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 Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]

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MBS



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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Ven 18 Déc 2009 - 22:50

Trouver un serrurier est une chose aisée. Il suffit de tapoter sur un ordinateur relié au net et plusieurs professionnels s’offrent à vous en un instant. Obtenir l’intervention dudit serrurier dans un délai raisonnable en est une autre. Malgré la page d’accueil du site qui indiquait une « intervention dans l’heure », le rendez-vous ne fut fixé qu’à 17 heures, soit précisément au moment où il risquait d’y avoir un certain trafic dans le couloir du numéro 8 boulevard Bourges-Maunoury : patients se rendant aux consultations libres du médecin, enfants rentrant de l’école ou adultes revenant du boulot. Ce n’était vraiment pas l’idéal mais en appelant en début d’après-midi, il était difficile de réclamer une intervention sur le coup de minuit sans que la chose soit éminemment suspecte.
Un tirage au sort désigna Ludmilla pour être la malheureuse locataire ayant perdu ses clés. Elle se pointa donc vers 16h45 devant la grille de la résidence et attendit patiemment l’arrivée de l’employé de la compagnie de dépannage. Celui-ci arriva avec un léger retard – dû, dira-t-il, à la circulation sur le périphérique- qui pouvait aisément se comprendre vu l’heure de la journée et vu l’évolution météo. Le ciel qui avait été gris et bas toute la journée commençait à pleurer des gouttes de pluie éparses qui ne demandaient qu’à se multiplier. J’étais donc plutôt ravie d’être à l’abri dans la voiture.
Cette situation en marge de l’action ne tarda pas cependant à me peser. Ne revoyant pas sortir le serrurier, ne recevant pas l’appel de Ludmilla me disant que la voie était libre, l’inquiétude se fit de plus en plus sourde. Mon amie s’était-elle trahie ? Un voisin trop curieux était-il venu s’intéresser à cette réparation suspecte ? Le serrurier faisait-il des difficultés et exigeait-il une preuve de l’identité supposée de l’habitante de l’appartement ? Je faillis à deux reprises me lancer à la rescousse, y renonçai grâce à l’opportun secours de deux voitures lancées à fond sur le boulevard Bourges-Maunoury qui m’empêchèrent d’ouvrir ma portière. Enfin, au bout de vingt terribles minutes, je vis le serrurier refermer derrière lui le portillon métallique et s’échapper, col relevé, en direction de sa camionnette. Dans les secondes qui suivirent, un sms laconique de Ludmilla - « J’y suis » - m’invita à la rejoindre.
La porte de l’appartement avait été refermée pour plus de discrétion mais dans la lueur étouffée de l’éclairage du couloir mes yeux ne voyaient qu’une chose, la serrure aux dorures immaculées qui venait d’être installée.
Je sonnai un coup sec. La porte s’ouvrit devant moi et se referma rapidement après que je sois entrée. A partir de maintenant, nous devions devenir de véritables fantômes.
- Quelle aventure ! soupira Ludmilla. J’espère que tu n’as pas truqué le tirage au sort tout à l’heure parce que sinon…
Ce doute-là me fit assez mal au ventre, au cœur et à la tête. Il disait à la fois que Ludmilla pouvait ne pas avoir une entière confiance en moi et que les choses ne s’étaient pas spécialement bien passées avec le serrurier.
- Raconte, dis-je simplement.
- D’abord, il a voulu que je lui confirme mon identité parce qu’il avait besoin de vérifier que le nom sur la porte était bien le mien. Il était méfiant le bougre. Il a fallu que je lui invente que mes papiers étaient dans mon sac et que le sac était dans ma voiture… dont j’avais aussi perdu les clés. Bon, l’embobiner ça a pris du temps. Il fallait lui sourire mais pas trop. Il fallait lui montrer que j’angoissais mais sans trop en faire. Heureusement que j’ai fait un peu de théâtre à la compagnie Romane au Blanc-Mesnil. Quand il a enfin commencé à attaquer la serrure, il y a eu un type qui sortait pour jeter une poche poubelle. Regards pesants et interrogatifs mais pas de remarques. Heureusement que les gens sont curieux mais pas vraiment interventionnistes. Quand le serrurier a réussi à ouvrir, ce qui a été fait en un tournemain, il a dit qu’il fallait absolument changer la serrure pour éviter que si quelqu’un trouvait mes clés il entre ici comme dans un moulin. Donc ça a encore pris du temps et moi je n’en pouvais plus. C’était interminable d’être coincée dans ce couloir lugubre. Et puis crois-moi, il était pas discret le type ! Comme s’il faisait du bruit exprès pour que quelqu’un vienne demander ce qu’il se passait et qui j’étais. Ensuite, j’ai commencé à paniquer en me disant que pour payer j’allais manquer de sous… Le changement de serrure, je pensais pas qu’il était prévu d’origine… Heureusement que tu avais vu large. S’il avait voulu un chèque, avec mon nom dessus…
- Il ne pouvait pas te demander un chèque, bécasse… Ton chéquier est dans ton sac qui est dans ta voiture dont tu as perdu les clés.
- Oui mais alors, rétorqua Ludmilla sur le même ton, d’où vient tout cet argent que je lui ai donné ?
- De ta carte bleue que tu avais dans la poche de ton blouson lorsque tu as perdu tes clés… Tu vois bien qu’il n’était pas si soupçonneux que ça ton type… Il doit juste être payé en fonction de la durée de ses interventions.
Nous avons éclaté de rire et d’un coup largement évacué tensions et frustrations de la journée. Nous étions désormais dans la place et bien décidées à l’explorer sous toutes ses coutures jusqu’à trouver l’indice qui nous mettrait sur la piste de Jenna, Manuela ou du premier Gonzalez mêlé à cette affaire, fût-il la grand-mère irascible..
- Passe-moi les gants !
J’extirpai de mon sac à main une boite contenant des gants en latex fins achetés dans un hypermarché. Nous étions conscientes des dangers de ce que nous faisions et bien décidées à en limiter les risques. Evidemment si on faisait une enquête dans l’appartement en utilisant les techniques les plus récentes de la police scientifique, on trouverait forcément notre ADN… D’un autre côté, la police ayant rapidement tranché l’affaire en estimant qu’il y avait eu suicide, il n’y aurait plus de perquisition ici et personne ne viendrait plus sans doute prélever quoi que ce soit.
- Tu prends le salon, je prends la chambre, commandai-je.
- Mais avant…
- Oui, je sais.
Nous tirâmes nos téléphones portables pour prendre en photo les lieux avant de commencer à fouiller. Comme nous le faisions toujours avant de commencer l’étude d’un document que le temps avait fragilisé ou dont nous craignions que l’authenticité soit contestée. Les historiens ne sont-ils pas les détectives du passé ?
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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Dim 20 Déc 2009 - 0:20

Moi qui n’aimais rien tant que d’essayer de me mettre dans la tête des gens des siècles anciens pour saisir leur façon de penser, j’étais pétrifiée par mon incapacité à me mettre dans la tête d’une « candidate » au suicide. Quel rapport pouvait-on avoir avec les gestes du quotidien quand on en venait à refuser celui-ci ? Les faisait-on totalement, partiellement ou pas du tout ? Ainsi, dans la chambre de Jenna, le lit était fait, les rideaux grands ouverts, la descente de lit alignée d’une manière presque maniaque sur la ligne des portes coulissantes du placard. Cette précision, ce sens de l’objet juste à l’endroit exact ne cadraient pas avec l’idée que je me faisais d’un esprit désespéré. Exit donc à nouveau l’idée d’un suicide de Jenna. Même si cela ne me plaisait guère, il fallait que je m’habitue à la piste d’une combine dont j’aurais été la victime et Jenna la comparse. C’était en ce sens que je devais orienter ma recherche.
La chambre était aménagée de manière classique. Outre le lit à deux places – preuve qu’après la rupture amoureuse qui l’avait conduite à emménager ici, Jenna n’avait pas renoncé à l’homme idéal – un bureau en bois de particule bas de gamme et une petite bibliothèque complétaient le mobilier de la chambre. Je me déchaussai avant de pénétrer sur la moquette parme de la pièce, mes chaussures légèrement mouillées risquant de laisser des marques. L’impression de violer une intimité était terrible. La penderie du placard présentait des vêtements que je connaissais – tous classe et classiques - et des dessous, plus ou moins coquins, que je n’avais évidemment jamais vus. Le sentiment d’ordre se retrouvait en bas de la penderie où quatre paires de chaussures s’alignaient, quatre paires que je connaissais toutes également : une paire d’escarpins bas gris, des petites bottines noires, des sandales à lacets ocres et une sorte de ballerines rouges. Du côté du placard, il n’y avait donc rien de particulier.
La bibliothèque se partageait entre trois catégories d’ouvrages : des romans grand public, souvent ceux qui occupaient la tête des classements des magazines, en version de porche ; quelques ouvrages sur la managériat et la vie de l’entreprise ; des livres sur l’histoire de la communauté espagnole de Toulouse, notamment l’ouvrage collectif paru en 2005 sur les Républicains espagnols en Midi-Pyrénées ainsi que l’étude de Jean Estèbe sur Toulouse pendant la seconde guerre mondiale. Jenna disait ne pas savoir danser le flamenco, elle avait quand même bien en elle, quoi qu’elle en dise, la tripe ibérique ; ces livres étaient abimés comme des livres qui ont été lus et relus. Rien ne disait bien sûr que ce fût par elle seule, mais si on rapprochait cela de la découverte du corps dans un lieu de mémoire qui se rapportait à cette communauté, cela ne pouvait que troubler.
Le bureau n’avait pas davantage de quoi surprendre pour qui connaissait Jenna. Dès le départ, j’avais remarqué l’absence de l’ordinateur portable dont on devinait la place habituelle au fait qu’une imprimante tendait vers lui un cordon USB orphelin de sa prise femelle. Cette absence posait quand même une question importante : lorsque Manuela m’avait parlé avant la cérémonie funéraire, elle avait évoqué l’utilisation de cet ordinateur pour me contacter, puis le fait qu’elle le gardait dans le coffre de sa voiture. La famille était donc repassée à l’appartement entre le « suicide » et l’incinération… Et si elle était repassée à l’appartement, elle pouvait fort bien avoir déjà fait disparaître quelques éléments compromettants, voire arrangé le décor… Ce que nous découvrions Ludmilla et moi en cet instant n’était peut-être pas l’univers réel de Jenna mais une apparence différente de la réalité. Pourtant, si tel avait été le cas, on se serait davantage attendu à un désordre savamment mis en scène traduisant le désespoir supposé de la défunte qu’à cette rectitude parfaite de tous les éléments, qu’à cette forme de sérénité qui montait de la pièce.
Décidément, rien n’allait dans cette histoire. Dès que je remarquais quelque chose, dès que j’amorçais une esquisse de conclusion, un autre élément venait opposer une forme de démenti à mon idée première. Je n’arrivais même pas à formuler d’hypothèse : si ce que je voyais était une mise en scène, qui en était à l’origine ? Et dans quel but ? Si c’était la réalité de la vie de Jenna, alors pourquoi personne à la police n’avait émis de doute concernant cet ordre parfait qui ne cadrait pas avec une personne dépressive ?
Découragée, je passai dans la salle de bain. La collection de produits de beauté alignés au-dessus du lavabo s’apparentait quasiment à un rayonnage de magasin spécialisé : plusieurs fioles de parfums toutes largement entamées, de l’autobronzant, des vernis et des rouges à lèvres assortis, des lotions, des crèmes, un shampoing décolorant, des cotons de différentes formes. Rien de bien surprenant quand on songeait au côté un peu sophistiqué du maquillage de Jenna, tendance partagée comme j’avais pu en juger par sa sœur. Manuela avait juste la peau plus claire et parsemée de petites tâches de dépigmentation. Son visage disparaissait davantage mangé qu’il était par ses cheveux bruns qu’elle ne ramassait pas, elle, en une natte interminable mais qu’elle laissait flotter sur ses épaules. Elle était aussi un peu plus grande et plus exubérante dans sa manière de se vêtir. Les deux sœurs auraient pu partager cette armada de produits d’esthétique sans pour autant en faire le même usage.
Je complétai mon inspection de la salle de bains par l’armoire à pharmacie. Là aussi, rien de surprenant ou de compromettant. De quoi lutter contre le mal de tête, les douleurs dorsales, les maux de ventre et l’insomnie. Il ne devait manquer que le fameux médicament dont on avait retrouvé une plaquette avec le corps de Jenna. En revanche, pas la trace de la moindre vieille ordonnance, Jenna devait les ranger ailleurs.
Au bilan, cette absence de piste était désespérante et, pour tout dire, inusitée depuis que je me livrais – à mon corps défendant - à des aventures en marge de ma sage vie d’universitaire. Cette enquête était aussi insaisissable qu’une savonnette. Et, en plus, à en juger par les bruits qui venait du boulevard, il pleuvait.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Dim 20 Déc 2009 - 1:07

- Qu’est-ce que tu as trouvé, toi ?
- Tous les signes de la vie d’une jeune femme rangée, affirma Ludmilla. Rien qui dépasse, rien qui choque, rien qui détonne. La Jenna que j’ai connue à distance quoi.
- Pareil… Le genre de fille qui ne se suicide pas.
- J’allais le dire… Elle était locataire, je suppose ?
- Oui, dis-je. Pourquoi tu demandes ça ?
- Tu as trouvé des quittances de loyer, toi ? Il y a un secrétaire avec des enveloppes, des timbres, du papier à lettres mais rien d’autres.
- Non, concédai-je… Et toi, tu as trouvé des ordonnances médicales ? Souffrant d’un kératocône, Jenna devait forcément conserver les prescriptions de son ophtalmo… Au minimum, celles concernant ses lentilles.
- Peut-être que dans la cuisine ?…
Le regard que nous échangeâmes disait assez que nous n’y croyions pas. Imaginer Jenna ranger des papiers importants là où ils risquaient d’être tâchés de graisse ou éclaboussés par un jus quelconque était invraisemblable. Nous fîmes pourtant ensemble l’inspection de la pièce. Chou blanc.
- Il n’y a qu’une seule explication à cette absence de documents importants, dis-je lorsque nous dûmes convenir de l’échec de notre quête. Manuela a emporté tout ce qui était papiers officiels, quittances diverses, relevés bancaires en même temps que l’ordinateur. Pour pouvoir mieux gérer les différentes formalités après les obsèques.
- Et tout ce qui est matériel et mobilier sera déménagé plus tard, renchérit Ludmilla qui suivait ma pensée. Après lecture du testament s’il existe ou après que la famille se sera mise d’accord sur qui garde quoi. C’est logique comme attitude. De toute façon, le loyer était sans doute déjà payé pour le mois.
Petit silence comme si Ludmilla hésitait à poursuivre sur sa lancée.
- Tu sais, moi qui ne regarde pratiquement jamais la télé, je garderais bien cet écran plasma. C’est la classe. Le nombre de chaînes en Haute Définition que tu dois pouvoir capter avec ça.
- Avec ça quoi ? dis-je.
- Avec la Live Box et tout le tremblement… Tu sais bien… Tu as internet, le téléphone, la télévision en haute définition avec des tas de chaînes que tu ne regarderas jamais. C’est comme ça chez toi aussi…
- Sauf que…
La vérité me foudroya comme la foi frappant Paul sur le chemin de Damas. Depuis le début nous étions en plein brouillard et, soudain, par cette remarque insignifiante et que Ludmilla avait en plus hésité à faire, tout s’éclairait.
- On se trompe depuis le début de cette fouille, Ludmi. Complètement. On ne cherche pas les bonnes choses… On se contente de trouver ce qu’on voulait trouver… Et tout ce qu’on ne trouve pas, c’est ce qui pourrait identifier la personne vivant ici. Pas de quittances, pas de relevés de chèques ou de trucs comme ça… Pas de Live Box…
- Elle n’est pas dans la chambre ? s’étonna Ludmilla.
- Pas plus qu’il n’y a d’ordinateur personnel qui soit propre à Jenna… En revanche, il y a une imprimante sans ordinateur que j’ai évidemment rattaché au « mien »… Tout ce qui peut avoir un numéro de série, tout ce qui peut permettre d’identifier précisément l’occupante de cet appartement, tout cela est absent. Un ordinateur c’est plein de fichiers qui en disent beaucoup sur votre vie. Il n’y en a pas… Des photos de famille ? Tu en as vues ?… Rien dans la chambre et rien ici… Et dans la salle de bains, il y a tout ce qu’on s’attend à y trouver quand on a côtoyé Jenna… Mais il manque un truc, un truc essentiel, et dont en plus on vient de parler sans rien trouver d’anormal à la situation.
- Quoi ?
- Des produits d’entretien pour lentilles.
- Elle pourrait les avoir eus avec elle…
- Non, tranchai-je soudain proche de l’illumination divine. Au prix de ces lentilles spéciales, tu as toujours quelque part les anciennes que tu conserves en cas de pépin. J’ai entendu une femme parler de ça à l’ophtalmo, qu’elle les conservait soigneusement au cas où et lui, il lui a répondu qu’elle avait raison de procéder ainsi. Pas de lentilles de rechange, pas de produit d’entretien d’avance… Tu vas croire que je suis folle mais je suis quasiment certaine que…
- Que quoi ?
- Que Jenna n’a jamais habité ici… Qu’on est venues se mettre dans un piège à con !

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Dim 20 Déc 2009 - 16:45

Ludmilla eut une moue qui disait assez bien ses doutes quant à mes déductions extrémistes. Elle ne se serait pas permis de dire que j’étais tarée mais elle n’était pas loin de le penser.
- Je ne comprends pas alors quel est l’intérêt de cet appartement. Si ce n’ets pas pour y habiter.
- Partons du principe suivant. Jenna – de sa propre initiative ou contrainte, pour le moment peu importe – se fait engager pour pouvoir siphonner tranquillement le compte de Parfum Violette. Elle ne va quand même pas me donner une adresse où je pourrais aller la pincer dès que je me rendrais compte de ce qu’elle a fabriqué. Ce serait carrément crétin.
- Et pourquoi pas ?… Il lui suffit de se barrer à temps… Et bonsoir Clara !
Par rapport à ce que j’avais dit, Ludmilla avait raison. Pourtant, je n’avais pas exactement la même lecture de la situation qu’elle… Sans arriver à préciser exactement cette différence.
- Attends, j’essaye de réorganiser le flash que j’ai eu tout à l’heure. Parce que c’est plus compliqué que ça… Cet appartement, il joue en fait le rôle d’un aimant. On est sûr dans le camp d’en face que lorsque Jenna ne viendra plus bosser, je me précipiterai ici faute d’autre possibilité pour la contacter. On imagine que je vais me heurter à la porte, que je vais poser des questions, que je vais peut-être appeler la police, que la porte sera finalement ouverte et ce sera pour découvrir un univers parfaitement rangé et totalement stérile en terme d’indices.
- Sauf que c’est la police qui est venue la première et qu’elle a peut-être emporté elle-même tout ce qu’il manque dans cette appart.
- Les photos de famille et la Live box, ripostai-je de plus en plus convaincue que Ludmilla ne saisissait pas le fond de ma pensée et que j’étais incapable de le lui restituer clairement.
- Ce qui change tout, c’est le « suicide »… Deux possibilités : soit Jenna a tout manigancé toute seule, elle est prise de remords et elle saute, soit elle est de mèche avec quelqu’un et ce quelqu’un s’en débarrasse une fois qu’elle a joué son rôle.
- Cela devient trop compliqué pour ma petite tête, se plaignit Ludmilla.
- En un mot comme en cent, et quels que soient les détails intermédiaires, on veut nous faire tourner autour de cet appartement pour nous éloigner d’autre chose. On veut qu’on s’interroge sur le suicide de Jenna, qu’on compatisse au deuil de la famille, pour leur laisser le temps de terminer le « boulot » et disparaître complètement.
- Donc, la famille est dans le coup puisqu’aux funérailles, Manuela te promet la remise de l’ordinateur.
- La famille, je ne sais pas… Manuela c’est sûr… Je crois même que c’est le cerveau de l’affaire. Comment se fait-il que Jenna ne m’en ai jamais parlée ? Cette sœur sort du néant juste après la disparition de sa sœur et y replonge peu après.
- Tu n’as plus qu’à aller voir la police…
- Et leur expliquer que nous avons pénétré par effraction dans un domicile, que nous avons porté des gants en latex pour que surtout on ne laisse pas de traces et que nous sommes surprises qu’il manque des objets de valeur à l’intérieur… Non, non, les flics je les laisse en dehors de tout ça.
- Tu dois au moins porter plainte pour détournement de fonds et escroquerie.
- On verra ce que dira Gabrielle.
- Elle te dira de porter plainte, assura Ludmilla. Attends, il y en a pour des dizaines de milliers d’euros.
- Et tu imagines qu’à l’heure d’internet et des paradis fiscaux où on te blanchit l’argent de la drogue en quelques clics, le fric détourné de Parfum Violette va laisser une trace.
- Si encore l’argent avait une odeur, soupira ma copine… On le retrouverait facilement le tien.
Je passais ma main gantée de latex dans ses cheveux que j’ébouriffais en riant. Qu’est-ce que je pouvais ajouter après ça ? « L’argent perdu ne se retrouve jamais » aurait pu être une maxime adéquate mais, sur le coup, elle ne me vint pas à l’esprit. En fait, la seule chose qui me passait par la tête c’était une sorte de néant d’épuisement. Du brouillard à couper au couteau qui était retombé après ma subite illumination. Toutes mes suppositions ne débouchaient sur rien une fois soumise à la critique de Ludmilla. Je m’étais couverte de honte avec Paul Gonzalez. Cela commençait à bien faire…
- On laisse tomber, fis-je après avoir cessé de triturer la chevelure de ma « sœur adoptive ». On a autre chose à faire de nos vies, je crois. Déjà se trouver un mec bien, l’épouser, lui faire quelques enfants s’il réussit à nous convaincre que c’est essentiel pour l’avenir de l’humanité et, surtout, continuer à faire revivre le passé comme on sait et comme on aime le faire.
- Tu veux dire qu’on ne cherche pas à retrouver les méchants, à comprendre comment ils t’ont possédée ? Tu veux dire que tu abandonnes ?
- Je le répète, Ludmi… On a autre chose à faire. J’ai un Louis XIII à finir et un compte à régler avec un journaliste de caniveau. Toi tu as encore un truc de maboul à me proposer et je n’ai pas encore pris le temps d’écouter pour savoir si tu méritais d’emblée la camisole ou si ça pouvait attendre… Bref, je prends ma fierté, je mets un gros mouchoir par-dessus et je l’oublie dans un coin. Ils nous ont bien eues, bravo à eux, coup de chapeau et la vie continue. Allez, on se barre… Retour à la maison, on se fait livrer des pizzas et je te prends au Scrabble.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Lun 21 Déc 2009 - 12:08

Nous nous échappâmes du 8 boulevard Bourges-Maunoury comme des voleuses, faisant bien attention à ne sortir dans le couloir que lorsqu’il était vide, nous jetant dans l’escalier en colimaçon au lieu d’attendre bêtement devant la porte de l’ascenseur. Quitte à agir intelligemment, nous nous arrêtâmes sur le chemin pour avaler nos parts de pizza et passer ainsi symboliquement à une autre partie de notre journée. Finie l’activité de détectives amatrices, retour aux réalités de Parfum Violette.
- Alors c’est quoi ton grand projet ? demandai-je à Ludmilla.
- Laisse tomber… C’est encore un de ces trucs sans fin qui m’obsèdent la tête.
- Sans fin, sans fin… Pas au point de t’empêcher d’avaler ta pizza en quatrième vitesse, dis-je en croyant faire preuve d’un humour délirant.
- Tu as bien assez de soucis sans que je vienne te gonfler avec mes idées à la con.
- Oh ! Eh ! Dans le duo, celle qui ne croit pas en elle, c’est moi il me semble, non ? Toi, tu te poses des questions mais en sachant que tu peux le faire… Alors fais-le… Regarde. Tu m’as bien livré hier deux superbes volumes d’archives compilées et annotées.
- Oui mais… Comment te dire ça sans que tu te fâches ?…
Je n’aimais pas le tour que prenait la discussion. Elle partait trop dans le sens que je redoutais depuis plusieurs mois.
- Dis ce que tu as le cœur, on verra ensuite si ça vaut la peine que je me fâche.
- Ce que je veux c’est laisser une trace de moi dans le temps, une marque, quelque chose qui dise que je suis passée sur cette terre et que j’ai servi à quelque chose. Toi, tu as déjà écrit des bouquins, tu formes des étudiants, tu as ton nom en tête d’un prix, on vient même te demander ton avis parce que tu as une certaine image dans l’opinion. Moi je suis une ombre, un rat d’archives et je ne rêve que d’une chose maintenant, briller tout en haut et qu’on se dise « qu’est-ce qu’elle est chouette cette fille ! ».
- Si je ne te connaissais pas, je dirais que tu fais une petite crise de jalousie.
- Pourquoi une « petite crise », c’est une vraie crise et j’en ai honte… Parce que à la base, je me suis trompée. J’ai fait le mauvais choix… De toutes façons, je ne fais que de mauvais choix…
Ces mots-là étaient suffisamment aigres et âpres pour que je ne cherche pas à les vider de leur acide par quelque formule apaisante. Ludmilla avait fini par se rendre compte que l’argent qu’elle avait refusé avec une si grande énergie lui aurait donné la liberté de mener à bien ses projets les plus fous. Qu’avait-elle gagné à me faire légataire du vieux comte sinon un salaire – confortable – d’archiviste et la prison dorée dans laquelle elle rêvait de s’enfermer. C’était cela aussi le sens des deux volumes qu’elle m’avait remis la veille : « regarde ! j’ai prouvé que je pouvais le faire ! est-ce que je peux passer à autre chose ? ».
- C’est pas à toi que j’en veux. Je t’admire depuis le premier jour et là, à cet instant où je suis en train de me ruiner lamentablement devant toi, je continue à t’admirer et à t’aimer comme si tu étais de ma famille… Mais Ludmilla Roger, elle voudrait servir à quelque chose, avoir l’idée que personne n’a jamais eue, torcher le bouquin qui révolutionnera l’Histoire.
- Tu peux le faire ce bouquin… Tu as le document qui te le permet.
Je faisais allusion à la lettre évoquant l’assassinat de la marquise de Pompadour. Cette lettre que Ludmilla avait doublement reproduite dans ses volumes d’archives sur le chevalier de Rinchard. Cette lettre qui était à la base de toute son histoire à elle.
- Tu sais bien que j’ai promis de ne jamais divulguer cela.
- Alors qu’est-ce que je peux faire pour toi ?
J’avais hésité à dire « qu’est-ce que tu veux ? ». De toutes façons, dans les deux cas, la formulation me posait problème. Soit je me posais en secours donc en personne plus importante qu’elle, soit je constatais froidement l’isolement de mon amie face à ses besoins inassouvis.
- Je t’ai parlée d’un projet culturel multimédia cette après-midi… Et puis l’autre est sorti de chez l’avocate et je n’ai pas pu t’en dire plus.
Ludmilla avait la délicatesse d’oublier que je l’avais rembarrée entre ces deux événements en lui disant que je ne voulais pas jeter « mon » argent par les fenêtres. « Mon » argent ! Ca y est ! J’avais dégringolé la colline, je pensais en riche…
- Je t’écoute. Tu as droit à toute la folie du monde, Ludmi. Elle sera encore plus sensée que les propos supposés intelligents de gens qui se jugent importants.
Je n’étais pas bien sûre de ne pas devoir me ranger désormais dans ce groupe-là.
- Tu connais mon encyclopédie numérique, celle que je développe depuis des années. Je voudrais en faire un incontournable du champ de l’Histoire… Une sorte de dictionnaire Mourre du XXIè siècle. Ca m’obsède depuis des années mais j’étais trop focalisée sur les archives Rinchard et sur mes petits malheurs pour m’en rendre vraiment compte…
La chef d’entreprise aurait eu des remarques à faire concernant la viabilité des encyclopédies sur support numérique. Hormis Universalis – mais avec un prix de vente faramineux – et Larousse – et encore juste avec une déclinaison de son dictionnaire grand public – toutes les autres grandes maison d’édition avaient jeté l’éponge. J’oubliais dans cette liste la petite encyclopédie de Micro Application mais dont la brièveté des notices ne conduisaient pas très loin. Voilà ce que la propriétaire de Parfum Violette aurait dû dire mais l’amie, elle, ne pouvait assassiner les rêves de Ludmilla.
- Je sais que ça ne se vendrait pas mais que ça pourrait être une sorte de produit complémentaire, un truc qu’on mettrait en ligne sur le site des éditions et qui…
- Si c’est cela que tu veux, je ne vois pas où est le problème, tranchai-je. Je suppose que ça doit juste poser des tas de problèmes de droits pour les photographies, les cartes etc… Mais ça se règle… Je la connais ton encyclopédie, donc je sais ce qu’elle vaut et je sais aussi ce qu’il faudrait pour l’améliorer et la rendre aussi efficace que tu le voudrais… Ce que tu veux, tu l’auras…
- C’est de la pitié ?…
Présenté comme ça, évidemment, ça pouvait y ressembler fortement. De toute ma hauteur superbe, je jetai quelques menues piécettes aux humbles en sachant qu’elles seraient gaspillées plus que sagement dépensées.
- Oh non, pas de la pitié ! me récriai-je. Juste quelque chose que j’aurais dû faire depuis longtemps et sans te demander ton avis. Tu auras désormais la moitié de tout, la moitié de Parfum Violette en particulier. On augmente le capital et tu crée ta division multimédia comme tu l’entends. On se crée juste au-dessus une sorte de conseil stratégique pour savoir où on va. Comme ça tu n’es plus mon bras droit mais l’autre moitié de moi-même… Ca s’est de la promotion, ajoutai-je en espérant dérider Ludmilla dont la tension demeurait extrême.
- Attends avant de me proposer ça… Tu ne sais pas de quoi je suis capable quand j’ai une idée dingue.
- Je crois que si… De me traîner devant une pizza pour m’en parler.
- Dans le train, comme je ne dormais pas, j’ai réfléchi en me mettant à la place du type qui est passionné par quelque chose mais qui ne trouve jamais le produit multimédia correspondant à sa passion. Toi qui es fan du XVIIè siècle, tu veux un dvd-rom sur Versailles ou sur le Louvre, tu vas le trouver… Mais va satisfaire le gars qui est passionné par l’histoire du Bas-Quercy ou par l’aviation militaire belge.
- Donc ? fis-je m’attendant déjà au pire.
- On pourrait créer des produits culturels multimédia à la demande. On nous commande un truc et on a six mois pour livrer le produit fini. Produit unique et original. Pas donné au niveau du prix mais comblant les attentes de ceux qui ne trouvent pas ce qu’ils veulent en magasin. C’est bien l’idée de départ pour les bouquins de Parfum Violette, non ?
- Tu veux prendre un dessert ?…

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Lun 21 Déc 2009 - 14:43

Pour enchaîner après cela, j’avais eu du mal. Ce qui n’était qu’une boutade avait été pris au premier degré par Ludmilla et la crispation avait tourné à une fermeture complète de son visage : plus un mot jusqu’à la fin du repas. On s’était expliquées, en privé, dans la voiture, en rentrant et avec une telle franchise que tout était enfin clair en arrivant à l’appartement. A elle le multimédia, à moi l’édition classique et nous étions entièrement libres de nos choix. Ce point-là au moins était réglé. Je me doutais bien que d’autres m’attendaient à la maison.
Ma boite mail débordait de courrier. Réprobations de collègues après mes « déclarations » dans La Garonne Libre, demandes d’autres médias – nationaux cette fois-ci – pour un entretien « exclusif ». A croire que mon adresse e-mail était connue de toute la webosphère. Au milieu de toutes ces formes d’agression, le mail de Gabrielle Le Poezat, s’il ne m’apportait pas spécialement de bonnes nouvelles, avait au moins le mérite de s’intéresser à ce qui était ma priorité du moment : le devenir de ma maison d’édition. En clair, Gabrielle m’assurait qu’elle pouvait évidemment virer une somme destinée à renflouer mon compte Parfum Violette mais que, ne disposant plus des codes d’accès informatique à ce compte, rien n’empêchait mes escrocs de continuer à se servir tranquillement même s’ils étaient à l’autre bout du monde. Elle me proposait donc de clôturer le compte, d’en ouvrir un nouveau et de basculer toutes mes dépenses sur celui-ci. Elle me conseillait également de déposer plainte pour escroquerie et détournement de fonds, ce que je n’avais pas le moins du monde l’envie de faire. Je m’étais faite avoir dans les grandes largeurs, je n’allais pas ajouter à cette frustration amère, l’humiliation d’aller reconnaître ma nullité profonde devant des flics. A croire que le fierté remuait sous le mouchoir ou que celui-ci n’était pas assez étendu pour envelopper tout mon ego bouillonnant.
Il fallut donc répondre à tout ce petit monde. Expliquer à Gabrielle les nouvelles données de la direction de Parfum Violette et lui donner mon accord pour effectuer les manipulations bancaires proposées. Assurer mes virulents opposants que j’étais victime d’un procédé journalistique ignoble contre lequel je ne comptais pas rester inerte ayant le lendemain même un rendez-vous avec le rédacteur en chef du journal. Remercier pour leur considération tous ceux qui me proposaient interviews et couvertures de magazine tout en leur précisant que je n’avais rien d’intéressant et de croustillant à leur proposer, que je ne méritais pas l’intérêt qu’ils me portaient et qu’ils seraient en conséquence gentils de m’oublier. C’était un peu faux-cul et complètement désespéré. Comme quelqu’un l’avait dit dans les jours précédents, j’étais une « bonne cliente » parce que je n’avais pas l’âge canonique de ces grands pontes pas assez glamours pour la caméra, mais aussi parce que j’avais un vécu médiatique. J’étais persuadée qu’ils ne me laisseraient pas tranquille sur ma simple demande. Il me faudrait changer d’adresse e-mail rapidement.
Tout cela m’avait pris une bonne heure. Absorbée par ma correspondance informatique, j’avais cessé de prêter attention à tout ce qui m’entourait. Ludmilla s’était installée dans la salle à manger et bricolait elle aussi sur le net. On entendait juste nos doigts martelant le clavier et les gerbes d’eau que soulevaient les voitures en accélérant sur le quai de Tounis.
- Tu es bien certaine que tu ne veux pas chercher à rattraper les responsables du détournement de ton fric et de la mort de Jenna ? lança Ludmilla à travers l’appartement.
- J’ai tiré un trait, je t’ai dit.
C’était dur à dire, encore plus dur à avaler, mais je n’arrivais pas à prendre cette affaire par le bon bout. Suicide ou pas ? Responsabilité de Jenna ou pas ?… Non, décidément et même si c’était dur à admettre, c’était fini.
- Alors, je vais rentrer « à la maison »… Ce sera plus simple pour moi de travailler là-bas sur mes idées. J’ai réservé une place dans le tgv de mercredi.
Ce départ sentait la rupture même si Ludmilla ne l’avouait pas – et peut-être refusait de se l’avouer à elle-même. Moi, avant tout, ça m’emmerdait profondément. Je connaissais de plus en plus de monde, je pouvais désormais demander à untel de me mettre en relation avec untel, j’étais au cœur de réseaux de connaissances et d’influence… Mais les gens qui comptaient pour moi tenaient vraiment sur les doigts de la main et Ludmilla était le premier de ces doigts. Je refusais l’idée que la vie, qu’une connerie de blues, que des vacheries de jalousie, m’amputent de ce doigt.
- Tu ne vas pas partir sans avoir visité la ville ? répondis-je en espérant trouver là le moyen de lui prouver que nous pouvions encore faire quelque chose ensemble. Je connais une fille qui organise des visites de Toulouse pour ses clients ; elles sont assurées par un collègue prof d’histoire-géo et elle dit que les clients en sont ravis. Tu veux que je lui demande si ce serait possible demain après-midi ?
Court silence… ce qui dans la nature empressée de Ludmilla signifiait bien des choses… avant une réponse heureusement positive.
- Ok, dis-je partiellement rassurée, je l’appelle.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Mar 22 Déc 2009 - 14:16

MARDI 8

J’ai connu des accueils plus chaleureux que celui de la secrétaire de Paul Gonzalez. Elle n’avait visiblement pas digéré notre affrontement téléphonique de la veille. Si elle avait remporté la première manche, j’avais empoché ensuite le deuxième set et le tie-break dans la foulée : j’avais un rendez-vous avec le rédac en chef et en moins de 24 heures. Tout ça pour évoquer le contenu d’un article de journal. Il y avait largement de quoi avaler son chignon… mais comme les secrétaires d’aujourd’hui – pardon, les assistantes personnelles – n’en portent plus, elle se contentait de mordiller nerveusement son stylo.
- Monsieur Gonzalez ne vous recevra pas dans son bureau, dit-elle après m’avoir laissée plantée devant elle pendant une bonne quinzaine de secondes.
C’était là peut-être sa petite vengeance mesquine. Elle devait me prendre pour une peste intrigante ce qui aurait dû me consterner… et qui, finalement, me laissait sans émotion particulière. Peut-être que je commençais après tout à m’habituer à faire cet effet-là aux gens.
- Veuillez me suivre.
Je n’ai pas eu besoin de longtemps pour comprendre. Renonçant à traverser la ruche passablement endormie encore, nous avons pris la direction de l’escalier. A moins de supposer que Paul Gonzalez voulait m’assommer et me glisser entre deux rotatives, nous n’allions pas nous diriger vers le sous-sol mais bien vers l’étage supérieur, celui de la direction générale du journal.
Nous traversâmes un long couloir qui écartelait une enfilade de secrétariats divers avant de nous arrêter devant le genre de porte qui par son aspect seul suffit à vous imposer le respect. Bois massif, dorure des huisseries, plaque au nom de Liliane Rouquet en lettres stylisées. Je demandais à rencontrer le rédacteur en chef, on me conduisait directement auprès de la grande patronne. Qu’est-ce que cela signifiait au juste ? Bon vent ou imminence d’un grain de force 8 ?
La secrétaire toqua à la porte, attendit avec un respect d’autant plus surprenant que nous étions seules dans le couloir, puis entendant un « Entrez » ferme et sonore m’ouvrit le passage vers le saint des saints.
- Entrez, mademoiselle Toussaint. Asseyez-vous et mettez-vous à l’aise.
Prenant Liliane Rouquet au mot, j’ôtais mon imperméable – il pleuvait à nouveau ce matin – et le déposais sur une chaise manifestement prévue à cet effet car elle était éloignée sans raison manifeste du bureau directorial. Je m’installais sur le fauteuil libre, l’autre étant occupé par Paul Gonzalez. Autant le visage de la présidente était avenant, autant celui du rédacteur en chef était impassible. J’en étais déjà à me demander s’il était là pour prendre part au débat ou pour simplement compter les points.
Comment décrire Liliane Rouquet sans insister d’abord sur ses 84 printemps. Un âge auquel bon nombre de nos concitoyens ont déjà compilé une petite vingtaine d’années de retraite. Liliane Rouquet, elle, continuait à tenir le gouvernail de La Garonne Libre et du petit groupe de presse qui en dépendait comme si sa propre survie était conditionnée par cette seule tâche. Son fils unique, officiel propriétaire de l’ensemble, chassant sur le terrain politique, elle poursuivait inlassablement la mission qu’elle avait héritée de son défunt époux : faire paraître le journal coûte que coûte et sans jamais que celui-ci se départisse d’un ton centriste, pour ne pas dire consensus mou. Cette énergie, cette volonté, se marquaient dans chaque expression de ce visage ridé, creusé par les épreuves et les soucis d’une vie qui n’avaient pas toujours été facile. Liliane Rouquet pouvait passer pour une des premières fortunes de la région, elle avait du se battre aux côtés de son époux pour la constituer et surtout se battre contre ceux qui, depuis trente ans, avaient voulu la forcer à passer la main. Devant une telle personne – quelles qu’aient été mes préventions contre son journal – je ne pouvais avoir qu’une attitude de respect. Et si Paul Gonzalez avait été si bien renseigné sur moi – par cet inconnu dont il avait refusé de divulguer l’identité – il connaissait ma difficulté profonde à affronter bille en tête ce genre de personne.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Mar 22 Déc 2009 - 14:32

- Mademoiselle, vous avez fait preuve d’une attitude que je qualifierais de cavalière et d’insolente…
Face à un tel début, j’étais déjà prête à rentrer sous terre. La voix était ferme ; elle vous frappait aux tympans et à l’estomac en même temps. On ne pouvait s’y soustraire, s’y opposer, y résister.
- Monsieur Gonzalez est un journaliste honnête dont la carrière dans notre journal a été on ne peut plus admirable. Le savoir suivi, traqué, mis en accusation à propos d’élucubrations dont je ne veux même plus entendre parler, tout cela me porte sur le cœur et me donne envie de vous prendre dans ma main et de vous écraser. Mon journal est une puissance, mademoiselle. On le lit dans vingt départements… Vingt départements, imaginez-vous !… Un cinquième du territoire métropolitain ! Cette puissance fait que quand je parle on m’écoute, que quand je dis de faire on fait et que quand on m’ennuie je fais en sorte qu’on cesse de m’ennuyer. Ce préalable est-il suffisamment clair ?
Et comment ! Même le plus sadique de mes collègues n’aurait pas osé sortir la moitié d’un tel discours à des étudiants de peur qu’au moins un – et à coup sûr le plus baraqué – vienne lui faire la tête au carré. Je ne crois pas que quelqu’un aurait osé lever la main sur Liliane Rouquet. Ni en raison de son âge, ni en considération pour ses cheveux blancs. Non, cela ne comptait pas. La manière de marteler chacun de ses mots, l’impulsion forte qu’elle leur donnait faisaient penser à une machine infernale que rien ne pourrait faire dévier de sa route. Ni un argument savamment fondé, ni une menace violente.
- Si c’est un préalable, dois-je en conclure que la suite viendra quelque peu en atténuer la dureté ?
Seulement voilà… Au cours des derniers mois, j’avais connu des situations qui avaient endurci mon caractère, donné à ma personnalité une certaine résistance à ce type d’assaut frontal. Je ne m’effondrais plus, je répondais du tac au tac et de préférence en déplaçant la lutte sur un autre terrain.
- Vous aviez raison, Paul, fit Liliane Rouquet comme si elle découvrait pour la première fois la présence du journaliste.
Le regard vert glacial se détourna quelques instants de moi et sembla se réchauffer au contact du visage impeccablement rasé du rédacteur en chef.
- Cette jeune personne a du culot et du talent… Savez-vous, demoiselle, que je suis Montalbanaise de naissance et de cœur… et qu’à ce titre j’ai dévoré l’édition de votre thèse ? Rien que pour cela, je serai encline à passer sur les outrances que vous fîtes subir à ce malheureux Paul… Cela ne me suffit pourtant pas. Je dois donc vous confesser autre chose qui, elle, ne vous plaira pas. Je ne peux rien contre Hugo Marmont. Absolument rien. Ce jeune homme, dont les qualités sont sans doute bien en deçà de ce que j’attends d’un journaliste-maison, possède des appuis si forts que même ma puissance ne peut rien contre lui.
- Raison pour laquelle, renvoyé d’Im-Media 8, il a atterri chez vous comme une fleur ? demandai-je.
- Vous posez beaucoup trop de questions, mademoiselle.
C’était seulement la seconde. Quel était au juste le bon quota à respecter en sa présence ? Aucune question sans doute.
- Nous n’avons jamais… Jamais, vous m’entendez bien… Nous n’avons jamais remis en cause ce que nous avions écrit. Des démentis, des correctifs, des précisions bien sûr à l’occasion… Mais ce que vous avez réclamé hier est une aberration par rapport à la tradition de notre quotidien. Nous ne publions jamais en intégralité un entretien… Nous ne sommes pas Le Monde et nos lecteurs ne sont pas ceux du Monde… Donc pas de longue diatribe dans un sens ou dans l’autre. A plus forte raison si c’est pour affirmer l’inverse de ce qui est paru dans le numéro de la veille. Ce serait se tirer une balle dans le pied.
- En attendant madame, sauf votre respect, c’est vers moi que les balles convergent. Une vingtaine d’e-mails hier soir, pratiquement autant au lever ce matin. Le peloton d’exécution est déjà constitué et c’est vous – ou du moins ce fameux Hugo Marmont intouchable – qui avez commandé le feu.
- Intouchable, mademoiselle, ne veut pas dire que nous saurions tout accepter de lui. Monsieur Gonzalez a exigé une retranscription exacte de votre entretien de dimanche après-midi. Monsieur Marmont a refusé de s’exécuter au nom de la protection de sa source… ce qui en l’espèce est proprement stupide. A ce titre, il s’est rendu suspect auprès de nous et nous l’avons suspendu de toute publication dans nos colonnes. A partir d’aujourd’hui, il classe des archives. C’est une forme de justice qui ne vous suffira pas, j’en suis certaine. Aussi, je vous propose une forme de compensation.
- Laquelle, madame ? Si vous ne me laissez pas m’expliquer dans vos colonnes. Je serai forcée de le faire ailleurs.
- Je crois savoir que vous avez le projet de créer votre propre maison d’édition.
- C’est plus qu’un projet, dis-je. Les locaux sont en cours d’aménagement, les contrats pour l’impression sont bouclés et nous avons même décidé hier soir de la création d’une division multimédia.
- Nous sommes donc concurrents puisque nous détenons des participations importantes dans quelques maisons d’édition locales. Et pourtant, je vous propose des encarts publicitaires réguliers dans nos colonnes. Cela pourrait-il apaiser votre ressentiment ?
- Je suis honorée de cette proposition car je doute que vous mêliez le nom de votre journal à des aventures peu dignes de confiance… Pourtant, je me vois dans l’obligation de refuser, je le percevrais, et d’autres avec moi, comme une tentative pour acheter mon silence et brider ma liberté.
- Des principes ?… Vous avez donc bien des principes…
- Jusqu’à la folie, madame…
- Vous savez que dans l’activité que vous voulez embrasser, cela vous tue plus facilement que cette fichue grippe mexicaine dont on ne cesse de nous bassiner… En ce cas… Je serais heureuse de continuer à lire vos ouvrages, mademoiselle, mais pour le reste, je pense que nous n’avons plus rien à nous dire.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Mar 22 Déc 2009 - 23:19

En quittant l’immense bureau de Liliane Rouquet, l’expression du visage de Paul Gonzalez changea. D’une certaine austérité, il évolua en quelques instants vers une franche jovialité.
- Eh bien, mademoiselle Toussaint, on peut dire que vous lui avez fait forte impression. Ils ne sont pas nombreux ceux qui peuvent se vanter d’un tel exploit.
- Vous trouvez ?… Quelqu’un qui vous vire en ne voulant plus vous parler, je ne trouve pas cela spécialement très positif.
- Allons, voyez les choses selon son point de vue… Que faire de quelqu’un qui vous tient tête, qui vous pose des questions quand vous avez seulement l’habitude de donner des ordres ? Comment faire face à quelqu’un qui s’exprime avec des mots qui agissent comme du poil à gratter ? Que faire quand ce genre de situation n’arrive jamais ?… Chasser l’importun en refusant de lui parler à l’avenir.
- Peut-être… Ce n’est pas vraiment comme cela que j’agirais si j’étais à sa place.
- Mais vous n’êtes pas à sa place et, même si votre maison d’édition marche du feu de Dieu, vous n’y serez jamais. Croyez-moi, si elle n’a pas cherché à vous écrabouiller, c’est qu’elle vous a à la bonne.
Il y avait des situations que je n’arriverais donc jamais à saisir. Vous mentir pour dire qu’on vous aime, flanquer de grandes claques dans le dos et vous assassiner par derrière. C’était peut-être ma dernière perle de naïveté adolescente mais elle ne s’écoulait pas, restait au cœur de mon âme, s’accrochait comme si c’était l’ultime vérité de mon être.
- Et vous ? Vous répondez si on vous pose des questions ? demandai-je.
- Cela dépend, répondit Paul Gonzalez. Par exemple, « qui est Hugo Marmont » serait une belle question à poser… mais je ne me permettrais pas d’y répondre trop ouvertement.
- Vous lisez dans mes pensées.
- En la matière, ce n’est guère surprenant. C’est la deuxième fois qu’il s’acharne sur vous et vous apprenez que même Liliane Rouquet ne peut le renvoyer de son entreprise. Il y a de quoi s’interroger si fort que cela transparaît sur un visage.
- Est-ce le fils de quelqu’un qui a tant de pouvoir que les médias plieraient devant lui ?
- Si vous pensez à un fils caché de notre président, vous vous égarez complètement.
- Oh ! m’écriai-je. On ne va pas jouer à chaud et froid comme des gamins. Dites ce que vous pouvez dire et j’essayerai de me débrouiller avec cela.
- Tout ce que je peux vous révéler, c’est que c’est au nom du père qu’il agit contre vous. Un père qui se fait discret depuis quelques temps mais qui devrait à nouveau revenir sous les feux de l’actualité dans les prochains jours.
- Au nom du père ou sur ordre du père ?
- Je ne suis pas dans ce secret-là. Disons que quand le confrère d’Im-Media vous contacte en vous disant qu’il doit se débarrasser d’un « poids » et que la première ligne du CV du « poids » en question est « fils de… », vous savez tout de suite à quoi vous attendre. Il reste encore des privilèges liés à la naissance dans notre pays. Cela ne devrait pas vous surprendre, vous en connaissez un rayon sur le sujet.
- Et pourquoi ne refusez-vous pas ce « poids » comme vous dites puisque vous savez d’avance qu’il ne vous apportera que des ennuis ?
Paul Gonzalez haussa les épaules et, comme nous approchions d’une machine à café, me proposa une boisson chaude pour gagner du temps. Je refusai en y mettant les formes les plus douces possibles. J’avais beaucoup à tirer d’un type comme lui. Des mecs bien, j’en avais finalement peu croisé ces derniers temps.
- On se rend des services entre collègues… Il y a quelques mois, on s’était nous aussi débarrassé d’un cas mais dans l’autre sens… Pas du même genre, mais un cas quand même… Quelqu’un qui devenait incontrôlable et qu’on s’est dépêché d’aller enfermer dans un placard doré à Im-Media. Hugo Marmont, ce n’est pas vraiment la même chose. Il est capable de bien faire son boulot et il donnait plutôt satisfaction depuis son arrivée. Sauf que dès qu’il a trouvé l’opportunité de le faire, il vous a téléphoné et il a monté tout son plan foireux. A croire que vous êtes devenue sa seule raison de vivre.
- Un amoureux transi et déçu ?… Il a bien essayé de me draguer dimanche. J’ai eu droit à la visite des locaux et s’il avait senti une faiblesse de ma part…
- J’imagine plutôt votre visage placé au centre d’une cible et un entraînement intensif de sa part pour planter la fléchette à tous coups entre vos deux jolis yeux.
- Pourquoi dites-vous cela ?
- Parce que je sais qui est son père… Et parce que vous l’ignorez… Pour un temps encore…
C’était le retour de la savonnette. Quel que soit mon sujet d’intérêt, je ne pouvais jamais avoir de certitudes. Tout m’échappait. Jenna, Ludmilla, Marmont…
- Je n’ai pas demandé mais c’est parce que c’est évident, repris-je. Marmont n’est pas le nom du père bien sûr mais celui de la mère ?…
- Tout à fait, répondit Paul Gonzalez.
- Et où pourrais-je retrouver ce sympathique jeune homme afin que nous discutions ? Dans l’enceinte de votre journal, je ne pense pas que vous appréciiez la chose mais en dehors nous sommes libres et majeurs, non ? Vous ne pouvez pas me donner le nom de son père biologique mais vous pouvez au moins me donner l’adresse de l’importun fiston.
- Nous n’avons pas l’habitude de révéler des informations sur la vie privée de nos collaborateurs…
Ben voyons. On m’entrouvrait la porte et on la refermait aussitôt. De préférence après que mes doigts s’y soient trouvés coincés. Ca commençait à pincer dur cette affaire.
- Une historienne ne devrait pas avoir de mal à tout comprendre… Vous savez, j’ai fait l’IEP à Toulouse et j’avais pour copain un gars qui est parti dans votre branche à vous. Il disait toujours : « s’il y a un problème quelque part, un document pour l’évoquer et un historien pour l’analyser, l’affaire est déjà résolue ».
- Robert Loupiac, n’est-ce pas ?… Mon maître… L’homme en qui j’ai le plus confiance au monde… Mon père de substitution… Combien a-t-il donc d’amis dans cette ville ?
- Toulouse est une grande ville mais l y a trente ans c’était encore une sorte de gros village. Ceux qui ont connu cette époque-là et qui ne sont pas partis chercher gloire et fortune ailleurs se connaissent. Directement ou indirectement. Mêmes lycées, mêmes universités, mêmes clubs sportifs et aujourd’hui même tribunes à Ernest Wallon ou au Stadium…
Des réseaux. Encore et toujours.
Et moi qui devenais à mon tour un nœud dans l’ensemble, un point de rencontre, le pivot de futurs maillages.
Alors que j’avais tellement envie finalement d’être unique… et seule.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Mer 23 Déc 2009 - 0:12

- Et cette histoire de fille avec laquelle vous m’avez saoulé hier ? Où ça en est ?
- Enterré dans tous les sens du terme.
- J’ai quand même profité d’un creux dans mon après-midi pour contacter le service qui s’occupe des avis de décès. Il est formel. A sa connaissance, il n’y a pas eu de suicide d’une demoiselle Gonzalez la semaine dernière à Toulouse.
- J’ai pourtant été convoquée par les flics pour parler de la victime d’un suicide qui n’aurait pas existé ?
- Les flics ?… C’est un pluriel bien singulier… Quel flic vous a convoqué ?
- Inspecteur Lhuillier. Vous connaissez ?
Paul Gonzalez prit le temps de sucer la touillette de son expresso avant de répondre. Ce n’était pas une hésitation, juste un répit. Il était bien décidé à dire les choses cette fois-ci.
- C’est loin d’être le plus fiable de nos officiers de police. Il a déjà été pris dans des coups tordus, et pourtant il s’en sort toujours. C’est notre culbuto à nous… Il y a quelques années, le commissaire Maunier dont il était le bras droit est tombé pour des affaires de proxénétisme aggravé, Lhuillier, qui ne pouvait évidemment rien ignorer, s’en est sorti en témoignant contre son ancien chef. Quand peu après Arthur Maurel a sorti l’affaire Lecerteaux, Lhuillier était de ceux qui lui ont mis des bâtons dans les roues. Là encore, on l’a retrouvé blanchi en fin de course.
- Ca ressemble fort à la description d’un parfait ripoux.
- Vous remarquerez que je m’en suis tenu aux faits et que je vous ai laissée le soin de clôre l’analyse. Chacun sa partie après tout.
- Plus j’avance et plus j’ai l’impression de découvrir qu’il n’y a que magouilles, affaires louches et compromissions dans cette ville.
- Pas plus qu’ailleurs… C’est le jeu normal du pouvoir. L’avoir, le garder et faire en sorte que l’autre le perde. C’est aussi vieux que l’humanité. Les journalistes sont souvent – après les services secrets - les gens les mieux informés de la Terre ; cela ne veut pas dire que tout ce qu’ils savent se retrouvera dans le journal du lendemain. Vous êtes en train d’entrer dans le cercle de ceux qui en savent plus qu’ils ne peuvent en dire… Vous grimpez sans le savoir sur l’échelle dorée qui conduit à l’élite locale. Plus vous monterez, moins il y aura de monde et plus vous découvrirez les travers et les secrets de chacun… Tiens, en vous disant ça, je pense que je devrais parler de vous à Arthur Maurel. Votre profil l’intéresserait sûrement pour son émission de polémistes.
- Arthur Maurel, le journaliste de RTL ?…
- Oui… Il a été grand reporter ici avant d’être placardisé pour avoir mis à jour les affaires louches d’un secrétaire général de la mairie. Quand il est sorti du placard, il a rebondi ailleurs… Lui aussi, la patronne ne voulait plus lui parler. C’est dire à quel point vous devriez vous entendre tous les deux…
- On ne s’est pas éloigné de l’essentiel là ?
- Sans doute… Mais sait-on toujours ce qui est essentiel quand on le vit ?
- C’est une réflexion de journaliste ? demandai-je.
- En partie… Vous savez. Quand on gravit tous les échelons, on finit aussi par être philosophe en même temps qu’avaleur de couleuvres… Je vous raccompagne sans vous proposer de faire la visite ? Je crois que c’est déjà fait.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Mer 23 Déc 2009 - 18:23

Le rendez-vous était fixé place Saint-Cyprien à la sortie de la station de métro. J’arrivais de Basso Cambo où j’avais laissé la voiture, Ludmilla venait de la boutique où elle était allée mesurer l’empâtement exact du mobilier commandé la veille. Quant à notre guide, il habitait si j’avais bien compris du côté des Minimes.
J’ai d’abord récupéré Ludmilla et nous sommes allées nous restaurer d’un sandwich salade à un des nombreux points de vente dispersés autour des deux places Saint-Cyprien. Un repas assez sombre où nous avons surtout parlé – au sens vrai du terme – de la pluie et du beau temps. A 13h30, au point de rendez-vous, l’inconnu nous reconnaissait avant même que nous ayons aperçu le signe de ralliement qui nous avait été annoncé : une petite mallette verte en plastique.
- Bonjour mesdemoiselles, dit-il… Je suis Marc Dieuzaide, votre guide d’un jour. Je n’ai pas très bien compris ce qu’Aurélie m’a expliqué. Une d’entre vous est de Toulouse et l’autre non ? C’est ça ?… Mais, les deux en savent à peu près autant…
- En fait, nous sommes toutes deux historiennes. Je suis Fiona Toussaint et j’enseigne au Mirail… Et cette jolie demoiselle est Ludmilla Roger qui n’enseigne pas mais qui invente beaucoup de choses autour de l’Histoire.
- C’est-à-dire ? questionna Marc Dieuzaide dont le regard s’éclaira de ce que je baptise généralement une « saine curiosité ».
- Des trucs, répondit sèchement Ludmilla… En fait, je gagne ma vie en classant des archives. Activité passionnante au début mais qui finit par être un peu répétitive. Beaucoup de poussière, beaucoup de lettres mal tracées et de maux de tête à la fin.
C’était une vacherie sans nom. La dégradation de nos relations se poursuivait en dépit de mes concessions de la veille.
- Ecoutez, puisque j’ai en face de moi des personnes qui comprendront vite et bien, je peux vous proposer un circuit d’environ trois heures qui balaye globalement tout le centre-ville et ses environs proches. Ensuite, la nuit tombera et, même si les éclairages de Noël sont agréables, nous ne pourrons pas profiter de la ville de la même manière… Cela vous convient-il ?
A titre personnel, cela ne me convenait que moyennement. Trois heures, c’était long. J’étais surtout pressée d’aller secouer les puces d’Hugo Marmont. Et puis sentir les vagues d’hostilité et de rancœur qui venaient de Ludmilla me faisait tellement de peine que j’aurais donné beaucoup pour être ailleurs. Le plus vite possible.
- Du moment que je suis à l’heure pour mon train demain matin, lança Ludmilla,la durée ne me pose aucun problème. Maintenant, pas sûr que certaines vieilles jambes pourront suivre aussi longtemps.
Cette remarque-là aussi était pour moi. Elle n’émargeait pourtant pas à la même catégorie que la précédente. Là c’était une critique de mon manque d’activité sportive. Quelque chose de classique et de régulier entre nous. Quelque chose de nos rapports d’avant. Cette nouvelle relation était vraiment difficile à définir pour nous deux : on allait continuer à travailler ensemble mais avec des relations qui ne dépasseraient plus le strict cadre professionnel. C’était tellement impensable qu’on aurait du mal à s’y faire. Elle comme moi. Moi comme elle. Comme un divorce entre deux sœurs.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Mer 23 Déc 2009 - 18:24

- Nous allons commencer par remonter les allées Charles de Fitte. Ce n’est pas particulièrement intéressant au plan architectural à moins que vous n’aimiez le mélange des styles et des époques. Ce qui est intéressant, c’est que ces allées correspondent en fait à l’ancien tracé des remparts de la ville jusqu’au XVIIIème siècle. Donc de ce côté, on était en ville, de l’autre côté dans le faubourg… De là l’existence de deux places de part et d’autre des portes de la ville où nous nous sommes retrouvés tout à l’heure, une « place intérieure » et une « place extérieure ». Retenez cette situation car nous aurons l’occasion de la retrouver, quoi qu’un peu modifiée, ailleurs et plus tard.
Marc Dieuzaide possédait clairement son sujet mais il n’avait pas la tendance pontifiante des guides qui débitent leur texte en semblant penser à autre chose. Cela venait sans doute de son métier de professeur : il savait qu’il fallait être à l’écoute des interlocuteurs en face de lui. Tout était à surveiller : les questions, les silences voire les regards qui se mettaient à fuir. Du coup, c’était d’emblée vivant et pittoresque : il s’excusait des bruits de la ville, du manque de netteté des trottoirs. Comme s’il en était responsable, comme s’il ne cherchait pas à vendre la plus belle du monde mais à nous faire comprendre à quelle point elle pourrait être plus belle encore. Lorsqu’il nous fit entrer dans le jardin Raimond VI nous fûmes émerveillées par la rencontre de cet espace vert aménagé, des restes des anciens remparts avec leurs tours semi-circulaires et des anciens Abattoirs de la ville reconvertis en musée d’art moderne. Il ne nous avait prévenues ; nous passions d’une sorte d’enfer du quotidien à l’irréel d’une ville en mouvement.
- Je n’ai pas besoin, je crois, de vous rappeler qui est Raimond VI.
- Comte de Toulouse né en 1156 et mort en 1222. Le comte de l’époque de la croisade contre les Albigeois. Excommunié par Innocent III, chassé par Simon de Montfort après la défaite de Muret en 1213, condamné par le quatrième concile du Latran en 1215 mais qui réussit à reprendre pied sur ses terres avant de mourir.
- Mon amie, dis-je en appuyant sur le mot « amie », est une sorte d’annexe du Grand Larousse Encyclopédique rayon Histoire.
- Mon amie, renchérit Ludmilla sans expression particulière sur le mot, a la modestie de ne pas avouer qu’elle vous en aurait dit autant.
- Et moi, dans de telles conditions, fit Marc Dieuzaide en riant, je me demande bien à quoi je sers…
Il servit à bien des choses nous expliquant notamment la construction des Abattoirs de Toulouse dans cet espace du quartier populaire de Saint-Cyprien, le choix architectural d’Urbain Vitry prenant modèle sur l’église Saint-Sernin pour les proportions du bâtiment, le sang rejeté dans le fleuve, le transfert des carcasses vers l’autre rive… et puis l’abandon du site, le projet de musée, sa construction et la transformation de tout cet espace. Pratiquement deux siècles de vie urbaine expliqués à partir d’un simple bâtiment.
Au fil de cette narration, nous avions traversé le jardin de par en par pour nous retrouver face à une sorte d’escalier piqueté de petits cailloux gris.
- A partir de maintenant, je vais vous demander de me faire confiance, de me donner les mains et de fermer les yeux lorsque je vous le dirais.
La demande était curieuse mais nous l’exécutâmes. Lorsqu’il nous autorisa à rouvrir les yeux, nous nous trouvions sur le promontoire qui dominait la Garonne. Le soleil pâle qui avait succédé aux nuages pluvieux de la matinée faisait vibrer d’une lumière satinée la brique de la rive opposée. J’avais beau être passée là quelques jours plus tôt et ne pas être aussi surprise que Ludmilla, je trouvais toujours le spectacle sublime : c’était la même impression qu’être à la proue d’un bateau au moment d’entrer au port quand toute la ville semble offerte, à portée de mains. Si Leonardo di Caprio et Kate Winslet ne l’avaient pas déjà ressenti à l’avant du Titanic, on aurait pu se prendre pour les rois du monde.
- Vous nous amenez sur la passerelle maintenant ? demandai-je.
- Ah, je vois que vous connaissiez déjà l’endroit… Vous êtes un peu du genre tricheuse ?…
Tricheuse ?… Oui sans doute. Je n’avais rien dit à Ludmilla des doutes de Paul Gonzalez sur le suicide de Jenna, en tous cas sur l’absence de déclaration au journal, et sur la fiabilité discutable de l’inspecteur Lhuillier. J’avais recueilli des témoignages qui allaient dans le sens d’un véritable suicide au pied du pont Saint-Pierre, notamment celui du Toulousain qui avait tout vu et m’avait tout expliqué par le détail. A moins de supposer qu’il ait été lui aussi dans la combine, c’était quand même bien la preuve qu’il s’était passé un événement particulier sur cette esplanade que nous nous apprêtions à rejoindre.
C’était toujours aussi nébuleux dans ma tête… Et pourtant… Pourtant… Comme lorsqu’on s’acharne à attraper l’extrémité d’un fil de laine dans une pelote, j’avais l’impression de ne plus être très loin. Au milieu de l’inextricable faisceau, je sentais l’objectif tout proche de mes doigts. Il manquait juste une pièce pour faire définitivement pencher la balance entre la réalité du suicide et le maquillage d’un meurtre. Cette pièce j’étais sûre d’être passée à côté. Analyse superficielle parce que trop de choses à gérer en même temps. J’avais eu raison de mettre l’affaire de côté, elle ne s’en résoudrait que mieux.
Nous sommes passées sur l’esplanade de l’Exil républicain en silence laissant Marc Dieuzaide nous expliquer ce qu’avait été le quotidien de toutes ces familles jetées sur les routes, accueillies plus ou moins bien par les Français, parfois parquées dans des camps… et finalement intégrées par l’étrange magie du courage quotidien, celui qui faisait travailler plus fort ou se battre avec plus d’énergie pour laver les injures.
En silence et sans savoir si nous devions pleurer Jenna ou la maudire.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Jeu 24 Déc 2009 - 0:58

Marc Dieuzaide nous entraîna sur les chemins du passé toulousain replaçant chacun des lieux observés dans son contexte général. De l’antiquité, il ne restait pratiquement aucun vestige. Des temps médiévaux, des églises aussi superbes qu’étranges : La Dalbade dont le haut clocher s’effondra une nuit de vent d’Autan en 1926, Saint-Etienne et son manque total d’homogénéité architecturale, Saint-Sernin la merveille de l’art roman, les Jacobins et la magie de leur « palmier » polychrome. La Renaissance, époque bénie du pastel, avait semé dans la ville de superbes demeures de marchands, les hôtels d’Assezat, de Bernuy ou du Vieux-Raisin, et donné à la Garonne son premier maître en la personne du Pont-Neuf. Et puis il y avait tous ces petits secrets des rues étroites et sombres du centre-ville que l’enseignant rendait vivants et palpables.
Arrivés place du Capitole, terme de notre escapade historique au cœur de la ville, je dus reconnaître que ces trois heures – et même pratiquement quatre dans les faits – avaient été un pur moment de bonheur. Comme Marc Dieuzaide se faisait rétribuer au nombre de personnes présentes au cours de la visite - et non en fonction du temps réel de celle-ci - nous en avions vraiment eu pour notre argent. Durant toute la promenade, j’avais écarté de mon esprit toutes les questions, tous les problèmes. C’était un chouette moment qu’il nous avait été donné de vivre.
- Et comme vous avez été bien sages, lança Marc Dieuzaide lorsque nous eûmes réglé la somme convenue, vous avez droit à la récompense finale.
Il ouvrit à nouveau sa mallette verte – à plusieurs reprises pendant la promenade, il en avait tiré des reproductions de vieilles cartes postales des débuts du XXè siècle pour que nous puissions comparer l’évolution du paysage – et nous tendit un boitier en plastique.
- Qu’est-ce que c’est ? demandai-je.
- Tu vois bien que c’est un cédérom, me rabroua Ludmilla.
- En fait, le cd comprend une visite virtuelle du centre-ville qui vous permet de retrouver les lieux que nous avons vus… plus d’autres que nous avons évités faute de temps… Après, vous avez plein de petits trucs supplémentaires comme un quizz ou une chronologie interactive.
- Vous le vendez combien votre cédérom ?
- Je ne le vends pas… Il est compris dans le prix de la visite.
- On ne peut pas dire que vous cherchiez à faire un gros profit… fis-je remarquer.
- C’est que je fais ça par plaisir avant tout… Je m’amuse…
- Eh bien, s’il vous venait l’envie de mettre tout ce que vous nous avez raconté sous forme de livre, je pense que les éditions Parfum Violette seraient heureuses de vous aider à le publier.
- Et si vous voulez commercialiser votre cédérom, pourquoi ne pas le déposer auprès de la division multimédia de Parfum Violette qui se chargera de le faire connaître ? ajouta Ludmilla.
- Pardon, fit l’enseignant, mais c’est quoi Parfum Violette ?
- Allons prendre un verre, proposa Ludmilla dont les yeux pétillaient tandis qu’elle faisait tourner le boitier entre ses mains. Nous vous expliquerons.
Cela ne m’arrangeait pas ce supplément horaire. Ma voiture était garée à Basso Cambo et je n’envisageais pas de l’y laisser toute la nuit. En plus, ayant cours le lendemain, j’avais besoin - non de réviser - mais de procéder à certaines vérifications avant la séance de TD que j’assurais. Sans compter que…
Je n’avais pas besoin de me trouver de bonnes raisons pour éviter de me rendre dans un bar avec Marc et Ludmilla ; elles arrivaient toutes seules en rafale. De toutes façons, je n’aimais pas vraiment les bars.
- Je crois que je vais vous abandonner. J’ai plusieurs choses à faire encore… Ludmilla, essaye de ne pas oublier que tu as un train de très bonne heure demain.
C’était juste ce qu’il ne fallait pas dire. Je me fis l’impression de jouer à la maman avec quelqu’un qui avait justement besoin de se sentir désormais pleinement autonome vis à vis de moi.
Je serrai chaleureusement la main de Marc Dieuzaide avant de partir vers la station de métro du Capitole.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Jeu 24 Déc 2009 - 1:46

En dépit de la circulation sur le périphérique toulousain, j’étais de retour à l’appartement avant 19 heures. Ludmilla n’y était pas.
Je me mis à mon travail et lorsque j’eus la conviction d’être au point pour le lendemain, Ludmilla n’était toujours pas rentrée.
L’inquiétude étant un sentiment qui me submerge rapidement, je fus tentée de l’appeler au téléphone pour lui demander si tout allait bien et puis, finalement, je m’abstins histoire de ne pas en rajouter dans le côté mère poule. Me remettre à mon Louis XIII dans ces conditions m’aurait demandé trop de concentration et j’avais désespérément la tête ailleurs : outre le retard de Ludmilla et notre fâcherie croissante, je devrais surveiller demain l’arrivée de l’équipe des peintres à la boutique, assurer mon TD, aller me réconcilier avec ma mère plus une ou deux choses encore que je n’imaginais pas mais qui ne manqueraient pas de me tomber dessus à l’improviste.
Du coup, ce fut le « malheureux » Hugo Marmont qui fit les frais de ma nervosité nocturne. Internet fut ici d’une aide extrêmement précieuse. Le site des pages jaunes me donna une adresse et un numéro de téléphone. En lançant une recherche via des sites communautaires, j’en appris un peu plus sur sa vie professionnelle – études dans un grand lycée parisien puis à l’école de journalisme de Lille ; premiers postes dans des quotidiens de seconde zone avant d’entrer à Im-Media 8 – en même temps que je me fis confirmer son adresse actuelle. Je balançai un moment sur l’attitude à tenir : fallait-il l’appeler ce soir et vider mon sac une bonne fois pour toute ? N’était-il pas plutôt préférable que nous réglions ça en « direct-live », de préférence après que j’ai identifié le prestigieux géniteur de cette peste humaine ?
Le retour de Ludmilla me détourna de cette question.
- On s’est fait un resto, dit-elle simplement en traversant le salon pour rejoindre la chambre.
- Et ?…
- C’était sympa…
- Je t’amène à la gare demain matin ?
- Te dérange pas… Je prendrai le métro.
- Il n’y a pas de métro à 5 heures du matin.
- Alors je prendrai un taxi.
- Ils sont rares…
- Tu vas avoir une journée chargée, je ne veux pas t’en rajouter.
Si c’était une remarque sincère, elle était enrobée d’une telle mauvaise humeur que je faillis ne pas insister. Mais je ne voulais pas rompre avec elle. C’était trop con de la sentir se fermer à mon contact, de me considérer comme une force oppressive quand je me contentais de lui tendre toujours un peu plus la main.
- Je t’amène à la gare et puis c’est tout ! Ca ne se discute pas…
- Je garde le cédérom de Marc, ça ne t’embête pas ?
- Aucun problème… J’espère juste que tu m’en feras une critique avant de l’inscrire à notre catalogue de vente.
- C’est une évidence.
Et c’est sur cette évidence qu’elle s’enferma dans la salle de bain pour prendre une douche.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Jeu 24 Déc 2009 - 18:05

MERCREDI 9

J’ai abandonné Ludmilla au dépose-minute devant la lourde façade de pierre et de verre de la gare Matabiau. Quelque part, je me demandais si ce n’était pas la dernière fois que nous nous parlions. D’ailleurs nous n’avions pas échangé dix phrases depuis que nous nous étions levées. Le « A plus » lancé par Ludmilla avant de claquer la portière était pourtant porteur d’un maigre espoir et j’ai décidé de m’y raccrocher un moment. Juste le temps que j’y détecte la force d’une habitude et non l’espérance en d’autres lendemains communs.
Cette visite-surprise, commencée sous les meilleurs auspices, avait peu à peu périclité. Ludmilla trouvait sans doute que je ne m‘occupais pas assez de Parfum Violette, que les choses n’allaient pas assez vite. Elle était également jalouse de ce qu’elle avait découvert de mon univers quotidien : la vue sur la Garonne, la grande ville pratiquement à mes pieds, les nombreuses relations que je pouvais avoir… Des relations qui lui donnaient à penser que je pouvais me passer d’elle. Or c’était exactement l’inverse dont j’avais besoin et envie ; son épaule était de celle sur lesquelles je savais pouvoir appuyer ma tête lorsqu’elle devenait trop lourde de pensées grises. Faute d’une véritable explication, nous nous étions enlisées dans ce quiproquo terrible…
Ou bien ce n’était rien de tout ce qui j’imaginais et, prise au milieu de multiples questions et de mystérieux problèmes, je n’avais rien compris de ses attentes. Et dans ces conditions, il n’y avait déjà plus d’espoir.
J’ai ramené la voiture à son parking, trompé l’ennui pendant une demi-heure en essayant de me concentrer sur la lecture de la dernière livraison de la revue XVIIè siècle. Contrairement au précédent, consacré aux femmes au Grand siècle et qui reprenait certaines contributions du colloque de Paris-Saint-Denis, ce numéro évoquait la poésie et la peinture au XVIIème siècle. Sans être véritablement réfractaire au thème artistique, il ne me passionnait pas au point d’absorber toute ma nervosité pour créer les conditions d’une lecture sereine. Je reposai la revue sans même prendre la peine de la refermer, quittai mon fauteuil pour regarder les premières lueurs du jour envelopper le fleuve. Le ciel était beaucoup moins chargé que les jours précédents. C’était déjà ça. Mais c’était si peu…
Sur le bureau, je pris une feuille et un feutre. Mon esprit commença à dicter à ma main une série de mots – en l’occurrence des noms – qu’elle traça en des endroits pleinement significatifs. Reprenant inconsciemment les stéréotypes occidentaux, je plaçais à gauche le mauvais et à droite le bon. De part et d’autre d’une ligne verticale imaginaire coupant la feuille en deux se disposaient les noms de ceux qui peuplaient ma vie – pour le meilleur comme pour le pire.
Seuls deux noms se dégageaient nettement occupant chacun une extrémité de la feuille. A l’extrême-gauche, le nom honni d’Hugo Marmont ; à l’extrême-droite – ce qui l’aurait bien embarrassé politiquement parlant – Robert Loupiac mon maître et mentor. Le plus étonnant de cet exercice automatique d’écriture se trouvait dans l’embouteillage invraisemblable au centre de la feuille. Dans les environs de la médiatrice imaginaire, s’empilaient les noms de Ludmilla, de maman, de Paul Gonzalez, de Jenna et de Manuela, d’Adeline, de Gabrielle Le Poezat, de Liliane Rouquet et de quelques autres que j’avais pu fréquenter durant cette dernière semaine. Cela ne pouvait signifier qu’une chose : j’avais perdu mes repères et je n’arrivais plus à me situer dans cet univers. D’ailleurs où était ma place dans ce fatras de personnalités si diverses ?
Je changeai de feutre et, en rouge cette fois, je reliai par des flèches certains de ces noms. Flèches en pointillés pour les relations professionnelles, flèches pleines pour les relations d’amitié et de confiance. Le schéma s’anima de dynamiques que je jugeais pourtant incomplètes. Je devais m’installer au cœur de l’ensemble pour lui donner une véritable cohérence.
Après une longue réflexion, j’inscrivis mon prénom dans la partie gauche, me rapprochant dangereusement de l’inspecteur Lhuillier qui, hormis Marmont, occupait la position la plus sénestre. Cela disait là encore le haut degré d’estime que je me portais en ce moment. Je me situais du côté des pourris.
Un nouvel ensemble de flèches – vertes celles-ci – vint se surimposer sur les précédentes. En faisant ce nouveau bilan, une vérité supplémentaire s’imprima dans ma tête : une seule flèche pleine verte partait de mon prénom. Elle pointait vers Robert Loupiac. Toutes les autres étaient accompagnées de gros points d’interrogation ou ne menaient à rien.
Pour le reste, il y avait cette flèche qui n’était dirigée vers aucun nom, un rectangle anonyme que pointait également le nom de Hugo Marmont. Ce père inconnu, dont le fils, en parfait petit soldat, avait choisi de me faire la guerre.
Quitte à jouer à la systémique, on pouvait aussi regrouper les noms par sphère, les englober dans de grandes « patates » comme lorsqu’on apprenait les bases numériques à l’école. Ces personnages m’étaient plus ou moins proches. Dans cette première version – spontanée - de mon schéma, ce paramètre de la proximité n’avait pas été pris en compte et je peinais à rassembler les noms comme je pensais devoir le faire. Je pris donc une nouvelle feuille, disposai les noms en tenant compte de ce nouveau critère, positionnai les flèches colorées. Je m’y repris à trois fois sans parvenir à obtenir quelque chose de cohérent. A chaque fois, quelles que fussent mes choix, un trou énorme existait sur une partie de la feuille. Deux mondes – celui de la presse et celui de Parfum Violette au sens large - refusaient strictement de se rattacher l’un à l’autre hormis à travers l’amitié ancienne entre Robert Loupiac et Paul Gonzalez. Et maman en marge de tout…
Deux mondes qui gravitaient autour de moi sans se rencontrer ?
Impensable.
- La nature a horreur du vide, murmurai-je en tapotant de mon feutre la zone de la feuille restée désespérément vierge.
Comme dans le vide sidéral, il devait exister quelque part une sorte de « trou noir » dont l’énergie vorace suscitait les multiples tracas et tourments de ces derniers jours.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Jeu 24 Déc 2009 - 23:51

Sur cette pensée astronomique, je récupérai ma sacoche de prof et me sauvai en pressant le pas. Tout cela ne m’avait servi qu’à une chose : perdre suffisamment de temps pour risquer d’arriver en retard à la boutique.
Par extraordinaire, les ouvriers eux étaient à l’heure. Je leur ouvris la porte, donnai quelques consignes générales expliquant que je repasserais vers 13 heures et qu’il y aurait une jeune fille l’après-midi pour surveiller l’avancée des travaux. Je me sauvai ensuite, sans demander mon reste, vers la station de métro du Capitole. Toute cette agitation fébrile me permit de rattraper mon retard initial et d’arriver largement en avance à l’université. Je pus tranquillement faire un petit tour dans le bureau que je partageais désormais avec Robert Loupiac, pour récupérer un paquet de photocopies.
Comme à chaque fois que je pénétrais ici, mon passé me sautait au visage. J’étais entrée ici la première fois en étudiante timide pour un oral d’histoire moderne, j’y étais revenue en thésarde un peu mieux assurée du sens que je donnais à ma vie, je m’y étais ridiculisée sous la caméra de Channel 27… ou plus exactement, ce bureau avait été mon seul havre durant mes Sept jours en danger, le professeur Loupiac ayant fichu l’équipe de tournage à la porte. Et maintenant, trois ans après, j’en étais quasiment la copropriétaire. Toute ma vie tenait pratiquement dans cette seule pièce.
Faisant fi de l’émotion, je dévalai l’escalier et rejoignis mes étudiants. La grande roue du monde continuait à tourner. A mon tour, j’étais devenue une passeuse d’avenir. Parmi ces visages qui me regardaient reprendre l’analyse d’un récit de l’entrée royale d’Henri II à Paris en 1549, il y avait celui d’Adeline. Plus concentrée que la semaine précédente, évitant soigneusement de trahir par le moindre sourire la nouvelle relation qui existait entre nous. D’elle, je me sentais encore plus responsable. C’était un sentiment vif, positif, et en même temps très angoissant.
Adeline feignit d’avoir une question à me poser à la fin du TD. Elle laissa cordialement passer les quelques camarades qui étaient dans son cas, afin d’être la dernière et que notre départ commun ne suscitât pas de questions mal venues. Tout le monde savait que dans les universités il se créait des relations particulières entre certains professeurs et certains de leurs étudiants. Pas des relations amoureuses – même si cela avait pu se voir en certaines occasions – mais des convergences intellectuelles qui faisaient que deux personnes « accrochaient » ensemble. Certains jouaient de cela et se présentaient rapidement comme le discipline de monsieur machin ou de madame truc, d’autres refusaient obstinément d’entrer dans ce genre de dépendance et préféraient garder profil bas. Adeline – et cela l’honorait à mon sens - appartenait à la deuxième catégorie.
- Vous savez, me dit-elle tandis que nous marchions vers la station de métro, je crois que je ne serai pas moderniste si je dois me spécialiser.
Cette révélation me frappa comme une blessure supplémentaire. Tout enseignant, même le plus libéral, espère secrètement agir assez sur son auditoire pour l’amener à suivre ses traces. Il verra dans cette adhésion à un modèle la preuve de ses capacités à intéresser et donc à enseigner.
- Puis-je te demander pourquoi ?
- Je voulais que vous le sachiez afin que nos rapports pendant ces dix-huit mois ne soient pas perturbés par une ambiguïté. Je suis plutôt attirée par l’histoire du XXème siècle. Elle a plus de résonnance avec le monde que nous vivons et je me dis que pour transmettre ensuite à mes futurs élèves…
- C’est un raisonnement qui se tient… Mais, sans vouloir défendre ma chapelle, l’essentiel n’est pas dans le contenu mais dans la manière dont on le regarde. Que ce soient les mémoires du maréchal de Vieilleville que nous avons étudiées ou celles de Jacques Chirac, la façon de procéder se doit d’être la même. Chirurgicale. Toutes les phrases ont de l’importance et, dans chaque phrase, le moindre mot a son importance… Et il faut aussi s’assurer que le sens que lui donne l’auteur est bien celui que va entendre l’auditoire ou comprendre le lecteur. Tu te souviens du « je vous ai compris » de de Gaulle à Alger ?
Nous continuâmes à discuter durant tout le trajet de méthodologie historique et de l’application de celle-ci dans la vie des élèves qu’auraient un jour Adeline dans sa classe. Comme cela arrivait parfois, mon esprit suivait en parallèle une autre idée dont la place grandissait au fur et à mesure que je ne parvenais pas à la préciser. Dans ce dialogue, j’avais lâché un mot, une expression, une idée. Un truc tout bête mais qui entrait en résonnance avec d’autres trucs tout bêtes. Comme l’espoir d’une éclaircie, d’une lumière pour éclairer mon trou noir.
Nous partageâmes un sandwich place Esquirol avant de rejoindre la boutique. Les murs avaient déjà changé de couleur et l’atmosphère que je désirais donner à Parfum Violette était en train de naître pratiquement sous nos yeux. J’aurais voulu profiter de ce moment-là avec Ludmilla mais d’elle pas de nouvelles alors qu’elle devait être arrivée désormais au château. Pas un message vocal, pas un sms ; rien ! J’aurais voulu profiter de l’intégralité de ce moment-là mais on était mercredi. J’avais donné un rendez-vous, par voisine interposée, à ma mère pour cette après-midi là. Il était hors de question qu’il ne soit pas honoré.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Ven 25 Déc 2009 - 0:35

Rien n’y fit. Ni les coups de sonnette chez maman, ni les coups de sonnette chez la voisine. Des deux côtés, c’était le black-out complet. Porte close, volets fermés, portillons cadenassés. On nous avait tellement bassiné un mois plus tôt avec la chute du mur de Berlin que je me fis la réflexion qu’il avait d’une certaine manière repoussé dans un quartier périphérique et populaire de Montauban.
Cela pouvait dire plein de choses. De la plus tristement banale à la plus banalement triste. Maman refusait de me revoir et la voisine avait été priée de ne pas répondre elle aussi à mes coups de sonnette. Maman n’était pas rentrée de chez tante Elsa et la voisine, craignant ma fureur d’être venue jusqu’ici pour rien, avait choisi de se terrer chez elle. La voisine était morte et maman était à son enterrement. Comme on le voit, ma capacité à imaginer et à dramatiser demeurait intacte en toutes circonstances.
La situation m’évoquait furieusement la comptine du Petit prince que j’avais apprise à l’école maternelle. Tous les jours, le roi, la reine te le petit prince se présentaient devant la porte du narrateur. Trouvant – comme moi – porte close, ils décidaient de revenir le lendemain. Et c’est ainsi qu’on apprenait les jours de la semaine. En accrochant toujours un peu sur les trois syllabes de mercredi.
Fallait-il, comme le petit prince et la famille royale, que je repasse le lendemain ? Une bonne fille l’aurait évidemment décidée ainsi mais étais-je une bonne fille moi qui avais déserté les lieux plus de trois ans, sans parler ou écrire à ma mère ? Et puis demain, j’avais mon cours pour les troisièmes années de licence… et le contentieux avec Hugo Marmont à vider… et le reste. Alors, non, je ne reviendrai pas demain. Peut-être après-demain si je pouvais m’arranger avec Adeline pour la boutique.
Je pris dans ma sacoche le bloc sur lequel je notais toutes mes idées importantes lorsque je n’avais pas mon ordinateur sous la main. J’en arrachai une feuille et méditai longtemps avant d’écrire quoi que ce soit. Même si je suçotai le bouchon du stylo, il n’y aurait pas de maître sévère pour me gronder. Comment tourner les choses ? Quels mots choisir ? Quelle attitude adopter ?
Je me lançai et, ma facilité littéraire aidant, accouchai d’un premier jet dont j’eus peut-être le tort de me satisfaire.

Chère maman,
Ta voisine m’avait dit que tu serais rentrée de chez tante Elsa et je lui avais demandée de t’annoncer ma visite aujourd’hui. Je trouve la maison fermée et la voisine visiblement absente elle aussi. J’espère qu’il n’est rien arrivé de fâcheux ni à l’une, ni à l’autre.
Il y a entre nous trop de mois de silence, trop de non-dits pour renouer contact par un appel téléphonique banal. Je reviendrai dès que possible… Vendredi ou ce week-end... Il est grand temps, non d’effacer ce qui s’est passé entre nous, mais d’en comprendre l’origine et d’y porter un véritable remède. Ma mère me manque dans les bons comme dans les mauvais moments de l’existence. J’espère que tu ressens toi aussi mon absence chaque jour ce qui serait une fort bonne raison pour reprendre notre histoire commune là où elle n’aurait jamais dû s’interrompre.
Je t’embrasse.
Fiona.


J’ai failli rajouter « la pute » derrière mon prénom. Si maman était ouverte à une réconciliation, elle le prendrait comme un trait d’humour complice. Si elle avait sciemment fermé ses volets pour refuser de me recevoir, elle y verrait à quel point cette expression-là m’avait marquée et meurtrie deux mois plus tôt. C’était tentant car largement signifiant.
Je me suis ravisée au dernier moment. Cela n’avait rien à faire dans un tel message qui se voulait une main tendue. On ne tend pas la main en gardant son venin serré au creux de l’autre.
J’ai plié le papier, glissé ma courte missive dans la boite aux lettres, là-même où Daphné me postait ses déclarations enflammées, et puis je suis partie sans me retourner.
Des fois qu’un volet s’écarterait pour bien vérifier qu’on était enfin débarrassé de moi.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Ven 25 Déc 2009 - 21:58

J’avais fait l’aller en imaginant toutes sortes de situations de retrouvailles. Le retour s’effectuait sans qu’une vérité se soit dégagée de cet embrouillamini de possibilités. C’était frustrant.
Encore et toujours.
Et puis il y avait ce truc qui me trottait toujours dans un coin du cerveau, cette remarque faite à Adeline et qui me mettait mal à l’aise depuis plusieurs heures. Pourquoi ? Plusieurs faits s’étaient télescopés dans ma tête à ce moment-là et de ce choc rien n’était sorti sinon cette énergie lente qui me rendait un peu confiance en l’avenir. Les trous noirs, c’était bien de l’énergie, non ? Le mien ne s’éclairerait que lorsque j’aurais assez de force pour relier des mondes a priori éloignés. . J’avais trop cherché à tirer cette force des autres alors qu’elle était en moi.
Nous parlions, Adeline et moi, du TD, des mémoires du maréchal de Vieilleville sur l’entrée royale d’Henri II en 1549. Tout cela n’avait aucun rapport avec Hugo Marmont et son père. Cela ne faisait davantage guère plus sens si on rapprochait le sujet du « suicide » de Jenna… Et même en admettant que mes problèmes avec Ludmilla aient créé le flash dans ma tête, j’étais quasiment certaine qu’elle n’avait jamais entendu parler de ce document.
Alors ?
Alors, j’avais voulu montrer à Adeline ce qu’il fallait acquérir soi-même avant d’espérer pouvoir le transmettre à des futurs adultes. Ce dont ils auraient besoin dans un monde « communiquant » c’était d’une véritable hypercritique envers tout ce qu’on pouvait lire ou entendre ou voir. Se méfier de tout, ne croire en rien sans avoir passé l’objet du doute au tamis de son savoir et de la logique la plus élémentaire. Une banalité pour l’historien, une démarche tellement rare dans ce monde réel où on ne votait même plus pour des idées mais pour des apparences d’idées.
A la réflexion, je n’avais pas parlé d’hypercritique mais de… de… ?
C’était là, je le sentais.
Je doublais un camion à la hauteur de l’aire autoroutière du Frontonnais lorsque l’expression précise me revint en mémoire. J’avais dit « analyse chirurgicale ». L’adjectif prenait plusieurs sens selon la manière dont on l’utilisait. Un sens médical, un sens évoquant méticulosité et précision. Nous n’étions pas des médecins mais si nous rations quelque chose, alors nous rations tout. Et moi j’avais forcément raté, laissé passer quelque chose d’évident. « S’il y a un problème quelque part, un document pour l’évoquer et un historien pour l’analyser, l’affaire est déjà résolue ». J’avais les problèmes et, même s’ils étaient ténus, les documents. J’étais historienne.
Et le problème n’était pas résolu.
Du sommet de la côte, on avait un panorama splendide sur l’agglomération toulousaine. L’horizon qui se limitait depuis plusieurs kilomètres à des forêts et au ruban autoroutier s’élargissait soudain et permettait d’embrasser un espace d’une vingtaine de kilomètres de large. La masse de la métropole prenait d’ici toute sa dimension. S’additionnaient la grande ville et ses communes des banlieues nord et ouest, la Garonne et sa vallée, les champs, les serres et les ramifications des réseaux de communication. Cette addition formait un tout cohérent.
Dans ma tête, il se passa exactement la même chose. D’un seul coup, des petites parcelles de mon passé récent se rejoignirent pour former un ensemble qui permettait de couvrir tout le paysage de mon quotidien actuel et de ses problèmes.
Non seulement, je n’avais pas été hypercritique dans mes analyses, j’avais refusé de prendre en compte certaines choses parce qu’elles dérangeaient mes convictions, mes croyances et mes amitiés. Analyse chirurgicale, tu parles ! Je n’avais même pas feuilleté les livres dans l’appartement de Jenna, je ne m’étais même pas demandée si quelqu’un qui n’avait pas fait d’études universitaires d’histoire allait lire ce genre d’ouvrages le soir avant de s’endormir. Plausible ?… A voir…
Et puis, la radio venait de l’annoncer, Maximilien Lagault avait été élu au deuxième tour de scrutin au siège de l’Académie française laissé vacant par le décès du romancier et historien Maurice Druon.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Sam 26 Déc 2009 - 0:15

Je sortis du périphérique toulousain à la sortie 14 pour rejoindre le quartier de Borderouge. Il y avait différents points qu’il me fallait éclaircir d’urgence par une véritable analyse « chirurgicale ». Cela voulait dire tout passer au crible moi-même. Pour la pièce principale, j’avais fait confiance à Ludmilla et c’était peut-être une erreur : si elle remâchait déjà sa rancœur contre moi, elle avait très bien pu faire en sorte que je ne trouve pas certains indices. En agissant ainsi, elle me détournait de mon enquête et me conduisait à me recentrer sur le projet de Parfum Violette. Pour la chambre et la salle de bains, en faisant ma propre critique, j’avais finalement plutôt survolé les choses. Mon souci principal avait été de récupérer l’ordinateur portable et j’avais rapidement été fixé sur mon échec sur ce point. Le reste avait donc été bâclé. Si j’avais été plus judicieuse, je me serais assise sur le lit et j’aurais pris le temps d’étudier le contenu de la bibliothèque et me demander ce qui clochait dedans.
Ce qui clochait, c’était donc le niveau élevé des bouquins consacrés à l’histoire des Espagnols en exil dans le Sud-Ouest. Cela relevait plus d’une bibliographie universitaire que du simple travail mémoriel d’une hispanique de la troisième génération… et qui rejetait en plus en grande partie ses origines méridionales en se blondissant les cheveux. Avec sa manière quasi-obsessionnelle de travailler, quand Jenna aurait-elle trouvé le temps de lire convenablement ces ouvrages ? Et qu’en aurait-elle tiré sans passer par le passage obligé d’une prise de notes ?
Si ces livres étaient là, c’est que quelqu’un les y avait mis sciemment, pour introduire dans l’esprit des personnes qui les verraient une certaine idée. Une telle collection ne pouvait avoir été élaborée que par quelqu’un qui maîtrisait le sujet, quelqu’un qui savait où chercher ses références… Et même où les acheter car certains ouvrages ne se trouvaient pas dans les librairies les plus classiques mais se commandaient directement auprès des presses universitaires ; il y avait là la transcription de thèses publiées ces dix dernières années. De là à imaginer qu’il y avait un lien entre Hugo Marmont, fils adultérin de Maximilien Lagault, et Jenna prétendument Gonzalez, il y avait un gouffre… Mais ce gouffre remplissait si bien le « trou noir » de mon schéma matinal qu’il illuminait tout le reste.

J’eus recours pour pénétrer dans la résidence à la sonnette du docteur Favier. Le mercredi après-midi, comme l’indiquait la plaque bleue et blanche, c’était visites sans rendez-vous. A 17h15, il n’était pas impensable que quelqu’un demandât l’entrée. Pour essayer de me faire la plus discrète possible, je me jetai dans la cage d’escalier bien certaine de n’y croiser personne. Au premier étage, toujours prudente, je coulai un œil par la porte palière entrebâillée avant de me risquer dans le couloir. Deux tours de clé et l’appartement s’offrait pour la seconde fois à moi et à mon inquisition personnelle.
Au terme de ma première visite, j’avais conclu que l’appartement était un « piège à con », que Jenna n’y avait jamais habitée et qu’on avait voulu nous y attirer pour nous éloigner d’autre chose. Mais Ludmilla avait eu une autre interprétation que j’avais balayée d’un revers de main sans doute méprisant – ou pouvant être interprété comme tel - : l’appartement avait été « nettoyé » de tout ce qui pouvait permettre de remonter vers une personne quelconque. J’arrivai désormais avec un autre état d’esprit et une autre grille de lecture. Jenna avait bien habité ici et c’est justement pour cela qu’on avait débarrassé l’appartement, pour le rendre parfaitement « clean ». Mais elle n’avait pas forcément vécu dans la configuration qu’il nous avait été données de découvrir ensuite. J’étais prête à mettre ma main à couper que l’appartement n’avait pas du tout cet aspect lorsqu’il avait été montré aux flics ; il était trop bien rangé, trop sage pour refléter un tempérament suicidaire. Qui sait, il y avait même peut-être un mot d’explication dont personne n’avait fait mention devant moi.
Si on avait pris la peine de reconstruire l’univers supposée de Jenna, c’était bien dans la perspective de notre venue. Cela voulait dire que ceux qui étaient derrière tout cela me connaissaient, savaient de quel genre de réaction j’étais capable face à un mystère, face à une situation inexpliquée. Bien sûr, Jenna pouvait avoir cerné cette façon d’être en me regardant agir, me comporter au quotidien… Mais qui, sinon Maximilien Lagault, pouvait connaître vraiment l’étendue de ma détermination ? Qui, sinon lui, avait pu éprouver sur pièce ma folle ténacité et ma fierté ? A ma connaissance, personne.
Deuxième argument en faveur du rapprochement des deux affaires. Cela commençait vraiment à se préciser.
Trois sources d’informations différentes pour me cerner avant de metre au point un plan d’action : Maximilien Lagault qui m’avait côtoyée – à ses dépens - lors des précédents Rendez-Vous de l’Histoire et qui – vérité ou forfanterie ? – avait prétendu disposer de relations fortes avec les services de renseignement ; Hugo Marmont qui pouvait profiter de la banque d’informations de La Garonne Libre, pouvait enquêter sur le terrain et savait que je ne résisterais pas à une proposition de rencontre ; la « prétendue Jenna » qui en travaillant à la construction de Parfum Violette pouvait accéder à mon quotidien le plus personnel ou presque. Leur objectif ? Se venger pour les uns, s’enrichir pour les autres. Lesquels étaient les uns, lesquels étaient les autres, cela restait encore à définir.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Sam 26 Déc 2009 - 1:22

Mon goût des livres autant que l’aspect intrigant de la sélection présente dans la bibliothèque de Jenna me conduisit d’abord dans la chambre. Par chance, les gants en latex étaient restés dans ma voiture et je pus me livrer à mon exploration sans crainte de disséminer mes empreintes dans tout l’appartement.
Première constatation : les livres étaient quasiment tous neufs ; les pages n’étaient pas cornées, les tranches à peine marquées par l’ouverture du bouquin. Moi qui étais si précautionneuse avec les livres – refusant notamment de souligner quoi que ce soit, même au crayon à papier – je commençais à me désespérer de la dégradation de la couverture dès la troisième ou quatrième utilisation. Là je me trouvais face à des bouquins n’ayant été ouvert qu’une ou deux fois… et encore pas bien longtemps.
Deuxième constatation : deux ouvrages faisaient tâche, si on y réfléchissait bien, dans cette quinzaine de bouquins. L‘étude, déjà ancienne, de Jean Estèbe sur Toulouse entre 1940 et 1944 pouvait bien évoquer au gré de ses pages la situation des républicains espagnols réfugiés dans la capitale occitane, elle n’était pas du tout centrée sur le sujet. Etait-ce l’âge du livre – et l’achat éventuel chez un bouquiniste pratiquant la vente d’occasion – qui expliquait seul que cet ouvrage-là fut, au contraire des autres, largement marqué au niveau de la tranche, de la couverture et des pages ? Le second ouvrage étrange était le premier numéro de la revue consacrée à l’histoire des femmes – Clio - justement publiée par l’université de Toulouse. Le thème général du numéro faisait référence au rôle des femmes dans la résistance et à leur sort au moment de la libération. Là aussi, l’exemplaire était ancien – 1995 – et passablement usagé. Il se trouvait même des passages soulignés au feutre dans différents articles : ceux d’Hélène Chaubin sur « les femmes dans la résistance méditerranéenne », d’Hanna Diamond sur « Libération ! Quelle libération ? L’expérience des femmes toulousaines » et de Yannick Ripa sur les tondues pendant la guerre civile espagnole. Là encore, on pouvait trouver un lien avec le reste, mais il était bien mince. Soit ces deux ouvrages avaient pour but de m’égarer, soit ils témoignaient d’une nouvelle complexification des choses. Ludmilla m’avait racontée sa découverte concernant l’assassinat d’une résistante ayant trahie en 1944 rue Sainte-Ursule. Se pouvait-il que cette anecdote puisse venir s’articuler au reste ? Il faudrait vérifier cela.
Troisième constatation – impossible à faire avant cette fin d’après-midi - : si la bibliothèque contenait des livres d’histoire et des romans grand public, dont une bonne moitié liés à l’Histoire, aucun n’avait pour auteur Maximilien Lagault, notre nouvel académicien. Une absence que je pouvais personnellement très bien comprendre mais qui pouvait légitimement surprendre. N’avait-il pas écrit, alors qu’il était encore dans sa période « de gauche », un ouvrage, largement romancé, sur Dolores Iraburri, la Pasionaria qui avait lancé le célèbre No pasaran que j’avais étudié au lycée en cours d’espagnol. On pouvait prendre cette absence dans la sélection comme une volonté d’éviter d’attirer mon attention sur un nom bien trop connu de moi.
C’était fou tout ce que je pouvais déduire de l’analyse « chirurgicale » de cette simple bibliothèque. Ma bonne connaissance de l’historiographie était un indéniable avantage pour y parvenir. Avaient-ils mésestimé la chose ? Avaient-ils supposé que je me laisserais prendre par l’émotion ? Difficile à dire pour le moment. On verrait un peu plus tard.
Serais-je aussi efficace dans la salle de bains qui était un lieu beaucoup moins dans mes cordes ?

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Sam 26 Déc 2009 - 17:26

J’ai commencé par vérifier la couleur des rouges à lèvres. Correspondaient-ils bien à ceux qu’utilisaient Jenna au quotidien ? Lorsque j’avais un doute, je testais sur mes propres lèvres puis, une fois satisfaite du résultat, j’épongeais le maquillage avec un kleenex. Je finis par me retrouver avec un tas de mouchoirs en papier usagés sur les bras que je ne pouvais laisser trainer dans la poubelle… Et ce d’autant plus qu’elle était vide. Là encore je n’imaginais pas une candidate au suicide prenant la peine de vider sa poubelle de salle de bain avant d’aller se jeter dans la Garonne.
Les rouges à lèvres ayant montré qu’ils correspondaient bien aux tons habituellement utilisés par Jenna – et, contrairement aux livres historiques, ils avaient été utilisés, eux ! – je me dispensai de procéder au même test avec les vernis à ongles sous peine de passer ma nuit à me prendre pour une apprentie esthéticienne.
Le produit décolorant était également largement entamé. Certains psychologues estiment que vouloir transformer son apparence est un signe de mal être persistant, cela pouvait donc être interprété dans le sens d’un désespoir profond de la jeune femme… mais je n’y croyais pas, je n’y croyais plus. Si je me souvenais de sa dernière décoloration, la veille de son « suicide », c’est parce qu’elle m’avait dit en riant, paraphrasant Coluche, « plus blond que blond est-ce que ça existe ? ». Encore une fois, elle attirait mon attention sur le fait qu’elle avait bien les cheveux décolorés et elle ne donnait aucun signe manifeste de désespérance. A bien y réfléchir, cela participait d’une préparation de mon esprit à ne pas accepter le suicide… et donc à débarquer ici.
J’avais déjà remarqué l’absence de produits pour l’entretien des lentilles. Evidemment, pour aller jusqu’à la Garonne pour s’y jeter, on pouvait imaginer qu’un suicidaire avait besoin de porter ses lentilles. Que les lentilles ne soient pas là, ok ! Que le petit tube réceptionnant les lentilles, du genre de ceux que m’avait montré l’ophtalmo, soit absent était déjà plus étonnant : on n’emporte pas un flacon dont on sait pertinemment qu’on aura plus l’usage… à moins d’imaginer en avoir encore besoin dans l’au-delà. Mais que disparaissent aussi le produit d’entretien et les lentilles anciennes pieusement conservées au cas où, là ça faisait beaucoup. La mystérieuse Jenna n’avait pas pu laisser de tels produits ici, elle les avait forcément fait suivre avec elle à l’endroit où elle se trouvait actuellement (que ce soit une urne funéraire ou un paradis aussi fiscal que tropical).
Les crèmes, là aussi largement utilisées, étaient de type classique. Dépilatoires, enrichissantes, hydratantes. Une cependant m’intrigua par son appellation : « crème barrière ». Je n’avais jamais entendu parler de cela. Bon, ok, je n’étais qu’une convertie d’assez fraîche date aux soins esthétiques du corps et mon inexpérience pouvait expliquer mon absence de référence précise sur la chose. Mais justement parce que je ne savais pas ce que c’était et l’utilisation qu’on pouvait en faire, je voyais dans cette crème quelque chose de potentiellement anormal. Au toucher, la crème n’avait pas de consistance particulière, cela ressemblait un peu à une huile ou un lait protecteur et ça tenait bien sur la peau.
Voulant en savoir plus, je pris l’initiative bizarre de téléphoner à une esthéticienne. En fait, je n’en connaissais qu’une et elle était à près de 700 bornes de Toulouse, mais avec la somme d’argent que je lui avais laissée en octobre, je supposais qu’elle ne refuserait pas de répondre à une ou deux questions.
Je récupérai le numéro grâce à un annuaire téléphonique et appelai en espérant que le mercredi n’était pas son jour de relâche.
A la deuxième sonnerie, on décrocha.
- Institut Lisa, bonsoir…
- Bonsoir, je pense que vous vous souvenez de moi… Je suis Fiona Toussaint, je suis venue…
- Oui, oui, bien sûr… Mon compte en banque a de bonnes raisons de ne pas vous avoir oubliée. Vous êtes à nouveau dans la région ?
- Hélas non… Mais si je repasse l’année prochaine, je ne manquerai pas de venir profiter de vos talents. Je vous appelle pour vous demander si vous pouvez m’expliquer ce qu’est une crème barrière ?
- C’est un terme générique… Ce sont toutes les crèmes qui protègent la peau d’une agression extérieure. On en utilise par exemple pour les personnes qui ne supportent pas le contact avec une eau salée à la mer ou chlorée dans les piscines… On l’utilise aussi dans le cas de dermatoses professionnelles pour les gens par exemple dont les mains sont en contacts fréquents avec des produits chimiques comme les gens qui s’occupent de l’entretien… On peut aussi trouver une utilisation plus particulière dans le cas de tanning.
- Et c’est quoi le tanning ? Ca a un rapport avec le teint ?
- En quelque sorte. C’est un principe de douche bronzante. On protège les cheveux avec une sorte de charlotte en tissu, éventuellement le sexe et les seins avec un vieux maillots de bain si on ne veut pas donner l’impression d’un bronzage intégral…
- Et la crème, à quoi sert-elle ?
- A protéger la paume des mains et la plante des pieds…. Sans quoi, ouille ouille ouille… Ca chauffe…
- Lisa, vous êtes aussi douée pour transformer une loqueteuse en princesse que pour éclairer l’esprit des gens. Je vous remercie beaucoup, vous m’avez grandement aidée et je saurais m’en souvenir lors de mon prochain voyage à Blois. Si vous le permettez, je vous embrasse. Bonne soirée.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Sam 26 Déc 2009 - 20:58

Le fabuleux bronzage de Jenna n’était pas naturel, elle ne s’en était jamais cachée… mais il ne provenait pas comme elle me l’avait affirmée de séances régulières d’u.v. C’était du tanning, la pulvérisation sur le corps d’un liquide autobronzant, qui lui donnait en permanence cette peau cuivrée. En m’agenouillant dans la douche, j’avais découvert des particules colorées minuscules injectées entre les carreaux de faïence, j’en avais même retrouvé entre la salle de bain et la chambre. Les joints du carrelage absorbaient la teinture qui devaient continuer à goutter un peu après la douche bronzante.
Que pouvais-je tirer de ceci ? D’abord que Jenna m’avait menti, mais, à ce point de mon enquête, ce n’était plus une surprise. J’avais peine désormais à imaginer le désarroi qui m’avait étreinte à la nouvelle de son « suicide ». Qu’elle soit réellement morte ou bien vivante, son sort ne m’importait plus désormais. Je voulais avant tout comprendre et, si par un biais ou l’autre, je pouvais faire punir les coupables cela n’en serait que mieux.
Le fait de se bronzer ainsi « à domicile » pouvait signifier que Jenna se méfiait des effets dangereux des ultra-violets et des cabines de bronzage. Dire que je n’avais cessé de la mettre en garde contre ces risques-là ! Elle avait bien dû se foutre de moi dès que je tournais le dos. La pratique de ce tanning me paraissait davantage révélatrice d’une volonté de discrétion en même temps que d’optimisation de son temps personnel. La boite d’autobronzant restant sur l’étagère de la salle de bains parlait d’une durée d’une semaine de bronzage assuré après application… ce qui, avec les exagérations d’usage des fabricants, devait correspondre à cinq jours. En supposant qu’il faille plusieurs heures pour que le bronzage imprègne vraiment la peau, c’était un temps sacrément perdu à attendre dans le cabinet de l’esthéticienne (du moins, c’est ainsi que je voyais les choses faute d’éclairages plus précis sur le processus); or, Jenna détestait perdre son temps. Le fait de réaliser cette douche auto-bronzante à domicile permettait en plus de donner l’illusion d’un bronzage maintenu naturellement ce qui était quand même plus chic.
A moins que…
Oui, il y avait forcément un « à moins que… » à ce moment de ma réflexion mais la suite du raisonnement ne venait pas d’elle-même. Pourquoi pouvait-on trouver intérêt, outre l’aspect économique évident, à faire chez soi un soin esthétique qu’on pouvait faire avec plus de sécurité chez une professionnelle ? Le gain de temps, certes… mais si c’était pour oublier de bronzer une partie bien visible comme l’intérieur des poignets ou le lobe d’une oreille, c’était un aller sans retour pour le ridicule. Jenna n’était pas, sur ce qu’elle montrait en tous cas, le genre à prendre le risque de se ridiculiser. Il y avait forcément une autre raison à ce besoin maladif d’être et de rester bronzée.
Et puis zut !… Je pourrais bien penser à cela plus tard ! J’avais l’impression d’avoir effectué en quelques heures un bond de géant dans mon enquête. J’avais relié l’affaire Jenna à l’affaire Marmont, ce n’était pas rien quand même. J’avais vu débouler la haute stature de commandeur de Maximilien Lagault – monsieur l’Académicien français ! - dans mes nouveaux tourments ; une détestable habitude de sa part soit dit en passant. J’avais pointé le fait que l’appartement de Jenna tel qu’il était présenté n’était qu’une mise en scène… mais une mise en scène qui avait des failles, failles que j’avais entrepris de mettre à jour et d’explorer. Sans doute, tout n’était-il pas encore clair. Les questions non résolues étaient légion. Cela n’avait finalement qu’une importance relative. Je n’en apprendrais guère plus en attendant de trouver d’autres indices, de construire d’autres théories. C’était désormais à moi de prendre l’offensive.
J’avais une idée qui me plaisait assez mais qui supposait un coup de fil à Paul Gonzalez, un grognement approbateur de la mère Rouquet et un peu de venin littéraire. Il était temps de rentrer pour mettre tout cela en œuvre dans le bon tempo. Coup d’œil à ma montre : 19h25… Oui, il fallait se dépêcher.
Je sortis paisiblement. Trop sans doute. Tandis que j’ôtais mes gants de latex, passablement dégradés déjà par ma transpiration acide, pour les enfouir dans mon sac, une porte s’ouvrit sur ma droite. Celle du cabinet médical. Cela aurait pu être un patient qui s’en allait, déjà mieux portant d’avoir obtenu une flopée de médicaments pour se soigner. Las ! C’était la seule personne qui ne devait surtout pas me voir à cet endroit. Le docteur Favier en personne.
- Tiens ! fit-il avec un grand sourire et une voix qui traîna plusieurs secondes sur son interjection.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Sam 26 Déc 2009 - 23:39

Gênée, honteuse et coupable, je ne réussis qu’à planquer mon second gant de latex au creux de ma main gauche, faute de pouvoir le glisser dans mon sac. Mouvement trop visible et trop difficile à contrôler. Le gant tomba sur le tapis moquetté du couloir avec autant de discrétion que l’entrée d’un leader politique dans une salle de militants chauffés à blanc.
- Comment allez-vous ? demanda le toubib sans paraître prêter attention à cette chute inattendue.
Il avait une façon très étrange de vous parler, de vous regarder, en bref de vous considérer. C’était – pardon aux puristes de la langue pour le néologisme – nounoursesque. Un rythme vocal lent, feutré, sans la moindre agression. Un regard en apparence éteint mais dans lequel s’allumaient périodiquement des pétillements gentiment moqueurs. On avait à la fois envie de se serrer contre lui et de lui démonter les bras. Oui, un vrai nounours… Pataud, se dandinant toujours d’un pied sur l’autre, un peu gêné par sa légère corpulence. Pourtant, ses coups de griffe devaient faire mal. Ce « comment allez-vous ? » était tout à la fois professionnel et inquisiteur. Il n’oubliait pas qu’il m’avait rattrapée alors que je tombais dans les pommes mais il ne perdait pas davantage de vue que mon retour en ces lieux s’expliquait mal surtout les gants à la main.
- J’ai terminé mes consultations mais si vous souhaitez me voir…
Allons bon ! Qu’est-ce que c’était que cette invitation ? Qu’est-ce que cela cachait ? La lumière du couloir de son cabinet était éteinte, il la ralluma… Et je me sentis obligée de marcher vers elle. Comme attirée par une force invincible et invisible.
Le médecin me serra la main, la trouva évidemment trempée de transpiration et, sans paraître y prendre garde, m’indiqua le chemin de son bureau.
- Alors, fit le médecin. Vous m’inventez un gros mensonge ou vous m’expliquez tout ?
Bon, il ne me demandait pas de me déshabiller, histoire de me faire payer son silence par un bon vieux viol des familles. C’était déjà ça de pris pour le moment. Mais, à la manière dont il me regardait, je sentais plus la perplexité intellectuelle que le désir sexuel en lui. Je résolus de lui faire confiance.
- Voilà, docteur, dis-je, je souffre du besoin maladif de maîtriser le monde. Je n’accepte pas d’être le jouet de puissances qui me dépassent, je ne supporte pas qu’on m’empêche d’être libre et de penser comme je l’entends. Bref, je suis d’une fierté telle que je mets toujours dans des histoires pas possibles… Ca doit être une forme de folie…
- De folie, intervint-il, sûrement pas ! J’ai travaillé dix ans à l’hôpital psychiatrique de Toulouse, alors les fous ça me connaît… Et comme vous semblez avoir un doute, je peux vous jurer que j’étais guéri quand j’en suis parti.
Cela devait être une blague courante chez lui, un petit gimmick pour dédramatiser une situation personnelle sans doute délicate à vivre. On ne doit pas sortir totalement indemne d’années de pratique médicale dans ce milieu hospitalier si particulier.
- Ce que vous voulez tout simplement, reprit-il, c’est que personne ne décide à votre place. C’est ce qu’on appelle le libre-arbitre… sauf en football évidemment.
Deuxième vanne. Fallait-il s’inquiéter ? Un type qui vous dit qu’il a bossé dix ans chez les dingues, qui vous fait entrer dans son cabinet désert et qui vous balance un à-peu-près que n’oserait pas un gamin de dix ans.
- Bien sûr, dis-je en avalant péniblement ma salive.
- Vous savez… Depuis la semaine dernière, je me suis posé beaucoup de questions sur vous.
Oh là ! Ca prenait un tour de moins en moins engageant cette discussion. Le nounours se mettait à me tourner autour tout en reniflant sa proie… Métaphoriquement bien sûr car le docteur Favier était installé derrière son bureau et moi sur une des deux chaises réservées aux patients.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Sam 26 Déc 2009 - 23:52

- D’abord vous êtes venue ici et vous vous êtes évanouie dans mes bras… Ce dont je garde un souvenir ému… La dernière fois que cela m’était arrivé, c’était une vieille mémère qui devait bien faire ses 70 ans pour autant de kilos… sans compter la surcharge pondérale et la TVA…
Encore de l’humour… J’en vins à me demander si ce type ne faisait pas ça simplement parce qu’il avait du mal à se prendre au sérieux. Une forme d’auto-défense que j’utilisais parfois, mais seulement en dernier recours…
Ou il voulait tout bonnement me mettre en confiance ? Mais il s’y prenait alors bien mal.
- Et puis je vous ai vue et lue dans le journal… Disant des choses étranges et qui me semblaient ne pas coller avec l’impression que j’avais eu de vous, lors de cette première entrevue assez brève quoiqu’intense.
- Docteur, je vous en prie… allez à l’essentiel…
- L’essentiel c’est de savoir où sont les limites de ce fichu serment d’Hippocrate. J’avais votre nom… Ayant votre nom, j’ai fait comme le premier idiot venu, j’ai utilisé Google et j’ai accédé à des tas d’informations vous concernant. Contradictoires comme de bien entendu, mais avec une dominante favorable certaine. Bref, j’en sais beaucoup sur vous… Ne craignez-rien, je n’évoquerai pas certaines prestations télévisées qui si elles ne vous ont pas grandie vous ont sans doute aidée à grandir.
Ca y est ! Il était parti et il ne s’arrêtait plus après chaque jeu de mot pour en vérifier l’effet ! Alors que je m’attendais à lui devoir des explications, c’est paradoxalement lui qui m’en donnait.
- Devais-je vous contacter ? Adresse, numéro de téléphone, e-mail, rien n’est secret de nos jours…
- Mais, docteur, pour me dire quoi ?
- D’abord que j’ai confiance en vous… et que vos mains transpirantes ne peuvent être dues qu’à un excès de stress… Essayez donc les sels d’aluminium pour remédier à cela… C’est souverain.
Passer d’une déclaration de confiance à une prescription médicale, le nounours était sacrément leste et faisait le grand écart en une phrase. Drôle de plantigrade.
- Ensuite, poursuivit-il, que le fait de vous voir sortir d’un appartement dans lequel vous n’étiez pas censée pénétrer ne peut être que l’effet de ma fatigue de fin de journée… Tout comme j’ai dû rêver le grand charivari qui s’est produit dans cet appartement dans la nuit de samedi à dimanche dernier.
- Charivari ?…
- Ne m’interrompez pas, fit-il, ou je vais oublier ce rêve étrange.
Cette dernière remarque remit tout en place dans ma tête. Le médecin avait été le témoin de certains faits qu’il ne pouvait révéler, notamment aux autorités, en raison du serment d’Hippocrate. Contraint au silence concernant la vie privée et médicale de ses patients, il avait bien l’intention pourtant de me décrire par le menu ce « charivari » en le déguisant en un récit d’hallucinations supposées.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Sam 26 Déc 2009 - 23:57

- Normalement, je finis ma semaine le samedi à midi, m’expliqua-t-il… Sauf que mon ordinateur m’ayant honteusement lâché le vendredi dans l’après-midi, j’ai passé mon après-midi du samedi à en trouver un d’à-peu-près équivalent en magasin, puis ma soirée à le configurer et à réinstaller mes bases de données. Sur le coup de minuit, j’ai eu un coup de mou et je me suis allongé un moment…
- C’est là que vous vous êtes endormi et que vous avez fait « ce rêve étrange »…
- Exactement. Je vois que vous suivez…
Ce n’était pas des coups de griffes qu’il distribuait mais des caresses façon pattes de velours. On était bien partis pour s’entendre.
- Bon sang, docteur, songeai-je, si vous m’apportez confirmation de ce que je suppose, je fais de vous mon médecin référent pour la Sécu. Et tant pis si je dois me taper vingt minutes en métro et autant à pied pour venir vous consulter !
- Il y avait des allées et venues dans la couloir, poursuivit-il. L’ascenseur s’ouvrait et se fermait à espace régulier… Toutes les trois ou quatre minutes environ.
- Le temps de descendre ou de remonter quelque chose du parking de l’immeuble ?…
- Peut-être, répondit le docteur, en fait je n’en sais rien. Comme je n’habite pas ici, ma voiture reste garée dans la rue.
- Et, dans votre « rêve », ce mouvement concernait l’appartement voisin ?
- Exactement !… C’était plutôt discret comme mouvement mais cette régularité m’a intrigué…
- Et vous vous êtes réveillé ! dis-je craignant qu’il m’abandonnât en plein mystère.
- Même pas !… Tout en dormant – vous croyez que je suis somnambule ? – je suis allé regarder par l’œilleton qui est sur ma porte. Ils étaient en fait deux à se relayer. Un homme et une femme. Et cela n’avait aucun sens ! Ils transportaient des trucs et en ramenaient d’autres. Comme si deux déménagements s’effectuaient en même temps et en sens contraire. Ils montaient avec des cartons pleins et ils repartaient avec des cartons pleins… Si cela n’avait pas été un rêve, et, si je ne m’étais pas réveillé ensuite, je crois bien que j’aurais appelé la police.
- Les voisins auraient pu tout aussi bien le faire…
- La nuit du samedi au dimanche, il n’y a jamais personne à cet étage. Là, ce n’est pas le médecin qui parle mais le propriétaire de l’appartement. Mon voisin de gauche, qui est étudiant, rentre le week-end chez ses parents dans le Cantal. A l’autre bout du couloir, ils partent dans leur maison de campagne en Ariège. Quant aux derniers, ils…
Le docteur Favier baissa la vois et articula avec un sourire faussement béat une croustillante révélation.
- … ils sortent en club échangiste…
S’il avait espéré me choquer ou me surprendre, c’était raté ! Tout ce que je voyais c’est que les « déménageurs » savaient que personne ne pourrait assister à leur manège à l’étage dans cette nuit particulière de la semaine. Comme un fait étrange, Jenna avait été incinérée le samedi matin. Et dans la nuit qui suivait, chambardement en cours dans son ancien appartement.
J’avais déjà changé de médecin référent.

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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Dim 27 Déc 2009 - 0:08

- Le plus extraordinaire, c’est qu’il me semblait reconnaître la femme.
- Une cliente… pardon… une patiente à vous ?
- Allons, mademoiselle Toussaint, si c’était le cas, je ne pourrais vous en parler. Non, elle ressemblait beaucoup à votre ancienne employée… Celle qui hélas est décédée la semaine dernière… Sauf qu’elle n’avait ni la même couleur de cheveux, ni le même teint de peau.
- Manuela, sa sœur ! lançai-je.
- Je ne pourrais vous dire… Ce n’est pas sous ce nom-là qu’elle est venue me consulter il y a deux mois tout juste… Elle m’affirma ne pas vivre sous le nom indiqué sur sa carte vitale parce qu’elle voulait se protéger d’un ex violent…
- Et quel était son nom alors ?…
Le médecin se contenta de placer un doigt sur ses lèvres. Là, on arrivait aux limites qu’il se fixait… ou du moins qu’il fixait à son « rêve ». Il n’en dirait pas plus et ce serait donc à moi d’identifier le véritable nom de Manuela… Et dans la foulée, j’aurais celui de Jenna… Les deux sœurs ne pouvaient pas, c’était ma seule certitude pour le moment, avoir de noms de famille différents. Mais qu’elles s’appellent Dupont, Lazare ou Brochet, je finirais bien par établir leur identité. D’une manière ou d’une autre.
- Tout ce que je peux vous dire c’est que la ressemblance avec sa sœur était vraiment troublante.
- Des jumelles ?
- En quelque sorte, lâcha le toubib en détournant la tête comme s’il avait quelque chose à vérifier sur son ordinateur.
Lequel était d’ailleurs éteint ce qui sembla le laisser perplexe.
- Et l’homme ?… Dans votre rêve ? N’était-il pas une sorte de sosie de Kirk Douglas jeune ?
- Des cheveux châtains tirant un peu sur le blond, avec une fossette au menton ? Seriez-vous magicienne pour pénétrer ainsi dans mes rêves ?
L’ordinateur commençait doucement à ronronner et l’écran s’alluma.
- Disons que moi aussi, je fais des rêves étranges… Mais en plus je les vis dans leur version cauchemar... Voulez-vous savoir de qui il s’agit ?
- S’il n’a pas de souci de santé, cela ne m’intéresse pas, répliqua le médecin avec un air faussement je-m’en-foutiste. J’ai bien assez à faire avec mon propre troupeau sans ajouter les bêtes de celui des autres.
Décidément, on était dans un mauvais remake de mes aventures de Blois. Maximilien Lagault était remplacé par son fils naturel et les jumeaux Rivière par des jumelles au nom mystérieux.

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