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 Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]

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MBS

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MessageSujet: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Mer 2 Déc 2009 - 23:38

JEUDI 3

C’est toujours la même chose. La météo dit qu’il va pleuvoir sur toute la France, qu’il faut prendre son parapluie parce que tout le monde sera rincé… et vous vous retrouvez comme une conne avec votre pépin à la main alors que le soleil brille. Je concéderai bien volontiers que ce matin, quand je suis partie donner mon cours à la fac du Mirail, les trottoirs entre le quai de Tounis et la station Esquirol étaient encore mouillés. En revanche, quelques kilomètres au sud-ouest, à la sortie de la station Mirail-Université, dans ce grand dégueuloir à étudiants, le sol était déjà sec. Pas une goutte de pluie de toute la journée.
Quand on n’a que la météo à maudire, c’est que votre vie va bien. Ou bien alors c’est qu’elle va très mal et que tout, mais alors tout, semble se liguer pour vous la rendre pire encore. Par chance – si tant est que la chance ait quelque chose à voir là-dedans – j’émargerais plutôt en ce moment dans la première catégorie. Depuis mon retour de Blois et la fin de mes tribulations aux Rendez-Vous de l’Histoire, toute l’agitation autour de moi s’est fort heureusement calmée. Mon intégration à l’université s’est merveilleusement bien passée. Beaucoup de mes nouveaux collègues m’ayant connue quand j’étais étudiante se sentent fiers de m’avoir suffisamment poussée aux fesses pour que je grimpe vite et haut. Pour les étudiants, je suis une sorte de modèle, de preuve vivante qu’une ambition bien placée peut se transformer en réussite avérée. Le seul truc qui cloche à la fac, c’est l’épée de Damoclès que constitue pour tout le monde une éventuelle reprise des mouvements de blocage. Ici l’année universitaire 2008-2009 s’est traduite par une quasi année blanche ; même si les examens se sont finalement passés en septembre, les cours perdus, eux, pourront difficilement se rattraper et il est à craindre que beaucoup d’étudiants de seconde année en soient encore à chercher la meilleur méthode pour travailler quand ils auraient déjà dû l’avoir trouvée. Une nouvelle année de blocage et la réputation de l’université, peu brillante, serait définitivement ruinée. Déjà que, comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire dans un précédent volume de ces « mémoires à chaud », cette université a toujours eu la réputation d’avoir été en ruines dès le début… La faute à un projet architectural mal ficelé et, à en croire de persistantes rumeurs, à l’adoption pour Toulouse d’une université initialement pensée pour l’Afrique coloniale.
Mon Louis XIII avance bien. J’ai entrepris la phase de rédaction. Ce n’est pas forcément la phase que je préfère mais c’est celle qui dit qu’il va bientôt être possible de penser à autre chose, de recommencer à se poser des questions sur le projet suivant. Sur le projet suivant le projet suivant devrais-je plutôt dire car, depuis Blois, je suis engagée dans un « complot » visant à préparer un ouvrage pour une éventuelle future question de concours. Donc, en terme de projet, j’ai plutôt pris de l’avance. Sans compter la création de ma propre maison d’édition qui n’est déjà plus de l’ordre du projet mais est entrée dans une phase effective de réalisation.
Quelques séances de brain storming avec mon amie Ludmilla, quelques conseils avisés du professeur Loupiac – maître et mentor -, une après-midi dans les services du Centre Régional des Lettres sans compter un nombre difficilement calculable de coups de téléphone m’ont permis de dégager ma stratégie personnelle. Elle se veut novatrice, à la frontière entre l’édition à compte d’éditeur traditionnelle et les nouvelles formes de vente numérique. Ludmilla, qui a pour l’informatique une passion bien plus dévorante que la mienne, m’a convaincue de ne pas m’enfermer dans une vision trop passéiste et nostalgique de l’édition papier.
- Tes étudiants viennent en cours avec leur ordinateur portable. Il y a dix ans, tu n’aurais jamais imaginé que ce soit possible… Et moi non plus… Réfléchis où on en sera dans cinq ans. On peut déjà acheter certains bouquins sous forme de pdf. Le livre n’est pas mort mais il est déjà bien malade. Anticipe…
Evidemment, elle avait raison. L’air de rien, à la fin d’un cours, j’avais amené la discussion sur le sujet avec mes étudiants. Leur avis était clair et net. Ils n’arrivaient pas à comprendre pourquoi la bibliothèque n’avait à leur proposer qu’une dizaine d’exemplaires du même bouquin alors que, sous forme de fichiers numériques, ils pourraient tous accéder aux manuels de base. La propension de la jeunesse à trouver ringard tout ce qui avait plus de deux ans d’âge les conduisait à trouver que l’université manquait d’ordinateurs, d’imprimantes, de scanners dignes de ce nom. En comparant avec mon époque, pourtant pas si éloignée, je les trouvais bien grognons : comme nous aurions aimé avoir de telles possibilités ! Ok, une partie des ordis était régulièrement en panne mais, même avec la moitié en état de marche, il y en avait toujours plus que dix ans avant.
- Et encore, me disait Robert Loupiac avec un de ses vagues soupirs nostalgiques, tu n’as pas connu les longs tiroirs remplis de fiches bristol dactylographiées. La moindre recherche prenait une dizaine de minutes… et une demi-heure si tu avais un mot-clé un peu large comme « République » ou « Paris ».
Or donc, par décision absolue de ma royale personne, il y aurait systématiquement une édition numérique des ouvrages de ma maison d’édition. Ludmilla, qui je crois n’espérait que cela, s’était déjà mise au travail pour construire une interface de consultation et de vente en ligne. Sa casquette de programmeuse tendait ces derniers temps à supplanter celle d’archiviste du château des comtes de Rinchard.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Mer 2 Déc 2009 - 23:45

Signe d’un vieillissement de mon caractère, précoce et sans doute inexorable, je n’avais pu me résoudre à abandonner l’idée d’une édition papier. Un livre, quels que soient le goût et l’affection que je porte à l’informatique, c’est à mes yeux quelque chose qu’on palpe, qu’on hume, qu’on caresse. C’est de la vie, un contact chaleureux, qui passe à travers du papier et de l’encre d’un auteur à un lecteur. Impensable pour moi de renoncer à cela ! J’étais même allée au-delà de toute rationalité économique en décidant de créer ma propre structure de vente, en clair une boutique qui serait à la fois le lieu de vente des bouquins de ma maison d’édition en même temps que le centre de gestion de l’ensemble des activités. Décidée à frapper un grand coup, et repoussant par avance les objections – sans doute légitimes – de ceux qui me disaient que c’était une folie, j’avais racheté les locaux d’une ancienne parfumerie rue Sainte-Ursule à deux cents mètres de la place du Capitole. J’en avais tiré la raison sociale de mon entreprise, Parfum Violette, un nom qui, là aussi, ne laissait pas indifférent. Certains comme Ludmilla trouvaient ça d’une originalité remarquable et d’une grande fraîcheur.
- Cela dit plein de choses en seulement deux mots ! s’était-elle extasiée. L’idée de la connaissance comme dans l’expression « mettre au parfum » et l’ancrage local avec la violette qu’on associe à Toulouse.
- La violette ?! avait contre-attaqué Léopoldine, mon ancienne collègue d’Amiens. Mais même moi je n’associe plus ça à Toulouse. C’est ringard, c’est dépassé ! Qu’est-ce que tu vas te planquer derrière un nom pareil ? Personne ne prendra ça au sérieux… A supposer qu’on devine que c’est une maison d’édition…
Les arguments de Léopoldine avaient porté dans un premier temps mais quand je m’étais mise à raisonner froidement en notant les noms qui me passaient par la tête, Parfum Violette s’était progressivement imposé. Impossible de trouver mieux. Beaucoup de maisons d’édition portaient le nom de famille de leur fondateur. Si j’adoptais cette règle, j’étais mal, Toussaint n’étant pas spécialement évocateur de moments d’allégresse. Quand la raison sociale n’était pas liée à un patronyme, on pouvait trouver de tout des minérales Editions du Rocher aux végétales Editions de l’Olivier. Alors pourquoi pas la violette après tout ?
Depuis trois semaines que mon choix est fait, Ludmilla me bombarde chaque jour ou presque de nouvelles interfaces pour le futur site des éditions et de déclinaisons colorées pour les couvertures des futurs ouvrages que nous produirons. Bref, ça avance… et même bien eu égard aux quelques vapeurs que j’avais pu éprouver dans le bureau de la responsable du CRL Midi-Pyrénées. Selon elle, mon projet n’avait aucune chance d’aboutir. Il n’était ni viable, ni raisonnable. Trop innovant et pas assez rentable.
- Vous pouvez quand même remplir votre dossier pour obtenir une aide à l’édition de la part de la région, avait-elle minaudé de son ton de bureaucrate aigrie. Mais cela risque de vous être refusé, nous ne sommes quand même pas des philanthropes. C’est la crise…
Son dossier, elle l’avait retrouvé déchiré en deux parties inégales sur son bureau dans les trente secondes qui avaient suivi. Et sa porte avait claqué très peu de temps après. Je ne faisais pas tout ce projet pour gagner ma vie – ma vie, je la gagnais déjà et de manière plutôt confortable – mais pour fédérer des énergies, construire quelque chose de neuf, ouvrir des pistes différentes à la recherche et à l’éducation. En clair, prendre les risques que les principales maisons d’éditions, aujourd’hui dépendantes de deux ou trois grands groupes de médias, se refusaient désormais à prendre. Tout était parti d’une idée de manuel universitaire sur la Suède à l’époque moderne… Depuis j’avais eu l’occasion de dresser une liste de plusieurs pages de questions sur lesquelles un étudiant lambda ne pourrait pas trouver de synthèse commode et récente en français. Une biographie de George Washington, une histoire d’Osaka, un exposé clair sur l’économie autrichienne au XIXème siècle n’était que quelques-unes de ces pistes qui ne menaient qu’à une bibliographie éparse et souvent en langue étrangère.
- Comment faites-vous en France ? m’avait demandé un jour une collègue de Yale. Vous découvrez avec dix ans de retard les débats historiographiques qui se tiennent en dehors de vos frontières ?
Elle avait dramatiquement raison. Vieil héritage sans doute du temps des Lumières, nous avions tendance à croire que nous étions toujours à la pointe de la recherche et au cœur de l’innovation sur le plan des idées. Une analyse lucide prouvait à ceux qui voulaient bien regarder que tout cela était terminé depuis au moins trente ans.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Jeu 3 Déc 2009 - 0:39

En descendant du métro à la station Esquirol, j’avais le choix entre rentrer chez moi, dans un de ces beaux appartements qui donnent sur la Garonne et qui se loue largement au-dessus du SMIC, ou me rendre rue Sainte-Ursule pour voir l’avancement des travaux. De choix en fait il n’y avait pas, mes pas se portant désormais systématiquement vers Parfum violette.
- Tu aurais pu te faire aménager une petite chambre au-dessus du magasin, m’avait dit Ludmilla. Je suis sûre que cela t’aurait suffi pour vivre et travailler heureuse.
Evidemment que cela m’aurait suffi. J’avais hérité du vieux comte de Rinchard une fortune dont je ne savais que faire – sinon la distribuer en aides diverses et discrètes à différentes associations – et tout ce qui pouvait s’apparenter à des caprices de riche me mettait mal à l’aise. Depuis mes dépenses inconsidérées blésoises, j’avais mis un point d’honneur à ne plus gaspiller cet argent en futilités et en gamineries. J’avais craint là-bas de m‘engager sur la pente savonneuse des dépenses somptuaires ; fort heureusement il n’en était rien. Je vivais normalement…
A supposer bien sûr que quelques milliers d’euros passés dans la réhabilitation d’une vieille boutique de parfums soient assimilables à une dépense normale.
Pour superviser Parfum violette, j’avais engagé une jeune femme d’à peu près mon âge – raison pour laquelle je la qualifie spontanément de jeune – qui avait surpassé sans coup férir les candidats arrivés en masse après publication d’une petite annonce dans La Garonne Libre. Elle avait exercé des fonctions d’assistante de direction dans une entreprise d’édition locale, connaissait parfaitement le managériat de ce genre de boite et, cerise sur le gâteau, parlait trois langues en plus du français.
- Et maintenant, je me mets à l’occitan à chaque fois que je prends le métro, avait-elle ajouté en faisant référence à l’annonce bilingue des stations dans les rames.
Cette pointe d’humour avait fini d’emporter le morceau. Jenna Gonzalez avait obtenu le poste et était devenue mon bras gauche (Ludmilla tenant à demeurer dans le rôle du bras droit). Du coup, elle œuvrait chaque jour dans un petit coin de la boutique, cherchant à préserver son ordinateur portable de la poussière de plâtre et des chutes de canalisations plastiques. Plus qu’un bras agissant, elle était aussi une paire d’yeux efficace traquant les inévitables entourloupes des artisans du bâtiment. Elle avait ainsi remarqué la semaine dernière l’usage parcimonieux fait par les artisans de la laine de verre. Après enquête, elle avait compris la supercherie : à chaque nouvelle plaque de plâtre fixée, les indélicats praticiens faisaient glisser avec un crochet le revêtement de laine de verre installé derrière la précédente. Du coup, une seule longueur aurait suffi pour tapisser toute la boutique… Je m’étais forcée pour être à la fois claire et désagréable avec le patron : soit tout était fait aux normes, soit je l’attaquais avec l’artillerie lourde, ce qui dans ma bouche allait de la justice à la presse. De manière étrange, plusieurs rouleaux de laine de verre étaient arrivés sur place le lendemain matin et on n’avait plus parlé du problème.
Jenna avait des origines espagnoles à la deuxième génération, celle de la guerre civile. Elle avait gardé de cet héritage ibérique une maîtrise parfaite de la langue de Cervantès et une peau ambrée qu’elle entretenait régulièrement dans les cabines à bronzer des instituts de beauté. Pour le reste, elle cherchait à se démarquer de l’image de la fougueuse Andalouse traditionnelle.
- Mes cheveux blonds, m’avait-elle confié, c’est de la décoloration… et je n’ai jamais su danser le flamenco. En plus, je n’aime pas la paella.
Comme je ne l’avais pas engagée pour ses capacités artistiques, je m’en fichais un peu. Je trouvais, en revanche, plus étrange qu’elle se soit donnée un prénom anglo-saxon alors que, ses papiers d’identité en faisaient foi, elle s’appelait en fait Juana. Le rêve américain n’était peut-être pas totalement mort finalement. Sur ce changement de prénom je n’avais pas réussi à obtenir d’explications mais, après tout, chacun est libre de mener sa vie comme il veut et d’enfouir certains de ses secrets. Je ne me sentais pas diposée pour ma part d’avouer que ma mère m’avait appelée Fiona parce qu’elle aimait bien le comédien Daniel Gélin et qu’une de ses filles portait ce prénom.
Pour le reste, Jenna me faisait chaque soir en « live » ou au téléphone un compte-rendu précis des tâches effectuées dans la journée. Si la chose m’avait obsédée au plus haut point, j’aurais pu être certaine avec elle que mes deniers étaient chaque jour correctement dépensés. Elle avait fait plusieurs études pour dégager les imprimeurs les plus intéressants, dégoté un designer de ses amis pour repasser derrière les excentricités colorées de Ludmilla. Plus fort encore, elle avait réussi à me traîner un soir au restaurant pour me préparer à mes futurs repas de chef d’entreprise.
En bifurquant sur ma droite au bout de la rue Temponières pour prendre la rue Sainte-Ursule, ma vie était encore conforme au temps qu’il faisait.
Au beau fixe.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Jeu 3 Déc 2009 - 12:53

Il était environ 13 heures et je savais que Jenna ne faisait pas de pause ; elle s’amenait son propre repas qu’elle dégustait les jours de beau temps assise sur la petite marche qui séparait le niveau de la rue de celui de la boutique. J’aurais dû l’apercevoir de loin. Il faisait beau et elle n’y était pas.
Il n’y avait rien d’inquiétant à ne pas la voir. Après tout, elle avait pu être très occupée et avoir décalé son repas. Elle pouvait tout aussi bien avoir décidé de manger à l’intérieur maintenant que le gros œuvre était terminé. Avant de passer à la décoration intérieure, on attendait que l’électricien en ait terminé avec la modernisation de l’équipement et le raccordement au réseau de fibre optique. C’était une question de jours qu’il disait.
Plus j’avançais dans la rue Sainte-Ursule, plus la cadence de mes pas s’accélérait. Tout était fermé. Comme si personne n’était venu de la journée. De la part de l’artisan électricien, rien ne pouvait m’étonner, la veille il n’était passé que durant deux heures pour pouvoir aller réparer une erreur de branchement sur un chantier précédent. Mais Jenna, même fauchée par la grippe A, aurait laissé un message sur mon portable. Et là, il n’y avait rien.
La porte était close et la vitrine peinturlurée de blanc ne permettait pas de voir ce qui se passait à l’intérieur. Je cherchai fébrilement ma clé personnelle dans ma sacoche de professeur, l’introduisis dans la serrure provisoire et entrai.
Rien n’avait bougé depuis la veille. C’était le même chantier sans nom au milieu duquel émergeait, dans un coin, un ilot d’organisation, le « bureau » posé sur de vieux tréteaux de Jenna et l’armoire range-dossiers. Je ne sais par quel réflexe imbécile j’appelais d’une voix angoissée le prénom de Jenna dans toute l’habitation. Le silence fut la seule réponse que je reçus.
- Et merde, qu’est-ce qu’il se passe ?
J’avais – et j’ai toujours – cette manie de toujours dramatiser les choses. L’absence de Jenna avait pour moi la même importance que la nouvelle annoncée de la fin du monde. Cela remettait en cause un idéal de perfection et d’efficacité qui était le mien depuis de nombreuses années. En même temps, une inquiétude aigre sourdait dans ma bouche soudain sèche. Je ne travaillais qu’avec des personnes ayant le même souci d’exigence que moi. Jenna ne m’avait pas habituée à de tels écarts dans sa façon de se comporter. Un jour, elle avait eu besoin de quitter la boutique plus tôt pour aller à un rendez-vous chez le dentiste ; je l’avais su une semaine avant et chaque jour ensuite elle m’avait demandée confirmation de l’autorisation de partir en avance. Une fille comme ça ne disparaissait pas sans laisser de traces, sans prévenir surtout. Cela ne lui ressemblait pas.
Constatant son absence, j’aurais dû saisir mon téléphone portable et l’appeler. Pourtant, parce que je refusais de croire à la situation que j’étais en train de vivre, je me mis à fureter dans la boutique à la recherche d’un indice d’un passage de Jenna dans la matinée. Premier signe qui militait en faveur d’une absence totale, il n’y avait pas sur le bureau l’ordinateur portable avec lequel Jenna pouvait bosser librement au milieu des travaux… ou bien chez elle si le cœur le lui disait. Elle ne l’aurait pas trainé avec elle pour une course dans le quartier. Deuxième fait troublant, la fleur dans le soliflore n’avait pas été changée. Cette présence florale était une des originalités que j’aimais bien chez Jenna : tous les matins elle arrivait avec une fleur différente. La tulipe fatiguée dans l’étroit vase datait bien d’hier. Elle n’était donc même pas passée ce matin. Il fallait que j’appelle pour savoir…
A l’autre bout du fil, une voix impersonnelle me dit que le propriétaire du numéro appelé ne pouvait donner suite à mon appel et m’invitait à laisser un message. Ce que je fis.
- Jenna ?… Tu n’es pas venue à la boutique ce matin… Que se passe-t-il ?… Rappelle-moi dès que tu reçois ce message. Je m’inquiète… A très plus…
Une fois la communication coupée, je me suis retrouvée dans une situation d’attente terrible. Je n’avais rien à faire… ou du moins, ce que je pouvais avoir à faire, devait se faire ailleurs qu’ici et pour le moment c’est ici que je devais être. Du coup, l’électricien en prit pour son grade.
- Mais j’étais là ce matin ! me répondit-il avec des accents de bonne foi qui ne pouvaient être que le fruit de qualités théâtrales bien affirmées. A neuf heures pétantes, la camionnette était garée devant la boutique… On a attendu jusqu’à la demie… Et puis on est parti parce que personne n’était encore venu nous ouvrir.
- Vous auriez pu m’appeler… Vous avez mon numéro personnel que je sache.
- On n’y a pas pensé… Tellement habitués à ce que madame Jenna soit là avant nous… On s’est dit qu’on avait peut-être raté quelque chose… Alors plutôt que perdre la journée.
- Eh bien, vous ne perdrez pas votre après-midi. La boutique est ouverte et j’y reste jusqu’à ce soir…
- Ah mais là, c’est plus possible qu’on vienne, madame !… On est sur un chantier à L’Isle-Jourdain jusqu’à ce soir… Mais demain matin, promis…
Si j’avais été dans mon état normal, j’aurais fait remarquer qu’on était là, au sens premier du terme, face à une promesse de Gascon… Mais je n’étais pas dans mon état normal, ma machine interne s’étant mise en marche pour explorer les hypothèses multiples expliquant l’absence de ma collaboratrice. La plus inquiétante sur laquelle mon esprit ne tarda pas à pointer son doigt inquiet était que Jenna avait accès à mon compte pour les dépenses de la maison d’édition. Une malversation pouvait toujours être possible. Cette fille était une perle et les perles ne sont pas toujours aussi belles qu’elles l’apparaissent dans leur premier écrin. Trop parfaite pour être honnête, Jenna ? Ce n’était pas en restant assise sur ce parpaing gris que je pourrais en avoir le cœur net.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Jeu 3 Déc 2009 - 13:51

Pour rallier l’immeuble dans lequel vivait Jenna, je dus marcher jusqu’à la station Jeanne d’Arc, emprunter la ligne B du métro puis descendre toute l’avenue Bourges-Maunoury - du nom d’un éphémère président du conseil de la Quatrième République – jusqu’à l’entrée de la zone urbaine de Borderouge. Tout ce quartier neuf respirait l’affairisme immobilier. Ces constructions récentes avaient un air de ressemblance tel qu’on cherchait en vain l’originalité sur des détails. L’obligation de couvrir une partie des façades de petites briquettes renforçait encore l’impression d’uniformité de ces immeubles résidentiels de trois ou quatre étages. Au sud-ouest de la ville, Le Mirail dressait ses blocs d’immeubles gris béton ; au nord, la ZAC de Borderouge avait grandi sous des crépis ocre, jaune ou crème qui ne lui donnaient pas davantage de chaleur.
La remontée de l’avenue fut interminable sous les rafales d’un vent d’Autan épuisant. Son seul mérite était d’éloigner le risque de pluie. A part ça, ce n’était que poussière dans les yeux et rafales curieuses sous ma jupe. Après avoir franchi la place Froidure, dont un regard jeté sur une plaque grise m’apprit qu’elle honorait non pas la météo mais un pionnier du parachutisme, j’arrivai enfin au numéro 8. L’immeuble aux couleurs crème et brique s’étendait parallèlement à l’avenue et dressait sur quatre étages une régularité de fenêtres et de balcons. Seule rupture dans cette homogénéité d’ensemble, les bosses constituées par les escaliers dont on devinait la forme circulaire à travers des petits carreaux translucides. Pas folichon comme architecture mais sûrement pas donné question loyer. C’était neuf et, en dépit de la longueur du trajet pédestre que je venais d’effectuer, considéré come « près du métro ».
Ici, le principe de la résidence fermée était roi. Pour pénétrer quelque part, il fallait montrer patte blanche ou du moins être attendu. Chaque ensemble immobilier était protégé par des grilles et des systèmes alliant portes à électro-aimants et interphones. Sans connaître quelqu’un, impossible d’entrer. Je sonnai d’un index tremblant à deux reprises, appuyant maladroitement mon doigt sur la touche gris inox de la sonnette. Aucune réponse. Dois-je avouer que c’était la situation que je craignais le plus… et que donc, par l’effet d’un pessimisme naturel, je considérais comme la plus probable. Jenna n’était ni au travail, ni chez elle. Cela ne pouvait que signifier qu’elle avait disparu… Une disparition qui annonçait pour moi d’évidentes déconvenues sur mon compte en banque.
Par bêtise plus que par une réelle envie d’en savoir plus, j’appuyai sur le bouton de la sonnette d’un médecin qui avait élu domicile dans le même immeuble. Un « clac » discret m’indiqua que le portail était ouvert. J’entrai, franchis la petite rampe qui menait à un nouvel obstacle sous la forme d’une grande porte en verre. Nouvelle sonnette, nouvelle ouverture commandée depuis le cabinet du médecin et je pénétrai enfin dans un hall étroit. L’ascenseur, étrangement silencieux, me conduisit au premier étage où se trouvait l’appartement de Jenna.
Le couloir tendu d’une tapisserie vert sombre s’ouvrait des deux côtés au sortir de l’ascenseur. Je pris à droite sans savoir si j’avais raison et me retrouvai peu après devant la porte de l’appartement portant le nom de Jenna Gonzalez. Un nouveau coup de sonnette demeura tout aussi infructueux que les précédents. Voilà qui était désormais bien clair. Juana, dite Jenna, Gonzalez s’étant volatilisée, il ne me restait plus qu’à prévenir la police de cette disparition et de mes doutes la concernant.
Par acquis de conscience, j’ai sonné aux portes voisines. Sans plus de succès. Et de porte en porte, j’ai fini par atteindre à l’autre extrémité du couloir le cabinet du médecin. Là, au moins, la porte s’est ouverte, un patient sortait justement. J’ai profité de l’ouverture pour pénétrer à l’intérieur, ai avisé un type genre gros nounours débonnaire auquel je me suis adressée sans mettre les formes de politesse que j’aurais mises en temps normal.
- Pardon, monsieur, est-ce que vous connaissez Jenna Gonzalez qui habite à cet étage ?
- Vous êtes de la police vous aussi ? me demanda le médecin de sa voix trainante.
- De la police ? m’exclamai-je. Non, non, je ne suis pas de la police.
Cette question confirmait mes doutes. Toute cette histoire d’absence au boulot ce matin ne sentait pas bon.
- Je suis sa patronne, précisai-je.
- Ah, alors vous ne savez pas…
- Je ne sais pas quoi ?…
- On a retrouvé son corps ce matin dans la Garonne… Suicide à ce qu’il semble à la police.
J’ai du rester KO debout pendant trois ou quatre secondes.
Et puis je me suis effondrée sans connaissance.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Jeu 3 Déc 2009 - 20:15

Quitte à s’évanouir, le faire dans les bras d’un médecin n’est pas l’idée la plus sotte au monde. En revanche, revenir à soi lorsqu’on n’a pas l’habitude de perdre le contrôle de soi-même n’est pas à la portée de tout le monde. J’ai dû dire pas mal de bêtises avant d’émerger complètement car le docteur Favier me considérait avec un petit sourire qui contrastait avec la situation dramatique qui m’avait abattue.
- Fort bien, mademoiselle, vous voici de retour parmi nous…
J’étais arrivée pendant ma période hors-service sur la banquette d’observation du cabinet médical. Sans doute dans les bras du toubib. Ma première sensation fut que quelque chose me serrait au bras.
- Pas bien solide cette tension… Vous avez mangé à midi ?
Cet examen me paraissait totalement incongru. Je n’étais pas malade, j’avais juste été terrassée par une nouvelle inattendue et douloureuse.
- Mais, fis-je, vous ne comprenez pas, monsieur… Elle est…
- Je sais, je sais… Elle n’est plus parmi nous… Mais je suis médecin et je me dois de m’occuper de la santé des vivants… Et la vôtre m’inspire quelques inquiétudes… Je réitère donc ma question. Avez-vous mangé à midi ?
Je secouai la tête comme une enfant prise en faute. Bien sûr que non je n’avais pas mangé. J’avais couru de la fac à la boutique puis de la boutique à ici… Et comme d’habitude j’avais tiré sur mes réserves de la veille puisque j’étais incapable d’avaler quoi que ce soit au moment de ce que le commun des mortels appelle le petit déjeuner et que moi j’appelle dix minutes de gagnées. Le choc émotionnel avait fini d’épuiser mes réserves déjà entamées par ma longue marche depuis la station de métro.
- Ce n’est pas très sérieux, cela… fit le médecin. La première chose que vous allez faire en sortant d’ici, c’est traverser la rue et aller acheter à manger dans le supermarché en face… Je vous aurais bien aiguillé vers la boulangerie mais elle est fermée à cette heure-ci… Pour le reste, je vais vous prescrire de quoi faire face…
- Mais je… protestai-je.
- Mademoiselle, vous êtes pâle à faire peur. « Patronne » avez-vous dit tout à l’heure ? Je diagnostique un profond surmenage et il serait temps que vous ralentissiez vos activités. Vous avez une carte Vitale ?
- Dans ma sacoche mais je ne sais pas où…
Le docteur Favier me tendit ma sacoche dans laquelle je récupérais la petite carte verte et jaune.
Avec ses joues joufflues et sa démarche un peu pataude, le médecin ne donnait pas une grande impression de sérieux ; pourtant, au milieu de mon désarroi, j’étais prête à accepter son diagnostic simplement parce qu’il me détournait l’esprit du suicide de Jenna. Je n’étais pas encore prête à affronter les nombreuses questions que génèrerait l’analyse de cette nouvelle.
- Je vous marque un petit antidépresseur et un somnifère léger. Cela devrait vous permettre de vous reposer un peu… Vous n’avez pas besoin d’un arrêt de travail, je suppose ?
- Non, je ne travaillais que ce matin cette semaine et…
Le médecin souleva un de ces épais sourcils broussailleux. « Nounours » commençait à se poser des questions sur cette drôle d’évanouie qui ne travaillait qu’une matinée par semaine et se prétendait patronne… Et pour laquelle il venait de parler de surmenage…
- Oui, je sais, dis-je… Ce que je raconte ne vous paraît peut-être pas très cohérent…
- Je soigne, mademoiselle… je ne juge pas.
- En ce moment, je jongle entre plusieurs activités… Je suis prof à l’université mais je suis en train de créer une maison d’édition dont Jenna… mademoiselle Gonzalez… était la cheville ouvrière… « Etait »… Mon Dieu, à quelle vitesse j’arrive à accepter ça…
- Il n’y a pas de vitesse particulière, mademoiselle… Chacun voit les choses en fonction de sa propre vie, de ses entrailles… Qu’enseignez-vous à l’université ?
- L’histoire… Celle du XVIIème siècle en particulier…
- Je m’en doutais… Vous avez parlé de Louis XIII pendant que vous étiez dans les vapes… Alors, ne vous étonnez de rien, votre réaction est complètement normale… Vous vivez en permanence avec les morts… Cela vous aide à vous détacher du sort des vivants.
C’était dit avec une chaleur qui venait atténuer la froideur de l’analyse. S’il ne jugeait pas, le docteur Favier se montrait capable d’une évidente psychologie… Et il ne perdait pas davantage le nord. Il me délesta de 22 euros en échange de son assistance et de son ordonnance. Pour une consultation chez le généraliste, c’était le prix normal… Pour un psy, c’était donné.
- Vous la connaissiez ? dis-je avant de quitter le cabinet.
- Comme je l’ai dit à la police, je l’avais rencontrée quelques fois dans l’escalier ou dans le couloir. Elle n’était jamais venue me consulter… Donc, si c’est le sens de votre question et en tenant compte des restrictions que m’imposent mon état, je vous dirais que je ne sais absolument pas si elle avait des idées suicidaires.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Ven 4 Déc 2009 - 0:44

J’étais assez secouée pour obéir sans discuter aux recommandations du médecin. Je me suis donc précipitée dans le magasin Leader Price de l’autre côté de l’avenue pour m’acheter à manger. J’ai pris le temps de grignoter consciencieusement le sandwich et de mâchouiller la salade sur un plot en béton à proximité du parking. Je me suis arrêtée place Froidure à la pharmacie du quartier. J’ai regagné la station de métro de Borderouge. En fait, j’étais une sorte de zombie. Mon cerveau, mon « fabuleux » cerveau, était quasiment à l’arrêt, anesthésié par la stupéfaction, incapable de redonner un semblant de logique à ce qui m’entourait. Se dire que Jenna ne serait plus jamais là suffisait à bloquer toute autre forme de réflexion logique. C’était impossible, impensable, inimaginable… Et moi qui avais cru qu’elle avait voulu m’arnaquer. Cette pensée était la seule à se frayer un chemin à travers la douleur brute qui me paralysait. Elle rajoutait encore à mon mal-être.
En retrouvant l’univers familier de mon appartement douillet, la machine se remit progressivement en marche. Il y avait - il y aurait - un après-Jenna ; la preuve j’étais rentrée chez moi et j’avais trouvé dans la boite aux lettres une facture pour la boutique. Demain, il faudrait continuer, reprendre le Louis XIII, aller houspiller l’électricien, virer la somme nécessaire pour honorer cette facture. Et après, il y aurait encore un autre jour, et encore un autre. La vie continuait. Tout arrêter, tout foutre en l’air, ce n’était pas le meilleur moyen de rendre hommage à Jenna. Elle avait lancé la machine, la moindre des choses à faire c’était de la conduire jusqu’au bout.
De ma fenêtre, je voyais la Garonne et la prairie des filtres qui s’étendait, verdoyante, sur la rive basse. C’était dans ce même fleuve qu’on avait retrouvé le corps de Jenna. Comment imaginer que ce soit là, si près que tout se soit arrêté pour elle. Les flics avaient parlé au docteur Favier d’un suicide. Cela ne cadrait pas avec la Jenna que j’avais appris à connaître. On ne se suicide pas quand on est bien dans sa vie, bien dans son travail. L’actualité des mois précédents avait souvent mis en évidence le désespoir de salariés qui, se sentant humiliés dans leur entreprise, craquaient et mettaient fin à leurs jours. Jenna n’en était pas là… Certes, elle avait toujours été d’une remarquable discrétion sur sa vie privée. J’avais compris qu’elle vivait seule après avoir rompu avec son précédent ami lequel supportait mal sa boulimie de travail. Pour le reste, je savais que ses parents habitaient en banlieue et c’était tout. Si quelque chose ne tournait pas rond dans son existence en dehors du travail, elle n’en avait jamais rien dit… Et cela ne se voyait pas. Elle riait quand il fallait rire, elle ne faisait jamais la gueule. Elle arrivait heureuse le matin et repartait heureuse le soir.
Il y avait un message sur le répondeur. En règle générale, je n’aimais pas cela : une fois sur deux, c’était une mauvaise nouvelle. Aujourd’hui pourtant, je me sentais blindée. Que pouvait-il arriver de pire ?
- Madame Toussaint ?… Commissariat de police de Toulouse… Nous vous appelons à propos du suicide de votre employée, Juana Gonzalez, intervenu cette nuit. Nous souhaiterions vous entendre dans le cadre de l’enquête que nous devons mener après cette disparition. Si vous pouviez vous présenter au plus tôt au 22 boulevard de l’embouchure. Demandez l’inspecteur Lhuillier ou, à défaut, l’inspecteur Rivier. Merci.
Comme manière d’annoncer le décès de quelqu’un de proche, il y avait mieux. La voix était d’une froideur polaire comme si le flic n’avait strictement rien à foutre de toute cette affaire. Il avait débité mécaniquement sa convocation sans la moindre parole de réconfort. Il avait un job à faire, il le faisait… Point barre. A mon sens, il avait déjà son idée sur ce qui s’était passé et trainait les pieds pour effectuer les vérifications complémentaires.
Ma première idée fut de laisser filer ; après tout, je pouvais fort bien rentrer tard, trouver le message au moment de me coucher et ne me pointer que le lendemain matin au commissariat principal en présentant de plates excuses. Une telle façon de se comporter de la parte des forces de l’ordre ne méritait pas plus d’empressement que cela. Et puis les commissariats, je commençais sérieusement à en avoir soupé. Après Le Blanc-Mesnil et Blois – et je ne comptais pas la gendarmerie de Saint-Jory -, j’étais convoquée à celui de Toulouse. Etait-ce le début d’une collection ? Pour finir de me convaincre dans ma volonté de résister à cette voix impérieuse et désincarnée, il y avait l’ordonnance du toubib qui m’intimait l’ordre de me shooter pour voir de jolis éléphants roses jusqu’à demain matin.
Ca, c’était la théorie. Un théorie séduisante et fondée sur une réaction à vif. La pratique fut évidemment bien différente. Au bout de cinq minutes, la raison l’avait emporté. Demain, j’aurais une bonne dizaine de choses à faire. Demain, j’aurais trouvé une bonne dizaine de questions supplémentaires à me poser sur le drame si je n’avais pas au plus vite quelques informations précises sur le comment et le pourquoi du geste insensé de Jenna. Demain, même si c’était dur à admettre, il me faudrait aussi avoir tourné la page et poursuivre sans elle.
Je pris le temps de me changer et rien de plus. A 16 heures, je reprenais le métro vers la station Canal du Midi dont une des sorties donnait directement devant le commissariat. Je ne pouvais même pas avoir l’excuse de la fatigue pour renoncer.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Ven 4 Déc 2009 - 13:11

L’inspecteur Lhuillier était un grand type baraqué qui n’aurait pas déparé dans un film du Clint Eastwood des années 80. Si sa voix au téléphone était glaciale, son regard bleu était polaire. Il n’y passait aucune émotion, rien qui puisse donner ce sentiment de sécurité ou d’écoute confiante qu’on peut attendre d’un bon flic. Comme pour un prof avec ses élèves, la qualité relationnelle faisait plus pour l’efficacité que la valeur intrinsèque du professionnel. Avec l’inspecteur Lhuillier, cette qualité était proche du zéro absolu.
- Votre identité ? demanda-t-il après m’avoir écrabouillé la main puis indiqué un des deux sièges en face de son bureau.
- Fiona Toussaint, née le 9 août 1978 à Montauban, département de Tarn-et-Garonne. Je réside actuellement au 5 rue du Pont de Tounis à Toulouse. Je suis maître de conférence en Histoire moderne à l’université de Toulouse II Le Mirail.
Bien que faisant un effort pour ne pas débiter mécaniquement tous ces renseignements que je connaissais évidemment parfaitement, l’inspecteur Lhuillier peinait à suivre. Je dus m’arrêter et reprendre après mon adresse, ce qui motiva une réaction irritée du policier.
- Vous êtes prof ou éditrice ? Il faudrait savoir.
- Les deux, fis-je étonnée de cette violence verbale qui se déchainait à propos d’un détail.
- Vous croyez que c’est possible de cumuler les deux ?
Je ne m’étais pas posée la question. Etre fonctionnaire limitait effectivement les possibilités de mener deux activités de front. Comme quoi, même les flics butés et froids peuvent avoir une utilité sociale.
- Venons-en aux faits, reprit-il. Vous employiez mademoiselle Juana Gonzalez au titre d’assistante dans votre maison d’édition du nom de Parfum violette… Violette au singulier ?
- Oui.
Où allait se nicher le détail d’une déposition ? Je n’étais moi-même pas bien certaine de la nécessité de mettre un pluriel au nom de la fleur. Tantôt je faisais figurer le « s », tantôt je l’omettais. Le flic, lui, voulait un truc carré ; je lui avais donné une réponse qui l’était pour ne pas le voir monter à nouveaux sur ses grands chevaux furieux. Bon sang, quand est-ce qu’on passait à l’essentiel ?
- Quand avez-vous vu mademoiselle Gonzalez pour la dernière fois ?
- Hier vers 19 heures 30.
- Mardi 1er décembre vers 19h30, répéta le flic tout en tapant cette information sur son clavier.
- Dans quel état était-elle ?
- Un état tout à fait normal… En fait, je ne comprends pas qu’elle ait…
- Contentez-vous de répondre à mes questions. Les commentaires sont superflus pour le procès-verbal de votre déposition… Vous a-t-elle dit quelque chose de particulier ?
- Non… C’est elle qui a fermé la porte avec sa clé. Elle m’a juste rappelé que l’électricien avait promis de passer demain matin.
- Elle ne vous a donc pas dit « à demain » ?
- Non.
C’était cela qu’il voulait savoir. Si le geste de Jenna avait été prémédité. A aucun moment, l’inspecteur Lhuillier n’avait imaginé que ce ne soit pas un suicide.
- Inspecteur, je ne comprends pas… Le parquet n’a pas demandé l’ouverture d’une enquête.
- A propos d’un suicide ? Pourquoi le ferait-il ?
- Mais qu’est-ce qui vous dit que c’est un suicide ?
- Les premières observations du médecin légiste… Elles sont claires et incontestables. Aucune trace de violence. La victime a pris un fort somnifère dont nous avons retrouvé la boite dans sa salle de bain, puis elle s’est jetée dans la Garonne où son corps a été retrouvé ce matin à 8 heures après l’ouverture de la passerelle de la Grave. Les poumons étaient remplis d’eau, elle s’est donc noyée.
Il en était convaincu et cette conviction-même m’horrifiait car, au-delà des détails que le flic venait de me livrer, il refusait d’imaginer qu’il y ait pu y avoir une autre cause à ce décès.
- Elle ne s’est pas suicidée, dis-je en martelant chaque syllabe comme je le faisais à chaque fois que je devais m’adresser à quelqu’un de manifestement obtus.
- On ne m’a pas demandé d’enquêter en ce sens.
Cela signifiait que le débat était clos. L’inspecteur Lhuillier se concentra sur son écran d’ordinateur me laissant mâcher et remâcher ma frustration de ne pas être écoutée. L’imprimante finit par cracher une petite liasse de papier, les exemplaires du procès-verbal.
- Vous relisez et vous signez !
C’était exactement le genre de ton qu’il ne fallait pas employer avec moi en ce moment précis.
- Je vous préviens tout de suite, je relis mais je ne signe pas…
- Ecoutez, on sait bien que quand quelque chose comme ça arrive, les gens veulent croire que ce n’était pas un suicide… Mais nous, on a autre chose à faire que des enquêtes pour rien !… Vous avez entendu parler de la politique du chiffre ?…
Oui, j’en avais entendu parler… Il y a peu. A Blois. Même que cette politique-là avait failli me broyer juste pour gonfler des statistiques d’affaires résolues. Je commençais à trouver que c’était une excuse un peu facile pour ne pas prendre le temps d’aller au fond des choses.
- Inspecteur, je crois ne pas être quelqu’un de particulièrement stupide. Des morts j’en croise plusieurs dizaines chaque jour. Bien plus que des vivants parfois… Jenna n’avait aucune envie de mourir, elle s’était lancée avec moi dans une aventure qu’elle vivait à fond et pour laquelle elle donnait beaucoup. Elle…
- Si vous voulez tout savoir, elle était condamnée par la médecine. Elle l’avait appris, il y a deux ans… Et elle le supportait de plus en plus mal d’après sa famille.
- Condamnée ?…
- Une maladie rare qui conduit à la dégénérescence de la cornée et dont j’ai oublié le putain de nom. Elle allait devenir aveugle et elle ne l’a pas supporté. Vous êtes convaincue maintenant ?… Signez !
J’ai signé.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Ven 4 Déc 2009 - 17:12

VENDREDI 4

Les petits cachets prescrits par le docteur Favier m’emportèrent en début de soirée et ne me relâchèrent du pays des rêves qu’aux premières heures de la matinée du vendredi. De mon lit douillet, j’entendais la pluie frapper aux carreaux. Le genre de temps qui ne donne pas spécialement envie de se lever et d’affronter le jour nouveau. Spécialement quand, comme dans mon cas, on a la tête qui flotte un peu et la main qui tremblote. Les effets du somnifère se poursuivaient bien que je me sente parfaitement réveillée. Dans de telles conditions, poser les pieds par terre ne m’avancerait à rien de bon. Je pris donc mon temps, commençant à dresser, les yeux au plafond, une liste mentale des questions qu’il allait me falloir aborder pendant la journée.
La première et la moins agréable de toutes était liée au remplacement de Jenna ; je l’écartais avec humeur ne souhaitant pas y porter remède dans l’immédiat. Mais, tout me ramenait sans arrêt à ce problème central. Aller ouvrir à l’électricien n’était possible que parce que je ne travaillais pas aujourd’hui, la semaine prochaine il en serait autrement et l’absence de Jenna serait préjudiciable à l’avancée des travaux. Reprendre la gestion directe de la maison d’édition supposait que je récupère l’ordinateur portable qui devait être chez Jenna : comment entrer chez elle puisqu’elle n’était plus là pour m’ouvrir. Il allait y avoir une cérémonie pour ses funérailles : quelqu’un me préviendrait-il ? Rien ne disait qu’il y aurait forcément un communiqué dans le journal… Et, en plus, je ne lisais pas la presse locale.
Peu à peu, les brumes de la nuit se déchirèrent et mon esprit se remit à vagabonder du côté de questions plus complexes. J’avais signé ma déposition sous la pression de l’inspecteur Lhuillier, cela voulait-il dire que j’étais convaincue de la réalité du suicide de Jenna ? Il fallait que je creuse cette histoire de maladie de la cornée. Jenna avait été une ou deux fois en difficulté avec ses lentilles de contact, mais des lentilles aujourd’hui tout le monde ou presque en porte quand il le peut. Ces poussières gênantes qui l’avaient contrainte à nettoyer ses lentilles auraient pu être l’occasion pour elle d’évoquer sa maladie. Elle ne l’avait pas fait. Par pudeur ? Par peur que je la vire ? Parce que cela ne la tourmentait pas plus que cela ?
Ce dernier point me trottait de plus en plus dans la tête. Le mobile du suicide m’apparaissait fort peu solide une fois passée la première émotion. Jenna n’avait pas un cancer ou une de ces maladies terribles qui vous couchent au tombeau au terme de souffrances affreuses. L’inspecteur avait dit qu’elle était condamnée mais condamnée à quelle échéance ? Rien dans son attitude ne semblait annoncer une cécité immédiate. Elle ne se cognait même pas aux nombreux obstacles qui trainaient dans la boutique. Elle travaillait sans difficulté devant l’écran de son ordinateur. Aveugle peut-être mais, à moins d’imaginer une maladie qui frappait avec la même virulence que la foi sur le chemin de Damas, pas à courte échéance. Or Jenna, telle que j’avais appris à la connaître, était motivée par mon projet… au point que parfois je me demandais si elle ne l’avait pas fait sien. Elle ne l’aurait pas abandonné si rapidement et surtout de cette manière. Pas elle et pas comme ça.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Ven 4 Déc 2009 - 17:13

J’avais signé mais je reniais désormais cette signature. Il était impossible que Jenna se soit jetée d’elle-même dans la Garonne. J’étais certaine que la parole d’un spécialiste de la vue suffirait à me fortifier dans cette quasi certitude. Je ne connaissais pas, par chance, de problèmes oculaires et ma dernière visite chez un ophtalmo remontait maintenant à plusieurs années. Bilan : dix sur dix aux deux yeux ! Ce que je savais de manière sûre, même après des années, c’est qu’il fallait toujours compter plusieurs semaines avant d’obtenir un rendez-vous. Il ne me serait pas facile de trouver un professionnel pouvant m’expliquer de manière simple de quel problème souffrait Jenna, des conséquences et des évolutions de cette maladie.
J’occupais donc mes « dix minutes de gagnées » à réfléchir à la meilleur stratégie pour obtenir les réponses aux questions que je me posais. Forcer la porte d’un ophtalmo ayant pignon sur rue était tentant mais plus ils sont importants et renommés, plus le nombre de secrétaires médicales gardant l’accès à leur cabinet est important. Entrer chez le spécialiste le plus proche, attendre toute la journée que le défilé de ces clients ait pris fin en espérant qu’il finisse par me remarquer et me faire entrer dans son cabinet. Acheter contre quelques billets de 100 euros neufs la place d’un quidam afin de pouvoir accéder au professeur le plus célèbre de l’hôpital Rangueil. J’avais le choix mais il convenait de ne pas se louper.
- Je suis vraiment trop conne ! lâchai-je soudain. Je sais qui peut me tirer de ce problème.
Il était 7 heures 30 mais le professeur Robert Loupiac était, comme moi, du genre couché tard et levé tôt. Je n’avais aucune raison de craindre de la déranger à une heure si matinale.
- Fiona ? lança-t-il. Tu es tombée du lit ?
- Même pas, avouai-je, j’y suis encore. Je vous expliquerai plus tard… Voilà ce qui motive cet appel honteusement intéressé. Je me suis rappelée que, durant les quelques mois que j’ai passés chez vous, vous aviez reçu à diner un ancien camarade de lycée qui est aujourd’hui chirurgien des yeux. Le voyez-vous encore ?… Si je peux oser ce jeu de mot involontaire et un peu facile…
- Xavier ?… On ne s’est pas appelés depuis quelques temps mais… Tu as un problème de vue ?…
- Non, non, dis-je pour rassurer celui qui avait parfois le tort de se prendre pour un père de substitution, je vais bien sur ce plan-là… 10 sur 10… Non, j’ai besoin d’une confirmation… C’est à propos…
Pouvais-je mentir à quelqu’un pour qui j’avais de si tendres sentiments ? Je décidai que oui… Tant que je n’étais sûre de rien, il était hors de question que je confie mes doutes sur le suicide de Jenna à quiconque.
- A propos de Louis XIII et de ses nombreux problèmes de santé durant sa vie. J’aimerais savoir ce qu’il pouvait en être de sa vision.
A défaut d’originalité, mon explication avait le mérite d’être plausible.
- Et bien sûr, c’est urgent ?
Je doutai à ce ton amusé qu’il ait été abusé par mon invention. Je choisis pourtant de m’enfoncer encore un peu plus dans le mensonge.
- Une idée qui m’est venue cette nuit en rédigeant… Et comme il me faut boucler au plus vite désormais.
- Je ne sais pas pourquoi mais si tu avais eu besoin d’un pédiatre tu ne m’aurais pas appelé…
- Non, j’aurais contacté Madeleine Foisil.
Cette saillie me rassura sur l’état de mon cerveau en même temps qu’elle fit rire le professeur Loupiac. C’était là une petite plaisanterie entre historiens et sur l’Histoire, Madeleine Foisil ayant présidé à l’édition du journal d’Héroard, médecin personnel de Louis XIII durant son enfance.
- Je vais me débrouiller pour contacter Xavier… Et tu auras ton rendez-vous dans la journée… Au plus tard demain…
- Merci, professeur… Vous êtes une mère pour moi, fis-je en riant.
- Non… Et tu le sais très bien.
Il raccrocha d’une manière un peu sèche. Emportée par ma satisfaction de pouvoir rapidement accéder à un spécialiste des yeux, j’avais oublié que le professeur Loupiac jugeait sévèrement ma rupture totale avec ma mère. Sans y prendre garde, j’étais allée le chatouiller précisément au seul point où je ne devais pas gratter.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Sam 5 Déc 2009 - 0:00

Cette fois-ci, le temps de chien était bien au rendez-vous. Pluie et vent s’abattaient sur la ville, faisant ressortir le gris déposé par la pollution quand le soleil exaltait à l’habitude le rose de la brique. L’électricien était presque au rendez-vous, il n’arriva qu’avec dix minutes de retard.
- Ah, c’est vous aujourd’hui ?… Elle n’est pas là Jenna ?
Comment dire ces choses-là ?… Cela fait partie des trucs que je suis incapable de faire car j’ai peur de ne pas supporter la réaction des gens. Soit qu’ils s’effondrent sans que je puisse les aider à se consoler, soit qu’ils ne réagissent pas et de les mépriser alors pour leur insensibilité.
- Non, elle n’est pas là, répondis-je sèchement.
Pour clore la discussion je faillis ajouter « elle a démissionné » mais, outre que j’avais déjà largement entamé mon quota de mensonges mensuels, cette idée de rejeter sur sa mémoire cette absence qui m’était si lourde… C’était impossible à assumer…
- Vous en avez pour combien de temps ? demandai-je pour changer de sujet.
- La matinée… Normalement, on finit de tirer quelques fils, on passe la fibre optique et ce sera fini. On repassera poser les prises et les interrupteurs quand le décorateur aura fait son boulot.
Je n’étais pas certaine du caractère normal de cette procédure mais, ce matin, je n’avais plus envie de me mettre en rogne. J’avais connu ici trop de moments avec Jenna, depuis son entretien d’embauche jusqu’à notre séparation – définitive – de l’avant-veille pour gâcher ce qui flottait dans l’air. Au bout d’un moment pourtant, cet air chargé de souvenirs se mit à peser une tonne. Je ne faisais rien, je tournais en rond, j’étouffais sous ces moments dont je n’avais pas assez profitée mais qui pourtant allaient me hanter encore longtemps.
- Je vais faire une course. Je reviens, lançai-je à l’électricien.
Il n’attendait sans doute pas mieux.
Je récupérai mon sac et me jetai dans la rue comme on saute à la mer pour échapper à un naufrage. Ce n’est qu’un pis-aller. Le souvenir était encore là, bien présent, griffant avec violence ma mémoire de dizaines de pastilles d’émotion. Dans ce genre de moments-là, comme beaucoup d’Occidentaux élevés dans le cocon de la société de consommation, je me précipitais dans un magasin pour noyer mon désarroi derrière les chiffres verts fluorescents d’une caisse enregistreuse. J’en avais les moyens et même le goût lorsque le magasin était plein à craquer de livres… Sauf qu’aujourd’hui, cet univers si tendrement chéri était justement celui que je voulais fuir à tous prix. Je m’enfournai donc à l’opposé, dans les petites rues médiévales qui s’entortillent entre la Garonne, la place du Capitole et la rue de Metz.
De manière bizarre, Toulouse était une ville que je ne connaissais pas vraiment. Native de Montauban, je n’avais effectué durant mon enfance que quelques séjours rapides dans la grande ville régionale pour des achats dans les grands magasins du centre. Etudiante, j’avais surtout connu la fac et la ligne de métro entre l’université et la gare, puis ensuite le périphérique avec ma vieille Super 5 pourrie. Du centre-ville je ne maîtrisais que la géographie des lieux incontournables : les deux grandes percées « haussmanniennes » de la rue d’Alsace-Lorraine et de la rue de Metz, les trois places Esquirol, Wilson et du Capitole, la perspective imposante des allées Jean-Jaurès avec à leur sommet l’horreur architecturale que constituait la médiathèque José Cabanis. Hors de cela, guère de salut. Je n’avais emménagé qu’au début de septembre, avait partagé la période de fin d’été entre travail sur mon Louis XIII et préparation de mes cours pour l’année universitaire à venir. Bref, je n’avais pas trouvé le temps de simplement visiter cette ville, de l’appréhender avec un double-regard, celui d’une touriste ordinaire prompte à s’émerveiller et celui de l’historienne voulant saisir la sensibilité particulière d’une ville et de ses différentes mémoires.
Mes pas me conduisirent par l’entrelacs des ruelles à sens unique jusqu’à l’entrée du Pont-Neuf qui, comme bien on s’en doute, était devenu au fil des siècles le plus ancien de la ville. Sous la lourde masse de pierres et de briques, la Garonne roulait des eaux agitées qui me ramenèrent en tête les images que, précisément, je voulais fuir.
Je ne crois guère au destin ou à la providence. Je vis pourtant dans le hasard qui m’avait conduit jusqu’au fleuve un signe qu’il fallait que je m’acharne. Ce genre de signe, de toutes les façons, n’est en fait que le reflet de ce qu’on veut vraiment. Je ne voulais pas échapper au souvenir de Jenna mais, bien au contraire, le perpétuer en détruisant la conclusion infamante des flics concernant son décès. Qu’avait dit déjà l’inspecteur Lhuillier ? Qu’on l’avait retrouvée dans le fleuve près de la passerelle de la Grave… La Grave, je connaissais, c’était cet imposant dôme qui dominait de ses formes parfaites la rive basse de la Garonne… Mais de passerelle je n’en voyais aucune… Dans mon inculture crasse, je connaissais au moins le nom des trois grands ponts du centre : le pont Neuf sur lequel je me trouvais, le pont Saint-Pierre et sa structure métallique et, plus loin, au-delà du coude magistral du fleuve, le pont des Catalans qui rappelait les liens anciens de Toulouse avec la région barcelonaise. Dans cette enfilade, point de passerelle… Peut-être avais-je mal compris ?

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Sam 5 Déc 2009 - 1:09

La ville a beau s’être ouverte depuis trente ans à la France entière, grossissant au point de s’imposer comme une des métropoles-clé du territoire national, elle continue à garder un caractère de gros village par certains aspects. Le Toulousain « de souche » se reconnaît encore au milieu de la masse agitée des jeunes adultes toujours en mouvement. Il déambule d’une démarche placide, le béret enfoncé sur la tête et les mains croisées dans le dos. Ce n’est pas lui qui enfourchera un de ces vélos en location qui escaladent à toute vitesse les rampes du pont Neuf comme s’il s’agissait d’un faux plat sur la route du Tour de France. Ce n’est pas lui qui dédaignera de goûter les transformations du paysage selon la météo ou l’éclairage donné par le ciel. Enfin, et c’est ce trait de caractère qu’il m’intéressa d’utiliser ce matin-là, il aime et connaît sa ville… Quand bien même il serait aussi le détenteur d’un certain nombre de fadaises antihistoriques et défenseur d’un esprit de clocher outrancier.
- Pardon, dis-je en m’approchant d’un de ces autochtones que le crachin ne semblait guère troubler plus que ça.
- Que puis-je pour vous, jolie demoiselle ?
Le Toulousain est aussi dragueur comme tous les Sudistes… et menteur comme tous les hommes. J’avais failli l’oublier.
- Peut-être pouvez-vous me renseigner ?… Je cherche la passerelle de la Grave… Et je ne vois pas de passerelle…
J’accompagnai ma question d’un geste semi-circulaire qui mimait un passage par-dessus la Garonne. Le vieux monsieur me détrompa avec un sourire auquel je ne pus m’empêcher de trouver un certain charme.
- C’est que vous ne regardez pas dans le bon sens, mademoiselle. La passerelle est bien au-dessus de Garonne mais pas d’un côté à l’autre.
Ma mine trahit mon incompréhension avec une telle force que le bienveillant Toulousain se sentit obligé de m’expliquer comme il l’aurait fait à sa petite-fille. Il me prit doucement par l’épaule et me fit pivoter jusqu’à ce que mon regard se trouvât dans l’axe précis de ce qu’il voulait que je vois.
- Ca fait pas longtemps que c’est là… Et en plus ça se voit pas vraiment d’ici… Regardez le long du mur de l’ancien hôpital… Ils ont collé un passage pour les piétons. Ca va de l’ancien parking… le port de la Viguerie qu’ils appellent aujourd’hui… jusqu’à derrière les Abattoirs.
Fort heureusement, je savais assez de géographie toulousaine pour savoir que les Abattoirs désignaient aujourd’hui un musée d’art moderne qui avait repris les anciens bâtiments consacrés à l’abattage des animaux. Cela m’évita d’étaler à nouveau ma nullité de néo-Toulousaine.
- Je vois effectivement cette passerelle. Comment on y va ?
- Eh ! Vous êtes bien courageuse, mademoiselle de vouloir aller là-bas !… Par le temps qu’il fait !
- Ca me change les idées, dis-je.
- Eh bien, moi si j’étais vous, j’irai plutôt me changer les idées de l’autre côté, vers la prairie des filtres.
Je n’allais pas lui avouer que la prairie des filtres je la voyais tous les jours par la fenêtre de mon salon. Il n’aurait pas compris que j’ignorasse la présence de la fameuse passerelle à quelques centaines de mètres de chez moi.
Fort heureusement, le Toulousain de souche est bavard et, quand il a réussi à harponner quelqu’un, il s’y accroche et commence à lui raconter sa vie comme s’il le connaissait depuis toute éternité. Le démarrage au quart de tour de mon bienveillant papy m’évita de m’embourber dans des explications forcément oiseuses sur mon attrait particulier pour les abords du port de la Viguerie.
- Aujourd’hui, il va encore y avoir bien des curieux dans le secteur… Rapport à ce qui s’est passé hier.
- Hier ?
De l’intérêt de savoir se taire et de ne pas poser de questions directes. Ici, les réponses arrivaient toutes seules.
- Macarel ! Vous ne savez pas ?!…
Je me doutais de la suite, mais il était préférable que je fasse celle qui n’était pas intéressée. C’était bien plus payant.
- On a retrouvé une petite qui s’est jetée dans Garonne pendant la nuit. Il y a eu les pompiers, les ambulances et les flics… Trois voitures de flics !… Il y avait tellement de lumières bleues qui clignotaient que j’ai vu des éclairs ensuite toute la matinée…
- Ah…
J’aurais voulu le bousculer pour qu’il continue dans la foulée mais, à me savoir curieuse, il se serait sans doute fermé comme une huitre perlière. Il suffisait d’attendre ue ça le reprenne.
- Ca a bien duré une demi-heure… Tenez, venez, je vais vous montrer…
Le vieux monsieur, qui me déconseillait il y a quelques instants de m’intéresser à ce secteur des bords du fleuve, semblait désormais volontaire pour me compter tous les détails de l’affaire. Il me reprit par l’épaule et me guida cette fois-ci le long du quai qui domine le fleuve.
- De par-là, vous comprendrez mieux.
Par là, c’était vers la colonnade imposante de la Daurade, l’église qui faisait face à l’hôpital Saint-Jacques et qui – je l’appris plus tard – aurait dû être couverte au XIXème siècle d’une gigantesque coupole pour concurrencer le dôme de la Grave. En se déplaçant comme le papy toulousain me le faisait faire, on ouvrait effectivement l’angle de vue, on effaçait l’obstacle constitué par la courbe de la Garonne et on découvrait vraiment la fameuse passerelle.
- Elle était étendue là-bas, près de l’espace en herbe après le pont Saint-Pierre.
Il disait cela avec tant de tranquillité qu’une envie insensée de le gifler monta en moi. Il parlait de Jenna ! Il parlait d’une fille qui serait devenue à la longue une amie véritable ! Et il en parlait comme s’il s’était agi d’un vulgaire sac de linge sale...
- Un suicide ?
C’était le seul dérivatif que je m’étais trouvée. La question qui me brûlait les lèvres puisque j’avais mis la main sur quelqu’un qui avait assisté, sinon à la découverte du corps de Jenna, du moins aux événements – sans doute fort bruyants – qui avaient suivi.
- Ah ça !…
Nouvelle attente stratégique. Immanquablement, il allait me livrer le fond de sa pensée.
- Il devait être huit heures quand les flics sont arrivés… Et vous voyez, la grande porte là-bas, elle est fermée la nuit… Personne ne peut aller là-bas à partir de six heures et demi le soir… Donc, la pauvre fille, soit elle s’est jetée du pont Saint-Pierre et elle a coulé à pic, puis une fois morte elle est remontée à la surface et elle s’est échouée sur la berge… Soit…
Ses suppositions étaient intéressantes pour mon enquête mais, putain, qu’elles me faisaient mal à l’âme !
- Soit elle s’est jetée dans Garonne d’un peu plus haut…
En l’entendant dire « un peu plus haut », j’imaginais le sommet du dôme de la Grave. Sans savoir très bien comment on pouvait plonger depuis là-haut dans la Garonne. Le vieux monsieur, lui, me montrait d’un index tremblotant l’amont du fleuve, au-delà du Pont-Neuf. Il estimait donc que le corps avait été pris en charge par le fleuve qui l’avait finalement abandonné après le port de la Viguerie. De ce récit, une conclusion s’imposait : quelle que soit l’option étudiée, il n’envisageait qu’un suicide.
- Ce n’est pas la première personne, vous savez, qu’on retrouve suicidée dans le fleuve… En général, on ne les récupère pas là… Soit ils s’écrasent au pied du point d’où ils sautent parce qu’il n’y a pas beaucoup de fond, soit la chute d’eau du Bazacle les emporte et on les retrouve à Blagnac.
Voilà le point qui avait motivé le « Ah ça !… ». Ce familier des bords de Garonne, que j’imaginais bien par ailleurs lecteur assidu de la Garonne libre et de ses pages faits-divers, avait remarqué quelque chose d’anormal dans l’emplacement du corps de Jenna. Cela me suffit à effacer de ma mémoire tout ce qu’il avait pu dire de désobligeant ou de trop neutre sur mon ancienne assistante.
- Merci monsieur, vous êtes un amour, fis-je en lui claquant un énorme poutou sur la joue.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Sam 5 Déc 2009 - 12:51

Pour atteindre le port de la Viguerie, il me fallut traverser la Garonne par le Pont-Neuf, contourner l’hôpital Saint-Jacques avant d’emprunter la fameuse porte métallique percée dans la digue de briques rouges. On était ici dans l’ancienne partie inondable de la ville, ce quartier Saint-Cyprien dont l’église principale était dédiée à saint Nicolas, patron des pêcheurs et des noyés. C’était tout dire. Ce quartier de pêcheurs, de petits artisans pauvres, était aussi celui des mouroirs qu’on appelait sous l’Ancien Régime des hôpitaux car on y aidait les gens à passer dans l’autre monde plus qu’on n’y apaisait leurs souffrances. La Garonne pouvait bien monter régulièrement, anéantir le quartier, les édiles toulousains n’en avaient cure. L’essentiel de la vie urbaine se passait en face.
Plus j’avançais, plus l’émotion me nouait la gorge. Savoir qu’elle avait fini sa vie là me mettait mal à l’aise comme si j’arrivais trop tard, comme si j’étais moi aussi un de ces curieux que mon aimable vieux Toulousain avait dénoncés tout à l’heure. Les sentiments les plus divers m’étreignaient en vrac sans que je puisse poser un ordre réfléchi sur cette vague.
- Avance !
C’est tout ce que j’avais à faire. Avancer. Aller au bout du chemin et « faire mon deuil » comme tout le monde disait. Je ne croyais pas à cette possibilité d’oublier ceux qui étaient partis, à cette acceptation du drame simplement parce qu’on croisait une dernière fois le chemin d’un disparu. « Faire son deuil » cela sentait la phrase toute faite et, à mon sens, surfaite. Avant que nos médias ne s’en empare, cela voulait dire « oublier » et pas « accepter un décès ». Je n’étais pas là pour oublier. Bien au contraire. En historienne, je savais que les gens vivent tant qu’ils sont encore dans une seule mémoire. La mienne était assez forte pour que Jenna vive encore longtemps.
Après avoir franchi la porte impressionnante, on pataugeait un moment dans une sorte de sable mousseux de couleur gris clair avant d’atteindre le quai proprement dit. Avec la pluie tombée dans la nuit et aux premières heures de la matinée, je m’enfonçais dans le sable et progressait péniblement. Cela rajoutait encore à mon mal-être. Je faillis renoncer sous le fallacieux prétexte que j’allais souiller mes escarpins et devoir repasser à l’appartement pour les changer.
- Avance !
Le quai, qui affleurait quasiment au niveau de la Garonne, passait sous le Pont Saint-Pierre qui avec ses armatures métalliques vertes et ses lampadaires à l’ancienne donnait un air un peu art déco à ce franchissement du fleuve. A un tout autre moment de mon existence, j’aurais trouvé l’endroit terriblement agréable. Il n’y avait personne pour vous casser les pieds, la vue sur la rive haute était splendide et on comprenait mieux depuis ici pourquoi tout ce qui se pouvait être important dans la ville ancienne se trouvait de l’autre côté. Les maisons se trouvaient à plus de huit mètres au-dessus du niveau de la Garonne. Là-bas, les inondations, ils n’avaient jamais su ce que cela pouvait être.
Après être passé sous le pont, on abordait un endroit plus large qui avait permis la réalisation d’un petit espace engazonné. Je m’arrêtai, imposant à mon cerveau de calmer son emballement émotionnel. Je ne pleurais jamais quand la situation était dramatique. Pudeur ou fierté, j’en débattais souvent avec moi-même sans trouver le dosage exact des deux sentiments.
C’était bien ici que le corps de Jenna s’était arrêté. Je fouillai du regard les environs bien certaine cependant que si un indice avait existé, la police l’aurait immanquablement déjà récupéré. C’est au cours de ce balayage visuel que je découvris la plaque bleue, comme celle qu’on utilise pour nommer les rues, qui était scellée dans le mur de protection de l’hôpital de la Grave. Elle donnait le nom du quai Un nom qui me fit froid dans le dos, tant la coïncidence entre ce nom et ce qui s’était passé ici était incroyablement improbable.
Le quai où le corps de Juana Gonzalez, petite-fille d’immigrants espagnols, avait été retrouvé portait – depuis peu d’ailleurs – le nom de « Quai de l’exil républicain espagnol ».

Ebranlée par cette découverte qui me confirmait que l’hypothèse du suicide était largement discutable, je poursuivis mon chemin en empruntant la passerelle proprement dite.
L’impression était étonnante et réussit à me faire oublier pendant quelques instants le drame affreux qui s’était noué tout près d’ici. J’avais clairement la sensation de marcher sur l’eau, d’avancer comme portée par le fleuve. Peu à peu, le bruit sourd de la chute d’eau du Bazacle occupa tout l’espace sonore, couvrant même le djembé qui se faisait entendre de l’autre côté du fleuve, sous le pont menant au canal de Brienne. S’il n’y avait eu la vibration dans la poche de ma veste, je n’aurais pas davantage entendu mon téléphone portable sonner.
- Allo ? Professeur ?…
- Fiona… J’ai ton rendez-vous… Xavier te recevra à midi trente… Il sera en retard comme d’habitude mais à midi trente, ton nom est bien inscrit sur son carnet de rendez-vous.
- Où je peux le trouver ? A la clinique ou à son cabinet ?
- Centre d’ophtalmologie au 6 boulevard de Strasbourg… Docteur Xavier Saramirana. Désolé pour tout à l’heure…
Le professeur Loupiac raccrocha avant que je puisse rajouter quelque chose. Il estimait que nous nous étions déjà bien trop remerciés depuis que nous nous connaissions. Il abrégeait donc toujours ce genre de conversations téléphoniques pour éviter que j’ai à prononcer ce mot qui était devenu tabou entre nous.
- Midi trente… Il faut que je me dépêche.
Repasser chez moi pour changer de chaussures, repasser à la boutique pour voir si l’électricien en avait terminé étaient des étapes préalables à ma rencontre avec le grand spécialiste Xavier Saramirana. Je comptais lui parler de Louis XIII – un peu – et de la maladie de Jenna – beaucoup… Peut-on se suicider à cause d’une telle peur du noir absolu ?

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Sam 5 Déc 2009 - 16:09

Je me souvenais du docteur Saramirana plus pour son air de fouine que pour son nom dont les syllabes successives s’apparentaient à un exercice de diction pour comédiens en herbe. Son long nez aigu saillait au milieu d’un visage sec, aux joues creuses, et semblait fendre l’air comme un navire de haut bord écarte la mer sur son passage. Depuis notre dernière rencontre, ses cheveux avaient blanchi mais la démarche générale était toujours la même. Il ne marchait jamais d’un pas tranquille mais toujours par grandes enjambées ce qui forçait le patient à trottiner derrière lui afin de pouvoir le suivre.
J’eus le temps de bien l’observer pendant ma longue attente dans la salle du même nom. Robert Loupiac avait eu raison de me prévenir : on ne passait jamais à l’heure chez le docteur Saramirana. A midi trente, il y avait encore deux personnes avant moi. A raison d’une vingtaine de minutes chacune, je n’étais pas prête d’obtenir les réponses que j’espérais sur la mystérieuse maladie de Jenna. Fort heureusement, sentant venir le coup, j’avais emporté mon livre de chevet du moment, l’étude de Bernard Cottret sur la reine Elisabeth Ière. Une soixantaine de pages de lecture assidue plus tard, l’ophtalmologue pointait son appendice nasal façon cap ou péninsule pour m’inviter à le suivre dans une salle d’examen aussi sombre que froide.
- Vous êtes l’amie de Robert, c’est ça ? fit-il après avoir refermé la porte du petit cabinet.
- Amie et surtout disciple, répondis-je.
- Et donc, vous vous demandez si le roi Louis XIII n’était pas atteint d’une maladie oculaire au milieu de ses multiples autres tourments ?
Je m’étais fourrée dans un énorme mensonge, moi qui avais pour ce pêché le mépris le plus total. Avouer que ce n’était que pour pouvoir le rencontrer plus vite afin d’évoquer un problème personnel risquait fort de me conduire rapidement à la porte… sans compter que le professeur Loupiac me battrait froid pour mon attitude pendant un bon moment. Je n’avais plus qu’à m’enfoncer dans mon mensonge. De plus en plus profond…
- On m’a dit que c’était une forme de dégénérescence de la cornée mais comme je ne suis pas spécialiste et que je crains de ne pas comprendre les ouvrages trop techniques…
- Kératocône, laissa-t-il tomber comme s’il s’agissait d’une évidence.
- Pardon ?… Je veux dire, comment écrivez-vous cela ?
Il m’épela le mot et je m’empressai de noter la bonne orthographe de peur de l’oublier.
- Mais je comprends fort bien votre étonnement devant ce mot barbare. Il désigne en fait une maladie rare, tellement rare que votre traitement de texte habituel ne connaît pas forcément ce mot. La cornée se tord, prend une forme conique, de là le nom de la maladie, et la vision du patient se trouve perturbée. Qu’est-ce qui vous donne à penser que Louis XIII était atteint ?…
Ca c’était précisément la question à laquelle je ne pouvais pas répondre. Et pour cause.
Il me fallut descendre d’un nouveau cran dans le puits sans fond du mensonge.
- Il voyait mal mais on ne lui a jamais connu de système de lunettes.
- Et pour cause, le kératocône ne se « soigne » pas par des lunettes mais par des lentilles dures qui appuient sur l’œil afin de limiter la déformation de la cornée. Autrement dit, vu l’état des techniques de l’époque, le roi ne risquait pas d’être traité pour cette malformation… d’autant que c’est au XVIIIème siècle, en 1748 si ma mémoire ne me joue pas de vilains tours, que la maladie a été définie pour la première fois… soit bien longtemps après la mort de Louis XIII… Mais sur ces dates-là, je vous fais confiance…
- Mort depuis un peu plus d’un siècle effectivement. S’il n’était mort à seulement 42 ans, le roi serait-il devenu aveugle ?
- Pas nécessairement… On découvre généralement la maladie aujourd’hui vers l’adolescence ou les débuts de l’âge adulte. L’évolution est ensuite différente selon les patients. Lorsqu’on atteint un certain seuil de déformation, il faut recourir à une opération et à la greffe de cornée… Mais les donneurs sont rares... Alors…
Quand on écoutait parler le professeur Saramirana, on peinait à saisir par quelle aberration temporelle il se trouvait sans cesse en retard. Le ton était mesuré, clair, précis. Les mots tombaient à un rythme régulier comme s’il maîtrisait le temps à la perfection. Il était concentré à l’extrême même si je suspectais son cerveau agile de continuer à travailler en même temps à un autre problème. Tout ce qu’il disait pour Louis XIII, je le traduisais dans le monde contemporain pour Jenna. Elle n’avait effectivement pas de lunettes ; les quelques fois où elle avait dû ôter ses lentilles, elle avait continué à travailler sans chausser de paire de bésicles. La maladie était rare et donc potentiellement difficile à comprendre et à accepter par un entourage : tout le monde n’avait pas à portée de la main un chirurgien en ophtalmologie pour éclaircir la question. Jenna, elle-même, pouvait avoir eu plus d’angoisse qu’elle n’aurait dû.
- Donc, repris-je, on n’est pas assuré de devenir aveugle si on a cette maladie.
- On peut être gêné pour lire, être agressé par une lumière trop vive, avoir du mal à distinguer les choses lorsqu’on passe de la nuit au jour. La plupart du temps, on en reste là…
- Professeur, pourrait-on imaginer que, à notre époque, quelqu’un préfère mourir plutôt qu’accepter cette maladie ?
- Quel rapport avec Louis XIII ?
- Simple curiosité scientifique, dis-je sans être bien certaine d’être crue sur ce coup-là.
- Si quelqu’un en venait à un tel acte, c’est qu’il souffrirait d’autres problèmes dans sa vie personnelle et que sa psychologie en serait fragilisée. Lorsque on détecte la maladie, on explique bien au patient toutes les choses qu’il doit savoir… Y compris le risque final… Mais on donne aussi la probabilité qu’il ne connaisse aucun problème dans sa vie quotidienne… Et elle est élevée. De plus en plus élevée.
C’était précisément ce que j’avais envie d’entendre. Jenna ne pouvait avoir été poussée au suicide par son… kératocône… Une autre raison peut-être, venait de dire en substance le spécialiste. Il me fallait, avant de ruer officiellement dans les brancards, lever l’hypothèse d’une autre cause que j’aurais ignorée autant que j’ignorais l’existence de cette maladie au nom barbare chez Jenna.
Je remerciai l’ophtalmologue pour son aide précieuse que je ne manquerais pas, je m’y engageais, de rappeler dans mon ouvrage. Quand bien même il n’y aurait aucune raison historique de le faire…

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Dim 6 Déc 2009 - 0:02

J’avais quelques bonnes raisons de ne pas avoir oublié ma défaillance de la veille. Aussi, même si je n’avais guère d’appétit, je pris le temps de m’attabler au restaurant-grill Hippopotamus de l’autre côté du boulevard. L’hôtesse d’accueil m’adressa un sourire très professionnel avant de me demander si je préférais la terrasse ou l’intérieur.
- Intérieur, dis-je. Il y a trop de bruit dehors… J’ai peur de ne pas m’entendre réfléchir.
- Comme vous voulez… Je vous conduis dans un endroit calme, mademoiselle Toussaint.
Je faillis ne même pas me rendre compte que l’hôtesse m’avait appelée par mon nom. Et lorsque je m’en avisais, je crus que c’était un de ces relents de mes anciennes aventures. L’émission sur Channel 27, l’agression verbale de Maximilien Lagault au journal de la Une, le reportage à charge sur InMédia 8, j’avais beaucoup donné de mon image aux chaînes de télévision françaises. Et je n’en avais récolté qu’une renommée surfaite et fausse de surcroit.
- Vous me connaissez ? m’étonnai-je.
L’étonnement, c’était surtout pour la forme. Je connaissais le déroulement des événements à venir. Elle allait me tendre un carnet et me demander un autographe. Jamais pour elle bien sûr… Mais pour une petite sœur, une gentille grand-mère ou une maman qui avait « adoré la manière dont vous vous êtes comportée à Sept jours en danger ». Je signerais parce qu’il vaut mieux assumer cette gloire, que je n’avais pourtant pas cherchée, que se réfugier dans une hostilité gratuite envers les gens.
- Vous êtes ma prof d’histoire moderne à la fac… Je m’appelle Adeline Clément.
Pour travailler chez Hippopotamus, comme je l’avais déjà remarqué, il faut avoir avant tout de superbes jambes. La tenue rouge des serveuses s’accompagne de bas noirs très seyants et qui ne supporteraient pas des mollets disgracieux. Du coup, les serveuses étaient généralement des jeunes femmes fines et élancées. Adeline Clément entrait exactement dans cette définition. Elle mesurait dix centimètres de plus que moi, possédait des jambes interminables et ne devait pas se gaver de hamburgers à tous les repas à en juger par son tour de taille.
- Ah ! fis-je d’un air complice. Le petit boulot de l’étudiante…
Elle me rendit mon sourire et retrouva le côté professionnel de son rôle en tirant une table vers elle pour que je puisse m’installer dans un espace un peu retiré de la salle.
- Je suis désolée, ajoutai-je en m’installant, mais je mets beaucoup de temps à faire coïncider les noms et les visages.
C’était tellement vrai qu’au cours du premier semestre j’évitais soigneusement d’appeler les gens par leur prénom de peur de commettre une boulette. Et ensuite, je ne le faisais qu’en étant sûre de ne pas me tromper.
- Il n’y a pas de problème… De toute façon, en CM, je suis souvent en haut de l’amphi parce que je dois partir un peu avant la fin… Et en TD, je ne vous ai pas encore eue.
- Cela doit être pour cela…
- Vous savez déjà ce que vous prendrez ?
- Ma foi, je crois bien…
- Je sais que normalement je suis sensée vous proposer la carte pour que vous choisissiez vos plats… Mais avec ce qu’on dit sur vous…
Tiens, tiens, on disait des choses sur moi ?… Je n’étais pas naïve au point d’imaginer que ma façon d’être, que mon passé quelque peu houleux, ne suscitait aucun commentaire… Mais là j’avais l’occasion de savoir un petit peu quels étaient ces petits trucs qui se disaient dans mon dos. Je ne regrettais pas d’avoir choisi le restaurant plutôt que d’avaler un vague sandwich cueilli au vol.
- Je suppose que vous ne me direz pas…
- Si, si, je peux bien vous le dire… Vous allez voir, c’est pas méchant du tout. On dit que vous êtes très carrée, que vous savez toujours où vous êtes et où vous allez. Il y en a qui adore… et puis il y a les éternels grincheux qui vous trouvent trop académique et pas assez surprenante.
- Je pense, Adeline, que ces gens-là ne me connaissent pas vraiment… Je dois dire que certaines personnes ont été très décontenancées par certaines de mes décisions ou par certains de mes actes.
- Oh mais je n’ai pas dit que j’étais d’accord avec ça… Il y a un ami qui m’a dit un jour : si tu la vois arriver dans ton resto, tu peux être sûre qu’elle saura à l’avance ce qu’elle voudra manger. C’est pour cela que je me suis permise de…
- Et vous et votre ami avez raison, je sais ce que je veux. Une entrecôte avec des haricots verts. Pas d’alcool mais une demi-Evian. Et pour le dessert… Au risque de vous surprendre, je crois que je vais me donner le plaisir d’une petite hésitation.
Adeline prit en note sur son boitier électronique ma commande, se pencha pour débarrasser la place en face de la mienne et me souffla un dernier commentaire avant de s’éclipser.
- On sait déjà que vous allez être une super prof… Mais on attends les partiels de janvier pour en être tout à fait certains.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Dim 6 Déc 2009 - 1:11

L’heure du coup de feu était dépassée, je vis donc arriver assez rapidement le plat que j’avais commandé. Pas assez vite cependant pour m’empêcher d’avoir repris entre temps le cours de mes pensées un peu sinistres.
Je n’avais cru au suicide de Jenna que dans le bureau de l’inspecteur Lhuillier. Tout ce que j’avais pu apprendre depuis n’écartait pas complètement cette hypothèse mais suffisait largement à me conforter dans mon idée première. Deux éléments étaient à creuser désormais. L’un était totalement personnel, il fallait que je réussisse à récupérer l’ordinateur portable et les documents personnels qui pouvaient se trouver dans l’appartement de Jenna. L’autre était plus délicat et m’engageait sur une voie que je n’avais jusqu’alors fait qu’effleurer, celle de l’enquête policière : si ce n’était pas un suicide, cette mort était autre chose. Autre chose mais quoi ? Un accident que personne n’avait voulu assumer et qui avait été maquillé en suicide ? Ou bien, j’hésitais à prononcer le mot même en pensée, un meurtre ?
Ces deux éléments convergeaient vers un problème, celui de la famille de Jenna dont je ne connaissais pas l’adresse précise. « En banlieue » avait-elle dit ! La banlieue toulousaine, elle ne cessait de croître depuis des années, couvrait une superficie impressionnante, comblait peu à peu les espaces intercalaires entre les villages jusqu’à une trentaine de kilomètres de la place du Capitole. Pour finir de compliquer ma recherche, Jenna s’appelait Gonzalez soit un des prénoms les plus fréquents parmi les familles arrivées au moment de la guerre civile et de la période franquiste. Combien allais-je en trouver des Gonzalez grâce à internet ? Faudrait-il ensuite tous les appeler pour tomber sur la bonne famille ? C’était exactement le genre de travail que je ne me sentais pas capable de faire. Le genre de travail que Jenna aurait fait à la perfection. Chacun ses qualités et ses mérites, les miens étaient dans une sorte de jardinage intellectuel ; il me fallait gratter une tourbe jaunie par le temps de vieux papiers et y faire pousser de nouvelles idées. Jamais je n’aurais pu être une ethnologue partant interroger les légendes de populations perdues à l’autre bout du monde. Jamais je n’aurais réussi à questionner les témoins de tel ou tel événement dans ce qu’on appelait le travail sur archive orale. J’étais bien trop timide, réservée, pour pénétrer dans ces vies, pour en déranger le bon ordre par mes problématiques forcément déconnectées de leurs réalités.
Je biffai mentalement ce projet de ma liste de problèmes à résoudre. L’entrecôte et les haricots verts arrivaient.

Une mousse au chocolat et une crème caramel plus tard, j’avais retrouvé l’envie de renverser l’impossible. De toutes les manières, j’avais besoin coûte que coûte de cet ordinateur et à moins d’attaquer la porte de l’appartement moi-même au pied de biche, il me fallait en obtenir la clé pour y rentrer.
- Vous travaillez ici tous les jours ? demandai-je à Adeline Clément.
- Cinq jours par semaine, midi et soir, du jeudi au lundi, répondit la serveuse qui débarrassait distraitement.
- C’est bien payé ?…
- Je ne sais pas si je peux évoquer ça avec une cliente…
- Vous avez vu la couleur de la réduction de la TVA dans la restauration sur votre salaire ?
- Mademoiselle Toussaint, je ne peux pas…
- Donnez-moi le montant de cette somme, j’y ajoute deux cents euros et je vous engage pour un vrai boulot qui vous permettra d’acquérir de l’expérience en histoire tout en poursuivant vos études en parallèle. Et, en plus, vous m’avez comme prof particulière si vous l’estimez nécessaire. Est-ce que c’est une proposition suffisamment carrée pour confirmer ma réputation ?

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Dim 6 Déc 2009 - 19:32

Pourquoi m’être emballée ainsi et avoir fait cette proposition qu’après coup je ne pus que juger prématurée ?
L’explication était on ne peut plus basique : pour la première fois de ma vie, je me rendais compte que je ne pouvais pas me débrouiller toute seule. C’était nouveau et c’était terriblement dérangeant. A chaque fois que j’avais depuis hier imaginé l’avenir de ma maison d’édition, il m’était apparu sombre tant que je n’aurais pas trouvé quelqu’un pour reprendre les fonctions de Jenna. Ce matin même, j’avais avec agacement constaté que c’était la première décision à prendre… et que cette décision je refusais de la prendre. Une force instinctive m’avait forcée à dépasser mes réticences.
Cette rencontre impromptue et improbable avait modifié ma façon de voir les choses. Certes Adeline Clément n’avait pas dit oui mais, si elle était intelligente – et elle avait l’air de l’être – et si elle avait de l’ambition – et pourquoi n’en aurait-elle pas après tout ? -, elle se rendrait compte que ma proposition lui offrait plus d’avantages que d’inconvénients. Ne serait-ce que l’accès à mon immense bibliothèque personnelle… Et puis c’était aussi de ma part une façon de lutter, à mon échelle et à ma manière, contre cette évolution dramatique de la condition estudiantine. Aujourd’hui, les étudiants se trouvaient astreints en permanence à une série de dépenses inconnues une génération plus tôt. L’étudiant des années 80 se déplaçait en bus, logeait en cité U et dépensait son argent pour se nourrir et sortir une fois par semaine. Celui des années 2000 voulait son appartement personnel, son ordinateur et sa connexion au net, sa voiture ; il devait payer un abonnement pour son téléphone portable et souvent pour le cinéma, pour son club de gym ou pour la moindre petite fantaisie. Les bourses parentales n’étant pas extensibles, il devait automatiquement bosser à côté de la fac. Entre loisirs et boulot, à un âge où on découvrait vraiment la vie et la liberté loin de la maison familiale, quelle place horaire restait-il pour le travail universitaire ? Privilège d’un long cursus universitaire de huit années, j’avais senti l’évolution se dessiner peu à peu… ou peut-être juste s’accélérer au cours des années 2000. L’étudiant de 2006 n’était plus tout à fait celui de 1999… Quand je tenais ce genre de discours en public, on me taxait volontiers de réac. Peut-être le suis-je en effet, mais alors comment expliquer mes positions à Blois face à Maximilien Lagault et à son idée d’une France éternelle et immuable ? D’un autre côté, n’y a-t-il pas dans ce nouveau genre de vie une autre explication au déclin de l’université, quelque chose qui dépasse la simple question des moyens proposés pour la formation et des perspectives offertes aux étudiants en fin de cursus ? J’avais en première année une prof qui nous disait qu’elle nous verrait deux heures chaque semaine et qu’il fallait consacrer sept fois plus de temps par semaine à sa discipline. Une fois les quatorze heures effectuées pour chacune de mes sept unités de valeur, il ne me restait pour vivre et dormir que sept heures par jour. Comment caser en plus là-dedans un boulot et des loisirs ?
Nous avions convenu avec Adeline Clément d’une solution fort simple. Si elle acceptait ma proposition, elle se présenterait lundi matin à neuf heures à la boutique de la rue Sainte-Ursule. Inutile de passer par l’intermédiaire d’un coup de téléphone de refus ou d’acceptation qui devrait obligatoirement s’accompagner d’explications ampoulées et gênées. La manière dont Adeline avait proposé cette solution me laissait penser que je tenais déjà mon nouveau bras gauche. Quelqu’un dont j’allais avoir sacrément besoin… car je ne comptais pas laisser tomber mon enquête personnelle sur ce qui était arrivé à Jenna.

De retour à l’appartement, j’allumai mon ordinateur, délaissai les dix mails reçus depuis hier pour me connecter au site des pages jaunes. Aujourd’hui, tout le monde avait un téléphone et était répertorié dans l’annuaire. Supposer que ce n’était pas le cas des parents de Jenna aurait été du dernier mauvais effet sur mon moral au moment de me lancer dans cette tâche titanesque ; j’évitais donc soigneusement d’envisager la chose. J’avisai sur la page d’accueil un onglet intitulé « qui porte ce nom » dans lequel je vis une porte d’entrée commode pour ma recherche. Porte d’entrée comme une porte d’espoir. Un clic et je tapai « Gonzalez » dans le fenêtre prévue à cet effet. Sans surprise, le programme commença par me jeter.
- Le nombre de réponses exactes correspondant à votre recherche est supérieur à 5000 réponses.
Et sur la ligne suivante, on m’offrait une opportunité pour réduire le nombre de réponses exactes. Renseigner le prénom…
- Franchement, m’écriai-je en injuriant le pauvre écran qui n’y pouvait rien, si je connaissais le prénom, je n’aurais pas besoin de passer par cette foutue fonction !
Fort heureusement, en déroulant la page, une autre possibilité apparut sous la forme d’une carte de France où, par un dégradé de bleu, figurait le nombre de Gonzalez par département. La Gironde était le lieu où le nom était le plus fréquent – 968 – et derrière ce leader inattendu, un groupe de poursuivants incluait la Haute-Garonne. De toutes les manières, hormis Paris, le nombre de Gonzalez était maximal dans les départements du sud, des Pyrénées-Atlantiques jusqu’aux Bouches-du-Rhône avec un détour vers la région lyonnaise. La poussée des migrants espagnols des années 30 et 40 se voyait encore.
Un clic sur la carte me permit d’afficher les réponses. Elles étaient au nombre de 568 pour 743 inscriptions… sans qu’on prit d’ailleurs la peine d’expliquer la différence entre les « réponses exactes » et les « inscriptions ». A vrai dire, cela ne changeait rien pour moi. Il y en avait trop ! Beaucoup trop ! Encore plus que je ne l’avais imaginé ! Rien que pour afficher les réponses, il fallait compter 75 pages différentes. Un coup à vider une cartouche d’encre noire de manière prématurée si, en plus, je décidais d’imprimer. Et puis, pour couronner le tout, les réponses étaient classées par ordre alphabétique du prénom. Adolpho Gonzalez, premier de la liste, habitait à Montréjeau, commune sans doute fort sympathique mais hors du périmètre de ma recherche. Le site ne proposait aucun moyen de classer les communes de résidence. Comme je le craignais, cette façon de procéder ne m’amenait nulle part.
Comment faire ?

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Dim 6 Déc 2009 - 21:12

Je décidai de me donner un temps de réflexion supplémentaire. Dans le pire des cas, j’avais toujours la possibilité de reprendre le site des pages jaunes et cibler, par une lecture attentive des 75 pages, les Gonzalez des communes les plus proches de Toulouse, excluant du même coup ceux de la métropole régionale ce qui devait déjà en ôter beaucoup.
Je basculai sur ma messagerie afin de lire les mails reçus depuis la veille. Contrairement à mes habitudes, je n’avais pas pris le temps de le faire hier soir ayant préféré m’assommer à coup de chimie pharmaceutique.
Le premier m’arracha un cri de douleur autant que de surprise. Il provenait de la propre adresse de Jenna. Un mail post-mortem ? Qu’est-ce que c’était encore que cette histoire ?
« Bonjour madame Toussaint » disait le message en première ligne. « Je suis Manuela, la sœur de Jenna. Je suppose que vous êtes évidemment au courant désormais du drame qui frappe notre famille et qui, j’en suis sûre, vous frappe cruellement aussi car Jenna disait beaucoup de bien de votre projet et vous estimait beaucoup. Je ne savais comment vous contacter et puis j’ai pensé à cet ordinateur que Jenna faisait suivre partout avec elle pour son travail. Jenna sera incinérée demain matin au crematorium de Cornebarrieu. Une cérémonie aura lieu à 10 heures à la régie municipale des Pompes funèbres au 2 rue Jules Lemire à Toulouse. Nous avons souhaité la présence de la seule famille et des amis très proches ; cependant, si vous souhaitez être présente, nous serions heureux et honorés de vous compter parmi nous en ce pénible moment. »
Je n’avais pas eu à contacter la famille. La famille s’en était chargée d’elle-même. De manière directe par le biais de ce message internet mais avec une discrétion un peu surprenante. Pas d’adresse, pas de numéro de téléphone. Et puis, la cérémonie me paraissait à la fois hâtive et bien secrète. La dernière phrase me donnait presque l’impression qu’on tolérait ma présence plus qu’on ne la souhaitait. Et puis, Jenna ne m’avait jamais parlée de cette sœur ce qui était encore plus troublant.
Il me fallut faire un effort intense pour quitter la voie sur laquelle je m’engageais un peu vite. Depuis mes mésaventures blésoises, j’avais tendance à m’enfoncer d’une manière rapide dans les complications. Tout m’apparaissait suspect, tout me semblait louche depuis que les sordides combines des frères Rivière m’avaient plongée dans un inextricable nœud d’embrouilles. Qu’y avait-il d’anormal à ce qu’on veuille de l’intimité dans un moment pareil ? La famille se disait heureuse et honorée si j’étais là, cela ne ressemblait pas à un rejet de ma présence… Et puis pourquoi m’aurait-on contactée si on voulait me tenir à l’écart ? J’étais décidément bien malade, frappée que j’étais par le virus du soupçon dont la virulence enfonçait largement celui de la grippe A. Pourrais-je guérir un jour d’un tel sentiment ?
Ma réponse à Manuela Gonzalez fut brève. J’assurais la famille de toute ma sympathie dans de si tristes moments et annonçait ma présence aux obsèques. La décence la plus élémentaire me commanda de ne pas évoquer le problème de l’ordinateur portable. A tout prendre, et quelles qu’en aient été les conséquences, j’aurais préféré que ce soit l’ordinateur qu’on ait retrouvé noyé dans la Garonne.
Pour me changer la tête, je basculai sur mes autres messages. Deux d’entre eux provenaient de Ludmilla et me présentaient ses nouvelles propositions d’interface pour le site des éditions Parfum violette. La réponse attendrait que mon esprit soit à nouveau connecté sur ces problèmes qui me paraissaient désormais extrêmement mineurs. Ludmilla agrémentait son second mail d’une nouvelle liste d’ouvrages qui selon elle méritaient d’être mis en chantier ainsi que de la liste des auteurs potentiels. Si on suivait sa liste etsin on l’ajoutait à la mienne, les éditions pouvaient être certaines de s’effondrer en quelques mois. A un moment donné, il nous faudrait quitter le rêve et redevenir raisonnables. On ne pouvait proposer de mettre en chantier des biographies de l’abbé Terray, de Thomas Jefferson, de l’empereur François II d’Autriche ou des études sur les auberges dans les grandes villes du royaume de France, sorte de guide Michelin pour le XVIIème siècle, sans s’assurer d’un minimum d’intérêt de la part du public pour ces sujets. Voilà aussi pourquoi il me fallait une tête froide, extérieure à notre folie passionnelle initiale, pour trancher. Cette tête froide aurait dû être Jenna.
Ne restaient dans ma boite aux lettres numérique que des messages publicitaires et un mail provenant de Jean-Pascal Juniniez, président du conseil scientifique des Rendez-Vous de l’Histoire. Ce n’était pas à proprement parler un mail personnel mais bien une sorte de circulaire envoyée avec mission de la faire courir sur toute la toile.
« Bonjour. Vous avez sans doute appris comme moi les projets du gouvernement quant à l’enseignement de l’histoire en classe de terminale scientifique. Cette suppression, même avec la possibilité d’un enseignement optionnel de deux heures, est une atteinte intolérable à notre discipline dont la place demeure pourtant essentielle dans la compréhension du monde en perpétuel bouleversement qui est le nôtre. Nous publierons dans le Journal du Dimanche un appel signé de 20 universitaires de renom et d’autres personnalités afin d’alerter l’opinion et de contraindre le gouvernement à revenir sur ce projet. Nous comptons sur votre soutien dans cette campagne citoyenne primordiale. Diffusez cet appel autour de vous, parlez-en, militez pour la défense de l’Histoire. »

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Lun 7 Déc 2009 - 20:51

SAMEDI 5


J’avais essayé d’occulter tous mes soucis afin de me remettre à la rédaction de mon Louis XIII. A ma grande surprise, j’avais fini par y parvenir. Revenu au début du XVIIème, mon esprit avait bien voulu y rester pendant plusieurs heures et lorsque j’avais enfin émergé de ma transe littéraire, vendredi avait déjà cédé la place à samedi depuis plus d’une heure. La nuit promettant d’être courte, je pris le parti d’éviter l’insomnie – généralement consécutive à de longs moments de travail devant l’ordinateur – en avalant un demi somnifère avant de régler mon réveil sur 8 heures. En me donnant une heure pour me préparer et une heure pour me rendre rue de l’abbé Lemire, j’estimais avoir prévu large… De toutes les manières, j’étais incapable de prévoir moins.

Il me fallut moins d’un quart d’heure pour rejoindre en voiture l’établissement municipal des pompes funèbres. Un samedi matin, la circulation était réduite dans la ville et les inconvénients liés à la construction de la ligne du tramway sur l’avenue de Grande-Bretagne limités au minimum. J’eus donc trois quarts d’heure à patienter avant le début de la cérémonie. Trois quarts d’heure de gêne, d’hésitations et de questions insolubles. Pouvait-on arriver avant la famille ? Etait-il légitime que je m’impose ainsi ? Où valait-il mieux attendre ? Comment être sûre de ne pas me tromper de cérémonie car j’avais vu sur le site de la mairie qu’il y avait huit salons d’accueil différents ? Ce dernier point me perturbait particulièrement car, évidemment, je ne connaîtrais personne, et j’étais de surcroît, assez peu physionomiste.
Le temps semblait vouloir se remettre au beau ce qui me paraissait mal cadrer avec l’image que je me faisais d’une cérémonie d’enterrement. D’un autre côté, cette image-là, je le savais, n’était que le produit de représentations cinématographiques où les enterrements sont toujours filmés par temps gris et pluvieux, souvent dans l’ombre de parapluies noirs. Faisant le pied de grue en face du portail, je commençais à voir des voitures arriver à vitesse réduite, pénétrer dans l’enceinte et se garer. Des petits groupes de personnes, souvent âgées, en sortaient et disparaissaient derrière une sorte de haie qui séparait le parking du bâtiment. Mon souci de me faire aussi discrète que possible m’avait fait laisser mon propre véhicule un peu plus loin sur le parking du Zénith. On ne se refait pas.
Avec une régularité effrayante, les avions se posant à l’aéroport de Blagnac survolaient le bâtiment. Je les regardais défiler comme pour essayer de chasser mon appréhension.
- Au prochain, j’y vais…
Et à l’avion suivant, je remettais encore. C’était vraiment trop difficile. Ce n’est pas tant d’ailleurs ma propre tristesse que celle de ces gens qui me faisait mal. Nous avions tous perdu la même personne mais moi, par ma formation professionnelle, j’avais intégré que la mort fait partie de la vie. Je savais que même si j’aurais une boule énorme dans la gorge en voyant le cercueil, je ne pleurerais pas, je n’aurais aucune forme de désarroi manifeste. Je serais froide, impassible, presque absente. Pouvait-on infliger cela à toutes ces personnes dont la douleur s’exprimait surtout par l’extériorisation de la souffrance ? Pourraient-ils comprendre.
Deux hommes vêtus de noir arrivaient à pied, sans doute venus par le bus 64 qui s’arrêtait non loin de là. Je me décidai enfin à bouger et les suivis.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Lun 7 Déc 2009 - 20:56

Les gens présents s’embrassaient ou se serraient la main. Beaucoup étaient déjà en larmes avant même la cérémonie, avant même de poser les yeux sur le cercueil et d’imaginer le corps de leur parente, de leur amie, enchâssée dans cette caisse de bois clair. Je me sentais une complète étrangère et, insensiblement, je reculais… non pour partir mais pour traduire, par une certaine distance, le respect que je pouvais avoir pour ce deuil si profondément exprimé.
De la masse regroupée devant la porte de la salle de cérémonie, une jeune femme s’extirpa et marcha à ma rencontre. L’air de famille avec Jenna était tellement évident que je reconnus avant même qu’elle se présentât Manuela, la sœur cadette.
- Vous êtes Fiona Toussaint, n’est-ce pas ?
- Et vous Manuela ? dis-je sans crainte d’être contredite.
Pour seule réponse, elle me prit dans se bras et me serra contre elle. C’était une manifestation claire de reconnaissance, un geste qui légitimait ma présence en ces lieux. J’y fus terriblement sensible.
- On a dû vous le dire mille fois, fis-je pour essayer de m’échapper à cette étreinte qui m’émouvait plus que je ne m’en croyais capable, mais vous ressemblez tellement à Jenna.
- « Les chiens ne font pas des chats » dit toujours ma mère. Cela doit être la même chose pour les sœurs.
- Je ne sais pas, répondis-je. Je n’ai pas eu la chance d’avoir une sœur.
Qu’est-ce qui les séparait ? La couleur des cheveux bien sûr et leur coupe. Jenna était décolorée en blonde et portait les cheveux très longs, souvent attachés en une natte interminable ou entortillés en chignon. Manuela revendiquait plus ouvertement ses origines hispaniques avec sa « brunitude » et une coupe classique qui ne faisait pas cascader sa chevelure plus bas que ses épaules. Autre différence majeure : l’habillement. Même dans une journée aussi triste, Manuela osait le côté décalé. Elle n’était pas en noir mais dans une sorte de gris foncé tirant pour la grosse ceinture qui enserrait sa taille vers l’argent ; la jupe pouvait apparaître bien trop courte et la veste bien trop décontractée. Jenna était toujours tirée à quatre épingles et savait adapter sa garde-robe aux circonstances.
Point de ressemblance le plus évident, le regard. D’un vert éclatant, perçant, et même rigolard. On se sentait littéralement percé par le premier coup d’œil des sœurs Gonzalez. Elles pouvaient lire en vous comme une diseuse de bonne aventure dans un vieux marc de café.
- J’ai votre ordinateur dans la voiture. Je vous le rendrai après la cérémonie.
- Cela ne presse pas, dis-je… Ce n’est pas le jour pour…
- Si, si, j’insiste… Vous devez pouvoir continuer à mener votre projet à bien. Juanita y tenait beaucoup…
- Mais alors, si elle tenait tant à ça, pourquoi a-t-elle ?…
Je fus incapable de terminer ma phrase, consciente que j’étais allée trop loin en formulant cette question, surtout à ce moment précis. Manuela comprit sans que j’ai eu besoin de finir ce que je voulais dire. Elle se contenta de hausser les épaules d’un air évasif et passa à autre chose.
- Venez avec moi, dit-elle en me prenant par le bras, je vais vous présenter.
De présentation, il n’y eut pas en fait car une petite vieille, sans doute la grand-mère, interpela Manuela avec virulence en lui demandant en espagnol de s’approcher. Elles continuèrent à parler dans la langue de Cervantès avec, de la part de la femme aux cheveux couleur de neige, quelques mouvements de menton dans ma direction. Cela dura trois bonnes minutes avant que Manuela ne revienne vers moi.
- Je suis désolée, Fiona… C’est ma grand-mère… Elle est très touchée par ce qui arrive… « Ce n’est pas aux jeunes de mourir, c’est à moi » ; elle répète ça tout le temps depuis avant-hier… Et là, comme elle ne vous connaît pas,…
- Je comprends… Elle ne veut pas de moi…
- Oui, vous comprenez bien… Juanita avait raison de dire que vous étiez quelqu’un de bien… Si vous attendez dehors un moment, je pourrais vous rendre votre portable après la fin de...
- Je vais attendre, ce n’est pas un problème… Allez-y, vous ! Tout le monde commence à entrer.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Lun 7 Déc 2009 - 22:23

Je ne sais pas si la cérémonie était plus facile à supporter de l’intérieur ou de l’extérieur. Pour moi ce fut une longue attente non loin de la porte. J’entendais parfois un air de musique, la voix de l’officiant ou le discours coupé de sanglots d’une proche, puis le silence revenait et avec lui toute une série de questions et de souffrances.
En premier lieu, je me reprochais d’être venue. J’étais ridicule plantée là comme une potiche. Même pas décorative en plus, tellement j’avais pris soin de choisir des vêtements sombres et stricts qui m’auraient fait passer pour une calviniste rigoriste. Ensuite, je me rendais compte que mon adieu à Jenna était foutu. Dans le meilleur des cas, je ne verrais que subrepticement le cercueil porté de la salle de cérémonie jusqu’au corbillard qui attendait déjà, sa porte arrière grande ouverte. Comme si par ce seul rapprochement, elle avait pu me livrer la réponse à la question qui me hantait : pourquoi avait-elle fait ça ? La réaction de Manuela pouvait tout dire : fatalité devant l’inévitable comme répugnance à évoquer ce qu’on ne comprenait pas. Celle de la grand-mère disait assez la stupéfaction devant ce qui s’était passé. Tout cela n’allait pas dans le sens d’une Jenna déprimée ayant à plusieurs reprises fait part à ses proches de sa volonté d’en finir. Tout cela n’allait pas dans le sens de ce suicide auquel je croyais de moins en moins.
D’une manière ou d’une autre, il me fallait après la cérémonie réussir à convaincre Manuela de m’en dire un peu plus. En attendant, je faisais les cent pas sur le parking. Histoire de m’occuper l’esprit, je rallumais mon téléphone pour voir si j’avais de nouveaux messages. Le hasard – toujours lui – voulut que Ludmilla m’appelât justement à ce moment précis.
- Eh ?! Qu’est-ce qu’il se passe ? J’ai envoyé un mail à Jenna depuis deux jours à propos du graphiste et elle m’a pas répondue.
C’était ce qu’on appelait sentir l’événement.
- Ecoute, je te promets de t’appeler cette après-midi… Là, je ne peux pas te parler…
- C’est grave ? questionna Ludmilla qui avait perçu dans le timbre de ma voix cet étouffement caractéristique qui précède les pleurs.
- On est en train de se préparer à l’enterrer, Ludmi… Promis, je te rappelle tout à l’heure.
Je raccrochai. On venait d’ouvrir la porte. Le haut-parleur de la sono lançait la voix de Ringo Starr dans « With a little help from my friends », chanson à la fois gaie et pleine d’espoir qui correspondait parfaitement à l’idée que j’avais pu me faire de Jenna durant les quelques semaines que nous avions partagées.
Les employés des pompes funèbres transportèrent le cercueil dans le corbillard puis, lentement, la famille défila devant moi avec une dignité qui forçait le respect. La force collective du clan Gonzalez m’impressionna tellement que je quittai les abords du bâtiment pour regagner la sortie. J’étais décidément de trop, la grand-mère de Jenna avait eu raison de m’écarter.
C’est en voyant partir le corbillard suivi d’une demi-douzaine de voitures que je compris que je ne reverrais pas de sitôt mon ordinateur portable.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Mar 8 Déc 2009 - 12:27

Le blues c’est un truc terrible quand on n’y est pas habitué. Moi qui étais soumise à de périodiques remises en cause qui fleuraient le grand nettoyage de printemps, j’étais spécialiste des grandes questions existentielles mais pas de cette impression terrible d’être un véritable néant. La valeur qu’on me donnait me semblait tellement artificielle et peu fondée que j’y voyais sans cesse la manifestation d’une plaisanterie au goût douteux. J’imaginais mes laudateurs morts de rire dans mon dos en se moquant de ma naïveté. Plus j’avais progressé dans ma vie, plus ce sentiment avait grandi quand bien même la logique eût voulu qu’il décrût. Maitre de conf’ à l’université, auteur de plusieurs ouvrages scientifiques, récipiendaire d’un prix lors des derniers Rendez-Vous de l’Histoire de Blois, rien de tout cela ne me semblait vrai, rien de tout cela ne me paraissait avoir de valeur.
Ce que j’avais vu tout à l’heure, cette famille unie dans la douleur, capable sur trois générations de se serrer et de se réchauffer le cœur, de se donner la force d’avancer, tout cela je n’avais jamais pu et su l’éprouver. Parce que j’étais seule. Parce que je voulais être seule. Et cela me menait où ? Nulle part. Je m’étais dégonflée et n’avais pas prévenue Ludmilla, ma meilleure amie, de ce qui était arrivé à Jenna. La seule épaule qui aurait pu me soutenir, je n’avais pas osé lui demander de m’offrir son appui.
La seule ?… Non. Pas loin d’ici, il y avait une personne que j’avais écartée de ma vie, que je foulais de mon mépris d’esprit supérieur, dont j’aurais dû prendre le temps d’écouter la rancœur au lieu de la condamner…
Maman.
La seule personne de mon sang… si on laissait de côté tante Elsa dont le jeu, quelques années plus tôt, avait été fort trouble envers moi. La seule qui connaissait vraiment Fiona Toussaint et pouvait me dire ce que j’étais.
Est-ce que je saurais encore retrouver le chemin de la maison, le chemin de mon passé ? Il serait fort regrettable que l’historienne que j’étais n’y parvienne pas.

L’autoroute n’offre pas de sorties fréquentes, ni de possibilités de faire demi-tour. Heureusement sans quoi je n’aurais jamais été jusqu’au bout de ma démarche. Dix fois, vingt fois, j’avais voulu renoncer à cette confrontation que je m’étais sentie incapable d’assumer pendant des années. Pourquoi bouleverser ainsi l’ordre des choses tel qu’il s’était établi depuis trois ans ? J’avais rompu, je n’avais pas répondu à ses lettres, j’avais cherché à l’effacer de ma mémoire mais elle était toujours revenue d’une manière ou d’une autre polluer ma maigre sérénité. D’un côté, je ne voulais plus entendre parler d’elle, de l’autre je me sentais un devoir envers celle qui avait permis que je devienne ce que j’étais. C’était compliqué, déroutant, douloureux. Puisque l’oubli ne fonctionnait pas, il fallait affronter toutes ces contradictions. Il fallait une explication définitive. Si je devais remâcher sans cesse une frustration, je préférais plutôt celle d’une rupture nette et entendue à ce qui n’avait été de ma part qu’une fuite.
Sortie 61 de l’A.20 pour rebrousser chemin vers le centre-ville de Montauban. Avenue de Négrepelisse pour rejoindre l’ancienne nationale 20. L’itinéraire me donnait doublement l’impression de remonter le temps, de revenir sans cesse en arrière et sur mes pas. Les quelques transformations dans le paysage que je notais ici ou là – un rond-point, une nouvelle enseigne commerciale – ne remettaient pas en cause l’immuabilité de l’itinéraire. Couper par la rue Jean Macé et rejoindre la rue Tournié, puis l’avenue de Falguières. Chaque tour de roues faisait battre mon cœur plus fort. Tourner juste avant le grand bâtiment blanc et là, devant moi, la rue Mandel et ses vieilles maisons doubles.
Pourquoi n’avais-je pas refait ce voyage plus tôt ?

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Mar 8 Déc 2009 - 15:14

J’attaquai le bouton de la sonnette sans trembler. Je n’avais pas fait ce chemin pour me dégonfler au dernier moment. Toutes les possibilités de demi-tour, je les avais finalement repoussées ; il était hors de question de flancher maintenant.
C’était quand même étrange de devoir sonner afin de pouvoir rentrer chez soi. J’étais certaine que mon ancienne clé était quelque part chez moi mais, d’un autre côté, rentrer à la maison comme si je n’étais jamais partie aurait été gonflé. Pas mon style.
Mon premier coup de sonnette demeura sans réaction ce qui était surprenant. Sauf si elle était à l’étage – et encore – maman jetait toujours un œil par la fenêtre pour voir qui sonnait. Elle était toujours plus ou moins en train d’attendre un colis expédié par une de ses maisons de vente par correspondance préférées. De là ces regards rapides destinés à savoir s’il fallait se munir ou non d’argent avant de sortir jusqu’au portillon d’entrée.
De coup d’œil glissé par-dessous les rideaux translucides il n’y eut pas. J’appuyai donc une seconde fois sur le bouton en commençant déjà à me dire que c’était trop bête d’être venue pour tomber sur une porte close. Pourtant, quand maman partait faire des courses, elle fermait tous les volets et barricadait la maison ; elle ne devait donc pas être bien loin.
- Ce n’est pas la peine d’insister, elle n’est pas là !
La voix tombait du premier étage de la maison voisine. Je fixai mon regard dans cette direction et croisai le regard d’une sexagénaire d’apparence encore alerte. Je ne la connaissais pas Etait-elle de la famille de madame Barré, la propriétaire, ou avait-elle remplacé celle-ci ? J’opinais plutôt pour la seconde solution, madame Barré étant déjà fort âgée et mal allante, pour ne pas dire sénile, lorsque j’avais quitté la maison.
- C’est pour quoi ? ajouta-t-elle.
- Je suis la fille de madame Toussaint.
- La fille ? Quelle fille ?
Voilà qui était très prometteur. Cette nouvelle voisine ignorait jusqu’à mon existence.
- Fiona, la fille de madame Toussaint…
- Ah ! La … !… Un moment, je descends.
Elle s’était arrêtée dans son élan mais j’avais de moi-même suivi le fil de sa pensée. Décidément, cette phrase de ma mère me concernant, jetée à un journaliste indélicat qui l’avait mise en exergue de son reportage sur moi, risquait de me suivre encore longtemps. Je n’étais pas une pute et estimais ne rien avoir fait qui puisse donner à penser que cela fut une réalité… Sauf que voilà, maman l’avait dit, la télé l’avait répété et donc c’était vrai. J’étais habillée pour l’hiver et même peut-être plusieurs. Et ce genre de couverture médiatique ne tenait guère chaud.
Dans le genre cliché, la nouvelle voisine faisait fort. A plus de midi passé, elle portait encore une vieille robe de chambre défraichie qu’elle tenait fermée énergiquement de sa main gauche au niveau du cou. Il me semblait que ce genre de vêtement sortait directement de la naphtaline de mes souvenirs et je croyais voir ressurgir des brumes du passé ma propre grand-mère et ses robes de chambre rose pâle tâchées d’auréoles de café. La voisine avançait en se dandinant, ses mules claquant sur le petit trottoir qui allait du portillon au seuil de la maison. Le parfait portrait de la mémère des années 70-80.
- Vous n’avez pas de chance, fit-elle en me rejoignant devant le portail tout en agitant un trousseau de clé. Votre maman est partie quelques jours chez votre tante Elsa et c’est moi qui ouvre les volets le matin et les ferme le soir… Voilà, je vous fais entrer…

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Mar 8 Déc 2009 - 15:15

J’étais complètement décontenancée. D’abord, la voisine ignorait ma existence, puis elle me traitait quasiment de putain, avant de me faire des courbettes et de me laisser entrer dans la maison de ma mère. Peut-être que ma tenue sobre de deuil faisait illusion et pouvait laisser penser que ce retour inattendu me voyait venir à Canossa?
- Je ne voudrais pas vous déranger…
- Vous ne me dérangez pas… Depuis le temps que j’espérais ce moment-là…
Là encore, cela n’avait pas de sens. Elle ne me connaissait pas mais elle espérait que je vienne. Comme toujours, j’en vins à douter de la plénitude des capacités intellectuelles de la sexagénaire.
Nous remontâmes le petit chemin entre deux massifs de rosiers, puis la porte partiellement vitrée s’effaça devant un tour de clé. Je retrouvai enfin mon chez-moi, la petite entrée avec l’escalier sur le côté, le séjour-salon à gauche, la cuisine au fond du couloir. Ici, rien n’avait changé du tout, le temps semblait s’être arrêté, chaque bibelot avait toujours la même place. Dans le salon, c’était pareil. On aurait pu reprendre les images de Channel 27 pour vérifier et, à une exception qui finit par s’imposer à moi, c’était du copié-collé. Pour un peu, Daphné, Bob et Lydie allaient surgir de la cuisine et me replonger dans Sept jours en danger. Seule l’exception introduisait comme une concession minime au progrès : un lecteur de dvd avait remplacé le vieux lecteur de cassette vidéo. A part ça…
Tout naturellement, je repris ma place sur le fauteuil gris clair que je disputais constamment à maman ; il était le seul à être vraiment en face de la télé. La voisine s’installa sur le canapé qui était mon royaume de substitution… Quand maman était là, je ne pouvais prétendre au fauteuil.
- Cela fait longtemps, dis-je, que vous êtes ici ?
Cela me permettait de gagner du temps pour savoir comment aborder ce qui m’intéressait le plus : les sentiments de maman à l’égard d’une fille fugueuse.
- Un peu plus de deux ans… J’ai emménagé en juin 2007… Mon fils a été muté à Montauban et moi j’ai suivi le mouvement parce qu’il ne me voyait pas rester toute seule sur Paris.
- Et vous êtes très liée avec maman ?
- Une pauvre femme comme ça, seule du 1er janvier au 31 décembre, on ne peut que bien s’entendre… Parce que mon fils, lui aussi, il a toujours beaucoup trop de travail pour venir me voir… Et pourtant, lui, il n’habite qu’à dix kilomètres d’ici…
La critique était à peine voilée. J’avais conscience de la mériter et ne me dérobai donc pas face à mes propres fautes.
- Ce n’est pas toujours simple mais effectivement une attitude comme la mienne est inexcusable. J’aurais dû…
- Vous auriez dû, oui… On n’abandonne pas comme ça une femme qui a consacré toute sa vie à la réussite d’une enfant unique. Il faut au moins savoir renvoyer l’ascenseur, n’est-ce pas ?
La vieille dame appuyait là où cela faisait mal. Tellement mal que je finis par chercher à justifier l’injustifiable.
- Ma mère n’a pas toujours été parfaite avec moi… Jusqu’à mes vingt ans, elle a été admirable et chaque jour, je la remercie d’avoir donné tant pour moi… Mais quand elle a compris que j’étais destinée à partir, que ma réussite était programmée, elle a voulu tout décider à ma place afin d’éviter que je prenne mon propre envol. Elle voulait que je mange comme ci, que je rencontre un garçon comme ça. Et puis, elle m’a inscrit à cette émission de télé…
- Elle dit toujours que c’est la meilleure chose qu’elle ait fait pour vous.
- Eh bien, elle est vraiment gonflée de dire ça…
J’avais expulsé de ma bouche cette phrase sans en contrôler le contenu. C’était à la fois vrai car cela m’avait plongé dans des affres et des difficultés sans nom… et à la fois loin d’être faux car cela avait boosté ma vie dans des proportions telles que ma réussite actuelle devait un peu à cette semaine passée sous la lumière des caméras.
- Tout comme elle n’aurait jamais dû dire que j’étais une, poursuivis-je… Enfin, vous savez bien…
- Là, mademoiselle, je ne peux que vous donner raison… Mais votre mère m’a jurée qu’elle ne l’avait pas dit.
- Je l’ai entendu le dire, madame… Et je n’ai pas été la seule… Au moins, une fois par semaine, il se trouve quelqu’un pour me regarder avec une brillance dans l’œil qui fait clairement référence à cela… Quand on ne vient pas s’étonner que vous soyez si normale…
- Elle l’a dit sans le dire… Ils n’ont gardé que les mots qui porteraient.
Cela n’avait rien pour me surprendre. J’avais déjà été victime de tels procédés au cours de ma « carrière médiatique ». D’abord à Sept jours en danger, puis dans des articles de presse où on ne reprenait pas l’intégralité de mes propos mais juste les éléments pouvant faire naître la polémique. Il suffisait de suivre l’actualité pour se rendre compte que cette manière de faire était au cœur de bien des pratiques. De la pure malhonnêteté intellectuelle mais du pain béni pour l’audimat.
- Le journaliste a montré une photo d’une femme dans une tenue assez déshabillée, m’a expliqué votre maman. Il a dit que c’était vous et votre mère ne l’a pas cru parce qu’une jupe moulante et au ras des fesses ça ne vous ressemblait pas. Il a insisté et elle a répondu « si ça c’est ma fille, alors ma fille c’est une pute »… Et ils n’ont conservé que la fin de la phrase dans le reportage.
Mes doutes, mes regrets ne furent pas seulement exacerbés par cette révélation, ils firent naître en moi un trouble si fort que je me levai comme pour fuir le sentiment de ma propre nullité. Ce qui était impossible, il me suivrait quoi je fasse… J’avais douté de l’amour de ma mère. J’avais cru qu’elle me haïssait quand elle souffrait de mon absence. J’étais une pauvre conne ! Enfin non, même pas ! J’étais une conne riche et c’était pire encore.
- Quand revient-elle ? demandai-je.
- Mercredi…
- Alors, je reviendrai mercredi après-midi, après mes cours. Ne lui dites pas s’il vous plait… Je vous remercie madame pour toutes ces explications. Je me sens…
- N’en dites pas plus… Cela ne le mérite pas. Tout le monde peut se tromper mais l’essentiel n’est jamais invisible pour un cœur pur.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Mar 8 Déc 2009 - 21:11

Je suis repartie de Montauban apaisée. Dotée par la voisine de maman d’un « cœur pur », je me sentais enfin débarrassée d’une grosse partie de mes doutes. Que cette femme qui ne me connaissait que par les confessions, sans doute rarement positives, de maman en soit venue à me considérer comme quelqu’un de bien, cela suffisait à me faire décoller… Et même trop car je me rendis compte que j’étais à 120 km/h sur le « chainon manquant », cette voie rapide qui relie les deux sections d’autoroute au nord et au sud de Montauban.
L’enthousiasme ne dura guère. En me rapprochant de Toulouse, je rebasculai dans cette tourbe de problèmes indistincts qui tournaient tous autour de ma jeune maison d’édition : le « suicide » de Jenna et ses motivations ; les choix à faire dans notre ligne éditoriale qui était bien trop vague ; la réponse d’Adeline Clément. A cela s’ajoutait l’avancée de la rédaction de mon bouquin pour lequel j’avais fixé une limite, celle de l’année civile ; je tenais à être dégagée de cette charge en janvier au moment des partiels universitaires. La première des choses à faire, parce que je m’y étais engagée, était d’appeler Ludmilla et de mettre les choses au point avec elle. Je craignais de plus en plus que nos relations ne se dégradent simplement parce qu’à la fin de chaque mois, un virement automatique de 3500 euros partait de mon compte en banque vers le sien. Pourrait-elle accepter que je l’aie tenue pour quantité négligeable depuis deux jours, ne la mettant pas au courant du drame survenu, n’osant pas lui avouer que son enthousiasme débordant serait forcément limité par des réalités dont je commençais désormais à prendre conscience ? Pouvions-nous demeurer amies en n’étant pas sur un pied d’égalité ? J’étais riche et passablement renommée, elle avait refusé cette richesse et se terrait dans l’anonymat d’un vieux château et de sa salle des archives. Quelque part, la situation aurait dû, eu égard à nos personnalités, être strictement opposée. A elle la lumière et à moi l’ombre.
Après l’exercice toujours particulier que constituait l’entrée de la voiture – pourtant un petit modèle – dans le parking privé de ma résidence, j’escaladais au pas de charge les marches jusqu’à l’appartement. Il me fallait appliquer la même méthode qu’avec maman, avancer sans me poser de questions, affronter la situation pour en tirer une conclusion nette et définitive. Quelque part pourtant, dans un coin de ma tête, j’espérais que Ludmilla serait sortie.
- Ah ! C’est toi ! me lança-t-elle. Je commençais à me poser beaucoup de questions.
Cela commençait mal. La voix n’était pas agressive mais l’impatience était manifeste.
- Ludmi, les nouvelles sont tellement mauvaises que j’ai reculé avant de te les donner… Et si tu n’avais pas appelé ce matin….
-Tu ne m’aurais rien dit, c’est ça ?… Merci pour la confiance !… J’apprécie.
Cela ne continuait pas mieux. Les bases de la discussion étaient d’emblée tendues.
- Jenna a été retrouvée mercredi matin dans la Garonne. La police a tout de suite conclu à un suicide. L’enquête a été expédiée par les flics et à l’heure qu’il est, Jenna n’existe plus que sous forme de cendres dans une urne quelque part dans un cimetière de la ville. Voilà… J’ai…
- Mercredi, tu es sûre ?
- Totalement. La police, en l’occurrence le très sympathique inspecteur Lhuillier, m’a interrogée le soir même…
- Comment cela se fait-il alors que je n’ai rien trouvé sur cette histoire dans le canard local ?
- Tu lis La Garonne libre ?
- Non, mais depuis ce matin j’ai épluché leur site internet. Il n’y a pas une trace de cette affaire. Pourtant, le moindre chien écrasé a droit à une brève, même dans la version informatique, mais une fille sympa se jette dans la Garonne et ça ne fait même pas une demi-ligne.
- Tu es sûre de toi ?
- Complètement. Tu peux perdre trois heures à vérifier si tu veux.
Cette information éclairait toute l’affaire d’une lumière nouvelle. Il y avait eu quelqu’un pour prévenir après la découverte du corps, des témoins et des curieux pour observer l’intervention des flics, une enquête officielle de la police, des amis pour venir à la cérémonie des funérailles… Pourtant, tout semblait concourir à recouvrir d’un voile de secret la mort de Jenna. Comme si rien de tout cela n’avait existé.
- Je suppose que tu vas aller mettre ton nez là-dedans ? demanda Ludmilla.
- Pourquoi je le ferais ?
- Parce que tu as une sainte horreur des mystères et encore plus qu’on se fiche de ta gueule… Ce qui semble être le cas. Là, je suis sûre que tu commences déjà à échafauder tes petits systèmes graphiques dans ta tête. Je suis sûre aussi que, comme moi, tu ne crois pas au suicide et que tu n’y as jamais cru. Quelqu’un veut cacher quelque chose… Et…
- Et ?…
- Moi, je me dis que ça a peut-être un rapport avec ce que faisait Jenna pour ton compte.

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