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 La main fine

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MBS

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Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: La main fine   Mar 5 Jan 2010 - 0:48

Encore la pluie sur ce morceau de planète ! Encore ces gouttes grosses et poisseuses qui éclatent sur le ciré !
On a beau leur dire qu’un tel été est exceptionnel, ils ont du mal à en prendre leur parti. Faire 10 000 kilomètres pour découvrir l’Afrique et passer chaque journée dans l’étrange coton d’un manteau de pluie grise, c’est trop demander.
Pourtant, ils ne se découragent pas. Chaque matin, ils partent pour une longue excursion. Des kilomètres et des kilomètres dans des espaces sauvages à la limite de la forêt dense et de la savane arborée. Ils n’ont peur de rien, ils s’aiment.
Sa main toute fine se noie dans sa grande poigne. Sa tête se pose contre son bras (il mesure plus de vingt centimètres de plus qu’elle). Ensemble, ils sont indestructibles. Ils peuvent marcher jusqu’aux limites de l’épuisement… Les lions peuvent rugir au loin et les antilopes venir jeter sur eux des regards inquiets…
Tant que sa main toute fine reste dans sa grande poigne.

Aujourd’hui encore, ils se sont aventurés loin du village où est resté garé le vieux camping-car brinquebalant. Une balade d’une dizaine de kilomètres sur le plateau. Quand les nuages daignent s’écarter, des arcs-en-ciel gigantesques embrasent le ciel comme une mousse de velours collée sur le bleu limpide. Mais déjà, le bloc cotonneux se reforme au-dessus d’eux et la pluie recommence. Ils ne prennent même plus la peine d’ôter les cirés lorsque le soleil s’arrache à la brume : ce n’est qu’un répit.
En suivant la piste, un vague chemin défoncé par d’ornières, ils ont fini par s’enfoncer dans une forêt plus épaisse. La pluie les atteint moins facilement mais la chaleur humide devient clairement insupportable.
Sa tête bourdonne. Elle en vient à suffoquer, l’air étant presque solide autour d’eux.
- Il faut sortir de là…
- Facile à dire… Il y en a pour deux bons kilomètres avant de quitter la forêt…
- Faisons demi-tour !
- C’est tout aussi long !
Il voit monter dans son regard des éclairs de panique, des gerbes de détresse, des explosions de malaise. Il l’aime, il doit la sortir de là puisqu’elle compte sur lui pour cela.
La carte est détrempée. Elle refuse de tenir à l’horizontale. Les indications se brouillent. Il voudrait pouvoir s’énerver, mais du coin de l’œil il la voit trembler. Il s’en veut. Aujourd’hui, c’était trop loin, trop dur !
- Il y a une solution… Il faut partir vers l’est… Mais…
- Mais ?!
- Rien !
- Que veux-tu dire ?
- On en parlera tout à l’heure…
Il attrape sa main si fine et la porte à sa bouche…
- Je t’aime. Fais-moi confiance !
- Si je ne te faisais pas confiance, je t’aurais déjà tué sur place…
Elle a toujours la force de rire. La panique reflue en elle. Elle est la première à se mettre en marche.

- Voilà, on y est !
- Où ?
- Ecoute !
Elle arrête de se battre avec les lianes qui courent partout autour d’elle, tend l’oreille.
De l’eau !
- C’est la rivière qu’on longeait tout à l’heure ?
- Oui…
- Il y a un pont pour le traverser ?
- Oui…
- Et de l’autre côté, plus de forêt ?
- Des champs… A perte de vue !
- Alors, il est où le problème ?
Il serre trop fort sa main si fine. Elle pousse un cri.
- Pardon !
- Qu’est-ce qu’il t’arrive ?
- Promets-moi que tu ne me lâcheras pas !
- Pourquoi ?
- Promets !
- Je te le promets…
Ils reprennent leur avancée. L’horizon proche, progressivement, se dégage.
Elle devine au loin, derrière l’ultime rangée d’arbres, les champs qu’il lui a annoncé. Ils semblent toujours écrasés par la pluie… mais qu’importe ! Elle veut quitter la touffeur angoissante de la forêt dense, échapper à cette prison aux barreaux de bois, où les menottes sont végétales et les gardiens des nuées d’insectes collants.
Le bruit de l’écoulement de la rivière se fait toujours plus sonore. Elle entend désormais distinctement les gros bouillonnements d’écume, le choc sourd des troncs transportés par le courant et qui viennent se fracasser sur les rochers.
Soudain, elle s’arrête, contracte ses muscles.
Elle a compris !
- Comment on traverse la rivière ?
- Par le pont !
Il attendait la question… La réponse a fusé, déjà prête… mais pas assez assurée pour qu’elle ne perçoive pas son inquiétude. Elle le connaît si bien maintenant… Elle sait lire dans ses yeux les milles petits tourments qu’il éprouve pour elle. Là, sa pupille est sursaturée de tension. Il n’a pas besoin de parler. Elle comprend.
- Haut comment le pont ?
- 30 à 40 mètres au-dessus de la rivière !
Elle a envie de hurler. Envie de fuir.
Impossible ! Elle a sa main dans la sienne. Une main si fine qu’elle ne peut échapper à la pression de ses doigts sans risquer de se briser le poignet.
- Lâche-moi !
- Ce pont, on va le passer ensemble… Tu ne te débats pas, tu ne cherches pas à me fausser compagnie… Il te suffit d’oublier ce qu’il y a en bas.
- Oublier ?! Oublier ?! Mais tu sais bien que je ne peux pas oublier… Souviens-toi… Paris, la Tour Eiffel… Comment tu m’as abandonnée, dévalant les escaliers et me laissant en pleurs sur une plate-forme, incapable de bouger. Ce sont les pompiers qui sont venus me chercher…
- Tu sais bien que j’ignorais ton problème de vertige à ce moment-là…
- Mais tout à l’heure, tu ne l’ignorais plus… Et tu m’amènes ici… Ici, dans ce cul-de-sac humide, avec deux alternatives : devenir folle dans cette forêt sinistre ou me fracasser contre les rochers quarante mètres en bas de ce pont en bois pourri.
- Le pont est solide. On ne risque rien.
La pression se fait plus ferme sur la main fine et transie. Il l’attire vers lui, la prend dans ses bras. Elle disparaît contre son blouson, prisonnière d’un torse qui est le double du sien.
Il l’entend sangloter nerveusement.
Quelques caresses dans les cheveux. Il sait qu’elle adore ça, que c’est son calmant naturel depuis l’enfance.
Dans cet état de nerfs, tout est possible. Elle peut refuser d’avancer, sombrer dans l’hystérie et se mettre à le frapper. Il sait que la panique peut la conduire à la décision extrême et incompréhensible : se jeter dans ce vide qui l’angoisse et l’attire.
Il ne doit pas la laisser lui échapper.

Pas à pas, il la fait glisser jusqu’à l’entrée du pont.
Le guide de voyage n’a pas menti. L’ensemble offre toutes les garanties de solidité. Quatre câbles d’acier sont jetés au dessus de la rivière. On peut marcher sur des planches légèrement disjointes mais d’une belle apparence. Sur les côtés, une rambarde en treillis métallique est fixée aux câbles supérieurs. Impossible de tomber !
Mais, ce n’est pas à proprement parler un pont. Plutôt une étroite passerelle.
Il voulait traverser en la tenant serrée contre lui.
Impossible !
Elle devra avancer toute seule…

- Alors, demande-t-elle sans oser risquer un œil hors du douillet réconfort du ciré jaune ?
- On va y aller lentement… Sans s’énerver… Tu préfères marcher devant moi… ou derrière moi ?
- Je préfère ne pas marcher du tout…
- Nous n’avons pas le choix !
- Je veux te suivre…
- Tu ne quitteras pas ma main ?
- Promis !
- Surtout, ne regarde pas en bas !
- Je n’ai pas besoin de regarder pour savoir que je suis quarante mètres au-dessus d’une rivière. Qu’au moindre faux pas, je vais tomber par dessus bord ou qu’une planche va craquer sous mes pieds.

Il secoue la tête, déjà persuadé du fiasco de l’entreprise.
- Je vais te montrer qu’on ne risque rien… D’accord ?
- Ne me laisse pas !
- Je ne traverse pas entièrement… Je vais juste au milieu et je reviens…
Il lui tourne le dos sans hésiter. Pendant une seconde, il se dit qu’il pourrait la laisser là. Qu’elle se débrouille après tout ! Dans la vie de chaque jour, elle a toujours raison, lui fait lourdement sentir qu’elle a une meilleure formation, de plus solides qualifications que lui. Ce n’est pas méchant. Juste une légère forme de mépris dû à son milieu de naissance.
Ce serait si simple !
- Attends ! Ne me laisse pas !
Il se retourne… Elle court vers la passerelle pour le rejoindre.
Va-t-elle oser poser un pied sur la première planche ?
Non ! Au dernier moment, son corps se cabre, ses pieds se plantent dans la terre détrempée. Elle se fige, paralysée.
- Ne reste pas si près, lui hurle-t-il ! Recule !
Rien à faire… Elle est complètement bloquée sur place !
Comment la décontracter ?
Mû par une inspiration soudaine, elle attrape sans le sac à dos l’appareil photo numérique et le braque sur sa jeune épouse.
- Un sourire, lui crie-t-il !
- Un sourire ?
Elle lève la tête et cesse de regarder en contrebas la rivière dévaler dans un fracas de tempête.
- Tu crois que c’est le moment ?
Elle a presque envie de rire. Il singe les photographes professionnels, basculant l’appareil de droite, de gauche.
- Ta mère va encore dire que je te rends triste !
Là, c’est son sourire le plus lumineux qui perce la grisaille. Il déclenche à plusieurs reprises.
- Si ce sont mes dernières photos, je veux qu’on y voie que je t’aimais…
- Tu as fini de dire des conneries… Allez, je viens te chercher.
- Non, ne bouge pas ! Je vais avancer toute seule…

Il la regarde.
Un premier pas. Elle cherche rapidement la main courante à laquelle elle se cramponne frénétiquement.
Le second beaucoup moins franc. La petite main glisse à peine le long de la rambarde.
Le troisième quasiment nul. Elle est entièrement sur la passerelle et s’en rend compte au léger balancement sous ses pieds.
Dans sa tête, elle amplifie l’oscillation. Une nausée violente la saisit. Elle se penche par-dessus la main courante et vomit.
A chaque hoquet, elle ouvre les yeux. Quarante mètres plus bas, elle croit déjà voir son corps en train de s’écraser sur la surface tordue d’écume de la rivière.
- Ne fais plus un geste !
Il se précipite vers elle, s’empare de sa main si fine qu’il broie sans s’en rendre compte.
- Reste avec moi… Pose ta main gauche sur mon épaule… Avance…
Elle se laisse guider par sa voix. Elle a fermé les yeux pour ne plus voir… mais elle sent toujours la chaleur lourde et la pluie qui s’écrase sur son visage… elle perçoit le balancement de la passerelle et le crissement des câbles.
- On est encore loin ?…
Que lui dire ? Qu’on vient tout juste de quitter l’endroit où elle s’était arrêtée ?
Il voudrait bien mentir pour la rassurer. Mais à quoi bon ?
La main gauche se crispe sur son épaule. Il sent, à travers le ciré, les ongles de sa compagne s’enfoncer dans sa chair.
- On est bientôt au milieu.
Le mensonge porte ses fruits. Elle cesse de le martyriser.
- Garde bien les yeux fermés… Ca va ?
- Oui… Je crois… En fait, j’ai presque envie d’essayer d’avancer toute seule. Tu veux bien me libérer la main droite.
- Tu es sûre de toi ?
- Oui, je pense que ça va aller.
- Qu’est-ce qu’il t’arrive ?
Elle ouvre les yeux, jette un regard rapide au loin…
- On n’est pas encore au milieu, dis donc… Tu t’es bien foutu de moi !
C’est un sourire à nouveau sur ses lèvres. Il décide de lui faire confiance, ouvre sa grande poigne et laisse s’évader la fine main de son épouse.
Elle fait un premier pas toute seule.
Sans trembler.
Il n’en revient pas.
Sur le second, elle manque de trébucher.
Il se penche vers elle pour la rattraper mais la manque.
L’élan le propulse contre la rambarde…
Et là il sent la main fine de sa compagne qui s’accroche à son short détrempé, l’agrippe, le retient un instant…
Et le pousse dans le vide.

- C’est vrai que le paysage est superbe d’ici, dit-elle en regardant le corps de son mari s’éloigner, roulé, ballotté, cassé par la furie de la rivière en crue.
Tranquillement, elle quitte la passerelle.
Elle est libre.
Tout le monde connaît sa phobie du vide. Qui pourra imaginer une seconde qu’il ne s’agit pas d’un tragique accident ?
Jamais plus il ne la broiera sous son autorité de mâle.
Jamais plus il ne la forcera à accomplir ces voyages qu’elle a toujours détestés.
Et, grâce à la confortable assurance-vie qu’il avait conclu à leur mariage, les petites mains fines seront bientôt des mains bien pleines.

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