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 Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]

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MBS



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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Dim 27 Déc 2009 - 0:08

- Le plus extraordinaire, c’est qu’il me semblait reconnaître la femme.
- Une cliente… pardon… une patiente à vous ?
- Allons, mademoiselle Toussaint, si c’était le cas, je ne pourrais vous en parler. Non, elle ressemblait beaucoup à votre ancienne employée… Celle qui hélas est décédée la semaine dernière… Sauf qu’elle n’avait ni la même couleur de cheveux, ni le même teint de peau.
- Manuela, sa sœur ! lançai-je.
- Je ne pourrais vous dire… Ce n’est pas sous ce nom-là qu’elle est venue me consulter il y a deux mois tout juste… Elle m’affirma ne pas vivre sous le nom indiqué sur sa carte vitale parce qu’elle voulait se protéger d’un ex violent…
- Et quel était son nom alors ?…
Le médecin se contenta de placer un doigt sur ses lèvres. Là, on arrivait aux limites qu’il se fixait… ou du moins qu’il fixait à son « rêve ». Il n’en dirait pas plus et ce serait donc à moi d’identifier le véritable nom de Manuela… Et dans la foulée, j’aurais celui de Jenna… Les deux sœurs ne pouvaient pas, c’était ma seule certitude pour le moment, avoir de noms de famille différents. Mais qu’elles s’appellent Dupont, Lazare ou Brochet, je finirais bien par établir leur identité. D’une manière ou d’une autre.
- Tout ce que je peux vous dire c’est que la ressemblance avec sa sœur était vraiment troublante.
- Des jumelles ?
- En quelque sorte, lâcha le toubib en détournant la tête comme s’il avait quelque chose à vérifier sur son ordinateur.
Lequel était d’ailleurs éteint ce qui sembla le laisser perplexe.
- Et l’homme ?… Dans votre rêve ? N’était-il pas une sorte de sosie de Kirk Douglas jeune ?
- Des cheveux châtains tirant un peu sur le blond, avec une fossette au menton ? Seriez-vous magicienne pour pénétrer ainsi dans mes rêves ?
L’ordinateur commençait doucement à ronronner et l’écran s’alluma.
- Disons que moi aussi, je fais des rêves étranges… Mais en plus je les vis dans leur version cauchemar... Voulez-vous savoir de qui il s’agit ?
- S’il n’a pas de souci de santé, cela ne m’intéresse pas, répliqua le médecin avec un air faussement je-m’en-foutiste. J’ai bien assez à faire avec mon propre troupeau sans ajouter les bêtes de celui des autres.
Décidément, on était dans un mauvais remake de mes aventures de Blois. Maximilien Lagault était remplacé par son fils naturel et les jumeaux Rivière par des jumelles au nom mystérieux.
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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Dim 27 Déc 2009 - 0:17

- Je n’ai pas tout à fait terminé de vous raconter mon rêve… et puis ensuite, il faudra que vous m’expliquiez pourquoi vous êtes revenue ici ce soir… Mais, je viens de me rendre compte que j’ai un petit creux… Je crois avoir une boite de biscuits dans ma voiture, je vais aller la chercher… Ca nous calera le temps de finir notre petite discussion.
- Mais vous n’avez pas envie de rentrer chez vous ? Vous n’avez pas une femme ou des enfants qui vous attendent…
- Je suis divorcé et ma fille unique a préféré s’enfuir en cité U après avoir eu son bac. Pour faire médecine comme papa… mais sans papa !… Alors, que voulez-vous, je grignote des biscuits et je m’amuse avec mon ordinateur. Ca m’occupe quand je n’ai pas le temps d’aller au golf.
Il se leva de son fauteuil, contourna le bureau et à grandes enjambées disparut dans le couloir. Deux secondes plus tard, la porte de l’appartement claquait. Il était parti.
J’ai bien dû rester comme une conne pendant trente secondes. Une éternité quoi quand on est supposée être parmi les cerveaux les plus brillants du pays et un modèle de réussite républicaine.
Pourquoi avait-il allumé son ordinateur alors qu’il n’allait pas m’ausculter et me prescrire quoi que ce soit ?
Pourquoi ce soudain appétit que quelques malheureux gâteaux secs ne pourraient pas enrayer ?
Pourquoi avoir insisté sur le fait que Manuela était venue il y a deux mois pile ?
Et merde !
Il n’y avait pas plus de biscuits dans sa voiture que de rêve dans la nuit de samedi à dimanche.
Il me laissait accéder à son ordinateur personnel pour identifier Manuela et Jenna. Voilà pourquoi il s’était éclipsé !
En hâte, je me levai de mon siège, fis le tour du bureau et, sans oser m’asseoir sur le fauteuil du maître des lieux, je commençai à jouer de la souris. Il y avait des tas d’options partout mais, à partir du moment où un toubib est censé se servir de son ordinateur en même temps qu’il réfléchit au traitement à donner tout en écoutant les derniers commentaires du patient, cela ne devait pas être bien sorcier de naviguer là-dedans. En entrant par le nom, cela eut été plus rapide… Mais le nom, justement, je ne le connaissais pas. Il fallait passer par la date…
9 octobre 2009…
Le 9 octobre ?… Mais c’était le jour où j’avais eu tous mes problèmes à Blois ! Etait-il possible que ce que je vivais soit le second étage d’une fusée destinée à me détruire ?…
Pas le temps de réfléchir à cela maintenant ! Ce n’était pas l’urgence du moment ! Favier allait revenir avec – ou sans – ses gâteaux et moi, je devais à ce moment-là avoir repris ma place initiale. Sage comme une image qui ment.
A raison d’une visite tous les quarts d’heure environ, cela faisait presque quarante personnes vues entre 8h30 et 19h… Un clic me permit d’afficher la liste des patients venus ce jour-là avec leur âge en concordance. Cela limitait à cinq trentenaires… dont deux hommes.
Plus que trois.
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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Dim 27 Déc 2009 - 0:20

Comment choisir ?
Mais oui ! Bien sûr !… On devait pouvoir avoir plus de renseignements en cliquant sur les noms et parvenir à des fiches individuelles.
9h15. Sophie Mondidier… 11 rue Julie Demouis… Soignée pour une angine…
Peut-être…
11h45. Elsa Soutenet… 7 boulevard des Fontanelles à l’Union… Visiteuse médicale…
Non, pas possible, Manuela ne pouvait pas être visiteuse médicale… Il avait dit qu’il l’avait soignée.
15h45. Marina Moreno… 8 avenue Bourges-Maunoury !!!
C’était l’adresse du cabinet médical…
Allons, ne pas s’enflammer.. Rien ne dit que ce ne soit pas Sophie Mondidier… Un médecin a bien le droit d’avoir comme patient des gens habitant dans son immeuble. D’un autre côté, Moreno ça sentait l’Espagne comme patronyme…
Diagnostic : violentes éruptions cutanées aux mains et sous les pieds.
Marina Moreno et Manuela Gonzalez ne faisaient donc qu’un.
Je revins à l’écran principal, sélectionnai la recherche par nom, tapai les six lettres de Moreno en tremblant. J’allais enfin savoir comment s’appelait celle que j’avais recrutée sous le nom de Jenna Gonzalez.
L’ordinateur me renvoya un seul nom.
Marina Moreno.
8 avenue Bourges Maunoury…
Ce n’était possible que si…
C’était épuisant comme vérité. Impossible à accepter sans se traiter de tous les noms d’oiseaux de la Terre. Décourageant quand on s’estimait quand même un peu quoi qu’on en pense et quoi qu’on en dise.
Jenna et Manuela Gonzalez avaient le même nom de famille, mais elles avaient le même prénom aussi.
Marina.
Et pour les distinguer ?…
Des cheveux de couleurs différentes, un peau claire ou artificiellement bronzée façon tanning, des chaussures à talons plats et d’autres à talons hauts, des tenues strictes et des vêtements aguicheurs. A part ça, et une façon un peu différente de parler, un soupçon d’accent hispanique, elles étaient les mêmes.
Puisqu’elles ne formaient qu’une seule et même personne !
J’entendis la porte de l’ascenseur s’ouvrir, puis les pas – peu discrets – dans le couloir. Un clic pour revenir au menu initial, trois foulées rapides sur la moquette, une pause tranquille adoptée sur mon siège avec un cœur battant à 160 pulsations.
- Alors qu’en dites-vous ? fit le docteur Favier en brandissant une boite entière de petits fours.
- Que Sherlock Holmes serait vraiment peu de choses sans son docteur Watson !
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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Dim 27 Déc 2009 - 1:41

J’ai grignoté deux petits gâteaux avant de me sauver. Le docteur Favier n’était pas naïf, il comprenait bien qu’ayant obtenu une information d’une si grande importance, je n’allais pas demeurer les deux pieds dans le même sabot et passer toute la fin de soirée à parler avec lui de tout et de rien.
Cet épisode fondamental de mon enquête avait duré près d’une heure. Il était donc 20h30 lorsque je retrouvais ma voiture, encore sonnée par la découverte que j’avais pu faire. Je ne savais pas par quel miracle Jenna avait débronzé en deux jours pour (re)devenir Manuela mais pour le reste, tout s’expliquait : l’absence des produits d’optique, le tanning intensif à cause des tâches à dissimuler sur le visage, l’utilisation de mon ordinateur portable pour m’envoyer un mail et, bien sûr, last but not the least, la facilité avec laquelle Jenna-Manuela m’avait identifiée à ses propres funérailles. Tout prenait en fait sens. Les longs cheveux de Jenna toujours noués s’enroulaient plus facilement sous la charlotte lors des séances d’auto-bronzage. J’avais été chassée de la cérémonie tout simplement parce qu’en restant j’aurais découvert que la défunte ne s’appelait pas Gonzalez… à supposer que ce fût même une femme. Si j’avais été plus futée, ou moins surbookée, j’aurais fait un saut au service municipal des pompes funèbres pour consulter leur agenda de la semaine passée. Mais c’est là que les magiciens sont très forts, ils vous font regarder où ils veulent que vous regardiez. Et pas ailleurs. Je n’y avais jamais pensé.
Toutes les zones d’ombre n’étaient pas levées pour autant. Y avait-il eu réellement une victime sous le pont Saint-Pierre ? Quel avait été le rôle de l’inspecteur Lhuillier dans l’affaire ? Comment Marina – puisque Marina il y avait – et Hugo Marmont s’étaient-ils retrouvés à monter ce gigantesque bastringue contre moi ?… Et, surtout, dès le 9 octobre ?
Il était peut-être trop tard pour mon projet de contre-offensive. A cette heure-ci, la Garonne Libre devait avoir largement pris forme. Y insérer le texte que j’envisageais serait-il techniquement possible ? A supposer que j’obtienne l’aval des autorités supérieures… Le plus simple était de ne pas attendre et de prendre contact avec Paul Gonzalez avant de s’imposer la traversée de toute la ville jusqu’au siège du quotidien.
Joie des 3-8, ce n’était pas la même secrétaire. Elle voulut bien me passer le rédacteur en chef lorsque j’eus détaillé mon pedigree universitaire et précisé que j’avais rencontré madame Rouquet la veille… ce qui pouvait aisément être vérifié dans l’agenda de Paul Gonzalez.
- Mademoiselle Toussaint ! Vous ne pouvez décidément plus vous passer de moi!
- Cela vous peine-t-il ? demandai-je.
J’hésitai encore à aller plus loin. J’étais dans le type même de comportement que je n’aurais pas supporté il y a encore quelques mois. D’une certaine manière, je me vendais, je me mettais en avant, je m’imposais… Je m’accordai donc une valeur en laquelle je ne croyais guère.
- Vous avez appris la nouvelle ? questionna avec malice le rédacteur en chef.
- Je croule sous les nouvelles exceptionnelles ce soir, rétorquai-je.
C’était diablement vrai, mais je ne pouvais pas lui expliquer. Pas encore en tous cas. Si quelqu’un voulait l’intégralité de cette histoire, j’étais prête à l’offrir… Même aux lecteurs de la Garonne libre ! Pourvu qu’on appuyât bien – et fort - sur toutes mes erreurs. Un genre de flagellation littéraire.
- Mais, poursuivis-je, si vous faites allusion au dernier-né de nos académiciens, c’est à son propos que je vous contacte. Je me suis prise de passion pour la presse depuis peu et je me demandais si vous accepteriez de me confier une sorte de rubrique de l’Histoire. Une sorte de rendez-vous régulier – ou pas d’ailleurs – pour présenter, dans des termes simples et adaptés à votre lectorat, quelques points de l’actualité.
- Avez-vous oublié que nous ne sommes pas Le Monde ? J’ai encore dans l’oreille la voix qui a effectué ce rappel hier matin et le ton employé pour le faire. Je sais très bien ce que la patronne dira si je l’appelle à cette heure-ci pour lui proposer de virer une colonne, même en page 10, et de vous la confier.
- Vous avez dit qu’elle m’avait à la bonne…
- Comme elle avait à la bonne ce cher vieil Arthur…
- C’est sans espoir alors ?
- J’apprécie beaucoup votre fraîcheur, Fiona… Vous permettez que je vous appelle Fiona ?…
- Je permets toujours aux gens en qui je peux avoir confiance.
- Vous n’êtes pas naïve, pourtant. Vous comprenez quand on vous parle… Alors pourquoi insister ?
- Parce que si elle ne me laisse pas avoir cette rubrique, je monte un canard pour couler le sien.
Réaction de gamine qui refusait de grandir et qui faisait un gros caprice. Le seul moyen d’agripper Maximilien Lagault et de la forcer à redescendre dans l’arène pour m’affronter, c’était que demain matin les éditorialistes de France et de Navarre, les responsables des revues de presse de France Inter à RTL mettent en exergue ma manière particulière de tresser des louanges au nouvel académicien. Pour y arriver, j’étais prêt à toutes les folies puisque j’en avais toujours les moyens.
Paul Gonzalez éclata d’un rire sonore qui déchira l’écouteur de mon portable.
Et mon tympan dans la foulée.
- Ca c’est très fort !… C’est aussi ce qu’Arthur Maurel a menacé de faire… Et il l’a fait en plus, l’inconscient… Même que j’ai failli le suivre tellement cela me semblait un beau projet. Au bout de deux semaines, il a finalement mis la clé sous la porte. C’est Liliane Rouquet qui, en grand seigneur, a épongé les dettes du journal défunt. A condition qu’Arthur disparaisse de la région… Et elle l’a chaudement recommandé dans la foulée à un directeur de radio périphérique. Vous devinez la suite ?
- Il m’est très sympathique votre Arthur…
- Je crains fort qu’il ne s’entiche aussi de vous quand vous le rencontrerez, ce qui finira bien par arriver si vous continuez à gigoter de la sorte dans le landerneau médiatique… Peut-on transiger avec vous ?
- Moins sûrement qu’avec la veuve Rouquet, rétorquai-je. On peut discuter en tous cas…
- Nous discuterons bien mieux face à face dans mon bureau. Où que vous soyez, dépêchez-vous d’arriver… Je bloque une place en page France pour vous, mais pas au-delà de 21h30.
Il était 20h45.
A l’heure où les spots de pub déferlent sur les écrans de télévision de France, la circulation devait être assez fluide pour me permettre de rallier Borderouge au quartier des Pradettes en moins d’une demi-heure.
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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Dim 27 Déc 2009 - 20:52

- Voilà ce que je vous propose, attaqua Paul Gonzalez sans me laisser le temps de m’asseoir. Vous pondez d’ici 22 heures votre réaction à l’élection de Maximilien Lagault à l’Académie française et je la publie.
- Mais à quel titre ?… Et avec quelle contrepartie ? demandai-je assez surprise, pour ne pas dire interloquée, du changement d’attitude du rédacteur en chef.
- J’ai pris sur moi et j’ai appelé la patronne en lui parlant de votre proposition de rubrique sur l’Histoire. Comme je le supposais, ça a été un « non » catégorique… Et quand je dis « catégorique », cela veut dire qu’il n’y a pas eu de commencement d’esquisse d’une explication ou d’une justification. Le genre de « non » qu’on doit obligatoirement faire suivre de « un point c’est tout ».
- Donc, vous passez en force ?
- Fiona… Je suppose que vous ambitionnez d’aller encore plus haut que maître de conf’ à Toulouse… Moi, je suis au top du top de ce que je pouvais espérer. Je suis entré ici comme livreur de journaux, puis j’ai fait pigiste et j’ai remonté ainsi, étape après étape, toute la filière des responsabilités dans le journal… Vous me pensez assez fou pour risquer de mettre tout cela en l’air pour vous faire plaisir ?… Je vous apprécie beaucoup mais si vous êtes réaliste, vous me comprenez…
- Je vous comprends et je vous absous par avance de ce qui va suivre… Car, bien sûr, ce que je vais entendre maintenant ne viendra pas de vous mais de l’autorité qui vous est supérieure. Allez-y ! Envoyez le marché !
Ce n’était pas du tout dans mes habitudes de négocier. J’aimais faire des cadeaux, apporter mon aide, donner des coups de pouce mais c’était toujours sans contrepartie… ou alors pour remercier d’une aide qu’on m’avait préalablement apportée. L’idée d’une discussion entre margoulins, cet affairisme de bas étage, me déplaisaient profondément. Je ne pouvais toutefois pas faire autrement puisque – et c’était exceptionnel – j’étais en position de demandeuse.
- Elle m’a dit… et je cite textuellement : « Qu’elle l’écrive sa chronique, que ça lui explose à la figure et que ça la propulse plus haut ».
- Vous décodez s’il vous plait ?… Moi je comprends ça comme « c’est à ses risques et périls »…
- C’est un peu plus subtil, expliqua Paul Gonzalez avec un sinueux sourire. C’est sa fameuse théorie qui veut que les meilleurs n’ont pas à faire de vieux os en province et que le pouvoir, le vrai, le seul, est dans la capitale. C’est pour cela qu’elle a incité son fils à faire de la politique, à se faire élire député et à passer le plus clair de son temps à Paris.
- C’était aussi pour continuer à avoir la haute main sur le journal, non ? objectai-je.
- Bien sûr, mais avec l’idée que la patronne du journal et le député étaient complémentaires pour se garder des mauvais coups. Chacun protège l’autre. Lui en défendant activement la presse, dont vous connaissez les difficultés générales, dans les commissions de l’Assemblée. Elle, en pilotant le journal en fonction des impératifs de la politique nationale. Il y a un an, le fiston a frayé avec le parti du président car on lui faisait miroiter un joli maroquin ministériel. Depuis, l’eau a coulé sous les ponts de Paris, l’état de grâce présidentiel n’est plus qu’un lointain souvenir… Et donc, tout ce qui peut égratigner le président ou sa garde rapprochée est bon à prendre.
- Je m’inscris donc dans cette politique-là. Je suis un pion dans cette stratégie d’ensemble… Parce que Maximilien Lagault est proche du pouvoir, feu à volonté !…
Je n’aimais vraiment pas cette façon de voir les choses Où était la bataille des idées là-dedans ? On était dans le règlement de comptes de bas étage avec quelques vagues plumitifs comme porte-flingues. Me situer à ce niveau-là m’embêtait profondément. Fierté encore et toujours… Décidément, elle mourra avec moi…
- « Feu à volonté » n’est pas exactement la bonne expression. Il serait plus exact de parler de « fusil à un coup »… Vous tirez, vous vous exposez et on vous laisse à découvert vous débrouiller ensuite.
Bizarrement, cela me convenait un peu mieux avec cette présentation. Mon article resterait une arme indépendante, une action personnelle. S’il servait d’autres intérêts, cela pouvait apparaître comme secondaire. Ils se désolidariseraient de ce qui serait une action d’éclat individuelle. De toute façon, le journal ne présentait pas d’excuses… Donc…
- Et ça va faire tellement de pétard cette histoire que ça va vous propulser sur le devant de la scène… Mais c’est bien ce que vous voulez ?…
- Je suis désolée de vous contredire, et peut-être de vous décevoir, Paul… Non, ce n’est pas ce que je veux… C’est la pente de ma vie qui m’entraîne sans arrêt. Quand on est maître de conférences, on a bien sûr envie d’atteindre le statut de professeur, mais cela ne donnera rien de plus ou de moins à vos articles, à vos livres, à vos recherches. Pouvoir accéder aux médias c’est une facilité qui peut être intéressante quand on a quelque chose à dire, une idée à défendre… Mais, croyez-moi, ce qui m’intéresse c’est d’agir… Juste agir… Dans mon coin, petitement, secrètement s’il le faut. Nos meilleurs historiens ne sont pas forcément ceux qui passent à la télé régulièrement. Maman a toujours cru qu’Alain Decaux était un immense historien parce qu’elle le voyait toutes les semaines ; elle n’a jamais compris pourquoi je n’achetais jamais aucun de ses livres... Voilà comment moi je vois les choses. Si on peut donner quelque chose à l’autre, le goût d’apprendre, la soif de comprendre, un coup de main qui s’imposait, alors on a fait ce qu’on devait faire de sa vie. On peut faire ça sans le tralala médiatique, sans causer dans le poste ou sans parader dans la presse people. Je fais des dons à des associations, j’aide des personnes en difficulté et je fais en sorte que mon nom n’apparaisse jamais. J’aime bien être ce Robin des Bois là qui prend à la riche qui est en elle pour donner à ceux qui n’ont pas eu le bol de se trouver dans la forêt de Sherwood… Ce que je vais faire, je vais le faire pas pour grimper une marche de plus sur la ziggourat de la reconnaissance publique. Elle m’emmerde la reconnaissance publique, sachez-le ! Franchement ! Royalement ! Vous êtes bien planqué dans votre rédaction mais imaginez ce que cela peut faire d’être interpelée presque chaque jour par des gens que vous ne connaissez pas et qui vous tape dans le dos comme des amis de vingt ans. Imaginez ce que c’est que d’être arrêtée à l’entrée d’un hypermarché par un vigile juste parce qu’il voudrait un autographe pour sa petite sœur qui « vous a kiffée à mort dans Sept jours en danger ». Je ne sais pas si le Grand Architecte de l’Univers – s’il existe - a un dessein particulier me concernant, mais il est un fait qu’une force extérieure me fait avancer sans cesse. J’ai l’impression de faire double-six aux petits-chevaux et de rejouer encore et encore… Alors que je demande juste à rester à l’écurie le temps de me reposer un peu et de bosser tranquillement et sereinement. Oui, aussi étrange que cela puisse paraître, je fais tout ça pour que ça s’arrête !
- Parfait, fit Paul Gonzalez en se frottant les mains… Je crois que vous êtes à bonne température. Je vous conduis à un box, je vous lâche sur le traitement de texte et ça va tout exploser.
Il avait raison. La tirade que je venais de débiter, et en laquelle je croyais dur comme fer, m’avait bien préparée à régler mes comptes.
Une bonne fois pour toute, je l’espérais.
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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Dim 27 Déc 2009 - 21:43

A 22 heures, l’article était en boite. A plusieurs reprises, j’avais dû faire appel à Paul Gonzalez pour qu’il débloque la situation. Le logiciel professionnel du journal était un peu moins « convivial » qu’un programme de PAO grand public. Il fallait respecter certaines règles de mise en page que j’ignorais et calculer avec précision le nombre de mots pour ne pas risquer de laisser trop de blanc.
Le résultat ne figurerait pas en page 10 mais en bas à droite de la page 2. C’était m’exposer au coup d’œil incisif des éditorialistes des radios. C’était faire de mon attaque une offensive dans les grandes largeurs et non une manœuvre de diversion. Après tout, c’est un peu ce que tout le monde voulait… Rentrer dans le lard de Lagault et, à travers lui, de l’équipe au pouvoir.
Je n’étais pas allée chercher mon inspiration bien loin. J’attaquais Maximilien Lagault de la même manière qu’Emile Zola démontant les responsabilités des uns et des autres dans l’Affaire Dreyfus.
Sauf que je n’accusais pas.
Je félicitais.

Félicitations à vous, monsieur Maximilien Lagault. Vous voici immortel et l’habit vert que vous vous êtes sans doute fait tailler depuis quelques temps pourra enfin sortir du placard où vous l’aviez remisé temporairement attendant qu’une justice immanente vous autorise à l’enfiler.
Félicitations à vous, monsieur Lagault. Vous réussissez à entrer dans une honorable compagnie qui aura eu le bon goût de refuser Alexandre Dumas, Emile Zola, Charles Baudelaire, Aimé Césaire et bien d’autres noms de la littérature que la postérité aura eu, elle, le bon goût d’oublier. Vous voici collègue d’un ancien président de la République à la libido envahissante et de deux ou trois autres génies dont la production littéraire n’égalera jamais leur méritante existence. Comment ne pas vous sentir fier et digne d’un tel compagnonnage.
Félicitations, monsieur Lagault. Votre travail de réunificateur de la nation sur des bases identitaires historiques fortes est d’une telle profondeur que vous réussissez à faire de tous les Français les descendants de braves peuplades celtes vivant dans des forêts obscures. Vous aurez donc légitimé Astérix et jeté aux orties les travaux d’hurluberlus comme Christian Goudineau ou Jean-Louis Brunaux.
Félicitations, Maximilien. Bravo à vous et à toute votre grande famille. C’est un peu grâce à eux que vous voici nimbé par la gloire. Muses nombreuses qui, du fond de votre lit, vous ont inspiré vos plus belles pages d’amour. Négrillons obscurs dont le talent littéraire aura suppléé à vos fréquentes carences en la matière. Fils cachés dont les turpitudes sont couvertes par l’éclat de votre renommée et qui profitent d’une impunité bien méritée.
Félicitations. Puisque vous voici désormais hors d’atteinte de la justice des mortels quand elle aurait tant à vous questionner sur vos affaires, vos magouilles, vos escroqueries dont la pire est peut-être de vendre de vagues récits mal torchés pour de la grande littérature. A moins qu’on n’ait voulu vous traîner devant les tribunaux pour avoir fait tant de fois mentir l’Histoire afin de mieux servir l’histoire qui convenait le mieux aux maîtres dont vous léchiez la main.
Je ne vous serre pas la main, monsieur. Je vous félicite de loin, de peur, par les élancements de mon admiration profonde pour ce que vous auriez pu être, d’ébrécher la couronne de lauriers dorés qui vient enfin ceindre votre illustre cervelle. La Gloire éternelle vous a pris sous son aile tutélaire et protectrice. Qu’elle vous enveloppe tendrement pour vous faire oublier d’écrire votre prochain livre.


- C’est gonflé ! lança Paul Gonzalez après avoir lu ma copie. Vous risquez la diffamation.
- Je prends le risque, dis-je. J’ai de quoi me défendre.
- Des preuves ?
- Des faits !
- Des témoins ?
- S’ils ont du courage…
- C’est vous qui en avez… Jusqu’à la folie… Et vous allez signer ça ?!
- Mon nom suffira.
- Il faut rajouter quelque chose. Vous n’êtes pas qu’un nom… Vous avez une importance, vous aussi… Une place, une situation qui donne du poids à ce que vous écrivez… Vous n’êtes pas une simple farfelue qui règle ses comptes.
- Eh bien, vous le rajouterez comme bon vous semblera. Pour ma part, j’en ai terminé. Demain, je me dois à mes étudiants et à ma jeune maison d’édition. Bonsoir, Paul… Et ouvrez grand le parapluie… Une bourrasque se prépare.
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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Dim 27 Déc 2009 - 22:43

C’était ce qu’on pouvait appeler une journée dense. Riche en émotions, en révélations et en coups de poker.
Je pensais avoir le droit de me retirer dans mon appartement pour y retrouver une quiétude factice en attendant d’affronter l’avalanche du lendemain. J’avais déboulonné l’idole une seconde fois, dynamité par la même occasion Hugo Marmont. Sans regret mais avec une bonne dose d’appréhension que je refusais de montrer. Ils allaient forcément bouger maintenant… Et s’ils ne bougeaient pas eux-mêmes, ils mettraient en action leurs réseaux propres, celui du père étant évidemment mille fois plus dangereux que celui du fils.
Las !
Une ombre m’attendait en face de la porte du parking. Une ombre qui se glissa dans le garage avant que la porte à bascule se referme.
Savaient-ils déjà ce que je savais ?
Etaient-ils au courant de ce que je venais de faire ?
La tempête allait-elle se déchaîner bien plus tôt que l’apprentie météorologue que j’étais l’avait prévu ?
J’étais submergée par les questions qui battaient mon esprit au rythme d’une toute les demi-secondes. Lorsque la vague d’interrogations se retira, je me sentis abandonnée, seule, désemparée face au danger. Je n’avais aucune arme sur moi. Pas même une bouteille de Coca-Cola comme contre Foulque Rivière. A la limite, je pouvais toujours tenter d’écraser l’inconnu avec ma voiture mais le parking était minuscule ; j’aurais embouti les quatre autres véhicules présents avant d’avoir réussi à accrocher le mec.
- Ne vous effrayez pas, mademoiselle Toussaint… Je suis de la police…
Comment dire à l’inconnu sans le vexer que ce n’était pas le genre de recommandation qui me mettait à l’aise ?
- Prouvez-le !
Une lampe torche s’alluma dans la pénombre du parking mal éclairé, balaya un instant le plafond bétonné et se braqua enfin sur une carte de fonctionnaire frappée des trois couleurs nationales.
- Jean-Gilles Nolhan… Inspection des Services…
- Bœuf-carottes ?
- Ouais, il paraît…
- Vous n’avez pas un collègue avec vous ?
- Non, moi je travaille toujours tout seul.
Il se rapprochait lentement de moi. Très lentement. Comme si lui aussi avait la frousse.
Je restai immobile, près de ma portière ouverte, prête à m’enfermer si l’individu se montrait ouvertement hostile. Après il ferait péter les vitres avec son flingue et ce serait fini…
- Je ne vais pas vous embêter longtemps, fit-il. Il est tard et vous êtes une personne très occupée si j’en crois ce que Victor m’a dit de vous.
- Victor ?
J’avais l’habitude que les gens qui parlent de moi soient des proches… ou au moins de vagues connaissances. Mais de Victor, je n’en connaissais aucun…
- Victor, c’est mon ordinateur…
- Ah !
Donner un petit nom à son ordinateur, même Ludmilla – qui en était pourtant dingue – n’avait pas osé. Ca me situait le gars à deux mètres de moi dans la catégorie des frapadingues avec arme de service. Pas la plus dangereuse, mais clairement dans le peloton de tête des plus nuisibles.
- Vous avez eu affaire il y a peu à l’inspecteur Lhuillier.
C’était une affirmation. Pas une question.
Et en plus il connaissait Lhuillier ! Un mauvais point de plus pour lui... et pour moi.
Je n’avais plus un poil de sec.
Avec un peu de malchance en plus, je serais deux fois dans le canard du lendemain matin. La deuxième fois à la rubrique « faits divers ».
- Ca fait cinq ans que je veux coincer ce pourri. Si vous avez subi des pressions de sa part ou si quelque chose vous a semblé louche dans l’interrogatoire qu’il vous a fait subir… Je vous laisse ma carte.
Il tendit un rectangle de bristol que j’agrippais comme le survivant d’un naufrage s’accroche à une bouée à la dérive.
- Il vous a fait quoi, l’inspecteur Lhuillier pour que vous vouliez le coincer ? demandai-je.
- Je fais mon job. Juste mon job…
- Pardon, inspecteur… Mais je ne vous crois pas…
Qu’est-ce qui me prenait ? Il m’avait filé sa carte de visite, il avait déjà quasiment tourné les talons et je le retenais. Le plus fou des deux n’était peut-être pas celui que je croyais.
- Vous avez raison, c’est personnel… Il a fait des tas de trucs bien dégueu. Il devrait être au trou depuis longtemps… Mais il a surtout fait mourir ma mère…
- Je suis désolée, je ne savais pas…
C’était évidemment la phrase débile à ne pas dire mais l’originalité, quand on se sent conne et maladroite, n’est pas la première des qualités qu’on a sous la main.
- Moi, si…
Cette fois-ci, l’inspecteur Nolhan fit demi-tour.
- Attendez, ne partez pas ! J’ai des choses à vous dire sur Lhuillier.
Le flic s’arrêta, garda un moment la jambe droite en l’air comme s’il pesait le pour et le contre. Partir ou rester ?
Sans se retourner, il me lança la question qu’il fallait pour que je cesse de trembler et que j’envisage plus sereinement l’avenir immédiat.
- Ca a un rapport avec le suicide dans la Garonne de la semaine dernière ?
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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Dim 27 Déc 2009 - 23:33

L’inspecteur Jean-Gilles Nolhan encastra son mètre quatre-vingt et quelques dans l’espace étroit du fauteuil du salon. Je restai debout sous le prétexte de lui servir quelque chose à boire.
- Café, répondit-il.
En cet instant, je bénis mes collègues d’Amiens qui, avec un sens très particulier de l’humour, m’avait offert une cafetière dernier cri à moi qui ne buvais jamais de boissons chaudes. De la cafetière comme élément de sociabilisation.
- Alors ?
- Alors quoi ? dis-je.
- Le suicide.
Il ne perdait pas de temps. Le boulot n’attendait pas… Et pour être sûr que ça avance, il faisait aussi dans l’économie de mots.
- J’ai été convoquée par l‘inspecteur Lhuillier pour témoigner dans une affaire de suicide concernant l’employée de ma maison d’édition.
- Karen Wargnez ?
- Qui est-ce ?
Je n’aurais pas dû être étonnée. Depuis une semaine, j’étais confrontée à quantité de noms nouveaux, jamais lus, jamais entendus, totalement inconnus. Et les dernières heures avaient montré que sous les noms que je pouvais connaître, il s’en cachait d’autres dont les intentions étaient loin de m’être favorables.
- La suicidée du pont Saint-Pierre… répondit-il en dardant sur moi un regard qui me glaça.
L’affaire était donc entendue. Une de mes grandes questions trouvait sa réponse : il y avait bien eu un suicide le jour dit. Les passants n’avaient pas rêvé le déploiement de force de la police et des pompiers. Ce n’était même pas comme je l’avais imaginé un moment un exercice qui avait pu être mal interprété. Mais évidemment la victime, et la responsable de tout ce remue-ménage, ne pouvait être Jenna Gonzalez pour plusieurs raisons qu’il me faudrait sans doute expliquer d’ici un moment à l’inspecteur Nolhan.
- L’inspecteur Lhuillier m’a convoquée pour m’interroger sur Jenna Gonzalez… Il ne m’a pas parlé de cette Karen…
- Karen Wargnez… 28 ans… Disparue à Arcachon mercredi dernier. Retrouvée dans la Garonne au pied de la Grave. Conclusion de l’inspecteur Lhuillier. Suicide.
- Il ne…
- Ne vous fatiguez pas. J’ai compris son embrouille.
J’attendis un début d’explication. Jean-Gilles Nolhan m’en frustra en plongeant ses lèvres dans son café. Si la cafetière faisait un bon café, j’étais mal barrée.
Le silence dura bien deux minutes. N’y tenant plus, je pris le risque de bousculer un peu le flic.
- C’est quoi « son embrouille » ?
- Il camoufle un meurtre en suicide. La fille avait de l’eau plein les poumons… mais c’était de l’eau salée… Et jusqu’à preuve du contraire, la Garonne charrie encore de l’eau douce.
- Et pourquoi cette fille ?
- Ca c’est vous qui allez me le dire… D’après Victor, vous avez multiplié les déplacements anarchiques cette dernière semaine. Trois fois au siège de La Garonne Libre, deux fois à Montauban, deux fois dans le quartier de Borderouge, une fois chez un grand spécialiste d’ophtalmologie alors que vous n’avez pas de problèmes oculaires. Une semaine normale, vous allez deux fois à l’université du Mirail et éventuellement à la bibliothèque de le rue du Périgord. Ca cache quoi cette sur-activité juste après votre déposition ?
- Votre Victor c’est Big Brother ? fis-je remarquer sans me rendre compte que je donnais l’impression de ne pas vouloir répondre.
J’étais effrayée qu’on puisse ainsi me suivre à la trace. Si ce flic en était capable, alors tout le monde pouvait savoir où j’étais. Son ordinateur devait scanner les ordinateurs centraux de vidéosurveillance de la police et du périphérique toulousain, de la billetterie du métro, des péages d’autoroutes. Et ensuite, mon itinéraire arrivait directement sous les yeux de Nolhan. J’étais effrayée… et en même temps terriblement impressionnée.
- En mieux ! lâcha le flic.
Il n’en était pas peu fier de son Victor. Si je n’avais eu plus de curiosité pour ce qui touchait au fameux suicide, je lui aurais sûrement demandé si Victor lui servait aussi de petit ami.
- Je ne pourrais vous répondre que si vous m’expliquez pourquoi et comment vous êtes arrivée jusqu’à moi.
- Lhuillier a enregistré votre déposition concernant le suicide, puis il a effacé de l’ordinateur central toute trace de cette déposition.
- Mais Victor, lui…
- Victor réalise une sauvegarde automatique de tout ce qui se fait dans les commissariats de la ville… et même au-delà, ajouta-t-il énigmatique.
- Donc, si je comprends bien, vous avez vu surgir mon nom dans cette affaire sans comprendre ce que je venais y faire… Ni qui était Jenna Gonzalez…
- Et c’est là que j’attends vos explications… Si c’est ce que j’imagine, je tiens cette enflure !
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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Lun 28 Déc 2009 - 0:18

Mes explications étaient encore pleines de trous mais avec ce que venait de m’apprendre l’inspecteur Nolhan, des éléments trouvaient enfin à s’emboiter. La malheureuse Karen avait été sacrifiée pour que je crois à la mort de Jenna. Après, Lhuillier avait enfoncé le clou par son message me demandant de passer le voir pour déposer sur mon assistante… J’oubliai dans un premier temps la visite à l’appartement de l’avenue Bourges-Maunoury mais la réintroduisis plus tard dans mon récit pour en souligner l’absurdité. Pourquoi être venu ainsi prévenir les voisins dont le docteur Favier ?
- Ne mésestimez jamais Lhuillier… J’ai eu ce tort quand je bossais avec lui à la Brigade judiciaire. Il joue au médiocre, au tâcheron, au mec vulgaire mais son cerveau n’est pas en phase avec l’apparence qu’il donne. S’il l’a fait, c’est que cela devait servir ses commanditaires.
Ses commanditaires. Hugo Marmont et Marina Moreno. Et, indirectement – du moins je l’espérais après avoir commis le brûlot qui était en train de s’imprimer sur les rotatives de La Garonne Libre – Maximilien Lagault.
- Il carbure à quoi votre Lhuillier ? demandai-je. C’est quoi qui le fait avancer ?
- Le fric.
- Donc, j’imagine qu’on est venu lui proposer un paquet de fric pour qu’il magouille ce suicide, qu’il le fasse passer pour celui de Jenna Gonzalez. Et votre Victor, il ne peut pas trouver la trace de ces mouvements de fonds.
L’inspecteur Nolhan haussa les épaules en signe d’impuissance. Avouer un échec ne devait pas lui être facile.
- Il faudrait pouvoir déterminer le point de départ du flux… Ou le compte d’arrivée…
- Mais, dis-je, le point de départ, on peut l’identifier… C’est mon compte professionnel, celui de ma maison d’édition. C’est ce compte qu’ils ont vidé… Et c’est en partie avec son contenu qu’ils doivent avoir rétribué Lhuillier.
- Vous avez les références ?…
- J’ai fini par les récupérer auprès de ma conseillère financière. Je vous les confie si vous me promettez qu’on partage le butin final. Vous, vous éjectez Lhuillier… Moi, je veux les deux autres.
- Je vous ai dit que je bosse toujours seul.
- Moi aussi, je me débrouille toujours seule. C’est bien pour cela qu’on devrait pouvoir s’entendre.
- Donnez-moi les codes !
- Si vous promettez de me tenir au courant au fur et à mesure.
- Ok !
Il n’avait même pas pris le temps de réfléchir. Il avait donc déjà intégré d’avance notre collaboration et avait renâclé par pure forme. Drôle de type ! J’avais l’impression d’avoir trouvé encore plus asocial que moi.
- Vous voulez que je lance Victor sur la trace de votre couple ?
C’était marrant. Je n’avais même pas envisagé qu’Hugo Marmont et Marina Moreno aient pu former un couple. Ils avaient été séparés tellement longtemps dans mon enquête que leur rapprochement récent ne m’avait pas encore conduit à imaginer que leur relation pût être autre chose que « professionnelle ».
- Sympa de le proposer… Je suppose que vous ne faites pas ça avec tout le monde… Mais non, eux, ils vont forcément bouger et faire des bêtises… Ils se croient à l’abri et d’ici quelques heures ils sauront que je sais… Alors ils viendront à moi et on pourra s’expliquer.
- Tranquillement ?
- Je ne leur trouerai pas la peau si c’est ce que vous redoutez. J’ai déjà un légume sur la conscience, ça me suffit.
- Ah oui ! Foulque Rivière… Le train…
Si vous n’avez jamais eu l’impression, mesdames, de vous retrouver à poil même toute habillée devant un mec, essayez donc de discuter avec l’inspecteur Jean-Gilles Nolhan. Et si cette impression vous botte, profitez-en pour lui demander de reconstituer votre vie passée, vous serez sans doute heureux de redécouvrir des épisodes oubliés.
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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Lun 28 Déc 2009 - 0:42

Pour terminer cette interminable soirée qui me projeta bien au-delà de l’heure de changement de date, il y eut l’épisode de l’écoute des messages sur mon portable et de la consultation de mes mails.
J’avais négligé les messages laissés sur mon téléphone dans l’après-midi et je l’avais même coupé après avoir appelé Paul Gonzalez. Au total, et dans l’ordre, un appel de Jean-Pascal Juniniez qui souhaitait m’entendre préciser ma position sur la réforme de l’enseignement de l’Histoire en terminale scientifique ; un nouvel appel de la secrétaire de monsieur Kowieczki, le maçon-plaquiste, qui réclamait ses sous ; trois appels d’Adeline m’informant de la bonne finition des travaux et me demandant affolée comment elle devait régler les ouvriers qui réclamaient leur salaire.
Rien de Ludmilla…
Même si l’heure était insupportablement tardive, je pris la peine de contacter Adeline pour la rassurer. Cette gentille « bécasse » avait fini par filer aux peintres cinquante euros qu’elle était allée retirer au distributeur de billets le plus proche ; elle avait beaucoup à apprendre encore… Et moi je devais éviter de la laisser seule et sans recommandation dans ce genre de situation.
- T’en fais pas, lui dis-je… Outre que tu vas retrouver ton argent, je te promets un cours particulier dans le resto que tu voudras. Comme je ne mangerai presque rien, j’aurais le temps de te saouler avec mes théories sur la réalité de l’absolutisme… Et toi tu feras le genre de repas dont tu as dû rêver pendant ton passage chez l’hippopotame…
Côté mail, le bilan n’était guère meilleur. Gabrielle Le Poezat m’informait de l’avancée de l’ouverture du nouveau compte et du transfert des sommes que la maison Kowieczki réclamait à corps et à cris ; en revanche, la piste vers mes sous envolés était aussi glaciale qu’une expédition de Jean-Louis Etienne. Il y avait encore une flopée de menaces après mes prises de position sur la réforme du lycée qui ne réussirent même pas à m’énerver. J’étais passé bien au-dessus de ce genre de problèmes.
Il n’y avait pas de mail de Ludmilla.
Alors, j’en écrivis un pour lui demander comment elle allait, comment s’était passé le voyage de retour, si le château n’avait pas souffert des dernières intempéries « sur le Nord », si elle avait vu notre ami le bon docteur Pouget.
J’avais menti à l’inspecteur Nolhan comme je me mentais à moi-même. Je ne pouvais plus vivre seule.
Et surtout pas sans elle.
Je dus avoir recours à un des cachets du docteur Favier pour pouvoir rejoindre Morphée dans son royaume.
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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Lun 28 Déc 2009 - 12:22

JEUDI 10

Je m’extirpai avec peine de mon lit. 6h15 ce n’était vraiment pas une heure pour se lever après une journée de la veille si riche en surprises et une nuit si courte. Mais lorsque mon cerveau commuta en position « normal », je balançai ma couette pour me ruer vers ma chaîne hifi miniature. Si la télécommande avait un peu d’énergie encore, il me suffirait de deux pressions sur les touches pour arriver sur France Info à temps pour la première revue de presse de la journée. Après deux remarques sur l’actualité internationales, le chroniqueur en vint à mon affaire.
- On évoque aussi dans vos journaux ce matin l’élection de Maximilien Lagault à l’Académie française… Une évocation à géométrie variable. Si le Figaro vante les qualités « d’instituteur national » de l’historien, certains journaux tiquent un peu sur une élection qui semble être de l’ordre du fait du Prince et renforce la caractère droitier de l’Académie. La palme de l’offense au nouvel académicien revient sans aucun doute à La Garonne Libre dans laquelle une tribune assassine cloue littéralement Maximilien Lagault au pilori l’accusant ni plus ni moins de ne pas écrire ses livres lui-même, de ne penser qu’à séduire les femmes ou de caser sa famille à des postes privilégiés. Notez bien que l’Académie en prend aussi pour son grade ainsi qu’un ancien président ayant choisi de fantasmer ses relations avec une princesse défunte.
- Et à qui doit-on cette attaque si directe ?
- La tribune est signée de Fiona Toussaint qui n’est pas forcément une inconnue pour tout le monde. Comme à l’envi, et sans doute pour se garantir d’avoir laissé ses colonnes à n’importe qui, le journal énumère ses titres : agrégée de l’université, docteur en Histoire, professeur à l’université du Mirail, prix Georges Duby.
- Une affaire qui devrait faire du bruit donc… Sinon, la presse régionale évoque encore le voyage de…
Je restai interdite, assise sur mon lit. La revue de presse parlait bien de mon article, en donnait la teneur – globalement exacte – mais sans la moindre citation ce qui était à mon sens dommage car cela ôtait le côté ironique de la charge pour n’en garder que lc ôté diffamatoire. Mais, surtout, j’enrageai de ne pas avoir surveillé de plus près ma « signature ». Je n’étais pas professeur à l’université de Toulouse-le Mirail mais simple maître de conférences. Je n’étais pas davantage agrégée de l’université n’ayant jamais passé les concours de recrutement de l’Education Nationale. Quelle impression allait donner cette accumulation de titres dont certains étaient clairement usurpés ? Et quelle belle arme était ainsi donnée à mes adversaires pour me remettre à ma place, me déconsidérer et m’enfoncer !
De l’interdit je passai graduellement à la fureur. Je n’en manquais décidément aucune ! Si jusqu’à maintenant, j’avais réussi à m’en tirer sans trop de dégâts, là ça pouvait faire beaucoup de mal à ma carrière, sans provoquer la moindre avancée dans ma traque des Marmont-Moreno. Comme un général de l’Empire, j’avais attaqué de ma propre initiative, bille en tête, sans prendre soin de surveiller mes flancs. Et Si Grouchy traînait en route…
Je me réfugiai sous la douche espérant que l’eau tiédasse parviendrait à me remettre les idées en place. C’était la même raison qui faisait que j’étais si nulle aux échecs. Je ne voyais que le but à atteindre – prendre la reine adverse par exemple – en négligeant tout ce qui pouvait contrecarrer mes plans – le fou planqué dans un coin de l’échiquier – et neuf fois sur dix, je perdais ma propre reine dans l’aventure. Là, c’était moi qui allait me perdre.
Le téléphone commença à sonner pendant que j’étais sous la douche. Ca allait être comme ça toute la journée. Autant laisser ma messagerie se charger de répondre à ma place, je ferai le tri ensuite.
Séchée, habillée, maquillée, je me sentis plus apte à faire front aux événements. D’abord, il y avait mes cours à assurer et, j’en étais convaincue, tout se jouerait dans l’après-midi. Si les autres bougeaient, ce seraient par un surcroît de haine à mon égard. Et ils agiraient vite pour m’empêcher de continuer à me répandre dans les médias, de « faire le buzz » comme on disait maintenant.
Ma sacoche à la main, je m’engageai dans l’escalier lorsqu’une voix – celle du jogger compulsif qui montait en sens inverse, une pochette de viennoiseries à la main – m’interpela.
- C’est bien vous qui avez écrit l’article sur Maximilien Lagault ?
Comment répondre autre chose que la vérité ? Je n’aimais ni mentir, ni me cacher lorsque ma responsabilité était engagée.
- Eh bien, permettez-moi de vous dire que vous êtes une belle ordure !
J’attendis une claque ou un coup de poing venant ponctuer cette déclaration aussi franche que définitive… Mais non ! Il était déjà reparti livrer ses croissants à sa douce…
Je notai dans un coin de ma tête la prompte nécessité de déménager rapidement. J’étais visiblement persona non grata dans un immeuble où tout le monde devait apprécier le bon vieux roman national.
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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Lun 28 Déc 2009 - 14:02

Place Esquirol, le kiosque à journaux avait placardé comme tous les jours une affiche de format B4 reprenant un des faits développés dans la Garonne Libre. Généralement, ces derniers temps, et quoiqu’en dise Liliane Rouquet, cela évoquait un nouveau cas de grippe AH1N1. En temps normal, c’était le fait divers bien affreux de la veille : « Un lycéen frappé d’un coup de couteau en centre-ville », « deux retraités maltraités à la maison de retraite des Glycines »… ou alors la question sportive du jour : « Gignac rétabli pour Lyon ? », « Pourquoi le Stade ne gagne-t-il plus ? ». Eh bien, ce jour-là, c’était, à l’intérieur du cadre rouge traditionnel frappé dans le coin supérieur du logo du quotidien, la phrase suivante qui apostrophait le passant : « Félicitations Maximilien Lagault ! ».
Je pris le temps de m’arrêter pour jeter un coup d’œil à la Une. Contrairement à ce qui avait été dit – ou, plus exactement, sans qu’on m’en ait parlé – un petit rectangle sur fond bleu annonçait en première page mon coup de gueule de l’intérieur. Ils avaient dû, au dernier moment, et sans doute sur décision finale de la patronne, supprimer une petit pub pour rajouter cette signalisation interne au journal. Pour reprendre l’idée de Liliane Rouquet, tout cela allait m’exploser à la gueule et me propulser plus haut. La question que je me posais désormais était : entière ou en petits morceaux ?
Dans le métro, j’eus une paix royale. De toute manière, plus personne n’y lisait la Garonne Libre depuis que de jeunes étudiants se battaient presque pour vous glisser entre les mains leurs canards gratuits. La cruelle ironie de la chose était que comme il s’agissait de la simple reproduction de dépêches d’agences, le contenu était souvent rigoureusement identique ; on utilisait donc une masse considérable de papier chaque jour pour des journaux dont la durée de lecture dépassait rarement dix minutes et dont deux exemplaires sur trois rejoignaient les poubelles sans même avoir été lus. Et le plus terrible, c’est qu’ils titraient tous ce jour-là sur le risque d’échec du sommet de Copenhague !
J’étais dans une sorte de fonctionnement automatique. Un cycle continu d’interrogations tournoyait dans ma tête sans que j’arrive à les traiter faute de pouvoir les saisir. Tout le reste se faisait par la simple force de l’habitude : présenter son ticket aux contrôleurs à la sortie sur le quai de Mirail-Université, s’engager dans le grand escalier mécanique, franchir l’espèce de long couloir dégradé – toutes les constructions avaient trente ans d’âge et cela se voyait - entre la station et l’entrée de la fac, traverser le campus pour arriver au « blockhaus » des historiens, grimper jusqu’à mon bureau.
La porte n’était pas fermée à clé, Robert était donc de passage. S’il avait lu l’article – et j’étais certaine qu’il l’avait lu ou, tout au moins, qu’il en avait entendu parler – j’allais avoir une idée de ce que mes pairs penseraient désormais de moi.
Pour la première fois depuis que je le connaissais, il était furieux après moi. Cela se devinait à ses mains qui allaient et venaient sur le bureau, à ce regard sombre, à ses plissements nerveux autour des lèvres.
- Tu es contente de toi ?… Mais qu’est-ce qu’il te prend ces derniers temps, ma pauvre fille ? Déjà l’histoire de Blois c’était un peu limite… Mais alors là ! D’abord, tu sembles appuyer la réforme des lycées du gouvernement… Et maintenant tu agresses – et le verbe est faible – Maximilien Lagault et toute l’Académie française… Alors, je te pose la question aussi tranquillement que me le permet mon état nerveux actuel : c’est quoi ton problème ?
Voilà bien le genre de problématique que je ne me sentais pas capable de traiter en quatre copies doubles, avec introduction, plan fouillé, exemples nombreux et conclusion définitive. D’ailleurs, pourquoi ce singulier ? Je n’avais pas un problème, j’avais des problèmes ! A moins de considérer évidemment – et c’était peut-être cela que suggérait Robert Loupiac – que le problème c’était moi…
- J’ai l’impression d’être aspirée dans un tourbillon, expliquai-je… Ou alors d’être engluée dans des sables mouvants. Tout ce que je fais, tout ce que je dis m’amène à me débattre encore plus et je tombe davantage. C’est sans fin. Rien de ce que j’expose au grand jour ne me reflète vraiment. J’ai l’impression de vivre en permanence sous une loupe et c’est comme ça depuis que la célébrité m’est tombée dessus. Autant j’arrive à être rigoureuse dans mon travail, autant tout ce qui est autour m’échappe et dérape.
- Et concrètement cela donne quoi ?
- Je veux résoudre mes problèmes toute seule, je refuse les réseaux d’amitié, les coups de main qu’on quémande. Je n’aime pas être obligée de passer par les autres. Alors quand mon assistante se suicide, je cherche à prouver que ce n’est pas le cas. Quand on réussit à me soutirer 50 000 euros, je veux trouver qui l’a fait et comment sans appeler la police à l’aide. Quand un journaliste me demande un entretien pour parler de la réforme du lycée, j’accepte parce que c’est justement celui qui a pondu ce reportage télé abject quand j’étais à Blois. Et la spirale se gonfle de tout cela, et de révélations en révélations, je me débats toute seule. Je ne demande rien, Robert, même pas qu’on me comprenne. Tout ce que je fais me semble fondé mais cela ne peut pas l’être dans une société qui est basée sur d’autres valeurs et d’autres pratiques que les miennes. Dans certains cas, je suis trop naïve, dans d’autres je suis trop impulsive.
- Mais pourquoi t’en prendre à Lagault ? En plus dans un grand quotidien régional ?
- Parce qu’il est derrière tout ce qui m’arrive… Après Blois, j’avais presque pitié de lui… Mais son attitude n’était que de la pure fourberie… La vengeance était déjà en route. Faute de pouvoir me détruire professionnellement, on allait me ruiner. Hugo Marmont, le journaliste qui avait fait ce reportage télé, le même qui m’a interviewée dimanche, est le fils naturel de Lagault.
- Tu peux le prouver ?
Ben non, je ne pouvais pas le prouver… Mais tout se goupillait si bien. Il avait fait ce reportage à charge contre moi juste pour appuyer les attaques de son paternel, il s’était présenté à la Garonne Libre en indiquant cette filiation sur son CV… Mais c’est vrai que c’était bien maigre.
- J’ai des indices, répondis-je avec dans la voix suffisamment de perles de doute pour ne pas convaincre mon interlocuteur.
- En plus, qu’est-ce que tu es allée te présenter comme agrégée et professeur à l’université ?
- Ce n’est pas moi qui ai rédigé cela, Robert
- Evidemment que ce n’est pas toi ! Mais tu l’as laissée écrire.
- J’ai fait confiance à Paul Gonzalez… Après tout c’est un de tes amis…
- Qui ça ?…
Là, c’était pire que tout… Pour la première fois de ma vie, j’ai clairement pensé au suicide. Je voulais tant que toute cette valse de mensonges s’arrête.
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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Lun 28 Déc 2009 - 14:41

Je me suis levée, j’ai plantée ma serviette sur mon bureau et je suis partie en courant avec l’idée sans doute de me jeter la tête la première dans l’escalier. Avec un peu de chance, les cervicales prendraient et adieu monde stupide !
Je n’ai dû mon salut qu’à la voix puissante qui m’a arrêtée dans ma course.
- Fiona ! Stop !
Je me suis retournée. Robert Loupiac n’avait même pas cherché à me courir après. Il s’était contenté d’atteindre la porte du bureau et de m’interpeler. Et sa voix, à la fois autoritaire et douce, avait fait ce miracle. J’avais émergé de cette espèce de transe suicidaire et ma fierté légendaire, un moment malmenée, avait fait le reste. Tout le monde se moquait de moi. Rirait bien qui rirait le dernier. Et j’avais diablement envie d’être la dernière à me marrer.
- Tu crois que tu peux faire cours dans cet état ? demanda-t-il en me prenant par les épaules.
A cet instant, je me sentais à nouveau comme sa propre fille. Les reproches avaient cédé devant son naturel protecteur. Cela faisiat tellement de bien d’avoir ce genre de contact avec quelqu’un.
- Bien sûr que je vais faire cours… Au moins pendant ce temps-là, j’aurais le sentiment de valoir un peu quelque chose… Après, il faudra que je tire au clair…
- Tu ne tireras rien au clair, Fiona… Stop ! Ca suffit ! Je ne vais pas te laisser te détruire en te cognant sans cesse à tous les coups tordus qui passent. Laisse un peu tes amis te donner un coup de main. Je m’occupe personnellement de ce Paul Gonzalez puisqu’il paraît qu’il est de mes connaissances. Va faire ton cours ! Sois égale à toi-même, c’est-à-dire, géniale.. Et on va te sortir de toute cette merde !
J’aurais dû lui demander qui il mettait derrière ce « on » mais je n’en avais pas le temps. J’étais à la bourre.
L’entrée dans la salle de cours avec mes troisièmes années fut tout aussi étrange que ce qui venait de se passer avec Robert Loupiac. J’étais de quelques minutes en retard, chose plus qu’inhabituelle, et lorsque je pénétrais dans la pièce un silence terrible se fit. Encore plus qu’à l’habitude j’étais le centre de tous les intérêts. Mes premiers mots étaient attendus comme les premières gouttes d’un grand vin. On en parlerait ensuite pendant des lustres selon qu’ils auraient enthousiasmé ou déçu.
- Nous avons évoqué la semaine dernière les évolutions du conseil royal des premiers Valois-Angoulême à la mort de Louis XIV qui conduira sous la Régence à l’expérience de la polysynodie. Nous avons croisé chemin faisant des personnes de grands poids dans notre histoire, certains justement reconnus comme Sully ou Richelieu, d’autres comme Fouquet dénigrés par une mémoire collective fondée sur les pamphlétaires stipendiés par les souverains.
- Vous pensez à un de nos contemporains en particulier en disant cela ? lança une voix dans la salle.
- Oh, rétorquai-je, mais je vois que monsieur Giraut a de saines lectures le matin au réveil… Non, je ne pensais pas à la personne que vous évoquez sans la nommer vous-même… Sachez juste, et nous n’en parlerons plus ensuite, que j’assume chacun des mots de cet article, que je les emporterai sans honte avec moi s’ils me valent d’être exclue de l’université ou condamnée à quelque forme d’indignité que ce soit. Pour juger d’une situation, un historien doit avoir entre ses mains tout un dossier documentaire. Les lecteurs d’un journal n’ont en général pour se forger une conviction que le journal lui-même. C’est peu… Or nous, nous avons de nombreux témoignages qui nous permettent d’étudier ce qui est au cœur du pouvoir royal, le monde de la finance…
Je n’ai pas pu aller plus loin. Oscar Giraut se dressa et se mit à m’applaudir. Et, comme cela se fait de plus en plus mécaniquement dans les grandes cérémonies ou ailleurs, toute la salle se sentit obligée de l’imiter. Une trentaine de jeunes adultes me firent une ovation aussi soudaine qu’inattendue.
Et moi, en conne infinie, je me suis effondrée en pleurs.
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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Lun 28 Déc 2009 - 18:29

Le cours a bien sûr repris dans une espèce de gravité générale qui en a fait pour moi un moment de grâce absolue. L’auditoire buvait mes paroles comme si elles avaient été chargées d’or et d’argent, comme si elles avaient constitué la seule source de vie et d’avenir. Quelque chose de fort s’était passé. C’était terriblement troublant. Mon voisin de palier m’injuriait, Robert Loupiac me faisait des reproches et mes étudiants, eux, m’admiraient. La conclusion était banale à mourir : on ne peut pas plaire à tout le monde.
A la fin du cours, beaucoup sont venus me serrer la main pressentant peut-être qu’ils ne me reverraient plus sur cette estrade. Les erreurs d’une vie ont ceci de paradoxal qu’elles vous conduisent parfois à vivre des instants uniques que vous n’auriez jamais connus en restant entrs les clous d’un train-train banal. Lorsque tous les étudiants se furent évacués, Robert Loupiac se glissa dans la salle et referma la porte derrière lui.
- Très émouvant tous ces petits gestes, mais je pense qu’ils auront déjà oublié la semaine prochaine pour ton cours suivant.
- On ne peut pas me virer pour ce que j’ai écrit ?…
- Que je sache la liberté d’expression est un droit… Quant au devoir de réserve des fonctionnaires, il faudrait mettre au tribunal les 2/3 de la fonction publique si on le respectait à la lettre… Non, à mon avis, outre peut-être une belle remontée de bretelles, tu risques seulement d’avoir des ennuis avec Lagault.
- Tout ce que je dis est vrai…
- Oui, je sais… Ce n’est pas moi qu’il faut convaincre... J’ai réussi à obtenir le fameux Paul Gonzalez au bout du fil… Pas le méchant bougre apparemment mais quelqu’un qui avait besoin que tu aies confiance en lui… Alors, il s’est recommandé de moi.
- En citant une de tes phrases préférées…
- Et alors ? On trouve tout sur internet… Même la quintessence de ma pensée.
- Mais pourquoi voulait-il que j’aie confiance en lui ? Parce que le fils Lagault m’avait possédée avant ?
- Je crois que ça a à voir avec ta maison d’édition…
- Et ?…
- Et je n’en sais pas plus… Il t’attendra rue Sainte-Ursule à 13 heures… Concernant Maximilien Lagault, j’ai pris l’initiative de le contacter. Il m’a d’abord pris pour ton avocat, m’a engueulé comme du poisson pourri. Tu me connais dans ce genre de situation, je ne me laisse pas faire et on a fini par s’expliquer un bon moment. Il jure que pour lui vos différents sont clos depuis Blois et qu’il n’a aucune envie de croiser le fer à nouveau avec toi. Comme rien ne vaut une bonne explication entre quatre yeux, je l’ai convaincu de descendre sur Toulouse. Il sera à partir de 18 heures à l’hôtel Mercure Saint-Georges et il t’attendra.
- Dans une chambre d’hôtel !…m’exclamai-je. Il croit donc qu’il va enfin m’avoir dans son pieu, ce pauvre vieux !… Tu vois, tes efforts ne règlent qu’une partie de mes soucis...
- Voilà bien les femmes ! s’écria le professeur Loupiac en levant les yeux au ciel. Des monstres d’ingratitude ! Vous leur sauvez la mise et elles en réclament davantage… Il faut que je me sauve maintenant pour assurer mon séminaire de master… Tiens-moi au courant.
Je lui ai sauté au cou comme peut le faire une gamine qui vient de recevoir un beau cadeau. Le tout sous le regard médusé de mes étudiants de seconde année qui entraient dans la salle. C’était parti pour une nouvelle rumeur désagréable, mais je m’en foutais. Robert Loupiac venait de jouer le rôle inappréciable de buvard ; il avait effacé une partie de mes bêtises. A moi de remettre tout le reste en bon ordre. Je m’étais assez requinqué pour y arriver toute seule… Non, pas toute seule… With a little help from my friends… J’étais en train de pouvoir les compter. Robert Loupiac, ça faisait un.
Le récit des premières minutes du cours précédents avait dû galoper dans toute l’UFR pendant la pause de 10 heures car j’eus droit à nouveau à une standing ovation de la part des étudiants – plus nombreux que dans le cours précédent ce qui accrut le volume sonore – à laquelle je résistais cette fois-ci avec fermeté. Pourtant, lorsque je vis Adeline battre des mains avec l’énergie d’une possédée, je faillis en remettre une lichette… Avec Adeline Clément, j’avais peut-être une amie numéro deux.
Mais la numéro trois, celle qui avait il y a peu encore la première place dans mon cœur était loin et était muette. Ca n’aidait pas à être 100 % optimiste.
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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Lun 28 Déc 2009 - 19:31

C’est avec une émotion mal contenue que j’entrais dans nos nouveaux locaux. Le parquet était doré comme un miel ensoleillé, les murs avaient une teinte parfaite d’un parme savoureux. C’était tout juste ce dont j’avais rêvé comme écrin pour ma maison d’édition. Il ne restait plus qu’à ramener l’électricien pour qu’il finisse de brancher les prises et les interrupteurs, que les meubles soient montés et agencés et nous serions prêts.
Prêts à quoi au juste ? Nous n’avions rien à vendre, rien à proposer. Les premiers ouvrages envisagés étaient à peine en pré-négociations lorsque Jenna nous avait « abandonnées ». J’avais fait construire, par pur caprice enfantin, une sorte de coquille vide qui ne servirait que dans un délai de quelques mois.
- Tes copains disent bien que je suis carrée, pas vrai ? fis-je à Adeline qui était restée sur le pas de la porte pour me laisser découvrir seule la boutique pré-agencée.
- Ils le diront encore plus après ce qui s’est passé aujourd’hui. Je crois que c’est ce matin que j’ai vraiment été certaine d’avoir fait le bon choix en abandonnant l’hippopotame pour la violette.
- Et tu sais ce que nous allons faire ici pendant les prochains mois ?…
- Vendre des livres…
- … qui n’existent pas… Pour le coup, tu as fait le bon choix… Tu vas avoir du temps libre… Tu vois à quel point je suis carrée… Rien de ce que je fais ne tourne rond.
- Mais je croyais que…
- J’ai été trop pressée, voilà tout… Je n’ai plus qu’à faire transporter ma bibliothèque personnelle ici pour que tu l’aies à ta disposition et…
C’était quelque chose qui ne s’expliquait pas, qui s’analysait à peine tant il y avait de la fulgurance dans cet instant fugace qui change tout. Il y avait l’avant, il y avait l’après mais cette seconde où tout basculait, rien ne pouvait en définir la juste chronologie, en démonter le mécanisme subtil et sournois.
- Je sais ce que je vais faire, tranchai-je soudain.
Adeline m’envisagea avec ce genre d’expression qu’on peut lire sur les visages lorsque le fada du village se prépare à parler. Un tiers inquiétude, un tiers surprise et un tiers amusement.
Le pire c’est que je reversais toute l’excitation de la semaine passée dans cette idée nouvelle, dans ce flash imprévu. Tant d’heures, de journées, de minutes de travail pour qu’une seule seconde décide d’un nouveau cap à l’entreprise qui m’obsédait depuis deux mois.
- De quoi les jeunes ont-ils besoin aujourd’hui ? De quoi les étudiants ont-ils besoin aujourd’hui ?
- D’argent, répondit Adeline sans réfléchir.
Le côté matérialiste de la chose m’avait échappé mais cela n’ébranlait en rien mon projet. A la limite, cela pouvait juste le transformer à la marge.
- D’une aide pour réussir. De conseils. De confiance. Malgré toutes les structures d’aide mises en place par l’Education nationale, ils sont toujours seuls. Et ce n’est pas mieux une fois entré en fac ou en grande école de ceci ou de cela. Alors, voilà ce que sera Parfum Violettes. Une maison d’édition, certes. Une librairie dédiée aux produits de la maison d’édition, cela va sans dire. Un site internet avec tout ce que Ludmilla voudra bien y mettre, j’essaye d’y croire encore… Mais Parfum Violettes ce sera un lieu de travail, un lieu d’aide et de conseil, un espace d’échange aussi. Il y a des sites internet déjà qui font cela… Tu payes et tu récupères un cours, un exposé, une mise au point déjà toute faite. Ici, on va aider les jeunes à y arriver. On va leur donner le courage de croire qu’ils peuvent le faire eux-mêmes. On va être des sortes de coachs personnalisés : du bac à l’agrégation…
Dire qu’Adeline était sous le charme de mon délire verbal visionnaire serait une exagération manifeste. Elle avait trop les pieds sur terre et trop conscience de certaines réalités dont je m’étais déjà éloignée pour adhérer spontanément à cette énigmatique prophétie.
- J’en reviens à la question de base : qui paye ?
- Qui paye quoi ?
- Les personnes qui encadrent et le service qu’elles assurent, les livres, les locaux…
- Mais moi, dis-je comme si cela allait de soi… Après on peut imaginer une contribution annuelle ou mensuelle. Comme dans une bibliothèque mais avec un service d’aide en plus.
- Alors c’est que vous êtes vraiment cinglée… Cela ne marchera pas…
- Si cela ne marche pas, ce n’est pas grave… Mais ce qui serait grave, ce serait d’avoir eu l’idée sans voir si elle ne pourrait pas produire un petit effet.
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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Lun 28 Déc 2009 - 20:33

On toqua à la porte. Comme il était presque une heure, je crus que Paul Gonzalez arrivait en avance. J’ouvris en pensant déjà à ce qui allait suivre et qui promettait d’être tendu et musclé. On ne se foutait pas de moi sans prendre en retour un de ces soufflets que je savais ne pas faire retomber.
Face à moi, désavantagée par les deux marches qui séparaient le trottoir de la boutique, il n’y avait pas la mine de bouledogue de Paul Gonzalez mais Ludmilla. Ma Ludmilla.
- Salut… Je peux entrer ?
Elle avait de ces questions…
- Je te présente Adeline Clément dont je t’ai parlée…
- Bonjour Adeline.
- Adeline, c’est Ludmilla, la copropriétaire des lieux.
En disant cela, j’observai le visage de Ludmilla qui demeura impassible.
- Enchantée de vous rencontrer, dit Adeline.
- Ne prenez pas mal ce que je vais vous demander, douce Adeline, mais il faut que je parle seule à seule avec Fiona.
- Bien sûr… De toutes les manières, j’ai du travail… Je ne fais que commencer mes études moi…
Adeline déguerpit sans demander son reste comme un pilote de petit avion qui voit venir vers lui une colonne orageuse.
- Alors ?… On en est où toutes les deux ?
- Je crois que tu ne vas pas du tout aimer ce que je vais te dire, fit Ludmilla dans un préalable qui me parut terrible.
- Ah !
Toute autre parole n’aurait fait que retarder la terrible révélation. Ludmilla le comprit et enchaîna.
- Je vais me marier.
Je m’attendais tellement à autre chose que cette nouvelle me fit éclater de rire. Rire un peu fou puis rire gêné quand je compris que Ludmilla croyait que je me moquais d’elle.
- Attends, il faut que tu m’expliques… Pourquoi est-ce que je ne vais pas aimer l’idée que tu te maries ?… Tu me crois jalouse ?
- Parce que tu vas m’avoir tout le temps sur le dos, voilà pourquoi. Je suis amoureuse ici, donc je me marie ici et en conséquence je vis ici.
Il me faut reconnaître qu’une idée étrange m’a traversée l’esprit. Ludmilla ne connaissait personne ici à part moi… Et donc se marier ici, cela voulait peut-être dire qu’elle était en train de me faire une sorte de déclaration d’amour. Je savais qu’elle avait eu étant plus jeune une expérience lesbienne avec Gabrielle Le Poezat.
Non, non… Elle savait bien que moi et les filles, c’était niet !
- Mais avec qui tu te maries alors ?
- Ma pauvre, si tu voyais ta tête, se marra Ludmi… Pire que celle de Lagault je suppose quand il a lu tes félicitations dans le journal.
- N’en rajoute pas ! C’est pas le jour… Alors t’accouches !
- Pas tout de suite, j’espère… Laisse-moi en profiter un peu !
C’était tellement agréable de se chamailler à nouveau ainsi que j’étais prête par avance à avaler tout ce qu’elle allait pouvoir m’annoncer.
- Hier matin, je n’ai pas pris le TGV… Ou du moins, je suis descendue à la première gare… Il y a quoi entre Toulouse et Montauban ?
- Beaucoup de choses pour moi… mais si c’est de distance dont tu parles, il y a 50 kilomètres.
- Eh bien, il m’a fallu 50 kilomètres pour que ma vie bascule. Je me suis retrouvée dans la gare, j’ai pris un billet pour Toulouse et j’ai pu embrasser l’homme que j’aime quand il est rentré de son boulot à midi… En ayant trépigné toute la matinée devant son boulot…
- Mais qui est-ce ?…
- T’as fait quoi de ta brillante cervelle, Fiona ?! On dirait un zombi ce matin…Avec qui est-ce que je suis restée seule pendant plusieurs heures ces jours derniers ? Avec qui est-ce que je suis passée du bar au resto mardi soir ?.. Enfin, ça c’est la version officielle parce qu’en réalité on s’est envoyé en l’air pile là où tu es… Sauf que c’était moins confortable que maintenant… On a fait ça sur nos blousons parce que le béton était glacé… Avant d’attaquer le mur… Bien mais beaucoup moins que le bureau… Bref, on a baisé comme des bêtes… Trois ou quatre fois, je sais plus… Et à chaque fois c’était encore mieux.
- Tu veux dire que c’est notre guide qui… euh, zut, j’ai oublié son nom…
- Eh bien, il faudra t’y habituer à son nom parce que ce sera désormais le mien aussi… Dans quelques semaines, je serai madame Ludmilla Dieuzaide.
Depuis une semaine, j’avais entendu des trucs dingues, des mensonges énormes dont certains que j’avais pourtant pris pour argent comptant mais ça… ça dépassait tout. Ludmilla baiseuse multirécidiviste sur le béton et le placoplâtre de Parfum Violettes. Ludmilla qui avait collectionné les mecs, dont trois ou quatre Kevin – son prénom fétiche -, et ne me parlait jamais du même, en avait choisi un en 48 heures chrono.
- Mais pourquoi lui ?
- C’est une alchimie… Cela ne s’explique pas… Tu verras quand tu rencontreras le tien, tu sauras que c’est lui dès qu’il te regardera un peu trop et dès que tu auras envie qu’il pousse ce regard encore plus loin en toi… Plus prosaïquement, il fait très bien l’amour… et quand je lui parle de mésolithique, de polysynodie ou de fichiers en javascript, il me comprend, lui.
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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Lun 28 Déc 2009 - 21:19

De nouveaux coups frappés à la porte vitrée mirent fin au récit des turpitudes amoureuses de celle qui, enfin, daignait redevenir ma meilleure amie. Je regrettais fort de ne pouvoir congédier Paul Gonzalez, de renvoyer le rendez-vous – nocturne ? – avec Maximilien Lagault et toutes les surprises qui pourraient bien se présenter pour continuer à explorer la nouvelle vie amoureuse de Ludmi. Ca ne valait pas un bon film X – enfin, il paraît qu’il y en a des bons – mais question surprise, ça enfonçait feu Marcel Béliveau.
Cette fois-ci, c’était bien Paul Gonzalez qui attendait de l’autre côté de la porte vitrée et blanchie. A sa mine, on voyait qu’il n’était pas très fier de lui, le genre gamin qui s’est fait piquer la main dans le pot de confiture.
- Je peux entrer ?
C’était décidément la question du jour. Et ça la foutait mal pour une boutique qu’on se sente sans arrêt obligé de quémander l’autorisation d’y pénétrer. Il faudrait penser à toujours laisser la porte ouverte pour remédier à ça.
- Je devrais vous foutre dehors, dis-je… mais je crois que nous avons encore besoin un minimum l’un de l’autre. Je me trompe ?… Alors, entrez et posez vos fesses sur une chaise… Je n’ai pas encore le confort ouaté du bureau de la veuve Rouquet mais ici au moins vous ne risquez pas de vous retrouver au chômage sur un caprice de mégère atrabilaire et passablement misanthrope.
Il aurait dû protester pour défendre sa patronne. Son silence me donna beaucoup à penser.
- Ludmilla, je ne te présente pas monsieur Gonzalez… Monsieur Gonzalez, je vous présente Ludmilla, ma sœur en aventures. Considérez-la comme mon double. Donc ce qu’elle entendra ne sortira pas plus de sa bouche que de la mienne.
- Vous ne m’appelez plus Paul ?…
- Non, rétorquai-je. Et je crois qu’il serait très mal venu que vous m’appelâtes Fiona.
Quand je dégainais le subjonctif imparfait, c’était signe de mauvais temps. Ludmilla n’était pas Adeline et ne chercha pas à déguerpir. Elle prit elle aussi une chaise pliante, se plaça à distance du bureau en se préparant à compter les points du match qui s’annonçait.
- Qu’est-ce que vous me voulez ? Ou plus exactement qu’est-ce que vous me vouliez car je suppose que vous vous êtes bien servi de moi.
- En fait, il y a deux choses, expliqua – toujours aussi gêné – Paul Gonzalez… La stratégie du journal, vous la connaissez, nous en avons discuté hier soir. Tout cela est vrai et à l’heure qu’il est, la mère Rouquet doit déjà tirer les premiers dividendes de vos coups de griffes. Pour que cela ne se reproduise pas, certains fonds secrets vont transiter des palais de la République vers les comptes de généreux donateurs qui ne manqueront pas à leur tour de faire des chèques d’un montant astronomique au profit du compte de La Garonne Libre. Que voulez-vous ? Les temps sont durs… Et dans une démocratie, il faut bien que la presse vive.
- Ca me dépasse comme façon de faire mais admettons… Je me dis que Liliane Rouquet ne doit pas en être à son coup d’essai en ce domaine et que, de droite ou de gauche, tout le monde a dû payer…
- Presque tout le monde… En 55, Mendes a refusé. Vous savez comment cela s’est terminé pour lui à la Chambre…
- Voilà un point que même Georgette Elgey, dans son histoire monumentale de la Quatrième République n’a jamais évoqué… Quel dommage que nous ayons promis que rien ne sortirait de cet entretien… Et vos motivations personnelles, monsieur Gonzalez, quelles étaient-elles ?
Le rédacteur en chef de la Garonne Libre marqua un temps de silence. Temps que Ludmilla saisit pour mettre un gros grain de sel dans la discussion.
- Si monsieur Gonzalez craint de ne pas être parfaitement clair dans ses explications, il peut peut-être me laisser raconter à sa place et me corriger si je m’aventure à échafauder des hypothèses trop hardies.
- Qu’est-ce que tu sais de ce qu’il va raconter ? demandai-je. D’où tiens-tu ces infos ?
- Eh ! fit Ludmilla avec un gros clin d’œil qui disait tout. On n’est pas que des animaux !
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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Mar 29 Déc 2009 - 1:32

L’ambiance dans la boutique était soudain un peu plus lourde. Ludmilla se leva pour rapprocher sa chaise du bureau.
- En fait, reprit-elle, je ne sais qu’une partie de l’histoire, mais comme je te connais, tu dois avoir toi aussi quelques miettes à joindre aux miennes pour former quelque chose qui se tienne. La dernière fois, à Blois, tu m’as laissée sur la touche. Cette fois-ci, je ne comptais pas te laisser te débrouiller sans moi. Alors, j’ai fait mes propres recherches en partant de ce point que tu négligeais d’explorer. Les menaces que tu avais trouvées sous la porte…
- Un voisin jaloux… D’ailleurs, il y en avait encore ce matin. Adeline les a trouvées en passant.
- Moi, je suis persuadée depuis le début qu’il y a autre chose qu’une jalousie de voisinage. Alors j’en ai parlé à Marc. Il connaissait l’anecdote – enfin, si on peut employer ce mot-là pour un assassinat – de la nuit du bombardement. L’italienne Sylvia Marini avait intégré les MOI quelques mois auparavant. Elle se présentait comme une opposante au régime mussolinien. Sauf que quand une partie de la 35è brigade des FTP-MOI est raflée le 4 avril, elle échappe par miracle à l’arrestation ce qui la rend éminemment suspecte aux survivants.
Paul Gonzalez écoutait sans rien dire. Alors que je voyais mal où Ludmilla voulait en venir, lui paraissait être parfaitement en phase avec le récit. Signe que je devais m’attendre à découvrir à quel point mon rejet de la piste de ce passé « qui ne passait pas » avait été une colossale erreur.
- Et dans la pénombre, alors que tout le monde s’est réfugié aux abris, elle est assassinée rue Sainte-Ursule. Question : que faisait-elle en pleine rue alors que le bombardement débutait ?
- Elle s’enfuyait ?…
- Tu choisirais de fuir sous des bombes de 250 kg, toi ?… Tu es trop sensée pour ça, n’est-ce pas ?… Qui est donc cette Sylvia Marini dont nous parlons depuis tout à l’heure sans vraiment la connaître ?… Marc a entrepris il y a quelques années de ficher tous les résistants, moitié pour un DEA qu’il n’a jamais entamé, moitié pour fournir une base de travail à ses élèves pour le concours de la Résistance. Il avait donc une fiche sur Sylvia Marini. Cette fiche, c’est presque un objet préhistorique. Il n’a jamais transféré cela sur ses ordinateurs. C’est une véritable relique, un petit morceau de bristol de couleur verte, vert pour les Italiens, écrit à l’encre…
Où Ludmilla voulait-elle en venir avec tous ces détails ? Elle regardait Paul Gonzalez dans les yeux et lui soutenait son regard sans faiblir. Ils semblaient presque se déchirer pour la possession de cette fiche de bristol qui n’était même pas dans la pièce.
- Sylvia Marini avait, comme beaucoup pris sa carte du parti fasciste, parce que c’était une intellectuelle qui voulait faire carrière. Elle était archéologue et pour pouvoir continuer à fouiller, il fallait accepter certaines choses… Sauf que quand le régime s’est radicalisé après 1936, elle n’a plus supporté l’oppression et elle est venue en France où se disait-elle il y aurait bien des sites antiques à fouiller… Elle avait de l’expérience, une petite renommée…
- Eh ! dis-je. Mais j’ai un collègue à la fac, Philippe Foro qui a travaillé sur l’archéologie italienne dans l’entre-deux-guerres…
- Je sais… Marc l’a contacté pour lui signaler le cas de Sylvia Marini après la parution de son étude… Malgré ses qualités, Sylvia Marini n’a pas trouvé d’emploi à sa mesure et a vivoté pendant plusieurs années dans la partie sud de la France sans jamais se fixer quelque part. Elle a finalement atterri à Toulouse en 1943… Et on en revient, maintenant que les présentations sont faites, à notre question de départ. Que faisait cette femme intelligente, qui avait connu des années de galère mais qui ne désespérait jamais de l’avenir, sous la lune claire d’avril 44 pendant que les bombardiers lâchaient leurs graines explosives…
- Elle me cherchait, lâcha Paul Gonzalez.
Si le plafond m’était tombé sur les pieds, je crois que je n’aurais pas été plus surprise. C’était ce qu’on appelait un coup de théâtre !… Même si je ne voyais pas du tout où cela nous menait et pourquoi Parfum Violettes était menacée par cette histoire a priori douloureuse pour le rédacteur en chef du journal local.
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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Mar 29 Déc 2009 - 1:33

- Quel jour êtes-vous né, monsieur Gonzalez ? questionna Ludmilla.
- Je suis né le 3 avril 1944 à Toulouse, au 10 de la rue Temponières.
Merde ! Il était beaucoup plus âgé que je croyais… Du coup, il n’avait aucune chance d’avoir été au lycée avec Robert Loupiac… J’étais d’une nullité terrifiante dans l’art de donner un âge aux gens.
- J’avais à peine deux jours, ajouta-t-il.
- Elle vous cherchait, répétai-je bêtement. Elle cherchait son bébé pour qu’il ne soit pas victime du bombardement… Un bébé de 2-3 jours…
- Un bébé qui explique par sa naissance que le 4 avril Sylvia Marini n’ait pas fait partie des MOI raflés… poursuivit Ludmilla. Une grossesse, puis une naissance, qu’elle avait cachées et qui faisait qu’elle n’était sans doute même pas au courant du sort de ses camarades de lutte. Le 5 avril au soir, une réunion clandestine devait se dérouler. Sylvia Marini, qui a sans doute accouché toute seule, laisse son enfant endormi et part dans la nuit pour la réunion. Il faut dire qu’elle ne se déroule pas loin… Dans la rue d’à-côté…
- Au 19 rue Sainte-Ursule… murmurai-je. Dans la boutique du parfumeur.
- Et puis, soudain, c’est l’alerte. Les sirènes retentissent. La poignée de résistants réunis là sont des héros en puissance mais, comme tout un chacun, quand un bombardement s’annonce, ils filent aux abris.
- Et avant d’avoir fini de statuer sur le sort de ma mère, ils l’abattent, termina froidement Paul Gonzalez. Du moins, une des personnes présentes à cette réunion le fait… Toute ma vie, j’ai voulu savoir qui avait commis ce crime.
- Sauf qu’il n’y a pas que cela…
- Une naissance clandestine, un assassinat règlement de compte, un bombardement aérien, une nuit de pleine lune, cela fait déjà beaucoup… dis-je. Plus et c’est l’overdose…
- Pourtant… Pourtant à cela, il faut ajouter le plus extraordinaire des excitants, l’argent… Entre l’heure de début de la réunion et le début du bombardement, il s’est écoulé plus de deux heures. Pourquoi les participants auraient-ils tolérés durant tout ce temps la présence de Sylvia Marini en pensant qu’elle était celle qui avait vendu leurs camarades ? Il suffisait de lui briser la nuque, de l’étrangler, de la poignarder… Pourquoi attendre deux longues heures et le début du bombardement pour aller l’abattre en pleine rue ?… C’est à vous que je pose la question, monsieur Gonzalez, car ma pauvre amie est aux fraises depuis un bon moment…
- Parce qu’elle sait quelque chose qu’eux ignorent… Elle est la trésorière de la brigade. C’est elle qui gère les fonds qui arrivent de Londres ou d’Afrique du Nord. Et il y a eu un arrivage dans la nuit qui a précédé ma naissance… Elle est allée récupérer l’argent avec un camarade de lutte du côté de Fontenilles… Quarante kilomètres de bicyclette aller-retour, il y a de quoi générer les contractions finales.
- Cet argent, votre mère l’avait caché. Vous savez où ?
- Aucune idée…
- C’est là que vous mentez, monsieur Gonzalez… Où travaillez votre mère depuis le 17 février 1943 ?
- Moi je crois que je sais, dis-je pour prouver à Ludmilla que je n’étais pas entièrement aux fraises comme elle disait… C’est ici… C’est bien cela, n’est-ce pas ?… De là l’obstination de monsieur à nous faire déguerpir de cette boutique qu’il aurait sans doute pu acheter et fouiller ensuite à loisir…
- Cet argent ne vaudrait rien aujourd’hui… se défendit Paul Gonzalez.
- A moins qu’il ne s’agisse de belles pièces d’or, riposta Ludmilla… La valeur de l’or depuis 1944, elle a été multipliée par combien ?
A l’émotion succédait la tension. Si j’avais été seule, Paul Gonzalez m’aurait sans doute contée la triste histoire de l’enfant abandonné par une mère assassinée et, faisant vibrer la corde sentimentale, expliquée pourquoi cette boutique du 19 de la rue Sainte-Ursule avait tant d’importance à ses yeux. Malheureusement pour lui, la petite fiche verte de Marc Dieuzaide et les quelques recherches que Ludmilla avait dû effectuer depuis hier avaient détruit cette vulgate destiné à émouvoir l’assistance. Il n’était pas blanc-blanc le rédacteur en chef sur le coup.
- Ludmi, il y a quand même un truc qui me chiffonne… Combien étaient-ils à cette réunion ?
- Six, répondit Paul Gonzalez voulant vraisemblablement se racheter à nos yeux.
- Et sur ces six personnes, aucune n’a protesté de l’innocence de Sylvia Marini, ne serait-ce qu’après la guerre ? Je me rappelle que quand tu as découvert cette histoire sur le net, tu as précisé qu’on ne savait même pas si elle était coupable ou pas de la trahison. Pourquoi personne n’a-t-il parlé ?
- Parce que les résistants ne sont pas très causants en règle générale… Surtout quand ils ont l’impression d’avoir commis une erreur.
- Résumons-nous. Sylvia Marini arrive à la réunion ici-même. On l’interroge sur ce qu’elle faisait deux jours auparavant… Elle montre peut-être ses seins gorgés de lait ou, même, s’ils ne la croient pas, son ventre encore marqué par l’accouchement. Ils veulent savoir où est l’argent. Elle leur dit. Le bombardement se déclenche. Tout le monde quitte la boutique. Elle part la dernière parce qu’elle doit fermer, mais au lieu de se diriger vers les abris, elle remonte la rue pour aller récupérer son fils. Là, quelqu’un du groupe, qui est revenu sur ses pas, l’abat dans la rue.
- Non, Fiona. Elle ne leur dit pas où est l’argent. Quelqu’un a trahi la 35ème brigade, c’est forcément un des survivants, un de ceux qui sont autour de la table… Et tu irais balancer devant ce salaud la cachette du magot ? Sylvia Marini est une intellectuelle alors que beaucoup des combattants sont des gens de maigre éducation. Cela ne veut pas dire qu’elle soit forcément plus futée ou moins naïve, mais cela signifie qu’elle voit plus loin qu’eux. Donc, elle ne dit rien… Et c’est bien pour cela que le traître la flingue. Parce qu’il sait qu’elle a compris qu’il n’y avait pas de hasard. Coup d’éclat de la brigade le 1er avril contre des soldats allemands, parachutage du pactole le 2 au soir, arrestation d’une partie des membres de la brigade le 4… Le gars voulait toucher des deux côtés.
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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Mar 29 Déc 2009 - 1:34

A ce moment-là, outre que mon ventre me rappelait ma carence pathétique en petit-déjeuner, un truc tout bête m’est passé par la tête… Quel rapport cela avait-il avec mes autres problèmes . Jenna-Manuela-Marina et le fils Lagault, ils n’y étaient pas en avril 44 ! Tout cela c’était de l’Histoire, une histoire triste et cruelle mais dont la résonance sur le quotidien se limitait aux envies de Paul Gonzalez de me voir déguerpir d’ici… Me propulser vers Paris, c’était la solution qu’il avait choisi d’employer en accord avec la mère Rouquet.
- Je vais compléter ce que vous ne savez pas, dit-il… Sur les six, trois sont morts avant la fin de la guerre, deux sont rentrés en Espagne en 1946 et le dernier…
- Le dernier, précisa Ludmilla, c’est forcément votre père… Pas Rafael Gonzalez, celui qui vous a recueilli après la mort de votre mère, parce que sa femme venait elle aussi d’avoir un enfant et qu’elle avait de la générosité pour deux dans les mamelles. Il vous a même déclaré comme son fils à l’état-civil. J’ai vu la mention dans le registre des Archives municipales. Votre père naturel, lui, il s’appelait Alejandro Moreno… C’est lui qui a accompagné votre mère du côté de… Fontenilles c’est ça ?… pour récupérer l’argent…
Je m’étais trop fait balader ces derniers temps pour m’emballer… Mais le nom du père véritable de Paul Gonzalez était quand même Moreno… Moreno ! Comme Marina Moreno !
- Et qu’est-ce qu’il est devenu le señor Moreno après la guerre ? demandai-je.
- Il s’est marié, a eu un fils, José, qui lui-même a eu deux enfants…
J’ai croisé les doigts de toutes mes forces. Si elle disait Marina… Si elle disait Marina…
- Alejandro et Marina.
Alléluia ! La boucle était bouclée… Alors, c’est moi qui ai pris la parole pour compléter tout ce que j’avais appris de mon côté.
- Visiblement, je me suis gourée sur toute la ligne.
Ce n’était pas la chose la plus facile à dire. Surtout quand on n’en avait pas l’habitude.
- Marina Moreno, nous l’avons connue sous le nom de Jenna Gonzalez, expliquai-je à Ludmilla. Elle s’est faite engager ici non pour me dépouiller mais bien pour profiter des travaux engagés dans la réfection de la boutique pour mettre la main sur les pièces d’or que son grand-père n’avait pas réussi à récupérer en 1944. Je suppose qu’une archéologue comme votre mère savait aussi bien creuser que fouiller la terre, raison pour laquelle personne n’a jamais mis la main sur le magot. Le fait qu’elle se prénomme Marina et que votre mère se soit appelée Marini n’est sans doute pas un hasard. A-t-elle choisi ensuite Gonzalez à dessein comme pseudonyme ? Je n’en ai pas la moindre idée mais je ne serais pas étonnée qu’il y ait eu des contacts entre monsieur Paul ici présent et son père naturel.
- Quand j’ai eu vingt ans, je l’ai retrouvé… Il a tout nié en bloc…
- Pas surprenant… S’il avait avoué, certains se seraient posés des questions sur toute cette histoire… C’est comme Maximilien Lagault avec son fils…
- Justement, intervint Paul Gonzalez…
- Justement quoi ? criai-je en frappant du plat des deux mains sur le bureau en sachant par avance que la réponse allait faire très mal.
- Hugo Marmont, ce n’est pas le fils de Maximilien Lagault…
- Mais alors c’est le fils de qui ?!
Je frôlais l’explosion.
- De Gilbert Marmont, un ouvrier du journal qui s’est tué un jour, écrasé sous un rouleau de papier…
Là, je krakatoisai… J’avais failli me foutre en l’air à cause des combinaisons tordues de ce type.
- Et vous ne pouvez pas refuser de l’embaucher parce que son père est mort en travaillant pour le journal ! Et c’est la première chose qu’il met sur son CV… Vous vous rendez compte dans quelle merde vous m’avez mise ?
- Ce n’est pas pour me défausser… mais c’est une idée de la patronne… Vous lui avez tapé dans l’œil…
- Oui, je sais… Elle ne veut plus jamais me parler… Paris plutôt que la province… Sauf qu’avec vos conneries, j’aurais des chances si un collège paumé au fond d’une vallée pyrénéenne veut encore de moi… Et encore pour surveiller le passage piéton le matin à huit heures vingt !
Ludmilla, silencieuse, depuis que j’avais repris la parole, profita de mon désarroi pour intervenir.
- Qu’est-ce que tu as fait au juste ? Je ne comprends absolument rien à ce que vous racontez… Moi, au moins, j’ai essayé d’être claire dans mes explications…
- J’ai balancé dans les colonnes du journal de monsieur un article au vitriol pour féliciter Maximilien Lagault de son accession au rang d’Immortel.
- Parce qu’ils ont élu ce fraudeur nullissime ?… Le ridicule ne tue décidément pas… Surtout des immortels.
Même Paul Gonzalez sourit à la remarque de Ludmilla. Cela fit redescendre la tension. C’est précisément ce moment de calme que choisit le disjoncteur électrique pour exploser.
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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Mar 29 Déc 2009 - 18:58

L’explosion nous a projetés au sol et un peu sonnés. Des flammes ont commencé à monter du tableau électrique et une chaleur oppressante s’est rapidement répandue dans la boutique. Le feu a commencé à attaquer des plaques de polystyrène stockées à proximité. Comme en écho épouvantable, le radiateur électrique s’est lui aussi enflammé et une fumée noire a jailli.
- Penchez-vous et ne respirez plus, ai-je crié en me souvenant des consignes de sécurité inculquées au lycée.
- Et surtout, on se tire ! lança Ludmilla.
Facile sur le papier. Impossible dans la réalité. La poignée de la porte vitrée me resta proprement dans la main… De rage, je la balançai contre la porte. Elle ne la fendilla même pas.
La chaleur avait déjà dépassé le difficilement supportable.
- L’extincteur, s’écria Paul Gonzalez.
J’avais complètement oublié la présence de ce fidèle allié de notre sécurité. Finalement, tout n’était pas perdu dans cette situation infernale…
Paul Gonzalez dégoupilla l’extincteur, percuta la cartouche, braqua le tuyau vers les flammes et appuya à fond sur la poignée. Il y eut comme un effet lance-flammes inversé ; les flammes remontèrent vers lui et le happèrent en l’espace d’une demi-seconde. Je fus d’abord horrifiée de voir le corps du journaliste prendre feu mais, parce que dans ces moments-là, on réagit sans même en prendre conscience, je plongeai pour le plaquer au sol tandis que Ludmilla étouffait le feu avec son blouson.
- C’est un piège, cria-t-elle ! On est bloqués !… Il faut sortir !
Sortir ! Evidemment qu’il fallait sortir mais comment ?
Les odeurs étaient terrifiantes. Il y avait le plastique brûlé et l’âcre fumée noire qu’il dégageait, la chair grillée des bras et du torse de Paul Gonzalez, la peinture qui commençait à fondre sur les murs, le vernis du parquet. Dans nos poitrines, tout cela se mélangeait même si nous cherchions à respirer le moins possible.
- Il faut casser la vitrine ! hurla Ludmilla.
- C’est un vitrage de sécurité… Il ne se casse pas comme ça…
- C’est ce qu’on va voir…
Elle toussa, sembla s’asphyxier, se courba vers le sol pour reprendre un peu d’air, se redressa et posa les deux mains sur la colonne de rangement.
- Viens !
C’était notre dernière chance. Le brasier gagnait chaque seconde davantage et la fumée noire avait fini d’emplir toute la boutique. Elle était déjà en partie dans nos poumons. Encore un peu plus et c’était la fin.
Nous avons basculé l’armoire de classement et l’avons projeté dans la vitrine telle un bélier médiéval. Au premier coup, la vitre s’est fissurée. Au second, elle a cédé. Un dernier effort nous permit de sauter dans la rue à la grande surprise des passants. Peu après, déstabilisée par notre sortie en force, une partie de l’échafaudage de façade s’effondrait. C’est ce fracas épouvantable qui jeta la consternation dans les environs ; depuis le 21 septembre 2001, à Toulouse, tout bruit suspect est plus qu’ailleurs vécu comme une terrible menace.
Depuis le début de l’incendie, tout le drame était resté confiné derrière la vitrine blanchie. De l’extérieur, hormis une légère odeur de brûlé qui filtrait et pouvait très bien venir d’un des nombreux restaurants du coin, on ne pouvait rien détecter des événements en cours…
Je n’ai pas pu empêcher Ludmilla de replonger à l’intérieur pour dégager Paul Gonzalez et le traîner jusqu’à l’extérieur. Je n’ai pas pu l’aider non plus, je n’avais plus de souffle, mes poumons brûlaient atrocement et, sans pouvoir rien dire, sans pouvoir rien faire, j’assistais, impuissante, à la destruction de ma maison d’édition.
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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Mar 29 Déc 2009 - 19:09

La chute de l’échafaudage, l’odeur du brûlé ont fini par amener les habitants des étages aux fenêtres. A grands cris, la foule qui avait commencé à se masser à l’angle de la rue Gambetta et de la rue Sainte-Ursule leur indiquait qu’ils devaient quitter l’immeuble d’urgence. Deux courageux, entrés dans la boutique avec de gros extincteurs réussirent à tenir les flammes en respect le temps que police et pompiers arrivent. Cela ne sauva pas la boutique mais permit au reste de l’immeuble de tenir le coup. Hormis Paul Gonzalez et ses brûlures, le drame n’avait fait aucune autre victime. C’était déjà ça.
La police fut la plus rapide sur place. Comme un malheur n’arrive jamais seul, le premier flic à débarquer fut l’inspecteur Lhuillier. Débarqué de sa C3 banalisée mais dont la sirène hurlait et finissait d’ameuter tout le centre-ville, il écarta les badauds avec sa collègue, sécurisa les abords et termina l’évacuation des étages de l’immeuble vers lesquels d’ailleurs le feu ne gagnait pas. Enfin – mais le temps me parut interminable -, à grands coups de pin-pon, un camion rouge des pompiers déboucha de la rue Gambetta, stoppa devant la boutique en écrasant au passage les débris de l’échafaudage dispersés sur la chaussée. Un quatuor de soldats du feu passa à l’offensive et en un quart d’heure mit fin à l’incendie. Dans la foulée, une ambulance rouge survint et emporta Paul Gonzalez aux services des grands brûlés de l’hôpital.
Pendant tout ce temps, Ludmilla et moi n’avions rien trouvé à nous dire. La peur avait été intense sur le coup, mais rétrospectivement elle nous terrifiait et nous laissait sans voix. Nous ne cessions en revanche d’avoir de petits gestes l’une envers l’autre, des élancements spontanés destinés à vérifier que l’autre allait bien, des mains posées sur les épaules, des bises qui claquaient sur nos peaux noircies par la fumée. Même les gestes amicaux des voisins, des passants nous laissaient totalement indifférentes. Nous étions passées en mode survie et il devenait difficile d’en sortir pour analyser les faits avec sérénité. Hébétées, nous avions juste compris chacune dans notre coin que ce n’était pas un simple accident et qu’on avait clairement voulu nous supprimer. Purement et simplement nous rayer de la liste des vivants. Qui ? Pourquoi ? Ce n’était pas l’actualité du moment.
L’arrivée d’une nouvelle ambulance allait changer la donne. Les deux mecs voulurent d’autorité me coucher sur leur brancard.
- Ne me touchez pas ! hurlai-je. Je vais bien…
- Il faut que vous soyez examinée. On vous amène à Rangueil…
- Non merci… Je vais rentrer chez moi… C’est encore là que je serai le mieux… Au calme…
- Madame, insista l’ambulancier, il faut y aller.
- T’inquiète pas, intervint Ludmilla. Je monte avec toi.
Nous partîmes donc toutes deux dans la même ambulance pour deux longues heures d’examen qui ne révélèrent rien de particulier sinon quelques brûlures superficielles. On s’en sortait plus que bien. On s’en sortait tout court.
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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Mar 29 Déc 2009 - 19:15

En sortant des urgences, un homme nous attendait. L’inspecteur Jean-Gilles Nolhan avec son air perpétuel de chien battu, semblant porter sur ses épaules toute la misère du monde, faisait les cent pas devant l’entrée provisoire et sa porte automatique grinçante.
Il ne nous demanda pas de nouvelles de notre santé, le simple fait que nous sortions de là devait lui suffire… à moins – et je suspectais qu’il en était plutôt ainsi – qu’il n’en ait rien à foutre de nous.
- J’ai bouclé Lhuillier… Les deux autres sont activement recherchés mais on devrait les coffrer rapidement.
- Comment l’avez-vous coincé ? demandai-je. Vous avez des preuves en béton cette fois ?
- Victor ne le lâchait pas depuis hier. J’avais défini des zones dans lesquelles toute intrusion devait m’être signalée aussitôt : autour de votre appartement, autour de votre boutique, autour de la fac d’Histoire.
- Vous pensiez qu’il allait s’en prendre à moi ?
- Disons que j’avais amorcé la chose en allant l’interroger hier sur cette fameuse déposition disparue. La peur est mauvaise conseillère, il aura voulu vous supprimer pour être tranquille de ce côté-là.
- C’est lui qui a mis le feu ?
- Mis le feu, je ne sais pas… Mais qui a bloqué votre porte de l’extérieur, c’est sûr… A l’heure de la pause repas, sa coéquipière était au McDo… Lui, il a prétexté une course à faire, est arrivé à votre magasin, a barricadé la porte de l’extérieur et obturé le passage de l’air avec du scotch épais. Tout ça, le plus naturellement du monde…
- Il a avoué ? demanda Ludmilla.
- Avouer ? Lhuillier ? Vous n’y pensez pas !… Il se tait obstinément mais je m’en fous. Non seulement j’ai la vidéo qui le montre en train de faire son petit bricolage mais en plus je l’ai surpris en train de farfouiller à l’intérieur de votre boutique pour retirer sans doute les engins explosifs.
- Je pense, intervins Ludmilla, que tout ce cinéma était prévu depuis longtemps… J’ai réfléchi à ça pendant que l’ambulance aveuglait la moitié de la ville et assourdissait l’autre. J’avais pas la force de tenir des discours mais au moins je pouvais réfléchir. Pas comme certaine qui font jamais de sport…
- Explique au lieu de régler tes comptes !.
- Il suffisait pour eux d’attendre que deux personnes soient réunies à Parfum Violettes. Perso, je pense que ma présence c’était du rab puisque je n’étais connue qu’indirectement. A un moment donné, il fallait bien qu’ils fassent taire ceux qui avaient des éléments contre eux... Paul Gonzalez qui avait reconstitué tout le passé de l’affaire et devait savoir qu’Hugo Marmont connaissait la petite-fille Moreno… Fiona parce qu’à force d’affoler la meute, comme disait l’autre, elle était en train de les affoler eux-aussi. Dans leur plan de base, il y aurait un moment où ces deux personnes-là se rencontreraient… et ils se rencontreraient forcément à la boutique. Tu te demandais tout à l’heure, Fiona, si le choix du nom de Gonzalez pour Jenna était un hasard. Bien sûr que non ! Des Gonzalez, il y en a des tonnes par ici, mais vers lequel as-tu couru tout de suite, Fiona ?
Je ne peux pas dire que Jean-Gilles Nolhan était passionné par les analyses de Ludmilla. Cela pouvait se comprendre. En bon « boeuf-carottes », ce qui l’intéressait c’était de mettre hors d’état de nuire le ripoux Lhuillier. Le reste, il le rétrocèderait sans remords ni regret à ses collègues de la PJ.
- Je vous ramène, proposa-t-il…
- C’est bien gentil, dis-je, mais je n’ai même plus de clé pour rentrer chez moi…
- Vos sacs vous attendent dans ma voiture, mesdames… C’est mon cadeau personnel pour m’avoir aidé à coffrer Lhuillier.
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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Mar 29 Déc 2009 - 19:18

Nous nous sommes retrouvées, dans nos vêtements noircis et déchirés, au milieu de mon salon. C’était proprement surréaliste comme situation. Nous avions échappées à la mort depuis trois bonnes heures et c’était le vrai premier moment où nous pouvions revenir ensemble, seule à seule, sur tout ce qui nous était arrivé.
- Je crois que j’ai envie d’une bonne douche, fit Ludmilla… J’en ai marre de ressembler à un mineur de Germinal…
- Accordé, dis-je. Ensuite, je te passerai de quoi te fringuer… Tu ne vas pas retourner chez Marc dans cet état.. Dieu sait ce qu’il imaginerait que tu as fait de ton après-midi… Ludmilla, je voulais te dire et je n’ai pas eu le temps avec tout ce bastringue… Mais si tu cherches un témoin pour ton mariage, tu l’as trouvée. Vas pas chercher plus loin. Moi je suis candidate… Et, quand tu auras des chiards, tu pourras me les laisser le soir sans problème…
- Je crois qu’ils ont oublié d’examiner un truc à l’hosto… T’as dû tomber sur la tête et tu n’es plus dans ton état normal.
- Tu le serais, toi, dans ton état normal si tu devais aller à Canossa devant ce vieux queutard de Lagault ?
- Aller à Canossa ? plaisanta Ludmilla qui ne voyait pas quelle était la situation exacte. Pas possible ! Il n’y a pas de neige…
- Après le barouf qu’a fait mon attaque contre notre nouvel académicien, Robert Loupiac a pensé désamorcer la situation en ménageant une entrevue entre Lagault et moi à l’hôtel Mercure à 18 heures… Soit dans une heure… Un peu plus parce que je crois que je peux me permettre d’être en retard.
- Aller à Canossa devant lui ?… Je ne te laisse pas y aller toute seule. Je vois très bien le marché qu’il va te proposer : t’accrocher à son tableau de chasse et en bonne place en plus.
- Toi tu vas rejoindre ton Marc, ordonnai-je d’un ton qui n’admettait pas la réplique… L’aventure pour toi s’arrête ici… Tu vas pouvoir te ranger puisque tu vas devenir une femme respectable… Madame Dieuzaide, ça en jette, non ?!… Madame Dieuzaide, responsable du pôle nouvelles technologies de Parfum Violettes.
- Parce qu’on continue ? s’étonna Ludmilla… Mais tu as perdu tant de fric, la boutique a cramé…
- Et alors, tu penses que cela suffit à m’arrêter !… Mais bon, on aura le temps d’en reparler de tout ça, c’est pas l’actualité du moment… Dépêche-toi d’aller te doucher et file ensuite rejoindre ton chéri… J’ai du boulot ; je me dois d’être inoubliable pour Maximilien Lagault.
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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Mar 29 Déc 2009 - 19:33

- Monsieur Lagault vous attend à l’appartement-terrasse… Vous pouvez prendre l’ascenseur.
L’hôtesse de l’accueil songeait-elle à la même chose que toutes les hôtesses qui voient une jeune femme bien mise demander la suite occupée par une célébrité déjà âgée ? Elle eut le bon goût de ne rien montrer et cela motiva de ma part un sourire généreux auquel elle répondit par un sourire… strictement professionnel. Il faut dire que, en dépit de deux passages successifs sous la douche, j’avais l’impression d’empester encore la fumée de l’incendie. De là imaginer que j’étais « chaude » et que je « brûlais » de désir pour le tout nouvel académicien, il y avait évidemment un pas facile à franchir.
Je toquai d’un index qui se voulait énergique. Le « maître », puisqu’il faudrait l’appeler ainsi une fois reçu sous la Coupole, m’ouvrit.
- Bonsoir Fiona, vous êtes resplendissante.
Compliment de pure façade et d’une galanterie qui sentait les siècles de pratique. Je n’étais pas cette beauté un rien volcanique qui l’avait rejoint à l’Orangerie de Blois deux mois plus tôt. Pas de passage chez l’esthéticienne, pas de superbe robe de cocktail. Non c’était juste Fiona Toussaint, maître de conf’ en Histoire moderne, avec une de ses tenues de travail globalement strictes mais avec un petit « plus » épicé, les hautes cuissardes de Sept jours en danger que j’avais ressorties du tiroir dans lequel elles avaient été oubliée depuis longtemps.
- Venez donc vous asseoir au salon… Le professeur Loupiac nous a choisi un cadre qui, s’il n’est pas exactement dans les canons habituels de mes étapes hôtelières, n’est pas sans qualité. Vers 19 heures 30, le maître d’hôtel viendra prendre notre commande pour un souper fin. D’ici là, nous aurons eu, j’espère, le temps d’aplanir nos légers différents.
« Légers » voulait bien sûr dire exactement l’inverse de la réalité. Le romancier ne cherchait même pas à montrer de la colère ou du ressentiment. Il prenait la situation pour ce qu’elle était.
Une occasion.

Le salon était décoré dans des teintes ocre et marron. Un canapé et deux fauteuils entouraient une petite table ronde qu’éclairait un gros lampadaire halogène. Au mur, au-dessus du canapé, une photographie encadrée montrait un Airbus en situation d’atterrissage. Tout le côté droit du salon était occupé par une baie vitrée qui donnait sur un balcon d’où on avait une vue imprenable sur les toits de Toulouse. Tout cela était agréable, confortable, presque raffiné mais le vieux fond populaire en moi se rebella contre ce décor. Avait-on besoin de tout ce décor luxueux pour dormir ?
Je pris place sur un des fauteuils au dossier courbe tandis que le romancier s’installait sur le canapé. Il avait déjà commencé à y travailler en m’attendant ; deux dossiers entre-ouverts laissaient dépasser des liasses de feuilles imprimées. De futurs ouvrages en cours de relecture ?… ou de découverte ?…
- Puis-je savoir ce qui vous a amené à rouvrir les hostilités ? demanda posément Maximilien Lagault. Il me semble que nous avions trouvé un modus vivendi satisfaisant à Blois.
- Un terrible concours de circonstances, une série de mensonges et de faits qui ont fait apparaître votre ombre tutélaire derrière la sombre machination dont j’étais victime, expliquai-je. Sachez cependant que dans tout ce que j’ai écrit, je ne retrancherai qu’une seule chose si je devais recommencer… C’est parce qu’il y a cette phrase que je suis venue au rendez-vous fixé. Ma journée a été extrêmement pénible et j’aurais préféré…
- Raison pour laquelle la soirée doit vous être douce.
Même sans gros sabots je l’aurais vu arriver de loin. La manière dont il me regardait disait la vengeance déjà savourée, le désir palpitant, le plaisir gourmand de l’humiliation de l’autre. Une soirée douce se commençait en papotant, se poursuivait entre vins fins et mets délicats et se terminaient dans des jeux aux raffinements pervers. Je n’avais pu chasser de ma mémoire tandis que je me préparais, la description qu’il avait pu faire des vêtements portées par Catherine de Villaviciosa quand il l’avait trouvée morte. Maximilien Lagault n’était pas porté sur les corps simplement dénudés ou les dentelles fines ; c’était plus trash.
- N’imaginez pas que je suis venue en victime expiatoire, dis-je. J’ai évoqué les « fils cachés dont les turpitudes sont couvertes par l’éclat de votre renommée et qui profitent d’une impunité bien méritée. » sur la foi d’un grossier mensonge dont j’ai été la victime. Je ne sais même pas si vous avez des enfants, naturels ou pas, mais c’est parce que, eux, ont pu être touchés par cette phrase que je suis venue. Le reste, nous savons vous et moi que c’est rigoureusement exact.
- J’ai particulièrement apprécié le passage sur les muses… Vous n’avez toujours pas envisagé d’être une d’elles… Clio vous irait bien…
- Laissez-moi d’abord soulager ma conscience et nous verrons ensuite les formes de réparation qu’il sera possible de négocier. En gros, parce que les détails sont complexes et ne vous intéresseraient sans doute pas, on a fait passer à mes yeux Hugo Marmont, journaliste à La Garonne Libre, pour votre fils naturel.
- Ce qu’il n’était évidemment pas… Les miens, je les connais tous… Enfin… j’espère…
- Il se trouve que le dénommé Marmont, outre des pratiques journalistiques très douteuses à mon égard, s’est aussi compromis dans le détournement de fonds dont a été victime ma maison d’éditions. Vous comprenez que cela faisait beaucoup pour un seul homme et qu’on pouvait légitimement imaginer que ce fils naturel, issu de vos œuvres, ne pouvait agir que pour votre compte.
Le « légitimement » était de trop. Si j’avais pris la peine de prendre un peu de recul, j’aurais sûrement trouvé des éléments qui contredisaient la filiation Lagault-Marmont. Je m’étais engagée dans tout cela sur la foi d’un seul témoignage, celui de Paul Gonzalez que j’avais fait passer trop rapidement du rang de suspect à celui d’informateur fiable. Une seule preuve n’est pas une preuve, bon sang ! C’était une de mes règles de base dans le travail !
- Pourquoi imaginez-vous que je vous en veuille ?… demanda Maximilien Lagault. Encore une fois, nous aurions fort bien pu continuer à nous ignorer. Vous bossez comme une damnée pour faire plein de choses en même temps. Je me contente de donner l’illusion d’un travail que d’autres font à ma place. Nous ne nous ressemblons pas, c’est un fait. Cela nous condamne-t-il à ne pas nous entendre ?
- Je peux difficilement souffrir les menteurs et les tricheurs. Surtout en ce moment…
- Mais le monde entier ment et triche… Pensez-vous que les grands historiens que vous vénérez et dont vous aspirez à suivre la trace sont des saints ? Vous savez très bien comme moi qu’ils réalisent leurs synthèses les plus magistrales en compilant les apports des mémoires de maîtrise, on dit master maintenant je crois, de leurs étudiants. Je n’en ai jamais vu un mettre en avant dans un entretien télévisé ou à la radio, chez votre ami Juniniez, cette base sur laquelle ils se sont appuyés… On ne peut monter qu’en prenant appui sur les épaules des autres… Et entre l’appui et l’écrasement il n’y a qu’une nuance de force… Vous-même, Fiona, belle et douce sainte-nitouche, ne mentez-vous pas quand vous vous dépeignez sous les traits d’une jeune femme sans ambition ?… Quand on n’a pas d’ambition, on ne hurle pas sa frustration dans la presse en s’en prenant à autrui.
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MessageSujet: Re: Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]   Mar 29 Déc 2009 - 19:37

- Je ne hurlais pas, répondis-je après réflexion… J’aboyais juste. J’essayais d’alerter, de prévenir, de dire que la vérité ne se mesure pas à du tissu vert, à des épées de parade et à des sardines dorées. Il y a deux labels qui, aujourd’hui, font vendre des livres : une bande rouge autour de la couverture portant le nom de l’auteur – que, personnellement, je ne connais d’ailleurs pas la plupart du temps – et la mention de l’appartenance à l’Académie française. Vous allez cumuler les deux… Et si, en plus, on ajoute un « Vu à la télé », vous allez truster les sommets du box-office pendant des années…
- Vous voyez bien que vous êtes jalouse… Imaginez « Fiona Toussaint de l’Académie française »… Vous ne croyez pas que cela en jetterait comme disent les jeunes qui ont parfois des expressions merveilleusement imagées.
- A tout prendre, je préfèrerais « Fiona Toussaint » tout court…
- Pour le « tout court », votre jupe est merveilleusement en harmonie avec cette expression. Cependant, je me suis permis de vous apporter certaines petites choses que…
- Monsieur Lagault… N’allez pas trop vite… Quelles sont vos intentions ?… Je veux dire par rapport à mon article…
- Une attaque en diffamation, cela me paraît un minimum… Avec demande de dommages et intérêts… J’ai cru comprendre que vous étiez beaucoup plus riche que ce que vous rapportent vos simples émoluments d’enseignante-chercheuse…
- Diffamation ?… Je perdrai d’évidence puisque, malgré tout ce qui a pu se passer à Blois, on continue à vous tenir pour l’auteur de vos livres… A ce propos, comment va votre Cardinal de Richelieu ?
- On ne peut mieux… Il doit sortir de manière anticipée lundi prochain… Vous devinez pourquoi…
Diable ! Proximité des fêtes et prestigieuse promotion de l’auteur, cela sentait doublement bon pour l’éditeur. Jackpot prévisible avec campagne de promo tous azimuts pour verrouiller l’ensemble.
- Je prends le risque de la diffamation… Je saurais me défendre… Il suffira de faire citer Josselin Rivière…
- Je le savais… Voilà pourquoi je me suis permis de faire remarquer à certains de mes amis que vous aviez usurpé certains titres auxquels vous ne pouviez prétendre dans votre pamphlet matinal.
- Ah !… Et de quels amis s’agit-il ?…
- L’un s’appelle Luc et l’autre Valérie, répondit tranquillement le romancier. Des quadras dynamiques et qui occupent une belle position dans l’Etat… Même si l’un comme l’autre ne sont pas comme vous. En petit comité, ils avouent avoir une montagne d’ambitions. Et quand on est ambitieux, on sait rendre service à qui le demande gentiment et possède une plume pour vous pousser de l’avant.
- Et vous leur avez demandé gentiment de faire quoi ?
- Oh… Rien de précis… Ils trouveront…
- Ils peuvent me radier de l’université ?
- Il suffit d’un simple décret, souffla Maximilien Lagault avec ce ton particulier qui n’appartient qu’aux méchants sadiques des films américains, genre Belle-Mère de Blanche-Neige.
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Parfum violettes [Fiona 4 - terminé]
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