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 Textes de lu-k

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lu-k



Nombre de messages : 28
Date d'inscription : 28/11/2009

MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Jeu 3 Juin 2010 - 11:59

Tosca se débarrassait des draps avec la vigueur d’un enfant, et déjà rythmait sa marche au son de la folie. Je ne savais pas quoi penser de ce personnage. C’était quelqu’un de déroutant, insaisissable, une rafale lumineuse et malsaine. Il faisait partie de ces hommes qui possèdent une aura dérangeante, vous attirent irrésistiblement et vous repousse à la fois, à l’instar de ces demi-sommeils où les nerfs se relâchent pour laisser place à une espèce de torpeur subite. Dehors, des marchands vendaient leurs étalages à la criée, des enfants jouaient pieds nus dans les ruisseaux couleur ambre coincés dans les dalles des venelles comme de petites hontes. Comme c’était triste, et comme ça puait, à travers la fenêtre de l’hôtel. Des mondes noirs et jaunes et verts, trop réveillés comparativement à l’engourdissement du monde.
C’était pour ce soir. Il fallait y aller aux alentours de minuit, pour ne pas être emmerdé par les touristes. L’endroit avait été apparemment désigné comme l’une des sept merveilles du monde ; ça devait donc bien bouger là-bas, et même le soir, entre les journalistes forcenés et les glandus archéologues qui recherchent l’émoi sexuel… en tout cas, il fallait mieux ne pas prendre de risque. D’après les informations de M. Bertrand, la présence d’une cité maya à cet endroit est due à deux puits naturels qui constituaient un trésor inestimable dans cette région dépourvue d’eau. Le site doit d’ailleurs son nom à cette source d’eau souterraine : Chi signifie « bouche » et Chén, « puits ». Itzá signifie « sorcier d’eau » en maya yucatèque et est le nom du groupe qui, selon les sources ethnohistoriques, constituait la classe dirigeante de la cité. Mais ça, on s’en foutait un peu. L’important, c’était notre itinéraire : on devait pénétrer en plein dans la cité, dépasser El Castillo, une grande pyramide de vingt-quatre mètres de haut à base carrée, un immense temple avec plein de piliers, emprunter un sacbé (« une sorte de chemin pavé et surélevé ») jusqu’à trois cent mètres vers le Nord, et là nous arriverions au cénote sacré, puits de soixante mètres de diamètre et de vingt mètres de profondeur, au fond duquel ont déjà été trouvés de nombreux trésors, et des corps d’enfants, aussi. Mais pourquoi l’enterrer ici ? Par dépit, peut-être, ou par rancœur… quoi qu’il en soit, nous devions nous dépêcher, et c’est ce que nous fîmes.
Je balançai à Tosca un coup de pied mémorable aux alentours de onze heures du matin, histoire de faire un peu gicler sa dope – des larmes –, de l’énerver, de le réveiller. Nous rendîmes la clé de la chambre en fin d’après-midi ; nous avions pour projet de traîner dans les bars tout ce qui restait de la nuit après avoir fait notre travail, et prendre un avion dès huit heures le lendemain. Au dehors, la ville souffrait encore de la grande vague de boue : ça restait dans les coins, ça s’incrustait, et même les visages paraissaient un peu sales. Une place en particulier empestait la catastrophe, la défaite, je me souviens : des nuages sang sur un ciel blafard la surplombaient, et tout était gris, entassé, comme des vieillards blessés qui se serrent les mains. Un autobus d’un rouge éclatant gisait au milieu, à demi enseveli sous les débris du sol, et une voiture jaune pisse était plantée là, aussi, pas loin, à la verticale, vaisseau pourri venu du ciel, le bec dans une immense flaque d’huile et d’eau de pluie. Les maisons en pierre perdaient bras et jambes, gros trous pitoyables, et tout ce bazar était éclairé d’une lumière spectrale, mystique : on se penchait sur cette place, là, et on la caressait avec un peu de divin, un peu de surnaturel, et ça s’assombrissait comme de coutume, ça perdait son sens au profit du miraculeux, à la manière des autres espaces du monde, et des autres hommes qui, eux aussi, erratiques, se courbaient grands ouverts, vampires aux malaises refoulés, prismes qui découpent leurs hantises, ces lumières oubliées. Ça me rappelait Paris, ces chaos ferreux dont l’emprise est infinie. M. Bertrand ne veut pas se faire rattraper ; il a tué sa mère. Le monde, c’est la grande moquerie oblique de l’enfance.
Nous avons marché dans la nuit. L’air était lourd, déjà. Nous avancions dans l’herbe grasse très silencieusement, mais à bonne allure. La lune, gigantesque œil féminin, ou visage vide, semblait nous observer attentivement ; le vent ricanait comme des milliers de vagues soubresautent sur le sable ; des arbres peignaient leurs feuillages noirs sur le ciel bleu.
– Ça fait vibrer, cet endroit. J’ai l’impression de flotter.
Je regardai Tosca, intrigué, et continuais à observer autour de moi les édifices qui se succédaient, monstres dans l’obscurité.
– Non, c’est vrai, il y a quelque chose de planant dans cet endroit, tu vois. On marche, respectueusement, on fait gaffe, on tâtonne, on scrute, mais on ne pose pas de question, comme si on se terrait devant une chose venue d’un autre univers, une dimension nouvelle et qu’on ne mérite pas. Pourtant, je suis plutôt du genre profanateur, mais…
– Je sais pas… est-ce que tu comprends pourquoi ?
– Pourquoi quoi ?
– Pourquoi cet endroit ? Pourquoi ici, dans des ruines, au Mexique ?
Il soupira.
– Non, j’en sais rien. Je te l’ai déjà dit : j’adore M. Bertrand, mais je ne le comprends pas toujours. Tu sais, des fois, j’aimerais être comme lui, et contrôler des peuples entiers par la seule magie de ma voix. En fait, j’aimerais avoir sa sincérité. C’est si… idéal de fonctionner comme lui, tu trouves pas ?
Il ne me regardait pas pendant qu’il parlait. Il se rongeait les ongles, et ses lèvres humides brillaient.
– Ce lieu possède tout ce qui manque à la religion chrétienne, à nos églises, je trouve. De la puissance. Regarde-la, Marie, avec son sein pourri, son fils Jésus, l’ultime torturé, et enfin, toute cette bienveillance… ça me déprime. Ça ne donne pas de véritables espoirs parce qu’il n’y a pas de véritable douleur, juste du faux, du merveilleux. Alors que ici, regarde… c’est religieux, pas de doute, ça pue le rite, le spirituel, et la résurrection, voilà, on la croit possible, parce qu’on a peur, parce qu’on sent les ombres et les doutes au creux des pierres ! Comment veux-tu croire si tu n’as pas peur, si tu te sens pas dominé ? Même les vieilles églises ne sont pas inquiétantes ! Toujours une espèce d’austérité minable, un silence ridicule. Ça me fait rire, moi, les vitraux, les fresques, les bougies. Trop de sécurité ! On est trop couvés, chez les chrétiens ! Ici, regarde, c’est la nature, la vraie. Tu te retrouves seul, et tu te sens petit, minable, tu te dégoûtes presque, tous tes membres tremblent. C’est ça, la puissance de la peur, c’est elle qui te retourne et te fait deviner des choses que tu ne serais jamais allé chercher tout seul. Tu entrevois la mort, la vie, des images violentes et bizarres se font dans ta tête, des images que tu ne comprends pas.
Il regarda autour de lui, et se tourna vers moi. Ces cheveux roux éparpillés sur son front semblaient vivants.
– Au milieu de ces ruines vieilles comme le monde, tu découvres l’intensité de la respiration.
Nous nous étions arrêtés de marcher, et nous étions tournés l’un vers l’autre, face à face. Je le dévisageai longuement, puis éclatai de rire doucement.
– Je sais pas ! Tu as peut-être raison… personnellement, je suis athée, et je m’en fous. Je pense le monde malade, de toute façon.
– Oui, bien sûr, comme nous tous, comme M. Bertrand nous l’a appris… bien sûr, le monde est malade. Le monde est englué. Ça tourne, et tout le monde se laisse faire, y’a pas de surprises, ni de colère. En fait, tout le monde s’en fout, et tout le monde s’attache à être comme ça, ou comme ci, sans vraiment s’interroger. Ce dont on a besoin, c’est d’un sursaut ! Voilà ! Un mouvement brusque ! Regarde, M. Bertrand… j’adore sa tristesse…
A ce moment-là, nous cessâmes de discuter, baissâmes les yeux et continuâmes notre chemin. Je traînais le sac par une poignée. Le frottement de la texture sur le sol m’irritait. Les minutes passaient avec lenteur, et je ne pensais à rien. Voici les prémisses banales d’un acte proprement extraordinaire. Dans un geste contrôlé et sûr mais auquel je n’avais pas préalablement réfléchi, je sortis mon colt, m’arrêtai, mis une main sur l’épaule de Tosca. Il eut à peine le temps de sourire.
Comment penser, après cela ? Aujourd’hui encore, je ne puis expliquer les raisons de mon geste. C’était incohérent, et ça devait déjà bien se bousculer dans ma tête sans que je m’en rende compte, car d’un coup, ça s’est mis à tanguer, et je n’en ai plus fini de délirer. Tous mes membres étaient lourds, terriblement lourds, des fardeaux ventousés à ma peau comme des sangsues d’acier… j’avançais avec fièvre. Mes souvenirs sont à la fois flous et extrêmement clairs : je me rappelle avoir pleuré, crié, mais toujours je continuais à avancer en traînant le cadavre, la mère, le rebut. Les formes et les couleurs tournaient autour de moi, et le ciel semblait annoncer l’apocalypse. J’étais seul, vraiment, et je me courbais le plus possible, la tête entre les épaules, la joue collée à la poitrine, en sanglotant, comme une bête apeurée. Je sentais la folie me déshumaniser et je serrais mon flingue avec une force désespérée. Les derniers jours se bousculaient dans ma tête comme tant de naguères immobiles, figés dans l’horreur, portraits tordus et dérangeants aux regards réprobateurs. Toutes les ruines de Chichén Itzá grandissaient comme des cris éperdus, et j’avais peur, j’avais peur, je ne comprenais plus rien, et je m’imaginais la mère renaître, ressusciter, faire glisser lentement la fermeture éclaire du sac et se lever, majestueuse, lugubre, pleine de boue. J’imaginais des bras émerger de la terre, des bras blessés, des bras vaincus, pustuleux, noirs et verts comme l’humus, me tirer fort la jambe et m’entraîner au fin fond de la terre, là où les larmes s’assèchent. Je repensais à ce que m’avait dit Tosca sur la puissance religieuse de cet endroit… mais, Tosca ! Pourquoi l’avais-je tué ? Il pleuvait très fort, à présent. Une pluie bruyante comme la guerre. Je me retournais et croyais voir le corps de Tosca, allongé à l’endroit où je l’avais tué, son visage immonde et inondé où se forme un sourire, la pluie battant ses poils roux. Nicole, où es-tu ? Et tes fesses ? Je les voyais coulantes, à présent, sirupeuses, dégoulinantes comme du jaune d’œuf. Maude ! Pourquoi ne pleures-tu pas ? Pourquoi ton sexe ne souffre-t-il pas des coups et d’une enfance qu’il n’a pas connue ? J’entendais des cris de femmes tout autour de moi, de longs soupirs qui s’éteignaient dans le noir. J’allumai une cigarette nerveusement, tout en continuant à avancer. La pluie tombait toujours avec le poids des remords ; le sac était trempé, le tissu semblait absorber avec peine des tonnes et des tonnes de liquide, et j’avais peur de je ne sais quoi. La blonde tirée était du velours, les sexes aborigènes des forêts à trésors, et la volute crispante expirée, comme on s’endort, comme on s’éveille, face au délire du ciel qui dévergonde ses froids sur l’herbe brûlante, de petits oiseaux furtifs criaient autour de moi. Je délirais. Je n’osais même pas penser à M. Bertrand. Qu’aurait-il dit de moi ? J’avais tué Tosca, et j’étais pitoyable, un enfant dans la nuit. Néanmoins, je continuais à traîner sa putain de mère, je ne la lâchais pas, pour rien au monde. Des corps dansaient autour de moi, comme en harmonie, des corps tricheurs, des corps tristes. J’étais au centre d’un grand ballet de folie. J’empruntai le sacbé. Le sac imbibé d’eau de pluie m’angoissait de plus en plus. Je sortis alors le corps, le mis sur mon épaule. Je le portais ainsi, femme morte, vieille, dégueulasse, cadavre putréfié, et qui semblai n’avoir jamais fini de mourir. La puanteur était horrible, et l’averse semblait émietter des bouts de peau, qui tombaient sur mon dos épuisé avec le crissement de la dégénérescence universelle. La madre était horrible, détestable, même, puisqu’elle avait fait souffrir M. Bertrand, mais elle était là, avec tous les autres corps, c’était la même laideur, les mêmes germes horribles, tourmentées… des contrefaçons qui regardaient ensemble mon désespoir ! Le corps de la mère, symbole de la maladie humaine. La colère vint soudain remplacer l’abattement, et je maudissais les autres, et je recherchais M. Bertrand, sa petite ruelle, sa petite pièce sombre… il me manquait, M. Bertrand, j’espère qu’il me pardonnerait. Et toutes ces filles, toutes ces choses dont j’avais besoin, mes pauvres terres sanglantes, mes pauvres dératées qui me fuyaient, me noyaient… j’avais encore dans mes rides les saveurs de leurs ombres ! Où étaient les bordels et les assassinats, mes chez-moi rassurants ! Prêtez-moi un peu de sel, j’en ferai des constellations de grêles, et je verrai les filles, les petites filles silencieuses, qui attendent comme on attend le jour. M. Bertrand, vous êtes la plus belle de toutes les femmes, vous avez un visage magnifique ! Voilà ce que je pensais, dans ma folie, et il y avait une colère véritable, une colère sincère, qui me submergeait… une colère profonde, je me rappelle, et en fait tranquille, apaisante. Elle avait l’odeur des vêpres de Juillet. Êtes-vous déjà allés à ces messes d’été, en Occident, à ces défilés ? Les gens pleurent, doucement, des larmes cérémonieuses, chaudes et solides. On y perdrait ses sens, dans ces pompeux cortèges où la religion se bouffe comme une denrée rare : on la caresse, la croyance, on la regarde, aussi, et tout le monde se regarde et la voient dans le regard des autres, ou l’inventent, par convention, pour se rassurer, parce qu’il fait si chaud, là-bas, dans l’Ouest de l’Europe, que les gens suent à l’unisson et perdent un peu de leur horreur à imaginer des ressemblances, des points communs… j’y allais souvent du temps de mon enfance, je m’en rappelle très bien, et ça m’avait troublé cette traditionnelle hypocrisie, cette convenance : croyez-bien à la lumière divine, et sentez, les autres y croient très fort, et vous êtes unis, là, sous le soleil, le soleil de Dieu. Eh bien voilà, c’était ça, cette colère, elle paraissait couchée, placide, mais tout son corps était crispé, camouflait un terrible râle. Je continuais d’avancer sur le petit chemin avec conviction. Je finis par arriver au cénote, le grand puits. Je posai doucement le cadavre à terre. Je devais l’enterrer au plus près de l’eau. Je levai les yeux au ciel, la pluie me faisait du bien, maintenant. J’avais l’impression d’avoir retrouvé toute ma lucidité. Je mangeais un long moment de douleur apaisée, une langueur bâtie sur le noir de tout œil. Je me disais : c’est moi, je suis revenu d’un immense deuil, prisme de délires verts et de landes mortes. Je repris le cadavre avec délicatesse, et entrepris de descendre dans le grand trou. La terre glissait, la végétation était épaisse, je percevais à peine les reflets de l’eau au fond du puits. Je forçais sur mes jambes pour ne pas que nous glissions, moi et le cadavre, et c’était alors plus dur que n’importe quel autre effort physique. De fatigue, je recommençais à sombrer. L’eau m’attirait ostensiblement. Des ombres recommençaient à danser en rythme autour de moi, des ombres connues, inconnues, encore des souvenirs, et qui semblaient goûter avec plaisir à ma détresse. Loi du sourire au râle suraigu. Je me disais : c’est moi, le monstre dont la pluie a tué la blessure. J’éprouvais une horrible envie de me laisser tomber dans la boue fraîche, et de glisser, très lentement, vers les eaux, cruel bain glacé. J’arrivais finalement à trouver un endroit à peu près plat, au fond du cratère, où je pouvais tenir facilement sur mes deux jambes. Je n’avais même pas d’outil pour creuser… j’ai recommencé à pleurer. Pendant de longues heures qui me parurent des années de souffrance, j’ai creusé le sol avec mes mains, avec mes ongles. Le corps était là, juste à côté de moi, allongé, tranquille, et attendait que je finisse mon labeur. Mes mains s’agitaient furieusement dans des mouvements convulsifs, saccadés, faibles. Je pleurais, il pleuvait, des chiens se tordaient alentour, et j’étais plus animal qu’eux. J’avais mal aux doigts, et mes ongles saignaient, tordus ou brisés. M. Bertrand ! Je baisai doucement le cadavre. Des corps dansaient autour de moi, comme en harmonie, des corps tricheurs, des corps tristes.


Au retour à Paris, les jours m’ont paru beaux. J’ai en quelque sorte remplacé Tosca dans la hiérarchie. Je ne ressens plus la rigueur et le froid d’un asservissement trop lointain ; M. Bertrand et moi sommes intimes, à présent. Une intimité troublante, quasi maternelle, et peut-être d'ailleurs sommes-nous à présent l'un pour l'autre des veilleurs, des remplaçants. Tosca était un homme trop entier, sûrement, trop accroché à la vie et à ce qu'elle peut nous offrir de mauvais. Inconsciemment, il se peut que j'ai en fait répondu à ce que M. Bertrand m'intimait de faire, là-bas, loin de lui, au Mexique. Il se peut que j'ai senti comme un appel, un écho, me disant la flamme que gardent certains hommes et qui ne peut cohabiter avec les gouffres de ce que j'ai précédemment appelé la religion de la mélancolie. Maintenant, je comprends mieux ce que sont les femmes : elles sont lisses. S'il devait y avoir quelque chose de rugueux, ce serait M. Bertrand. Il y a une seconde, le temps pensait pouvoir grêler, chat inattentif, mourir encore des lois, des larmes vides, des jours vides, des visages pleins, des vides persistants, comme le tuberculeux s’allie à la détresse exacerbée. Mais j'ai décidé du temps.
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lu-k



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MessageSujet: Les remords (+ Il serait doux)   Jeu 3 Juin 2010 - 12:07

Voici une nouvelle plus courte, rédigée milieu Mars. Elle est jumelée avec un poème qui me tient à cœur. Les deux textes peuvent se lire séparément, mais disons que les thèmes et l'univers sont les mêmes. Je pensais mettre le poème en tant que prologue, simplement en exergue, mais je crois que ce sont deux productions à la fois trop liées et trop distinctes pour qu'elles soient ainsi emmêlées.
Merci d'avance pour vos lectures et critiques !



Il serait doux



Voici la mort : belle, seule, une ombre bleue. Voici la terre où nous prenions le large.
Nous portions, dans nos bras maigres, quelque enfant trouvé là, gisant. Il y en avait des centaines, des hallucinés, défoncés au peyotl, mangeant nos ongles comme de la cire.
Il serait doux de dire bonsoir aux passants, alors qu’ils passent, vers l’ombre bleue encore lointaine, encore jonchée, un peu, à un endroit, de grises paupières, qui s’ouvrent, qui se ferment, alternativement.

Il serait doux de caresser d’argent les soirs endormis, et ma main enferme la mer et le silence. Il serait doux de dire bonsoir aux passants pour laisser ces enfants là, seuls et autre part, alors que l’horizon se déploie en corolles. Les laisser morts, voguant sur l’ombre bleue, et leur cracher encore un peu au visage alors qu’ils croient le ciel très proche.

Les routes seraient vagues ; les routes seraient vagues jusqu’au matin de cuir et nous resterions là, songeant au sang de nos yeux, songeant au délire des centaines d’enfants, qui, sûrement, attendent encore, et voient leurs mères transies de froid alors qu’ils sont là, allongés, contigus à l’ennui, avec leurs rêves chauds. Plus rien n’a de raison, des silhouettes se dessinent, personne sur l’asphalte sauf l’aube qui grouille. J’entends un bruissement.
Encore un peu de corps déchirés, là, sous le vent calme. La peau est bleue, les yeux sont rouges ou alors ne semblent plus avoir de paupières, les lèvres sont cachées dans la bouche. Nous les portions, les gosses, et nous les jetions, à la mer, sur le sable, sous l’ombre d’un grand arbre, ou bien les laissions, les abrutis, incapables de bouger, occupés à respirer l’ombre bleue avec leurs narines folles, écarquillées.
Les yeux du quotidien ont la couleur du rêve, m’avait-il dit en laissant ses bras baller dans le vide comme des choses inutiles, détachées, dont il n’avait jamais pris connaissance. Je renifle lentement ses nœuds de mots agrippés à la gorge de la nuit, et je démêle, et je démêle, et je démêle… à l’infini la saveur des secondes.
C’étaient des os, des mots, du sang, de l’ombre bleue disséminée sur toute la longueur de la plage, accrochés au sable comme des piliers à l’horizontale, noirs et bleus et rouges, perdus quelque part, et nous ne les ramenions pas. Il serait doux de tuer le sourire des pauvres.
J’écoute le soleil, personne sur l’asphalte. J’entends un bruissement : demain.
Il serait doux de dire bonsoir aux passants et de rester là, immobiles.

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Les remords



En file indienne. Je n’ai jamais aimé cette expression : je suis français, et je ne parle pas à des Indiens. Je les compte lentement, et mon regard se pose dans celui de chacun d’entre eux telle la ventouse à la fois sensuelle et agressive du poulpe. Mao : putain de regard, putain de ventre qui nage en-dessous des côtes dans le prolongement de l’angle droit du torse, putain de sourire effacé. Je lui donne un coup de poing là où le renfoncement est si profond qu’il paraît être une douleur pudique. Il se plie en deux, gémit, et se redresse. Putain de regard.

Je les observe, à la lueur du feu. Quelle est la vitesse du regard, maman ? Si le regard est un segment droit défini, le temps est un cercle sans limites. Les braises gémissent et laissent des odeurs de fin dans l’air. L’océan monte, doucement ; l’eau est toujours douce, par ici, bienveillante, et sa lenteur me fascine depuis des années : elle se soulève, sans crainte, dans l’apaisement du vent, comme un drap qui ondule. J’ai cherché le pourquoi de la mer et, non, rien à faire, je me résigne, elle me paraît être, comme toute chose, une éternelle solitaire. Le scintillement du jour ou de la lune sur son tumulte est ennuyeux, banal, et ne dépend d’aucune connivence secrète, magique, par laquelle on pourrait les lier, elle et le ciel : seule face à la terrible et noire chronologie, voilà. Heureusement qu’on a l’orgueil.
Je les observe toujours. Je sais qu’on peut m’entrapercevoir, même dans la pénombre du soir ; je suis très indiscret, une tache blanche. Leurs peaux mates ne laissent que des traînées dans l’atmosphère, des poussières impalpables qui sentent l’urine. Ils se confondent avec la nuit comme s’ils faisaient partie d’elle ; des excroissances, des ambiguïtés de la nuit. Je les connais bien, c’est pour ça que je puis les distinguer.
Présentement, je suis dans une position assez complexe, c’est ce que vous dirait quelqu’un qui dessine : allongé sur le flanc gauche, le bras replié et le coude au sol de façon à ce que la main tienne la tête, la jambe gauche étendue, la droite pliée avec son pied sur le genou de l’autre. Ce n’est pas une position naturelle – je n’aime pas le confortable. Eux sont debout, droits comme les lois pragmatiques de l’ordre établi, et pourtant ils paraissent plus malléables que moi et mes membres emmêlés ; ils sont ainsi, sans frontières, sans substance, perdus. Même dans la plus grande homogénéité, ils arrivent à perdre toute rigueur ; c’est le propre de l’errance.
Leurs verges se dessinent, pendantes. Elles me fascinent, ces verges brunes, lisses, et plaquées dans le vent comme des tableaux grotesques. Le sexe de l’homme est la chose existante la plus merveilleusement protéiforme. Mao n’a pas encore son érection. Je crois sentir le vide de ses yeux tourné vers moi. Du moins, son sexe ne l’a pas encore.

Aujourd’hui, nous irons dans la forêt. Je les réveille de bonne heure ; la journée s’annonce particulièrement chaude et sa brûlure risque de nous assiéger dès dix heures du matin. En général, ils aiment aller dans la jungle. Ils ne le disent pas, ils ne le montrent pas, ou du moins ne veulent pas le montrer, car je ressens leurs joies, leurs peines, leurs craintes, comme je ressens les tiennes, maman. Je sens un frémissement léger et inconscient se propager dans leurs corps de paradis perdus, et ils retrouvent de la vigueur même si leurs visages gardent la même vivacité : celle des pierres.
Ils ont tous des corps très poétiques, particulièrement Mao. Il a tué un singe, aujourd’hui, dans la jungle. Les feuilles frémissaient et perlaient la lumière : il est monté très rapidement dans l’arbre, a poursuivi le primate de branche en branche. Ensuite, il a serré fort son pelage hérissé, plein de peur, et l’a mordu au cou avec la rage de l’animal. Son corps, sa peau, étaient magnifiques, luisaient dans le flou de la chaleur comme des talismans sacrés. Je voyais sa sueur couler, construire des miroirs clignotants sur sa poitrine décharnée. Il avait l’allure de la bête, ses os criaient alternativement victoire et douleur, et je le voyais haleter, semblable à un courant d’air puissant qui s’engouffre et fait claquer les fenêtres d’une maison. Je savais qu’il se retenait de mugir. J’ai eu une impression similaire de nombreuses autres fois.
Souvent, quand je le frappe, et que le sang coule sur le sable gris, alors à mes genoux, il relève la tête, dégage de son visage ses cheveux épais et noirs, et me regarde dans les yeux. Il allie la détresse à la rage, l’aridité du regard à l’explosion du corps, comme le chien. Tout ce qui les sépare de l’animal, ce sont les souvenirs.

C’est ici, une nouvelle fois, ce sera ici encore dans deux, trois mois, et cinq ans bien sûr, et tant d’années qu’il n’y aura plus de mer. De la pierre nue, froide, tous les jours.

Les journées passent très vite, quand bien même le soleil se couche tard. Nous travaillons dur, tous. Les gamins vont chercher des fruits, de la viande, toute la journée leurs pieds balayent le sable. Moi, je continue à creuser, et j’en suis las. Parfois, je demande à Mao qu’il vienne m’aider. Les autres n’ont pas ce privilège, je ne veux pas le leur accorder.

Je te vois à nouveau rire, seule là-bas, dans le coin de la pièce qui paraît être un coin du monde. Je te vois à nouveau rire, et je comprends que c’est ainsi qu’on perdure, n’est-ce pas, dans l’équilibre de l’invention, dans la stricte rationalité du faux.

Ils ont toujours été fascinés par les blessures. Les balafres, les égratignures, les hématomes, les plaies larges comme un pouce. Ils regardent, tâtent, font respirer leurs petits corps, et ça fait bouger le sang, ça le rend comme fou. Les spectaculaires pérégrinations du sang sur le caramel de la peau. Aujourd’hui, ce sont deux lèvres fascinantes et entrouvertes qui ornent un dos : le soleil y fait jouer ses bulles brûlantes, ça suinte, et tous les garçons sont autour, admirent. Pourquoi serons-nous toujours si étonnés, si vierges, face à la logorrhée de ce qu’on ne voit pas ?
Aujourd’hui est une autre survie. Creuser me demande de plus en plus d’effort, de volonté. Un enfant est tombé dans un trou, à midi. La malchance, la sévérité du hasard. Sa jambe était trop tendue, elle s’est brisée comme un bâton posé verticalement et sur lequel on marche. Ce même garçon avait perdu une de ses mains quelques semaines auparavant, suite à une infection gangréneuse. Une fois sorti du trou, il a pleuré pendant une heure, une longue heure jaunie ; le vent se taisait, et c’était insupportable, ce cri, cette litanie fébrile. J’ai tant souffert de le voir ainsi souffrir que le noyer a été un geste érotique. Nous étions deux au large, et lui, superbe faiblesse qui glissait de mes bras, s’en allait paisiblement dans le noir marin… tous les gosses m’attendaient sur la plage, au bord de l’eau, et me regardaient, inexpressifs. A présent, ils sont tous partis chercher à manger. Mao n’a pas voulu m’aider à creuser la tombe ; je crains son refus quand il faudra qu’ils y entrent.

Le soir, nous explicitons l’amour au cœur des ombres. Je les mords, je les embrasse, je convulse, je deviens de la chair folle, je les fais tomber par terre, je serre fort leurs poignets maigres et salis, je me moque du vide de leurs visages, je jouis dans le sable, je les frappe, ils viennent tour à tour, essuient le sang sur leur visage, j’implore leur pardon, je baise leurs pieds, je baise leurs genoux, je me cache, je pleure, et je retourne les secouer, je redeviens vivant. La sexualité est une religieuse criminelle.

Mao est gris comme la cendre. Nous l’écoutons se taire.
Hier, il y avait nous. Aujourd’hui, il y a moi, et les gosses, sur le sol de l’île.

La pierre est froide. Maman, tu sais bien que je regrette. Mao, j’ai le sentiment que tu refuseras de t’enfouir dans la tombe.

J’ai fini de creuser. Enfin ! Un nouveau départ. Je suis excité comme jamais, je lance la pelle au sol, je me précipite dans la jungle pour chercher les gosses. L’air est plutôt frais aujourd’hui. Je cours sans m’arrêter, je sens les coupures des feuilles sur mes joues. Je les vois, ils sont tous là, ramassent des fruits, silencieux.
Ils sont tous devant le grand trou, devant la tombe. Ils y entrent lentement, un à un, sans ciller. Je les ai assez préparés à ce moment. Je suis sur le point d’exulter, les couleurs ont la beauté placide de la victoire. Les quinze que j’ai jetés à la mer au cours des dernières années ont eu une mort sublime, mais ceux-là, entassés, prostrés et tremblotants, sous la terre molle de la jungle, les bras serrés autour du corps, ils seront si loin que jamais plus l’un deux ne reviendra par le large, comme cela est déjà arrivé une fois.
Ils sont tous à l’intérieur, coincés ensemble dans l’exiguïté des profondeurs. J’entends leurs halètements, leurs respirations saccadées, agitées, et qui ne cessent de s’accélérer.
Je regarde Mao. Il ne bouge pas. Il me regarde.
Maman, est-ce que les excuses et les pleurs auront jamais suffi ? Est-ce que le sanctuaire, la pierre nue et froide, l’apaisement de l’endroit où je t’ai déposée, auront jamais pu me faire pardonner ?
Mao, je te tuerai à mains nues. Je l’amène sur la plage et lui troue l’estomac. Je refuse les remords, massacre une seconde fois le frère que je n’ai jamais connu.
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lu-k



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MessageSujet: Le lait défendu   Jeu 3 Juin 2010 - 12:15

La dernière véritable nouvelle que j'ai écrite (début Mai). Je n'ai pas encore pris le temps de bien la balayer comme les autres. C'est pourquoi il reste sûrement des passages entiers à modifier, à revoir... mais elle est tout de même presque finie, elle ne changera que très peu dans l'ensemble.



Explique-moi pourquoi je me sens forcé de te vouvoyer comme on vouvoie un spectre... Mon amour, ma terreur, mon démon ! Pourquoi es-tu si sensuelle sans même exister devant moi ? Je repense aux douleurs solaires et à nos récréations dans le noir. Aux échos de ton bain, comme des lampions mous, et la façon dont je cachais consciemment une impudeur innocente. Je désire un peu de tout ce qui appartient à ton silence. Te rends-tu compte du pouvoir de ton corps ? Il pourrait faire pleurer les objets.

Nous allions à Oxaca par la période la plus noire de toutes les périodes que nous n'avions jamais connues. La nuit était épaisse et mes yeux cernés menaçaient de tout oublier. Les points de lumière humide vibraient sur la route avec une agressivité troublante. Les phares de ma vieille décapotable faisaient ressortir de la mélasse tout ce qu'il y avait d'étincelles sur la route. Il était trois heures du matin, et je crevais de fatigue, je pissais de l'épuisement par tous les orifices impurs de mon corps. Elle continuait de me griffer au visage, de me frapper avec toute la colère puérile dont elle était capable. Ses cheveux paraissaient comme des vagues fluorescentes dans le noir et se débattaient derrière son crâne, emportés par la puissance du vent. Elle ne me faisait pas vraiment mal, quoique ses ongles eussent laissé des traînées rouges sur mes joues et mon front, mais je conduisais avec peine à cause de ses mains qui s'ébrouaient furieusement devant mes yeux. Cela faisait une heure que nous roulions. Cela faisait une heure que je n'avais pas prononcé un mot. Je la laissais me frapper, crier, pleurer, je la laissais couler en fait de tout son long dans la moiteur de l'obscurité, je lui laissais le temps de ruisseler à loisir. Tour à tour elle plongeait la figure dans ses mains et sanglotait, m'insultait, me blâmait tout doucement, m'embrassait, s'accrochait à mon cou, me suppliait, m'arrachait la peau du visage, me parlait tendrement à l'oreille, ou hurlait de toutes ses forces des onomatopées barbares, comme une enfant. Parfois, elle devait même faire tout ça en même temps. Je roulais à toute vitesse et la bruine faisait crisser les pneus.
Je ne lui avais rien dit : où nous allions, pourquoi, elle ne savait rien. Cela faisait plus de six mois que les tensions se renforçaient entre nous. Depuis six mois, la maison était comme un étau, ou l'éponge trempée qui ne s'essore jamais. La crainte coulait des meubles à grands flots : de longs filets glaireux, gerbants comme la bave des escargots et collants comme les toiles arachnéennes. Les pires boyaux émergeaient des draps de notre lit : chaque soir je redoutais le moment où j'allais devoir m'y enfouir. Toute l'habitation avait pris l'aspect de notre relation, était devenue poisseuse, puante, liquéfiée, olivâtre et ténébreuse.

Nous étions arrivés au matin et le soleil glissait sur nos têtes avec poids. Elle dormait sur la banquette arrière. Je regardais ses paupières sur lesquelles reposaient ses grands cils noirs et je pensais l'aimer comme j'aimais autrefois notre amour tranquille. Il faisait déjà très chaud : il n'y a pas de repos dans les limbes du vide. La nuit, étouffante, le jour, étouffant. Les cactus suintaient, l'horizon troublé en bandes rasantes et jaunes substituait les larmes qui ne viendront jamais, à l'instar de mes cris silencieux devant remplacer ce que mon corps n'arrivait pas à cracher. Je ne pouvais m'empêcher de prêter à sa figure et au paysage désertés une valeur proleptique ; la maigreur et la sécheresse annonçaient une angoisse plus profonde encore, je le sentais.
Je la vis ouvrir lentement les yeux. Je respirai une bouffée lente pleine de rosée. Ah, ces pupilles marron, irrévocablement vilaines dans ce qu'elles ont de doux... notre dernière dispute avait été terrible. Les vêtements et les vases volaient à travers la maison. J'entends encore ton cri à la vue de mon nombril plein de moisissures. La charogne de mon corps, je te l'offre ! C'est la marque de ton mépris ! Je te laisse la graisse, la décomposition de mon sexe, la pourriture de mon sourire, je te laisse notre maison et mes amis crapauds avec leurs cous gonflés, honteux, pleins de protubérances. Garde-moi des lampadaires qu'on peut apercevoir par la fenêtre de notre chambre et dont tu trouves la lumière éclatante, ils s'élèvent vers le ciel pareils à ton orgueil, pareils à mon phallus triste. Voilà ce que j'aurais aimé lui dire, à ce moment-là, mais non, je suis resté figé, hébété. Les charpentes de la maison paraissaient se liquéfier et elle était l'angoisse personnifiée, elle me reprochait mon indifférence, mon manque d'attention, mes absences perpétuelles. Je ne lui répondais pas.

Elle n'a rien dit en se réveillant. Nous avons continué à rouler sans nous arrêter. Une heure, puis je l'ai regardée tendrement. Elle est revenue à l'avant de la voiture, elle m'a souris timidement. Elle était de nouveau ma déesse, assise en lotus sur mes cuisses, fumant sa cigarette. Ses cheveux semblaient rieurs, à présent, et se découpaient tels des algues dans la clarté grisâtre du matin.
- Où allons-nous, mon amour ?
- A Oxaca.
- Pourquoi ?
- J'ai des amis là-bas.
- Ah ? Et pourquoi est-ce qu'on est partis ?
Mes lèvres se sont rentrées dans ma bouche. Je l'ai encore regardée ; son visage a dessiné une pagaïe de refoulements et d'aversions. Je me suis dit : pourquoi sommes-nous ainsi ? Des injustices ambulantes, des écorchés. Nos âmes qui se décousent, qui se découvrent, deux linges blancs qui se salissent l'un l'autre. Oxaca était à plus de quatre cents kilomètres. Nous étions ensemble depuis plus de huit ans, Marie et moi. Il y avait quelque chose d'excessif dans notre relation, dans cette façon que l'on avait de s'effriter mutuellement : j'étais de la résine de cannabis, j'étais un afghan noir, dur, et Marie le briquet qui me flambait. Ses angoisses étaient persistantes, témoignaient d'une fragilité et d'une lucidité immenses. Un jour où elle était en ville, elle attendait que je vienne la chercher. Elle ne m'avait pas appelé, ni rien, mais était persuadée que j'allais venir, là, dans la minute. Évidemment, je ne suis pas venu. Je l'ai retrouvée aux alentours de minuit, dans le noir, sur la nationale, en train de marcher et de verser toute une mer de larmes. Elle a crié en me voyant, elle a crié de terreur comme si elle ne me reconnaissait pas. Quand je l'ai prise dans mes bras, quand j'ai serré ses épaules, sa taille, pris entre mes paumes ses joues inondées, tout son corps frêle tremblait, s'agitait, suffoquait d'une quelconque douleur enfouie, une de ces douleurs puissantes qui viennent de l'au-delà. Nous avons marché dans le noir, elle s'est calmée tout doucement. Elle m'a dit s'être rappelée avoir attendu sa mère à la sortie de l'école, un jour, et celle-ci n'était pas venue à l'heure, elle l'avait oubliée. Elle m'a dit s'être rappelée ça tellement fort que des voix bougeaient dans sa tête, glissaient partout autour d'elle, puis des visages, beaucoup de visages, des visages qui l'observaient, des visages étranges. Elle s'est sentie terriblement seule, seule au monde, si seule qu'elle croyait que je l'avais abandonnée comme tout le monde l'avait abandonnée. Elle m'expliqua avoir toujours été seule, aussi loin qu'elle se souvienne. Parfois, dans ces moments-là où elle perdait tout contrôle, où elle me semblait en proie à toutes les pathologies issues de l'enfance, à tous les traits autistiques émergés du divorce, je ne savais plus me contrôler, je me mettais à gueuler, à devenir violent, je la traitais de malade, pour la faire réagir, mais aussi parce que je croyais réellement qu'elle était cliniquement traumatisée. Marie était faite de traumatismes, tout était prétexte aux traumatismes, ils se glissaient partout, une chose en remuait une autre, et c'était tout un tourbillon psychique de carences, d'images qui remontaient. Nous parlons de blessures alors tordons-nous dans le vent des feuilles de l'enfance comme l'euphorie est une douleur construite sur des manques ! J'ai dit je me replie, viens avec moi et on sera deux idiots devant l'écran du souvenir ! J'ai dit je crache je sue je spasmes je n'oublie rien, mangeons les autres ! Viens avec moi ! On pourra s'embrasser et déchirer tout ce qui nous sort du ventre, colmater nos orifices en trop pour que le corps arrête de vomir le tombeau de la cellule familiale ! Parfois, je la frappais, elle était dans mes bras et ça pleuvait, ça rouait, ça faisait mal, dans mes bras elle était l'orfèvre de la confrontation, le cochon pendu et qui halète. Je te masturbe, j'entre en toi avec une violence inouïe, tu veux t'arracher de ces mains, de ces premières mains à l'odeur que tu devrais aimer. Combien de fois avons-nous fait l'amour si brutalement que nos bouches tentaculées avaient la noirceur de la colère et l'odeur du genièvre renversé sur le tapis ?

Ma cigarette était craquelée à l'instar de mes lèvres sèches et du paysage toujours aussi désertique. Des étendues de sable blanc et la sauvagerie dissonante de ma voiture cuivrée avec son moteur qui palpitait et les Doors qui déchiraient tout un pan du monde, When the music's over, l'orgue scintille, aigle de faïence plus courbé dans les aigus que n'importe quel castré. Je voyais tout près la route bordée de champs de cotons, et j'avais terriblement faim. Sa taille mince fit un demi-tour, et sa petite joue ronde se colla à la mienne. Horreur à la mesure de l'infini.
Je m'arrêtai pour prendre de l'essence. Les premiers signes de civilisation commençaient à se faire sentir.
- Quand nous arrêtons-nous ? J'ai terriblement faim, me dit-elle !
- Bientôt, chérie.
Je l'appelais ainsi parce que j'étais programmé à être gentil. Ça lui faisait terriblement plaisir : elle était à présent couchée de tout son long sur la banquette arrière, étirait ses bras, fermait les yeux et souriait. Je savais qu'elle se sentait très désirable. Le quotidien happe, filtre comme une passoire, ne laisse que des petits bouts, ceux jugés meilleurs, ceux jugés rationnels. Elle aimait l'orchestre amoureux, je le savais, les cadeaux pour les anniversaires, les mots gentils. Moi, je détestais les anniversaires. Mais les attentions rassurent, dictent une existence rythmée de façon régulière, des prisons auxquelles s'attache l'être angoissé. Je ne pouvais pas lui reprocher.
Tout ce qui se rattachait à Marie était un véritable séisme du cœur. Elle m'avait tout dit, de sa petite enfance battue par les vents mauvais, jusqu'à ses nuits adultes et solitaires où elle criait d'envie de s'enfoncer plus bas. Ses crises de larmes subites la perdaient, c'étaient pour elle des lames glacées qu'on passe sur la joue, des rongeurs frôlant des occidents envolés à l'ombre de ses désirs... et elle crachait ses doutes parce que c'était plus simple, comme aujourd'hui. Marie, Marie, Marie, quand aurais-tu cessé d'être une enfant ? Ta vie était un talisman de bohèmes sans fin où s'alignaient les pertes.
Elle attendait que je la baise, je le savais. Je roulais jusqu'à deux cents mètres plus loin et garais la voiture derrière un cactus gigantesque. Elles commençait à faire glisser lentement ses bas le long de ses jambes, en me regardant et en se mordant les lèvres. Je ne comprenais pas cette comédie, mais j'avais envie d'elle. Parfois, je me demandais si je ne restais pas avec elle que pour le sexe. Bien des fois j'avais essayé de me séparer d'elle. Notre relation était tellement complexe, sous-tendue par des éléments si blessés, que je m'épuisais de plus en plus. Je ne savais pas où me situer, et parfois j'étais sûr de ne pas l'aimer. Je la voyais le matin, et je la trouvais laide, elle me dégoûtait. Elle me semblait idiote. D'autres fois, elle demeurait la plus belle des femmes, et la plus intelligente. Mes sentiments dérivaient, s'alternaient, et j'avais la sensation que nous nous détruisions mutuellement, que nous perdions des années de notre vie à nous accrocher ainsi. Chaque miette du soi se perdait pour aller s'enfouir dans l'autre. Et malgré tout, je n'arrivais pas à la quitter, je n'arrivais pas à m'y résigner. Peut-être était-ce de la peur ? de la lâcheté ? peut-être étais-je encore trop attaché à elle, trop amoureux ? Je ne savais pas. Je compare notre relation à une spirale infernale.
Je me mis nu. Je regardai son bas-ventre bombé, ses jambes pâles et ses côtes qui émergeaient dans la courbure du dos. Ses seins se gonflaient dans la chaleur torride. Trois gros oiseaux au bec jaune s'étaient posés sur le cactus et semblaient nous observer. Je pressentais la même faiblesse, le même malheur que d'habitude. Versatile morceau de chair, je la pris dans mes bras ; douce et placide, elle se répandait ; je l'enveloppai de mes mains minces pour que s'exile sa torpeur. De sa moiteur miroitait tout un nid de terreurs, mais je la caressai, je la pénétrai passionnément, ses membres rampaient, spectres dégarnis et mouillés contre ma peau dingue ; ronde et gracile comme le vent, elle m'arrachait, elle m'échappait ! Je ne voyais rien pour la sortir de sa démence, de son supplice, je ne m'apercevais qu'en complice de sa folie, de son martyre. Ses yeux étaient clos, le soleil flamboyait autour, je l'emmenais se balancer dans la douce nuit rieuse. C'était une angoisse hululée qui ricoche. La déferlante, l'oriflamme, s'abîmait dans une crevasse d'éclipses et de déroutes. Je la laissais valser derrière les dunes de son inconscience. Elle criait, elle s'égarait. Qu'importe ! Surveillant son ombre qui tremblait et s'arc-boutait, j'émoussais le désir de son cul vagabond.

Une nouvelle fois, je n'étais pas arrivé à éjaculer. Depuis deux semaines, l'orgasme ne venait pas. Rien à faire. Les fellations de Marie s'éternisaient, devenaient malsaines, sinistres.
- Mon chéri, ce n'est pas grave, vraiment, ça n'a aucune importance... ça ne signifie rien.
Ces mots-là et sa main sur mon torse ne me rassuraient pas du tout. D'ailleurs, je n'avais pas besoin d'être rassuré. Je savais très bien que cela, au contraire, signifiait tout.

Je fis une sieste sur la banquette arrière. La chaleur me transporta dans un rêve étrange. Chaviré, céleste, dans une mare silencieuse où se gondolaient les sens, je percevais au loin des crinières de cristal. Il y avait Marie. Sa peau, trouée de sphères étroites, palpitait doucement dans des coquilles brûlées ; il y avait l'écran noir qui avait faim et qui rampait religieusement sur la plage déserte. Les jeunes cuisses de Marie s'ouvraient, béantes, longs rictus malades qui essorent la fatigue. Elle faisait germer l'amertume à coups de lampées sensorielles, elle ressemblait à une humide photographie entrecoupée de souffles. Un cri de soleil ricocha contre les ornements de l'ombre : c'était le glapissement de grâce du bâtard, c'était moi, enfant, tombé sur le genou. J'étais tributaire de demain. Nous fermions les paupières et brûlions ainsi les lendemains ; la mémoire était malmenée par les bruits du soir ; des êtres sans souvenirs regardaient les couleurs, achetaient la beauté ; des crânes, ceux de ma mère et de mon père, je crois, étaient abrupts comme des falaises en pics. Les désirs étaient écartelés telles les jambes lisses et complices de l'espoir. Nous entrâmes dans une chambre chaude et rose, comme allumée par l'aigreur, et au sol semblait se dérouler le sacre de la mélancolie. A ce moment-là, Marie était nue, et n'avait plus qu'un œil, qu'un bras, qu'un sein, et qu'une jambe. Elle me dit : "Ceux qui agonisent s'allument comme des anges condamnés, les arbres dialoguent sur le roux de la toile trébuchante et damnée." Elle s'arrêta un moment, puis se mit à hurler : "Je veux de l'herbe sous le tombeau de ma peau terreuse ! Je veux des glaires sous le tombeau de mes rêves fades !" Les secondes crépitaient autour d'elle, et moi je mourais de peur. Elle sourit puis me dit : "Je ne veux que ton sexe qui brille alentour".

Nous arrivâmes dans un village étrange. Rouler m'épuisait, mais je voulais arriver à Oxaca. Quelque chose me poussait à partir loin de la maison, du champ de bataille, et je ne connaissais rien après Oxaca. Les maisons étaient toutes resserrées et construites en bois, les rues incroyablement vides, poussiéreuses, comme abandonnées. J'avais l'impression que l'on nous observait. C'était un endroit vraiment sinistre, isolé, sans compter que le ciel s'étirait toujours de façon étrangement métallique, comme artificiel et souillé de sanglots. Une petite brise faisait s'envoler quelques papiers, quelques canettes, et du sable d'un jaune foncé - la même couleur que la pisse à travers une bouteille salie. Un landau était seul au milieu de la rue. Des maisons émergeait un silence confondant, presque palpable. Il semblait si profond, ce silence, qu'il ne pouvait être que fabriqué.
- Allons-nous-en, me dit Marie ! J'aime pas cet endroit, il n'y a personne.
Je garais la voiture.
- Non. Il faut qu'on achète à bouffer.
Un vieil homme sortit de nulle part. Je lui demandai s'il n'y avait pas une épicerie ou quelque chose du genre dans le village. Ses yeux étaient incroyablement cernés, ses bras pendaient derrière son dos, inutiles, comme des bites épuisées. Son ventre saillait comme une grosse verrue. Il s'approcha de moi très près et me dit avec un accent étrange :
- Il n'y a rien qui vous intéresse, ici. Des petites filles n'arrêtent pas de crier. Vous voyez ce landau ? Celui-là date d'aujourd'hui. Les mères se risquent dehors. Il ne se passe rien. Tout à coup, leur enfant pleure. Elles essaient de l'arrêter, mais rien à faire, il continue de geindre, de gueuler, de pleurer. Il devient rouge, il semble vraiment mal, et ses pleurs ne cessent pas. Cela dure des heures. Tout le monde est à la fenêtre et regarde. Tout à coup, le bébé s'arrête, et de ses oreilles sortent du sang. Il y a un filet de sang qui coule par ses oreilles. Alors, les mères - elles font toutes pareil -se mettent à crier, elles prennent peur, et s'enfuient en laissant le landau au milieu de la rue. Voyez.
Il me fit un signe pour que je le suive. Nous nous approchâmes du landau. Dedans, il y avait un nourrisson à la peau foncée. Son front semblait en papier. Tout son petit corps paraissait desséché. Je détournai les yeux.
- Voyez. Vous n'avez donc rien à faire ici, vous ne trouverez rien, continua-t-il en élevant les bras vers le ciel. Dites au moins que les tambours jouent vite. Vous reviendrez quand tout aura coulé en dehors de vous et que cela sera devenu insupportable !
Je haussai les sourcils.
- Comment ça ?
- Un gospel rallume toujours la vigueur des oublis, un gospel rallume toujours la froideur de la sève. Puis les aiguilles d'amande s'accélèrent. Les armes s'enivrent d'encres drues et crispées, courantes déclinaisons échappées à la vie. Dites au moins que les tambours jouent vite pour qu'empirent les bleus sillons de nos sabots !
Bien sûr, je me dis qu'il était totalement fou. Je courus retrouver Marie, qui était restée en retrait, sans quitter le vieil homme des yeux. Nous montâmes dans la voiture et je démarrai le plus vite possible. Nous n'avions donc rien à manger.

Le jour suivant, Marie nous fit une crise. Tout à coup, elle ordonna que j'arrête la voiture. Je ne comprenais pas. Au bout d'une heure, je réussis à la calmer. Il nous restait de l'eau. Nous crevions de faim.
Je roulais, je vivais la route, je souffrais la route. A ce moment-là, je crois que Marie et moi, nous aurions tout donné pour quelque chose à manger, n'importe quoi. Elle commençait à me reprocher cette situation, et quelque part elle n'avait pas tort. Je gardais un calme à toute épreuve. J'étais en fait totalement impassible, quoi qu'elle me dise. Manière de fuir, évidemment. Tout le jour, j'étais au volant, et elle dormait sur la banquette arrière. La nuit, nous baisions. Mais je n'arrivais toujours pas à jouir. J'avais tout le temps disponible pour réfléchir à notre situation. Je regardais la route défiler, le béton luire, parfois flamboyant, morne, sec, humide. Le désert rocailleux persistait, orangé, méphitique, et parfois je délirais complètement, la fumée de nos cigarettes me piquait les yeux, le soleil troublait tout alentour, Marie parlait de tout et de rien, m'embrassait dans le cou. Je repensai encore à une fois où nous nous étions engueulés. Enfoirées d'engueulades. Il y en a eu tellement. Nous étions des récifs naufragés dans une mer de miroirs. Ah, Marie... tes jambes que tu élançais, déroutée, sur mes routes perdues comme les tiennes, mais que tu croyais solides et sûres. Non, je n'étais pas pragmatique, je n'étais pas la rigueur à laquelle tu devais t'accrocher, je n'étais pas la quille qui jamais ne tombe. J'étais un écorché, comme toi, j'avais la peau sensible et immature. Les froids qui t'embrasaient à chaque mot, à chaque déraison, tous ces maux qui raisonnaient comme des martyrs dans une prison de regards, ta peur lucide et folle des luttes solitaires, des carcans qui crissaient sur les rigoles d'absence... je les connaissais aussi. Tu étais la victime de tas de fêlures, et je n'avais pas d'alibi ; je ne pouvais juste pas me séparer de toi. Au début, j'étais bien cette poutre de marbre où tes bras savonneux s'adossaient sans glisser, mais j'étais toi, ensuite, avec tes angoisses, tes langueurs bâties sur des souvenirs qui sans arrêt reparaissent. Il y avait l'éclat de la sève pris dans un bourdonnement, les oreilles en partance vers d'autres trous à rats, le dégradé de ta bouche, sang-noir noir-sang, sur mon torse ahuri. Accrochons-nous comme des ronces puisque les égouts sont remplis de sourires, puisque l'ennui m'exécute. Accrochons-nous comme des ronces puisque les égouts sont remplis de sourires. Des yeux décalés, mon crâne à l'amont de ma tête, ma tête à l'aval de mon cœur. Tes ongles comme des promesses de cadavre. Mes paroles bénignes qui ne touchaient que moi, ta thérapie ratée puisque le fleuve emportait les morts comme s'ils étaient rescapés d'un monde malade. Les bons moments ? Ah ! De grands palais de sable balayés par les vents ! J'ai la mémoire qui flanche, héritière de rien. Peut-être aurai-je plus tard tes chairs sous mes doigts comme des hologrammes, des pièces détachées qui me reviennent sans joie, pour le simple plaisir du je me souviens. De vivaces flambeaux qui marchaient, radieux, vers la neige épandue où se dressait le grand arbre des tombeaux. Des acrobates pétillaient sur une page vide. C'étaient nous, Marie ! Nous menions cette danse folle, mes larmes s'agenouillaient tranquillement là où elles ne me concernaient pas ; j'étais l'incendie, le devenir impossible ! Inspire-moi, expire-moi. Le poison et l'orage étaient dans mes mains, ma douce et fragile schizophrène. Tu voyais bien que tu étais ma perte, le poison et l'orage étaient dans mes mains, et que j'étais la tienne. Convulse, étrangle-toi, crache ta glotte à grands coups de hoquets entrecoupés de pleurs, prenons nos anxiolytiques comme des drogues, saisissons le monde comme une illusion. Il y avait le point de gravité, l'essence même de l'équilibre : toi moi toi moi, tout a bouillonné trop longtemps et trop fort sans que nous prenions soin d'arrêter de caresser l'autre, croyant tout résoudre avec nos soies aiguisées comme des surins. Les brouillards n'auraient jamais décliné jamais puisque nous les entretenions avec appétit ; j'étais désabusé comme une ligne tracée sans règle et fatiguée de trembler, tu comprends, comme la petite feuille grelottante sous le poids du vent. Je continuais donc à mettre des arêtes dans ta petite trachée qui suffoque, à lancer des cadavres pour qu'ils dérivent vers l'été, à bloquer l'ascenseur, à faire passer des scandales pour des vérités, puisque l'hypocrisie est universelle, et puisque notre maladie était un fléau qui ne se résolvait que par la mort.

Comment échapper à la sexualité ? Elle nous aide à vérifier l'inaperçu, les non-dits. Dans le sexe de Marie, j'ai retrouvé toute son enfance, et nos enfances se sont mêlées. Il y a, dans ce qu'on se plaît à appeler le noir, une sexualité paradoxale, à la fois touchante et froide, bienveillante et visqueuse. Les corps sont lourds, pareils à des guerres inachevées. Il y a une main qui se meut en dormant, pendue à l'humidité de la mort, infectée et comme grouillant dans l'intimité fantomatique. Je sens la bataille sensuelle courbée dans mon bas-ventre ; l'information narrative est déjà présente dans l'afflux que supporte mon gland ; les formes emmêlées comme des sons, les ombres ayant l'odeur du macadam brûlé, ce qu'on devine au travers de la logorrhée indéfinie du temps, tout cela annonce la chair coincée au-dedans de la chair. Je comprends la rousseur des cheveux comme un prolongement de la blessure cachée, celle que je cherche désespérément avec mes ongles et mes dents à l'intérieur même du nombril. Je comprends la saveur du cul comme une explosion subite érigée en doctrine : refuser l'institut de la décence, de la modestie, éviter l'ablation des dernières parties du corps, conserver tout ce qui pue. Je ne suis pas un animal lové dans ce que le monde a tracé de meilleur.
Comment triturer les lardons des cuisses jusqu'à dénicher l'excroissance ? L'excroissance, c'est un père qui porte son enfant sur les épaules. Je voulais aller au-delà parce que mon plaisir avait mal, et mon plaisir avait mal parce qu'il allait loin dans le tuyau qui contenait la vérité traumatisante de l'autre.

J'arrêtai de rouler aux alentours de neuf heures du matin. Les Doors passaient en boucle. Je me retournai, allai embrasser Marie. Marie était morte.
Je continuais de rouler. Je ne pleurais pas. J'avais arrêté la musique. Je divaguais complètement, et je crevais toujours de faim. Je vis un bras de mer sur le côté de la route. Je m'assis dans le sable, puis m'allongeai. Tout tournoyait autour de moi. De grands aigles me contemplaient. J'étais perdu dans un palais d'encre et de brouillard. J'avais deux masures tapissées entre les deux saillies du cœur : celle de Marie, et celle de ma mère, qui me revenait. Toutes les deux mortes. Les ailes susurraient de petits mots, lovés comme des crânes sous une aisselle rieuse. J'enfouissais ma tête sous leurs grandes ailes, j'éclatais de rire, je regardais la mer. Je voyais le ciel ocre qui dépliait ses crachoirs : perles de lait pâteuses comme l'amande, stridentes lamelles de détresse au-dessus de ma tête. Les balles faisaient des lézardes, des vides entiers, des césures si pleines de sourires pétrifiés que la mort chantonnait. L'ode à la plaie s'ébauchait lentement, si rousse et si profonde que des bateaux s'y perdaient, si rousse et si profonde que des doigts pleins d'espoir s'y entaillaient sans comprendre, si rousse et si profonde que de grosses femmes noires aux paumes remplies d'or s'y élançaient sans remords, enceintes de malheurs et de rires sans écho, cognées et re-cognées contre les flancs délavés et osseux du désenchantement.
Les susurrements des aigles continuaient, se brisaient et s'entrelaçaient.
Les cigarettes s'agitaient comme tant de retours qui fumaient à l'infini. Les doux et subtils pas de Marie crissaient. C'était le désordre de l'âme qui agitait sa faux ; le sable s'envolait, se dispersait encore. Mille actes échoués sur les rivages de la défaite !
Et puis, il y a eu le petit homme qui suintait le bleu, qui suait comme un loup blessé hurlant dans les bois. Il me disait d'aller jouer avec les restes de moi-même, de lorgner l'hémorragie d'un œil malin et cruel comme si mes pupilles aspiraient tout le sang ; il me disait de combattre, en soldat solitaire, là où les crinières ploient comme des tiges de roseau. Il me disait d'appeler ma femme, ce regret gisant dans une poussière d'étoiles grises et corrosives, lacet affolé qui relie la convoitise aux souvenirs. Puis il me disait d'aller voir du côté des deux maisons, à cinq cent mètres sur ma droite, derrière les rochers. Je crois que je m'y suis traîné avec douleur.


Je me réveillai avec une douleur dans le côté droit du ventre. Je saignais, et j'avais des bandages. Je ne me rappelai presque rien. Là, en me réveillant, je pleurai pour la première fois. Marie, ma douce Marie... avais-je trop exigé de toi ? Je me levai du lit sur lequel j'avais été installé. J'ignorais où je me trouvais, mais une porte était ouverte et menait dehors. Il faisait frais, c'était une petit cour fermée avec une fontaine, un banc, de l'herbe. Caresses veules, papillons dans la nuit d'octobre. Des hallalis résonnaient comme des carillons d'or, des sycomores ployaient sous les sons abusifs de mes pleurs, et je m'étendais, et je ne brillais pas, j'étais un pistolet sans balles qui incantait des gestes fous. J'étais un cierge éteint qui s'agitait dans l'air, qui criait famine, qui demandait l'aumône, puisque Marie ne voulait plus me rallumer. Elle m'avait soufflé dessus, violemment. Marie, tu as eu ces soubresauts synonymes de défaite, et tu as joué la dernière carte, celle de la traîtrise camouflée derrière un retour confondant. J'ai vu les cadavres écarquiller leurs paupières mortes pour me regarder les rejoindre. Tu as chevauché mes œuvres entrelacées comme des pertes, et c'est moi qui ai convulsé, c'est moi qui ai hoqueté comme un monstre de lave crucifié aux poignets tandis que ses jambes battent l'air. Cheveux d'effroi dressés sur ta tête en un dernier spasme : c'est le son de l'alcool qui agonise comme la lumière d'une bougie. Je dévisageais le pourpre de tes yeux, chien de faïence, et tu avalais lentement ta salive pour bien me prouver que tu ne hoquetais plus, et que le sang que tu m'as fait cracher se répandait à tes pieds tel un triomphe d'amour.

Réveil sans fin de l'écorce ; les morceaux d'absence grincent sur les cils de la déception. Mourez comme des chèvres, vous allaitez le mal, mourez comme des chagrins qui empestent la bruine.

Je m'étais endormi sur le banc. Je sentais mon corps se détacher. Marie, ma mère, se tenaient en face de moi, mais je n'arrivais à me souvenir de rien, si ce ne sont leurs visages, ultimes buées sur la vitre du grand fourneau. La faim grimpait dans tous les recoins de ma chair et retentissait comme un gong, comme des appels à l'aide.
Dans ma conscience qui tremblait, je perçus un visage, une voix de femme, je vis quelqu'un s'approcher de moi. J'étais toujours assis sur le banc, la tête tombant en arrière, la bouche ouverte, les yeux hallucinés ou papillonnant.
On me versait de l'eau sur la tête, on me faisait boire, aussi. On me proposa des biscuits. Au début, j'avais un peu de mal à avaler, mais la voix continuait de me rassurer. Mes sens retrouvaient peu à peu leurs fonctions, je recommençais à percevoir les choses de façon cohérente. On me recoucha sur le lit.
De nouveau réveillé, je me trouvais dans un autre endroit, mais toujours allongé. Je me sentais mieux. Je sortis de la petite chambre dans laquelle on m'avait installé par la seule porte qui se présentait à moi. Elle menait dehors. Il y avait un jardin, encore, plus grand que la dernière fois, un saule pleureur, de la neige. Il faisait nuit, la lune était pleine, je n'avais pas froid du tout. Des feuilles mortes gisaient partout sur l'herbe tondue et je vis une grande piscine, à l'eau bleue et claire, mais sur laquelle flottaient des branches, des plantes séchées. Sur le plongeoir se trouvait l'être le plus étrange qu'il m'ait jamais été donné de voir. Une femme aux cheveux longs, gras, emmêlés, se tenait debout. Son visage était caché par l'abondance de ses mèches qui paraissaient gonfler. Sa tenue était des plus singulières : elle portait des sous-vêtements étranges, blancs, en fourrure, et de nombreuses autres parures, toutes plus extravagantes les unes que les autres, des bouts de tissu écorchés, de toutes les couleurs, du gris en passant par le vert et jusqu'au rouge, faits de longues plumes, de fourrures, et qui lui couvraient les épaules, les côtes et le haut du ventre. Les jambes étaient dénudées, mis à part des genouillères faites elles aussi de plumes, des bandages mal collés aux tibias et de petites chaussures blanches, des sortes de baskets, qui semblaient sales, barbouillées de peinture. Tout son accoutrement était d'ailleurs en fait assez repoussant parce qu'il paraissait dégoûtant ; la moitié de ses fringues étaient en lambeaux, des morceaux de papiers s'accrochaient à même la peau, collés ; mais les plumes et les fourrures par-dessus tout causaient l'effroi, sans compter les espèces de dessins qu'elle avait sur les jambes et aux creux des mains, des signes bizarres marqués en noir, des yeux, des orbites malades, des arabesques... de plus, elle dansait de manière inquiétante, ses bras et son buste se tordaient dans tous les sens, comme possédés. Elle chantait en même temps une chanson rythmée faite de sons gutturaux et de hurlements aigus, comme si elle se livrait à un rite incantatoire, à une chorégraphie malsaine, délirante. Elle ressemblait à quelque vaudou, ou à quelque chaman en transe. Ses mains faisaient des cercles dans l'air, et tous ses habits bougeaient comme elle, fous, déments. Tout à coup, je vis son visage ; elle était très jeune, pas plus de vingt ou vingt-cinq ans, de la peinture blanche ornait son front, ses paupières et les arêtes de son nez ; ses lèvres étaient gercées, fragiles, et ses yeux d'un bleu fantastiquement pur. Sa danse, son chant, continuaient toujours : elle s'accroupissait, tendait une de ses plumes au bout de son bras et la regardait, fascinée, ou se penchait subitement au-dessus de l'eau. Cette vision m'aurait paru moins étrange si cela avait été une femme d'un certain âge et si véritablement tout son attirail paraissait réuni sous une même volonté ostentatoire... j'aurais alors pensé à une vieille sorcière vivant en solitaire, ou à la doyenne d'une secte, n'importe quoi. Mais là, certains accessoires de son accoutrement contrastaient clairement avec les autres, comme ces chaussures semblables à des chaussures que portent les adolescentes au lycée. De cette confrontation naissaient de véritables relents pourris, dépravés, morbides, malveillants. Tout à coup, son chant s'amplifia, sa danse gagna en intensité ; la nuit qui jusque-là était calme devint orageuse, violente, de grandes bourrasques balayèrent les feuilles mortes et une lumière étrangement solaire apparut ; l'eau se mit à s'agiter, d'énormes bulles se formèrent, des vagues aux teintes noires tournoyèrent ; la puissance des éléments allait crescendo en osmose avec la noire fantasmagorie de la jeune fille. A présent, tout semblait vraiment se déchaîner, de la fumée sortait de la piscine, une fumée opaque et orange, tandis que l'eau bondissait à quelques mètres de hauteur. J'assistais à une véritable tempête ensorcelée. Je restais collé contre la porte de la chambre, ébahi. Subitement, tout s'arrêta. Son regard se tourna vers moi. J'essayai de m'enfuir, mais je ne trouvai pas d'issue. Elle s'avança lentement vers moi, me toisa de la tête au pied, me mit sa main osseuse et que je devinais glaciale sur l'épaule.
- Bonjour ! As-tu bien dormi, me demanda-t-elle ?
- O-oui, bégayai-je. Je ne savais pas quoi dire. De près, je m'aperçus qu'elle était belle. Une beauté arctique et terrifiante.
- Tu fumes ?
- Oui.
Nous traversâmes le jardin enneigé. Il régnait à présent un calme semblable au calme ancestral. Un calme tout asiatique, un calme de monastère. J'ai été très surpris en arrivant au bout du jardin. Ce dernier constituait en fait une gigantesque terrasse. Nous étions à plusieurs dizaines de mètres de hauteur, nous surplombions une grande ville. Oxaca ouvrait ses horizons en contrebas comme une inconnue voilée de dômes, de parades criardes, d'élans introvertis. Oxaca, ville de mon enfance ! Ses lumières brillaient dans l'opacité nocturne. Je reconnaissais bien, à présent, ses lampadaires immenses et leurs éclats rouges, ses avenues en demi-cercle, ses pendentifs géants suspendus entre les bâtiments comme des lucioles de plomb, ses pavés, ses digues contiguës aux rivières, et celles-ci qui fulminent en vapeurs dorées, leurs canons retentissant en bouffées d'eau salée, leurs gouttes ocre qui s'esbaudissent dans la boue lumineuse comme des balles de flingue. Je reconnaissais également les déserts qui la bordaient, Oxaca, ces landes suceuses de chagrin. Nous fumions notre cigarette et je ne me souciais plus de ce que je venais de voir.

Elle n'avait pas voulu me dire son nom. Je ne lui avais pas posé de questions à propos de sa danse. A vrai dire, ça ne m'intéressait pas vraiment, et je crois que ma présence ne l'avait pas du tout gênée. Elle me disait que j'avais eu de la chance, car elle aurait pu ne pas être là, dans sa cabane, sur la plage. Elle m'a conduit jusqu'ici avec ma décapotable. A sa demande, je lui ai raconté mon histoire : Marie, notre amour, nos disputes, cette dernière dispute, le départ subit, le village étrange, la faim, la mort... apparemment, ça l'a beaucoup intéressée. Je lui étais très reconnaissant, évidemment, alors j'avais même été amené à lui parler naturellement des détails, en particulier des problèmes d'éjaculation que j'avais rencontrés les dernières semaines. Elle avait souris, hoché la tête, l'air entendu. Elle m'avait alors expliqué :
- Tu sais, j'ai eu, moi aussi, des problèmes de ce genre-là. Je crois qu'il y a un moment où la vie intérieure, et j'entends par là et notre âme et nos organes, car tout est intimement lié, cherche à se défendre de quelque chose, revendique une certaine immunité qu'elle avait trop longtemps refoulée. Ainsi, on cherche à expulser tout ce qu'il y a en-dedans parce qu'un événement a enclenché quelque chose en nous et a tout fait remonter dans notre corps. Alors, tout revient, toutes les douleurs du passé se démènent et cherchent à remonter à la surface, à retrouver une liberté, ou plutôt c'est notre vie intérieure qui cherche à se vider des trop-pleins, c'est l'âme qui cherche à se purger de tout parce que les parois n'ont plus la force de contenir les blessures... alors, d'un coup, sans qu'on s'en rende compte, notre esprit est chamboulé, nous met les nerfs à fleur de peau parce que nos souvenirs sont prêts à couler par la bouche. C'est la cohésion entre l'âme et le corps, entre le passé et les organes. Tout cherche à remonter, alors, comment dire...
Elle eut un petit rire.
- ... alors des embouteillages se créent, les plaisirs instantanés et extrêmes comme l'orgasme n'ont plus leur place, veulent s'enfuir également, mais ne peuvent pas, restent là, coincés dans l'enveloppe charnelle.
Je crois que je faisais une tête plutôt bizarre, car elle se mit à rire de nouveau. Je ne savais pas vraiment si je croyais à son charabia, mais j'étais tellement désespéré, et puis je la trouvais tellement jolie, que j'étais prêt à avaler ces paroles comme je voulais avaler son corps. Il y avait une grosse poche humide dans mon cœur, là où Marie ne se trouvait plus... mais j'avais été séduit, quelque part, par cette fille si originale, par ses paroles, ses fringues, par ce mysticisme qu'elle semblait traîner comme un rebut, à l'instar d'un membre atrophié, comme moi je traînais une tare romantique. J'avais envie de manger des corps : des corps ronds, placides, chromatiques, argentés et flexibles comme des reflets lunaires. J'avais envie de manger des corps, peut-être gonflés et de larmes et de choses tangentes dont on ne peut pas s'approcher, de rues fleuries de sang, de grands assauts pudiques, de chuchotements arqués dans la nuit, roulés sur eux-mêmes. Je ne voulais plus de corps souffreteux qui perdaient un peu de poussière de membres, je ne voulais plus de corps colériques parce que trop jeunes et trop fragiles. Cette fille était plus jeune que Marie, mais j'avais comme l'intuition que son corps avait une maturité que celui de Marie n'avait pas, une maturité profonde, sous-jacente, sensuelle et savante... avec Marie, il y avait des sursauts jugulaires, des duvets luisants, parce que les plus colériques se cachent souvent là où ça bruit de la douceur puante, là où ça glisse rougi et exigu. Des corps colériques, j'en avais vu des tas, avec leurs voix qui balançaient des flèches nitescentes, mais jamais, jamais je n'avais vu de véritables corps, vieux et beaux, comme je devinais le corps de cette femme-là sous ses plumes et ses petites baskets, un corps uniformément blanc, lisse, transparent de douleurs endormies...

Je restais dans son appartement à Oxaca. Elle parlait peu, mais l'observer suffisait à ne pas s'ennuyer. Elle ressemblait à une pieuvre toute faite d'azur. Le matin, elle démêlait ses cheveux épais, et préparait du café en chantonnant. Une fille faite de contrastes, comme me l'avait annoncé l'allure que lui donnaient ses vêtements.
Parfois, quand j'étais seule chez elle, je pensais à Marie, et je sombrais pour un temps dans la morosité. Mon cœur était comme ces champs de mûres labourés, ravagés. Il balbutiait, deux fois, se demandait où était la colère. La colère, c'est un peu de raison sur un visage froid. Je regardais Oxaca et tout remontait, effectivement. C'est une sensation extrêmement brutale. Dans ces moments-là, je baignais dans la fange comme un taudis humain. Je m'écoulais avec lenteur sur les lèvres idiotes de l'affolement. Je périssais, sans voix, ma main droite balancée par les fantômes de mes amours mortes, ma main gauche ratissant les souvenirs qui me revenaient comme des feuilles corrompues. L'air avait une odeur de gingembre. Le coma nous a mangés, Marie. Aujourd'hui, mes yeux se consument gaiement, contents d'échapper à la laideur de ton sourire délavé. Tout est oublié ou tout est perverti.

Un jour, elle me dit :
- Tu sais, je crois avoir une solution pour que tu retrouves l'orgasme. Ça te dirait d'essayer ?
Je répondis oui.



Elle m'amena dans une pièce contiguë au jardin dont je n'avais jamais vu l'entrée. Une pièce immaculée, aux murs blancs, baignée d’une lumière vive. Il n’y avait aucun meuble, mise à part une couche surélevée située en plein centre de la pièce à la manière d’un lit d’hôpital.
- Allonge-toi, me dit-elle.
Je m’exécutai.
- A présent, enlève ta chemise. Détends-toi. Je vais essayer de te faire jouir.
J’étais donc torse nu, étalé de tout mon long sur les draps blancs. J’avais un peu froid, tous mes membres étaient tendus, appréhendaient. Elle commença à appliquer ses mains pâles et élégantes sur mon torse. Je frissonnai à leur contact. Elle m’ordonna de ne pas bouger, de me calmer, et commença à me caresser doucement du menton jusqu’à la limite de mon pantalon. Je retenais un rire impulsif : comptait-elle me faire jouir grâce à un simple massage ventral ? C’était néanmoins très agréable. Peu à peu, mes muscles se décontractèrent, mon corps cessa de se crisper tandis que ses doigts se baladaient sur mon torse. Les caresses allaient aux côtes, aux abdominaux, aux pectoraux, et parfois autour du cou. Je ne sais pas combien de temps cela dura. Je me laissais faire de plus en plus, je m’abandonnais à ses mains gracieuses et sensuelles : je fermais les yeux, je sentais le frémissement de ses dix membres contre mon corps. Jamais ses doigts n’allaient sur le sexe, sur les jambes ou sur le visage. Mes côtes semblaient saillir, comme désireuses de perforer la peau pour trouver l’air libre, mes tétons pointaient, ma poitrine respirait avec force, se bombait et se taisait brusquement, tout mon corps avait en fait l’impression de vivre une saveur nouvelle, insoupçonnée, d’être guéri de tous les maux, de toutes les imperfections. Je me sentais vibrer, à la fois détendu et formidablement énergique, mon ventre connaissait des minutes aériennes, légères comme ces mains, ces mains dures alors que je me sentais devenir de plus en plus mou. J’étais à présent un objet, une offrande, un objet conscient de se faire manipuler et qui s’observe en train d’exister, renouvelé dans son essence. Ses mains devenaient des virtuoses, bougeaient peu à peu de manière plus rapide, concentraient toute leur habileté à animer mon tronc d’une saveur magique. Je m’abandonnais, je laissais des électrons, de petites salves de foudre traverser mes os. Mes épaules et mes hanches paraissaient devenir dingues ; tout mon corps à présent ondulait de façon fiévreuse, mais intérieurement, j’étais tranquille, le plus apaisé des hommes. Je connaissais le désir comme je ne l’avais jamais connu auparavant : ce n’était plus le traditionnel désir sexuel, mais bien une espèce de folie sereine, indescriptible ; je ne vivais plus que pour ces mains qui me touchaient et pour leur corps que je ne voyais pas. Bientôt, les attouchements se firent encore plus intenses, presque violents, les paumes frottaient contre moi avec vigueur, et je répondais par sursauts. Les caresses se concentraient maintenant sur le ventre, autour du nombril ; elles n’étaient plus des frottements, des glissements, des douceurs dispersées et incohérentes, mais semblaient vouloir se rejoindre. Les mains descendaient à présent de façon symétrique jusqu’à mon nombril afin de l’entourer d’une coupole de chair. Et moi j’ondoyais toujours, je flottais dans les substances marines d’un apaisement paroxystique, je n’étais plus que sensations, substances. Ses mains s’agitaient autour de mon nombril, sur mon nombril, le reste de mon organisme n’existait plus, je n’étais plus que ce trou par lequel je me suis décroché de ma mère, je n’étais plus que ces mains et ce trou adjoints, je percevais les labyrinthes de l’intérieur, les limbes de sous ma peau, mélanges insondables et visqueux entre ce qui persiste et ce qui veut s’enfuir. Je coulais, je m’approchais d’une exaltation secrète, insane peut-être car je sentais les doigts de la fille s’insinuer par mon nombril, le triturer furieusement, comme s’ils voulaient s’emparer de quelque chose au fond de moi-même. A ce moment-là, je perdis conscience, et je dus faire face aux souvenirs.

Je suis enfant, je suis dans la grande maison. Je suis collé à la porte des toilettes et je me plais à entendre un petit compte à rebours doré : j’écoute, avec stupéfaction et émerveillement, ma mère pisser. Cette espèce de mouvement à la fois subtil, langoureux, monotone, me fait toucher de près les parois d’une chose que je pressens comme interdite, une extase inconnue que je devine malsaine. Je prête au bruit de l’urine de ma mère, sons délicieusement squelettiques et entrecoupés à travers l’émail de la porte, une beauté indéfinissable, secrète.

Je me réveillai. Quelles étaient ces images qui apparaissaient subitement ? Pourquoi est-ce que je me souvenais de ça ? Et surtout, quelle était la chaleur que mon corps d’enfant ressentait ? Était-ce l’orgasme typiquement physique que je sentais arriver par avance, ou peut-être une sensation autrement charnelle, l’amour inconditionnel de la figure maternelle qui se glissait, limace, dans mon corps, et le forçait à écouter avec dévouement ce clapotis tout en délicatesses embrasées ? Je ne comprenais plus rien, j’étais sur la couche, hébété, assommé, réfléchissant à ces brasses obscures et incestueuses qui réapparaissaient avec précision. La jeune fille me dit de me détendre, et je sentis ses mains de nouveau sur mon corps.

Je marche dans la nuit. La maison prend feu devant mes yeux. Maison familiale. Mon père crie sur ma mère juste devant l’entrée, et moi je suis allé me réfugier dans les déserts qui bordent Oxaca. Je marche dans la nuit, je regarde les chacals gueuler leurs esclandres aux doux palmiers passifs. C’est une nuit qui gondole tel un vieux papier assaisonné d’eau froide. Je suis un enfant qui fait face à la destruction barbare de sa chambre, ce refuge. Je suis un chéri enseveli sous des pierres de défaites et qui pleure sous la nuit assassine d’où s’élèvent des visages, laids et difformes, bleus et roses, polis par des froids qui s’effacent. Une petite maison isolée et la façon nette, précise, dont les étoiles s’y déposent, une par une, décollées du ciel comme on vomit l’amour. Des bruits balancent, j’entends toujours mes parents crier, et je puis voir les stigmates de l’enfance décoller, une par une, les bandes d’un visage, comme on arrache le scotch d’une tapisserie malade. La petite maison est en feu. Je vois ses longues branches prendre des teintes grises, se consumer, doucement. La sonate du monde brûlé. Je me griffe les bras sans comprendre pourquoi ; le crépitement des flammes se mêle aux violons de la peau arrachée. Pas de douleur ce soir.


Je suis dans la cour de l’école. Je me cache. Je suis la proie de toutes les mains, le monstre parmi les jeunes filles. Autour de moi, les glaires, la cruauté de la gentillesse, le sang orangé des feuilles en automne. Les autres m’attaquent car je n’ai qu’une perfection, la laideur de mon père : bras maigres, jambes écourtées bien avant le sol, visage tendu, aux plis qui se chevauchent comme de vieux draps entassés les uns sur les autres, abandonnés, au fond d’une cave. Je rentre chez moi en traversant la ville. Oxaca a toujours été comme un rocher. Je l’assimile à un désert rouge, avec ces crânes qui ne pensent pas, avec ces bouches qui ne parlent pas. Parfois, juste l’orgasme de papa qui déchire le silence. Les choses sont d’un vert pâle, bâtiments et visages. Les choses sont sèches, immaculées, rarement drôles. Souvent, la lueur d’un astre illumine le port de reflets bleus, saccadés. J’aime les voir danser, bouger. J’arrive à la maison, il est tard, et mon père, le front en sueur, les yeux exorbités, hurle une dernière fois le nom de ma mère avant de s’endormir.


Ma mère est morte, ma sœur aussi : j’habite dans mon père, et c’est très inconfortable – étroit et noir. Je suis brinquebalé de tous côtés, j’ai le mal de mer. Les vents vont avec la lenteur artificielle du bonheur.
Les arbres noirs sont autour. Un drap de sable danse entre les mains de ma sœur, et ses avants-bras, ses chevilles, ses lèvres... frémissent. Au loin, les dunes s’éteignent en un murmure brûlant. Les ciels sont longs et ont le bleu de la nuit. Sec. Tout est sec. Ma sœur a toujours le corps qui crache, qui crie, qui soulève des larmes et de la poussière. L’air me semble épais et palpable : chaque mouvement est comme ralenti, décomposé. Des éclairs surgissent parfois, sans un grondement. Attendre. Trop attendre. L’ennui est terrible, comme la mygale grimpant très lentement sur la chair, ses pattes velues progressant avec précision de la corne des pieds jusqu’à la tête. Il se mêle à l’atmosphère oppressante, suffocante, et tout résonne, scintille. Ma sœur n’est que démence, à présent. Je touche mes bras maigres et ma salive prend la douloureuse couleur de l’amer. Allongée, enroulée dans le drap, les genoux sous le menton, elle se berce avec violence. La lumière grise du soleil découvre son visage... je ne veux pas le voir. J’entends les pas vibrer, là-bas, à l’extérieur, sur la route maculée de sang. J’entends les pas vibrer, là-bas, dans la tempête d’air frais, et jouer un requiem, un glissement que rien n’interrompt, comme le temps qui regarde ma sœur de ses mille yeux d’émeraude. Tout s’envole avec les rafales du noir été.


Cette fois, je suis adulte. Je n’ai pas d’amis, et j’ai jeté les cendres de mon père. Chez moi, cela soupire. L’absence est omniprésente et, tous les soirs, j’avoue me masturber. Tout semble joli, avec les guitares de Hendrix qui sifflent, les motifs colorés sur les murs. Là où je suis, la vérité est une anguille, bouffeuse de rosée, au noir corps de plastique, et qui descend parfois dans les jardins pour cueillir de petites perles d’amour, les enlevant aux vieux qui reprennent leurs cernes et quelque goût à l’inhumanité. Je décide de partir aux confins du monde, dans les îles en montagnes de la profonde Casous. J’y trouve des femmes qui n’ont dans les yeux que le blanc du présent, la joie, et peut-être du foutre, de l’illusion en liqueur. Elles ne connaissent pas, en tout cas, les cabanes du passé. Je reste un an sur cette île à être exposé au soleil. J’admire la tige de l’indifférence, cette légèreté terrible qui laisse au bout des lèvres un de ces regrets abstrus. Je me regarde, là, allongé, nu, dépossédé, les mains derrière la tête, et ces femmes, allongées, nues, dépossédées, les jambes autour du cou et leur cul marron, découvert. Martelés, nous savons l’existence.
Il y a des embryons de colère qui gesticulent fort dans l’air, qui étreignent l’atmosphère orange et drue. Tous les yeux sont comme on peut imaginer les yeux d’un pareil soir, étincelants, un peu jaunes, un peu éloignés. Nous savons les blessures : les heures de terrible effort, angoissées, tenues là dans nos corps et dans nos cœurs comme tant d’heures crispées, épuisantes, se répondent en sortes d’échos tacites, en non-dits coincés là dans le vent, dans nos bouches. Petits nœuds de folie, de fatigue. La lune est carrée, et je ne comprends pas bien ce qu’elle éclaire et ce qui me fait tant de mal tellement ça me remue, tellement ça secoue ma peur d’y plonger, dans cette torpeur à laquelle on ne s’acclimate pas, ces tensions silencieuses…

A ce moment-là, je me réveillai en sursautant. Je transpirais, je pleurais. Je ne voulais pas aller aussi loin, trouver des séquelles encore vivantes qui s’ébrouaient, encastrées. Ça réveillait des bruits que je n’aimais pas, ça réveillait des odeurs, de petites choses furtives qui me donnaient la nausée. Vieille cicatrice de mon angoisse. Je cherchais à éviter l’origine du malaise, l’origine des cris et des brèches de ce soir-là, l’origine de mes nausées qui continuent encore aujourd’hui.
- Courage, c’est presque fini, entendis-je, et des mains me forcèrent à m’allonger de nouveau.

J’ai les genoux sales. J’ai les genoux noirs, rouges, et d’ailleurs tout le corps comme émergé de sous la terre. Le sable est froid, glacé en fait, et je devine les dunes autour de moi, seins sur un long corps marécageux qui pointent vers le ciel une mélancolie troublante, presque agressive. Autour de moi, sinon ce désert sombre, gelé, gluant, il y a ma sœur, bien sûr, repliée sur elle-même comme une coquille d’anxiété, hoquetant doucement, et qui se balance, litanie sans bruit, tourmentes sous le ciel humide, bleu. Mon père est debout, je ne vois pas son visage, il est de dos, l’ombre de sa silhouette prolonge son inquiétude au pourtour des flammes, seules lumières à des kilomètres à la ronde, lumières doucereuses, chantantes, presque religieuses… il discute avec un touareg, mon père, oui, c’est ça, un de ces hommes à la peau ridée, marron, et leurs yeux bienveillants qui me donnent l’agitation, la fièvre, pressions agréables et pernicieuses à la fois… il tremble, mon père, comme s’il essayait de résister à quelque chose montant en lui, une chose mauvaise, que je sentais parfois se glisser dans le cœur des hommes comme des sangsues… la même chose que mon père contient quand il rentre du travail tard le soir et que maman l’énerve…

J’étais toujours allongé sur le lit, paralysé. J’étais dans un état de demi-conscience, et je ne pouvais plus échapper à l’accueil dur du souvenir. Je me rappelais maintenant avec précision ce requiem, ce silence brûlé à la lanterne. Je me rappelais cet instant où toute l’âme connaît une espèce de remous, ahane, se réfugie là où il n’y a rien, ni honte, ni sanglots. C’était l’apnée, entre les paupières gonflées et rouges, les regards affolés, caféinés, trop sensibles, agitation substantielle, eczéma au creux des bras, ou les regards sans vie, consumés de tristesse, erratiques, sauterelles abîmées

Nous sommes fatigués à en mourir de ces quatre jours de marche dans le désert. Maman est tombée du dromadaire, d’un coup, et nous nous sommes dépêchés autour d’elle. Je la vois rugir, allongée, seule, rugir du suint, du pus, de la bave, de la graisse et peut-être même un peu de larmes, tous les liquides du monde ayant réuni leur pitié en liqueurs effilochées, toiles visqueuses... je la vois dégurgiter sur le torse de papa tout ce qu’elle a de rancœur et d’épuisement, tombeaux jaunes et pâles s’agitant fiévreusement comme des pustules, nuages pestilentiels et fumants qui roucoulent un doux murmure de maladie. Des bulles se forment sur le ventre au milieu d’un liquide verdâtre de grippes et de tendons : clapotis mélodieux de la peau qui éclate. J’écoute les pleurs de maman comme on écoute les pleurs d’un monstre, et je commence à vomir du sable par les yeux, par la bouche, par le nez, le sable jasmin et la roche un peu noire, ténébreuse. Tout ce blanc, ce ruissellement malsain et presque glaireux, je me sens en mourir, peu à peu.

Et ça a continué, rite tremblotant, fallacieuse harmonie de la cellule familiale... encore aujourd’hui ces images me font vomir tout ce que j’ai en moi, souillure du monde passionné quand mes souvenirs surgissent telle de la bile, peaux de fromage coincées entre les plis et les replis comme des lèvres dorées, et les croûtes noires ventousées en décomposition… encore aujourd’hui je revis ce moment comme un condensé de la fureur de ma mère, comme un hurlement, un rejet du cadre familial, et je ne puis plus faire l’amour sans penser à cette beauté lumineuse jetée en esclandre, à la charogne de son corps, aux flancs de sa colère, aux marques de son sang et de son mépris coagulant ensemble. Aussi loin que je remonte, sa figure a toujours été recouverte du cachemire de la douleur.

Papa crie après tout le monde : après nous, après les touaregs, après maman, aussi, et après lui-même, surtout, lui-même qui ne savait quoi faire devant ces édredons colorés nerveusement, devant maman battue, saignée par le désert. Moi et ma sœur, deux corps d’enfants enroulés dans le noir...

Je me réveillai une bonne fois pour toutes en criant. Je venais de revivre avec une intensité incroyable une horde de souvenirs que ma mémoire avait inconsciemment occultés. Le point d’orgue le plus enfoui : la chute de ma mère. Si pendant les dernières années j’avais réussi à me séparer de toutes ces images, c’était grâce à Marie. Aujourd’hui, je lui en veux. Quels droits avait-elle sur moi pour se permettre d’expulser de si douloureux moments ? Aujourd’hui, je ne veux plus les portraits de la famille. Ils sont laids et tendres, tous, avec leurs mains levées et leurs yeux profonds, comme si c'était la dernière seconde de la dernière minute de la dernière heure du dernier jour du monde. Malheureusement, je me trouve laid, moi aussi, lorsque je me regarde, debout, juste devant le ravin, juste devant les grands massifs d'argent, et les auréoles roses comme des oriflammes. Et devant ma table en bois, entaillée de partout, si vieille, je me trouve laid. Mes cheveux las, mes mains calleuses, mes yeux sombres, ma grimace cruelle, typique de la face en pleurs, et mes petits sursauts, comme les hoquets d'un nourrisson. Et la bave dense, en douloureux accrocs, qui semble mugir parfois aux commissures des lèvres, l'atroce eczéma, découpé en quartiers, qui ronge mon corps d'un chagrin humide, visqueux. Ma peau, fade jusqu'à l'écœurement, et ses cicatrices bleues, comme transies de froid et d'un temps trop long, semblent appeler à l'aide, et le ciel, insipide, dépose les étoiles là où je ne suis pas.
Devant le vide, je me trouve laid.
Jamais le baiser d’une mère n’a soulevé plus d’un sourire. Mais tes baisers, Marie, ils m’ont tout fait oublier ! Ils m’ont fait oublier ce qui rugissait au fond de moi et expliquait tout. Et tu es morte, Marie, tu es morte de faim, encore une fois dans ce désert, ce terrible désert où toute mon enfance s’est perdue. Qui as-tu entraîné dans les jardins de lilas, Marie ? Est-ce ma peur, ou la tienne ? L’exil de tes maux ? Qui as-tu entraîné pour partir vers ailleurs ? Es-tu allée là où les loups sont caressés et domptés ? Je sais qu’il y a des mondes où la sueur est un vice. Je sais qu’il y a des mondes où il fait plus chaud, où le ciel ne délire pas et où tout semble rangé, à sa place, avec les objets utiles d’un côté, et les inutiles de l’autre. Je sais que le regard est dur, surtout le mien. Mais tu serais encore plus mal à l’aise de découvrir mon regard d’aujourd’hui, avec ses cernes et ses contours ridés, noirs, gluants. Tu serais encore plus mal à l’aise de voir le matin tomber sur mes jambes avec le poids d’un monstre, d’entendre craquer les os de mon sourire, de sentir la sale odeur de mon sexe que je ne lave plus, par dépit, tu sais, par dépit. Moi aussi, je te veux en errance, spectre qui hurle dans la nuit à une fenêtre ouverte d’où s’exhalent la chaleur du pain et le frissonnement de l’âtre ; je te veux encerclée par les lueurs tamisées de l'ennui, rongée par la couleur du regret. Ton ventre a-t-il grossi ? Et tes doigts perdu tout réconfort ? J’ai une entaille aux sens, une marée au fond de moi, et le cri du vent sous mes muqueuses mortes.

Au moment où je sortais de la pénombre de mes réminiscences, l’étrange fille souriait, toujours près de moi. Lorsque je l’avais regardée, elle s’était même mise à rire, à sautiller de joie. Moi, je pleurais, bouleversé. Je ne comprenais rien. Voyant mon désarroi, elle pointa son index vers mon bas-ventre. Une tache de sperme déteignait à travers mon caleçon. Avec ces souvenirs, je suis revenu aux véritables sources de la sexualité. Vous repensez à votre vie, cette grande fresque irrésolue, et le rire s’amorce. Marie, l’orgasme le plus pur ne peut se trouver que là-bas... dans le passé perdu.
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lucarne



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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Jeu 3 Juin 2010 - 12:58

Vouai vouai vouai...

J'avais posté ça chez Zayan :

lucaerne a écrit:
Et je propose que Lu-k refasse son entrée moins abruptement. Non ? J'avais commencé à lire ses textes, mais comment commenter (tiens c'est joli ça, comment t'es...) un tel pavé ?
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Nilo Cyan
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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Jeu 3 Juin 2010 - 14:39

Tu vas trop viiiiiiiiiiite!
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lu-k



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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Jeu 3 Juin 2010 - 14:40

Ah mince... pour les nouvelles, je dois aussi morceler ?
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Nilo Cyan
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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Jeu 3 Juin 2010 - 14:59

Non pas besoin de morceler (quoique... ce serait peut-être moins dissuasif. Mais en ce qui me concerne j'ai décider de tout lire), simplement une nouvelle comme celle-ci suffit amplement pour aujourd'hui, voire même pour 3 jours.
Tu vois, moi je vais mettre une bonne demi-heure à la lire et autant à la commenter (d'ailleurs pour le com tu pourras attendre ce soir parce que je vais pas tarder à aller bosser, ou même demain si je pars en soirée...).
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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Jeu 3 Juin 2010 - 15:36

Je pense qu'il me faudrait le relire, j'ai un peu mal à la tête aujourd'hui. Les comprimés n'y font pas grand chose. Mais ça ne fait rien, j'ai l'habitude d'avoir mal à la tête, cela veut dire que je suis vivante. Dans le fond, ce n'est pas si mal d'être vivante, cela me permet de mieux affronter la lecture, et là, celle "des remords" et ce qu'"il serait doux". Tout cela au travers d'une mort certaine.

Cet écrit m'a fait penser à un rêve. En première partie c'est relativement doux, après c'est différent.
C'est très bien écrit, oh oui, vraiment bien écrit. Il y a un talent certain.
Cependant...
Oui, il y a un cependant, car quelque chose m'échappe dans ce texte.

J'ai relevé des phrases, si tu veux bien m'aider à comprendre - mais je vais te dire ce que j'en pense :

Leurs verges se dessinent, pendantes. Elles me fascinent, ces verges brunes, lisses, et plaquées dans le vent comme des tableaux grotesques. Le sexe de l’homme est la chose existante la plus merveilleusement protéiforme. Mao n’a pas encore son érection. Je crois sentir le vide de ses yeux tourné vers moi. Du moins, son sexe ne l’a pas encore.

Ici (en gras), je n'ai pas pu rattacher cette dernière phrase aux phrases précédentes ni même au contexte. Pour ce qui me concerne, cette phrase fait défaut, elle est inutile car encombrante. Elle alourdit le sens des phrases qui sont merveilleusement bien tournées.

Les feuilles frémissaient et perlaient la lumière

Cela me fait bizarre à lire, ça ne va pas à mon oreille. Ce serait bien qu'il y ait un autre verbe exprimant quelque chose de plus intense, de plus profond ; peut-être même d'angoissant...


Ils ont toujours été fascinés par les blessures. Les balafres, les égratignures, les hématomes, les plaies larges comme un pouce. Ils regardent, tâtent, font respirer leurs petits corps, et ça fait bouger le sang, ça le rend comme fou. Les spectaculaires pérégrinations du sang sur le caramel de la peau.

Tu parles de "Ils" - et je n'arrive pas à situer qui est "ça le rend comme fou ?" - du coup, il y a comme une incohérence, enfin pour moi.

J'ai bien aimé l'idée du trou, fosse à morts et l'idée que tout le monde s'y entasse dedans comme ça, sans menace. Comme si c'était normal. C'est peut-être pour ça que j'ai l'impression d'être dans un rêve. Cela semble si fatalement absurde.
Par contre, je peauffinerais la fin, je trouve qu'il manque quelque chose, ça se finit trop rapidement.
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lu-k



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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Jeu 3 Juin 2010 - 18:42

Merci beaucoup pour ton commentaire !
Quand je dis "Du moins, son sexe ne l'a pas encore", je parle de l'érection. La construction est peut-être trop elliptique, j'y reviendrai.
Pour "ça le rend comme fou", merci d'avoir relevé, je n'avais pas du tout fait attention à cette grosse faute de frappe : c'est, bien sûr, "ça les rend comme fous" qu'il faut lire. J'édite de suite !
Encore merci !
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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Jeu 3 Juin 2010 - 18:51

lu-k a écrit:
Merci beaucoup pour ton commentaire !
Quand je dis "Du moins, son sexe ne l'a pas encore", je parle de l'érection.!

De rien ! Smile
Atta...
Si je comprends bien, tu fais référence à l'érection de Mao ?
Alors si on reprend la phrase dans son contexte, et si c'est bien de Mao dont il s'agit, je pense qu'il n'est pas nécessaire que cette dernière phrase, puisque tu le dis en amont de façon explicite. Ou alors reformule en une seule phrase. Mais là, c'est bien à toi de voir, je te donne juste mon avis.

Mao n’a pas encore son érection. Je crois sentir le vide de ses yeux tourné vers moi. Du moins, son sexe ne l’a pas encore.
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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Jeu 3 Juin 2010 - 19:10

Cette phrase a son importance. Evidemment, elle ne fait pas que répéter la précédente : elle induit qu'autre chose en Mao a cette érection, si effectivement son sexe, lui, ne l'a pas encore. Bien sûr, c'est symbolique.
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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Jeu 3 Juin 2010 - 19:14

Pourquoi ne pas inverser ?

Mao n’a pas encore son érection. Du moins, son sexe ne l’a pas encore. Je crois sentir le vide de ses yeux tourné vers moi.
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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Jeu 3 Juin 2010 - 19:17

Oui, c'est vrai, j'y ai pensé, ce serait plus clair pour le lecteur. Mais j'aimais bien justement cette espèce de renvoi... enfin, vous avez raison, je vais modifier !
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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Ven 4 Juin 2010 - 0:44

Ben au final j'ai mis plus d'une heure à tout lire, je suis éreinté! Du coup je vais faire court.

C'est tout bonnement génial! Ça je te le dirai sans très souvent étant donné que ta prose résonne en moi comme mille gongs solaires.

Bon déjà, le premier paragraphe est bluffant, il met dans le bain de cette étrange et morbide nouvelle tout de suite. Je ne compte plus les formules, images et pensées que je trouve si excellentes que je m'en bouffe les doigts d'envie...

Pour les bémols, y'en a pas beaucoup : évite les répétitions qui sont , selon moi, ton plus gros défaut; aère un peu parfois, utilise l'italique (par exemple pour les souvenirs ou autres flash-back); et je pense que tu peux virer ça et là un petit adjectif, tu ne le sentiras même pas dans cet océan d'épithètes.

Voila, donc ton écriture est très dense est épuisante, même si je viens de vivre un de mes rares orgasmes littéraires, donc travaille sur la légèreté et tu seras assurément le Goncourt 2020!

En attendant je garde le reste pour demain...
D'ailleurs où est-tu édité? Je pense que je vais t'acheter AngeR

Dernière chose : quelle est la part autobiographique dans tes textes (dans celui-ci bien sûr mais plus généralement aussi)?

Allez salut LU-k!
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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Ven 4 Juin 2010 - 0:46

Ah oui! Apparemment, on dit Oaxaca...
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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Ven 4 Juin 2010 - 3:08

Citation :
Du moins, son sexe ne l’a pas encore.

Ici (en gras), je n'ai pas pu rattacher cette dernière phrase aux phrases précédentes ni même au contexte. Pour ce qui me concerne, cette phrase fait défaut, elle est inutile car encombrante. Elle alourdit le sens des phrases qui sont merveilleusement bien tournées.

Je crois percevoir ce qu'il veut dire... comme une érection intellectuelle, mégalomane et malsaine. Un Ego érigé. C'est bien vu!
Mais c'est vrai qu'il faut creuser donc ça casse le rythme.

Citation :


Les feuilles frémissaient et perlaient la lumière

Cela me fait bizarre à lire, ça ne va pas à mon oreille. Ce serait bien qu'il y ait un autre verbe exprimant quelque chose de plus intense, de plus profond ; peut-être même d'angoissant...

Là par contre je vois très bien! Ce genre de métaphores je les utilise aussi, en cela que nos styles se ressemblent un peu.
Faut y voir le petit flash lumineux qu'il y a quand notre regard croise une goutte d'eau en suspension, multiplié par mille.


Dernière édition par Zayan le Ven 4 Juin 2010 - 10:47, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Ven 4 Juin 2010 - 10:22

Zayan a écrit:

Là par contre je vois très bien! Ce genre de métaphores je les utilise aussi, en cela que nos styles se ressemblent un peu.
Faut y voir le petit flash lumineux qu'il y a quand notre regard croise une goutte d'eau en suspension, multiplié par mille.

Oui, j'avais bien compris cela !

Cependant, j'aurais mis ceci :

Les feuilles frémissaient et transpiraient la lumière.

C'est tout simplement plus intense et plus beau à la lecture et on garde l'effet métaphore. Mais ceci n'est que mon opinion. Very Happy

@ Lu-k - en tout cas continue d'écrire, tu as vraiment une très belle plume !
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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Ven 4 Juin 2010 - 10:46

La nuit a porté conseil, j'ai d'autres choses à dire.

J'ai retrouvé dans ta nouvelle des phrases que j'avais déjà croisé ça et là au détour d'un texte, d'un poème de ta première édition. Les dédoubles-tu ou bien les textes en questions deviennent-ils obsolète une fois que tu y réutiliser quelques phrases?

Cet amour impossible et destructeur m'a fait pensé au film Vicky Christina Barcelona de Woody Allen, où Penelope Cruz joue à merveille la femme-déesse enragée. L'as-tu vu?


Enfin, dernier conseil que j'aurais à te donner : tu semble avoir clairement choisit un style fantastique pour cette nouvelle, en effet j'y retrouve des relents de Cortazar... Pourtant, les quelques passages nettement fantastique que tu abordes ne sont pas assez appuyés, trop concis, elliptique. Du coup ça crée presque un effet de pas assumé, de timidité.
De plus, ton écriture poétique romantico-gothico-symbolique se prête parfaitement au thème.
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lucarne



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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Ven 4 Juin 2010 - 12:27

Oui, mais "transpiraient" ça fait plus... moins... (je sens que j'aide là !)
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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Ven 4 Juin 2010 - 13:12

lucaerne a écrit:
Oui, mais "transpiraient" ça fait plus... moins... (je sens que j'aide là !)


Maisss euhhh!! AngeR
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Nilo Cyan
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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Sam 5 Juin 2010 - 0:05

lu-k a écrit:
(et je rajoute de façon plus personnelle, Zayan, que j'aime beaucoup Vagabond !)


Au fait, on a un topic pour les mangaphiles si tu veux... Rubrique Détente puis Blabla.
On essaye de promouvoir tout ça au public des LUs, c'est pas évident, on sera pas trop de 4!
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MessageSujet: Re: Textes de lu-k   Dim 7 Nov 2010 - 22:32

Est-ce bien l'endroit pour signaler la parution de ton texte dans ce recueil collectif ?
Tu peux effacer le message si tu le souhaites.
http://www.printernet-collection.com/
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http://www.flickr.com/photos/mogendre/
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