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 La plume

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MBS

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Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: La plume   Dim 20 Déc 2009 - 18:24

J’aurais pu oublier mais je n’oublie pas. Oublier c’est t’effacer et ça je ne peux m’y résoudre. On ne met pas en quarantaine une partie de sa vie simplement parce que quelque part elle a cessé de plaire, de convenir. Non, cela ne se fait pas… Ou cela ne devrait pas se faire. A brûler ses souvenirs, à les consumer dans le brasier de jours inutiles, on se perd soi-même. On disparaît en passant le chiffon sur la poussière des jours. On croit faire briller le meilleur, on ne fait qu’aseptiser le clinquant, le fade, le creux.
J’aurais pu oublier mais je n’oublie pas. Il y avait Léo le fils du boucher, une carcasse solide, un gamin sanguin, une force de la nature. Et Robert, le fils de la crémière, avec ses deux petits yeux toujours effondrés et sa peau laiteuse saupoudrée de graines de rousseur. Et Louis, le gamin le plus débrouillard de la Terre qui dégommait les cailles avec sa sarbacane ou réussissait à colmater un trou dans une chambre à air par le plus étonnant des miracles. Et Yves… Et Lucien… Et Gilbert…
Et puis toi, mon frangin, mon poteau. Le plus fin, le plus intelligent, le modèle. L’idole de toute l’école, le chouchou des maîtres, la bête à concours. Tous les premiers prix, ils étaient pour toi. Oh bien sûr, il y avait une explication à ces succès à répétition, une explication que tu brandissais plutôt comme une excuse. Tu étais le fils de l’instituteur… et ta mère, dont nous admirions tous en secret la troublante blondeur, elle était aussi maîtresse. A l’école des filles, ce paradis interdit de l’autre côté de la place Ernest Renan. Les lauriers semblaient avoir été inventés pour ceindre ton front. Et jamais depuis l’auguste César nul ne les avait portés avec autant de mérite et de dignité que toi.

J’aurais pu oublier mais je n’oublie pas que tu étais mon ami et mon modèle. Celui que je rêvais d’imiter et, parfois, dans un moment insensé de délire, d’égaler. Te dépasser, surpasser tes mérites, je n’y songeais même pas. Avec quoi y serais-je parvenu ? Moi, je n’avais chez moi en tout et pour tout que trois livres : un vieux recueil des contes des frères Grimm que j’avais lu mille fois et que je connaissais sans doute mieux que feu leurs auteurs ; une bible incomplète dont je faisais tous les soirs lecture à la vieille Nanie assoupie près de l’âtre ; un volume de fables de La Fontaine. Celui-là, j’y tenais comme à la prunelle de mes yeux. Dame ! Il était neuf encore, doré sur tranche et recouvert d’une carapace brune de cuir. Une merveille !... Mais surtout il me venait de toi… C’était, je m’en souviens encore, ton prix de dictée en 9ème. Tu me l’avais donné dans un simulacre de cérémonie sous le tilleul majestueux qui occupait le fond de la cour. Sans doute te prenais-tu pour saint Louis rendant la justice… ou peut-être Robin des bois volant aux riches pour donner aux pauvres.
Grimm, les évangélistes et La Fontaine. Pendant deux ans, ils furent mes seules distractions le soir à la veillée quand les parents rapapaillaient leurs souvenirs aigres des années de fer de la guerre. La Grande comme ils disaient sans savoir qu’une autre nous guettait déjà dans l’ombre. Leurs histoires à eux aussi, je les connaissais par cœur mais elle ne me faisait pas chavirer de la même manière que le loup dévorant l’agneau ou Jésus marchant sur l’eau. Ils n’avaient que peu de mots à leur vocabulaire… et encore c’étaient le plus souvent un galimatias étrange, incompréhensible au non-initié à ce mélange pathétique de patois et de français. Parler aussi mal était pour moi une hérésie puisque toi, frère de sang et voisin de table, tu pouvais déjà aligner des vers sur les pages rêches de ton cahier de brouillon. Si tu le pouvais à 11 ans, pourquoi eux en étaient-ils incapables ?
Etais-je condamné à leur ressembler ?

J’aurais pu oublier mais je n’oublie pas. Ce jour surtout où tout a basculé.
J’avais une belle plume que j’avais trouvée sur le chemin. Quelque chose de grand, de long, d’étrange. Du gris, du rose, un peu de violet.
- Une plume d’autruche, avais-tu décrété, docte et professoral comme cela t’arrivait parfois lorsque notre manque de connaissances t’effrayait.
- C’est quoi une autruche, avait demandé Robert ?
- Un grand oiseau d’Afrique…
- Un oiseau ? Grand comme ça ?
Il faut dire que la plume était immense. Aussi longue que mon avant-bras.
Léo avait les yeux brillants. Un oiseau de cette taille, ça ferait sûrement bien à la broche dans la boutique de son père.
Et moi je serrais très fort dans ma main la racine de cette plume fantastique semée là par un oiseau de passage.
- De passage ?…
A en juger par ton petit regard narquois j’avais dit une ânerie aussi grosse que Léo.
- Mais l’autruche ne vole pas…
- Un oiseau ça vole, avais-je objecté…
- Pas l’autruche !
- Et comment le sais-tu d’abord ?
C’était Lucien qui se mêlait à la conversation. Il n’aurait pas dû… Il n’était pas de taille à lutter avec toi, lui qui enfilait les heures de piquet avec une régularité de chef de gare.
- C’est écrit dans le dictionnaire de mon père…
D’un seul coup, j’oubliais l’autruche. Une idée folle m’était passée par la tête. C’est cette idée que je voudrais effacer aujourd’hui de ma mémoire… Mais l’effacer, ce serait te condamner à disparaître toi aussi. Alors je ne peux pas…
J’ai attendu la récréation pour te proposer le marché. Sous le grand tilleul, camouflés aux regards de tous. Comme deux comploteurs préparant un sale coup.
- Elle te plait ma plume…
- Ca oui… Il y en a pas beaucoup des plumes d’autruche par chez nous… Je pourrais la mettre dans mon cahier de merveilles.
Le cahier de merveilles, c’était le nom qu’il donnait au petit cahier dans lequel il écrivait ses poèmes…
- Et peut-être qu’en la taillant bien je pourrais même écrire avec…
- Je veux bien te la donner alors…
Je laissais un silence. Tu étais assez intelligent pour en comprendre le sens. Il allait y avoir une contrepartie. J’aurais dû m’arrêter là, ne pas aller plus loin… Mais ce fut trop fort… Tes yeux brillaient tellement que je savais que j’aurais tout obtenu de toi pour cette plume.
- En échange, je voudrais le dictionnaire de ton père…
- Le dictionnaire ? Mais je ne peux pas…
- Alors tu n’auras pas la plume de l’autruche…

J’aurais pu oublier mais je n’oublie pas.
L’échange entre deux voleurs.
Une plume légère comme un souffle d’air, un pavé de mots serti de gravures à la plume.
La plume, tu l’as sans doute très vite perdue car tu ne m’en as jamais plus reparlé.
Le dictionnaire, je l’ai usé de mes yeux, labouré de mes doigts, griffé de toute ma volonté. J’y ai découvert des univers, j’y ai succombé aux plaisirs de la connaissance et du savoir. De ce puit de science a coulé un nouveau lit pour ma vie. Les lauriers, tu as dû apprendre à les partager avec moi. Tantôt tu gagnais, tantôt je te battais. Ca a duré jusqu’au lycée.
Tu le sais aussi bien que moi. Sans cet échange, je n’aurais pas été le même. Je me serais racorni à force de lire mes trois livres usés, je me serais enfoncé dans la vie des miens sans aucune chance d’en sortir, je n’aurais pas réussi à entrer à l’Ecole normale.
Tu le sais aussi bien que moi. Sans cet échange, nos vies auraient été tout autres. Et qui sait, c’est peut-être toi qui serais aujourd’hui à parler comme un con devant ma pierre tombale.
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