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 Conte : le bonheur aux mille couleurs

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MBS

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Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Conte : le bonheur aux mille couleurs   Dim 20 Déc 2009 - 14:20

Hier, un bonheur s’est posé sur une branche d’arbre en face de chez moi. Un drôle de bonheur d’ailleurs, venu d’on ne sait où, arrivé ici on ne sait pourquoi.

Mais peut-être ne savez-vous pas ce qu’est un bonheur faute d’en avoir croisé un un jour ?
Un bonheur est un petit oiseau aux plumages multicolores, une sorte d’arc en ciel irisé avec des ailes. Appartenant à une espèce rare, mais peu protégée, il se déplace toujours seul à travers le monde… Et lorsqu’on en voit un, tout s’éclaire, tout s’illumine, il y a des feux d’artifice dans votre vie…
Mais ça, vous ne le savez que lorsque vous en avez croisé un…

Jusqu’à hier, j’étais comme vous sans doute, je pensais que le bonheur n’était qu’un sentiment immatériel, une aspiration vaine, une émanation incomplète de la pensée des philosophes des Lumières qui l’avaient fixé comme objectif majeur à l’humanité. Et depuis toujours, je me demandais comment un tel mot pouvait bien avoir traversé le temps. Cet état-là était si volatile, si fugitif que je n’avais jamais pu l’accrocher assez longtemps à mes pas pour pouvoir en profiter vraiment. J’avais goûté au bonheur, comme on goûte à un film par sa bande annonce, en touchant de manière éphémère ce qu’il y a de meilleur mais sans connaître la déception de ses à-côté. Et puis c’était tout.
Mais quand ce petit oiseau malhabile s’est perché en face de ma fenêtre, il y a eu comme une décharge d’émotions dans mes chairs, une éclaircie dans mon esprit. Il a lustré ses plumes magnifiques ébouriffées sans doute par le voyage. Ca a pris quelques minutes, un temps pourtant bien court pour moi qui le regardais faire depuis mon bureau. Il semblait se moquer des bruits, du passage des voitures dans la rue, des nuages gris de la pollution. Rien ne lui faisait peur, rien ne le dérangeait pendant sa petite toilette coquette. Un monstre de sérénité…
Et puis, il a voleté jusqu’à ma fenêtre avec la même nonchalance qu’un préposé des postes s’approchant de votre boite aux lettres.
- Salut, tu es bien Loïc ?
- Oui…
Evidemment, un oiseau qui parle, j’aurais dû tomber à la renverse… mais je ne sais pas pourquoi, c’était comme si cela avait été évident dès le départ. Ca ne m’a même pas sidéré. Et le dialogue surréaliste s’est engagé entre nous…
- Tu sais ce que je suis ?
- Un oiseau qui parle…
- Je suis un bonheur…
- Un bonheur ? Comme le bonheur ?...
- Le bonheur, le vrai, c’est moi… Depuis des siècles, mes ancêtres ont apporté la joie de vivre aux êtres humains… Du moins à ceux qui le méritaient… Comme toi…
- Moi je mérite le bonheur…
- Oui, tu le mérites… Et sais-tu pourquoi ?
- Non…
- Parce que tu ne le recherches pas avec frénésie… Tu vis, tu prends les choses comme elles viennent, tu ne te lances pas dans la quête d’une vie meilleure pour toi en passant pour cela par-dessus les autres.
- Je suis un gars bien, quoi…
- Si ce n’était que ça, nous aurions du travail par-dessus la tête… Il y a ça et bien d’autres choses… Déjà, tu vis autant pour les autres que pour toi… Et puis tu as du goût pour la connaissance, celle qui élève les êtres et les rend meilleurs… C’est pour cela qu’aujourd’hui je viens vers toi.
- Merci…
A vrai dire, je ne savais pas quoi dire. Ce genre de compliments fait par un être humain m’aurait porté le feu aux joues… Mais dit par un oiseau, ça n’en avait que plus de force.
- Désormais, ta vie sera heureuse… Tout ce que tu désireras s’accomplira. Amours, richesses, carrières, tu auras tout ce que tu désires… Du moins, tant que tu resteras toi-même…
- Si je rêve d’une fille jolie, intelligente, cultivée et qui m’aimera, tu me la donneras ?
- Sans hésiter… Puisque tu la mérites…
Là, j’étais scotché… 26 ans de vie bâtarde entre frustrations et désenchantement me donnaient aujourd’hui le droit d’accéder au moindre de mes désirs secrets…
- Et comment est-ce que je dois formuler mes désirs ? Il faut que je fasse une prière, que je t’appelle comme Aladin appelait le génie de la lampe…
Là l’oiseau s’est mis à rire…
- Le génie de la lampe ? Un usurpateur et un médiocre ! Avec lui tu n’as droit qu’à trois vœux… Trois vœux seulement, c’est le meilleur moyen de faire disjoncter le plus sage des hommes… Il se précipite pour avoir tout ce don il a toujours rêvé… Et immanquablement il en veut trop et trop vite… Et il finit par se perdre… Non, moi ce que je te promets, c’est du bonheur à vie… A une condition que je t’ai déjà signalée…
- Que je reste moi-même…
- Exactement !... Il te suffira de penser quelque chose et je l’exaucerai…

Je me souviens avoir fermé les yeux. Ce qui me pesait le plus c’était ma solitude. La petite chambre de bonne sous les toits était bien étroite pour un jeune adulte seul… Pourtant, souvent, je la trouvai bien trop vaste et mes bras enlaçaient le vide comme s’il pouvait se matérialiser en la femme aimée.
Un toquement discret à la porte m’a fait ouvrir les yeux.
L’oiseau avait disparu. J’ai bondi de ma chaise pour regarder dans la rue, dans l’arbre, sur le toit. Envolé !
Mais ça toquait toujours à la porte. Alors, j’ai franchi en trois enjambées l’espace de ma petite chambre et j’ai ouvert…
Wourf !...
Elle est entrée dans ma chambre. Elle est entrée dans ma vie. Une avalanche blonde qui m’a lancé sans me laisser le temps de réfléchir :
- Moi c’est Julie… Je te plais au moins ?
Et comment qu’elle me plaisait ! C’était exactement la créature que j’avais imaginée en fermant les yeux.
- Tu aimes le rock ?
J’ai balancé la question comme ça… Comme un saint Thomas moderne qui avait besoin de vérifier que ce qu’il avait en face de lui était réel.
- Oui… Années 70 surtout… Pink Floyd, Genesis époque Peter Gabriel, les Who…
C’était hallucinant.
- Tu es sûre que tu es venue pour moi ?
- Il y a quelqu’un d’autre que toi qui habite cet appart ?
- Non…
- Alors c’est bien pour toi que je suis là…
Dans les films comiques, on matérialise en général l’état dans lequel j’étais par un visage qui se met à flamboyer, par des litres d’eau qui coule le long de la tête. J’avais du mal à admettre que l’oiseau ait dit vrai, que cette fille-là soit celle de mes rêves… D’abord, je ne me sentais pas de la contraindre à partager la vie miséreuse d’un pauvre étudiant dans une chambre de bonne sous les toits de Paris.
Miracle de la pensée… J’ai vu soudain les murs se mettre à bouger, à s’écarter. La chambre se dilatait, gagnait en largeur, en longueur… et même en hauteur. La chambre devenait un loft relativement spacieux. La vieille tapisserie qui sentait l’humide et le temps passé s’est trouvée recouverte d’une douce peinture claire façon torchis… Et la fille n’a plus eu qu’à se laisser glisser sur un canapé aux formes modernes poussé dans le même mouvement à la place de mon vieux lit d’ado.
- Tu viens, a-t-elle dit en m’ouvrant les bras ?
Venir ? Je comptais bien ne pas m’en priver… La jolie Julie avait croisé les jambes et cela aurait largement suffi à rendre apoplectique un séducteur endurci.
Pourtant, au dernier moment, quelque chose m’a retenu. Qu’avait donc dit l’oiseau du bonheur ? Que je devais rester moi-même… Est-ce que c’était vraiment mon genre de sauter comme ça sur une nana simplement parce qu’elle me le demandait ? J’ai très rapidement acquis la certitude qu’il y avait là un piège tendu pour éprouver mon caractère.
- Tu veux boire quelque chose ?
- Tu as du Champagne ?
Du Champagne ? J’aimais bien ça mais de là à en avoir toujours dans ma chambrette… Sans compter que ce n’était pas donné… Mon esprit a commencé à formuler une nouvelle demande… Du Champ’…
Il a fallu un effort surhumain pour que je me mette à penser à autre chose… J’ai rien trouvé de mieux que ma dernière note, catastrophique, de partiel. Radical ! Il n’y a pas eu d’arrivée miraculeuse de Champagne sur ma table et j’ai pu répondre à Julie :
- J’ai juste de l’eau ou du Coca…
- Alors va pour le Coca… Il y a déjà les bulles et le côté sucré du Champagne…
Ouf ! J’avais réussi à empêcher à nouveau mes pensées de me conduire au-delà de ma personnalité. C’était si facile de se perdre, de se laisser entraîner. A chaque demande de la belle, j’aurais pensé à quelque chose de nouveau. A chaque demande de la belle, j’aurais perdu davantage le sens de la mesure. Et tout se serait arrêté.
Un gazouillement délicieux a attiré mon regard vers la rue. Le bonheur était revenu.
- Tu t’en sors bien… Je repasserai une dernière fois ce soir… N’oublie pas… Tu dois rester toi-même…
Autant vous dire que je me suis bien appliqué à rester moi-même. J’ai très consciencieusement fait la cour à Julie avant de lui faire délicatement l’amour. J’ai combattu quelques fantasmes qu’il m’aurait été désormais très facile de combler afin de ne pas risquer de tout perdre… Après tout j’avais le temps… Puis j’ai repoussé l’idée d’un repas romantique dans un grand restaurant de la ville… et nous avons fini le regard brillant d’amour partagé devant une infâme pizza dans un fast-food au coin de la rue.
Je suis resté moi-même. Je me suis efforcé de ne pas trop demander… et j’ai fini par ne plus rien demander du tout.
- Tu es un sage, m’a dit le bonheur… Tu étais à l’épreuve et tu t’en es bien tiré… Tant que je vivrais, je serai ton bonheur attitré… Tes pensées arriveront jusqu’à moi et je les exaucerai…
- Toujours selon la même règle…
- Toujours oui… Non seulement tu mérites d’être heureux mais désormais tu en as la possibilité. Le bonheur, ce n’est pas d’avoir tout… Le bonheur c’est juste se contenter de ce dont on a besoin… Tu l’as bien compris… Allez, salut Loïc…
Le bonheur s’est envolé à travers l’arbre, a dépassé la cime continuant à s’élever dans le battement gracieux de ses deux élèves irisées.
Et puis, tout d’un coup, je l’ai vu partir en vrille. Deux secondes plus tard, une détonation arrivait à mon oreille. Un coup de fusil… Quelqu’un avait tiré sur mon petit bonheur !
Je me suis retourné… Julie était toujours là, endormie sur le canapé. Allait-elle s’effacer ? Allait-elle disparaître ? La mort de l’oiseau devait-elle signifier la fin de mon bonheur ?
Ce sont d’abord les murs qui ont commencé à rétrécir tandis que la vieille tapisserie faisait craquer le crépi…
Puis le lit grinçant a repris sa place au centre de la pièce, là où avait trôné pendant quelques heures le canapé design.
J’ai plongé vers Julie pour la prendre dans mes bras, l’empêcher de disparaître mais mes mains se sont refermées sur le vide.
Le bonheur auquel j’avais eu droit n’était plus rien qu’un arc en ciel à travers ma mémoire, un de ces arcs en ciel qui naissent après une pluie de larmes.
J’ai fini par m’endormir tard dans la nuit, le cœur soulevé par les sanglots, les yeux secs et l’âme révoltée. Ecrasé par le retour de la solitude, effondré d’avoir perdu Julie, enragé par le meurtre du si bel oiseau.

Hier, un bonheur s’est posé sur une branche d’arbre en face de chez moi. Je n’ai jamais su d’où il venait, mais je sais pourquoi il est arrivé jusqu’à moi.
Ce matin, une fille a frappé à ma porte. Elle n’est pas blonde, elle ne s’appelle pas Julie, elle n’aime que la musique classique. Mais quand je la regarde, je me dis que le bonheur peut prendre mille et une formes… et qu’il suffit d’ouvrir les yeux et de cesser de rêver pour s’en rendre compte.

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