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 L'exposition

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Astérisque
"J'étais pas là"
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MessageSujet: L'exposition   Ven 11 Déc 2009 - 3:43

L’exposition

Une salle d’exposition, des visiteurs, un guide, la visite touche à sa fin…
S’il vous plait ! Approchez-vous, Mesdames et Messieurs… Venez plus près, ici, oui, encore plus près. Alors ce cliché-ci est très précieux car c’est le seul où l’Artiste nous offre un éclairage sur sa vie privée. Oh, très indirect, et très habilement filtré, mais cependant révélateur. Vous avez compris maintenant à quel point il était farouchement opposé à la retouche qui dénature l’instantanéité, en un mot à sa marque de fabrique. Il l’a pourfendue dans toutes ses dimensions, qu’il s’agisse de la photographie argentique ou numérique qu’il n’eut que peu le temps de pratiquer, insuffisamment en tous cas pour en avoir tiré un réel avantage… On retrouve la volonté constante de saisir l’insolite, l’étrangeté du réel, que ce soit par la magie farceuse des couleurs, ou par ses décalages visuels, son jeu avec l’impermanence de la matière. Ses postures, ses modes opératoires et ses prises de position témoignent tous du besoin d’exprimer une singularité décalée.
Un monsieur aux lunettes minimalistes se frottant le menton rompt le ronron :
— Il faut dire que ses déclinaisons de ce vert si particulier… sait-on s’il utilisait un filtre ?
— Non, non ! Aucun filtre. Ses proches mais aussi des critiques qui l’ont vu travailler sont formels, l’objectif était nu… mais les verres pleins, on ignore de quoi. C’est ce qui donne ce halo particulier et récurrent tout au long de son œuvre ! Mais vous faites bien de le rappeler, Monsieur vous êtes un fin connaisseur !
— Oui, je viens de parcourir mille trois cents kilomètres en vélo pour approcher enfin mon photographe favori, je veux dire ses tirages originaux bien sûr…
— C’est remarquable Monsieur, mais il existe une fort belle plaquette que vous auriez pu vous procurer par correspondance, vous êtes méritant, Monsieur !
— Oui, bien sûr… mais vous comprenez, pouvoir toucher du regard le grain et… et ma grand-mère habite un village proche…
Le guide décroise les bras qu’il tenait serrés depuis le début de l’intervention et dans un geste ample de ceux-ci lâche opportunément :
— A ce propos, nous n’aurons pas épuisé le sujet des influences revendiquées par l’Artiste, à savoir Berthe Morisot, Mère Thérésa et Marie Laurencin, si nous oublions Jacques Anquetil. Le mystère s’épaissit puisque jusqu’ici, nous n’avons pas rencontré un seul portrait, pas même une ombre humaine ou même son vague reflet dans quelque surface réfléchissante…
Alors ce sujet a intrigué bien des critiques. Tout d’abord parce qu’il se situe aux antipodes du parcours de l’Artiste, outre qu’il appartient à sa période ultime et donc numérique, sa composition est d’une facture très classique, très intimiste. Une scène qui inspire la tendresse, la confiance, la sensualité. D’emblée, impossible de penser à une séance de pose. D’une part, on n’a trouvé trace que de cette unique prise, lorsqu’on sait sa prodigalité en la matière, aucun doute n’est possible. De l’autre, l’angle d’approche, en retrait du sujet, évoque le rapt, le désir exacerbé de retenir l’instant. Ce corps à mi-chemin de l’offrande et de l’abandon … si son regard n’était détourné de l’observateur, il vous ferait penser à quoi ?
Des épaules se soulèvent, les regards flottent… Une dame en jupe patchwork suggère :
— Une photo de vacances…
— Le fond de sable ne vous a pas échappé…
Des coups d’oeils moqueurs, on s'esclaffe elle a le rouge au front…
— Plus précisément, cette posture vous rappelle quoi ?
Pas un murmure ne s’élève du groupe, pourtant la plupart est absorbée dans une farouche contemplation… mais muette, comme à l’école…
— Si j’évoque Titien, Goya, Manet… Non vraiment rien ?... Observez bien la composition, l’abondance de cette chevelure qui ruisselle sur l’épaule, là au premier plan, tellement captivante qu’on en percevrait presque les effluves, ce corps en attente, alangui, disponible… Oubliez la texture du vêtement, son impersonnalité actuelle…
Il se tourne à demi vers la jupe patchwork et lui désigne le vêtement :
— Vous notez qu’il y a peu de chance que ce soit le plein été, outre que la lumière est douce, ce que pourrait justifier une fin d’après-midi, on ne distingue pas la moindre ombre portée. Et toute l’attitude du sujet respire le calme tel qu’en connaissent les amants assouvis… ou déçus, seul ce regard dérobé pourrait nous instruire… l’Artiste a fait un choix d’orientation qui n’est pas celui des références, la tête et la poitrine s’offrent à nous en premier plan… c’est que le sujet, ici, n’est pas une femme, mais un homme… Je vous aide… Oui, Madame ?...
Une petite binoclarde timide prend une grosse inspiration pour lâcher dans un murmure :
— La Vénus d’Urbino, la Maja… mais ici c’est la vestida… Olympia…
— Ouiiiii ! C’est cela… Il se trouve toujours au moins une personne, à chaque visite, pour sentir la filiation. C’est la raison pour laquelle cet échantillon insolite figure dans le catalogue. On peut contester sur le fait que le sujet ne fixe pas le spectateur. L’Olympia de Magritte non plus au demeurant. Il n’y a pas ici provocation comme c’est le cas de la part de celle de Manet, et le spectateur ne se trouve pas plongé dans une proposition directement vénale. Cependant les jambes de l’individu, un peu courtes rapportées aux dimensions du buste aux épaules robustes, renvoient indirectement à la référence du célèbre « refusé », par conséquent il ne s’agit manifestement pas non plus de la pose d’un modèle. L’Artiste a bien choisi de nous proposer l’aimant de ce corps qui envahit la toile, excusez-moi, je veux dire l’espace, tel celui de la Vénus d’Urbino. Un type de tableaux qui n’était pas destiné aux expositions publiques, mais aux chambres matrimoniales et à la conception de beaux enfants, mais chacun reste libre d’interprétation quant à l’attitude de la vénus… Ici, aucune solennité même si le sujet est isolé, plutôt un regard privé dans un lieu éminemment public…
Il jette un coup d’œil discret à sa montre… Quelques rires nerveux fusent…
— Alors, au-delà de ces possibles filiations, qu’est-ce qui rend si intéressant ce portrait ? Observez bien, n’hésitez pas, ne trouvez-vous rien d’insolite ?...
Il laisse défiler la procession silencieuse, puis, alors qu’il est sur le point de reprendre la parole, il se détourne brusquement, éternue violemment six fois et fait un effort désespéré pour vider son nez dans un coin du foulard qu’il portait et qu’il enfourne vivement dans sa poche… tandis qu’un jeune homme lève un doigt timide…
— Remarquable votre parfum, Madame, adresse-t-il à sa voisine la plus proche… un « fleuri sucré » à n’en pas douter…
La visiteuse qui était penchée à distinguer le grain de la photo se redresse, le regard sûr de son charme et la bouche prête à dévorer le quidam minaude :
— Il vient de chez un bon faiseur…
— Je n’en doute pas Madame, d’ailleurs la qualité de ses molécules le dispute à celles de notre citronnelle maison…
Un sourire angélique aux lèvres, il enchaîne :
— Oui, jeune homme, vous avez une remarque ?
— Oui, au niveau du poignet, l’angle me gène, il ne semble pas tout à fait naturel…
— Eh bien, je vous félicite, vous n’êtes que la sixième personne qui émette l’objection depuis que la pièce est exposée. Vous étudiez la médecine peut-être ?
— Non, mais je dessine…
— Voici donc quelqu’un qui sait regarder. Alors, oui, c’est bien cette cassure du poignet, subtile, mais néanmoins perceptible qui a attiré l’attention des critiques. Vous ne remarquez aucun flou qui pourrait témoigner que celui-ci était en mouvement. Inutile de m’imputer une allusion de nature égrillarde, Madame qui pouffez si spontanément ! Mais notez qu’ici, l’infime exagération de cette courbure a amené le médecin de l’Artiste, qui était aussi un de ses meilleurs connaisseurs, à s’interroger sur l’authenticité du cliché, à savoir sur le fait qu’il aurait été retouché, au contraire de l’ensemble de la collection. Il faut préciser qu’il s’agit d’une personne qui lui était très proche, mais inconnue du grand public.
Une recherche systématique fut donc entreprise dans ses fichiers, elle aboutit très vite dans la mesure où un seul logiciel avait été utilisé. Sur celui-ci, aucune trace autre que l’échantillon que nous sommes autorisés à vous présenter ici. L’énigme demeurait. Ce n’est qu’après bien des mois que le médecin se souvint que l’Artiste lui avait demandé un soir, au milieu d’une réunion d’amis, l’autorisation de travailler sur son PC, en raison d’une soudaine inspiration. Se pouvait-il qu’une trace existe ? S’il y avait eu maquillage du portrait, connaissant son parti pris revendiqué, il doutait d’aboutir.
Après quelques soirées passées à éplucher ses propres dossiers photos, alors qu’il était sur le point d’assumer le ridicule de sa position auprès de leurs amis communs, une idée lui traversa l’esprit. Il savait quelle part de confiance lui accordait l’Artiste au regard du cercle de ses aficionados. Il ouvrit simplement la corbeille, là, à mi parcours, deux lettres « PR », cette notation sommaire de dossier ne pouvait aucunement lui appartenir. Il cliqua. C’était bien là que reposait le corps du délit. Non pas la main abandonnée au plaisir de palper un fouloir de soie jaune oublié… mais celle du secrétaire particulier signant une pile de chèques sur le dos d’une sacoche de cuir rouge…

Un brouhaha nettement réprobateur monta instantanément de la salle.
— Mesdames et Messieurs, vous savez que cette visite était la dernière programmée, vous comprenez maintenant la raison de sa durée exceptionnelle. Vous aurez tout loisir de lire les commentaires qu’elle va soulever dans la presse de demain.
Mais n'oubliez pas que c'est ce cliché qui a inspiré cette exposition, par son décalage… son mensonge rend l’artiste tellement plus attachant. Attendez avant de prendre trop vite un parti, car le médecin n’a pas fourni la preuve de son désaveu, il dit l’avoir détruite. Par contre, il est vrai que le secrétaire avait fait une chute de vélo et que son poignet droit en gardait quelques séquelles…

N’oubliez pas le guide…
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Romane
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MessageSujet: Re: L'exposition   Ven 11 Déc 2009 - 3:49

oufti ! J'en redemande de ce cru-là, sans possible overdose !

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
"Bonjour, je suis Romane, alors je m'appelle Romane, c'est pour ça que mon pseudo c'est Romane."
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filo

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MessageSujet: Re: L'exposition   Ven 11 Déc 2009 - 6:36

Voilà un texte remarquablement écrit !

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
L'art est parfois un sale boulot, mais il faut bien que quelqu'un le fasse
Le site Filosphere ** Filographies : photo & design ** Ma musique récente ou inédite ** Musique de la Juste Parole
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