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 Conte : Les cloches

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MBS

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MessageSujet: Conte : Les cloches   Jeu 24 Déc 2009 - 13:47

Au dernier étage du clocher-mur d’une bourgade du pays toulousain, deux cloches jumelles trônaient insensibles aux années, au vent d’Autan comme aux pluies battantes d’automne. Rose et Bleue, tels étaient les noms que l’Histoire locale leur avait laissé. Sans doute qu’un prêtre facétieux avait usé le premier de ces noms-là au cours d’un baptême, baptême de jumeaux. La dénomination était restée même si son origine s’était perdue dans les limbes de la mémoire collective.
Seulement, les pauvres mortels ignoraient que deux esprits malicieux avaient depuis plusieurs années investi le clocher, chacun s’appropriant une des deux énormes jumelles. A ces esprits, il fallait imputer les retards fréquents de l’angélus, le déclenchement intempestif du glas, les mâtines carillonnées avec beaucoup trop de vigueur. Plusieurs sonneurs avaient laissé un peu de raison à essayer de comprendre le mystère de ces cloches capricieuses. Bien évidemment, ils n’avaient jamais rien trouvé et, finalement, le progrès s’était chargé de régler, du moins en apparence, la question. On avait remplacé les sonneurs, qu’on suspectait d’abuser des reliquats de vin de messe, par un appareillage électrique d’une fiabilité à toute épreuve. Tout le monde pensa que la cause des dysfonctionnements ayant été bien cernée, tout irait normalement désormais. Et tel fut bien le cas.
Car, et ça tout le monde l’ignorait, les deux esprits avaient fini par se fâcher. Lorsque l’un agitait sa cloche vers le nord, l’autre, par esprit de contradiction, la balançait vers le sud de telle sorte que les deux esprits ne se voyaient plus et ne se parlaient plus. Séparés la plupart du temps par un épais mur de maçonnerie, ils laissèrent le temps passer. Les jours, puis les semaines, les mois, les années…
Et il arriva ce qui devait arriver. Un jour, il n’y eut plus assez de chrétiens pratiquants dans la commune pour justifier qu’un curé restât établi en permanence pour servir la messe. D’ailleurs, des curés il n’y en avait plus assez non plus et, deux fois par an, à la veillée de Noël et aux rameaux, c’est le prêtre de la ville voisine qui venait célébrer l’office. Les occasions pour Rose et Bleue de sonner à toute volée devenaient donc de plus en plus rares, d’autant que, faute de jeunes, il n’y avait plus ni mariages, ni baptêmes à célébrer. Les finances municipales, de plus en plus réduites, furent affectées à d’autres postes de dépenses et, lentement mais inexorablement, l’église commença à faire son âge. Oh, elle n’était pas de ces majestueuses cathédrales qui, bien qu’au cœur des villes et soumises à la pollution moderne, semblent toujours respirer la jeunesse et suscitent l’attention des foules. L’église saint Hubert avait été bâtie au XVIIIè siècle en réutilisant une partie de l’édifice précédent, le tout ayant finalement été réaménagé à la fin du XIXè siècle avec la suppression de la sacristie et de quelques bâtiments attenants.
Le 22 janvier 2001, par une journée morose, grise et largement ventée, un élément de maçonnerie du clocher se détacha… L’eau infiltrée dans la pierre avait fini par geler la faisant éclater. L’explosion ébranla la structure de la tour plate avant qu’un glissement léger basculât le mur vers l’est. Bleue, chahutée en dépit de son poids par l’affaissement, se mit à tinter légèrement. Aussitôt, Rose entama un mouvement contraire qui eut pour effet principal de mettre encore plus à mal la structure.
- Oh, s’écria Bleue ! Arrête ! Arrête ! Ne continue pas !
- On avait décidé de ne plus se parler, fit Rose en revenant à sa place.
Bien calés dans leur protection de bronze, les deux génies jugèrent sans doute que rien ne pouvait leur arriver. Quelques heures plus tard cependant, Bleue se manifesta à nouveau…
- Mais pourquoi tu n’écoutes pas ce que j’ai à te dire ?
- Parce que j’ai décidé d’être sourde à tout ce qui vient de toi. Cela ne m’apporte que des ennuis. Je vis très bien sans toi et ta grosse voix de fêlée…
- Le clocher va s’effondrer !...
- C’est tout ce que tu as trouvé pour me forcer à parler… C’est pitoyable !... Ce clocher est là depuis longtemps et il restera là encore longtemps…
Bleue se le tint pour dit. Après tout, pendant longtemps, elle avait eu confiance en Rose, sa jumelle. Parce que Rose (ou du moins le génie qui l’animait) avait des tas d’idées loufoques, jetait un regard marrant sur les fidèles qui se pressaient aux offices, égratignant les habitudes des uns, les attitudes faux-cul des autres. Et là, même en pleine fâcherie, Bleue avait envie de croire Rose…
- Tu as peut-être raison !
- J’ai raison, martela Rose… Et je n’aime pas la manière dont tu raisonnes…
Rose se rengorgea de sa victoire. Le silence était revenu, elle n’attendait rien d’autre. Bleue pouvait bien crever de trouille dans son coin, se morfondre, se ronger le bronze, avoir le bourdon, elle n’en avait rien faire.
Rose se rengorgea de sa victoire et, pour mieux assurer encore celle-ci, se mit à battre.
- On pensera que c’est le vent, pensa le génie de Rose en poussant la cloche.
Cette fois-ci, la structure de la vieille tour rectangulaire n’y résista pas. En un instant, en surimpression sur le ciel gris et bas, on vit s’effondrer le vieux clocher-mur. Bleue la première, Rose ensuite, vinrent s’écraser au centre du chœur, creusant de profondes saignées dans les dalles centenaires. Et le vacarme du choc étouffa leur dernier tintement d’airain.

Qu’on soit cloche ou qu’on soit homme, il ne sert à rien de se taire. Un jour ou l’autre, le temps nous rattrape, nous égratigne, nous efface. Le silence est vainqueur en fin de compte. Alors, ouvrons nos yeux, nos cœurs et échangeons les mots, les phrases, les idées qui nous permettront de croire que finalement on n’est pas si cloche.

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