantes sur les guides touristiques : la jungle y est belle, paisible. Mais oui, la jungle a une beauté noire, agressive, calquée sur l'agonie, avec ses cohortes de rires diffus, ses processions d'ombres agencées de façon précise et hypnotique, ses nœuds encore chauds de la langueur d'un pas, encore souillés de la pisse d'un malade. La splendeur y vibre en notes crades. Et les êtres sont sans âmes, attachés à inspirer l'air comme des asphyxiés, crucifiés la tête à l'envers. Les cris viennent des entrailles et grouillent dans les vôtres, enfants sans couleur, réfugiés et fantômes, martelés par les crampes et le dégoût de soi. Je me regarde me traîner : mes jambes sont des guenilles, la crasse est dans mon cœur, la pluie déverse sur mes yeux cinglés la douceur d'une blessure, et je regarde alentour, perdu, claudiquant dans la boue, la furie des bourrasques sur les feuilles glauques. J'avance à contre-courant, la scène est épique ; je glane la douleur en salves compactes, passionnées ; pudiques, de petites chandelles me montrent l'échafaud. La bataille est d'une atroce bestialité : les éclairs silencieux font des flashs, les singes font briller leurs canines, ma vision est criblée et s'estompe. Le fracas de la nuit bouscule l'unique rayon de soleil. Plus rien ne filtre. Me voilà seul dans le bide du diable.
Je tente de reprendre mon calme. Encore un autre endroit, encore de l'étrange ! Ma vie n'est plus un sac plastique trimballé par les reflux journaliers, le produit ordinaire lancé à la mer comme un sépulcre, mais une succession sans logique ni coton de fantaisies macabres, l'objet tourmenté et victime du ressac. Une douleur aiguë me prend au ventre. Le trou est énorme, encore rouge clair, vulve aux contours gluants. La tête me tourne, mais j'ai repris le contrôle de moi-même. Je me relève et tâche d'avancer, sans but, à la dérive entre ces branches qui se querellent, entre ces arbres qui se disputent les étoiles. La chaleur étouffante a laissé place à une fraîcheur relative. Il fait presque bon, le vent siffle sur l'écorce, la pluie a cessé. Dans ce moment de tranquille solitude, je pense à la narration échevelée et violente de ces derniers jours. Je n'ai pas eu le temps de souffler un seul instant et de chercher calmement des réponses. Et là, quand bien même, je n'en trouve pas. Je préfère marcher, voguer et me sentir vivant, m'enfoncer et crever dans les profondeurs de la jungle.
J'entr'aperçois des lumières dans l'obscurité, cachées quelque part dans la flore. J'avance à tâtons mais rapidement, jurant sur les branches que rencontre mon crâne. La lumière s'amplifie peu à peu et, au bout d'une trentaine de mètres seulement, j'arrive à un espace vide, dépouillé de toute végétation, comme une petite clairière. Au centre, une vieille femme est empalée à un énorme piquet de bois passant par l'intérieur de son sexe et ressortant par la bouche. Le visage est immobile, l'expression statufiée dans la grimace de supplication. Le corps est balafré, les blessures et les dernières pluies clapotent à l'unisson, la tête est renversée, les yeux pointés vers le ciel, grands ouverts, étonnés. Les lèvres semblent encore palpiter au contact du phallus qui a remonté la gorge pour les écarter rudement. La peau protégeant la trachée est, elle, prête à craquer, la largeur du pieu ayant tendu la chair jusqu'à la fissurer. Le travail est celui d'un esthète : le corps semble avoir été minutieusement travaillé, sans une rature. Ainsi, la femme est positionnée parfaitement droite, les jambes écartées comme il le faut comparativement au pic, pas un pouce de plus, pas un de moins, les bras dépliés le long du corps de façon symétrique. L'eau et le vent ont quelque peu rebattu les entailles présentes au ventre, aux seins et aux jambes, mais l'attention qui leur a été portée est remarquable, les bordures immaculées de toute trace de sang. Au final, seule la peau ridée, flasque, tombant jusque dans les jambes et rendant la poitrine filamenteuse, contraste avec cette application à la tâche, cette ardeur et cette verve avec laquelle l'artiste a su créer sa sculpture. La laideur du corps fait comme dépoussiérer des éléments trop poétisés pour les renvoyer à un certain prosaïsme. Je détourne un instant mon regard pour aller vomir. Le spectacle est dur, en effet. Je m'approche, une main à la bouche. Je regarde plus attentivement le visage atroce : le salaud qui a fait ça a pris soin de ne pas défigurer sa proie. J'entends la jungle vibrer. Moi-même, je tremble, croise les bras et me serre très fort. Je continue à admirer les traits livides. Une mouche se pose sur mon oreille. Ma mère est là, devant moi. Je m'en vais gerber de nouveau. Me voilà seul dans le bide du diable.
Bizarrement, je ne me suis jamais senti aussi impliqué. Je me meus dans ce monde étrange, agencé de telle sorte que la moindre chose en vient à me surprendre ; depuis un temps indéfini, je flotte dans ce bateau sans cohérence, et j'ai le mal de mer, les cils tirés vers le haut avec la force de l'incompréhension, la vessie qui travaille, les neurones en perdition à l'instar de tout mon être restant sans voix, sans corps pour le rassurer, juste la violence, l'absurdité et l'aspect pathétique de la situation ; et pourtant, ma mère, devant moi, transpercée de haut en bas et figée dans sa splendeur de machine de guerre arrêtée, fait que jamais je ne me suis senti aussi impliqué : moi qui suis en dedans de tout ça, et pourtant si involontairement en dedans de tout ça, jamais je ne me suis crié si fort : c'est ma faute.


Une machine de guerre, oui. Vous l'auriez vue, ma mère, avec ses cheveux battant aux vents comme des reptiles, la colère de la corne de ses pieds, sa voix qui en quinconce dépose sur les autres ses boules de haine : aux épaules, aux pieds, et au milieu du ventre, et la tempête de la jeune fille au visage ridé commence, les premières déflagrations d'une douleur secrète, cachée dans le cœur d'une vieille femme qui s'essaie à la psychanalyse, se retourne soi-même, une résurrection, et tâte de ses crocs les malheurs de sa jeunesse, distanciation critique et délavant tout objet tâté dans l'enfance avec de belles mains encore épargnées de la souillure du temps. Une machine de guerre : yeux bleus sur un corps froid frissonnant au contact d'un autre, se soulevant, périmé, agressif, honteux, petite flaque dans laquelle on marche et qui nous éclabousse, machine de guerre reposant sans paix avec toutes les peines, elle qui n'a connu aucune guerre, aucun malheur, si ce ne sont les échos de sa lucidité, son extrême et dangereuse lucidité qui la rendait vulnérable à tout, à elle-même, aux autres, à la beauté des choses, et à ce contact physique comme une chaleur avariée, la prosternation refusée par orgueil, l'accomplissement charnel décliné pour toujours se taire, pour toujours que se taisent les mots.
Elle est là ma prison, ma despote de toujours. Ses globes oculaires trahissent encore la cruauté, la façon dégueulasse, amère, avec laquelle elle pissait sur les autres : sans remords, sans regard, sans combat intérieur. Enchâssée dans la mort, elle doit bien rire, première victime du courroux qu'elle a toujours rêvé de m'infliger. Enfin seule, doit-elle penser en me regardant purger les derniers liquides de mon corps. Et moi, comme un con, charcuté par le regret. Le regret de n'avoir su sourire à ses injustices, de n'avoir su pleurer de joie au bruit de son silence ! Tandis que je reste à maudire et à aimer ma mère, d'énormes limaces noires me grimpent sur les jambes, dans le dos. Je sens les caresses gluantes de leur salive, leurs pattes comme des ongles mous. Une piqûre au nombril finit de m'arracher au temps, et je divague, soûl, les pensées exacerbées.


Ah ! Me voilà bien seul. Des souvenirs me reviennent de manière disparate et je me perds dans l'espace-temps : une seconde semble une année, la chaleur devient insoutenable, et je me tourne, me renverse, collé au sol, le visage de ma mère comme un fantôme maquillé de sang, de honte, de dégoût. Je revois la voiture cahoter sur le chemin de terre : les plus hautes aspérités nous faisaient bondir vers le soleil rougeoyant - voilà mon émotion. Je me rappelle la nuit douce et sa teinte océane, nos pieds trempés dans le sable froid, les ombres qui se meuvent, mystiques. El Mouden faisait des lueurs d'or et nous montrait, de son doigt marron et ridé, les courbes du chameau au-devant de la lune. Le vent passait sur les crânes chauves des dunes.
Tous les endroits attrapés entre deux de tes courbes, maman... ce corps si pur, clandestin, camouflé, traîné comme une tare romantique, désireux d'être haï. J'imagine à nouveau les graines rugueuses de tes joues au contact de ma main, celles que j'ai toujours voulu toucher. Je me revois à rêver de tes lèvres si belles alors que je pleure toutes les sueurs de mon corps, seul, dans mon lit, alors que claironne l'été, et que les gosses de mon âge sont là, anges de la rue. Je préfère les grands champs où s'accroche la pluie, où s'éteint le soleil en petites zones d'ombre, où je peux imaginer la couleur de ton baiser. Ensuite, je m'émancipe, je valdingue dans les rues noires de Paris, je polis le mystère et m'y réfugie. Les rues moites et solitaires, la route comme une saveur sans nom, le piano de Jackson Brown qui hurle sa mélancolie : je suis grand, je suis immense, je suis en direction de n'importe où. J'oublie peu à peu les cris de mon enfance, je vais au bout de la fatigue. Je rencontre la vie au détour d'un paquet de gauloises : je nomme juste ses petites joues rondes, son sourire, ses yeux nuancés, sa taille mince, tout ce joli corps qui m’appartient... ses angoisses persistantes, qui témoignent d’une lucidité et d’une fragilité immenses, relation complexe, excessive et écorchée, où chaque miette du soi se perd pour aller s’enfouir dans l’autre. J'éteins peu à peu les autres, j'éteins peu à peu ma mère, et nous allons là où il n'y a plus personne. Mais le mépris dure toujours.


Je t'ai vue barioler la vie de teintes noires, de gouffres pourris où tu élançais des saveurs inconnues, cherchant les déroutes et leurs revers ambrés. Et moi je m'étire, disque d'or menaçant pour tes ténèbres adorées. Je me cache dans tes bons jours, rares et fragiles et si précieux, je gratte le peu de bonheur qui reste parfois sur tes voiles désabusées. J'ai la vie facile et les conquêtes nombreuses, des chemins blanc safran et d'un rose d'aurore cannelés en forme de rêve. Tu hurles les peintures de la mort, perdante, asphyxiée, plage blonde et frêle où ne souffle plus que le néant. Tu achemines tes pertes par des boulevards sans cœur, et je suis là, moi, dans une allée parallèle où dansent désirs et désirs. Satanée jungle ! Pourquoi m'ôtes-tu ma seule blessure ?
Je me rappelle gamin les jouets avec lesquels je ne jouais jamais. Encore une fois, je fuis le monde noir de sourires. Encore une fois, je me glisse dehors, je monte en haut du grand phare qui surplombe la plage, je crie à pleins poumons. Je suis la grande fournaise et les larmes de l'enfance, je suis la névrose indomptable de l'autisme, je suis le lyrisme brûlant de l'écorché vif, et je me façonne des mondes par-delà tous les autres et auxquels je songerai toujours car ce sont les seuls mondes qui m'aient jamais accepté.


Cet appartement est gris, tout gris, et il soupire sans cesse.


J'essaie d'avancer. Je me suis pissé dessus. Les arbres ont des troncs ridés, et je gueule maman au milieu des visages malfaisants. Je continue dans les ténèbres. Je suis trempé : de la sueur, du sang, de la pisse, de la pluie, des larmes, tous les liquides du monde ont réuni leur pitié. Encore un peu de chemin et je rattraperai ma mère, je nettoierai l'orifice déchiré qui m'a donné la vie. Encore un peu de chemin et l'homme soupirera d'avoir manqué mon corps.


Je préfère crever. Par dépit, je continue d'avancer, en rampant, parfois à quatre pattes quand j'en ai la force et le courage ; cette position, singulière en pleine jungle, m'évoque un tas de choses et me fait rire malgré moi. Dans ces cas-là, je tâche de me ressaisir, de bien comprendre la situation terrible dans laquelle je me trouve. Mais souvent, rien à faire, je rigole de plus belle quand viennent à moi les images de mon corps piteux, sale, les souvenirs de toutes les merdes qui ont pu m'arriver auparavant ; l'hilarité s'accentue encore davantage aux peintures cruelles, immondes, de ma mère empalée, le corps comme transpercé par un sexe masculin - et celle-là, d'image, ne fait qu'en rajouter : un gros sexe masculin au travers de ma génitrice, c'est drôle, incroyablement drôle.
Délirer ainsi est quelque chose de terrible durant les quelques moments où ma lucidité réapparaît. Exténué, tout espoir ayant disparu, je m'étais traîné puis allongé au milieu d'une clairière afin de mourir. Comme pour répondre à mon appel, de petits tigres arrivèrent sans bruit et s'approchèrent de moi, sûrement attirés par l'odeur du sang. Je pleurais d'avance de mon bonheur prochain : leurs crocs sur ma chair tendre, les griffes dans les yeux et jusque dans les entrailles, les boyaux jetés en l'air, et la longue dégénérescence du corps, dénué de toute enveloppe, s'enfonçant lentement, très lentement, prémices d'un voyage tranquille, à l'intérieur de la terre, parmi les feuilles et le dépôt du sol. Malheureusement, les sales bêtes m'ont reniflé, de très près, m'ont même balancé au visage un peu de leur haleine putride, féroce, puis sont reparties, l'air de rien. A croire que l'estomac des bêtes ne veut lui non plus pas de moi. Je veux crever !

Je me réveille. Mes membres sont toujours aussi douloureux. J'ai l'impression d'avoir quitté le flou de ces derniers temps où les mouvements de la jungle étaient omniprésents et où j'échappais au sommeil seulement pour ramper, me rendormir, délirer, ramper, me rendormir, délirer... spirale infinie. Cette fois-ci, j'ai dormi plus longtemps, je le sens. Je suis réveillé mais n'arrive pas encore à ouvrir les yeux. Néanmoins, je sais que je ne suis plus dans la jungle. Je ne reconnais pas les bruits, les odeurs, l'atmosphère. Là, cela semble plus tranquille, moins acéré, moins oppressant. L'espoir surgit : peut-être suis-je mort ?

" - Non, tu n'es pas mort, me dit une voix caverneuse.

J'ouvre les yeux, on m'y invite. A ma droite, l'homme. Je le retrouve identique, son sourire indéchiffrable toujours présent. Je m'apprête à parler. Il lève une main paume ouverte, cligne doucement des yeux, et me met un doigt devant la bouche.

"- Non, tes questions sont inutiles. Je suppose que tu t'es plu dans l'endroit où je t'ai amené... d'autant que ma surprise a dû bien te réjouir ! Tu as crié très fort, cela m'a fait plaisir... ta mère, elle, est restée silencieuse, étrangement. Je la pensais heureuse de te retrouver, j'ai dû me tromper.

- Où sommes-nous ? dis-je péniblement en avalant ma salive.

- Dans le monde réel, pris dans sa véritable et absolue conception. Regarde autour de toi."


Un pilier gigantesque se dresse : droit, noir, sans motifs gravés, sans contours remarquables. Immaculé de toute nuance. Un nombre incalculable de personnes tourne autour de lui, de manière extrêmement régulière. Ces personnes ont des visages ordinaires, mais sont entièrement nues et ont des cernes immenses, glauques. Elles tournent à l'infini autour de ce pilier, dans le même sens, et jamais le rythme ne change, jamais la cadence n'est interrompue. Tous marchent d'un pas uniforme, et pourtant chacun a une démarche particulière, comme dans la réalité. Je constate avec étonnement et dégoût que certains, tout en marchant à la même vitesse, se touchent de façon vulgaire : une jeune femme écarte avec violence ses deux fesses et insère un doigt barbare dans son anus, un vieil homme presse avec acharnement son gland entre ses doigts et celui-ci devient rouge, prêt à éclater. L'homme sourit en me regardant :

" -Voici le monde, voici votre amour.


Des pensées conflictuelles s'agitent à l'intérieur de moi. Je suis comme étourdi par ces hommes et ces femmes qui tournent, tournent encore. Je préfère au monde fade, mécanique, articulé, les surprises de la nuit qui tombent et balbutient, vous font traverser le matin avec la gorge encore enrouée des bonheurs du sommeil, les lèvres encore craquelées du long cri survenu à la vue des pâleurs de l'aube ou bien à la vue du phallus sanglant qui s'est planté dans votre mère. Autre chose que les serpents venimeux du travail, une autre couleur que celle des chagrins visqueux de la femme la veille au soir... j'espère faire le bon choix.

" - Tuez-moi, s'il vous plaît.

L'homme paraît surpris. Il me regarde de ses yeux verts étincelants ; j'y vois une certaine déception.

" - Qu'il en soit ainsi."

J'éclate, et je revois défiler à toute allure la souffrance de la bête, le paysage désertique, l'homme et les lézards, le canyon, le pauvre gars montrant son cul, la terrible jungle, ma mère morte.
Entre les tempes maussades éclatées comme les cendres s’éparpillent dans le lit de la rivière, les senteurs sont sèches et roulent sous les regards en traînées impalpables. Des yeux rampants, des tombeaux, veulent trembler encore et faire vibrer le marbre et le sable et les os, veulent dormir encore mais au rythme des pleurs et des joyaux sacrés du crépuscule. Aucun havre n’est tranquille, à présent, même ceux au-delà des mers et des montagnes, au-delà des plaines et des lassitudes, au-delà des terres toutes d’or et de blessures. Les navires de perles apportent les souvenirs vermeils. Merde... tout s'éteint vraiment, cette fois-ci.
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lu-k



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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Sam 28 Nov 2009 - 2:13

*





Tout me semble s'en aller. J'entends les battements de mon crâne et les battements d'autres crânes au côté du mien.


Impossible de savoir si le temps se détourne à ma vue, craintif de mon regard jaune éclair d’espoir, ou si Dame Fortune n’est jamais avec moi lorsque, chaque matin, je scrute le dehors à travers ma fenêtre. Impossible de savoir si les brumes acides, collées à ma vie depuis quelque temps déjà, comptent rester encore quelques nuits.
J’ai mis des bottes beiges, ce matin. J’aime le bruit de leurs talons sur les pavés glacés des rues piétonnes : un petit son craintif et élégant qui jamais n’est monocorde.
Une myriade de chuchotements est venue m’agresser, ce midi, pendant le repas. J’ai lâché ma fourchette parce que j’avais mal à la tête, parce que toutes les voix résonnaient, rebondissaient comme des ballons sur les murs de mon crâne, et elle est tombée sur le sol avec un petit cri de cristal.
Des paroles arrosées de bêtises, de rumeurs, comme un visage féminin innocent et véritable sur lequel on éjacule. Les yeux se ferment, âpre silence. La maîtrise de soi est très importante, je l’ai toujours su ; alors j’ai bu une bière, tranquillement, les nuées ardentes se baladant incapables au-dessus de moi.
L’après-midi est passé comme un cheval au galop, et je fus ma foi un cavalier peu inventif : les aiguilles sont allées vite sans que j’use du lasso. Je suis resté assis à côté du radiateur, une place universelle je crois. Les visages ont défilé avec des airs de clone : sourires perdus en chemin, regards alertes et méfiants, grimaces pressées comme des citrons.
Marlène est venue frapper à ma porte. Aussitôt que cette dernière fut ouverte, ses pleurs ont traversé ma chemise et imprégné mon torse. Elle a crié des vérités que j’ai toujours jugées mauvaises à dire. Marlène a cette émotion étrange qui, lorsqu’elle est éveillée, taillade à vif les plus profonds tabous. Peut-être que ce sont les femmes en général, je ne sais pas. En tout cas, même une éponge mouillée et un grand soleil n’auraient pu réussir à ramasser les miettes de mon cœur, ce matin-là. Je lui ai servi un café bien chaud, j’ai retenu mes larmes et mon poing, et je lui ai gentiment dit de s’en aller. Je l’ai regardée partir : elle a trébuché sur la marche du palier, comme d’habitude. Je l’ai imaginée, une heure plus tard, errante, un petit spectre aux longs cheveux blonds, une bouteille de whisky à la main, qui valse vers des gouffres infinis.
L’après-midi, je suis sorti un peu. J’ai regardé la Seine déverser lentement ses peines ; toutes les scories du monde semblaient sortir de ses eaux, et j’ai pensé auxquotidiens striés de gorges rouges, aux petits poissons épris de redondances et d’ennui, aux lueurs fragiles que les mains fatiguées n’effleurent même plus. J’ai pensé à la vie, un peu, à la vacuité du monde. J’ai fumé une cigarette, je suis rentré lentement chez moi, en croisant des cadavres gonflés d’air qui marchaient d’un air las, regardant les points à l’horizon comme des sorties de tunnel que l’on croit ne jamais atteindre.


Marlène et moi n'allons plus tarder à nous séparer, je pense. Elle est loin, l'époque où nous baisions sur la plage, le sexe dans les yeux. L'enterrement de maman est prévu pour lundi prochain. Une maladie inconnue, apparemment, l'ayant comme rongée de l'intérieur, des pieds jusqu'à la tête. Une journée étrange... à mon réveil, je ne me souvenais plus de la veille. On m'a annoncé la nouvelle quelques minutes seulement après que je me suis levé... je n'ai pas pleuré.


Tout est lent, figé. Le soir, le monde dort, et j'entends parfois, tremblements incertains, quelques cris miniatures.
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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Sam 28 Nov 2009 - 2:32

Bonjour lu-k ! Je ne vais pas te lire ce soir, je sors de deux soirs complets scotchée à lire les deux dernières nouvelles de MBS et n'en rajouterai pas une couche, mais demain promis.

Par contre en déroulant le fil, je me disais qu'il faudrait plutôt que je t'ouvre un espace perso en prose, qu'en penses tu ?

Sois sympa, viens ouvrir un fil de présentation dans "Nos membres", pour t'y faire accueillir. Tu entres dans une communauté chaleureuse, on aime bien réserver un chouette accueil aux nouveaux et pouvoir papoter pour mieux se connaître les uns les autres, vu qu'on va se côtoyer un bon moment.


*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Sam 28 Nov 2009 - 2:42

Bien sûr, j'irai me présenter.
En ce qui concerne le fil perso, à votre guise !
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Romane
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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Lun 30 Nov 2009 - 14:49

Tu es certain de n'avoir que 16 ans ?
Voilà un texte d'une richesse pas croyable, écrit d'une main sûre. Chapeau bas, vraiment. Que pourrais-je dire d'autre ?!

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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Lun 30 Nov 2009 - 18:54

Très heureux que cela vous plaise !
J'ai bien seize ans, je suis né le 7 novembre 1993 ; merci pour vos propos flatteurs !
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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Lun 7 Déc 2009 - 2:05

Je regroupe pour l'instant ces deux textes dans le collectif prose, parce que je manque cruellement de possibilités d'ouvrir de nouveaux espaces. Je ne le fais donc que pour les auteurs très actifs, il sera toujours temps de te le remettre lorsque tes textes seront plus nombreux.

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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Jeu 17 Déc 2009 - 21:13

Pas de problème, mais ce ne sont pas deux textes, mais bien un recueil de poèmes (donc constitué de plusieurs textes) et une nouvelle.

Bon, pour la route :

Voici l’eau. Tu la crois, bleu pâle et morte, chèvre faite de boue ?
Tu la crois, mourir en guise de toucher, sur les rivages acérés ?
Tu l’observes, secret inamovible, sur les roches de glu ?
Et surtout manges-tu ses vagues, ses « toujours » à la marge,
Ses pleurs crucifiés sur l’autel de la plage ?
Voici l’eau au pourtour du monde de grisaille
L’enveloppe écumeuse des cadavres en été
La chrysalide,
Le faciès impalpable du cri à peine éteint,
La vulve de septembre comme un rideau fermé.
Voici l’eau, ce sycomore plat, tuberculeux,
Comme un peu de tendresse.

Tu nages sans savoir.
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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Ven 18 Déc 2009 - 1:16

Très forte résonance en lisant ce dernier poème. Je dirais même ; je me souviendrai de son essence, m'en servirai de béquille. Les jours où il faudra que je trouve un appui.

Merci.

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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Dim 3 Jan 2010 - 19:59

La dictature du calme

Je suis au cul de la cité. J’entends le ressac. Derrière moi, je laisse toutes les rues, éparpillées comme des souvenirs. Je laisse les nuances de tristesse entre les murs blanchis. Les contours des grandes citadelles se dessinent, endormis à jamais. J’imagine le bordel se consumer au milieu des méandres, du sang, du feu, des cris. J’imagine ma pute, celle du samedi soir, la jambe dénudée qui ballotte au-dehors du drap, silencieuse.
La fumée finit par s’éteindre, mais pourtant j’entends toujours les flammes crépiter, palpiter, orgueilleuses, derniers cœurs de la nuit. La cité vomit des corps, toujours. Je les vois, dégurgités, collés comme des orteils. Verdis, dégueulasses, bientôt des moisissures. La ville aurait pu jouir autre part : c’est moche, et ça semble détruire le silence, cette liqueur sur le sable froid. Jamais vu personne éjaculer des croûtes sur un si beau parterre.
Je me lave les mains dans la mer. Elle est noire, doucereuse. Ses moues ombragées sur le bout de mes doigts… quel accord tacite j’ai avec elle !
J’observe deux formes s’agiter, fiévreuses. Lassées, sans vie, clignotantes, ampoules à peine éteintes qui rythment l’atmosphère. Par à-coups furtifs, puissants, les regards se croisent, s’emmêlent, comme deux chatons qui jouent. Leurs lèvres sont épaisses, d’un violet sombre, mystérieux, et leurs yeux grands ouverts, rouges au pourtour, sensibles au vent, à la pluie, à la lumière, à toutes les échardes. Les joues rondes, lisses comme au premier jour, et toujours ses lèvres pulpeuses, vulgaires : des lèvres de prostituée. Ce sont des prostituées, croirait-on, dans la nuit câline, invisible, et leurs corps prolongés en extase, jambes douces, blanches, cette peau immaculée, secrète. Leurs seins chantent doucement. Seulement, leurs tuniques sont en lambeaux, trouées, déchirées, voletant en pagaille, et la chair saillante, blessée, flambeau qui tend la main. La nuit devient mortelle. Coulée de cuivre dans la bouche. Etouffement. Respirations. Leurs regards sont si longs qu’on pourrait les lire des jours. Leurs regards sont si intenses qu’on pourrait les palper et devenir des loups.
Une minute blême. Je vois les deux visages glacés dans l’attente.
Je m’en vais.
Plus loin sur la plage, une jeune femme gémit. Ses bras semblent s’émietter, brûlés à vif, recouverts de pustules. Ses joues sont creuses, si creuses que les muqueuses doivent se rencontrer au travers de l’émail des dents. Sinon, elle a la gueule bien faite, dirais-je, et peut-être même le sanglot du grandir encore en son travers. Quinze, seize ans, tout au plus. Des fesses bien fermes, assurément, comme peut le laisser deviner la façon dont sa tunique bleue se tend alors qu’elle est à genoux, la partie supérieure du corps repliée de façon à ce que la chevelure baigne dans le sable. Squelettique, tout de même. A l’instar des joues, toute la physionomie semble avoir été marquée par le jeûne : une pression de l’index et ses bras tomberaient, fébriles, tordus encore de peur. Je ne crois pas à cette supplication : où en est la quiétude ? Je ne crois pas à cette prière, comme ordonnée, comme publique : où en est la pudeur ? Arbre mort, tais-toi, je n’aime pas tes paradoxes.
Un écho s’entend au loin : c’est la complainte de la femme excisée.
Je continue mon chemin au bord de l’eau. La cité est toujours là, flambante, nouvelle Jérusalem. Quel banquet ! Quel festin ! Ces viscères déployées ! La mer s’ébroue gentiment, spasme docile. Encore un peu de temps, et je la verrai grandir, échapper à la tutelle bienveillante des jours. Incapable de s’acclimater à la torpeur de la civilisation, elle se jettera violemment sur le rivage, comme suçant le poison d’une plaie d’enfance. Depuis longtemps déjà je rêve de ce mouvement brusque, inconsidéré, de la bête sauvage.

Au petit matin, les oiseaux passent, diaphanes, chrysanthèmes sans désir. Quel est ce splendide cadavre d’enfant qui vocifère ? Ah oui, c’est la petite, elle a dû crever. Mais enfin, pourquoi transperce-t-elle ainsi le monde mécanique ?

Le calme semble avoir été érigé en doctrine.
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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Mar 23 Fév 2010 - 1:08

Je baisai doucement le cadavre. On était en bord de Seine, et les eaux coulaient gravement tandis que j'étreignais son corps blanchi par le soleil. Je n'eus l'envie de partir qu'au moment où ses yeux prirent définitivement la couleur de la pierre. Le fleuve grinçait, comme pâtissant un peu de sa douleur, et je mêlais un sifflement tranquille, impertinent, à cette symphonie. Si les passants avaient baissé la tête, ils auraient aperçu mon sourire ordinaire. Bien sûr j'avais pris le soin de me situer aux environs de nulle part, là où les regards ne portent pas, là où tous les éléphants du monde pourraient copuler sans qu'on les remarque. Ah ! le moment doucereux où j'enlevai ses fringues, déposai un peu de ma salive aux contours de son buste, laissant grandes ouvertes ses paupières comme pour qu'elle eût l'air illuminée, et fourrant mon nez dans son vagin tout rose et tout brun à la fois, perdant la sensation de la terre moulue à mes genoux, perdant les autres, le monde, je crus avoir atteint l'instant où l'âme s'émancipe de toutes les serrures, oublie les questionnements, et incline légèrement, mais de façon suffisante, vers l'autre côté, celui de la fabuleuse déraison du sentiment, celui où l'amour n'a jamais pu me porter, malgré tous mes efforts, toutes les vérités laides et difformes que je lui ai données. Je crois même que je perdis M. Bertrand, sur le moment.

Dans les rues, je pris mon air halluciné. J'aime bien donner à mes yeux des couleurs violacées, dégénérées, et regarder les autres, leurs façons de détourner la tête, par pudeur, par crainte. C'est drôle la foule quand on prend un visage étrange, ça se tait devant l'invraisemblance, ça baisse les paupières comme pour ne pas qu'on la contamine, et quelque chose gigote dans les gorges comme des gamins gigotent dans des ventres. Ça pue la haine ravalée, inconsciente, et je sais que beaucoup de marginaux veulent les bouffer ces joues roses, ces gorges satinées, tout cet éclat qui n'est pas le leur. Enfin cette matinée-là me semblait si câline que je jugeai bon d'arrêter mes provocations, et je me laissai porter par le mouvement harmonieux et douillet de la rue toute droite, sage, colorée de visages beaux et beiges et souriants, de chaleurs rassurantes et reposantes comme la laine, de jaillissements indigos qui éclataient à chaque mètre, tout cela très concentré et giratoire, comme un lac mobile tantôt bleu, tantôt rouge, et qui vous fait voir la vie par son côté vivace, agréable, presque jouissif.

Je tournai à la ruelle. Une fois sorti de l'armada des grandes rues, il y a toujours une chose qui semble nous manquer, qu'on croit avoir perdue. On regarde ses pieds, on palpe ses oreilles, son ventre, ses fesses, et il y a comme un objet lourd, ou une tumeur, qui est resté trop longtemps accroché à notre corps pour tomber sans qu'on le remarque. Alors oui ça fait un vide, on se croit léger et presque vert fluo, scintillant seul dans le silence et l'atmosphère alors qu'on pense avoir coupé le cordon de l'agitation pour toujours. Heureusement, la sensation disparaît vite. J'avais senti comme à chaque fois l'inquiétude me gagner subitement, une écharde. J'avançais, comme toujours étonné de l'aspect religieux et sombre de l'endroit : le ciel semble à des milliards de kilomètres au-dessus de la tête, les pavés glissent, trempés dans un humide brouillard, et pourtant l'on distingue clairement les façades sombres où poussent éparses de minuscules fleurs, les draps et le linge suspendus qui semblent abandonnés et tristes comme des visages. Chaque fois je ressentais cette sensation à la fois oppressante et délicate à l'approche de la maison de M. Bertrand. Il est juste de dire que ce matin-là tout semblait encore plus contenu qu'à l'habitude ; la crasse se répandait en petits filons vermeils, serpentait sur le sol et sur les murs comme les multiples veines du cœur, et l'on entendait cette fois-ci une ballade jazzy, parfaitement claire et qui résonnait pareille à un entrebâillement. J'avais une énième fois la sensation d'être arrivé au bout du monde, vous savez, quand on s'attache à la pensée puérile de la destinée, et qu'on croit que toutes les litanies vécues de l'enfance à l'âge mûr, et même celles qu'on imagine, qu'on s'invente, qu'on désire, ne se sont succédé et n'ont été oubliées que pour mieux aboutir à ce moment, à cet endroit, ce fantastique bout du monde qui réunit toutes les saveurs et d'où l'on entend le mieux le bruit de la mer. Enfin, à ce moment-là déjà cela faisait longtemps que je ne m'illusionnais plus sur les pouvoirs de ce lieu, semblables aux pouvoirs qu'ont certaines œuvres d'art, et je savais qu'après avoir entrevu l'amour englouti sous la fange, c'est-à-dire l'amour authentique, prosaïque, qui ne se camoufle plus, on découvre le monde et les hommes, ces monstres noirs et belliqueux qui mettent une capuche au soleil, une langue cloutée au clitoris des pucelles, et vous font découvrir la langueur et la souillure de chaque accouchement, de chaque étreinte, la langueur et la souillure qu'ils ont eux-mêmes déposées au-devant des regards.

Les deux petites filles étaient là, comme je m'y attendais. Les mêmes jupes rouges, les cheveux lissés en arrière avec une précision maniaque, les chaussures plates, noires, et leurs collants blancs. L'expression est identique, elle aussi, la rigueur du faciès impressionnante, la pureté artificielle de figures jumelles comme tracées à la règle et moulées dans une crispation naturelle dérangeante. Comme à l'habitude, je leur dis bonjour, et elles ne me répondirent pas, sceptres immobiles dans l'obscurité, sculptures humaines. J'entrai chez M. Bertrand par la porte quelconque qui au début de nos relations me croyait témoigner de son impersonnalité. D'ailleurs, chez M. Bertrand, tout semble neutre, nu. Il y a une seule pièce d'environ vingt mètres carrés, relativement vide, sans couleur, ou du moins le croit-on, car chez M. Bertrand règne toujours une nuit quasi totale. Il n'y a pas de fenêtres, seulement une table basse au centre de la pièce, quoique située plutôt vers la droite, un portemanteau à l'entrée, juste à côté de la porte, et une lampe halogène qui éclaire faiblement d'une lumière orangée, tamisée, le sol terreux sur lequel elle se tient, bancale. J'entr'apercevai des formes dans l'ombre, près de la table basse, et je distinguai la voix de M. Bertrand : « Alors ? », et je lui répondis d'un hochement de tête. M. Bertrand voit très bien dans le noir. J'entendis un bruit étrange, non identifiable. Cela voulait dire que je pouvais aller m'asseoir auprès d'eux. Je m'approchai, croisai mes jambes, lentement, et me laissai tomber en tailleur. Il me semblait deviner cinq ou six silhouettes dans la pièce, disposées autour de M. Bertrand, comme il se doit. Je croyais voir Nicole assise à côté de moi, ses lèvres tuméfiées, et ses jambes longues et félines, désirables autour des reins. J'ai toujours bien aimé Nicole, même si je crois que c'est une de ces personnes qui s'occupent un peu trop d'elles-mêmes, comme savent le faire les faibles. Je l'ai vue rentrer un jour chez M. Bertrand et tomber, se balançant d'avant en arrière, labourant la terre rouge de ses talons, les poings sur le ventre, fredonnant et sanglotant à la fois, son visage soûl de chagrin et son expression douloureuse exacerbée par des traits erratiques, comme disposés au hasard et pourtant si nobles dans la tristesse. Ensuite, elle a renversé la tête en arrière et a ri à en avoir la voix rauque. Elle est restée là, allongée, au milieu de nous tous, essoufflée. M. Bertrand s'est approché d'elle doucement, puis lui a fait l'amour doucement encore.

Nous étions tous restés silencieux pendant un moment, jusqu'à l'instant où un soupir indéfinissable, long, grave et strident à la fois, comme un violon, comme l'agonie d'un mort, se laissa glisser dans la léthargie de la pièce. Aussitôt, nous savions que M. Bertrand allait prendre la parole.

« Ecoutez plutôt : je suis allé chercher hier, alors que vous étiez tous occupés ailleurs, loin de moi, à réaliser ce dont je vous avais chargé, les bras de ma mère. Je ne l'avais pas vue depuis bientôt douze ans. Autant vous dire tout de suite que je n'ai pas été surpris : son immeuble était crade, situé dans une rue crade où des hommes défoncés au crack s'insurgent de la beauté des trottoirs, gueulent un peu de tout ce que nous distinguons mal. Je suis entré là-dedans, il était quatre heures de l'après-midi, et déjà les allées et contre-allées et quartiers perpendiculaires, qui se croisent, s'enroulent confusément à l'approche du soir, commençaient à allumer l'ennui et la dérive et la lassitude ; ça puait la laideur et la tristesse tandis que je montais les escaliers. Je sentais les vapeurs venant de dehors qui insufflaient leur désespoir même entre les murs, et elles semblaient mener à l'échafaud, ces marches qui montaient vers ma mère comme on descend vers le Styx. Je vous raconte pas tous les détails de la suite, ça m'a comme fait ravaler mon cœur, toutes ces conneries, les murs qui suintaient de la crasse et des cris, ce visage paumé, s'écroulant lui aussi, et la façon dont on asphyxiait au-dedans de ce salon d'un rouge pourpre et lugubre... ah, et ces miroirs qui vous font voir le pire reflet possible de vous-même, tout décomposé. Je ne suis pas fier de ce que j'ai fait, mais parfois, les hommes ont comme une rancœur, ou du moins une chose au fond de leur orgueil, et plus rien ne s'accepte, plus rien ne se rachète, et ça fuse, c'est un missile, la rancœur, la vengeance secrète, qu'on garde longtemps camouflée dans le corps, ignorée volontairement. Ma mère n'en a jamais eu, d'orgueil, et par là même n'a jamais su haïr qui que ce soit. Je crois pouvoir dire qu'elle est née morte. Là, sorti, devant sa porte, je me suis dit : cela ne sert à rien de vouloir se rattacher aux choses du passé car, irrémédiablement, on les détruit. Ça m'est venu comme ça, d'un coup. Ma salive a pris un goût terriblement âcre, et je suis resté planté là, devant la porte des enfers, à sentir la larve du mal éclore en moi comme une résignation. J'ai tourné de nouveau la poignée de l'appartement de ma mère, et j'ai hurlé de l'intérieur, très fort, vous comprenez, comme quand on arrive pas à chier, et ça continuait de grandir en moi, non pas un sentiment de culpabilité comme on pourrait s'y attendre, mais la résignation, ouais, de la résignation face à tout ça, face à tous ces animaux, ces bêtes, qui croupissent dans les faubourgs, et je me suis mis à tout comprendre et à vouloir tout repousser en dehors de moi... j'ai continué à hurler et j'ai comme rejeté toutes mes amours, toutes les choses que j'estimais, toutes les choses auxquelles je prêtais un sens religieux et magique, tous les corans, bibles, nourritures que je me suis appropriés pour échapper à l'ennui, à l'absurdité de l'existence, j'ai rejeté ces choses, et j'ai descendu lentement les escaliers, avec une fiévreuse sensation de victoire. La nuit était tombée, dehors, et les ombres dansaient dans la tiédeur, dans le tumulte des rues, éveillées complètement cette fois-ci. Je sentais des odeurs de sang, d'héroïne et de folie. J'ai marché très lentement jusqu'à chez moi, restant le plus possible dans le quartier de ma mère, appréciant le tourment et l'amertume de tous les hommes, de tous les chiens du dehors, qui se déplaçaient en glissant dans la pénombre et se collaient, furtifs, tentaculaires, emmitouflés dans la puanteur du chagrin. Comme drogué moi aussi, j'ai participé à leur recueillement, à ces avariés, organes sujets à l'exérèse du monde. Dans une petite ruelle, un homme secouait, frappait de toutes ses forces un grand portail de fer, en criant : « Je travaille pour la nuit ! ». »

Il avait débité tout ça sans reprendre son souffle, je me rappelle, et nous nous tenions tous tremblants, un peu camisolés de force à sa bouche tellement ça nous avait surpris qu'elle bouge de cette façon. Il arrive parfois à M. Bertrand de partir dans des sortes de monologues embrouillés, à la fois paradoxaux et logiques, discordants et lumineux. Ainsi, ce n'est pas tant son débit de parole qui nous fit rester cois, mais plutôt la manière sensible avec laquelle il évoqua un sujet purement personnel. M. Bertrand est, je crois, quelqu'un de réservé, et s'il lui arrive quelquefois de parler longuement, ce n'est jamais de lui-même. Je ne savais pas quel sursaut avait pu l'animer pour qu'il se livrât de la sorte, et je n'osais imaginer les changements profonds qui le tordaient alors, qui avaient pu ainsi briser quelque chose au plus profond de lui-même. Jusque-là, j'avais toujours admiré la façon extraordinaire que M. Bertrand avait de camoufler ses propres tiraillements afin de se plonger dans ceux des autres, parlant toujours avec une grandeur d'âme excessive. Je m'inquiétais de ces changements. Pour moi, M. Bertrand a toujours été le même, immuable, un rocher noir.
Environ cinq minutes après avoir parlé, il prit Nicole par le bras et entreprit de la pénétrer violemment contre le mur. Nous sortîmes. Les autres décidèrent de rentrer chez eux ; je restais là, moi, assis sur le trottoir. Les deux petits filles étaient parties, apparemment, et les seuls bruits de la rue étaient le murmure du vent dans les draps étendus et les sanglots de plaisir à demi étouffés de Nicole. Un peu plus tard, elle sortit, et je lui demandai aussitôt comment allait M. Bertrand. Elle pensait qu'il avait peur, me dit-elle. Je la questionnai :
« - Peur de quoi ?
« - Je ne sais pas vraiment, mais il ne bandait pas comme d'habitude. En plus, son corps tremblait, comme stupéfait. Je crois que M. Bertrand a peur de quelque chose. » Nous nous tûmes et laissâmes nos yeux divaguer dans le soir. Nicole finit par s'en aller, et je remarquai une marque rouge et bleue autour de son poignet. Elle avait omis de préciser que M. Bertrand avait été plus violent que d'habitude. Je ne comprenais plus grand-chose. Quelques minutes passèrent et, alors que je m'apprêtais à partir, M. Bertrand sortit.
« Je me suis encore rallongé, indéniablement. Avant cet événement de la veille, je ne connaissais rien, je n'avais guère de cohésion, de substance, me dit-il. Je l'interrogeai du regard. Il reprit :
« La vérité est laide et difforme. L'hypocrisie est la seule vérité. Tuer sa mère, c'est comme un miraculeux instant de silence. J'aurai de nouvelles missions pour vous demain. »
Je regagnai l'impudeur des rues.


J’ai, de manière générale, une certaine apathie qui alourdit mes membres, me prête la démarche du bousier, gros insecte tout noir et tout nu faisant grossir sa boule de merde au fur et à mesure qu’elle roule et ramasse les débris du sol. Je suis assurément quelqu’un de persuadé de la vacuité de l’existence ; disons que les choses m’apparaissent plutôt vides, non pas vides de sens ou d’intérêt ou je ne sais quoi d’autre, mais inconsistantes, irrévocablement, sans poids sur rien, sans un écho si ce n’est celui qu’elles font entre elles, ces cloches, ces cordons inhérents qui rattachent tout à tout le monde et tout le monde à tout.
Ce matin-là, je me plaisais à me rappeler les lueurs d’une beauté que je n’ai jamais comprise et qui souvent revient, petit compte à rebours doré : dans mon enfance, je me collais à la porte des toilettes et écoutais avec attention, stupéfaction et émerveillement, ma mère pisser. Cette espèce de mouvement sonore à la fois langoureux, subtil, monotone, me faisait toucher de près, je le crois, les parois de l’orgasme, mais je ne puis me le rappeler avec assez de précision pour tout à fait comprendre les sentiments qu'il engendrait : était-ce l’orgasme typiquement physique que je sentais arriver par avance, les premiers instincts de l’émoi sexuel qui commençaient à tambouriner doucement, mouvements furieux et malsains ? ou peut-être une sensation autrement charnelle, l’amour inconditionnel de la figure maternelle qui se glissait, limace, dans mon corps, et le forçait à écouter avec dévouement ce clapotis tout en délicatesses embrasées ? ou juste la curiosité de l’enfant, ou juste tout cela à la fois. Cependant, je crois pouvoir dire sans me tromper que ça n’a pas grand rapport avec ces choses-là ; je mets plutôt ce geste impulsif, improbable, sur le compte de la recherche, de l’apprentissage. Je ne parle pas de ces enseignements universels face auxquels le gosse se retrouve indubitablement la proie, premiers échanges entre son monde sincère et le monde mécanique, la société cruelle et étrange ; je vous cause en fait ici de ce que je crois être mes premières émotions esthétiques. Ainsi, de façon précoce, je prêtais au bruit de l’urine de ma mère, sons limpides délicieusement squelettiques et entrecoupés à travers l’émail de la porte des toilettes, une beauté indéfinissable, secrète, et ces premières colères troublantes et bleues accourues à mon oreille encore tout ingénue, n’eurent d’égales que ma candeur toute somptueuse elle aussi quand je fuyais à pas menus et pourtant si démesurés à travers le couloir, soudain pris simultanément d’effroi et de jubilation. Voilà ce que j’appelle mes premiers sursauts artistiques, les premières incongruités immorales de la beauté… mais je n’aime pas le mot morale, je préfère témoigner ainsi de brasses obscures, incestueuses et insanes. Ethique et esthétique me semblent être des spectres passionnants à rapprocher, mais jamais à confondre.

Ce matin-là, je me dépêchais dans le vacarme du dehors. M. Bertrand m’avait convié très tôt chez lui. Il était à peine six heures du matin que je trottinais déjà dans Paris, la tête encore enfarinée, l’aspect incohérent, improbable. Le soleil éveillait sa petite larme circulaire à la rasée des toits, et je croisais quelques poubelles, quelques soucis, quelques mecs encore plus improbables que moi. La virginité des rues à l’aube m’évoquait immanquablement une de ces musiques lyriques, grandiloquentes, à la Walt Disney. Au moment où je passai devant l’appartement de Nicole, je pensai à ses petites fesses brunes et dorées comme du pain chaud, et aux striures serrées de ses hanches alors qu’elle s’étire au réveil, allongée sur les côtes, la main dans les cheveux et le bras levé découvrant son aisselle un peu humide. J’aime bien Nicole ; elle fut pute, à un moment, je crois. D'ailleurs, je ne veux vraiment rien du plaisir, car je ne le comprends pas. Le besoin impérieux du corps le camoufle vite, et on s'y retrouve souvent, entachés de bave, de sperme et de cyprine, dans cette machine bestiale qui répond aux demandes de l’instinct, tous les rejets et les sécrétions comme des trophées, croirait-on, de petites victoires, alors qu’on se livre simplement aux créations banales de notre animalité, qui ressurgit avec force et puissance tandis que l’index n’a même pas effleuré un centième du pouvoir intellectuel. Les contours d’un corps sont pourtant intrinsèquement délicieux et toute une vie on aimerait échouer en nomade aux abords d’un de ces périples, d’une de ces peaux panoramiques, brunes, à la fois rugueuses et humides, oasis troublantes du désespoir humain. Je croyais aimer le sexe, et encore aujourd’hui je croirais l’aimer encore, si seulement son plaisir et sa beauté ne me paraissaient à présent les substituts les plus agréables et inconscients de notre nature décérébrée.
M. Bertrand prit un air sérieux lorsqu’il me vit arriver. Il me dit clairement ce que je devais faire : le cadavre de sa mère, dont il avait négligé de s’occuper sérieusement, devait être transporté puis enterré dans des ruines près de Mexico. Tout cela le plus discrètement possible, évidemment. Il refusa de me dire pour le moment les raisons de l’endroit et d’autres précisions bien utiles à ma compréhension de l’affaire, mais me pria dans l’instant d’aller rejoindre un ami à lui qui s’appelait Tosca, et dont j’aurais besoin, apparemment ; après, je devais revenir le voir pour « les procédures quelque peu complexes en ce qui concerne la suite ». Il me répéta encore une fois d’être très discret, et me mit dans la main un papier sur lequel se tordait, écriture bleu pâle et frissonnante, l’adresse de Tosca. Alors que je sortais de la pièce obscure, je le vis se ronger un ongle, lever les yeux vers moi et sourire, fondu dans le mystère.

Combien de petits corps ai-je déjà tués pour lui ? Je prends l'avion, la place est payée, évidemment (d'où lui viennent ces moyens ?), et je regarde de mes yeux injectés de sang les passagers rubiconds, éternels angoissés devant le vide. Moi, toujours pâle, comme un spectre ou enfant tout sage, au milieu du tumulte des rangées bleues. Je m'apprête à tuer, à violer sûrement, et je suis étrangement calme, serein, alors que les autres, attachés au sol de l'appareil qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible, s'agitent, se contorsionnent, animaux farouches. Ces voyages en avion m'ont toujours fasciné, cette espèce d'entre-deux, ces prémisses au meurtre paradoxalement bien plus intéressants que l'acte en lui-même. Une fois arrivé à destination, une fois sorti de l'apnée du vol Untel en direction d'Untel, la face émergée de l'eau, je pose le pied à terre, et suis aussitôt replongé dans la spirale bénigne du mal. Je parcours une de ces rues étranges, où des adolescents traînent leur scrofule de faubourg en faubourg, ou bien une avenue lumineuse, large, imbibée des tendresses et des émotions populaires, aux Etats-Unis, en Corse, en Espagne, au Japon, n'importe où et toujours ces mêmes défilés maladifs, tour à tour opulents et prétentieux, rachitiques et glaciales, toujours ces mêmes cadavres. Comme cette dernière fille que j'ai tuée, à Paris. Une sournoise. Elle a voulu s'enfuir, je l'ai rattrapée et ai pris doucement son poignet au creux de ma main. Une jolie salope de vingt-quatre ans, déjà veuve, déjà rattachée à dieu ; M. Bertrand m'a toujours bien précisé qu'il était important de s'en prendre aux démunis. Ah, et elle me faisait rire, celle-là, avec son cul tout rond et tout nu posé sur ses petits talons (c'est terriblement délicat, les talons), les seins ballants alors qu'elle se tenait à genoux devant moi, en pleurs, son menton tout humide à côté de mon gland, et sa bouche si près elle aussi, tandis que je la toisais, regardais ses yeux qui m'imploraient et ses lèvres d'or scandant des choses idiotes de manière précieuse (comme on garde ses mauvaises habitudes, même dans la plus violente des situations, même proche de la mort !) : « Sil vous plaît, Monsieur, laissez-moi vivre encore un peu, laissez-moi jouir du temps qu'il me reste à passer aux côtés des hommes et au côté de la religion... je veux nourrir encore le bel aigle du Progrès, de l'Idéal, de l'Essor... je veux croire la vie... je veux gagner des choses, me gagner moi-même... s'il vous plaît, ne me tuez pas.. ayez pitié ! » etc, etc. Ce fut un moment très, très émouvant. J'aurais pu lui dire que le temps qui restait ne pouvait que lui faire perdre des morceaux du futur. J'aurais pu lui dire que son aigle, c'était un vautour déplumé, plutôt, et ressemblant à une conscience chrétienne. J'aurais pu lui dire : l'aigle, il faut le nourrir, non de son foie, mais de ses remords, de ses sacrifices. Mais on doit aussi savoir le tuer, le moment venu, et se libérer ainsi des contraintes morales, sinon l'on glisserait dans une sorte de délectation morose. Mais rien à faire ; comme à chaque fois, ce fut le silence de la déraison face à l'appel humain.


« J'ai envie de manger des corps : des corps ronds, placides, chromatiques, argentés et flexibles comme des reflets lunaires. J'ai envie de manger des corps, peut-être gonflés et de larmes et de choses tangentes dont on ne veut pas s'approcher, de rues fleuries de sang, de grands assauts pudiques, de chuchotements arqués dans la nuit, roulés sur eux-mêmes pour que les mots se mêlent.
J'ai vu les arcs de la voix qui balançaient plus furieux leurs flèches nitescentes : c'étaient des corps souffreteux qui perdaient un peu de poussière de membres, parce que les plus colériques sont souvent très jeunes et très fragiles. Il y avait des duvets luisants, des sursauts jugulaires, parce que les plus colériques se cachent souvent là où ça bruit de la douceur puante, là où ça glisse rougi et exigu. Des corps colériques, j'en ai vu des tas, avec leurs voix qui balançaient des flèches nitescentes, mais jamais, jamais d'été ne m'a fait fuir et suer tout à la fois comme les voix en colère de son corps à elle, incandescent, et pubescent, et transparent de douleurs endormies.
C'est peut-être toute la nuit avec son lit mauve et parsemé de plantes mortes, que j'ai continué à m'accrocher au petit short en jean. Je l'ai poursuivi dans les rues du Brésil, oubliant les concordances et dissonances des corps, pour l'attraper de mes mains mordorées, et extraire du marbre du paraître le petit cul versatile. »
Voilà les mots exacts de M. Bertrand, la première fois qu'il s'est présenté à moi.


Je conçois dans ma tête un magma de bâtisses jaunes et tristes, déployées librement sur la structure de l’azur. C'est toujours comme ça, la rue, des poésies idiotes qui côtoient du prosaïque. Je sonnai à la porte de Tosca vers neuf heures et quelques. Dix minutes plus tard, nous étions tous les deux redescendus, en route vers l’appartement de la mère de M. Bertrand. Tosca puait le shit et le genièvre à des kilomètres. Un homme étrange, assez scintillant, tout en contrastes : un smoking entièrement blanc, assez tendance, et une figure particulièrement hideuse, mélange de barbes rousses et hirsutes qui poussaient sur les trois quarts de la partie inférieure de son visage, une bouche immense, tordue, des cheveux à la Bee Gees, des yeux minuscules, à la fois bienveillants et perfides, et qui tentent de s’écarquiller, parfois, comme apercevant un carré de ciel bleu dans l’épaisseur du brouillard. Je le palpais du regard : je ne savais pas si sa démarche me faisait peur ou me donnait envie de rire. Une espèce de déhanché, assez féminin, qu’il faisait avec ses hanches renfoncées et ses jambes longues et maigres comme des échasses, et puis quelques claquements de doigt survenant de façon assez irrégulière tous les trois ou quatre pas, coucou suisse déréglé simultanément autoritaire et sensuel. Une sorte de pédé parisien, un marginal à l’allure androgyne, je ne savais pas trop où le caser… enfin, dit-on, pour ne pas être victime des apparences, l’intelligence doit dépasser les contradictions, la différence et les invraisemblances. Si la trame linéaire des mésaventures traduit l’apparent désordre d’une vie découverte par un œil trop humain, victime de l’imagination et de son champ de vision limité, il existe des cycles faits de lentes ascensions suivies de chutes brutales qui nous invitent à réfléchir à l’ordre régissant toute chose et tout être, toute présence. Ouais, l’intelligence, si elle existe, devrait être capable de découvrir des lois sous l’apparent chaos. Un pédé, peut-être ? Je n’ai pas assez d’élévation spirituelle pour mieux juger de l’ordre universel.
Tosca m’arrêta d’un coup, mettant son bras à l’horizontale au-devant de mon buste, sans se retourner.
– Nous y sommes, me dit-il doucement. Prenons les escaliers sans faire le moindre bruit. Vous avez une arme ? Je répondis « oui » de la tête. Un colt, d’un noir ambré. Je l’adore.

Certaines nuits, le remords me prend. Le remords, c’est généralement quelqu’un de laissé derrière soi, et jamais pourtant je ne me suis assez offert pour regretter avec égoïsme des gouttes de mon estime que j’aurais étouffées dans mon dos. Néanmoins, certaines nuits, je me réveille en sursaut, et ma poitrine me déchire comme si on m’en avait arraché une partie ; je me réveille dans un tel état d’agitation et de manque qu’on pourrait me croire drogué, mais non pas le drogué qui connaît l’angoisse, la chaleur et les miasmes des substances, plutôt celui qui, pareille à la femme enceinte, se voit dépossédé de ce qui germe à l’intérieur de son corps, les membres rendus violents et incontrôlables, comme on a la folie qui bouillonne dans les yeux, et qu’on s’attache aux barreaux en bois du lit jusqu’à s’en foutre des ecchymoses et des trous plein les bras, tellement ça nous a fait mal d’être débarrassés de la seule chose à laquelle on tient et qui nous tient au ventre comme une maladie, une maladie que l’on ne connaît pas et qui pourtant nous ronge.
Je voyais M. Bertrand un peu dans cet état-là, après que nous lui avions ramené la dépouille de sa génitrice. Enfin, plutôt, je le pensais dans cet état-là, car son calme était en apparence le même qu’à l’habitude : imperturbable. Mais certaines moues discrètes, certains clignements de l’œil droit, me faisaient savoir qu’un peu de pluie nocturne se tassait auprès de l’immaculé de son cœur.
– Emportez-la, cette plaie, a-t-il dit, tout en lui crachant sur les seins. Des seins dégoûtants. La voilà, la petite pièce en or, le droit de passage. Elle va pouvoir naviguer, la mère, sur les flots sales des enfers, on lui a payé sa dette, à la mauvaise. Encore une fois, M. Bertrand a su s’approprier les gens au-dessus de lui, au-dessus de lui dans la condition naturelle qui leur a été attribuée. Comme moi, la nuit, une femme enceinte, avec son gros ventre qui ramasse les débris du monde pour leur tenir chaud ; une cloque de satin pour tout le monde, on s’y installe, comme des fœtus, et on ronronne, on se laisse guider, respirant artificiellement. Une armée de nourrissons, tiens, voilà ce que nous sommes ! M. Bertrand est la plus grosse de toutes les femmes enceintes ! Mais quelquefois, y’en a un qui s’attable et boit sa bière, et se laisse trop bercer par les paroles de M. Bertrand… alors, il marche à reculons en fermant les yeux et en ouvrant la bouche, face aux caméras scoptophiles de l’opinion publique et de la mort, qui l’attend, elle, tapie dans les limbes de la poitrine de M. Bertrand, et pah ! survient, et M. Bertrand y peut à moitié quelque chose, à moitié rien.
Une connerie écarlate, la mère, et qui dérive, sphérique, bras et jambes amputés, vers le royaume d’Hadès. Mais où vit donc M. Bertrand ? Ce huis-clos où les ténèbres se bousculent... ah, c'est terrible, n'est-ce pas ? Il n’arrive même plus à apprécier la couleur des instantanés qui font fermer les yeux : un paysage, un baiser, un sourire, une cigarette, toutes ces petites fulgurances sincères, débarrassées de la mosaïque de la raison et du cœur et de l’âme, sont connues pour guérir au quotidien… il ne les aime plus ! il ne les aime plus ! Les volailles, les rôtis, et toutes ces autres chairs, un peu lascives, un peu forcées dans l’assiette de se faire désirer et de saigner tout du jour, voulues ainsi par l’homme, qui les ayant attachées lui-même à l’idée de gloutonnerie ne peut empêcher sa bouche d'y souscrire, il ne les regarde pas, il ne les désire pas comme pourtant c’est un sentiment auquel devrait céder son impulsion. Voilà un homme qui ne résiste à rien, car indéniablement rien ne lui fait envie ! C'est terrible, n'est-ce pas, de se sentir ainsi rongé par l'existence et par le monde... elle avait une gueule de débile, la mère de M. Bertrand, nue et mal faite, la bouche grande ouverte comme préparée à l’assaut d’une bite, les yeux à demi-fermés dans le prolongement d’une extase (infinie, maintenant, infinie !), tous les nerfs décontractés, relâchés en un mouvement à la fois souple et lourd, et les membres alors qui balanceraient en l’air comme des poireaux tout beiges si on venait à les lever. Un truc spectaculaire et dégueulasse. Et toujours le visage de M. Bertrand dont l’expression paraissait neutre et blanche, mais faible, je persiste à le penser aujourd’hui, son visage avait ce jour-là des relents de faiblesse et de solitude, et alors, ce n’était plus la femme enceinte qu’on voyait se baisser sur un de ces enfants qu’elle avait tués, mais un homme faible, très faible, baisant les coupoles d’atmosphère qui entouraient les blessures d’un plus faible encore que lui, d’un plus démuni. Une figure christique, indubitablement. Mais quand M. Bertrand acheva de brûler les oreilles, les paupières et les lèvres de la morte, je me rappelai que le monde ne pouvait connaître qu’une seule véritable religion : celle de la mélancolie.
– Amenez-moi l’homme en question, à présent, dit-il à Tosca, celui-ci étant resté debout à siffloter, ne se sentant apparemment que très peu concerné par la scène. Pour résumer, ça s’était déroulé ainsi : on est monté, avec des pieds en peaux de loups, arrivés en haut, on s’est collés au mur, la porte de l’appartement était entr’ouverte, Tosca a sorti un deagle aux allures de colombe, est entré, je l’ai suivi, toujours en avançant habillés de la nuit, tels des rapaces, on a vu le corps adossé contre le canapé, assis, et les reflets orangés du soleil jouaient avec le livide des yeux et la transparence des fenêtres, et hop, sursaut à peine discret de Tosca et moi, on voit le reflet d’un homme à quelque centimètres de nous, sur notre droite, derrière un mur qui séparait la cuisine du reste de la pièce, un homme tranquille, mangeant un sandwich, innocent, et se découpant avec incandescence dans le verdâtre des vitres sales ; Tosca a pas hésité, il a même pas respiré un grand coup une dernière fois, pour voir, s’est jeté dans l’endroit où le mur disparaissait pour laisser place à la surface homogène de la pièce, et a planté une balle parfaite, lumineuse, esthétique, dans la jambe du policier. Puis deux bons coups de poing, un grand sac poubelle sur les épaules, on sort ; les corps de Paris ne se retournent même pas.

J’oubliais un peu d’agitation sur ma peau. J’étais encore tout essoufflé de notre marche lente, attentive, à travers tout Paris. M. Bertrand perdait ses yeux suaves dans l’ombre de la pièce ; Tosca et moi fumions un joint dans la rue, à l’entrée ; deux grands hommes cagoulés enroulaient la madre dans un linceul troué.
– Que pense réellement M. Bertrand, tu crois, demandai-je à Tosca ? Il me regarda d’un air étonné.
– T’es un nouveau toi ? me demanda-t-il, paraissant avoir soudain compris.
– Non, pas du tout, lui répondis-je.
– Eh ben, moi, ça fait depuis sept ans que je le connais, et m’a pas fallu plus de deux mois pour me dire que ça servait à rien de chercher : ce gars, il te dira rien, tu le comprendras jamais, et ça si seulement y’a quelque chose à comprendre.
Je fronçai les sourcils. Je n’avais jamais entendu quelqu’un appeler M. Bertrand de cette façon, « ce gars »… les gens comme moi l’appelaient tous M. Bertrand et jamais autrement. On avait trop peur de lui désobéir, ou de le rabaisser ; les gens comme moi lui portent une estime incroyable, une dévotion anormale, on serait prêts à tuer s’il arrivait que quelqu’un lui manquât de respect. A vrai dire, je serais prêt à couler, glisser, ramper, presque, comme un tapir, à l’assaut de son corps, s’il me le demandait. Je pourrais le caresser, l’étreindre, toucher ses genoux, et ses pieds, avec la plante pliée et repliée en petits plis sensuels, je pourrais jouer avec tout son corps pendant l’amour, s’il me l’ordonnait. Je pourrais le faire devenir femme.
– Tu ne l’aimes pas, M. Bertrand ? et à cette remarque Tosca me regarda, stupéfait, avec les yeux en forme de lunes, et la peau couleur de lune, tout pâle et tout rond, comme mis devant un juge. Quelque chose semblait s’être mise à trembler en lui. Il passa du blanc de la déliquescence au rouge du sang, et ses veines paraissaient à présent saillir à travers son front bombé, tandis qu’il agitait ses bras dans tous les sens, hystérique. Il s’arrêta alors de bouger frénétiquement, mais sa gueule gardait, comme celle d’un nouveau-né, la même couleur vive et bordeaux.
– Je… je t’interdis de dire ça ! M. Bertrand est quelqu’un d’exceptionnel… un génie ! Je l’adore, oui, je l’aime, et jamais je ne me permettrai de dire du mal de lui, ça non… quand je cherche un frère, je pense à M. Bertrand, n’en doute pas, n’ose pas prétendre le contraire ! Enfin, quand je dis frère, tu comprends bien que je ne me compare pas à lui, ce serait ridicule, hein ! C’est tellement beau, un impassible ! C’est plus vrai que la nature ! Et la nature, je la déteste, comme me l’a appris M. Bertrand ! Des serpents, des fantômes, et le gargouillis de l’eau, c’est de la bile, de la carence, parce que les hommes ont besoin de s’inventer des choses, de construire des mondes sur leurs visages, de combler leurs manques et la laideur… je sais tout ça, et M. Bertrand, lui, il ne joue pas, il ne fait rien avec son visage, et je pourrais l’embrasser, cette inexpression, cette tache vierge !
Il avait fini de parler en s’étranglant, sous le coup de l’émotion. Il avait hurlé et s’était empressé de déballer tout ça, comme si quelque châtiment divin risquait de le punir à travers mon regard. Je connaissais cet homme, Tosca, depuis seulement deux heures. Je l’avais vu serein, indifférent, et même un peu cynique, je lui devinais de l’assurance, du dédain, de l’intelligence ; en quelques secondes, il perdit tout ça, et c’est drôle tout de même comment les hommes réagissent au simple nom d’un autre : il s’est senti faible, et ça l’a fait redevenir un gosse, avec des angoisses de gosse, il a eu peur qu’on le gronde, il a eu peur d’avoir dit une connerie, il s’est senti partir, s’est couché sur le dos en levant les quatre pattes en l’air. Déshumanisé, le pauvre gars, un chien dans la posture de la soumission, ou juste un ver de terre. Comme la raison s’en va vite ! Comme elle laisse rapidement la place aux sentiments autistiques, à l’effusion emmêlée des affections primaires ! Ça bave, ça souffre et ça se tiraille au-devant du chef de la meute. Une irritation portée sur un seul nerf, un mot isolé, et tous les muscles se mettent à convulser, des drames se réveillent, des drames qu’on aurait jamais soupçonnés chez un homme.

M. Bertrand avait dit « Vous partirez demain », alors je suis allé de mon côté, Tosca aussi, j’ai laissé mon maître et sa mère respirer ensemble dans les ténèbres. Je me retrouve chez moi, infortuné errant dans la foule. Il était dix-sept heures, j’avais encore toute une soirée et toute une nuit à attendre avant le départ. Je repensais à Tosca : drôle de gars ! Malgré son impulsion de tout à l’heure, son aspect général m’avait impressionné – ses yeux, notamment, avaient comme un objet à viser, alors le regard se perdait, rectiligne, vers ce point imaginaire, mais sans que ce dernier le monopolise, comme si cet homme arrivait à garder sa concentration sur toutes les choses qui l’entouraient, et à tout moment. Et puis, il connaissait M. Bertrand depuis plus longtemps que moi, sans compter que son habileté au tir m’avait semblé très bonne. Une enfant d’une douzaine d’années me percuta ; je décidai alors de me diriger vers un lupanar tenu par une connaissance de M. Bertrand, une maison close que j’affectionne particulièrement justement parce que les aides-soignantes y sont très jeunes, très habiles, silencieuses. J’allais donc aussitôt dans ce coin sordide de la capitale, décidé à m’y détendre une partie de la soirée, et peut-être à défouler sur quelques fesses impudiques, juvéniles et cambrées, un peu de cette colère trouble et bizarre que je sentais en moi depuis l’arrivée chez M. Bertrand. La baraque était toujours aussi sale, sans lumière, paraissant boueuse et malade comme une tranchée. Ça puait, aussi, mais moi ça m’a toujours excité, les choses crades et qui puent. Je fis signe au gérant de ma présence, sur quoi il me salua d’un signe de la tête en m’indiquant la petite Maude, dans la pièce d’à côté. C’était elle qui était de service, ce soir. On se connaissait bien, Maude et moi. Elle se tenait comme à l’habitude dans un des quatre coins de la pièce, en boule, les lèvres gercées, accroupie avec les jambes entre les bras, jouant avec les doigts de ses deux mains, regardant le vide et battant l’air de façon gentille et douce avec ses pieds noirs, sans eau, comme le reste de son petit corps frêle et souillé, sur lequel la vie et les hommes défèquent, jour après jour, nuit après nuit. Elle avait quinze ans, Maude, une petite haïtienne qui ne m’a jamais parlé si ce n’est avec ses larmes tièdes, amères, après que je l’avais besognée, ou en même temps, parfois. Ce soir-là je tirais ses longs cheveux noirs et gras un peu violemment, je le sentais ; elle ne criait pas, Maude ne crie jamais ; mais les mouvements de ses fesses, dont je palpais la mie avec mes gros doigts, n’étaient pas aussi monotones, aussi apaisés. Je lui faisais sûrement un peu mal, à cette chèvre chétive, bronzée, pubescente et duveteuse, écarlate de tristesse, mais jamais de désir. Je pensais pouvoir y rester, là-dedans, jusqu’à ce que son corps s’évapore dans l’aube souffreteuse, épuisé. Ça me démangeait de partir en courant, peut-être plus encore que toutes les autres fois, mais j’étais tellement bien, là-dedans, à m’y abandonner. Je la voyais couler sur mon membre, et je faisais rien, je faisais rien, elle coulait comme un désespoir, comme un sourire qui trotte dans la tête jusqu’à prendre peur. Ses yeux, parfois, trahissaient une émotion en se fermant à demi ; alors, je me mettais à tenir encore plus fort les boucles visqueuses, je me mettais à frapper encore plus fort au fond d’elle avec un peu de moi-même, et je nous sentais tous les deux dériver, soûls de chagrin et de démangeaisons. Alors, sans prévenir, je me laissai davantage aller, je lâchai tout, et j’imaginai des foules admirant avec quelle virilité, quelle puissance, je montais Maude. Mes performances nourries par ces visages impressionnés, l’adolescente subissait à présent une logique de spectacle liée aux besoins du marché. Je réexplorais le goût ancestral des divertissements sur la place publique, par l’exhibition de monstres humains, par l’incitation aux plaisirs morbides venant de la délectation des tourments de la dégénérescence physique et morale de l’espèce. Maude se mit à crier et, au même moment, je vis un flic entrer brusquement dans la pièce. Etrangement, voici un bref passage de ma vie, sûrement une course-poursuite banale avec un policier à travers les rues de Paris, que ma mémoire a volontairement occulté, alors que je me rappelle avec précision cette scène violente et déraisonnée avec la petite Maude.

Mes souvenirs reprennent aux alentours de deux heures du matin. Je suis chez Nicole, allongé dans son grand lit. Elle dort paisiblement, à côté de moi. Tout est calme, étiré ; le piano de Keith Jarrett scintille doucement dans le brun de la pièce. I loves you, Porgy. J’ai encore des bouts de méchanceté accrochés à mon corps… je pense, bras croisés sur l’oreiller et mains au-dessous de la tête… tout est paisible, et pourtant je pense à la pagaïe des tableaux, du pain et des couverts, jours semblables immolés dans le vide, et aux traînées rosâtres de tétons et de cornes, lave sur les murs, ces pelages bleus et hirsutes comme des cauchemars. Un cocktail empoisonné et fou s’empare de moi : un regret, un remords, une larme. Maude ! Nicole ! Je vous adore ! Je me dis : putain, ce que j’adore les femmes, quand elles tendent dans le noir des museaux odieux, et pourtant j’ai soûlé tous mes organes avec leurs habits d’été, ces nus, ces poils et ces odeurs humides ; j’ai abusé de leur compassion, à ces doux machins à la fois tendres et vulgaires. Mais, M. Bertrand ? Le Mexique. Le cadavre de sa mère, demain. Les femmes ne sont que des personnages, des actrices, quelques minois qui feignent l’horreur. Maude ? Oh, un souvenir. Là, volant, rieur, dans les rythmes trip-hop de la chambre. Les épices et les arabesques de la nuit ouatée commencent à camoufler mes doutes. Je vais faire comme M. Bertrand : manger les visages des femmes pour ne jamais les regarder souffrir.


Le réveil avait été rude. Je me rappelle les grincements antiques qui m’accompagnaient. Je sortis hâtivement du lit, embrassai une fois Nicole. Il existe des matinées embrumées et qu’on ne se rappellera jamais, et pourtant ces mêmes matinées-là sont souvent les berceaux d’une agitation hors norme. Mes souvenirs restent à l’état de sensations : je me souviens du temps qui ronronnait, angoissant, et de mouvements indéfinissables, flous et désordonnées, du décor qui changeait au fil des secondes comme pour mieux m’agiter. Je me souviens du râle qui me suivit jusque dans la rue : le frémissement si particulier que prend l’appréhension lorsque l’on se prépare à devenir le héros d’une personne que l’on aime. A cette appréhension se mêlait une sorte de légèreté : j’allais quitter les sursauts morbides de la vie parisienne, et cet engourdissement causé par le quotidien, le ciel gris et les rues grises, identiques. J’imaginais le Mexique comme une sphère de tons doux et fumeux genre bel hiver, une pause agréable dans l’espace-temps.
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lu-k



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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Mar 23 Fév 2010 - 1:09

C'était une scène littéralement épique. Les jambes se mêlaient aux bras et aux yeux hallucinés émergeant de la boue comme des trésors. Quelques « maman ! » en toutes les langues se perdaient dans la bataille, et ça continuait à se piétiner sans relâche. Je me dégageai en râlant d’un magma improbable de touristes et de vase. Où était Tosca ? Je trimballai mes yeux aux quatre coins de la marée humaine : rien que des chemises à fleurs de type hawaïen et la chorale d’une centaine de gamines en train de s’asphyxier. Du poids ! Comme ça pèse lourd, l’humanité. On le voyait parfaitement, à ce moment-là, alors que les pleurs, les rires, se mélangeaient à une variété sublime de matières organiques. Un bordel innommable, un gigantesque urinal. Et des tonnes et des tonnes d’alités réunis dans un cauchemar commun : fantastique humanité, tu ne connais pas de distinction, des blancs, des noirs, des métisses, des roux, des handicapés, et qui se cramponnent ensemble à la trivialité de leur portefeuille, objet épais, noir, insipide, tombé à quelques brasses. Enfin, la panique avait été terrible, je me rappelle. Nous voilà arrivés au Mexique depuis seulement quelques heures, moi et Tosca, qu’on se retrouve submergés sous un torrent de boue, un véritable tsunami marron et fangeux qui engloutit une moitié de la ville. Petite ville bien sympathique, d’ailleurs, où se mêlaient selon mes souvenirs une bonne quantité de sourires marchands à la masse informe et engluée des sourires vacanciers, enfin, une bonne dose de bienveillance, et des pavés couleur désert, des fontaines safran et des maisons de pierre vétustes mais belles dans leur façon de décliner. On était tout près de Chichén Itzá, une ancienne ville maya ou je sais pas quoi, coincés entre Valladolid et Mérida, dans le Yucatán. C’était près de la cité en ruine qu’on devait enterrer le cadavre de la madre. A priori, ça se présentait plutôt bien : M. Bertrand avait contacté Tosca pour s’assurer de notre arrivée, puis nous avait bien précisé de pas trop nous trimballer longtemps avec le cadavre, facilement repérable dans son sac suspect (un machin gris et rapiécé dans lequel auraient pu se trouver des affaires de sport, enfin, quelque chose de grossier et puant, et assez grand pour contenir deux contrebasses), puis avait ajouté qu’on pouvait trouver de l’argent sur un compte au nom de Bertrand dans n’importe quel guichet du Mexique central, au cas où, et pour nos petites affaires personnelles, s’il arrivait que le séjour se prolonge et qu’on s’ennuie à mourir.
– Eh ! Eh ! C’était ce con de Tosca, avec sa gueule d’ahuri. Ils avaient de la fange jusqu’au cou, lui et le sac. Je le voyais courir au milieu des débris et le soir perlait ironiquement ses premières douceurs au-dessus de ses cheveux roux braise et des étouffés ; des mecs chargés de canaliser le bordel commençaient à patrouiller pour recenser les gens, et des médecins lugubres annonçaient l’heure du décès à la famille sans faire du bouche-à-bouche à cause de la boue ; je rigolais en pensant au pauvre type dont seulement une moitié de la boutique avait été ravagée : la vague s’était arrêtée de façon étrangement nette, comme bloquée par un champ de force. Si quelqu’un s’était placé à ce moment-là sur El Castillo, il aurait pu admirer une surface plane dont la césure magnifique en son milieu délimitait deux parties saisissantes de contraste, l’une ravagée, noire, rouge, agitée, suffocante, et l’autre toute verticale, ordonnée, calme et lumineuse.
– Ah bah, je t’ai cherché partout, continua-t-il. Le boxon, je te raconte pas ! J’ai bien cru que j’allais perdre le corps ! Les mecs ont commencé à courir de partout, et j’ai même failli tuer une conne de mexicaine qui me reprochait de marcher sur la gueule de sa fille, ou de sa cousine, je sais pas. Enfin, j’ai commencé par courir, puis après j’ai réfléchi et j’ai commencé à nager, ça allait en fait beaucoup plus vite. J’ai cru que j’allais jamais te retrouver, et hop ! j’étais parti pour aller l’enterrer tout seul, à minuit, au milieu des ruines incas, avec des voix autour me disant de ne pas réveiller les morts… enfin, ça va, t’es là. Comment ça a pu arriver, ce truc, sérieux ? Une mare de boue, jamais vu ça, j’ai fini par croire que le monde était devenu de la boue, ça se perdait à l’horizon, et je me suis dit que moi aussi je n’étais plus fait que de boue, Paris était en boue, ma cocaïne en boue, M. Bertrand en boue, tout ça à cause de ce putain de pays de merde où les gens te font des bonnes gueules comme pour mieux t’enculer…
– Peut-être un tremblement de terre, ou je sais pas, y’a beaucoup de trucs comme ça par ici, il paraît. Allez, viens, on sort de ce merdier.

Alors nous sommes sortis, contents de se débarrasser de cette laideur gluante, presque agressive. C’était à la fois terrible et agréable ces petits corps qui s’agitaient dans le bourbier tangible d’un pays pas vraiment développé : chez nous, ils auraient pu tous mourir sur place que ça aurait rien changé, tellement ils semblaient déjà plus bas que terre, ces saletés d’occidentaux, coincés dans le cloaque de la citoyenneté, tous perdus dans l’illusion la plus élémentaire, avec les rebellions idiotes de leurs enfants en guise d’avenir ; tant de réussites qu’on attache à soi d’une quelconque façon, le but étant de devenir de moins en moins crépusculaire.
Enfin, ce soir-là, nous rentrâmes nous doucher à la chambre d’hôtel qu’on avait payée par nos propres moyens. Toute cette nuit est marquée par de grands flous alcoolisés : nous l’avions passée à déambuler dans les rues, de bar en bar, et je me rappelle avoir admiré, adossé à l’épaule de Tosca, le derrière de jeunes mexicaines dans de très courts shorts beiges… tous les deux en train de tanguer au milieu d’une avenue, et les rires autour de nous qui se répercutaient sur les lumières multicolores, traits fins, brouillés, graveleux au-dessus des débardeurs guépards qui jouaient eux-mêmes dans la demi-ombre avec des odeurs furieuses, malsaines, souillées, et des épaules maigres et nues particulièrement sensibles, des espèces de chiots paumés, hystériques, qui s’acclimatent à l’épilepsie du monde en la prenant tout de suite entre leurs pattes, confusions éclatantes. Je sentais que le désespoir était partout. Dans les toilettes, je sodomisais une mexicaine de seize, dix-sept ans. Ses fesses étaient horriblement crades et ça m’excitait. J’aimais bien les taches claires sur sa peau métissée, ses cris minuscules et brefs comme un hoquet d’enfant, ses yeux qui veulent m’insulter et me dévorer, larmoyants dans l’harmonie voilée des néons, langoureux, poétiques, illuminés de honte, d’histoires qu’on ne raconte pas. Elle me plaisait, vraiment, et j’étais ivre, peut-être désespéré moi aussi, dangereux point de folie dans des chiottes fétides… en sortant du bar, je me rappelle avoir vomi longtemps, et j’ai marché tout droit, toujours au milieu de bruits étranges, des moqueries, des grincements bestiaux, comme si on avait le droit de se moquer de mon état au moins aussi pitoyable que l’état du monde, et je rencontrais des fantômes qui erraient dans une nuit verdâtre et pourrie. Des urnes peuplaient les trottoirs : j’y mettais un déchirement glacial. La rue était un océan. Je continuais à me mentir, même enivré.

M. Bertrand voulait qu’on se dépêche. Je me rappelle une voix enrouée, lente, à travers le téléphone, une voix qui ne lui ressemblait pas : « Il faut que vous vous dépêchiez. J’aimerais qu’elle soit vite enterrée. Faites-le vite, mais bien. » Des phrases concises et hachées. L’absence de profusion chez M. Bertrand devait souligner un certain mal-être, je le sentais.
Le lendemain matin de la nuit bouleversée, j’éprouvais de façon très forte la haine des hommes. Je me rappelais certaines paroles, un soir… nous étions trois dans le petit carré ténébreux, trois à se tenir chaud avec sincérité, et il nous disait, vibrant :
« Je ne veux pas leur ressembler, à tous, ces bandes de guignols, ces acteurs. Ils peuvent tenir des années à ne respirer que de l’eau, ces cons, cette humanité méphitique, ils peuvent tenir des années à regarder l’espace béant du corps, au seuil de l’univers, ils peuvent tenir des années à regarder les bactéries et jamais ne les gober, car il y a un endroit où les choses gravitent, et tombent, puis remontent, des bulles déraisonnées ayant l'odeur du feu. Il faut savoir se dire : je vaux mieux que tous ceux-là, je suis capable de me défaire de la superficialité tout en continuant à dériver, lentement, à me décomposer, à cacher ce qui meurt d’envie de m’illuminer tout entier, cette démangeaison malgré nous chrétienne. Je gerbe sur le sourire, je préfère être un fruit à la peau noire et aux saveurs avariées. Enfin, quoi ! qu’est-ce que l’authenticité quand on se détourne malgré soi de toutes les valeurs auxquelles on se prétend attaché ? qu’est-ce que le véritable amour si ce n’est celui de se défaire du jeu pour contempler la candeur d’un regard vide, l’appel inconsolable du néant ? »

Tosca se débarrassait des draps avec la vigueur d’un enfant, et déjà rythmait sa marche au son de la folie. Je ne savais pas quoi penser de ce personnage. C’était quelqu’un de déroutant, insaisissable, une rafale lumineuse et malsaine. Il faisait partie de ces hommes qui possèdent une aura dérangeante, vous attirent irrésistiblement et vous repousse à la fois, à l’instar de ces demi-sommeils où les nerfs se relâchent pour laisser place à une espèce de torpeur subite. Dehors, des marchands vendaient leurs étalages à la criée, des enfants jouaient pieds nus dans les ruisseaux couleur ambre coincés dans les dalles des venelles comme de petites hontes. Comme c’était triste, et comme ça puait, à travers la fenêtre de l’hôtel. Des mondes noirs et jaunes et verts, trop réveillés comparativement à l’engourdissement du monde.
C’était pour ce soir. Il fallait y aller aux alentours de minuit, pour ne pas être emmerdé par les touristes. L’endroit avait été apparemment désigné comme l’une des sept merveilles du monde ; ça devait donc bien bouger là-bas, et même le soir, entre les journalistes forcenés et les glandus archéologues qui recherchent l’émoi sexuel… en tout cas, il fallait mieux ne pas prendre de risque. D’après les informations de M. Bertrand, la présence d’une cité maya à cet endroit est due à deux puits naturels qui constituaient un trésor inestimable dans cette région dépourvue d’eau. Le site doit d’ailleurs son nom à cette source d’eau souterraine : Chi signifie « bouche » et Chén, « puits ». Itzá signifie « sorcier d’eau » en maya yucatèque et est le nom du groupe qui, selon les sources ethnohistoriques, constituait la classe dirigeante de la cité. Mais ça, on s’en foutait un peu. L’important, c’était notre itinéraire : on devait pénétrer en plein dans la cité, dépasser El Castillo, une grande pyramide de vingt-quatre mètres de haut à base carrée, un immense temple avec plein de piliers, emprunter un sacbé (« une sorte de chemin pavé et surélevé ») jusqu’à trois cent mètres vers le Nord, et là nous arriverions au cénote sacré, puits de soixante mètres de diamètre et de vingt mètres de profondeur, au fond duquel ont déjà été trouvés de nombreux trésors, et des corps d’enfants, aussi. Mais pourquoi l’enterrer ici ? Par dépit, peut-être, ou par rancœur… quoi qu’il en soit, nous devions nous dépêcher, et c’est ce que nous fîmes.
Je balançai à Tosca un coup de pied mémorable aux alentours de onze heures du matin, histoire de faire un peu gicler sa dope – des larmes –, de l’énerver, de le réveiller. Nous rendîmes la clé de la chambre en fin d’après-midi ; nous avions pour projet de traîner dans les bars tout ce qui restait de la nuit après avoir fait notre travail, et prendre un avion dès huit heures le lendemain. Au dehors, la ville souffrait encore de la grande vague de boue : ça restait dans les coins, ça s’incrustait, et même les visages paraissaient un peu sales. Une place en particulier empestait la catastrophe, la défaite, je me souviens : des nuages sang sur un ciel blafard la surplombaient, et tout était gris, entassé, comme des vieillards blessés qui se serrent les mains. Un autobus d’un rouge éclatant gisait au milieu, à demi enseveli sous les débris du sol, et une voiture jaune pisse était plantée là, aussi, pas loin, à la verticale, vaisseau pourri venu du ciel, le bec dans une immense flaque d’huile et d’eau de pluie. Les maisons en pierre perdaient bras et jambes, gros trous pitoyables, et tout ce bazar était éclairé d’une lumière spectrale, mystique : on se penchait sur cette place, là, et on la caressait avec un peu de divin, un peu de surnaturel, et ça s’assombrissait comme de coutume, ça perdait son sens au profit du miraculeux, à la manière des autres espaces du monde, et des autres hommes qui, eux aussi, erratiques, se courbaient grands ouverts, vampires aux malaises refoulés, prismes qui découpent leurs propres hantises, ces lumières oubliées. Ça me rappelait Paris, ces chaos ferreux dont l’emprise est infinie. M. Bertrand ne veut pas se faire rattraper ; il a tué sa mère. Le monde, c’est la grande moquerie oblique de l’enfance.
Nous avons marché dans la nuit. L’air était lourd, déjà. Nous avancions dans l’herbe grasse très silencieusement, mais à bonne allure. La lune, gigantesque œil féminin, ou visage vide, semblait nous observer attentivement ; le vent ricanait comme des milliers de vagues soubresautent sur le sable ; des arbres peignaient leurs feuillages noirs sur le ciel bleu.
– Ça fait vibrer, cet endroit. J’ai l’impression de flotter.
Je regardai Tosca, intrigué, et continuais à observer autour de moi les édifices qui se succédaient, monstres dans l’obscurité.
– Non, c’est vrai, il y a quelque chose de planant dans cet endroit, tu vois. On marche, respectueusement, on fait gaffe, on tâtonne, on scrute, mais on ne pose pas de question, comme si on se terrait devant une chose venue d’un autre univers, une dimension nouvelle et qu’on ne mérite pas. Pourtant, je suis plutôt du genre profanateur, mais…
– Je sais pas… est-ce que tu comprends pourquoi ?
– Pourquoi quoi ?
– Pourquoi cet endroit ? Pourquoi ici, dans des ruines, au Mexique ?
Il soupira.
– Non, j’en sais rien. Je te l’ai déjà dit : j’adore M. Bertrand, mais je ne le comprends pas toujours. Tu sais, des fois, j’aimerais être comme lui, et contrôler des peuples entiers par la seule magie de ma voix. En fait, j’aimerais avoir sa sincérité. C’est si… idéal de fonctionner comme lui, tu trouves pas ?
Il ne me regardait pas pendant qu’il parlait. Il se rongeait les ongles, et ses lèvres humides brillaient.
– Ce lieu possède tout ce qui manque à la religion chrétienne, à nos églises, je trouve. De la puissance. Regarde-la, Marie, avec son sein pourri, son fils Jésus, l’ultime torturé, et enfin, toute cette bienveillance… ça me déprime. Ça ne donne pas de véritables espoirs parce qu’il n’y a pas de véritable douleur, juste du faux, du merveilleux. Alors que ici, regarde… c’est religieux, pas de doute, ça pue le rite, le spirituel, et la résurrection, voilà, on la croit possible, parce qu’on a peur, parce qu’on sent les ombres et les doutes au creux des pierres ! Comment veux-tu croire si tu n’as pas peur, si tu ne te sens pas dominé ? Même les vieilles églises ne sont pas inquiétantes ! Toujours une espèce d’austérité minable, un silence ridicule. Ça me fait rire, moi, les vitraux, les fresques, les bougies. Trop de sécurité ! On est trop couvés, chez les chrétiens ! Ici, regarde, c’est la nature, la vraie. Tu te retrouves seul, et tu te sens petit, pitoyable, tu te dégoûtes presque, tous tes membres tremblent. C’est ça, la puissance de la peur, c’est elle qui te retourne et te fait deviner des choses que tu ne serais jamais allé chercher tout seul. Tu entrevois la mort, la vie, des images violentes et bizarres se font dans ta tête, des images que tu ne comprends pas.
Il regarda autour de lui, et se tourna vers moi. Ses cheveux roux éparpillés sur son front semblaient vivants.
– Au milieu de ces ruines vieilles comme le monde, tu découvres l’intensité de la respiration.
Nous nous étions arrêtés de marcher, et nous étions tournés l’un vers l’autre, face à face. Je le dévisageai longuement, puis éclatai d’un rire doux.
– Je sais pas ! Tu as peut-être raison… personnellement, je suis athée, et je m’en fous. Je pense le monde malade, de toute façon.
– Oui, bien sûr, comme nous tous, comme M. Bertrand nous l’a appris… bien sûr, le monde est malade. Le monde est englué. Ça tourne, et tout le monde se laisse faire, y’a pas de surprises, ni de colère. En fait, tout le monde s’en fout, et tout le monde s’attache à être comme ça, ou comme ci, sans vraiment s’interroger. Ce dont on a besoin, c’est d’un sursaut ! Un sursaut ! Voilà ! Un mouvement brusque ! Quelque chose qui pourrait sortir les hommes de leur torpeur ! Ils se croient bien, en plus, ces cons ! Ils ne réagissent pas, et continuent à mentir, à se mentir à eux-mêmes, surtout. Ils refusent tout parce qu’ils ne sont pas conscients de leurs qualités. Ce sont des mouches difformes et qui s’écrasent, les hommes. Ils veulent échapper à la mort mais ne font que s’y débattre, s’y tordre, dans la mort ! Et ce sont des comédiens, en plus, des captieux, des judas qui, pour éviter de se morfondre, inventent leurs regards et miment des choses dont ils rêvent ! Il faut leur apprendre à vivre, à ces idiots ! Qu’ils comprennent ce qu’est la sincérité ! Regarde, M. Bertrand… j’adore sa tristesse…
A ce moment-là, nous cessâmes de discuter, baissâmes les yeux et continuâmes notre chemin. Je traînais le sac par une poignée. Le frottement de la texture sur le sol m’irritait. Les minutes passaient avec lenteur, et je ne pensais à rien. Voici les prémisses banales d’un acte proprement extraordinaire. Dans un geste contrôlé et sûr mais auquel je n’avais pas préalablement réfléchi, je sortis mon colt, m’arrêtai, mis une main sur l’épaule de Tosca. Il eut à peine le temps de sourire. J’ai peut-être simplement sursauté.
Comment penser, après cela ? Aujourd’hui encore, je ne puis expliquer les raisons de mon geste. C’était incohérent, et ça devait déjà bien se bousculer dans ma tête sans que je m’en rende compte, car d’un coup, ça s’est mis à tanguer, et je n’en ai plus fini de délirer. Tous mes membres étaient lourds, terriblement lourds, des fardeaux ventousés à ma peau comme des sangsues d’acier… j’avançais avec fièvre. Mes souvenirs sont à la fois flous et extrêmement clairs : je me rappelle avoir pleuré, crié, mais toujours je continuais à avancer en traînant le cadavre, la mère, le rebut. Les formes et les couleurs tournaient autour de moi, et le ciel semblait annoncer l’apocalypse. J’étais seul, vraiment, et je me courbais le plus possible, la tête entre les épaules, la joue collée à la poitrine, en sanglotant, comme une bête apeurée. Je sentais la folie me déshumaniser et je serrais mon flingue avec une force désespérée. Les derniers jours se bousculaient dans ma tête comme tant de naguères immobiles, figés dans l’horreur, portraits tordus et dérangeants aux regards réprobateurs. Toutes les ruines de Chichén Itzá grandissaient comme des cris éperdus, et j’avais peur, j’avais peur, je ne comprenais plus rien, et je m’imaginais la mère renaître, ressusciter, faire glisser lentement la fermeture éclaire du sac et se lever, majestueuse, lugubre, pleine de boue. J’imaginais des bras émerger de la terre, des bras blessés, des bras vaincus, pustuleux, noirs et verts comme l’humus. Il me tiraient fort la jambe, les bras, et voulaient m’entraîner au fin fond de la terre, là où les larmes s’assèchent. Je repensais à ce que m’avait dit Tosca sur la puissance religieuse de cet endroit… mais, Tosca ! Pourquoi l’avais-je tué ? Il pleuvait très fort, à présent. Une pluie bruyante comme la guerre. Je me retournais et croyais voir le corps de Tosca, allongé à l’endroit où je l’avais tué, son visage immonde et inondé où se forme un sourire, la pluie battant ses poils roux. Nicole, où es-tu ? Et tes fesses ? Je les voyais coulantes, à présent, sirupeuses, dégoulinantes comme du jaune d’œuf. Maude ! Pourquoi ne pleures-tu pas ? Pourquoi ton sexe ne souffre-t-il pas des coups et d’une enfance qu’il n’a pas connue ? J’entendais des cris de femmes tout autour de moi, de longs soupirs qui s’éteignaient dans le noir. J’allumai une cigarette nerveusement, tout en continuant à avancer. La pluie tombait toujours avec le poids des remords ; le sac était trempé, le tissu semblait absorber avec peine des tonnes et des tonnes de liquide, et j’avais peur de je ne sais quoi. La blonde tirée était du velours, les sexes aborigènes des forêts à trésors, et la volute expirée crispante, comme on s’endort, comme on s’éveille, face au délire du ciel qui dévergonde ses froids sur l’herbe brûlante ; de petits oiseaux furtifs criaient autour de moi. Je délirais. Je n’osais même pas penser à M. Bertrand. Qu’aurait-il dit de moi ? J’avais tué Tosca, et j’étais pitoyable, un enfant dans la nuit. Néanmoins, je continuais à traîner sa putain de mère, je ne la lâchais pas, pour rien au monde. J’étais au centre d’un grand ballet de murmures. J’empruntai le sacbé. Le sac imbibé d’eau de pluie m’angoissait de plus en plus. Je sortis alors le corps, le mis sur mon épaule. Je le portais ainsi, femme morte, vieille, dégueulasse, cadavre putréfié, et qui semblait n’avoir jamais fini de mourir. La puanteur était horrible, et l’averse semblait émietter des bouts de peau, qui tombaient sur mon dos épuisé. La madre était horrible, détestable, même, puisqu’elle avait fait souffrir M. Bertrand, mais elle était là, avec tous les autres corps, c’était la même laideur, les mêmes germes horribles, tourmentées… des contrefaçons qui regardaient ensemble mon désespoir ! Le corps de la mère, symbole de la maladie humaine. La colère vint soudain remplacer l’abattement, et je maudissais les autres, et je recherchais M. Bertrand, sa petite ruelle, sa petite pièce sombre… il me manquait, M. Bertrand, j’espèrais son pardon. Et toutes ces filles, toutes ces choses dont j’avais besoin, mes pauvres terres sanglantes, mes pauvres dératées qui me fuyaient, me noyaient… j’avais encore dans mes rides les saveurs de leurs ombres ! Où étaient les bordels et les assassinats, mes chez-moi rassurants ! Prêtez-moi un peu de sel, j’en ferai des constellations de grêles, et je verrai les filles, les petites filles silencieuses, qui attendent comme on attend le jour. M. Bertrand, vous êtes la plus belle de toutes les femmes, vous avez un visage magnifique ! Voilà ce que je pensais, dans ma folie, et il y avait une colère véritable, une colère sincère, qui me submergeait… une colère profonde, je me rappelle, et en fait tranquille, apaisante. Elle avait l’odeur des vêpres de Juillet. Êtes-vous déjà allés à ces messes d’été, en Occident, à ces défilés ? Les gens pleurent, doucement, des larmes cérémonieuses, chaudes et solides. On y perdrait ses sens, dans ces pompeux cortèges où la religion se bouffe comme une denrée rare : on la caresse, la croyance, on la regarde, aussi, et tout le monde se regarde et la voient dans le regard des autres, ou l’inventent, par convention, pour se rassurer, parce qu’il fait si chaud, là-bas, dans l’Ouest de l’Europe, que les gens suent à l’unisson et perdent un peu de leur horreur à imaginer des ressemblances, des points communs… j’y allais souvent du temps de mon enfance, je m’en rappelle très bien, et ça m’avait troublé cette traditionnelle hypocrisie, cette convenance : croyez-bien à la lumière divine, et sentez, les autres y croient très fort, et vous êtes unis, là, sous le soleil, le soleil de Dieu. Eh bien voilà, c’était ça, cette colère, elle paraissait couchée, placide, mais tout son corps était crispé, camouflait un terrible râle. Je continuais d’avancer sur le petit chemin avec conviction. Je finis par arriver au cénote, le grand puits. Je posai doucement le cadavre à terre. Je devais l’enterrer au plus près de l’eau. Je levai les yeux au ciel, la pluie me faisait du bien, maintenant. J’avais l’impression d’avoir retrouvé toute ma lucidité. Je mangeais un long moment de douleur apaisée, une langueur bâtie sur le noir de tout œil. Je me disais : c’est moi, je suis revenu d’un immense deuil, prisme de délires verts et de landes mortes. Je repris le cadavre avec délicatesse, et entrepris de descendre dans le grand trou. La terre glissait, la végétation était épaisse, je percevais à peine les reflets de l’eau au fond du puits. Je forçais sur mes jambes pour ne pas que nous glissions, moi et le cadavre, et c’était alors plus dur que n’importe quel autre effort physique. De fatigue, je recommençais à sombrer. L’eau m’attirait ostensiblement. Des ombres recommençaient à danser en rythme autour de moi, des ombres connues, inconnues, encore des souvenirs, et qui semblaient goûter avec plaisir à ma détresse. Loi du sourire au râle suraigu. Je me disais : c’est moi, le monstre dont la pluie a tué la blessure. J’éprouvais une horrible envie de me laisser tomber dans la boue fraîche, et de glisser, très lentement, vers les eaux, cruel bain glacé. J’arrivais finalement à trouver un endroit à peu près plat, au fond du cratère, où je pouvais tenir facilement sur mes deux jambes. Je n’avais même pas d’outil pour creuser… j’ai recommencé à pleurer. Pendant de longues heures qui me parurent des années de souffrance, j’ai creusé le sol avec mes mains, avec mes ongles. Le corps était là, juste à côté de moi, allongé, tranquille, et attendait que je termine. Mes mains s’agitaient furieusement dans des mouvements convulsifs, saccadés, faibles. Je pleurais, il pleuvait, des chiens se tordaient alentour, et j’étais plus animal qu’eux. J’avais mal aux doigts, et mes ongles saignaient, tordus ou brisés. M. Bertrand ! Je baisai doucement le cadavre. Des corps dansaient autour de moi, comme en harmonie, des corps tricheurs, des corps tristes.
Il y a une seconde, le temps pensait pouvoir grêler, chat inattentif, mourir encore des lois, des larmes vides, des jours vides, des visages pleins, des vides persistants, comme le tuberculeux s’allie à la détresse exacerbée. Mais j’ai décidé du temps.
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Pac0

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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Lun 5 Avr 2010 - 1:32

Tiens, bonsoir lu-k. Je ne m'attendais pas à te trouver ici, mais je suis ravi de pouvoir retrouver tes textes.
Je n'ai bien évidemment pas le temps de tout reprendre, mais je compte faire part de ma petite réticence, récurrente, lorsque je me penche sur tes textes.

Premièrement, à chaque fois j'ai à faire à un mal de tête pas possible Laughing.
Mais ça vient avant tout que tes textes soulèves des effets littéraires très recherchés, mais pas toujours vraiment accessibles. C'est donc, tu vas me dire, l'argument que je mets sur la table constamment, mais c'est vrai : j'ai toujours un peu de mal à tout comprendre et une petite explication de chaque texte (le premier par exemple ?) ne serait pas de refus en pièce jointe. Voir si je suis bien le fil de tes rimes Wink.

En tout cas, c'est sûr que pour 16 ans, c'est très impressionnant !
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Nilo Cyan
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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Mer 2 Juin 2010 - 13:47

Bonjour Lucas je republie ce message pour te décider à agir.
J'ai lu un peu de ta poésie et sincèrement j'ai été bluffé. Tu as un potentiel hors du commun sois-en sûr!

Pourtant, même si j'ai adoré, je n'ai pas pu en lire plus d'une page et demi alors que tes textes en font 50.
Comprends pourquoi : tu es ici sur un forum ou des amateurs passionnés échanges leurs écrits car ils ressentent le besoin intime de recevoir une impression extérieure, un avis, un sentiment ou tout simplement partager ce qui les a libéré. Mais il ont tous une vie et un travail et se connectent au plus une demi-heure par jour. Nous ne somme pas une assemblée d'éditeurs qui lisent tout et pondent un rapport détaillé après.
Et c'est pourquoi ton fil est désert malgré ton talent : tu es arrivé et tu as posté d'un coup 50 pages de texte, qui, même excellent, en devient vite très indigeste.
Nous n'avons ni le temps ni la patience ni même, en fin d'une journée de travail, la capacité cérébrale pour enregistrer une telle quantité de brillantes phrases. Qui plus est, nous sommes nombreux à publier et nous avons tous les jours plusieurs textes à lire.

J'en viens donc au fait : envoi un message privé à Romane et demande-lui de supprimer ton fil. Après ça, recommence à zéro, en postant tes textes UN par UN. Tu verras, ça fait durer le plaisir et les gens se pencherons vraiment sur tes textes qui leur soutirerons un moindre effort. Ils pourrons se mettre à les commenter, dire ce qu'ils ont adoré, moins aimé, te donner des conseils : n'oublie pas que même talentueux, tu n'as que 16 ans, il y a ici des gens qui écrivent depuis 20, 30, 40 ans (et très bien!). Lis-les aussi, commente leurs textes car c'est aussi du donnant-donnant tu sais, si tu n'interviens que dans ton fil, tu aura moins de visites et c'est normal, je l'ai appris à mes dépends.

Voilà c'était mes conseils. Accepte-les je te prie, c'est de bon cœur.
J'ai hâte de te lire à long terme!

Yann
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Romane
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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Mer 2 Juin 2010 - 14:36

Super d'avoir remonté ce fil, dans lequel je vais plonger un de ces soirs avec re-délices !

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
"Bonjour, je suis Romane, alors je m'appelle Romane, c'est pour ça que mon pseudo c'est Romane."
http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html
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lu-k



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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Mer 2 Juin 2010 - 15:17

Bonjour Zayan,

Je ne crois pas que le terme "agir" soit véritablement approprié, dans le sens où recevoir des commentaires ici-même n'a pas grande importance pour moi. Les commentaires me font toujours plaisir, quels qu'ils soient, mais je connais d'autres lieux, similaires ou non, où mes textes sont largement critiqués. J'entends par là que je n'ai pas spécialement besoin de réactions (enfin, si, on en a toujours besoin) sur ce fil, ou plutôt je n'en ai pas de vital.
A vrai dire, je connais bien le principe des forums d'écriture. Par là même, je connais le public qui les fréquente. Je conçois bien que les membres ne sont pas des comités de lecteurs comme dans les maisons d'édition. De plus, en postant ainsi de nombreux textes d'un seul coup, je n'invitais évidemment personne à commenter l'ensemble, ou, du moins, tous les textes à la suite. Les lecteurs sont libres de se pencher sur ceux qui les intéressent, ou même sur aucun.
Par ailleurs, ai-je jamais induit que je n'avais pas besoin de conseils ? A vrai dire, je suis édité. Mais tout le monde a besoin de conseils, que l'on ait un mois ou trente ans d'écriture derrière soi.


Enfin, merci pour tes conseils, même si je connaissais déjà ces conventions inhérentes aux forums d'écriture. Sinon, merci pour tes remarques élogieuses. Je vais de ce pas, comme tu me l'as suggéré, envoyer un message privé à Romane.
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lu-k



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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Mer 2 Juin 2010 - 15:26

(et je rajoute de façon plus personnelle, Zayan, que j'aime beaucoup Vagabond !)
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Nilo Cyan
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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Mer 2 Juin 2010 - 15:52

T'as bien raison! Passe donc faire un tour sur mon fil, à l'occasion...
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Romane
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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Jeu 3 Juin 2010 - 8:33

Lu-k, j'ai versé ton fil ici, dans ton espace perso nouvellement créé. Tu peux en disposer au moyen d'un fil par texte, bien plus accessible aux lecteurs parce que plus aérés.

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MessageSujet: Les cris miniatures   Jeu 3 Juin 2010 - 11:44

Une nouvelle écrite aux alentours d'Octobre. C'est ma première production aussi longue.
Merci d'avance pour les lectures et éventuels commentaires !
(La typographie n'est pas parfaite ici, j'espère que ça ne gênera pas trop)





Tout me semble s’en aller. J’entends les battements de mon crâne et les battements d’autres crânes au côté du mien.

*





Ah ! L’air s’engouffre d’un coup dans mes poumons. Mes yeux sont toujours à demi-fermés, la paupière collée à la joue, les cils en barreaux. Je suis dans une ruelle à la lumière tamisée, secrète. Ce sont les rayons de la lune qui ricochent contre l’ombre, parallèles à l’entrebâillement de la venelle, dont les murs sont si près l’un de l’autre qu’on croirait qu’ils s’enlacent. J’entends les sons terribles de la nuit urbaine, amplifiés par la solitude. Pourtant, j’ai l’habitude d’être seul.
L’air est bourré de senteurs glaciales. Je crois sentir des flocons logés entre mes doigts. Le ciel est étrangement marron, monstre rugueux de ferraille, poli jusqu’au plus profond de ses rouages : je le vois de façon si nette que c’en est inquiétant.
Je me rends compte que mes yeux sont ouverts entièrement, à présent. Tout me paraît limpide. La pluie commence à s’agiter dans la nuit claire : je la sens. Subtile, elle frappe doucement les pavés de la ville, puis virevolte, haletante, sa respiration en crescendo. Elle se retire, sans bruit, laissant sur la peau quelque confidence. Je me lève et attends qu'une chose se passe. Je pense à ton reflet, déclinant dans mes yeux. Je te vois, assise en lotus sur mes cuisses, et suis pris stupidement par la nostalgie, le manque. Les lueurs de l’âme sont infiniment fertiles : mon cul. Mon cœur est aux bermudes, dans la soute, mes habits en lambeaux, la bosse de mon crâne dure comme une phalange. Je me lève. Non. Je me rassieds. Je veux être un désert.
Ah ! La couche rose et noire du matin se dépose, découpée, visage mort-né saisissant la beauté. La ville a la forme d’un sein : les vers (si âgés, maintenant !) de mon rêve se mettent en appétit. Le jour, d’amertume scié, pointe à l’horizon. Se lever, se mettre en marche, savoir l’endroit, l’endroit exact, l’heure, l’écoulement du temps, manger, boire. J’ai toujours le désir fluorescent de ma lèvre égarant son oubli sur ta chair. Ma couille droite est terriblement endolorie.
Essayons-nous au pire, m’avais-tu dit, et j’ai ri de cela bien des années durant. Ce n'est pas une ville. Tu avais raison, avec tes voiles saignantes descendant vers Harfleur, et tes pierres ancrées au plus profond des eaux. Ce n'est pas Paris où le monde tourne sans se soucier de rien, ce ne sont pas les fleurs qui naissent de bourgeons invisibles, ce n’est pas le temps assassin qui bouffe tout de nous, rejeté à demain ou à jamais, c’est autre chose. Je n'explicite plus les soleils à paupières qui s’endorment à ta fenêtre et je ne susurre plus sans mentir à ton oreille les couleurs de la nuit. Je ne suis plus un artiste, on ne refait plus les murs de nos deux corps mêlés, et la sensualité n’existe pas, ni ces paroles : « Chérie, j’ai pas le courage de croire que ce sont tes mots, ni les leurs d’ailleurs, comment pourrait-on, même un temps seulement, mourir de cet ennui quand d’autres meurent de toi ? ». Si j’avais su, la peur de faucher les étoiles de mes mains ensanglantées, jamais, je les aurais eues les étoiles, par devant, par derrière, comme ton cul au milieu des tulipes. C’étaient des décors la lumière de la lune, la rue exiguë ? Je suis perdu. Là, devant moi, comme attachée au spectacle terrifiant de l'aube nouvelle, la bête lève ses longs bras rachitiques, percés au coude par un grand os, de manière à ce que l'avant-bras reste immobile ; ainsi, l'humérus déchire la chair perpendiculairement : le complexe articulaire défaillant, l'épaule tombe comme par ennui et l'être tout entier prend une allure flasque, ridicule. La rocaille noire, partout, en ruches trouées de sphères étroites desquelles sortent de nombreux myriapodes, prête au paysage un aspect apocalyptique. Cela sent le soufre et le brûlé à des kilomètres à la ronde : de petits braseros égarés sur le sol, çà et là, âmes décharnées, lueurs impalpables. Ce sont des plaines plates à perte de vue, isolées de la vie, sans arbre ni oxygène, juste la chaleur humide, agressive, et de nombreuses crevasses aspirant le moindre ongle égaré comme une larme. Un ciel aride, à l'image de cet infini désertique, qui sent bon l'ennui et le désenchantement. Aucun chemin, seulement de vagues directions, points de repère furtifs et sinueux. Au milieu de branches grises, debout, squelettique, la bave aux lèvres, la bête : immobile décrépitude, rédemption dans l'atroce ankylose d'un corps malade, les membres noirs comme des cerises trop mûres prêtes à tomber. Sa vision patauge, engloutie dans de marécages verdâtres, poisseux, aux lianes enivrantes : la rétine moite et fatiguée agonise à dix pas. Je la vois vaciller sur ses deux très longues jambes : à deux mètres au-dessus du sol, un petit corps, recroquevillé, hagard, les mains appliquées sur le crâne, veines bombées à travers la peau dans l’effort de la crispation, et le doux balancement, régulier, ininterrompu. La lamentation.


Mes joues sont brûlantes. Je décolle un instant mon regard de la chose et, faisant des tours sur moi-même pour une vision périphérique, j’englobe le paysage. Devant, les terres sombres ; plus loin, les terres sombres ; à l’horizon, les masses indistinctes de cette même rocaille noire qui en pics plus ou moins élevés transpercent le vide et saignent des flammes, les uns sur les autres, entassés, encastrés dans le sol bouillant, se chevauchant comme les êtres dépravés d’une immense bacchanale, joute sexuelle et infâme, ou bien les clones, sans âme, de quelque enfer, vociférant, se débattant, immobiles, se griffant les bras, les jambes, et autres excroissances difformes s’élevant vers le ciel en un cri de douleur. Je ne vois aucun endroit au monde susceptible de ressembler à celui-là. Les choses semblent s’enchaîner bien trop vite, comme à l’habitude, mais disons que l’habitude a d’habitude un côté débonnaire quand je la fixe, entre les deux yeux, mon poignard à la main, mon pied entre ses jambes avec la rapidité du félin, guerrier svelte et fin, griffes et colères rétractiles, à peine habitué à la chaleur de la péninsule arabe, ma bouche dans sa bouche, baiser fougueux et sans concession du carnivore à crinière. L’habitude, je la prends, je la retourne, je l’enfourche, je l’avale, je la laisse, je l’escorte, je l’exhorte, j’en fais ce que je veux, si bien que parfois elle me surprend autant que moi-même. Mais jamais elle ne m’a fait si peur, jamais ses cernes n’ont pris des reflets si rouges et malsains : pris à la gorge, littéralement, je me débats, me crée des lunettes qui voient tout du monde, malmène ma mémoire par des chemins tortueux, mais rien à faire, je ne comprends pas, je ne me souviens pas, je n’ai aucune réponse. Où est le solstice d’été, la musique de tes doigts sur mon torse, les mégots de cigarettes qui s’entassent ? Ma vie n’a jamais été rationnelle ; équilibrée, encore moins, mais bizarrement, là, maintenant, je demande du pragmatisme, rien qu’un peu, n’importe quoi, le cri d’un clochard souffrant, un enfant troué à l’entrejambe par deux balles, dysfonctionnement érectile le soir de mon anniversaire, une particule empestant toute l’horreur de la réalité… par pitié, enlevez-moi cet onirisme, ce champ de mort fantasque et eschatologique, et faites-moi voir mon sang couler sur du béton !


J’entends un râle. Je sursaute. La bête, toujours au même endroit, ne semblant pas me voir, tousse, suffoque, tremble. Elle souffre, indéniablement. Tout en hurlant d’une façon épouvantable, suraiguë, elle engouffre une de ses mains à l’intérieur de sa bouche, profondément, et semble la racler, comme si elle cherchait à ôter quelque chose qui la gênait. Toujours ce bruit strident. Je la regarde faire, je la regarde racler, tousser, labourer son palais. J’entends presque les ongles de ses mains tuberculeuses arracher la chair, chercher parmi les glaires l’objet de sa tourmente. Tout à coup, elle tousse plus violemment, convulse davantage ; ses longues échasses semblent se briser ; elle tombe à genoux et enfouit désespérément, à l’agonie, ses doigts trempés dans sa gorge en feu. Parvenu visiblement au paroxysme de la douleur, je la vois vomir un liquide bleuâtre, dégueulasse. Un dernier spasme l’anime, puis son corps s’arrête de protester. Elle gît, là, à quelques pas de moi, jambes et bras écartelés sur la laideur du sol, tête reposée au côté de l’épaule, ballante, comme guillotinée. Je m’approche du cadavre avec dégoût, et découvre un être vraiment étrange, à la peau dont je ne puis dire si elle est noire ou rose. Je crois discerner, dans le fluide régurgité, une toute petite boule. A force de tant de violence, de combat, je crois qu’elle a vomi sa glotte, s’étant au préalable détachée du larynx. Comme prise de pitié et de répugnance, l’aube semble avoir rougi. Pas d’odeur, ni de bruit, ni de goût, juste ces rayons ensanglantés qui parsèment l’étendue déjà déserte d’un vide inexpressif. Je discerne un éveil, quelque part. Un son. Ce ne sont pas les battements de mon cœur. Je tends l’oreille ; des tambours retentissent.


Agonie en crescendo dans mes entrailles, vertigineuse gradation de l’effroi au rythme du son ; j’entends les caisses résonner, mes épaules tremblent. Un son guttural se promène et esquisse l’horreur en formes indistinctes, ombres auditives caressant l’horizon. Fulgurance stupide, le cœur a vaincu le corps : je trempe mon froc, comme un gamin. Sourire inextinguible de la fuite, je pense à autre chose. Nos deux contours rose bonbon qui tâtent la chaleur et embarquent le monde dans un tiroir vide, la douceur des autres quand ils sont silencieux ! Ce fut trop agréable d’être moulés dans le moule des gens à part, de s’en aller voguant sur les pirogues du mal en levant un doigt d’honneur dérisoire, faussement hostile, comme la façon de dire que rien ne nous emmerde si ce n’est la différence. Enfin, les bouts métalliques tordus passaient largement au-dessus de nos têtes, les agressions sexuelles m’étaient connues seulement délibérées, la guerre en images horribles devenues clichées et parsemant mon esprit de couleurs agréables, comme la beauté de la lune qui se lève en pièce d’argent dans la nuit suffocante de rizières et vient balayer la jungle et son tumulte d’une lumière blanche, mesquine, miraculeuse, et l’amour si sale comparativement à la mort, propre, bandes de sang que dessinent dans l’obscurité les balles traçantes. Ah, nous n’étions foutus que d’admirer nos gueules, béantes, et nos sourires luisants, fangeux, et nos sexes, rires largement déployés qui changent à vue, peignant d’encre bistre le cirque ravagé des nuages. Faux acteurs du théâtre céleste, bienveillant et tutélaire de la vie, contents d’être jugés rebuts fallacieux d’un monde sans amour, le drapeau des chagrins ne pouvait que nous ennuyer. Ma mère l’a très mal vécu : souvent, au téléphone, alors que mon érection matinale découpait en deux le soleil, et les mains exotiques de ma partenaire éveillant un sanglot, je l’entendais crier, pleurer, me traiter de je-men-foutiste. A croire que les torrents de l’esprit ne m’ont jamais englouti de leurs houles raisonnables…


Je gueule. Je sens une vive douleur dans le bas de ma jambe. Les tambours sont à présent très proches de moi : le rythme s’accélère, des braillements indéchiffrables percent le jour sans air. Le brouillard m’empêche de voir ce qui a bien pu me toucher à la jambe. Je ressens comme une lame enfoncée dans ma chair : les ligaments de la partie externe de la cheville semblent avoir été touchés. Je regarde autour de moi, ne sachant que faire, au coude à coude avec ma sueur. Tout à coup, le brouillard se dissipe, et je distingue la teinte soudain aciéreuse ou vert nuit du ciel, les aspérités davantage creusées du sol, comme si le paysage se préparait à quelque tableau dantesque. Des lambeaux, transportés par un vent impalpable, accourent, s’époumonent, et semblent vouloir échapper à un homme, squelette mobile que j’aperçois à une dizaine de mètres de là où je suis. Je le vois s’avancer, les bras ballants, comme échappé des confins de la nuit ; ses allures de fantôme donnent le froid et j’entends les tambours qui sonnent au rythme de ses pas. Il est maintenant en face de moi, à quelques centimètres seulement ; dans un autre contexte, j’aurais juré qu’il voulait m’embrasser. Son sang semble écumer, ses lèvres craqueler et s’enorgueillir de souffrance. Il a des yeux pâles comme les dunes du Sahara un jour de décembre à midi. Sa figure est pleine de rides : il aurait connu les premiers arbres sur la côte encore grise de soleil. Le vent se lève et écarte ses cheveux noirs de jais, épais et lisses, coupés là où commence la nuque, de façon à ce qu’aucune partie de son visage ne soit camouflée. Son regard, changeant, et dans lequel se carambolent des nuances de vert sombre, me traverse le ventre, caresse mon échine, fait frissonner les vingt-quatre vertèbres de ma colonne ; je sens ma terreur s’enfoncer lentement dans le puits de ces yeux. Sa peau tannée, charbonneuse, m’évoque le sourire d’un nourrisson oublié dans son landau au rude soleil de la Riviera. Les plus scrupuleux détails apparaissent trop nettement, comme des excroissances, des dunes, relief surréaliste pour l’épiderme humain. Il reste immobile, conscient d’être le centre de la vision d’un être angoissé, l’objet scellé soumis à l’observation digne, minutieuse, rapace, d’un dégénéré. Son expression est indéchiffrable. Je n’ose détacher mon regard de lui pour voir ce qui m’a transpercé la cheville. J’ose. C’est une flèche, plantée profondément, disgracieuse. Je jette une bref coup d’œil autour de moi. Une dizaine de lézards, énormes, se tenant, debout, le regard vide, frappent avec obstination sur les tambours, comme pour corroborer le silence oppressant de l’homme. On dirait un rite, l’agitation incantatoire et ridicule de quelque secte, de quelques fanatiques envoûtant le béotien du protocole liturgique d’usage. Je remarque que le scepticisme ne m’est pas d’un grand secours : cela reste inquiétant. La terre semble s’enrouler autour de mes jambes. Ses lèvres bougent :
« - L’année est bien triste ! L’air, vif comme l’éclair, zèbre tout de ses légers poignards. Les rues sont vides, les poussières volètent en pagaille, et le ciel, d’une teinte rouge cendre, fronce les sourcils avec autorité. Des hululements sinistres se font écho au loin, et les restes de petites filles gisent çà et là, peignant le marbre d’un sang noir et luisant. Les champs de blé qui à la chaleur de l’été éclatent en pleurs jaune fauve, semblent perdus, pourris, satané chamois pâle vomi sur les bords de route. Une odeur de soufre flotte, envahissante, agressive, et l’hypocrisie, semble se terrer dans le moindre petit repli du monde. Aucune âme malade n’est venue allumer sa veilleuse, toutes incrustées en leurs petits jours solitaires. La musique complaisante, illusoire, vous a-t-elle donc enlevé le goût du remords ? Et l’envie des obsèques, du glissement sous la pierre, de la longue étreinte du monde d’en bas ? Le roucoulement visqueux, subtil, de l’épileptique à la langue renversée ? Tête en bas, jambes amputées, chant lointain. Ah ! Et l’odeur moisie, mélange de larmes et de bâillements, boule puante de la gorge enfoncée par-delà les chairs ! Ah… enfin, les jours, tout ça, l’étranglement du monde, la longue anesthésie des volontés individuelles… je ne puis plus rien glaner dans l’océan tout noir. » .
Je le regarde, ébahi. C’est de la perversion, comme les décorations lumineuses aux charpentes des maisons à la veille de noël. Je continue de l’écouter :


« - Et te voilà, toi, avec tes caboches, pleines encore des moissons de Novembre, pétries encore du froid doux, ce bel entre-deux. Regarde autour de toi. Ici, les feuilles sont mortes bien avant l’automne, rien ne peut naître sans mourir d’ennui, rien ne peut mourir avec la grande façon dont meurent les choses de chez vous. Il n’y a plus de richesse. Viens, je vais te montrer. »
Il se détourne, avec théâtralité, comme repoussant une grande cape d’un geste de la main, signe de grandeur. Il avance d’un pas décidé, au milieu des flammes crépitantes, des quelques lueurs sombres, et sans se retourner, persuadé que je suis en train de le suivre. Je flanche encore un peu sur place, les pieds englués, les jambes fébriles, la raison recalée dans les alcôves des choses inutiles. Je commence à abandonner les questions théoriques, et je m’en remets à des choses plus essentielles, égoïstes, la peur prenant le dessus sur la curiosité. J’essaie de fermer les yeux quelques secondes. Rien à faire, je ne me rappelle pas. Je me retrouve là, incrédule dans un monde fantasmagorique, pieds et mains attachés à des souvenirs dont je n’aperçois rien, féerie sombre happant toute conception absolue et réaliste de l’existence. Étrangement, les paroles de l’homme trouvent un écho en moi. Un écho lointain, je crois, une résonance furtive. J’assimile cela à un souvenir d’enfance que je ne retrouverai pas. Je fouille dans ma poche. Bon dieu ! Mes cigarettes. Je les ai toujours. A croire que certaines choses sont impérissables. J’en allume une en pensant aux relents de nous, radeaux au bois doré qui me reviennent par intermittence. Quelle couleur ton visage reçoit dans la nuit ! Et quelle tristesse répare nos méfaits et nos ombres d’un soir d’abandon, où les bouteilles vibrent et dansent comme des carrousels, où le sable s’enfonce entre les peaux, où la mer sans température se retire, dégoûtée du spectacle bestial de nos corps désespérés, ivres : levrette face à la lune. Bien sûr, toutes ces souffrances à demi-refoulées, à demi-admises, comme des monstres froids qui se cachent derrière l’odeur du pain chaud, se perpétraient dans la longue attente de la vérité, déclinée cette fois-ci avec toute la violence qu’elle mérite, immaculée, profonde, et invraisemblable, évidemment, indubitablement repoussante, aqueuse, avec son lot d’illusions mornes et envoyées de notre gueule à la gueule d’autrui. Mais ici, maintenant, avec la bête et sa bouche grande ouverte, victime de l’ultime spasme, le spasme compassionnel, et les tendons du sol qui se déchiquètent entre eux, les lames rouillées du ciel et la façon dont le silence crie, l’homme aux yeux vert sombre et à l’amour platonique de la mort, où se situe le pire ? Car dans ce paysage de fin du monde (où les météorites manquent, d’ailleurs), une cigarette à la main, le corps encore béant, le cœur encore en proie aux battements les plus éperdus, suis-je plus mal que dans le monde réel, suis-je plus erratique ? Au moins, les sens ne sont pas les mêmes, et je ne respire plus sans arrêt cette odeur de merde, incrustée, l’humus des forêts urbaines, et la nausée à chacun des réveils, cette colère et ce malaise sous-jacents à la vue retrouvée, à la vue de ta chair sans le moindre pli, étalée, lascive, sur le fauteuil de cuir, au coude à coude avec le déjeuner ; dehors, les gens ont la jaunisse, les rues l’air malsain. Je suis peut-être mieux ici.
J’écrase ma cigarette et cours vers l’homme qui ne semble pas s’être retourné une seule fois. Il est toujours suivi de ces lézards étranges. La cacophonie des tambours a disparu. Je marche à présent aux côtés de l’homme. Je trébuche sans arrêt et suis obligé de regarder attentivement où je mets les pieds. Lui, habitué sûrement à la topographie des lieues, marche d’un pas rapide, silencieux, le nez pointé en direction de l’horizon, jamais ses pieds nus et noirs ne s’écorchant sur les pics proéminents du sol. Nous continuons ainsi sur ce qu’il me semble être plusieurs dizaines de kilomètres. Pendant des heures et des heures, nous marchons au même rythme. Je n’ai ni faim ni soif, mais une certaine chaleur prend parfois mes pupilles, ma vue se brouille, je plisse les yeux, et je suis comme enivré par la longueur de la plaine. Je n’ose ni parler ni manifester quoi que ce soit. Je préfère que tout se taise, par peur, et peut-être parce que intérieurement je me complais dans ce vide, dans cette course lente, régulière, appliquée, réduisant tout mouvement à l’automatisme pur, décimant chaque particule sensorielle et prodiguant ainsi à l’être une saveur nouvelle, impalpable. Toujours aucun signe de vie alentour, si ce ne sont les scolopendres, les mille-pattes, les lombrics qui sortent des roches et viennent brûler mes pieds de leur piqûre vive. Je ne sens plus ma cheville ; je soupçonne la pointe de la flèche d’avoir été enduite de quelque soluble paralysant. Je remarque que notre cortège est disposée de façon assez militaire : les lézards sont alignés précisément autour de l’homme, et moi-même me suis placé naturellement à droite de celui-ci, en invité, le monarque et son hôte entourés par leurs gardes.


Nous nous arrêtons. Les lézards se dispersent et l’homme me fait signe d’avancer. La brume est de nouveau envahissante et je ne vois pas à plus de deux ou trois mètres devant moi.
« - A présent, regarde, me dit l’homme. Tu vas comprendre. »
Pour l’instant, je ne vois rien, et donc je ne comprends pas. Tout à coup, le brouillard se dissipe, comme aspiré. Je m’avance lentement et faux perdre l’équilibre, partir en avant. Devant moi, le sol s’arrête, part en cascade. Une grande pente. Le brouillard se dissipe. J’écarquille les yeux : devant moi s’étend un gouffre infini, un ravin, un canyon gigantesque creusé jusqu’à très profond dans le sol, d’une largeur et d’une longueur si grandes que la circonférence de la chose doit avoisiner les trente kilomètres. Là, penché, comme au-dessus du monde, je regarde des stalagmites immenses de pierre orange, divers chemins et labyrinthes, l’architecture particulière, complexe et naturelle d’une immense crevasse. A l’intérieur, sur le sol, sur les flancs, partout, gisent des corps. Des corps de toutes tailles, de toutes formes, mais uniformément noirs, feuille jonchée de petites taches d’encre. Le vent, seul au monde, s’engouffre dans le ravin, et fait hurler ces tissus de viande disséminés comme du sel. L’odeur est immonde, agressive. On dirait une fosse septique : des corps semblent calcinés, prêts à s’effriter, d’autres répandent leur sang marron en abondance sur la pierre, certains ne semblent avoir aucune trace de souillure, comme au jour de leur naissance, et plusieurs paraissent encore allumés de vie, venaisons qui se traînent, rampantes, levant vers le ciel un suprême membre, une dernière défaite. Ainsi, des milliers et des milliers de créatures mortes ou agonisantes sont là, à l’image de la bête ayant expiré devant moi. Je n’ai jamais rien vu de si horrible de toute ma vie : tant de souffrance, de désespoir, de charognes ! Tant de brûlures qui, dans leur mutisme effaré, crient, petits corps narquois si contents dans la mort, la joie puissante que tout nous soit interdit ! L’anarchie violente, compulsive, grouille, là, dans toute sa splendeur, des tons abricot agrippant des brèches d’acier, foisonnement d’arc-en-ciels qui se baladent, cadavres dégobillés par des bourbes nauséeuses, jetés comme des rancarts, dernières lueurs douces, sublimes, d’un monde féroce. Je n'ai jamais rien vu d'aussi beau.
Les plis de la terre se rapprochent, s'égorgent entre eux, et je crois voir la peur, comme une petite âme chantant tout bas, partir, s'enfuir en volutes, remplacée par la hargne, douce et aiguisée, comme un chien noir sous le ciel noir d'un rêve d'enfant, la plaie corrosive dont le pourtour s'effrite en bouts de chair blancs, la boule gigotant, geôlière, sous la peau épaisse et craquante de la grenouille, la gorge esquissée du monde qui pleure... qui pleure de faim, de maux, de roulements terribles semblables aux battements du pouls. Je vois tout ça, et l'homme et son sourire. Un de ces sourires épais, palpables, saisissants d'ambivalence, trop froids pour exister, trop laids pour que le regard s'en détache. Dans l'étirement de ses lèvres, les commissures étroites, les torsions de sa peau, je vois son chagrin qui palpite, déchire chaque parcelle de son corps, et le fait délirer entre méandres et limbes, cocons d'angoisse et de pudeur refoulées, petites bulles de sang, la tristesse qui surgit en clapotis réguliers, créateurs, comme une litanie fiévreuse. Je vois que chaque bête, chaque homme, souffre dans ses entrailles, et c'est de là d'où provient ce sourire, ce puits de désarroi, ce trou au cœur. Je comprends que les créatures amassées là comme des sépulcres sont sa raison de vivre, l'affirmation esthétique et spirituelle de toute son existence ; cela rampe, cela soulève les glaires et les tombeaux, cela s'accroche à chaque chose à laquelle s'accrocher, cela avale de la poussière mélangée aux larmes, au sang, aux cris et au silence, cela se pousse au masochisme dégénéré, les pétales animés d'une énergie grasse, mauvaise, encastrés dans le cadre quasi claustrophobique de la vie terrestre, cela est chétif, incapable, rattaché au monde d'en bas par un cordon ombilical, ou même qui crie, hagard, enfoui plus profondément encore, la nouvelle naissance, la chrysalide, le ventre-prison, oui, cela est prisonnier d'un monde violent, sans combats ni malheur, juste l'effervescence, les stigmates du passé inavouable, caché, refoulé, et qui maintenant humilie, condamne, ressurgit, cela toujours encastré dans le ventre du sol, les membres atrophiés, superfétatoires, qui apportent le divin à la bouche. En filigrane, le regard de l'homme se superpose au mien : la mort est un concert, un commencement, la nouvelle naissance, la génération spontanée par la boue, le vide de la douleur. Nous revenons, ivres, aveuglés, asexués, sans armes, sans pieds, sans mains, la tête fixée aux bruits lointains d'une mère inconnue, le nombril encore noirci de la déflagration, du mouvement brusque, convulsif, qui nous a fait naître, qui nous a fait mourir, et la défroque, usagée, dont nous nous sommes défaits, inconsciemment. Dans ce moment-là, je t'oublierais, ou bien je me souviendrais de tes mensonges, j'accomplirais la longue ascension jusqu'à ton sein pour entendre le blâme respiratoire, l'orgueil dans tes yeux au moment de soulever ma tête, le menton appuyé entre tes deux protubérances graisseuses, mon sourire, semblable à celui de l'homme. Tu prendrais peur, je mettrais un doigt à ta bouche pour t'intimer de te taire, et ma paume enfoncée dans ton plexus solaire, les nerfs seront foutus sous la puissance de l'impact, et je te regarderais avec tout le chagrin du monde. Ton corps se purgerait par les yeux, l'anus, les oreilles, le nez, et je regarderais ce liquide glisser en affluents avec tout le chagrin du monde, seul dans le grand ravin.


L’homme me fait signe de le suivre. Silencieux, nous avançons le long du cratère. Nous empruntons un escalier en colimaçon, sinueux, taillé dans une pierre épaisse, descendant dans le vide. Je m’efforce de ne pas regarder en bas ; les marches sont étroites, le sol est loin, les hurlements des créatures et du vent qui s’engouffrent dans les reliefs me donnent le vertige. Parfois, une main m’agrippe la chemise, je me retourne brusquement, faillis tomber en bas, et mon regard croise celui d’un homme, affolé, voulant m’entraîner dans une ultime chute. Nous continuons de nous enfoncer dans les profondeurs du monde… il fait très chaud, l’air manque. L’homme avance, imperturbable, muet. Plusieurs créatures se rapprochent peu à peu autour de nous, en cercle, comme intriguées. Leurs yeux sont écarquillés, et la peau semble avoir laissé place à la chair vive, pendue aux os, les membres étrangement allongés, disproportionnés. Les cloques et les veines en saillie sur le rouge sanguinolent marquent le point de non-retour, la fatigue et la souffrance poussées à l’extrême. D’autres, aux visages pâles et illustres, ferment les yeux, ouvrent les yeux, alternativement, habitués déjà à l’obscurité du monde de la nuit, dans l’attente interminable de la mort. Bizarrement, je pense à la bière. La bière divine, céleste, auréolée, marquée par le sceau de quelque dieu moussant, savourée en petites lampées dignes d’un jour d’été, le goût amer et doux au contact de la langue, comme la mer retirerait sa main calleuse du sable fin et immaculé pour le laisser verdâtre, baigné de soleil et d’un subtil crépitement. Là, je me sens exhibé, bête de foire, au milieu de ces pupilles hallucinées qui me dévorent, m’appellent. Je suis un intrus, le spécimen de trop, ou le spécimen manquant, je ne sais pas, et je les sens me juger, considérer chacun de mes pores, théâtre truqué de l'opinion publique. Je ne veux pas être entraîné, je refuse, je me cache, comme une merde, enfant peureux, la tête entre les genoux, je repousse ces mains et ce sang cherchant ma connivence ! Je ne veux pas de leurs bouches sans lèvres qui me convoitent, cherchent à aspirer mon angoisse, veulent me faire dégringoler dans le gouffre des âmes perdues. Je contracte mes muscles et mords ma lèvre inférieure. Nous descendons encore, les parois sont davantage noires. L’obscurité est croissante, le froid remplace la chaleur. Les sens sont comme annihilés de façon progressive. Quelques petits cristaux font éclater leur blancheur sur les murs. J’entends le bruit monocorde, berçant, de l’homme qui marche devant moi, et des soupirs, des chuchotements, les bruits furtifs de choses qui rampent, qui se cachent, partout. Je sens parfois un souffle chaud sur ma nuque, et une toux enrouée, exagérée, lançant son écho au loin. Les marches se sont arrêtées. Nous cessons de descendre. Avons-nous atteint le sol ? Je distingue vaguement le point rouge du ciel, en haut. Pas de doute, nous sommes sur une grande surface plane : le fond du cratère. De multiples cavités partent sous la terre, à droite, à gauche, grottes humides et sans lumière. Nous pénétrons dans la plus grande d’entre elles. Je deviens une ombre, je me colle au mur. De petites gouttes d’eau frappent par intermittence la pierre. Nous marchons pendant longtemps encore : je suis épuisé, mes jambes bougent machinalement, et je sombre dans une espèce de demi-sommeil sans son, sans lumière. Puis, tout à coup, je suis comme aveuglé. Mes yeux s’ouvrent entièrement, je relève la tête : nous sommes à l’entrée d’une immense salle. Je ne sais pas combien de temps nous avons marché, ainsi, sans parler, dans le noir. La lumière subite provient de gigantesques stalactites argentées, accrochées au plafond par milliers, pendentifs scintillants. De petits faisceaux bleu foncé éclairent également la partie centrale de la pièce. Une voûte en berceau soutenue par d’énormes piliers donne à l’endroit un aspect religieux et austère. Plusieurs petits ponts de marbre se courbent au-dessus d’un grand lac noir, profond, où se miroitent toutes les enlevures de la salle. Un être, nu, à genoux, nous présente son cul, et se balance, lentement, en pleurs.
« - Voici le dernier que j’ai récupéré, me dit l'homme en se tournant vers moi. Sinon, plus personne d’autre ne crie. Je ne puis plus rien glaner dans l’océan tout noir. Tous les jours, toutes les nuits, je vais récupérer les cris des quatre coins du monde. La peur d’un enfant qui claque en petits bruits secs, je la mange, je la gobe, je la cache loin dans mon ventre, puis je transperce lentement l’œsophage de l’endormi, encore rempli d’aliments de passage en route vers le grand estomac, et j’écarte ses viscères, je les lance par la fenêtre de sa chambre pour les voir voler et devenir des lumières, comme les petits grains éclairés lorsque le soleil transcende les pièces poussiéreuses. Une fois bien vidé de tous ses organes inutiles, l’enfant ne crie plus. Je l’emporte sous mon bras, léger comme la note d’un piano, et je lui montre les couleurs du sang. Il regarde, attentif, petit ange sans ailes et sans paupières, les rubans de soie se balancer dans la haine nocturne. Nous finissons par passer derrière le soleil. Et, comme tous les autres, je l’amène ici, je le jette dans le précipice qui, dans ma langue natale, s’appelle « Pocri », le « Fleuve des hurlements ». Je les laisse morts ou bien les regarde mourir. Peu à peu, tous sont les mêmes, encastrés dans le flambeau éteint de leurs vies sans contours. En macchabées inertes, ou en enveloppes charnelles rongées à moitié, la tête manquante, les jambes coupées, ou juste la paralysie invisible de l’inaptitude, tous n’ont jamais vécu tant de choses, tous n’ont jamais reçu tant d’amour, et jamais l’émotion ne les a ainsi pris, ces chiens, ces bâtards, qui se traînent couloir après couloir en faisant résonner les grelots de leur ennui sur du carrelage froid. Dans leurs yeux, des rideaux de grêle ; je leur offre la vision de la douleur, dans toute sa plénitude acharnée, dans l’économie victorieuse des mouvements, et dans la fuite, non plus lâche, mais crépitante, hargneuse. Et là ? Non. Plus personne. Seulement cet homme, récupéré avant-hier alors qu’il se recueillait, le misérable, devant la tombe de sa sœur. Le moindre cri humain a disparu. Je ne puis plus rien glaner dans l’océan tout noir. Alors je marche, seul, jusqu’à la mer, avec sur le dos la plus forte des absences. »
Ahuri, je regarde l’homme, et puis l’autre, avachi, sanglotant, pitoyable. Je me rappelle mon assurance d’autrefois, avec quelle présomption et quel orgueil je regardais le monde de mon œil tutélaire et baveux, persuadé d’avoir enjambé chaque parcelle de la souffrance avec la mort de mon père. Les jours étaient bien beaux, le sexe banalisé, et le berceau quitté depuis longtemps. Mais je m’y retrouve, là, au berceau. Je croyais avoir compris certaines choses, la vie m’ayant laissé ce goût ambivalent entre plaisir et écœurement, cette odeur secrète, cet entre-deux, cette apathie généralisée, cette impression de vacuité quand je la regardais entre les deux orteils. Non. Là, corps meurtri, dépossédé, tremblant, le ventre dévoré par des insectes voraces, je le vois se dérober, spectre qui pleure encore les longs jours d’attente. Le regard vert de l’homme change : d’une voix forte, il lui ordonne de se lever. Debout, nu, spectre qui pleure encore les longs jours d’attente, son long sexe diaphane saupoudré de sucre, il regarde le vide. Face à ça, les mots sont quelques mystères, des incompris, des inutiles, pièces faibles, si faibles, des morceaux, des bêtes qui crient. Je conçois l’avenue dans toute sa noirceur : pleurs, murs effacés en teintes de charbon. Je me revois courir à travers les rues pavées glissantes, le chemin découvert de quelque lassitude, l’aube déployant son liquide créateur de défaites, la ville dépourvue de toute couleur comme si le silence ne pouvait s’exprimer qu’à travers l’effort, l’absence, et la sueur en perles entre les yeux. Là, face au spectre qui pleure encore les longs jours d’attente, je revois, je me rappelle, le corridor qui mène au bout du temps, le visage blanc de la douleur, et… plus rien. Je ne me souviens plus. Je regarde l’homme arracher le téton du pauvre gars. Quelque chose me monte à la tête, comme de l’alcool, ce créateur d’éternité, et je me sens partir, buvant d’un trait le goulot de l’oubli.


J’ai dû m’évanouir. Le pauvre gars aussi. Il est allongé à côté de moi, une béance à la place de son téton gauche, des traces de coups, des ecchymoses sur tout le corps, les yeux grands ouverts, les paupières arrachées, comme les créatures du ravin. Visiblement, il dort : aucune expression sur son visage, dans son regard. Visiblement, nous sommes seuls dans cette petite pièce aux murs en pierre polie, tous deux étendus sur des lits sculptés à même la roche. Calme, je décide de penser un peu, d’attendre que quelque chose se passe. Je fouille dans ma poche… mes cigarettes ont dû tomber. Mauvaise journée, décidément. Dans l’autre poche, un papier froissé. Je l’ouvre et tombe sur une lettre de mon frère, oubliée là depuis des lustres :

« Frérot,
Mon séjour se déroule bien, même si certaines choses sont étranges, tout de même. L’endroit où je me trouve est extrêmement calme, paisible, loin de la ville et de sa pollution, loin de l’agitation fiévreuse des rues bondées. Un endroit retiré, ouais, mais l’on se n’y ennuie pas, ça bouge, ça tremble – ça fout même un peu la trouille, parfois. Les après-midis sont reposants, pour le cœur et l’âme, et ma raison est étouffée au profit de tout mon être qui se laisse aller doucement. La végétation est abondante, vraiment touffue, l’air chaud et humide, les baraques de style asiatique, évidemment, avec les portes coulissantes, les grands toits, tout ça. Il y a plein de petits lagons alimentés par des fontaines en dragons : l’eau est bonne et pure, et les filles s’y baignent nues, souvent. Elles sont toutes très jolies, forcément, et je m’en suis piqué d’une tout particulièrement : elle est dans une pièce contiguë à ma chambre, je l’observe se laver par un petit trou dans le bas du mur. Elle le sait, et puis de toute façon ces filles sont là pour ça : au matin, il m’arrive d’être réveillé de façon franchement plaisante, la caresse de longs cheveux à l’intérieur des cuisses. Bon, je reste assez timide, et je crois pas bien qu’elles comprennent quand je vais écouter, seul, les nuits danser d’amertume, alors qu’elles m’attendent, toutes humides, ces grenouilles chinoises. Je bois pas mal, aussi, du saké et de la bière, et elles aiment bien que je baragouine sur le sens du vent, ayant trop picolé et trop cultivé mes manques, pour me ramasser à la baguette, ensuite. Je les prends souvent, dans l’étang.
Enfin voilà, t’auras compris que je m’ennuie pas, et que je suis mieux là-bas, pour le moment, même si vous me manquez un peu, toi et ta femme. Parfois, le soir émet des bruits singuliers, et j’ai alors peur de la nuit bleue. J’entends des pas dans les couloirs, des allers-retours, et une fois j’ai même entendu deux « tocs » discrets, mystérieux, frappés à ma porte, et j’ai pu distinguer une ombre qui marchait, s’en allant. Mais c’est pas grave. Ce sont les gens de là-bas qui me font cauchemarder avec leurs histoires, leurs légendes bizarres. N’empêche, un mec a disparu, celui qu’était dans une chambre pas loin de la mienne. Il paraît qu’il s’est suicidé, sa sœur venait de mourir… enfin bon, j’arrête de t’emmerder avec mes histoires, et j’espère te revoir bientôt !

Bisous frérot,
Pascal.
»

Coïncidence, sûr. Je n’ai jamais trop aimé faire des connexions hâtives, alors des amalgames, je n’en parle même pas. Que faire, et le passé qui irrémédiablement m'envoie des signes, des échos lointains et rieurs, comme pour me désarçonner davantage ! Suis-je en enfer ? La vengeance divine ? Dans ma tête, je déambule entre les coteaux désolés, je valse nuits et jours, j’alterne peau bronzée et peau pâle, et la lune, boulangère nocturne aux baguettes acrimonieuses, me dore de peines, tandis que le soleil me rappelle à l’ennui. Paumé, j’erre, la vue trouble, dans mes pensées qui s’emmêlent, à demi conscient. Je suis épuisé, seul, nulle part, à vingt mille pieds sous terre, un mec clamse à côté de moi, charcuté, et quatre cents dans un état semblable voire pire marchent sur ma gueule, en ce moment même, dix tonnes de rochers au-dessus de moi, avec leurs corps flasques et puants. Je halète. J’enrage ! Les larmes sont des mots qui ne veulent rien dire. Je me lève d’un coup, bruyamment, bien décidé à sortir de ce merdier. Il y a que je t’ai laissée, toi, dans ton pauvre hôtel, et que tu ne dois pas tout comprendre. J’ai besoin du sel de la mer collant à nos rires écumeux, des petits oiseaux au matin qui me font détester la beauté de la vie. Des jours, sans comprendre, rien à foutre, je viens te chercher à l’autre bout du monde, les crocs sortis parce que c’est plus simple de haïr en aimant que d’aimer seulement. Les couloirs des cavernes défilent à toute vitesse devant mes yeux. Ma colère grésille, coït sans fièvre où se crayonne la mort, mes angoisses cadenassées, l’éclipse de ta voix à rattraper, ton corps ployé comme une défaite, attaqué à coups de bambous qui résonnent dans le requiem du soir. Je ne viens que pour tes hanches suspendues au plafond, trophée éclatant du décès amoureux. J’accélère. Les salles s’enchaînent, tantôt obscures, tantôt éclairées d’une vive lumière. Je n’y prête pas attention, je me contente de regarder devant moi et de courir, me fiant à mon instinct. J’arrive à un grand couloir, long comme l’érection d’un dieu. Je crois entrevoir la lumière du jour noir, au bout. J’accélère encore. Je ne sens plus mes jambes, ni mon cœur qui bat, et je me fiche de l’obscurité envahissante. J’y suis presque, bientôt tes lèvres sur les miennes ! Bruit sourd, geyser de sang opaque qui sort de mon ventre. Un sourire sibyllin illumine le grand pieu de fer au travers de mon corps. Mes jambes chancèlent, un frisson me parcourt des pieds jusqu’à la tête, sangsue gluante dans mon dos. Le trou est énorme, les plis de la peau s’y enfoncent telle de l’eau attirée dans un puits. Le sang abonde autour de la plaie et du bout de fer rouillé, lèvres vaginales d’un rouge exsangue. L’homme a agité le biberon où dormait la douleur. Sa voix susurrante finit de me plonger de nouveau dans les ténèbres :
« - Vous vous réveillerez dans un climat tout différent, là où le monde crie encore… »

L’air gémit. La torpeur est palpable, envahissante. Le décor est figé, léthargique, engourdi jusqu’à l’os. Tout semble avoir été généré à l’instant même, devant moi, immaculé de la souillure des jours, le visage triste et innocent de la première respiration. L’atmosphère est guerrière par nature, montre les crocs immobiles et odorants du doute. Je suis seul, allongé à même le sol sur un parterre de feuilles si vertes qu’on les croirait fluorescentes. La végétation est luxuriante, formation herbacée et proportion irrationnelle d’arbres. Une jungle. Je vois le ciel étouffer subrepticement à travers un trou unique dans la canopée. Le percement est faible, mélancolique et terrorisé, symbole de la défaite du jour face à la terre sauvage et hurlante. Je reste assis, perdu, angoissé par ces épouvantails qui me lorgnent alentour. L’inhumanité invivable est incarnée en ces lieux : je sens l’exotisme et l’inconnu infiltrer mes pores et m’infliger la sueur et les miasmes, les relents putrides, les vermines, les cauchemars sortis des profondeurs. Tout est silencieux.
Seulement la jungle qui vit, bruit, respire, se tord. Les couleurs sombres brillent, le vert semble pâle et noirci à la fois. Les sens s’aiguisent, encouragés : la musique est inquiétante, susurrée par une nuit fabriquée, artificielle, mystique. Des eaux calmes glissent : je les entends murmurer, porter les secrets du monde mort. Un serpent s’enroule autour d’une branche et regarde le visiteur qui ne bouge pas. La chaleur et l’humidité hurlent avec douceur, m’empoignent, veulent m’attirer dans les bras des grands arbres ; je sens une force me décoller le visage, me tirer puissamment vers le gouffre, vers le ventre de la jungle. Je résiste à ses pulsions, je sens les mains d’un dieu se refermer sur mon corps : les plantes, maternelles, semblent se rapprocher de moi, progressivement, jusqu’à m’entourer, caresser mon visage, faire tomber la pluie dense et opaque sur mon corps, me bercer mollement au sein de leur cercueil. La lumière tombe comme un voile devant mes yeux : les choses prennent une teinte jaune, floue. L’ombre d’un homme est là, discrète : seuls ses contours sont visibles, ainsi que ses yeux clairs, brillants, acérés. Elle entame une mélodie, la transe chamanique, l’exaltation contrôlée et placide, la flûte de pan continuant sa course à travers tous les troncs et toutes les graines. Le soubresaut habite la chair, les yeux sont révulsés. La vie est ritualisée, percussive, et je sens la sérénité et la violence de ces lieux : la connivence est grande, relie les essences entre elles, et je perçois une unité fantastique, les mouvements de chaque élément étant coordonnés dans leur lenteur onirique, fascinante. Je suis oppressé : ce lieu est sacré, c’est un temple, un endroit où il faut se dépasser, être supérieur, inquiétant, objet religieux dont on se sert, offrande cahotée, il faut se donner, se vider, et laisser de soi juste le nécessaire, c’est-à-dire la force de rester debout et de se mouvoir. Là-bas, il faudrait s’accoupler, baver, trancher les liens, trancher le reste, la graisse, les ligaments, vomir tout de l’autre, qu’il passe par la bouche, enveloppé des glaires de l’existence, et s’en aille en courant, fou, nu.


En proie au délire, je me mets à bouger frénétiquement, à suer sur place les dernières putains de terreurs encore coincées dans mon corps. Les secondes sanglotent comme des heures et je vois se profiler des tigres aux yeux d'ambre entre deux grandes herbes. La dernière phrase de l'homme fait écho en moi... là où le monde crie encore... j'entends le glas de cadavres qui s'entrechoquent et imagine la vue glaçante de la mort en masse, les couvertures marron, dorées et illustrées d'aigles, et les faces mythiques d'aborigènes m'en enveloppant d'un regard sans vie, avec les lances pointées vers le ciel comme des accusations, la légende du fleuve qui promène sa litanie en bruit de fond, et le décompte assourdissant, omniprésent, caverneux. L'homme avait raison : tout hurle ici. J'en viens à regretter les plaines arides, dures, rachitiques, brûlantes. Je pense aux photographies alléchantes sur les guides touristiques : la jungle y est belle, paisible. Mais oui, la jungle a une beauté noire, agressive, calquée sur l'agonie, avec ses cohortes de rires diffus, ses processions d'ombres agencées de façon précise et hypnotique, ses nœuds encore chauds de la langueur d'un pas, encore souillés de la pisse d'un malade. La splendeur y vibre en notes crades. Et les êtres sont sans âmes, attachés à inspirer l'air comme des asphyxiés, crucifiés la tête à l'envers. Les cris viennent des entrailles et grouillent dans les vôtres, enfants sans couleur, réfugiés et fantômes, martelés par les crampes et le dégoût de soi. Je me regarde me traîner : mes jambes sont des guenilles, la crasse est dans mon cœur, la pluie déverse sur mes yeux cinglés la douceur d'une blessure, et je regarde alentour, perdu, claudiquant dans la boue, la furie des bourrasques sur les feuilles glauques. J'avance à contre-courant, la scène est épique ; je glane la douleur en salves compactes, passionnées ; pudiques, de petites chandelles me montrent l'échafaud. La bataille est d'une atroce bestialité : les éclairs silencieux font des flashs, les singes font briller leurs canines, ma vision est criblée et s'estompe. Le fracas de la nuit bouscule l'unique rayon de soleil. Plus rien ne filtre. Me voilà seul dans le bide du diable.
Je tente de reprendre mon calme. Encore un autre endroit, encore de l'étrange ! Ma vie n'est plus un sac plastique trimballé par les reflux journaliers, le produit ordinaire lancé à la mer comme un sépulcre, mais une succession sans logique ni coton de fantaisies macabres, l'objet tourmenté et victime du ressac. Une douleur aiguë me prend au ventre. Le trou est énorme, encore rouge clair, vulve aux contours gluants. La tête me tourne, mais j'ai repris le contrôle de moi-même. Je me relève et tâche d'avancer, sans but, à la dérive entre ces branches qui se querellent, entre ces arbres qui se disputent les étoiles. La chaleur étouffante a laissé place à une fraîcheur relative. Il fait presque bon, le vent siffle sur l'écorce, la pluie a cessé. Dans ce moment de tranquille solitude, je pense à la narration échevelée et violente de ces derniers jours. Je n'ai pas eu le temps de souffler un seul instant et de chercher calmement des réponses. Et là, quand bien même, je n'en trouve pas. Je préfère marcher, voguer et me sentir vivant, m'enfoncer et crever dans les profondeurs de la jungle.
J'entr'aperçois des lumières dans l'obscurité, cachées quelque part dans la flore. J'avance à tâtons mais rapidement, jurant sur les branches que rencontre mon crâne. La lumière s'amplifie peu à peu et, au bout d'une trentaine de mètres seulement, j'arrive à un espace vide, dépouillé de toute végétation, comme une petite clairière. Au centre, une vieille femme est empalée à un énorme piquet de bois passant par l'intérieur de son sexe et ressortant par la bouche. Le visage est immobile, l'expression statufiée dans la grimace de supplication. Le corps est balafré, les blessures et les dernières pluies clapotent à l'unisson, la tête est renversée, les yeux pointés vers le ciel, grands ouverts, étonnés. Les lèvres semblent encore palpiter au contact du phallus qui a remonté la gorge pour les écarter rudement. La peau protégeant la trachée est, elle, prête à craquer, la largeur du pieu ayant tendu la chair jusqu'à la fissurer. Le travail est celui d'un esthète : le corps semble avoir été minutieusement travaillé, sans une rature. Ainsi, la femme est positionnée parfaitement droite, les jambes écartées comme il le faut comparativement au pic, pas un pouce de plus, pas un de moins, les bras dépliés le long du corps de façon symétrique. L'eau et le vent ont quelque peu rebattu les entailles présentes au ventre, aux seins et aux jambes, mais l'attention qui leur a été portée est remarquable, les bordures immaculées de toute trace de sang. Au final, seule la peau ridée, flasque, tombant jusque dans les jambes et rendant la poitrine filamenteuse, contraste avec cette application à la tâche, cette ardeur et cette verve avec laquelle l'artiste a su créer sa sculpture. La laideur du corps fait comme dépoussiérer des éléments trop poétisés pour les renvoyer à un certain prosaïsme. Je détourne un instant mon regard pour aller vomir. Le spectacle est dur, en effet. Je m'approche, une main à la bouche. Je regarde plus attentivement le visage atroce : le salaud qui a fait ça a pris soin de ne pas défigurer sa proie. J'entends la jungle vibrer. Moi-même, je tremble, croise les bras et me serre très fort. Je continue à admirer les traits livides. Une mouche se pose sur mon oreille. Ma mère est là, devant moi. Je m'en vais gerber de nouveau. Me voilà seul dans le bide du diable.
Bizarrement, je ne me suis jamais senti aussi impliqué. Je me meus dans ce monde étrange, agencé de telle sorte que la moindre chose en vient à me surprendre ; depuis un temps indéfini, je flotte dans ce bateau sans cohérence, et j'ai le mal de mer, les cils tirés vers le haut avec la force de l'incompréhension, la vessie qui travaille, les neurones en perdition à l'instar de tout mon être restant sans voix, sans corps pour le rassurer, juste la violence, l'absurdité et l'aspect pathétique de la situation ; et pourtant, ma mère, devant moi, transpercée de haut en bas et figée dans sa splendeur de machine de guerre arrêtée, fait que jamais je ne me suis senti aussi impliqué : moi qui suis en dedans de tout ça, et pourtant si involontairement en dedans de tout ça, jamais je ne me suis crié si fort : c'est ma faute.


Une machine de guerre, oui. Vous l'auriez vue, ma mère, avec ses cheveux battant aux vents comme des reptiles, la colère de la corne de ses pieds, sa voix qui en quinconce dépose sur les autres ses boules de haine : aux épaules, aux pieds, et au milieu du ventre, et la tempête de la jeune fille au visage ridé commence, les premières déflagrations d'une douleur secrète, cachée dans le cœur d'une vieille femme qui s'essaie à la psychanalyse, se retourne soi-même, une résurrection, et tâte de ses crocs les malheurs de sa jeunesse, distanciation critique et délavant tout objet tâté dans l'enfance avec de belles mains encore épargnées de la souillure du temps. Une machine de guerre : yeux bleus sur un corps froid frissonnant au contact d'un autre, se soulevant, périmé, agressif, honteux, petite flaque dans laquelle on marche et qui nous éclabousse, machine de guerre reposant sans paix avec toutes les peines, elle qui n'a connu aucune guerre, aucun malheur, si ce ne sont les échos de sa lucidité, son extrême et dangereuse lucidité qui la rendait vulnérable à tout, à elle-même, aux autres, à la beauté des choses, et à ce contact physique comme une chaleur avariée, la prosternation refusée par orgueil, l'accomplissement charnel décliné pour toujours se taire, pour toujours que se taisent les mots.
Elle est là ma prison, ma despote de toujours. Ses globes oculaires trahissent encore la cruauté, la façon dégueulasse, amère, avec laquelle elle pissait sur les autres : sans remords, sans regard, sans combat intérieur. Enchâssée dans la mort, elle doit bien rire, première victime du courroux qu'elle a toujours rêvé de m'infliger. Enfin seule, doit-elle penser en me regardant purger les derniers liquides de mon corps. Et moi, comme un con, charcuté par le regret. Le regret de n'avoir su sourire à ses injustices, de n'avoir su pleurer de joie au bruit de son silence ! Tandis que je reste à maudire et à aimer ma mère, d'énormes limaces noires me grimpent sur les jambes, dans le dos. Je sens les caresses gluantes de leur salive, leurs pattes comme des ongles mous. Une piqûre au nombril finit de m'arracher au temps, et je divague, soûl, les pensées exacerbées.


Ah ! Me voilà bien seul. Des souvenirs me reviennent de manière disparate et je me perds dans l'espace-temps : une seconde semble une année, la chaleur devient insoutenable, et je me tourne, me renverse, collé au sol, le visage de ma mère comme un fantôme maquillé de sang, de honte, de dégoût. Je revois la voiture cahoter sur le chemin de terre : les plus hautes aspérités nous faisaient bondir vers le soleil rougeoyant - voilà mon émotion. Je me rappelle la nuit douce et sa teinte océane, nos pieds trempés dans le sable froid, les ombres qui se meuvent, mystiques. El Mouden faisait des lueurs d'or et nous montrait, de son doigt marron et ridé, les courbes du chameau au-devant de la lune. Le vent passait sur les crânes chauves des dunes.
Tous les endroits attrapés entre deux de tes courbes, maman... ce corps si pur, clandestin, camouflé, traîné comme une tare romantique, désireux d'être haï. J'imagine à nouveau les graines rugueuses de tes joues au contact de ma main, celles que j'ai toujours voulu toucher. Je me revois à rêver de tes lèvres si belles alors que je pleure toutes les sueurs de mon corps, seul, dans mon lit, alors que claironne l'été, et que les gosses de mon âge sont là, anges de la rue. Je préfère les grands champs où s'accroche la pluie, où s'éteint le soleil en petites zones d'ombre, où je peux imaginer la couleur de ton baiser. Ensuite, je m'émancipe, je valdingue dans les rues noires de Paris, je polis le mystère et m'y réfugie. Les rues moites et solitaires, la route comme une saveur sans nom, le piano de Jackson Brown qui hurle sa mélancolie : je suis grand, je suis immense, je suis en direction de n'importe où. J'oublie peu à peu les cris de mon enfance, je vais au bout de la fatigue. Je rencontre la vie au détour d'un paquet de gauloises : je nomme juste ses petites joues rondes, son sourire, ses yeux nuancés, sa taille mince, tout ce joli corps qui m’appartient... ses angoisses persistantes, qui témoignent d’une lucidité et d’une fragilité immenses, relation complexe, excessive et écorchée, où chaque miette du soi se perd pour aller s’enfouir dans l’autre. J'éteins peu à peu les autres, j'éteins peu à peu ma mère, et nous allons là où il n'y a plus personne. Mais le mépris dure toujours.


Je t'ai vue barioler la vie de teintes noires, de gouffres pourris où tu élançais des saveurs inconnues, cherchant les déroutes et leurs revers ambrés. Et moi je m'étire, disque d'or menaçant pour tes ténèbres adorées. Je me cache dans tes bons jours, rares et fragiles et si précieux, je gratte le peu de bonheur qui reste parfois sur tes voiles désabusées. J'ai la vie facile et les conquêtes nombreuses, des chemins blanc safran et d'un rose d'aurore cannelés en forme de rêve. Tu hurles les peintures de la mort, perdante, asphyxiée, plage blonde et frêle où ne souffle plus que le néant. Tu achemines tes pertes par des boulevards sans cœur, et je suis là, moi, dans une allée parallèle où dansent désirs et désirs. Satanée jungle ! Pourquoi m'ôtes-tu ma seule blessure ?
Je me rappelle gamin les jouets avec lesquels je ne jouais jamais. Encore une fois, je fuis le monde noir de sourires. Encore une fois, je me glisse dehors, je monte en haut du grand phare qui surplombe la plage, je crie à pleins poumons. Je suis la grande fournaise et les larmes de l'enfance, je suis la névrose indomptable de l'autisme, je suis le lyrisme brûlant de l'écorché vif, et je me façonne des mondes par-delà tous les autres et auxquels je songerai toujours car ce sont les seuls mondes qui m'aient jamais accepté.


Cet appartement est gris, tout gris, et il soupire sans cesse.


J'essaie d'avancer. Je me suis pissé dessus. Les arbres ont des troncs ridés, et je gueule maman au milieu des visages malfaisants. Je continue dans les ténèbres. Je suis trempé : de la sueur, du sang, de la pisse, de la pluie, des larmes, tous les liquides du monde ont réuni leur pitié. Encore un peu de chemin et je rattraperai ma mère, je nettoierai l'orifice déchiré qui m'a donné la vie. Encore un peu de chemin et l'homme soupirera d'avoir manqué mon corps.


Je préfère crever. Par dépit, je continue d'avancer, en rampant, parfois à quatre pattes quand j'en ai la force et le courage ; cette position, singulière en pleine jungle, m'évoque un tas de choses et me fait rire malgré moi. Dans ces cas-là, je tâche de me ressaisir, de bien comprendre la situation terrible dans laquelle je me trouve. Mais souvent, rien à faire, je rigole de plus belle quand viennent à moi les images de mon corps piteux, sale, les souvenirs de toutes les merdes qui ont pu m'arriver auparavant ; l'hilarité s'accentue encore davantage aux peintures cruelles, immondes, de ma mère empalée, le corps comme transpercé par un sexe masculin - et celle-là, d'image, ne fait qu'en rajouter : un gros sexe masculin au travers de ma génitrice, c'est drôle, incroyablement drôle.
Délirer ainsi est quelque chose de terrible durant les quelques moments où ma lucidité réapparaît. Exténué, tout espoir ayant disparu, je m'étais traîné puis allongé au milieu d'une clairière afin de mourir. Comme pour répondre à mon appel, de petits tigres arrivèrent sans bruit et s'approchèrent de moi, sûrement attirés par l'odeur du sang. Je pleurais d'avance de mon bonheur prochain : leurs crocs sur ma chair tendre, les griffes dans les yeux et jusque dans les entrailles, les boyaux jetés en l'air, et la longue dégénérescence du corps, dénué de toute enveloppe, s'enfonçant lentement, très lentement, prémices d'un voyage tranquille, à l'intérieur de la terre, parmi les feuilles et le dépôt du sol. Malheureusement, les sales bêtes m'ont reniflé, de très près, m'ont même balancé au visage un peu de leur haleine putride, féroce, puis sont reparties, l'air de rien. A croire que l'estomac des bêtes ne veut lui non plus pas de moi. Je veux crever !

Je me réveille. Mes membres sont toujours aussi douloureux. J'ai l'impression d'avoir quitté le flou de ces derniers temps où les mouvements de la jungle étaient omniprésents et où j'échappais au sommeil seulement pour ramper, me rendormir, délirer, ramper, me rendormir, délirer... spirale infinie. Cette fois-ci, j'ai dormi plus longtemps, je le sens. Je suis réveillé mais n'arrive pas encore à ouvrir les yeux. Néanmoins, je sais que je ne suis plus dans la jungle. Je ne reconnais pas les bruits, les odeurs, l'atmosphère. Là, cela semble plus tranquille, moins acéré, moins oppressant. L'espoir surgit : peut-être suis-je mort ?

" - Non, tu n'es pas mort, me dit une voix caverneuse.

J'ouvre les yeux, on m'y invite. A ma droite, l'homme. Je le retrouve identique, son sourire indéchiffrable toujours présent. Je m'apprête à parler. Il lève une main paume ouverte, cligne doucement des yeux, et me met un doigt devant la bouche.

"- Non, tes questions sont inutiles. Je suppose que tu t'es plu dans l'endroit où je t'ai amené... d'autant que ma surprise a dû bien te réjouir ! Tu as crié très fort, cela m'a fait plaisir... ta mère, elle, est restée silencieuse, étrangement. Je la pensais heureuse de te retrouver, j'ai dû me tromper.

- Où sommes-nous ? dis-je péniblement en avalant ma salive.

- Dans le monde réel, pris dans sa véritable et absolue conception. Regarde autour de toi."


Un pilier gigantesque se dresse : droit, noir, sans motifs gravés, sans contours remarquables. Immaculé de toute nuance. Un nombre incalculable de personnes tourne autour de lui, de manière extrêmement régulière. Ces personnes ont des visages ordinaires, mais sont entièrement nues et ont des cernes immenses, glauques. Elles tournent à l'infini autour de ce pilier, dans le même sens, et jamais le rythme ne change, jamais la cadence n'est interrompue. Tous marchent d'un pas uniforme, et pourtant chacun a une démarche particulière, comme dans la réalité. Je constate avec étonnement et dégoût que certains, tout en marchant à la même vitesse, se touchent de façon vulgaire : une jeune femme écarte avec violence ses deux fesses et insère un doigt barbare dans son anus, un vieil homme presse avec acharnement son gland entre ses doigts et celui-ci devient rouge, prêt à éclater. L'homme sourit en me regardant :

" -Voici le monde, voici votre amour.


Des pensées conflictuelles s'agitent à l'intérieur de moi. Je suis comme étourdi par ces hommes et ces femmes qui tournent, tournent encore. Je préfère au monde fade, mécanique, articulé, les surprises de la nuit qui tombent et balbutient, vous font traverser le matin avec la gorge encore enrouée des bonheurs du sommeil, les lèvres encore craquelées du long cri survenu à la vue des pâleurs de l'aube ou bien à la vue du phallus sanglant qui s'est planté dans votre mère. Autre chose que les serpents venimeux du travail, une autre couleur que celle des chagrins visqueux de la femme la veille au soir... j'espère faire le bon choix.

" - Tuez-moi, s'il vous plaît.

L'homme paraît surpris. Il me regarde de ses yeux verts étincelants ; j'y vois une certaine déception.

" - Qu'il en soit ainsi."

J'éclate, et je revois défiler à toute allure la souffrance de la bête, le paysage désertique, l'homme et les lézards, le canyon, le pauvre gars montrant son cul, la terrible jungle, ma mère morte.
Entre les tempes maussades éclatées comme les cendres s’éparpillent dans le lit de la rivière, les senteurs sont sèches et roulent sous les regards en traînées impalpables. Des yeux rampants, des tombeaux, veulent trembler encore et faire vibrer le marbre et le sable et les os, veulent dormir encore mais au rythme des pleurs et des joyaux sacrés du crépuscule. Aucun havre n’est tranquille, à présent, même ceux au-delà des mers et des montagnes, au-delà des plaines et des lassitudes, au-delà des terres toutes d’or et de blessures. Les navires de perles apportent les souvenirs vermeils. Merde... tout s'éteint vraiment, cette fois-ci.


Dernière édition par lu-k le Jeu 3 Juin 2010 - 12:00, édité 1 fois
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lu-k



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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Jeu 3 Juin 2010 - 11:44

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Tout me semble s'en aller. J'entends les battements de mon crâne et les battements d'autres crânes au côté du mien.


Impossible de savoir si le temps se détourne à ma vue, craintif de mon regard jaune éclair d’espoir, ou si Dame Fortune n’est jamais avec moi lorsque, chaque matin, je scrute le dehors à travers ma fenêtre. Impossible de savoir si les brumes acides, collées à ma vie depuis quelque temps déjà, comptent rester encore quelques nuits.
J’ai mis des bottes beiges, ce matin. J’aime le bruit de leurs talons sur les pavés glacés des rues piétonnes : un petit son craintif et élégant qui jamais n’est monocorde.
Une myriade de chuchotements est venue m’agresser, ce midi, pendant le repas. J’ai lâché ma fourchette parce que j’avais mal à la tête, parce que toutes les voix résonnaient, rebondissaient comme des ballons sur les murs de mon crâne, et elle est tombée sur le sol avec un petit cri de cristal.
Des paroles arrosées de bêtises, de rumeurs, comme un visage féminin innocent et véritable sur lequel on éjacule. Les yeux se ferment, âpre silence. La maîtrise de soi est très importante, je l’ai toujours su ; alors j’ai bu une bière, tranquillement, les nuées ardentes se baladant incapables au-dessus de moi.
L’après-midi est passé comme un cheval au galop, et je fus ma foi un cavalier peu inventif : les aiguilles sont allées vite sans que j’use du lasso. Je suis resté assis à côté du radiateur, une place universelle je crois. Les visages ont défilé avec des airs de clone : sourires perdus en chemin, regards alertes et méfiants, grimaces pressées comme des citrons.
Marlène est venue frapper à ma porte. Aussitôt que cette dernière fut ouverte, ses pleurs ont traversé ma chemise et imprégné mon torse. Elle a crié des vérités que j’ai toujours jugées mauvaises à dire. Marlène a cette émotion étrange qui, lorsqu’elle est éveillée, taillade à vif les plus profonds tabous. Peut-être que ce sont les femmes en général, je ne sais pas. En tout cas, même une éponge mouillée et un grand soleil n’auraient pu réussir à ramasser les miettes de mon cœur, ce matin-là. Je lui ai servi un café bien chaud, j’ai retenu mes larmes et mon poing, et je lui ai gentiment dit de s’en aller. Je l’ai regardée partir : elle a trébuché sur la marche du palier, comme d’habitude. Je l’ai imaginée, une heure plus tard, errante, un petit spectre aux longs cheveux blonds, une bouteille de whisky à la main, qui valse vers des gouffres infinis.
L’après-midi, je suis sorti un peu. J’ai regardé la Seine déverser lentement ses peines ; toutes les scories du monde semblaient sortir de ses eaux, et j’ai pensé aux quotidiens striés de gorges rouges, aux petits poissons épris de redondances et d’ennui, aux lueurs fragiles que les mains fatiguées n’effleurent même plus. J’ai pensé à la vie, un peu, à la vacuité du monde. J’ai fumé une cigarette, je suis rentré lentement chez moi, en croisant des cadavres gonflés d’air qui marchaient d’un air las, regardant les points à l’horizon comme des sorties de tunnel que l’on croit ne jamais atteindre.


Marlène et moi n'allons plus tarder à nous séparer, je pense. Elle est loin, l'époque où nous baisions sur la plage, le sexe dans les yeux. L'enterrement de maman est prévu pour lundi prochain. Une maladie inconnue, apparemment, l'ayant comme rongée de l'intérieur, des pieds jusqu'à la tête. Une journée étrange... à mon réveil, je ne me souvenais plus de la veille. On m'a annoncé la nouvelle quelques minutes seulement après que je me suis levé... je n'ai pas pleuré.


Tout est lent, figé. Le soir, le monde dort, et j'entends parfois, tremblements incertains, quelques cris miniatures.
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lu-k



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MessageSujet: L'harmonie des corps   Jeu 3 Juin 2010 - 11:59

Une nouvelle écrite aux alentours de Janvier. Comme les Cris miniatures, elle est terminée, dans le sens où toutes les dernières modifications (même les purement formelles) ont été effectuées. Je m'excuse de nouveau pour les erreurs de typographie. J'ai des versions complètes plus pointilleuses sur ce point mais, étant donné l'impossibilité de copier ici des caractères par exemple en italique, il y a des scories. J'ai la flemme de tout restituer, et c'est drôlement embêtant, la flemme intellectuelle, surtout quand certains en viennent à appeler au respect du lectorat (et ils ont raison !)...



Je baisai doucement le cadavre. On était en bord de Seine, et les eaux coulaient gravement tandis que j'étreignais son corps blanchi par le soleil. Je n'eus l'envie de partir qu'au moment où ses yeux prirent définitivement la couleur de la pierre. Le fleuve grinçait, comme pâtissant un peu de sa douleur, et je mêlais un sifflement tranquille, impertinent, à cette symphonie. Si les passants avaient baissé la tête, ils auraient aperçu mon sourire ordinaire. Bien sûr j'avais pris le soin de me situer aux environs de nulle part, là où les regards ne portent pas, là où tous les éléphants du monde pourraient copuler sans qu'on les remarque. Ah ! le moment doucereux où j'enlevai ses fringues, déposai un peu de ma salive aux contours de son buste, laissant grandes ouvertes ses paupières comme pour qu'elle eût l'air illuminée, et fourrant mon nez dans son vagin tout rose et tout brun à la fois, perdant la sensation de la terre moulue à mes genoux, perdant les autres, le monde, je crus avoir atteint l'instant où l'âme s'émancipe de toutes les serrures, oublie les questionnements, et incline légèrement, mais de façon suffisante, vers l'autre côté, celui de la fabuleuse déraison du sentiment, celui où l'amour n'a jamais pu me porter, malgré tous mes efforts, toutes les vérités laides et difformes que je lui ai données. Je crois même que je perdis M. Bertrand, sur le moment.

Dans les rues, je pris mon air halluciné. J'aime bien donner à mes yeux des couleurs violacées, dégénérées, et regarder les autres, leurs façons de détourner la tête, par pudeur, par crainte. C'est drôle la foule quand on prend un visage étrange, ça se tait devant l'invraisemblance, ça baisse les paupières comme pour ne pas qu'on la contamine, et quelque chose gigote dans les gorges comme des gamins gigotent dans des ventres. Ça pue la haine ravalée, inconsciente, et je sais que beaucoup de marginaux veulent les bouffer ces joues roses, ces gorges satinées, tout cet éclat qui n'est pas le leur. Enfin cette matinée-là me semblait si câline que je jugeai bon d'arrêter mes provocations, et je me laissai porter par le mouvement harmonieux et douillet de la rue toute droite, sage, colorée de visages beaux et beiges et souriants, de chaleurs rassurantes et reposantes comme la laine, de jaillissements indigos qui éclataient à chaque mètre, tout cela très concentré et giratoire, comme un lac mobile tantôt bleu, tantôt rouge, et qui vous fait voir la vie par son côté vivace, agréable, presque jouissif.

Je tournai à la ruelle. Une fois sorti de l'armada des grandes rues, il y a toujours une chose qui semble nous manquer, qu'on croit avoir perdue. On regarde ses pieds, on palpe ses oreilles, son ventre, ses fesses, et il y a comme un objet lourd, ou une tumeur, qui est resté trop longtemps accroché à notre corps pour tomber sans qu'on le remarque. Alors oui ça fait un vide, on se croit léger et presque vert fluo, scintillant seul dans le silence et l'atmosphère alors qu'on pense avoir coupé le cordon de l'agitation pour toujours. Heureusement, la sensation disparaît vite. J'avais senti comme à chaque fois l'inquiétude me gagner subitement, une écharde. J'avançais, comme toujours étonné de l'aspect religieux et sombre de l'endroit : le ciel semble à des milliards de kilomètres au-dessus de la tête, les pavés glissent, trempés dans un humide brouillard, et pourtant l'on distingue clairement les façades sombres où poussent éparses de minuscules fleurs, les draps et le linge suspendus qui semblent abandonnés et tristes comme des visages. Chaque fois je ressentais cette sensation à la fois oppressante et délicate à l'approche de la maison de M. Bertrand. Il est juste de dire que ce matin-là tout semblait encore plus contenu qu'à l'habitude ; la crasse se répandait en petits filons vermeils, serpentait sur le sol et sur les murs comme les multiples veines du cœur, et l'on entendait cette fois-ci une ballade jazzy, parfaitement claire et qui résonnait pareille à un entrebâillement. J'avais une énième fois la sensation d'être arrivé au bout du monde, vous savez, quand on s'attache à la pensée puérile de la destinée, et qu'on croit que toutes les litanies vécues de l'enfance à l'âge mûr, et même celles qu'on imagine, qu'on s'invente, qu'on désire, ne se sont succédé et n'ont été oubliées que pour mieux aboutir à ce moment, à cet endroit, ce fantastique bout du monde qui réunit toutes les saveurs et d'où l'on entend le mieux le bruit de la mer. Enfin, à ce moment-là déjà cela faisait longtemps que je ne m'illusionnais plus sur les pouvoirs de ce lieu, semblables aux pouvoirs qu'ont certaines œuvres d'art, et je savais qu'après avoir entrevu l'amour englouti sous la fange, c'est-à-dire l'amour authentique, prosaïque, qui ne se camoufle plus, on découvre le monde et les hommes, ces monstres noirs et belliqueux qui mettent une capuche au soleil, une langue cloutée au clitoris des pucelles, et vous font découvrir la langueur et la souillure de chaque accouchement, de chaque étreinte, la langueur et la souillure qu'ils ont eux-mêmes déposées au-devant des regards.

Les deux petites filles étaient là, comme je m'y attendais. Les mêmes jupes rouges, les cheveux lissés en arrière avec une précision maniaque, les chaussures plates, noires, et leurs collants blancs. L'expression est identique, elle aussi, la rigueur du faciès impressionnante, la pureté artificielle de figures jumelles comme tracées à la règle et moulées dans une crispation naturelle dérangeante. Comme à l'habitude, je leur dis bonjour, et elles ne me répondirent pas, sceptres immobiles dans l'obscurité, sculptures humaines. J'entrai chez M. Bertrand par la porte quelconque qui au début de nos relations me croyait témoigner de son impersonnalité. D'ailleurs, chez M. Bertrand, tout semble neutre, nu. Il y a une seule pièce d'environ vingt mètres carrés, relativement vide, sans couleur, ou du moins le croit-on, car chez M. Bertrand règne toujours une nuit quasi totale. Il n'y a pas de fenêtres, seulement une table basse au centre de la pièce, quoique située plutôt vers la droite, un portemanteau à l'entrée, juste à côté de la porte, et une lampe halogène qui éclaire faiblement d'une lumière orangée, tamisée, le sol terreux sur lequel elle se tient, bancale. J'entr'apercevai des formes dans l'ombre, près de la table basse, et je distinguai la voix de M. Bertrand : « Alors ? », et je lui répondis d'un hochement de tête. M. Bertrand voit très bien dans le noir. J'entendis un bruit étrange, non identifiable. Cela voulait dire que je pouvais aller m'asseoir auprès d'eux. Je m'approchai, croisai mes jambes, lentement, et me laissai tomber en tailleur. Il me semblait deviner cinq ou six silhouettes dans la pièce, disposées autour de M. Bertrand, comme il se doit. Je croyais voir Nicole assise à côté de moi, ses lèvres tuméfiées, et ses jambes longues et félines, désirables autour des reins. J'ai toujours bien aimé Nicole, même si je crois que c'est une de ces personnes qui s'occupent un peu trop d'elles-mêmes, comme savent le faire les faibles. Je l'ai vue rentrer un jour chez M. Bertrand et tomber, se balançant d'avant en arrière, labourant la terre rouge de ses talons, les poings sur le ventre, fredonnant et sanglotant à la fois, son visage soûl de chagrin et son expression douloureuse exacerbée par des traits erratiques, comme disposés au hasard et pourtant si nobles dans la tristesse. Ensuite, elle a renversé la tête en arrière et a ri à en avoir la voix rauque. Elle est restée là, allongée, au milieu de nous tous, essoufflée. M. Bertrand s'est approché d'elle doucement, puis lui a fait l'amour doucement encore.

Nous étions tous restés silencieux pendant un moment, jusqu'à l'instant où un soupir indéfinissable, long, grave et strident à la fois, comme un violon, comme l'agonie d'un mort, se laissa glisser dans la léthargie de la pièce. Aussitôt, nous savions que M. Bertrand allait prendre la parole.

« Ecoutez plutôt : je suis allé chercher hier, alors que vous étiez tous occupés ailleurs, loin de moi, à réaliser ce dont je vous avais chargé, les bras de ma mère. Je ne l'avais pas vue depuis bientôt douze ans. Autant vous dire tout de suite que je n'ai pas été surpris : son immeuble était crade, situé dans une rue crade où des hommes défoncés au crack s'insurgent de la beauté des trottoirs, gueulent un peu de tout ce que nous distinguons mal. Je suis entré là-dedans, il était quatre heures de l'après-midi, et déjà les allées et contre-allées et quartiers perpendiculaires, qui se croisent, s'enroulent confusément à l'approche du soir, commençaient à allumer l'ennui et la dérive et la lassitude ; ça puait la laideur et la tristesse tandis que je montais les escaliers. Je sentais les vapeurs venant de dehors qui insufflaient leur désespoir même entre les murs, et elles semblaient mener à l'échafaud, ces marches qui montaient vers ma mère comme on descend vers le Styx. Je vous raconte pas tous les détails de la suite, ça m'a comme fait ravaler mon cœur, toutes ces conneries, les murs qui suintaient de la crasse et des cris, ce visage paumé, s'écroulant lui aussi, et la façon dont on asphyxiait au-dedans de ce salon d'un rouge pourpre et lugubre... ah, et ces miroirs qui vous font voir le pire reflet possible de vous-même, tout décomposé. Je ne suis pas fier de ce que j'ai fait, mais parfois, les hommes ont comme une rancœur, ou du moins une chose au fond de leur orgueil, et plus rien ne s'accepte, plus rien ne se rachète, et ça fuse, c'est un missile, la rancœur, la vengeance secrète, qu'on garde longtemps camouflée dans le corps, ignorée volontairement. Ma mère n'en a jamais eu, d'orgueil, et par là même n'a jamais su haïr qui que ce soit. Je crois pouvoir dire qu'elle est née morte. Là, sorti, devant sa porte, je me suis dit : cela ne sert à rien de vouloir se rattacher aux choses du passé car, irrémédiablement, on les détruit. Ça m'est venu comme ça, d'un coup. Ma salive a pris un goût terriblement âcre, et je suis resté planté là, devant la porte des enfers, à sentir la larve du mal éclore en moi comme une résignation. J'ai tourné de nouveau la poignée de l'appartement de ma mère, et j'ai hurlé de l'intérieur, très fort, vous comprenez, comme quand on arrive pas à chier, et ça continuait de grandir en moi, non pas un sentiment de culpabilité comme on pourrait s'y attendre, mais la résignation, ouais, de la résignation face à tout ça, face à tous ces animaux, ces bêtes, qui croupissent dans les faubourgs, et je me suis mis à tout comprendre et à vouloir tout repousser en dehors de moi... j'ai continué à hurler et j'ai comme rejeté toutes mes amours, toutes les choses que j'estimais, toutes les choses auxquelles je prêtais un sens religieux et magique, tous les corans, bibles, nourritures que je me suis appropriés pour échapper à l'ennui, à l'absurdité de l'existence, j'ai rejeté ces choses, et j'ai descendu lentement les escaliers, avec une fiévreuse sensation de victoire. La nuit était tombée, dehors, et les ombres dansaient dans la tiédeur, dans le tumulte des rues, éveillées complètement cette fois-ci. Je sentais des odeurs de sang, d'héroïne et de folie. J'ai marché très lentement jusqu'à chez moi, restant le plus possible dans le quartier de ma mère, appréciant le tourment et l'amertume de tous les hommes, de tous les chiens du dehors, qui se déplaçaient en glissant dans la pénombre et se collaient, furtifs, tentaculaires, emmitouflés dans la puanteur du chagrin. Comme drogué moi aussi, j'ai participé à leur recueillement, à ces avariés, organes sujets à l'exérèse du monde. Dans une petite ruelle, un homme secouait, frappait de toutes ses forces un grand portail de fer, en criant : « Je travaille pour la nuit ! ». »

Il avait débité tout ça sans reprendre son souffle, je me rappelle, et nous nous tenions tous tremblants, un peu camisolés de force à sa bouche tellement ça nous avait surpris qu'elle bouge de cette façon. Il arrive parfois à M. Bertrand de partir dans des sortes de monologues embrouillés, à la fois paradoxaux et logiques, discordants et lumineux. Ainsi, ce n'est pas tant son débit de parole qui nous fit rester cois, mais plutôt la manière sensible avec laquelle il évoqua un sujet purement personnel. M. Bertrand est, je crois, quelqu'un de réservé, et s'il lui arrive quelquefois de parler longuement, ce n'est jamais de lui-même. Je ne savais pas quel sursaut avait pu l'animer pour qu'il se livrât de la sorte, et je n'osais imaginer les changements profonds qui le tordaient alors, qui avaient pu ainsi briser quelque chose au plus profond de lui-même. Jusque-là, j'avais toujours admiré la façon extraordinaire que M. Bertrand avait de camoufler ses propres tiraillements afin de se plonger dans ceux des autres, parlant toujours avec une grandeur d'âme excessive. Je m'inquiétais de ces changements. Pour moi, M. Bertrand a toujours été le même, immuable, un rocher noir.
Environ cinq minutes après avoir parlé, il prit Nicole par le bras et entreprit de la pénétrer violemment contre le mur. Nous sortîmes. Les autres décidèrent de rentrer chez eux ; je restais là, moi, assis sur le trottoir. Les deux petits filles étaient parties, apparemment, et les seuls bruits de la rue étaient le murmure du vent dans les draps étendus et les sanglots de plaisir à demi étouffés de Nicole. Un peu plus tard, elle sortit, et je lui demandai aussitôt comment allait M. Bertrand. Elle pensait qu'il avait peur, me dit-elle. Je la questionnai :
« - Peur de quoi ?
« - Je ne sais pas vraiment, mais il ne bandait pas comme d'habitude. En plus, son corps tremblait, comme stupéfait. Je crois que M. Bertrand a peur de quelque chose. » Nous nous tûmes et laissâmes nos yeux divaguer dans le soir. Nicole finit par s'en aller, et je remarquai une marque rouge et bleue autour de son poignet. Elle avait omis de préciser que M. Bertrand avait été plus violent que d'habitude. Je ne comprenais plus grand-chose. Quelques minutes passèrent et, alors que je m'apprêtais à partir, M. Bertrand sortit.
« Je me suis encore rallongé, indéniablement. Avant cet événement de la veille, je ne connaissais rien, je n'avais guère de cohésion, de substance, me dit-il. Je l'interrogeai du regard. Il reprit :
« La vérité est laide et difforme. L'hypocrisie est la seule vérité. Tuer sa mère, c'est comme un miraculeux instant de silence. J'aurai de nouvelles missions pour vous demain. »
Je regagnai l'impudeur des rues.


Ce matin-là, je me dépêchais dans le vacarme du dehors. M. Bertrand m’avait convié très tôt chez lui. Il était à peine six heures du matin que je trottinais déjà dans Paris, la tête encore enfarinée, l’aspect incohérent, improbable. Le soleil éveillait sa petite larme circulaire à la rasée des toits, et je croisais quelques poubelles, quelques soucis, quelques mecs encore plus improbables que moi. La virginité des rues à l’aube m’évoquait immanquablement une de ces musiques lyriques, grandiloquentes, à la Walt Disney. Au moment où je passai devant l’appartement de Nicole, je pensai à ses petites fesses brunes et dorées comme du pain chaud, et aux striures serrées de ses hanches alors qu’elle s’étire au réveil, allongée sur les côtes, la main dans les cheveux et le bras levé découvrant son aisselle un peu humide. J’aime bien Nicole ; elle fut pute, à un moment, je crois. D'ailleurs, je ne veux vraiment rien du plaisir, car je ne le comprends pas. Le besoin impérieux du corps le camoufle vite, et on s'y retrouve souvent, entachés de bave, de sperme et de cyprine, dans cette machine bestiale qui répond aux demandes de l’instinct, tous les rejets et les sécrétions comme des trophées, croirait-on, de petites victoires, alors qu’on se livre simplement aux créations banales de notre animalité, qui ressurgit avec force et puissance tandis que l’index n’a même pas effleuré un centième du pouvoir intellectuel. Les contours d’un corps sont pourtant intrinsèquement délicieux et toute une vie on aimerait échouer en nomade aux abords d’un de ces périples, d’une de ces peaux panoramiques, brunes, à la fois rugueuses et humides, oasis troublantes du désespoir humain. Je croyais aimer le sexe, et encore aujourd’hui je croirais l’aimer encore, si seulement son plaisir et sa beauté ne me paraissaient à présent les substituts les plus agréables et inconscients de notre nature décérébrée.
M. Bertrand prit un air sérieux lorsqu’il me vit arriver. Il me dit clairement ce que je devais faire : le cadavre de sa mère, dont il avait négligé de s’occuper sérieusement, devait être transporté puis enterré dans des ruines près de Mexico. Tout cela le plus discrètement possible, évidemment. Il refusa de me dire pour le moment les raisons de l’endroit et d’autres précisions bien utiles à ma compréhension de l’affaire, mais me pria dans l’instant d’aller rejoindre un ami à lui qui s’appelait Tosca, et dont j’aurais besoin, apparemment ; après, je devais revenir le voir pour « les procédures quelque peu complexes en ce qui concerne la suite ». Il me répéta encore une fois d’être très discret, et me mit dans la main un papier sur lequel se tordait, écriture bleu pâle et frissonnante, l’adresse de Tosca. Alors que je sortais de la pièce obscure, je le vis se ronger un ongle, lever les yeux vers moi et sourire, fondu dans le mystère.

Combien de petits corps ai-je déjà tués pour lui ? Je prends l'avion, la place est payée, évidemment (d'où lui viennent ces moyens ?), et je regarde de mes yeux injectés de sang les passagers rubiconds, éternels angoissés devant le vide. Moi, toujours pâle, comme un spectre ou enfant tout sage, au milieu du tumulte des rangées bleues. Je m'apprête à tuer, à violer sûrement, et je suis étrangement calme, serein, alors que les autres, attachés au sol de l'appareil qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible, s'agitent, se contorsionnent, animaux farouches. Ces voyages en avion m'ont toujours fasciné, cette espèce d'entre-deux, ces prémisses au meurtre paradoxalement bien plus intéressants que l'acte en lui-même. Une fois arrivé à destination, une fois sorti de l'apnée du vol Untel en direction d'Untel, la face émergée de l'eau, je pose le pied à terre, et suis aussitôt replongé dans la spirale bénigne du mal. Je parcours une de ces rues étranges, où des adolescents traînent leur scrofule de faubourg en faubourg, ou bien une avenue lumineuse, large, imbibée des tendresses et des émotions populaires, aux Etats-Unis, en Corse, en Espagne, au Japon, n'importe où et toujours ces mêmes défilés maladifs, tour à tour opulents et prétentieux, rachitiques et glaciales, toujours ces mêmes cadavres. Comme cette dernière fille que j'ai tuée, à Paris. Une sournoise. Elle a voulu s'enfuir, je l'ai rattrapée et ai pris doucement son poignet au creux de ma main. Une jolie salope de vingt-quatre ans, déjà veuve, déjà rattachée à dieu ; M. Bertrand m'a toujours bien précisé qu'il était important de s'en prendre aux démunis. Ah, et elle me faisait rire, celle-là, avec son cul tout rond et tout nu posé sur ses petits talons (c'est terriblement délicat, les talons), les seins ballants alors qu'elle se tenait à genoux devant moi, en pleurs, son menton tout humide à côté de mon gland, et sa bouche si près elle aussi, tandis que je la toisais, regardais ses yeux qui m'imploraient et ses lèvres d'or scandant des choses idiotes de manière précieuse (comme on garde ses mauvaises habitudes, même dans la plus violente des situations, même proche de la mort !) : « Sil vous plaît, Monsieur, laissez-moi vivre encore un peu, laissez-moi jouir du temps qu'il me reste à passer aux côtés des hommes et au côté de la religion... je veux nourrir encore le bel aigle du Progrès, de l'Idéal, de l'Essor... je veux croire la vie... je veux gagner des choses, me gagner moi-même... s'il vous plaît, ne me tuez pas.. ayez pitié ! » etc, etc. Ce fut un moment très, très émouvant. J'aurais pu lui dire que le temps qui restait ne pouvait que lui faire perdre des morceaux du futur. J'aurais pu lui dire que son aigle, c'était un vautour déplumé, plutôt, et ressemblant à une conscience chrétienne. J'aurais pu lui dire : l'aigle, il faut le nourrir, non de son foie, mais de ses remords, de ses sacrifices. Mais on doit aussi savoir le tuer, le moment venu, et se libérer ainsi des contraintes morales, sinon l'on glisserait dans une sorte de délectation morose. Mais rien à faire ; comme à chaque fois, ce fut le silence de la déraison face à l'appel humain.


Je conçois dans ma tête un magma de bâtisses jaunes et tristes, déployées librement sur la structure de l’azur. C'est toujours comme ça, la rue, des poésies idiotes qui côtoient du prosaïque. Je sonnai à la porte de Tosca vers neuf heures et quelques. Dix minutes plus tard, nous étions tous les deux redescendus, en route vers l’appartement de la mère de M. Bertrand. Tosca puait le shit et le genièvre à des kilomètres. Un homme étrange, assez scintillant, tout en contrastes : un smoking entièrement blanc, assez tendance, et une figure particulièrement hideuse, mélange de barbes rousses et hirsutes qui poussaient sur les trois quarts de la partie inférieure de son visage, une bouche immense, tordue, des cheveux à la Bee Gees, des yeux minuscules, à la fois bienveillants et perfides, et qui tentent de s’écarquiller, parfois, comme apercevant un carré de ciel bleu dans l’épaisseur du brouillard. Je le palpais du regard : je ne savais pas si sa démarche me faisait peur ou me donnait envie de rire. Une espèce de déhanché, assez féminin, qu’il faisait avec ses hanches renfoncées et ses jambes longues et maigres comme des échasses, et puis quelques claquements de doigt survenant de façon assez irrégulière tous les trois ou quatre pas, coucou suisse déréglé simultanément autoritaire et sensuel. Une sorte de pédé parisien, un marginal à l’allure androgyne, je ne savais pas trop où le caser… enfin, dit-on, pour ne pas être victime des apparences, l’intelligence doit dépasser les contradictions, la différence et les invraisemblances. Si la trame linéaire des mésaventures traduit l’apparent désordre d’une vie découverte par un œil trop humain, victime de l’imagination et de son champ de vision limité, il existe des cycles faits de lentes ascensions suivies de chutes brutales qui nous invitent à réfléchir à l’ordre régissant toute chose et tout être, toute présence. Ouais, l’intelligence, si elle existe, devrait être capable de découvrir des lois sous l’apparent chaos. Un pédé, peut-être ? Je n’ai pas assez d’élévation spirituelle pour mieux juger de l’ordre universel.
Tosca m’arrêta d’un coup, mettant son bras à l’horizontale au-devant de mon buste, sans se retourner.
– Nous y sommes, me dit-il doucement. Prenons les escaliers sans faire le moindre bruit. Vous avez une arme ? Je répondis « oui » de la tête. Un colt, d’un noir ambré. Je l’adore.

Certaines nuits, le remords me prend. Le remords, c’est généralement quelqu’un de laissé derrière soi, et jamais pourtant je ne me suis assez offert pour regretter avec égoïsme des gouttes de mon estime que j’aurais étouffées dans mon dos. Néanmoins, certaines nuits, je me réveille en sursaut, et ma poitrine me déchire comme si on m’en avait arraché une partie ; je me réveille dans un tel état d’agitation et de manque qu’on pourrait me croire drogué, mais non pas le drogué qui connaît l’angoisse, la chaleur et les miasmes des substances, plutôt celui qui, pareille à la femme enceinte, se voit dépossédé de ce qui germe à l’intérieur de son corps, les membres rendus violents et incontrôlables, comme on a la folie qui bouillonne dans les yeux, et qu’on s’attache aux barreaux en bois du lit jusqu’à s’en foutre des ecchymoses et des trous plein les bras, tellement ça nous a fait mal d’être débarrassés de la seule chose à laquelle on tient et qui nous tient au ventre comme une maladie, une maladie que l’on ne connaît pas et qui pourtant nous ronge.
Je voyais M. Bertrand un peu dans cet état-là, après que nous lui avions ramené la dépouille de sa génitrice. Enfin, plutôt, je le pensais dans cet état-là, car son calme était en apparence le même qu’à l’habitude : imperturbable. Mais certaines moues discrètes, certains clignements de l’œil droit, me faisaient savoir qu’un peu de pluie nocturne se tassait auprès de l’immaculé de son cœur.
– Emportez-la, cette plaie, a-t-il dit, tout en lui crachant sur les seins. Des seins dégoûtants. La voilà, la petite pièce en or, le droit de passage. Elle va pouvoir naviguer, la mère, sur les flots sales des enfers, on lui a payé sa dette, à la mauvaise. Encore une fois, M. Bertrand a su s’approprier les gens au-dessus de lui, au-dessus de lui dans la condition naturelle qui leur a été attribuée. Comme moi, la nuit, une femme enceinte, avec son gros ventre qui ramasse les débris du monde pour leur tenir chaud ; une cloque de satin pour tout le monde, on s’y installe, comme des fœtus, et on ronronne, on se laisse guider, respirant artificiellement. Une armée de nourrissons, tiens, voilà ce que nous sommes ! M. Bertrand est la plus grosse de toutes les femmes enceintes ! Mais quelquefois, y en a un qui s’attable et boit sa bière, et se laisse trop bercer par les paroles de M. Bertrand… alors, il marche à reculons en fermant les yeux et en ouvrant la bouche, face aux caméras scoptophiles de l’opinion publique et de la mort, qui l’attend, elle, tapie dans les limbes de la poitrine de M. Bertrand, et pah ! survient, et M. Bertrand y peut à moitié quelque chose, à moitié rien.
Une connerie écarlate, la mère, et qui dérive, sphérique, bras et jambes amputés, vers le royaume d’Hadès. Mais où vit donc M. Bertrand ? Ce huis-clos où les ténèbres se bousculent... ah, c'est terrible, n'est-ce pas ? Il n’arrive même plus à apprécier la couleur des instantanés qui font fermer les yeux : un paysage, un baiser, un sourire, une cigarette, toutes ces petites fulgurances sincères, débarrassées de la mosaïque de la raison et du cœur et de l’âme, sont connues pour guérir au quotidien… il ne les aime plus ! il ne les aime plus ! Les volailles, les rôtis, et toutes ces autres chairs, un peu lascives, un peu forcées dans l’assiette de se faire désirer et de saigner tout du jour, voulues ainsi par l’homme, qui les ayant attachées lui-même à l’idée de gloutonnerie ne peut empêcher sa bouche d'y souscrire, il ne les regarde pas, il ne les désire pas comme pourtant c’est un sentiment auquel devrait céder son impulsion. Voilà un homme qui ne résiste à rien, car indéniablement rien ne lui fait envie ! C'est terrible, n'est-ce pas, de se sentir ainsi rongé par l'existence et par le monde... elle avait une gueule de débile, la mère de M. Bertrand, nue et mal faite, la bouche grande ouverte comme préparée à l’assaut d’une bite, les yeux à demi-fermés dans le prolongement d’une extase (infinie, maintenant, infinie !), tous les nerfs décontractés, relâchés en un mouvement à la fois souple et lourd, et les membres alors qui balanceraient en l’air comme des poireaux tout beiges si on venait à les lever. Un truc spectaculaire et dégueulasse. Et toujours le visage de M. Bertrand dont l’expression paraissait neutre et blanche, mais faible, je persiste à le penser aujourd’hui, son visage avait ce jour-là des relents de faiblesse et de solitude, et alors, ce n’était plus la femme enceinte qu’on voyait se baisser sur un de ces enfants qu’elle avait tués, mais un homme faible, très faible, baisant les coupoles d’atmosphère qui entouraient les blessures d’un plus faible encore que lui, d’un plus démuni. Une figure christique, indubitablement. Mais quand M. Bertrand acheva de brûler les oreilles, les paupières et les lèvres de la morte, je me rappelai que le monde ne pouvait connaître qu’une seule véritable religion : celle de la mélancolie.
– Amenez-moi l’homme en question, à présent, dit-il à Tosca, celui-ci étant resté debout à siffloter, ne se sentant apparemment que très peu concerné par la scène. Pour résumer, ça s’était déroulé ainsi : on est monté, avec des pieds en peaux de loups, arrivés en haut, on s’est collés au mur, la porte de l’appartement était entr’ouverte, Tosca a sorti un deagle aux allures de colombe, est entré, je l’ai suivi, toujours en avançant habillés de la nuit, tels des rapaces, on a vu le corps adossé contre le canapé, assis, et les reflets orangés du soleil jouaient avec le livide des yeux et la transparence des fenêtres, et hop, sursaut à peine discret de Tosca et moi, on voit le reflet d’un homme à quelque centimètres de nous, sur notre droite, derrière un mur qui séparait la cuisine du reste de la pièce, un homme tranquille, mangeant un sandwich, innocent, et se découpant avec incandescence dans le verdâtre des vitres sales ; Tosca a pas hésité, il a même pas respiré un grand coup une dernière fois, pour voir, s’est jeté dans l’endroit où le mur disparaissait pour laisser place à la surface homogène de la pièce, et a planté une balle parfaite, lumineuse, esthétique, dans la jambe du policier. Puis deux bons coups de poing, un grand sac poubelle sur les épaules, on sort ; les corps de Paris ne se retournent même pas.

J’oubliais un peu d’agitation sur ma peau. J’étais encore tout essoufflé de notre marche lente, attentive, à travers tout Paris. M. Bertrand perdait ses yeux suaves dans l’ombre de la pièce ; Tosca et moi fumions un joint dans la rue, à l’entrée ; deux grands hommes cagoulés enroulaient la madre dans un linceul troué.
– Que pense réellement M. Bertrand, tu crois, demandai-je à Tosca ? Il me regarda d’un air étonné.
– T’es un nouveau toi ? me demanda-t-il, paraissant avoir soudain compris.
– Non, pas du tout, lui répondis-je.
– Eh ben, moi, ça fait depuis sept ans que je le connais, et m’a pas fallu plus de deux mois pour me dire que ça servait à rien de chercher : ce gars, il te dira rien, tu le comprendras jamais, et ça si seulement y a quelque chose à comprendre.
Je fronçai les sourcils. Je n’avais jamais entendu quelqu’un appeler M. Bertrand de cette façon, « ce gars »… les gens comme moi l’appelaient tous M. Bertrand et jamais autrement. On avait trop peur de lui désobéir, ou de le rabaisser ; les gens comme moi lui portent une estime incroyable, une dévotion anormale, on serait prêts à tuer s’il arrivait que quelqu’un lui manquât de respect. A vrai dire, je serais prêt à couler, glisser, ramper, presque, comme un tapir, à l’assaut de son corps, s’il me le demandait. Je pourrais le caresser, l’étreindre, toucher ses genoux, et ses pieds, avec la plante pliée et repliée en petits plis sensuels, je pourrais jouer avec tout son corps pendant l’amour, s’il me l’ordonnait. Je pourrais le faire devenir femme.
– Tu ne l’aimes pas, M. Bertrand ? et à cette remarque Tosca me regarda, stupéfait, avec les yeux en forme de lunes, et la peau couleur de lune, tout pâle et tout rond, comme mis devant un juge. Quelque chose semblait s’être mise à trembler en lui. Il passa du blanc de la déliquescence au rouge du sang, et ses veines paraissaient à présent saillir à travers son front bombé, tandis qu’il agitait ses bras dans tous les sens, hystérique. Il s’arrêta alors de bouger frénétiquement, mais sa gueule gardait, comme celle d’un nouveau-né, la même couleur vive et bordeaux.
– Je… je t’interdis de dire ça ! M. Bertrand est quelqu’un d’exceptionnel… un génie ! Je l’adore, oui, je l’aime, et jamais je ne me permettrai de dire du mal de lui, ça non… quand je cherche un frère, je pense à M. Bertrand, n’en doute pas, n’ose pas prétendre le contraire ! Enfin, quand je dis frère, tu comprends bien que je ne me compare pas à lui, ce serait ridicule, hein ! C’est tellement beau, un impassible ! C’est plus vrai que la nature ! Et la nature, je la déteste, comme me l’a appris M. Bertrand ! Des serpents, des fantômes, et le gargouillis de l’eau, c’est de la bile, de la carence, parce que les hommes ont besoin de s’inventer des choses, de construire des mondes sur leurs visages, de combler leurs manques et la laideur… je sais tout ça, et M. Bertrand, lui, il ne joue pas, il ne fait rien avec son visage, et je pourrais l’embrasser, cette inexpression, cette tache vierge !
Il avait fini de parler en s’étranglant, sous le coup de l’émotion. Il avait hurlé et s’était empressé de déballer tout ça, comme si quelque châtiment divin risquait de le punir à travers mon regard. Je connaissais cet homme, Tosca, depuis seulement deux heures. Je l’avais vu serein, indifférent, et même un peu cynique, je lui devinais de l’assurance, du dédain, de l’intelligence ; en quelques secondes, il perdit tout ça, et c’est drôle tout de même comment les hommes réagissent au simple nom d’un autre : il s’est senti faible, et ça l’a fait redevenir un gosse, avec des angoisses de gosse, il a eu peur qu’on le gronde, il a eu peur d’avoir dit une connerie, il s’est senti partir, s’est couché sur le dos en levant les quatre pattes en l’air. Déshumanisé, le pauvre gars, un chien dans la posture de la soumission, ou juste un ver de terre. Comme la raison s’en va vite ! Comme elle laisse rapidement la place aux sentiments autistiques, à l’effusion emmêlée des affections primaires ! Ça bave, ça souffre et ça se tiraille au-devant du chef de la meute. Une irritation portée sur un seul nerf, un mot isolé, et tous les muscles se mettent à convulser, des drames se réveillent, des drames qu’on aurait jamais soupçonnés chez un homme.

M. Bertrand avait dit « Vous partirez demain », alors je suis allé de mon côté, Tosca aussi, j’ai laissé mon maître et sa mère respirer ensemble dans les ténèbres. Je me retrouve chez moi, infortuné errant dans la foule. Il était dix-sept heures, j’avais encore toute une soirée et toute une nuit à attendre avant le départ. Je repensais à Tosca : drôle de gars ! Malgré son impulsion de tout à l’heure, son aspect général m’avait impressionné – ses yeux, notamment, avaient comme un objet à viser, alors le regard se perdait, rectiligne, vers ce point imaginaire, mais sans que ce dernier le monopolise, comme si cet homme arrivait à garder sa concentration sur toutes les choses qui l’entouraient, et à tout moment. Et puis, il connaissait M. Bertrand depuis plus longtemps que moi, sans compter que son habileté au tir m’avait semblé très bonne. Une enfant d’une douzaine d’années me percuta ; je décidai alors de me diriger vers un lupanar tenu par une connaissance de M. Bertrand, une maison close que j’affectionne particulièrement justement parce que les aides-soignantes y sont très jeunes, très habiles, silencieuses. J’allais donc aussitôt dans ce coin sordide de la capitale, décidé à m’y détendre une partie de la soirée, et peut-être à défouler sur quelques fesses impudiques, juvéniles et cambrées, un peu de cette colère trouble et bizarre que je sentais en moi depuis l’arrivée chez M. Bertrand. La baraque était toujours aussi sale, sans lumière, paraissant boueuse et malade comme une tranchée. Ça puait, aussi, mais moi ça m’a toujours excité, les choses crades et qui puent. Je fis signe au gérant de ma présence, sur quoi il me salua d’un signe de la tête en m’indiquant la petite Maude, dans la pièce d’à côté. C’était elle qui était de service, ce soir. On se connaissait bien, Maude et moi. Elle se tenait comme à l’habitude dans un des quatre coins de la pièce, en boule, les lèvres gercées, accroupie avec les jambes entre les bras, jouant avec les doigts de ses deux mains, regardant le vide et battant l’air de façon gentille et douce avec ses pieds noirs, sans eau, comme le reste de son petit corps frêle et souillé, sur lequel la vie et les hommes défèquent, jour après jour, nuit après nuit. Elle avait quinze ans, Maude, une petite haïtienne qui ne m’a jamais parlé si ce n’est avec ses larmes tièdes, amères, après que je l’avais besognée, ou en même temps, parfois. Ce soir-là je tirais ses longs cheveux noirs et gras un peu violemment, je le sentais ; elle ne criait pas, Maude ne crie jamais ; mais les mouvements de ses fesses, dont je palpais la mie avec mes gros doigts, n’étaient pas aussi monotones, aussi apaisés. Je lui faisais sûrement un peu mal, à cette chèvre chétive, bronzée, pubescente et duveteuse, écarlate de tristesse, mais jamais de désir. Je pensais pouvoir y rester, là-dedans, jusqu’à ce que son corps s’évapore dans l’aube souffreteuse, épuisé. Ça me démangeait de partir en courant, peut-être plus encore que toutes les autres fois, mais j’étais tellement bien, là-dedans, à m’y abandonner. Je la voyais couler sur mon membre, et je faisais rien, je faisais rien, elle coulait comme un désespoir, comme un sourire qui trotte dans la tête jusqu’à prendre peur. Ses yeux, parfois, trahissaient une émotion en se fermant à demi ; alors, je me mettais à tenir encore plus fort les boucles visqueuses, je me mettais à frapper encore plus fort au fond d’elle avec un peu de moi-même, et je nous sentais tous les deux dériver, soûls de chagrin et de démangeaisons. Alors, sans prévenir, je me laissai davantage aller, je lâchai tout, et j’imaginai des foules admirant avec quelle virilité, quelle puissance, je montais Maude. Mes performances nourries par ces visages impressionnés, l’adolescente subissait à présent une logique de spectacle liée aux besoins du marché. Je ré-explorais le goût ancestral des divertissements sur la place publique, par l’exhibition de monstres humains, par l’incitation aux plaisirs morbides venant de la délectation des tourments de la dégénérescence physique et morale de l’espèce. Maude se mit à crier et, au même moment, je vis un flic entrer brusquement dans la pièce. Étrangement, voici un bref passage de ma vie, sûrement une course-poursuite banale avec un policier à travers les rues de Paris, que ma mémoire a volontairement occulté, alors que je me rappelle avec précision cette scène violente et déraisonnée avec la petite Maude.

Mes souvenirs reprennent aux alentours de deux heures du matin. Je suis chez Nicole, allongé dans son grand lit. Elle dort paisiblement, à côté de moi. Tout est calme, étiré ; le piano de Keith Jarrett scintille doucement dans le brun de la pièce. I loves you, Porgy. J’ai encore des bouts de méchanceté accrochés à mon corps… je pense, bras croisés sur l’oreiller et mains au-dessous de la tête… tout est paisible, et pourtant je pense à la pagaïe des tableaux, du pain et des couverts, jours semblables immolés dans le vide, et aux traînées rosâtres de tétons et de cornes, lave sur les murs, ces pelages bleus et hirsutes comme des cauchemars. Un cocktail empoisonné et fou s’empare de moi : un regret, un remords, une larme. Maude ! Nicole ! Je vous adore ! Je me dis : putain, ce que j’adore les femmes, quand elles tendent dans le noir des museaux odieux, et pourtant j’ai soûlé tous mes organes avec leurs habits d’été, ces nus, ces poils et ces odeurs humides ; j’ai abusé de leur compassion, à ces doux machins à la fois tendres et vulgaires. Mais, M. Bertrand ? Le Mexique. Le cadavre de sa mère, demain. Les femmes ne sont que des personnages, des actrices, quelques minois qui feignent l’horreur. Maude ? Oh, un souvenir. Là, volant, rieur, dans les rythmes trip-hop de la chambre. Les épices et les arabesques de la nuit ouatée commencent à camoufler mes doutes. Je vais faire comme M. Bertrand : manger les visages des femmes pour ne jamais les regarder souffrir.


Le réveil avait été rude. Je me rappelle les grincements antiques qui m’accompagnaient. Je sortis hâtivement du lit, embrassai une fois Nicole. Il existe des matinées embrumées et qu’on ne se rappellera jamais, et pourtant ces mêmes matinées-là sont souvent les berceaux d’une agitation hors norme. Mes souvenirs restent à l’état de sensations : je me souviens du temps qui ronronnait, angoissant, et de mouvements indéfinissables, flous et désordonnées, du décor qui changeait au fil des secondes comme pour mieux m’agiter. Je me souviens du râle qui me suivit jusque dans la rue : le frémissement si particulier que prend l’appréhension lorsque l’on se prépare à devenir le héros d’une personne que l’on aime. A cette appréhension se mêlait une sorte de légèreté : j’allais quitter les sursauts morbides de la vie parisienne, et cet engourdissement causé par le quotidien, le ciel gris et les rues grises, identiques. J’imaginais le Mexique comme une sphère de tons doux et fumeux genre bel hiver, une pause agréable dans l’espace-temps.


C'était une scène littéralement épique. Les jambes se mêlaient aux bras et aux yeux hallucinés émergeant de la boue comme des trésors. Quelques « maman ! » en toutes les langues se perdaient dans la bataille, et ça continuait à se piétiner sans relâche. Je me dégageai en râlant d’un magma improbable de touristes et de vase. Où était Tosca ? Je trimballai mes yeux aux quatre coins de la marée humaine : rien que des chemises à fleurs de type hawaïen et la chorale d’une centaine de gamines en train de s’asphyxier. Du poids ! Comme ça pèse lourd, l’humanité. On le voyait parfaitement, à ce moment-là, alors que les pleurs, les rires, se mélangeaient à une variété sublime de matières organiques. Un bordel innommable, un gigantesque urinal. Et des tonnes et des tonnes d’alités réunis dans un cauchemar commun : fantastique humanité, tu ne connais pas de distinction, des blancs, des noirs, des métisses, des roux, des handicapés, et qui se cramponnent ensemble à la trivialité de leur portefeuille, objet épais, noir, insipide, tombé à quelques brasses. Enfin, la panique avait été terrible, je me rappelle. Nous voilà arrivés au Mexique depuis seulement quelques heures, moi et Tosca, qu’on se retrouve submergés sous un torrent de boue, un véritable tsunami marron et fangeux qui engloutit une moitié de la ville. Petite ville bien sympathique, d’ailleurs, où se mêlaient selon mes souvenirs une bonne quantité de sourires marchands à la masse informe et engluée des sourires vacanciers, enfin, une bonne dose de bienveillance, et des pavés couleur désert, des fontaines safran et des maisons de pierre vétustes mais belles dans leur façon de décliner. On était tout près de Chichén Itzá, une ancienne ville maya ou je sais pas quoi, coincés entre Valladolid et Mérida, dans le Yucatán. C’était près de la cité en ruine qu’on devait enterrer le cadavre de la madre. A priori, ça se présentait plutôt bien : M. Bertrand avait contacté Tosca pour s’assurer de notre arrivée, puis nous avait bien précisé de pas trop nous trimballer longtemps avec le cadavre, facilement repérable dans son sac suspect (un machin gris et rapiécé dans lequel auraient pu se trouver des affaires de sport, enfin, quelque chose de grossier et puant, et assez grand pour contenir deux contrebasses), puis avait ajouté qu’on pouvait trouver de l’argent sur un compte au nom de Bertrand dans n’importe quel guichet du Mexique central, au cas où, et pour nos petites affaires personnelles, s’il arrivait que le séjour se prolonge et qu’on s’ennuie à mourir.
– Eh ! Eh ! C’était ce con de Tosca, avec sa gueule d’ahuri. Ils avaient de la fange jusqu’au cou, lui et le sac. Je le voyais courir au milieu des débris et le soir perlait ironiquement ses premières douceurs au-dessus de ses cheveux roux braise et des étouffés ; des mecs chargés de canaliser le bordel commençaient à patrouiller pour recenser les gens, et des médecins lugubres annonçaient l’heure du décès à la famille sans faire du bouche-à-bouche à cause de la boue ; je rigolais en pensant au pauvre type dont seulement une moitié de la boutique avait été ravagée : la vague s’était arrêtée de façon étrangement nette, comme bloquée par un champ de force : si quelqu’un s’était placé à ce moment-là sur El Castillo, il aurait pu admirer une surface plane magnifiquement césurée en son milieu et délimitant deux parties saisissantes de contraste, l’une ravagée, noire, rouge, agitée, suffocante, et l’autre toute verticale, ordonnée, calme et lumineuse.
– Ah bah, je t’ai cherché partout, continua-t-il. Le boxon, je te raconte pas ! J’ai bien cru que j’allais perdre le corps ! Les mecs ont commencé à courir de partout, et j’ai même failli tuer une conne de mexicaine qui me reprochait de marcher sur la gueule de sa fille, ou de sa cousine, je sais pas. Enfin, j’ai commencé par courir, puis après j’ai réfléchi et j’ai commencé à nager, ça allait en fait beaucoup plus vite. J’ai cru que j’allais jamais te retrouver, et hop ! j’étais parti pour aller l’enterrer tout seul, à minuit, au milieu des ruines incas, avec des voix autour me disant de ne pas réveiller les morts… enfin, ça va, t’es là. Comment ça a pu arriver, ce truc, sérieux ? Une mare de boue, jamais vu ça, j’ai fini par croire que le monde était devenu de la boue, ça se perdait à l’horizon, et je me suis dit que moi aussi je n’étais plus fait que de boue, Paris était en boue, ma cocaïne en boue, M. Bertrand en boue, tout ça à cause de ce putain de pays de merde où les gens te font des bonnes gueules comme pour mieux t’enculer…
– Peut-être un tremblement de terre, ou je sais pas, y a beaucoup de trucs comme ça par ici, il paraît. Allez, viens, on sort de ce merdier.

Alors nous sommes sortis, contents de se débarrasser de cette laideur gluante, presque agressive. C’était à la fois terrible et agréable ces petits corps qui s’agitaient dans le bourbier tangible d’un pays pas vraiment développé : chez nous, ils auraient pu tous mourir sur place que ça aurait rien changé, tellement ils semblaient déjà plus bas que terre, ces saletés d’occidentaux, coincés dans le cloaque de la citoyenneté, tous perdus dans l’illusion la plus élémentaire, avec les rebellions idiotes de leurs enfants en guise d’avenir ; tant de réussites qu’on attache à soi d’une quelconque façon, le but étant de devenir de moins en moins crépusculaire.
Enfin, ce soir-là, nous rentrâmes nous doucher à la chambre d’hôtel qu’on avait payée par nos propres moyens. Toute cette nuit est marquée par de grands flous alcoolisés : nous l’avions passée à déambuler dans les rues, de bar en bar, et je me rappelle avoir admiré, adossé à l’épaule de Tosca, le derrière de jeunes mexicaines dans de très courts shorts beiges… tous les deux en train de tanguer au milieu d’une avenue, et les rires autour de nous qui se répercutaient sur les lumières multicolores, traits fins, brouillés, graveleux au-dessus des débardeurs guépards qui jouaient eux-mêmes dans la demi-ombre avec des odeurs furieuses, malsaines, souillées, et des épaules maigres et nues particulièrement sensibles, des espèces de chiots paumés, hystériques, qui s’acclimatent à l’épilepsie du monde en la prenant tout de suite entre leurs pattes, confusions éclatantes. Je sentais que le désespoir était partout. Dans les toilettes, je sodomisais une mexicaine de seize, dix-sept ans. Ses fesses étaient horriblement crades et ça m’excitait. J’aimais bien les taches claires sur sa peau métissée, ses cris minuscules et brefs comme un hoquet d’enfant, ses yeux qui veulent m’insulter et me dévorer, larmoyants dans l’harmonie voilée des néons, langoureux, poétiques, illuminés de honte, d’histoires qu’on ne raconte pas. Elle me plaisait, vraiment, et j’étais ivre, peut-être désespéré moi aussi, dangereux point de folie dans des chiottes fétides… en sortant du bar, je me rappelle avoir vomi longtemps, et j’ai marché tout droit, toujours au milieu de bruits étranges, des moqueries, des grincements bestiaux, comme si on avait le droit de se moquer de mon état au moins aussi pitoyable que l’état du monde, et je rencontrais des fantômes qui erraient dans une nuit verdâtre et pourrie, et des urnes peuplaient les trottoirs : j’y mettais un déchirement glacial. La rue était un océan. Je continuais à me mentir, même enivré.

M. Bertrand voulait qu’on se dépêche. Je me rappelle une voix enrouée, lente, à travers le téléphone, une voix qui ne lui ressemblait pas : « Il faut que vous vous dépêchiez. J’aimerais qu’elle soit vite enterrée. Faites-le vite, mais bien. » Des phrases concises et hachées. L’absence de profusion chez M. Bertrand devait souligner un certain mal-être, je le sentais.
Le lendemain matin de la nuit bouleversée, j’éprouvais de façon très forte la haine des hommes. Je me rappelais certaines paroles, un soir… nous étions trois dans le petit carré ténébreux, trois à se tenir chaud avec sincérité, et il nous disait, vibrant :
« Je ne veux pas leur ressembler, à tous, ces bandes de guignols, ces acteurs. Ils peuvent tenir des années à ne respirer que de l’eau, ces cons, cette humanité méphitique, ils peuvent tenir des années à regarder l’espace béant du corps, au seuil de l’univers, ils peuvent tenir des années à regarder les bactéries et jamais ne les gober, car il y a un endroit où les choses gravitent, et tombent, puis remontent, des bulles déraisonnées ayant l'odeur du feu. Il faut savoir se dire : je vaux mieux que tous ceux-là, je suis capable de me défaire de la superficialité tout en continuant à dériver, lentement, à me décomposer, à cacher ce qui meurt d’envie de m’illuminer tout entier, cette démangeaison malgré nous chrétienne. Je gerbe sur le sourire, je préfère être un fruit à la peau noire et aux saveurs avariées. Enfin, quoi ! qu’est-ce que l’authenticité quand on se détourne malgré soi de toutes les valeurs auxquelles on se prétend attaché ? qu’est-ce que le véritable amour si ce n’est celui de se défaire du jeu pour contempler la candeur d’un regard vide, l’appel inconsolable du néant ? »
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lu-k



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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Jeu 3 Juin 2010 - 11:59

Tosca se débarrassait des draps avec la vigueur d’un enfant, et déjà rythmait sa marche au son de la folie. Je ne savais pas quoi penser de ce personnage. C’était quelqu’un de déroutant, insaisissable, une rafale lumineuse et malsaine. Il faisait partie de ces hommes qui possèdent une aura dérangeante, vous attirent irrésistiblement et vous repousse à la fois, à l’instar de ces demi-sommeils où les nerfs se relâchent pour laisser place à une espèce de torpeur subite. Dehors, des marchands vendaient leurs étalages à la criée, des enfants jouaient pieds nus dans les ruisseaux couleur ambre coincés dans les dalles des venelles comme de petites hontes. Comme c’était triste, et comme ça puait, à travers la fenêtre de l’hôtel. Des mondes noirs et jaunes et verts, trop réveillés comparativement à l’engourdissement du monde.
C’était pour ce soir. Il fallait y aller aux alentours de minuit, pour ne pas être emmerdé par les touristes. L’endroit avait été apparemment désigné comme l’une des sept merveilles du monde ; ça devait donc bien bouger là-bas, et même le soir, entre les journalistes forcenés et les glandus archéologues qui recherchent l’émoi sexuel… en tout cas, il fallait mieux ne pas prendre de risque. D’après les informations de M. Bertrand, la présence d’une cité maya à cet endroit est due à deux puits naturels qui constituaient un trésor inestimable dans cette région dépourvue d’eau. Le site doit d’ailleurs son nom à cette source d’eau souterraine : Chi signifie « bouche » et Chén, « puits ». Itzá signifie « sorcier d’eau » en maya yucatèque et est le nom du groupe qui, selon les sources ethnohistoriques, constituait la classe dirigeante de la cité. Mais ça, on s’en foutait un peu. L’important, c’était notre itinéraire : on devait pénétrer en plein dans la cité, dépasser El Castillo, une grande pyramide de vingt-quatre mètres de haut à base carrée, un immense temple avec plein de piliers, emprunter un sacbé (« une sorte de chemin pavé et surélevé ») jusqu’à trois cent mètres vers le Nord, et là nous arriverions au cénote sacré, puits de soixante mètres de diamètre et de vingt mètres de profondeur, au fond duquel ont déjà été trouvés de nombreux trésors, et des corps d’enfants, aussi. Mais pourquoi l’enterrer ici ? Par dépit, peut-être, ou par rancœur… quoi qu’il en soit, nous devions nous dépêcher, et c’est ce que nous fîmes.
Je balançai à Tosca un coup de pied mémorable aux alentours de onze heures du matin, histoire de faire un peu gicler sa dope – des larmes –, de l’énerver, de le réveiller. Nous rendîmes la clé de la chambre en fin d’après-midi ; nous avions pour projet de traîner dans les bars tout ce qui restait de la nuit après avoir fait notre travail, et prendre un avion dès huit heures le lendemain. Au dehors, la ville souffrait encore de la grande vague de boue : ça restait dans les coins, ça s’incrustait, et même les visages paraissaient un peu sales. Une place en particulier empestait la catastrophe, la défaite, je me souviens : des nuages sang sur un ciel blafard la surplombaient, et tout était gris, entassé, comme des vieillards blessés qui se serrent les mains. Un autobus d’un rouge éclatant gisait au milieu, à demi enseveli sous les débris du sol, et une voiture jaune pisse était plantée là, aussi, pas loin, à la verticale, vaisseau pourri venu du ciel, le bec dans une immense flaque d’huile et d’eau de pluie. Les maisons en pierre perdaient bras et jambes, gros trous pitoyables, et tout ce bazar était éclairé d’une lumière spectrale, mystique : on se penchait sur cette place, là, et on la caressait avec un peu de divin, un peu de surnaturel, et ça s’assombrissait comme de coutume, ça perdait son sens au profit du miraculeux, à la manière des autres espaces du monde, et des autres hommes qui, eux aussi, erratiques, se courbaient grands ouverts, vampires aux malaises refoulés, prismes qui découpent leurs hantises, ces lumières oubliées. Ça me rappelait Paris, ces chaos ferreux dont l’emprise est infinie. M. Bertrand ne veut pas se faire rattraper ; il a tué sa mère. Le monde, c’est la grande moquerie oblique de l’enfance.
Nous avons marché dans la nuit. L’air était lourd, déjà. Nous avancions dans l’herbe grasse très silencieusement, mais à bonne allure. La lune, gigantesque œil féminin, ou visage vide, semblait nous observer attentivement ; le vent ricanait comme des milliers de vagues soubresautent sur le sable ; des arbres peignaient leurs feuillages noirs sur le ciel bleu.
– Ça fait vibrer, cet endroit. J’ai l’impression de flotter.
Je regardai Tosca, intrigué, et continuais à observer autour de moi les édifices qui se succédaient, monstres dans l’obscurité.
– Non, c’est vrai, il y a quelque chose de planant dans cet endroit, tu vois. On marche, respectueusement, on fait gaffe, on tâtonne, on scrute, mais on ne pose pas de question, comme si on se terrait devant une chose venue d’un autre univers, une dimension nouvelle et qu’on ne mérite pas. Pourtant, je suis plutôt du genre profanateur, mais…
– Je sais pas… est-ce que tu comprends pourquoi ?
– Pourquoi quoi ?
– Pourquoi cet endroit ? Pourquoi ici, dans des ruines, au Mexique ?
Il soupira.
– Non, j’en sais rien. Je te l’ai déjà dit : j’adore M. Bertrand, mais je ne le comprends pas toujours. Tu sais, des fois, j’aimerais être comme lui, et contrôler des peuples entiers par la seule magie de ma voix. En fait, j’aimerais avoir sa sincérité. C’est si… idéal de fonctionner comme lui, tu trouves pas ?
Il ne me regardait pas pendant qu’il parlait. Il se rongeait les ongles, et ses lèvres humides brillaient.
– Ce lieu possède tout ce qui manque à la religion chrétienne, à nos églises, je trouve. De la puissance. Regarde-la, Marie, avec son sein pourri, son fils Jésus, l’ultime torturé, et enfin, toute cette bienveillance… ça me déprime. Ça ne donne pas de véritables espoirs parce qu’il n’y a pas de véritable douleur, juste du faux, du merveilleux. Alors que ici, regarde… c’est religieux, pas de doute, ça pue le rite, le spirituel, et la résurrection, voilà, on la croit possible, parce qu’on a peur, parce qu’on sent les ombres et les doutes au creux des pierres ! Comment veux-tu croire si tu n’as pas peur, si tu te sens pas dominé ? Même les vieilles églises ne sont pas inquiétantes ! Toujours une espèce d’austérité minable, un silence ridicule. Ça me fait rire, moi, les vitraux, les fresques, les bougies. Trop de sécurité ! On est trop couvés, chez les chrétiens ! Ici, regarde, c’est la nature, la vraie. Tu te retrouves seul, et tu te sens petit, minable, tu te dégoûtes presque, tous tes membres tremblent. C’est ça, la puissance de la peur, c’est elle qui te retourne et te fait deviner des choses que tu ne serais jamais allé chercher tout seul. Tu entrevois la mort, la vie, des images violentes et bizarres se font dans ta tête, des images que tu ne comprends pas.
Il regarda autour de lui, et se tourna vers moi. Ces cheveux roux éparpillés sur son front semblaient vivants.
– Au milieu de ces ruines vieilles comme le monde, tu découvres l’intensité de la respiration.
Nous nous étions arrêtés de marcher, et nous étions tournés l’un vers l’autre, face à face. Je le dévisageai longuement, puis éclatai de rire doucement.
– Je sais pas ! Tu as peut-être raison… personnellement, je suis athée, et je m’en fous. Je pense le monde malade, de toute façon.
– Oui, bien sûr, comme nous tous, comme M. Bertrand nous l’a appris… bien sûr, le monde est malade. Le monde est englué. Ça tourne, et tout le monde se laisse faire, y’a pas de surprises, ni de colère. En fait, tout le monde s’en fout, et tout le monde s’attache à être comme ça, ou comme ci, sans vraiment s’interroger. Ce dont on a besoin, c’est d’un sursaut ! Voilà ! Un mouvement brusque ! Regarde, M. Bertrand… j’adore sa tristesse…
A ce moment-là, nous cessâmes de discuter, baissâmes les yeux et continuâmes notre chemin. Je traînais le sac par une poignée. Le frottement de la texture sur le sol m’irritait. Les minutes passaient avec lenteur, et je ne pensais à rien. Voici les prémisses banales d’un acte proprement extraordinaire. Dans un geste contrôlé et sûr mais auquel je n’avais pas préalablement réfléchi, je sortis mon colt, m’arrêtai, mis une main sur l’épaule de Tosca. Il eut à peine le temps de sourire.
Comment penser, après cela ? Aujourd’hui encore, je ne puis expliquer les raisons de mon geste. C’était incohérent, et ça devait déjà bien se bousculer dans ma tête sans que je m’en rende compte, car d’un coup, ça s’est mis à tanguer, et je n’en ai plus fini de délirer. Tous mes membres étaient lourds, terriblement lourds, des fardeaux ventousés à ma peau comme des sangsues d’acier… j’avançais avec fièvre. Mes souvenirs sont à la fois flous et extrêmement clairs : je me rappelle avoir pleuré, crié, mais toujours je continuais à avancer en traînant le cadavre, la mère, le rebut. Les formes et les couleurs tournaient autour de moi, et le ciel semblait annoncer l’apocalypse. J’étais seul, vraiment, et je me courbais le plus possible, la tête entre les épaules, la joue collée à la poitrine, en sanglotant, comme une bête apeurée. Je sentais la folie me déshumaniser et je serrais mon flingue avec une force désespérée. Les derniers jours se bousculaient dans ma tête comme tant de naguères immobiles, figés dans l’horreur, portraits tordus et dérangeants aux regards réprobateurs. Toutes les ruines de Chichén Itzá grandissaient comme des cris éperdus, et j’avais peur, j’avais peur, je ne comprenais plus rien, et je m’imaginais la mère renaître, ressusciter, faire glisser lentement la fermeture éclaire du sac et se lever, majestueuse, lugubre, pleine de boue. J’imaginais des bras émerger de la terre, des bras blessés, des bras vaincus, pustuleux, noirs et verts comme l’humus, me tirer fort la jambe et m’entraîner au fin fond de la terre, là où les larmes s’assèchent. Je repensais à ce que m’avait dit Tosca sur la puissance religieuse de cet endroit… mais, Tosca ! Pourquoi l’avais-je tué ? Il pleuvait très fort, à présent. Une pluie bruyante comme la guerre. Je me retournais et croyais voir le corps de Tosca, allongé à l’endroit où je l’avais tué, son visage immonde et inondé où se forme un sourire, la pluie battant ses poils roux. Nicole, où es-tu ? Et tes fesses ? Je les voyais coulantes, à présent, sirupeuses, dégoulinantes comme du jaune d’œuf. Maude ! Pourquoi ne pleures-tu pas ? Pourquoi ton sexe ne souffre-t-il pas des coups et d’une enfance qu’il n’a pas connue ? J’entendais des cris de femmes tout autour de moi, de longs soupirs qui s’éteignaient dans le noir. J’allumai une cigarette nerveusement, tout en continuant à avancer. La pluie tombait toujours avec le poids des remords ; le sac était trempé, le tissu semblait absorber avec peine des tonnes et des tonnes de liquide, et j’avais peur de je ne sais quoi. La blonde tirée était du velours, les sexes aborigènes des forêts à trésors, et la volute crispante expirée, comme on s’endort, comme on s’éveille, face au délire du ciel qui dévergonde ses froids sur l’herbe brûlante, de petits oiseaux furtifs criaient autour de moi. Je délirais. Je n’osais même pas penser à M. Bertrand. Qu’aurait-il dit de moi ? J’avais tué Tosca, et j’étais pitoyable, un enfant dans la nuit. Néanmoins, je continuais à traîner sa putain de mère, je ne la lâchais pas, pour rien au monde. Des corps dansaient autour de moi, comme en harmonie, des corps tricheurs, des corps tristes. J’étais au centre d’un grand ballet de folie. J’empruntai le sacbé. Le sac imbibé d’eau de pluie m’angoissait de plus en plus. Je sortis alors le corps, le mis sur mon épaule. Je le portais ainsi, femme morte, vieille, dégueulasse, cadavre putréfié, et qui semblai n’avoir jamais fini de mourir. La puanteur était horrible, et l’averse semblait émietter des bouts de peau, qui tombaient sur mon dos épuisé avec le crissement de la dégénérescence universelle. La madre était horrible, détestable, même, puisqu’elle avait fait souffrir M. Bertrand, mais elle était là, avec tous les autres corps, c’était la même laideur, les mêmes germes horribles, tourmentées… des contrefaçons qui regardaient ensemble mon désespoir ! Le corps de la mère, symbole de la maladie humaine. La colère vint soudain remplacer l’abattement, et je maudissais les autres, et je recherchais M. Bertrand, sa petite ruelle, sa petite pièce sombre… il me manquait, M. Bertrand, j’espère qu’il me pardonnerait. Et toutes ces filles, toutes ces choses dont j’avais besoin, mes pauvres terres sanglantes, mes pauvres dératées qui me fuyaient, me noyaient… j’avais encore dans mes rides les saveurs de leurs ombres ! Où étaient les bordels et les assassinats, mes chez-moi rassurants ! Prêtez-moi un peu de sel, j’en ferai des constellations de grêles, et je verrai les filles, les petites filles silencieuses, qui attendent comme on attend le jour. M. Bertrand, vous êtes la plus belle de toutes les femmes, vous avez un visage magnifique ! Voilà ce que je pensais, dans ma folie, et il y avait une colère véritable, une colère sincère, qui me submergeait… une colère profonde, je me rappelle, et en fait tranquille, apaisante. Elle avait l’odeur des vêpres de Juillet. Êtes-vous déjà allés à ces messes d’été, en Occident, à ces défilés ? Les gens pleurent, doucement, des larmes cérémonieuses, chaudes et solides. On y perdrait ses sens, dans ces pompeux cortèges où la religion se bouffe comme une denrée rare : on la caresse, la croyance, on la regarde, aussi, et tout le monde se regarde et la voient dans le regard des autres, ou l’inventent, par convention, pour se rassurer, parce qu’il fait si chaud, là-bas, dans l’Ouest de l’Europe, que les gens suent à l’unisson et perdent un peu de leur horreur à imaginer des ressemblances, des points communs… j’y allais souvent du temps de mon enfance, je m’en rappelle très bien, et ça m’avait troublé cette traditionnelle hypocrisie, cette convenance : croyez-bien à la lumière divine, et sentez, les autres y croient très fort, et vous êtes unis, là, sous le soleil, le soleil de Dieu. Eh bien voilà, c’était ça, cette colère, elle paraissait couchée, placide, mais tout son corps était crispé, camouflait un terrible râle. Je continuais d’avancer sur le petit chemin avec conviction. Je finis par arriver au cénote, le grand puits. Je posai doucement le cadavre à terre. Je devais l’enterrer au plus près de l’eau. Je levai les yeux au ciel, la pluie me faisait du bien, maintenant. J’avais l’impression d’avoir retrouvé toute ma lucidité. Je mangeais un long moment de douleur apaisée, une langueur bâtie sur le noir de tout œil. Je me disais : c’est moi, je suis revenu d’un immense deuil, prisme de délires verts et de landes mortes. Je repris le cadavre avec délicatesse, et entrepris de descendre dans le grand trou. La terre glissait, la végétation était épaisse, je percevais à peine les reflets de l’eau au fond du puits. Je forçais sur mes jambes pour ne pas que nous glissions, moi et le cadavre, et c’était alors plus dur que n’importe quel autre effort physique. De fatigue, je recommençais à sombrer. L’eau m’attirait ostensiblement. Des ombres recommençaient à danser en rythme autour de moi, des ombres connues, inconnues, encore des souvenirs, et qui semblaient goûter avec plaisir à ma détresse. Loi du sourire au râle suraigu. Je me disais : c’est moi, le monstre dont la pluie a tué la blessure. J’éprouvais une horrible envie de me laisser tomber dans la boue fraîche, et de glisser, très lentement, vers les eaux, cruel bain glacé. J’arrivais finalement à trouver un endroit à peu près plat, au fond du cratère, où je pouvais tenir facilement sur mes deux jambes. Je n’avais même pas d’outil pour creuser… j’ai recommencé à pleurer. Pendant de longues heures qui me parurent des années de souffrance, j’ai creusé le sol avec mes mains, avec mes ongles. Le corps était là, juste à côté de moi, allongé, tranquille, et attendait que je finisse mon labeur. Mes mains s’agitaient furieusement dans des mouvements convulsifs, saccadés, faibles. Je pleurais, il pleuvait, des chiens se tordaient alentour, et j’étais plus animal qu’eux. J’avais mal aux doigts, et mes ongles saignaient, tordus ou brisés. M. Bertrand ! Je baisai doucement le cadavre. Des corps dansaient autour de moi, comme en harmonie, des corps tricheurs, des corps tristes.


Au retour à Paris, les jours m’ont paru beaux. J’ai en quelque sorte remplacé Tosca dans la hiérarchie. Je ne ressens plus la rigueur et le froid d’un asservissement trop lointain ; M. Bertrand et moi sommes intimes, à présent. Une intimité troublante, quasi maternelle, et peut-être d'ailleurs sommes-nous à présent l'un pour l'autre des veilleurs, des remplaçants. Tosca était un homme trop entier, sûrement, trop accroché à la vie et à ce qu'elle peut nous offrir de mauvais. Inconsciemment, il se peut que j'ai en fait répondu à ce que M. Bertrand m'intimait de faire, là-bas, loin de lui, au Mexique. Il se peut que j'ai senti comme un appel, un écho, me disant la flamme que gardent certains hommes et qui ne peut cohabiter avec les gouffres de ce que j'ai précédemment appelé la religion de la mélancolie. Maintenant, je comprends mieux ce que sont les femmes : elles sont lisses. S'il devait y avoir quelque chose de rugueux, ce serait M. Bertrand. Il y a une seconde, le temps pensait pouvoir grêler, chat inattentif, mourir encore des lois, des larmes vides, des jours vides, des visages pleins, des vides persistants, comme le tuberculeux s’allie à la détresse exacerbée. Mais j'ai décidé du temps.
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