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 C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]

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MBS

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MessageSujet: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mar 12 Jan 2010 - 19:09

DIMANCHE 3 JANVIER

Lorsqu’on sonne en bas de chez vous en début d’année, vous pensez tout de suite à une quelconque organisation professionnelle qui vient quémander quelques sous en échange d’un calendrier à l’aspect plus ou moins engageant.
Lorsque vous êtes protégée par une lourde porte en bois, une vieille cage d’escalier rénovée et que l’importun ne peut juger d’une présence ou non dans votre appartement, vous avez tendance à faire la morte en vous disant que non, décidément, après les éboueurs (poubelles bleues, puis poubelles grises), le facteur et les pompiers, vous avez assez donné.
Mais lorsqu’on est en plein dimanche après-midi, que vous avez le moral mi-chèvre mi-chou et que vous vous retrouvez depuis trop longtemps en face à face avec vous-même, vous ne pouvez pas refuser de répondre à l’appel du mystérieux pousseur de sonnette.
C’est ce que je n’ai pas su faire.
A tort ou à raison.

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Dernière édition par MBS le Lun 13 Fév 2012 - 18:04, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mer 13 Jan 2010 - 0:32

J’avais entre Noël et le Nouvel An entrepris la longue conversion temporelle qui m’avait remise en phase chronologique avec mes contemporains. Cela signifiait concrètement que j’avais recommencé à dormir la nuit – du moins en partie – et à travailler – quand ma fatigue m’en laissait la force – pendant la journée. Une visite en début d’après-midi n’avait donc rien de dérangeant pour mon rythme de vie enfin stabilisé. C’était juste un événement improbable.
- Qu’est-ce que c’est ?
Question tristement classique, tellement entendue dans des films que c’est cette formulation qui me venait spontanément aux lèvres. Même un bonjour ne parvenait pas en pareilles circonstances à m’effleurer l’esprit. A posteriori, dans cette évaluation permanente de mes moindres faits et gestes, je me reprocherais – comme je l’avais déjà fait tant de fois – cette impolitesse crasse. En étant sûre que la prochaine fois, en dépit de cette leçon, je ne couperais pourtant pas à la même question bêtement débile.
- Fiona Toussaint ?
- Oui. Elle-même.
Ce n’était pas pour un calendrier !
On ne vous interpelle pas ainsi par votre nom quand on a quelque chose à vendre... Sauf au téléphone bien sûr. Dans de telles circonstances, on met d’abord en avant le produit et qui on est. On légitime son intrusion. Petites sœurs des pauvres. Hémophiles en danger. Amicale du quatrième âge. Dans la tournure que cette intrusion prenait, le produit ça semblait être moi… Si j’avais eu un peu plus de lucidité, j’aurais peut-être ajouté « ou plutôt ce qu’il en reste » en m’identifiant ce qui aurait certainement fait fuir ce visiteur encore mystérieux.
- Je suis Arthur Maurel, grésilla la voix dans l’interphone. Je viens de…
- Je sais qui vous êtes, je vous ouvre… Je suis au deuxième étage. Porte de gauche… Ne vous trompez surtout pas… Mon voisin est plutôt en froid avec moi depuis quelques temps.
J’appuyai sur le bouton qui deux étages plus bas déverrouilla instantanément la porte. Cela me laissait tout juste une minute - deux si Arthur Maurel avait du tact - pour mettre un peu d’ordre dans mon salon. C’est le propre des vies solitaires que de se laisser aller à ne pas toujours être d’une grande rigueur dans le rangement… mais d’un autre côté je prenais un tel soin – que d’aucuns disaient maniaque – de toujours replacer les choses à leur place qu’il ne trainait finalement près du fauteuil qu’un verre de soda en cours de dégustation et ma lecture du moment, l’Histoire de la Sicile de Jean-Yves Frétigné offerte par Marc, le promis de ma meilleure amie. Ramener le verre à la cuisine ne me prit guère de temps ; pourtant, avant même d’avoir rangé l’épais bouquin orangé dans la bibliothèque, on toquait à la porte.
C’est toujours dans ces moments-là qu’on commence à paniquer – enfin moi tout au moins – en se posant des tas de questions métaphysico-esthétiques sur l’état dans lequel on se trouve. J’avais acquis un certain souci de mon apparence depuis plusieurs années, mais là, bon sang, j’étais à la maison et pas en représentation. La dernière fois que je m’étais regardée dans un miroir, ça devait remonter à plusieurs heures… Et l’image aperçue était d’une triste banalité. Une coquette professionnelle aurait fait attendre et galopé à la rencontre d’un reflet rassurant. Oui mais moi je faisais passer la ponctualité avant toute chose, c’était une affaire de principe. Je me précipitai donc à grandes enjambées vers l’entrée, ne manquant pas – grand classique – de me cogner une jambe à l’angle de la table basse.
Deux tours de clé, un mouvement silencieux de la porte, et la silhouette longtemps imaginée d’Arthur Maurel prit une forme beaucoup plus réelle. De ce journaliste, je ne connaissais que le nom et la voix. Baroudeur pendant des années pour la presse écrite – en l’occurrence La Garonne Libre, le quotidien local – il avait rebondi à Paris sur les ondes de RML une de nos grandes stations périphériques historiques. N’étant pas fondue d’émissions radio, pas plus que de télé d’ailleurs, je n’avais fait que « croiser » cette voix dans des taxis ou occasionnellement sur mon autoradio. Le nom, lui, s’était fait beaucoup plus présent – et pressant - au cours du mois précédent lorsque j’avais fréquenté les bureaux directoriaux de La Garonne Libre. On m’avait présenté Arthur Maurel comme l’exemple à suivre pour se faire un nom auprès du grand public. Ce qui était le cadet de mes soucis, on s’en doute.
Le « nom » avait une belle gueule d’ange, de ces anges auxquels on sait qu’on ne doit surtout pas donner le bon Dieu sans confession. Il y avait dans le regard d’Arthur Maurel des traces de souffrances qui s’offraient pour contredire le grand sourire qu’il arborait en me serrant la main. Ce regard bleu – tirant un peu sur le violet – était chaleureux et froid à la fois, vif et terne selon les éclats de la lumière. Il brillait d’intelligence mais refusait d’être trop ouvertement éclatant. Il disait la contradiction fondamentale de l’homme : vouloir vivre sans jamais rien oublier.
Arthur Maurel devait approcher de la quarantaine – mais bon, je n’étais pas très douée au petit jeu de la datation sans recours au carbone 14. Je traduisis mentalement cette estimation par un +8, réflexe idiot de la femme qui se dit que celui-là pourrait être le bon. Huit ans de différence, était-ce bien raisonnable ? Cela me paraissait trop.
Je secouai la tête pour me sortir ce calcul stérile du cerveau. Depuis que j’avais dit à Ludmilla, ma « petite sœur adoptive », qu’il était temps pour nous de nous caser – et qu’elle l’avait fait pratiquement sur le champ – je me surprenais à avoir des bouffées maritales que je soignais en imaginant aussitôt tout le temps qu’un homme à la maison me ferait perdre au quotidien.

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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Sam 16 Jan 2010 - 0:38

Autant dire qu’à ce petit jeu d’évaluation de l’autre, nous sommes bien restés une trentaine de secondes face à face sans rien nous dire. « Après l’amour le premier qui parle dit une connerie », affirme un adage dont je ne saurais donner l’origine exacte. Peut-être que sans rien avoir fait sur ce plan-là, Arthur et moi en étions déjà arrivé à la situation d’après. Celle qui consiste à attendre que l’autre s’exprime. De peur de dire le mot qu’il ne faut surtout pas prononcer.
- Vous voulez boire quelque chose ? Un café ?…
C’était le principal acquis de l’irruption surprise de l’inspecteur Nolhan il y a un peu plus d’un mois : j’avais réinvesti dans des dosettes de café, histoire d’avoir autre chose à proposer à un éventuel visiteur que du sirop de menthe, du Coca – boisson sacrée depuis qu’elle m’avait sauvée la vie – ou de l’eau minérale. Le café, qui n’entrait pas dans le spectre - au demeurant réduit - de mes excitants préférés, me sauvait la mise.
- Je veux bien un café… Mais à condition que vous ne me le serviez pas sur le palier…
Il disait cela sans aucune méchanceté, ni même de véritable ironie. C’était juste un moyen délicat de me faire remarquer que depuis que j’avais ouvert la porte, nous n’avions pas bougé d’un pouce. Il était toujours d’un côté du seuil et moi de l’autre ; seules nos mains avaient franchi la limite invisible. « Hommage en marche » aurait commenté un médiéviste averti en faisant référence à ces rites anciens par lesquels un seigneur et son vassal échangeaient leurs vœux de fidélité à la frontière de leurs territoires respectifs.
- Alors, allons-y pour un café à l’intérieur, dis-je… C’est juste un peu plus cher.
Et voilà comment on se sort à son avantage d’une situation ridicule. Du moins dans mon monde à moi, un monde dans lequel une pirouette pas forcément drôle vaut toujours mieux que l’acceptation d’une maladresse par une fierté tâtillone.
Je guidai Arthur Maurel dans l’appartement… Un petit voyage qu’on pouvait réussir aisément même sans le recours à un GPS premier prix. Il y avait la petite entrée et, à partir de là, trois directions même pas fléchées : le salon salle à manger à droite, la chambre en face et la cuisine à gauche. Certes, les pièces n’étaient pas petites mais, par ce côté restreint des directions, ça ressemblait furieusement à un appartement de célibataire… Et je ne sais pas pourquoi, j’ai eu la sensation que c’était la remarque que se faisait le journaliste en m’emboitant le pas.
- Vous ne me demandez pas pourquoi je vous rends visite ?…
- Vous aviez du temps à tuer avant d’aller prendre votre avion de retour sur Paris ?
- Ah ! se marra-t-il, voilà qui est presque exact… A un détail… Je prends le TGV de 17h36 et pas l’avion… L’avion maintenant, quand je peux, j’évite…
C’était une considération assez énigmatique en elle-même. A moins de considérer que le journaliste qui avait couru d’un point chaud du monde à l’autre pendant dix ans en avait soupé des aérogares et des hôtesses plus ou moins aimables.
- Je pense, fis-je, ne pas me tromper en affirmant qu’étant de passage dans la région, vous êtes passé voir votre ami Paul Gonzalez à l’hôpital et que celui-ci, comme il l’avait déjà fait à plusieurs reprises, vous a soufflé mon nom. Même brûlé grièvement, il semble avoir de la suite dans les idées votre ami.
J’avais dit « votre ami » et pas « notre ami ». En dépit des souffrances qu’il avait enduré – de son enfance orpheline jusqu’aux brûlures subies dans l’incendie de Parfum violettes – Paul Gonzalez était quand même responsable de cette nuit – en tous points mémorable – avec Maximilien Lagault « mon meilleur ennemi », une nuit qui aurait pu très mal tourner. Cela ne suscitait pas en moi une haine particulière pour l’ancien rédacteur en chef de La Garonne Libre. Cela ne me le rendait pas non plus fondamentalement sympathique.
- C’est exactement cela, confirma Arthur Maurel… Vous avez décidément un côté Sherlock Holmes qui ne passe pas inaperçu. A la manière dont vous m’avez regardé tout à l’heure, je suis sûr que vous avez appris beaucoup de choses sur moi…
J’ai dû rougir jusqu’aux oreilles. En temps ordinaire, je regardais à peine les gens. Pas par mépris mais plutôt parce que je craignais leurs yeux, parce que je redoutais toujours d’y lire un sentiment négatif à mon égard. Un jugement, une opinion. Quelque chose qui me ferait mal et me conduirait à retomber d’un piédestal sur lequel j’avais tant de mal à me jucher.
- Au risque de vous décevoir Arthur, j’ai juste appris que vous aimiez le café… C’est mince n’est-ce pas ?… Comme la cafetière est dans la cuisine, je vais vous abandonner le temps de mettre tout le bastringue en route. Asseyez-vous… Vous avez du temps avant votre train ? Donc, ne stressez pas même si le service est long… Je reviens.

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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mar 13 Avr 2010 - 15:52

Revenir ?
J’avais l’impression d’être restée dans la cuisine pendant une éternité. A me poser des questions insensées sur les motivations du journaliste. A entendre ses pas faire grincer le parquet du salon. A essayer de calmer cette excitation déplaisante qui me bouffait toute forme de jugement rationnel.
La preuve, j’avais failli repartir sans le sucre…
Arthur Maurel s’était arrêté devant ma bibliothèque « d’apparat » celle qui regroupait les livres les plus beaux. Pas forcément les plus utiles d’ailleurs, raison pour laquelle ils trônaient là près de la télévision et non dans ma chambre-bureau.
- Il est inutile que je vous demande si vous les avez tous lus ? fit-il sans donner la moindre impression d’impatience.
- Vous voulez dire lu une seule fois ? rétorquai-je en m’esclaffant… Vous n’y êtes pas du tout. Ce sont essentiellement des cadeaux et certains n’ont qu’été à peine feuilletés. Si vous voulez voir des ouvrages triturés à force d’être utilisés, il faudra entrer dans ma chambre.
- Ce qui ne serait pas convenable pour une première visite…
- Sans aucun doute, concédai-je.
Je posai la tasse de café et sa soucoupe sur la table asse, invitai d’un geste Arthur Maurel à s’asseoir et, après qu’il se soit exécuté, m’installai – en essayant de ne pas m’avachir comme je le faisais étant seule – dans le fauteuil.
- Vous vous demandez sans doute ce qui motive ma visite ?…
- J’ai bien une vague idée mais on va dire que je préfère vous laisser le soin d’exposer vos raisons.
- Alors, je me lance… Vous savez sans doute, puisque vous me connaissez, que j’anime la tranche horaire du soir sur RML, ce 18-20 heures qui est la grande plage d’informations de la station ?
- Avec des journaux, des chroniques, des invités… Sans vouloir vous vexer, tous vos concurrents font à peu près la même chose.
- Je le sais. Je ne suis même pas l’inventeur de l’ordre des séquences de ces deux heures puisque je n’ai fait que prendre la suite de Daniel Piron lorsqu’il est parti présenter le journal télévisé de 13 heures. On pourrait sans doute trafiquer un peu tout ça mais pour le moment les audiences suivent, donc la direction n’est pas disposée à me laisser tout chambouler.
- Donc vous n’êtes pas venu pour sonder une auditrice prise au hasard afin de mesurer les attentes d’une ménagère de moins de 50 ans.
- Pas exactement… A 19h15, j’anime une émission de débat sur l’actualité C’est à vous de le dire dans laquelle interviennent des experts qui ont le sens de la pédagogie et qui peuvent expliquer clairement les enjeux et les options liés aux grands événements du moment.
- Des experts ? Quel genre d’experts ?
- Journalistes éditorialistes, écrivains, philosophes, économistes…
- Ca manque d’historiens votre affaire… fis-je remarquer en comprenant ce que cet oubli signifiait.
- Ca manque d’historiens, de femmes et de provinciaux pour être tout à fait exact. Vous évoquiez tout à l’heure les sondages auprès des auditeurs, eh bien ce qu’ils nous disent c’est trop de beaux esprits parisiens et pas assez de gens venant de la vraie vie… Du moins c’est ainsi que l’auditeur voit les choses… Trop d’hommes aussi, on nous le reproche… Ce n’est pas qu’il n’y ait pas de beaux esprits féminins mais ils sont plus hésitants à s’exprimer.
- Si vous êtes venu pour me proposer de participer à votre émission, je crois que vous êtes en pleine erreur de casting, monsieur Maurel. Je suis une spécialiste du XVIIème siècle et, hormis sur un ou deux points culturels, je vois mal ce que mes lumières pourraient apporter à votre émission.
- C’est votre forme de raisonnement qui m’intéresse. La mise en perspective historique des faits. Vous êtes capable de prendre un événement contemporain et d’en expliquer les racines même si elles ne remontent pas au siècle de Louis XIV ?
- Des tas de personnes peuvent faire ça… Si vous voulez un historien tout terrain, choisissez un collègue de collège ou de lycée. Il aura les mêmes capacités que moi en la matière et pour le coup l’auditeur de base sera content.
- Permettez-moi de vous détromper, l’auditeur aura du mal à accepter les arguments de quelqu’un qui n’ait pas un titre à faire valoir. Je sais c’est paradoxal mais c’est ainsi : on veut à la fois des gens auxquels on puisse s’identifier mais qu’on respectera pour leur réussite. On a essayé une fois d’intégrer une journaliste sportive dans l’équipe… Sans jeu de mot… Compétente, major de promotion à l’école de Lille, capable de parler de la question iranienne comme des derniers chiffres du chômage… Oui mais dans l’esprit des gens, une journaliste sportive c’est juste quelqu’un capable de pousser des cris, de prononcer à un rythme rapide une succession de noms de joueurs et d’expliquer des règles que tout le monde connaît… ou croit connaître. On a reçu du courrier, des mails de nombreux auditeurs - des purs et durs - qui réclamaient qu’on ne l’invite plus. Et on a fini par ne plus l’inviter, les chiffres d’audience montraient que quand elle était là les gens éteignaient le poste.
- Donc, si je vous suis bien, je cadre avec tous les critères de votre recherche : femme provinciale, instruite et ayant réussi… Jeune aussi peut-être…
- Cela ne joue pas contre vous en effet.
- Sauf que je ne suis pas une grande parleuse et que les problèmes du monde actuel…
Ma remarque jeta un froid. Pour se donner le temps de préparer sa contre-attaque, Arthur Maurel plongea ses lèvres dans le café. Froid lui aussi déjà sans doute…
- Lorsque mon ami Paul Gonzalez a commencé à me parler de vous, j’ai mené ma petite enquête… Déformation professionnelle, que voulez-vous ?… Je ne serais pas passé vous voir si je n’avais pas été certain de votre parfaite adéquation avec le profil que je recherche.
- Je suis quelqu’un de solitaire et de plutôt réservée, objectai-je…
- Sauf qu’en public vous ne vous démontez pas… Vous savez dire ce que vous avez à dire… Ce pauvre Maximilien Lagault s’en souvient encore.
- Ce n’est pas ce que je préfère faire… J’aime l’ombre…
- Ce n’est que de la radio…
- C’est déjà beaucoup de lumière sur moi.
- C’est juste une fois par semaine…
- J’ai déjà beaucoup à faire.
- Essayer ce n’est pas s’engager… Vous verrez bien sur place si cela vous plait.
Il avait tellement l’air d’y tenir que je me suis dit, sottement, que je pouvais bien lui faire plaisir au moins une fois. Cela ne m’engageait effectivement à rien puisque j’étais bien convaincue que je serais incapable d’ouvrir la bouche. Parler devant un auditoire je maîtrisais la chose. Devant un micro cela ne me paraissait terriblement sans attrait.
- Alors je suis partante pour un essai sans engagement, dis-je en essayant de traduire par les crispations de mon visage l’importance de mon sacrifice.
- Très bien ! répondit-il en se tapant sur les cuisses. Vous commencez jeudi…

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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mer 14 Avr 2010 - 14:39

Jeudi ?
Pas ce jeudi-là quand même ?
C’était dingue ! C’était trop tôt ! Il me fallait me préparer, m’entraîner…
Et, déjà le jeudi, en plus, je ne pouvais pas… J’avais cours jusqu’à midi.
Mes objections furent balayées d’un revers de main par le journaliste.
- Vous finissez vos cours à midi… Il y a un TGV après 13 heures.. Vous arriverez un peu juste sur Paris mais on vous enverra un coursier en moto… Et vous serez largement à l’heure pour l’émission.
Je n’aimais pas ce genre de plan. Cela me rappelait trop Sept jours en danger. On sait tout de vous et vous ne savez rien de ceux qui vous connaissent par cœur. Trop déséquilibré comme situation relationnelle à mon goût.
- Et comment ça se passe au plan organisationnel ?
- Mon assistante vous contactera demain – entre parenthèses, il me faudrait votre numéro de mobile – et vous mettrez au point tous les détails : transport, hébergement pour la nuit… Elle vous expliquera également comment se passe l’émission…
- Ce qu’on a le droit de dire et de ne pas dire ? glissai-je avec une perfidie clairement assumée.
- On peut tout dire, Fiona – vous permettez que je vous appelle Fiona ?…
J’acquiesçai d’un hochement de tête.
- La seule réserve c’est que la station n’a pas envie d’avoir à faire face à des procès pour diffamation… S’il vous revient l’envie d’affirmer que Maximilien Lagault n’écrit pas une ligne de ses ouvrages, essayez d’être certaine d’avoir les moyens de le prouver…
- Oh, m’exclamai-je, sur ce point j’ai de quoi argumenter croyez-moi… C’est bien pourquoi je m’abstiendrais de telles affirmations… Je suppose que son éditeur achète des minutes de pub chaque jour chez vous, non ?…
Un nuage passa sur le visage d’Arthur Maurel et se dissipa aussitôt pour être remplacé par un chaleureux sourire.
- Vous êtes trop intelligente pour que je vous fasse perdre votre temps avec mes explications… Je sais que vous serez parfaite.
- J’aimerais bien avoir vos certitudes, dis-je. De quoi parlera-t-on jeudi ?…
- Trop tôt pour le dire… Tout peut arriver d’ici là. Un attentat, un krach boursier, un article tonitruant dans la presse, une infidélité conjugale médiatique… On réagit à chaud sur l’actu mais en essayant de gommer tout ce qui peut être justement trop épidermique… Disons que pour bien se préparer à l’émission il convient d’avoir un peu lu tout ce qui a été publié dans la presse le matin même. Je vous appellerai vers midi pour vous dire quels thèmes nous avons retenus pour l’émission du soir.
Tout cela commençait à prendre forme dans mon esprit. Je voyais toujours assez mal comment je pouvais bien m’inscrire dans cette émission. Si je suivais l’actualité comme tout un chacun, je n’étais pas en permanence le nez collé dans les journaux ; je préférais les thèses, les articles des revues scientifiques concernant ma période de prédilection… Et le reste du temps je m’évadais en lisant – toujours - des ouvrages d’Histoire mais consacrés à d’autres époques que le Grand Siècle, histoire de ne pas me ghettoïser intellectuellement. Que savais-je de la situation en Afrique du Sud ou en Birmanie ? Pas grand chose… Que pouvais-je dire, qui ne soit pas de l’ordre de l’évidence, sur le déficit des comptes de la nation ou le sort des femmes dans les pays islamistes ? Pas plus…
Je n’aimais pas parler pour ne rien dire ce qui avait largement contribué à me construire telle que j’étais. Discrète la plupart du temps.
- Et si je n’avais rien à dire ?…
- Je crois que cela ne déplairait pas aux trois autres polémistes du soir. Ils trouvent toujours qu’ils n’ont pas assez de temps pour exprimer le fond de leur pensée… Allez, ne vous en faites pas. Vous chercherez peut-être vos marques pendant dix minutes et ensuite vous serez à l’aise… Merci pour le café, Fiona… Et pour le numéro de portable… Et je vous dis à jeudi.
- Oui, à jeudi…
Je lui tendis la main en tremblant un peu. J’aurais été incapable d’argumenter sur la sensation qui me submergeait. Cela ne s’expliquait peut-être pas ce sentiment de faire une énorme connerie couplé avec la délectation manifeste de vouloir aller jusqu’au bout de celle-ci. J’avais tant à faire, tant de soucis, tant de travail, que me rajouter cette source nouvelle de stress ne tenait nullement du comportement logique qui m’était habituel.
Et c’était justement cela qui m’excitait…

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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mer 14 Avr 2010 - 18:42

JEUDI 7 JANVIER

Du dimanche soir au jeudi midi, ma « semaine » ne fut qu’une longue errance entre attente et questions. Pourtant, même dans mes orageuses disputes avec l’expert de la compagnie d’assurances pour qui le sinistre survenu à Parfum Violettes ne méritait pas un remboursement intégral, je ne parvenais pas à totalement occulter l’échéance du jeudi soir. La perspective de l’échec était toujours là, présente, insidieuse, écrasante. Cela m’obsédait au point que je me plongeais chaque soir avec ferveur dans la lecture de la presse et que je surfais sur les sites d’informations jusqu’à une heure odieusement avancée de la nuit.
En même temps, j’attendais ce moment avec une sorte de jubilation, la même que celle qui présidait à mes veilles d’examen. J’imaginais mille raisons de me planter mais sans jamais y croire. Je vivais par avance des situations périlleuses que j’anesthésiais finalement en leur trouvant une parade… Ce qui me rassurait petit à petit. Après tout je n’étais pas aussi nulle que je le pensais…
- Dans tous les cas, me dit Ludmilla, ça fera un petit coup de pub pour notre maison d’édition.
Je n’y avais même pas songé, ce qui prouvait à l’évidence que j’avais – en partie au moins – tiré un trait sur cette courte et douloureuse expérience d’éditrice. Il n’était pas question de renoncer mais, à tous les sens du termes, cette tentative me laissait dans la bouche un goût de cendres. Je n’allais pas dans la petite boutique dévastée sans que reviennent me hanter les images du brasier dont nous ne nous étions extraites que par miracle. Les ouvrages en cours de rédaction seraient évidemment publiés mais pour la suite… eh bien, on verrait bien ce qu’il adviendrait. Je pouvais fort bien laisser les clés de l’entreprise à Ludmilla et à Adeline me contentant du rôle de généreuse mécène. A l’évidence, si le challenge parisien me plaisait – et si j’y faisais assez bonne figure pour qu’on me conviât à nouveau dans l’émission – je ne pourrais jamais mener autant d’activités de front. Je voulais bien être considérée comme une dingue de travail par les autres mais, comme tout le monde, j’avais mes propres limites physiques et mentales ; au-delà, je ne pouvais plus assumer. Je connaissais la ligne rouge pour l’avoir tutoyée de près au cours des mois précédents.

J’étais déjà sur le quai de la gare faisant tourner nerveusement entre mes mains le billet de train lorsque mon portable sonna.
- Fiona ? C’est Arthur Maurel à l’appareil… Je vous appelle pour vous donner les trois thèmes de l’émission de ce soir… Bien évidemment, nous commencerons par la mort de Philippe Seguin…
- Il est mort ?!
Je n’avais pas pu m’empêcher de pousser cette exclamation qui sonnait comme une première défaite. J’avouais par ma surprise que je n’avais pas assez suivi l’actualité. J’aurais dû être au courant et je m’en faisais grief. A ma décharge, j’étais partie au boulot à sept heures et n’étais même pas repassée chez moi avant de me rendre à la gare. Pas de radio, pas de télé. Comment aurais-je pu savoir ?
- Une crise cardiaque… m’expliqua Arthur Maurel. La nouvelle a été annoncée en début de matinée…
- Mais, fis-je, je n’ai rien à dire le concernant. Je ne l’avais jamais rencontré et ce que je sais de lui, n’importe lequel de vos auditeurs le sait aussi.
- Le sait peut-être mais s’en souvient-il ?…
J’étais fortement contrariée par la nouvelle car je n’étais même pas sûre de trouver une notice biographique consistante dans l’encyclopédie d’Histoire informatique de Ludmilla. Mon passage dans l’émission allait commencer par un gros blanc à l’antenne. Quelle douce perspective pour mes co-débatteurs.
- Ensuite ?…
Au point où j’en étais, je préférais que toutes les catastrophes s’abattent d’un seul coup sur ma pauvre tête.
- On parlera ensuite de la neige…
- De la neige !…
Nouveau cri trop fort et nouveaux regards obliques et consternés des personnes stagnant sur le quai de la gare Matabiau.
- Je sais ce que vous pensez… Faire 700 bornes pour aller parler de la pluie et du beau temps, autant aller dans le café le plus proche…
- Mais je ne vois surtout pas, fis-je, ce qu’il y a à dire là-dessus… Si il neige, il neige… Vous voulez que je vous parle de l’histoire du climat ?…
- Ce sont les conséquences de la neige dont je voudrais qu’on parle… Comment quelques flocons peuvent paralyser une région ou un pays…
- La neige ici, on l’a eue avant les vacances… Le sujet date un peu quand même…
- Elle revient demain par chez vous, affirma le journaliste… Et ici, ça volète déjà… J’espère que vous avez pris votre petite laine…
Je ne répondis même pas tellement ça tombait sous le sens. J’avais quand même passé trois ans à Amiens. Je n’appartenais pas à cette catégorie de « Sudistes » persuadés qu’il fait froid en dessous de 15 degrés.
- Nous terminerons par une discussion sur la violence à l’école.
Je faillis à nouveau manifester bruyamment ma surprise. Encore un sujet qui était propre à déchaîner les n’importe quoi et les à peu près. D’un autre côté, c’était sans doute celui que je maîtrisais le mieux des trois. Dans une fac, par définition ouverte, les problèmes s’étaient aux dires des anciens profs du campus, multipliés… ou du moins aggravés.
- Vous auriez pu attendre que je sois montée dans mon train pour me dire tout ça… Là, je crains de vous faire faux bond.
- Vous vous déroberiez face à un défi, ce serait bien la première fois, Fiona…
Le salopiot ! Il m’avait bien cernée…

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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Sam 17 Avr 2010 - 11:36

Au bout du quai de la gare Montparnasse, à 18 heures 50 passées de quelques minutes, un coursier aux couleurs de la station m’attendait.
- Mademoiselle Toussaint ! m’appela-t-il tout en venant à ma rencontre – preuve qu’on lui avait montré mon portrait au préalable - donnez-moi votre sac, il voyagera en taxi… Et voici un casque pour vous… Suivez-moi… On a un peu de marge mais il ne faut pas traîner.
Il y avait dans cette série de petits commandements à la fois secs et précis quelque chose qui disait une grande habitude de ce genre de situation. Je n’osais donc pas le questionner sur la suite de notre parcours afin de ne pas faire perdre de ce temps qui lui paraissait si précieux. Pendant que j’enfilais le casque, il avait déjà confié la valise à un type en blouson de cuir et casquette (à croire que le chauffeur de taxi parisien a le culte du costume mythique qui accompagne sa fonction au cinéma).
- Avec toute la neige qui est tombée, lança le coursier sans se retourner, c’est un peu le bazar dans les rues mais on va passer, ne vous en faites pas…
A dire le fond de ma pensée, à ce moment précis, dans une attitude qui m’est largement coutumière, je ne rêvais que d’une chose : un immense bouchon dans les rues de la capitale qui ne me permettrait d’arriver que pour le dernier thème de débat. Mon légendaire « Qu’est-ce que je fous là ?! » virevoltait entre mes parois crâniennes saisies par le froid. Impossible d’aller plus loin que cela en terme d’idées ! Oui, il valait mieux compter sur un énorme embouteillage jusqu’aux studios de la rue Jean Goujon… Ou mieux encore un gigantesque avalanche déboulant des hauteurs de Montmartre, passant par-dessus la Seine et bloquant tous les boulevards de la ville.
Du petit coffre sous le siège du passager, le coursier tira un gros blouson fourré et des gants qu’il me tendit.
- Enfilez ça si vous ne voulez pas attraper la mort…
La mort je n’en voulais pas… Mais être ailleurs… Là, je ne disais pas non…
J’eus à peine le temps de ma cramponner aux flancs de mon « cavalier » que déjà il enlevait sa monture mécanique à l’assaut du bitume parisien.

Je ne jurerai pas que le chemin emprunté ait été bien conforme aux règles de la voirie de la capitale. Une ou deux fois, algré la buée qui se formait sous ma visière, il m’a bien semblé voir en face de moi un panneau de sens interdit superbement ignoré par mon pilote… Toujours est-il qu’à 19h07, toujours emmitouflée dans mon lourd blouson et coiffée de mon casque, je pénétrais dans la hall de RML. Une hôtesse, aux couleurs jaunes et vertes de la station, m’accompagna jusqu’à l’ascenseur, profita du voyage ascensionnel jusqu’au 3ème étage pour me débarrasser de mon excédent vestimentaire puis me livra aux mains de Judith, l’assistante d’Arthur Maurel.
- Impeccable ! s’exclama celle-ci en me serrant énergiquement la main. Quand on a vu comment tournait le temps, on s’est dit que vous n’arriveriez même pas à Paris… Vous êtes même en avance de cinq minutes…
Oui, c’était mon terrible paradoxe. Même quand je trainais les pieds, je n’arrivais pas en retard à mes rendez-vous. La peur de paraître impolie l’emportait sur toutes les autres… même si en l’occurrence, ma ponctualité présente tenait surtout à l’efficacité d’autres que moi.
- Je vous conduis au petit salon pour vous présenter à vos contradicteurs du soir.
Le petit salon méritait certes son nom car dans une rédaction journalistique le manque de place est souvent un euphémisme ; toutefois celui-ci avait des dimensions suffisamment respectables pour accueillir une dizaine de personnes. On pouvait y faire entrer sans peine un homme politique et son bataillon de conseillers. Autant dire que les trois débatteurs déjà bien installés devant une collation et des petits fours s’y tenaient à l’aise.
- Voici Fiona Toussaint, claironna Judith à la cantonade… Professeur d’Histoire moderne à l’université de Toulouse… Bien arrivée malgré les intempéries… Et vous voilà donc au complet…
Elle jeta un œil vers une pendule numérique aux grands chiffres rouges.
- Il reste deux minutes trente environ avant la publicité… cela me laisse le temps de terminer les présentations.
Un espèce de grand échalas mou d’apparence - car à moitié vautré sur la table - se redressa comme aiguillonné à l’appel de son nom par une sorte de pointe habilement dissimulée dans son cortex cérébral.
- Bernard Cautat du Peigne A Chauve… L’hebdomadaire satirique…
La poignée de main fut empreinte de ce mélange de mollesse et de fermeté. Où était l’apparence, où était la réalité dans ce personnage étonnant ? Jouait-il un rôle pour endormir son monde et ensuite se détendre et mordre ? Cela me semblait impossible à dire. Je ne tarderais pas à le découvrir, j’en étais bien certaine.
- Ludwig Schaffer, correspondant à Paris de différents journaux bavarois…
Elle avait dit « bavarois » et pas « allemand », cela méritait d’être relevé. En tous cas, la main de journaliste avait toute la rudesse que la mentalité collective prête aux Germains. Il ne poussait pas le stéréotype cependant jusqu’à vous opposer la masse d’un physique d’athlète blond aux yeux clairs. Sans être un gringalet, ce quinquagénaire déjà bien gris de poil n’en imposait pas par sa corpulence mais plus par son regard noir. On devinait cependant à la manière dont brillaient ses yeux que Ludwig Schaffer était un intellectuel brillant. Pas le genre à se bercer de commentaires tièdes et d’affirmations mi-chèvre mi-chou. Et brillant voulait souvent dire dangereux…
- Hubert Beaufort, éditorialiste au Flambeau.
Non seulement l’éditorialiste se leva à l’énoncé de son nom mais il se courba vers moi pour effleurer ma main du bout de ses lèvres. C’était là une prise de contact furieusement vieille France et qui disait des hommages rendues au sexe féminin plus qu’à mes qualités propres. Le journaliste avait un certain charme dont il avait dû bien user au cours des décennies précédentes pour pousser son avantage après une prise de contact aussi désarmante… Mais il aurait dû basculer vers la retraite depuis plusieurs années et cesser de jouer au vieux beau. Les reflets dorés sur ses cheveux blancs me faisaient penser aux pans d’une robe mariale. Genre de remarque irrévérencieuse qu’il valait mieux éviter de proférer devant ce type. Instinctivement, j’avais le sentiment qu’il me fallait me méfier de lui et d’opinions qui, vu l’orientation de son journal, n’étaient que rarement proches de mes propres réflexions.
- Messieurs, je suis enchantée de vous rencontrer…
J’avais appris à maîtriser ce genre de petits mensonges « sociabilisants » non sans continuer à m’en faire grief au plus profond de mon être. Non, je n’avais pas spécialement envie de rencontrer ces trois types… Enfin, pas plus que d’autres… J’avais ce grave travers qui consistait à ne me trouver bien qu’auprès des personnes que je connaissais déjà. Parce qu’elles me rassuraient. Parce qu’elles me permettaient d’accoucher ma personnalité profonde. Parce qu’elles m’aidaient à m’extirper de l’ombre dans laquelle je me sentais si bien. Les inconnus m’intimidaient et, face à eux, je me sentais toujours petite fille.
- Le rouge est éteint dans le studio du journal… Entrez et installez-vous, ordonna sans trop de ménagement Judith… Le tunnel de pub n’est que d’une minute trente.

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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mer 21 Avr 2010 - 0:42

Dans le studio Herbert Salvetti, du nom d’un journaliste décédé au cours d’un reportage, on retrouvait les couleurs de la station déclinées de la moquette aux revêtements muraux et au mobilier. Un tel acharnement à promouvoir le vert et le jaune prouvait qu’il y avait là un élément identitaire fort, quelque chose qui avait servi de soubassement à la station lorsque dans les années 60 il avait fallu exister face au bleu et blanc d’Europe 1 et au rouge et blanc de RTL.
A RML, la tonalité était résolument auriverde par analogie – c’était assumé - avec les maillots des joueurs de foot brésiliens. Telle était en effet la philosophie première de cette radio périphérique à ses origines : la fête et le sport. Evidemment, les multiples reclassements opérés face à la concurrence de la télévision puis des radios « libres » dans les années 80 avaient sapé cette ligne directrice initiale. On n’en avait pas pour autant changé l’aspect du blason de la maison de la rue Jean Goujon, les trois lettres jaunes dans un hexagone vert.
Sans quitter son siège, Arthur Maurel nous fit signe d’entrer et de prendre place rapidement autour de la table (encore un hexagone…). Un geste plus impérieux m’imposa de m’asseoir à sa gauche, preuve sans doute qu’il tenait – version optimiste – à me chouchouter ou – version plus négative – à me surveiller.
- Bravo Fiona, souffla-t-il lorsque je me fus installée. Rien ne vous arrête, pas même la tempête de neige…
Je voulus répondre mais il dressa sa paume face à ma bouche pour me réduire au silence. Les hauts parleurs du studio commençaient à diffuser le générique de l’émission. Une voix off féminine enregistrée se superposa aux notes pour décliner l’identité des participants.
- C’est à vous de le dire… Présenté ce soir par Arthur Maurel… Avec le plus francophile des citoyens allemands, Ludwig Schaffer… Avec la plume la plus acide de la droite française, Hubert Beaufort… Avec le fils spirituel des enfants de Mai 68, Bernard Cautat…
- Et, enchaîna Arthur Maurel, ce soir avec une petite nouvelle qui rejoint l’équipe de C’est à vous de le dire. Elle enseigne l’Histoire moderne à l’université de Toulouse II, elle dit ce qu’elle a à dire même si cela dérange, elle a la fougue de la jeunesse et la mémoire des siècles, nous accueillons ce soir pour la première fois, et sans doute pas la dernière, Fiona Toussaint…
Tout était minuté avec précision. Derrière mon nom, le jingle de fin de générique se déclencha en point d’orgue de la présentation et un court silence retomba dans le studio.
- Premier sujet de discussion entre nous ce soir, la disparation de Philippe Seguin survenue ce matin à son domicile des suite d’une crise cardiaque. Alors, comme toujours en pareil cas, ce sont des hommages unanimes de tous les bords de l’échiquier politique… Que retiendrez-vous de Philippe Seguin ?… Fiona Toussaint ?…
Il y eut un blanc d’une bonne seconde à l’antenne. J’aurais pourtant dû sentir le coup venir. Arthur Maurel avait cessé de regarder droit devant lui pour, insensiblement, s’orienter dans ma direction, se pencher à s’en tordre le dos pour m’envisager sans cesser de parler dans le micro. Ce langage du corps avait un sens que je n’avais pas su, par manque d’expérience ou d’attention, anticiper.
- Ce que j’en retiendrais ?… Euh, pas grand chose en fait, balbutiai-je… D’abord une silhouette sans doute… Et puis un phrasé très particulier avec cet espèce de soupir un peu plaintif… On pourrait peut-être voir aussi en lui le dernier véritable Gaulliste social… Je suis désolée, je crois que je ne peux en dire beaucoup plus… Tout le monde sait ce qu’il a fait, c’est écrit dans toutes les bonnes encyclopédies, mais il est à mon sens un peu tôt pour savoir ce qu’il restera de tout cela.
Avant même qu’Arthur Maurel ne vole à mon secours pour relancer le dialogue, Hubert Beaufort s’était empressé de me couper la parole. Ce qui, finalement, ne me gêna guère.
- Vous ne pouvez pas dire ça !… On ne peut pas enfermer un homme comme Philippe Seguin dans une simple notice encyclopédique. Voilà quelqu’un qui avait une stature d’homme d’Etat, quelqu’un qui savait dire « non » lorsque ses convictions étaient dépassées… Ce n’est pas rien ! Ce n’est pas donné à tout le monde !…
Une stature d’homme d’Etat. Un homme qui savait dire « non ». Oui, bien sûr. Tout cela j’aurais pu le dire. Cela avait du sens, cela faisait bien propre et bien net. C’était rond en bouche et bien carré à l’oreille. Seulement voilà, ce n’était pas sorti.
J’étais de plus en plus pétrifiée sur ma chaise, consciente de l’erreur manifeste de casting me concernant. Il n’y avait pas besoin pour porter un jugement sur un disparu de fraîche date d’une quelconque prise de recul. Ce n’était pas de l’Histoire mais de l’actualité, ce n’était pas une science du passé mais un instantané du présent. Je n’avais pas les armes pour jouer à ce jeu-là. Moi le quotidien, j’avais l’impression de le subir plus que de le vivre. Il ne m’intéressait que quand, comme les grands vins, il commençait à prendre de la bouteille. Je ne voyais donc pas ce que je pourrais ajouter pour reprendre la main dans cette discussion.
Ludwig Schaffer avait embrayé en déplorant qu’un homme comme Philippe Seguin n’ait pas eu la possibilité de donner sa pleine mesure à de véritables postes de responsabilité, un grand ministère, l’hôtel Matignon, voire l’Elysée.
- L’Elysée ?! s’écria Bernard Cautat dans un rugissement. Vous rêvez complètement, Ludwig ?!… Et qui l’aurait soutenu pour accéder à l’Elysée ?… Pas la gauche qui ne voyait en lui qu’un homme de droite… Et pas la droite qui souvent le trouvait trop à gauche… Regardez, aujourd’hui, c’est le bal des faux-culs… Tous ceux qui lui ont tiré dans les pattes sont les premiers à le parer des plus grandes qualités et des plus hautes vertus.
Comme je l’avais supposé, l’aspect somnolent du journaliste du Peigne à chauve n’était qu’une apparence, un faux-semblant. Dès sa première intervention, il s’était montré incisif, « rentrant dans le lard » des deux hommes de droite qui lui faisaient face dans le studio. Et là, on avait dépassé le simple cadre de l’hagiographie pour s’intéresser à autre chose de plus conséquent : les rondeurs emphatiques des hommages destinés à amuser la galerie et à faire rire les initiés.
- C’est vrai qu’il n’a pas beaucoup été aidé et soutenu, notamment lors de sa candidature à la mairie de Paris, coupa Ludwig Schaffer…
- C’est le moins qu’on puisse dire, trancha Bernard Cautat furieux d’avoir été interrompu dans sa dénonciation… Certains préféraient voir un socialiste succéder aux maires précédents plutôt que cet espèce de gros ours mal léché qui aurait dit haut et fort ce qu’il trouvait dans les caisses et les cartons d’archives en accédant à l’Hôtel de Ville…
Désespérée, je me tournais vers Arthur Maurel comme un jeune enfant vers ses parents lorsque, affolé, il veut descendre d’un manège qui tourne trop vite. Et ce tour de manège je le trouvais de plus en plus long, interminable, angoissant. Le journaliste d’ailleurs ne semblait guère se soucier de moi, il devait user de son autorité pour interrompre à tour de rôle Cautat et Beaufort dont les prises de parole tournaient fréquemment au monologue.
- Messieurs, messieurs, on se calme… Une page de pub avant d’aborder notre deuxième thème du soir… La France est-elle un pays préparé à la neige ?…
La grosse lumière rouge s’éteignit – nous étions désormais hors antenne – sans que la joute Cautat-Beaufort cessât vraiment ; ils continuèrent à s’écharper consciencieusement à propos des rapports du défunt et du président de la République.
Si je n’avais eu conscience de devoir quelque chose à la station en échange de cet aller-retour à Paris, j’aurais enlevé le casque audio qui me tenait si chaud aux oreilles et je me serais barrée à toutes jambes…
- Il faut oser, Fiona, me glissa Arthur en posant doucement sa main sur mon avant-bras…
- Je ne sais pas quoi dire, dis-je avec la mine boudeuse d’une gamine prise en faute…
- Vous connaissez cet épisode des aventures d’Astérix, c’est dans Astérix et le chaudron je crois, où quelqu’un souffle à Obélix le conseil de dire la première chose qui lui passe par la tête ?
- Ils sont fous ces Romains ?
- Par exemple, répondit Arthur Maurel en tapotant doucement mon bras… Je sais que tout ça c’est impressionnant… Si je devais prendre la parole devant un amphi comble, alors même qu’il y aurait moins d’auditeurs que j’en ai chaque soir sur les ondes, je crois que moi aussi je me bloquerais… Oubliez le cadre du studio, remplacez-le par quelque chose qui vous est familier… Pour vous donner un exemple, quand j’ai commencé, j’imaginais que je parlais à la secrétaire de mon dentiste… Je la trouvais un peu cruche en fait.. Alors, je me disais qu’il fallait qu’elle comprenne tout ce que je disais… et aussi que ce que je dise puisse l’intéresser.
- Et vous alliez vérifier ensuite ? demandai-je.
- Je me suis rendu compte la semaine suivante qu’elle n’écoutait jamais la radio…
- Antenne, dix secondes, lança la voix du réalisateur…
- Je vais vous relancer sur le prochain thème, souffla Arthur.

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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Jeu 22 Avr 2010 - 15:02

- Nouvelle offensive de l’hiver sur la France. Cinq, dix, quinze, vingt centimètres de neige… Parfois plus… Et, hormis sur quelques grands axes, on a l’impression que les pouvoirs publics ne sont pas en mesure de faire face. Alors ? La France est-elle prête à affronter un hiver un peu rigoureux ? Fiona Toussaint ?
- Ca dépend…
Je me serais flanquée une baffe. Mon cerveau tournait à vide. J’avais jeté ces deux mots comme un préalable à une suite qui n’existait pas dans ma tête.
- Mais encore ? riposta Arthur Maurel en essayant de me regonfler le moral d’un sourire. Vous en dîtes trop ou pas assez… Surtout pas assez…
- Je crois que je ne vais apprendre à personne qu’il y a des régions en France dans lesquelles on sait ce que c’est que la neige… Ces régions-là sont prêtes, le matériel est là, les gens sont formés et entraînés… Là où c’est beaucoup plus problématique c’est lorsque la neige touche des régions plutôt connues pour leur climat hivernal doux… La Normandie en ce moment, le sud demain… Si je peux oser un souvenir personnel…
- Allez-y !
Arthur Maurel était tellement content que je commence à me décoincer qu’il aurait tout accepté. Moi j’avais surtout l’impression de faire du remplissage, de débiter des évidences…
- Une année, alors que j’étais en fac, il a neigé sur Toulouse… Deux ou trois centimètres… On s’est retrouvé à une dizaine en amphi… Les axes routiers principaux étaient dégagés mais en voyant un peu de neige sur le rebord de leur fenêtre, beaucoup ont préféré ne pas sortir… Par peur d’être bloqué à la fac ensuite…
- C’est clair, s’insurgea Hubert Beaufort, que la jeunesse se soucie avant tout de son petit confort.
- Ca, c’est bien une remarque de vieux réac, contra Bernard Cautat…
- Mais voyons, il suffit de regarder… Toutes ces manifestations sans arrêt… les jeunes ne sont contents de rien.
- Avec le monde que vous leur proposez, ce n’est pas très étonnant…
Comment faisaient-ils pour se couper la parole ainsi ? Je n’avais même pas terminé mon raisonnement initial et déjà on était parti sur des querelles primaires dans lesquelles j’avais du mal à identifier ce qui tenait des convictions et ce qui était de l’ordre de la simple posture.
- Si je peux faire une remarque pour compléter, murmurai-je en me demandant si ma petite voix passerait le cap de la bonnette jaune sur le micro…
- Oui, Fiona…
D’un regard noir et d’un grand battement de bras, le présentateur imposa le silence aux deux aboyeurs.
- N’oublions pas quand même avant d’incriminer tout le monde que, même si on peut récriminer sur l’inefficacité de tels ou tels, cette vague de froid ne fera peut-être que quelques victimes. Rien de comparable avec les grands hivers de la fin du XVIIème siècle et du début du XVIIIème siècle. On est bloqué… eh bien on est bloqué… Mais personne ne mourra de faim à cause de ces blocages… Donc, pensons à regarder tout ce qui va être fait aussi et ne pas se limiter à comptabiliser ce qui fera défaut… Il faut peut-être commencer par relativiser avant de s’emballer.
Voilà ! Là je me reconnaissais davantage… De la raison avant toute chose.
Cela n’eut guère d’effet sur Hubert Beaufort qui se mit à ronchonner dans son style caractéristique, bafouillant, cherchant ses mots, se répétant pour se donner le temps de trier ce qu’il était possible de dire en public et ce qui pourrait relever de la pure diffamation.
- Moi ce que je remarque,… ce que je remarque… c’est que les autoroutes, parce qu’elles relèvent du privé, sont dégagées… Ne dites pas l’inverse, elles sont dégagées !… Alors que les routes, qui sont sous la responsabilité des départements… et de ces administrations qui coûtent cher… très cher aux Français mais qui sont inefficaces… que ces routes donc patinent, elles…
- Combien de kilomètres ? rétorqua Cautat.
- Quoi, combien de kilomètres ?
- Oui, combien votre magnifique secteur privé doit-il traiter de kilomètres d’autoroutes ? Est-ce que c’est comparable au maillage des routes départementales ? Il faut comparer ce qui est comparable, allons !…
- Mais je veux bien comparer… je veux bien… Et quand je compare, quand je compare, je constate que sur les autoroutes cela roule et pas sur les départementales.
- Pas sur toutes les autoroutes, intervint Ludwig Schaffer… Ce matin, j’ai eu du mal à arriver par l’autoroute du Nord.
- Justement, fit Arthur, comment cela se passe-t-il en Allemagne ? Connaissez-vous ce type de problèmes ?…
J’étais redevenue spectatrice. Il me semblait que ces arguments avaient chacun leur valeur mais qu’au lieu de les opposer nous aurions mieux fait de les combiner pour établir un panorama plus exact de la situation. Pouvait-on être aussi efficace pour s’opposer à un événement climatique inattendu que pour faire face à une tâche de gestion courante ? Les moyens attribués aux services compétents n’avaient-ils pas diminué ces dernières années au point que des économies avaient dû être réalisées sur l’accessoire ? Entre du matériel de débroussaillage des fossés et des saleuses, nul doute que, hormis en région de montagne, on avait forcément privilégié le premier. Fallait-il s’étonner su le matériel manquait ?
Après trois vagues monologues de mes « concurrents », entrecoupés d’accusations vachardes et pas toujours sérieusement argumentées, je me bottai mentalement les fesses. Il était grand temps que je sorte de mon silence. Mon passage dans l’émission allait tourner au ridicule..
Je levai la main comme à l’école… Ce qui, radiophoniquement parlant, était une aberration. Fort heureusement, Arthur le vit et réclama le silence aux deux chiffonniers qui s’opposaient désormais sur la réalité du réchauffement climatique.
- Vous feriez mieux de prendre modèle sur Fiona qui demande la parole en levant le doigt, fit-il. Fiona, à vous la parole.
- Je crois qu’on est en train de se perdre dans des points, qui ne sont certes pas des détails, mais qui n’ont pas grand rapport avec ce que vivent les gens au quotidien. L’automobiliste normand qui s’est retrouvé bloqué ce matin sans pouvoir aller à son travail, je pense qu’il se fiche vraiment du réchauffement climatique. Ce qui lui importe c’est de savoir pourquoi il se retrouve dans cette situation. Et s’il nous écoute ce soir, je préférerais qu’il ait sa réponse. Histoire qu’il ne commence pas, lui aussi, à jouer au café du commerce en accusant un peu tout le monde… Peut-être faut-il lui rappeler que pour avoir les engins, le sel, les hommes qui auraient dégagé toutes les routes en quelques dizaines de minutes la nuit dernière, il aurait fallu qu’il accepte de doubler ou de tripler les différents impôts qu’il paye ? Peut-être faut-il lui expliquer que gouverner c’est faire des choix, c’est établir des compromis entre le pire et le meilleur, entre le souhaitable et le possible… On trouvera toujours des arguments pour et des arguments contre… Pas assez de ceci et trop de cela… Est-ce que cela fera qu’il y aura moins de problèmes la prochaine fois ?
- Approche pragmatique de la part de Fiona, dit Arthur Maurel. En ira-t-il de même sur notre thème suivant… La réponse après quelques pages en couleurs.

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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Jeu 22 Avr 2010 - 21:01

Ma petite sortie avait jeté un froid. Je venais de remettre en cause, semble-t-il, une des règles non écrites de ce genre d’émission. J’avais affirmé qu’il n’y avait pas une seule vérité mais plusieurs – vieille rengaine d’historienne – ce qui, évidemment, pouvait réduire à néant les pauvres efforts des débatteurs persuadés de détenir la seule vérité qui vaille.
- Vous n’auriez pas dû dire ça, me fit remarquer Ludwig Schaffer. Vous avez laissé entendre que nous sommes des menteurs.
Je n’en croyais pas mes oreilles, je n’avais rien dit de tel. Si le simple fait de dénuer à une parole son caractère inébranlable d’absolue vérité revenait à traiter celui qui la formulait de menteur, alors douter c’était injurier l’humanité toute entière.
- Si vous l’avez compris ainsi, j’en suis au regret, herr Schaffer mais je n’ai pas l’impression d’avoir proféré de telles paroles contre vous.
- Vous l’avez laissé supposer… Ce n’est ni courageux, ni honnête.
Ben ça alors ! J’étais devenue malhonnête maintenant. Simplement parce que j’avais cherché à poser clairement les enjeux de la question posée. C’était un truc de dingue.
- Arthur, fis-je, je ne veux pas continuer…
- Du calme, Fiona ! Du calme !… Vous allez aller jusqu’au bout, vous vous en sortez de mieux en mieux… Si vous vous laissez démonter pour si peu…
Si peu ?
Si peu ? Mais où étais-je tombé ? On vous écoutait à peine développer votre pensée – quand on vous laissait la développer – et ensuite on s’appuyait sur un simple mot, sur une phrase sortie de son contexte pour créer le malaise et la polémique. Si je n’avais été aussi soufflée par tant d’outrecuidance et de suffisance, j’aurais conseillé à ces messieurs de venir fréquenter un TD de première année de licence. Sur l’analyse du discours par exemple…
- Ludwig, je vous prie de modérer un peu vos propos, reprit Arthur. Moi non plus je n’ai pas entendu Fiona vous traiter de menteurs. Elle vous a, tout au plus, reproché à mots couverts d’être figés sur des opinions préconçues et schématiques. Il me semble que c’est quelque chose que…
- Antenne dans dix secondes !
Pendant la pause publicitaire, Hubert Beaufort s’était absenté du studio pour satisfaire sans doute – et en un temps record - un besoin naturel. Au contraire, sans doute par cet esprit de contradiction systématique qui l’animait, Bernard Cautat avait descendu un demi-litre d’eau minérale. Dans les deux attitudes, je lisais une maîtrise parfaite du tempo de l’émission. C’était le programme d’Arthur Maurel mais les deux polémistes s’y sentaient manifestement chez eux. Comment s’étonner dès lors que la présence d’une petite nouvelle – qui plus est décidée à orienter dans un sens différent leur petit jeu rituel – les perturbât autant ?
- Troisième thème, reprit l’animateur lorsque la lampe rouge se ralluma… Alors comme j’aime le faire de temps en temps, c’est un thème qui ne vous avait pas été annoncé… Je rappelle aux auditeurs que nous définissons à la mi-journée les thèmes qui seront traités le soir… Mais là, histoire de vous forcer un peu à livrer le fond de votre pensée, je ne vous ai rien dit de ce thème. Vous pensiez que nous allions débattre de la violence à l’école… Ce ne sera pas cela même si nous allons rester dans le milieu de l’enseignement…
Arthur me fit un clin d’œil que j’interprétais comme le signe d’un complot soigneusement ourdi en ma faveur.
- Avant les vacances de fin d’année, le 23 décembre, la CGE, e vous rappelle qu’il s’agit de la Conférence des Grandes Ecoles… La CGE donc a diffusé un texte pour dénoncer la politique du gouvernement qui veut, selon elle, imposer un quota de 30 % de boursiers dans les grandes écoles. En conséquence de quoi, toujours selon la CGE, le niveau des élèves des grandes écoles baissera inéluctablement à l’avenir.
Oui, il y avait bien de la part d’Arthur Maurel une jolie entourloupe. Sur ce sujet-là, j’étais bien évidemment la plus qualifiée des participants quand bien même je n’avais jamais fréquenté de grandes écoles. Mais j’avais été boursière une grande partie de ma vie et il était impensable que le journaliste ne l’ait pas appris en consultant ma bio.
- Hubert Beaufort ?
En m’écartant d’emblée de la parole, Arthur Maurel terminait de construire son chausse-trappe. Les trois habitués allaient se vautrer dans leurs positions dogmatiques, avancer des théories bancales ne reposant que sur des a priori… et, à la fin, je pourrais ramener les choses à leur véritable échelle. Celle du concret, du vécu. Une échelle qui n’aurait rien de commun avec celle d’un parisianisme dont mes interlocuteurs n’avaient même plus conscience.
J’en vins à me demander si le journaliste n’était pas lassé de sa propre émission, si le jeu ritualisé mené par les uns et les autres ne lui était pas devenu à la longue insupportable : un tel dirait forcément ceci, un autre le contrerait en affirmant cela. Peut-être bien qu’il étouffait tous les soirs à partir de 19h15 et qu’il comptait sur moi pour ouvrir en grand les fenêtres et faire entrer l’air frais.
Si tel était le cas, c’était un challenge difficile à relever.

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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Ven 23 Avr 2010 - 20:09

- Je dois dire que je suis vraiment consterné, fit Hubert Beaufort. Oui, oui, ne me regardez pas comme ça, comme si je disais n’importe quoi, je suis consterné… Je trouve qu’on marche vraiment sur la tête… Parce qu’on veut faire plaisir à tout le monde, on va mettre tant de pour cent de musulmans, tant de pour cent de noirs, tant de pour cent de femmes… On ne va plus dégager une élite mais affaiblir les groupes supérieurs de notre pays avec des éléments de valeur moindre… Ce n’est plus le projet d’éducation républicaine, ce n’est plus Ferry, ce n’est plus Haby… Je suis consterné… Consterné et énervé…
- Vous soutenez donc le texte de la Conférence des Grandes Ecoles ? demanda Arthur Maurel.
- Mais non seulement je le soutiens mais en plus je veux qu’on l’entende et qu’on dise à ce gouvernement, que pourtant j’apprécie plutôt en temps normal, qu’il faut cesser de vouloir faire plaisir à tout le monde.
- Vous préférez en clair qu’il fasse plaisir aux électeurs de droite ? coupa Cautat.
- Oh, c’est facile ! C’est facile !… Evidemment, vous, ça vous plait cette idée de quotas…
- Non, cela ne me plait pas mais pas pour les mêmes raisons que vous.
- Evidemment…
- On ne peut pas, commença Bernard Cautat, faire fonctionner l’ascenseur social de cette façon. Cela revient à dire qu’il n’y a pas un ascenseur social mais plusieurs… Pour le plus grand nombre, c’est un ascenseur qui ne permet de gravir que quelques étages parce qu’on est déjà à la base près du sommet… Et puis, pour un petit groupe, un méga ascenseur qui vous permet d’aller de la cité aux plus hauts diplômes… Comment ? Pourquoi ? On ne sait pas… Juste parce que vous étiez les meilleurs de votre groupe… de votre groupe communautaire. Mais après ? Est-ce que cela changera quelque chose pour ces admis là ? Est-ce qu’on ne va pas leur faire sentir sans arrêt la manière dont ils ont été recrutés ? Est-ce qu’ils seront vraiment traités comme les autres ? Et quand ils décrocheront leur examen final, et même s’ils se révèlent aussi brillants, voire plus brillants, que leurs homologues, seront-ils pour autant les premiers qu’on ira chercher pour les postes de responsabilité ? Vous y croyez vous à Ahmed ou Moustafa recrutés à la tête d’une grande banque ou d’un cercle de réflexion en ingénierie moléculaire ?
- Il faudrait pour cela, trancha Hubert Beaufort, qu’ils aient déjà le niveau d’entrée. Or, on le sait, l’éducation est malade dans ce pays. Les jeunes ne savent plus rien, ils n’apprennent plus, ils ne savent plus écrire, et toutes les études le montrent c’est encore pire dans les quartiers… Alors, qu’on ne vienne pas dire, avec je ne sais quels chiffres trafiqués sans doute par des bobos bien pensants, que ça ne ferait pas baisser le niveau.
- Je crois, dit Ludwig Schaffer, que cette histoire montre à quel point vous avez un problème en France avec la sélection.
- C’est sûr que les scrupules ne vous étouffent pas en Allemagne, fit Cautat. Celui qui n’est pas bon à neuf ou dix ans, hop ! Il dégage en apprentissage !…
- Et alors, mon cher ?… Où est le crime ?… Vous croyez en France que tout le monde peut être un sphinx… Vous croyez que tout le monde peut avaler le dictionnaire Larousse au petit-déjeuner et l’encyclopédie Universalis au goûter… Vouloir introduire des quotas comme il en est question c’est refuser la sélection que je qualifierais de « naturelle »… je mets de nombreux guillemets, je le précise… Ce que j’entends par là, c’est que tout le monde est sur la même ligne au départ et, peu à peu, les moins bons décrochent… Comme dans l’ascension d’un col du Tour de France… Imaginez qu’on dise que les sprinters parce qu’ils grimpent mal vont partir avec vingt minutes d’avance dans l’ascension, est-ce que la course aurait encore un intérêt ? Il faut savoir sélectionner… Les sprinters gagnent sur le plat, les grimpeurs gagnent en montagne. C’est cela qui est « naturel ».
- Des grandes écoles au Tour de France, votre sens de la parabole m’étonnera toujours mon cher Ludwig, plaisanta Arthur Maurel avant de relancer la balle en direction de Bernard Cautat. Vous parliez, Bernard, de plusieurs ascenseurs sociaux. Selon vous, que faudrait-il faire pour qu’on n’ait pas la tentation de bricoler plusieurs ascenseurs ?
- Si on veut des gens issus des minorités visibles dans les grandes écoles, il faut leur donner à la base une formation qui vaille le coup… Vous comprenez, très souvent parce que ce sont des jeunes des cités et qu’on ne leur prête pas beaucoup d’ambitions, on leur fait lire des BD plutôt que des grands auteurs de la littérature… Donc il faut des moyens, des moyens et encore des moyens. Des profs, des classes réduites, de l’accompagnement…
- Et avec quel argent vous les payez ces profs ? demanda Hubert Beaufort. Avec quel argent ?… Le portefeuille de la nation est vide, nous vivons à crédit depuis des années… ça, vous l’oubliez tout le temps… Et qu’est-ce qui nous coûte le plus cher ? Justement cette Education nationale qui est incapable de faire apprendre les bases aux enfants et qui est en grève tous les mois… La question que je me pose, moi, c’est est-ce qu’on n’est pas de toute manière, quotas ou pas, mais surtout si quotas, condamné à une baisse du niveau général de notre jeunesse et de nos futures élites. Il n’y a plus de goût pour l’effort, il n’y a plus que des… euh… des… euh… comment dit-on dans ce langage « pédagogique » stupide et abscons ?… des objectifs ?… Les objectifs, il faut vouloir les atteindre… Et personne ne souhaite vraiment y parvenir je crois… Surtout pas les enseignants.
- Vous êtes très pessimiste, mon cher Hubert… Les jeunes Français ne sont pas plus bêtes que les jeunes Allemands… Le problème est qu’ils en savent trop… ou plutôt qu’ils doivent en savoir trop pour s’extirper de la masse… Pour exister dans votre système il faut être excellentissime… De là vos grandes écoles… Vous ne sélectionnez pas en bas, donc vous sélectionnez en haut.
- Vous ne dîtes rien, Fiona ?
Bien sûr que je ne disais rien ! C’était très intéressant toutes ses idées venues d’en haut, parlant de choses inconnues ou fantasmées. Tout n’était pas faux d’ailleurs mais, quand on connaissait la réalité du terrain, quand on vivait avec ces jeunes qu’ils avaient tendance à tous mettre dans le même panier, comme leurs certitudes étaient pitoyables !
- Je ne dis rien parce que je m’instruis, fis-je… Je découvre comment à Paris on imagine la vie dans des collèges ou des lycées de France. Visiblement, ces messieurs ne connaissent que les établissements des beaux quartiers, qu’ils ont sans doute fréquentés eux-mêmes, et les ZEP dont la situation leur est connue surtout par ce qu’en dit l’air du temps…
- Ils disent n’importe quoi ? demanda Arthur Maurel jouant sciemment la provocation.
- Je ne dirais pas cela comme ça…
- Eh bien, vous nous donnerez votre lecture des faits après la dernière pause de pub.

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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Sam 24 Avr 2010 - 0:46

Dire que l’ambiance fut paisible durant l’intermède publicitaire serait proférer un mensonge qu’une série d’indulgences pontificales ne suffirait pas à effacer totalement. Ludwig Schaffer, qui avait lancé la première salve, ne dit rien cette fois-ci mais Beaufort et Cautat, pour une fois bien d’accord, ne se génèrent pas pour dénoncer cette impudente qui passait son temps à refuser le dialogue et le prenait toujours de haut.
- Pas de haut, fis-je observer… Mais de plus loin… J’essaye de prendre plus d’éléments en compte, c’est tout. Toute information est perçue à travers les filtres que nous mettons et…
- Je te préviens, Arthur, lança l’éditorialiste du Flambeau. Si tu la réinvites un même soir que moi, je refuse de participer à l’émission.
Arthur Maurel n’eut pas la possibilité d’indiquer quel sort il comptait faire à cette menace comminatoire, la voix du réalisateur annonçait déjà le retour à l’antenne.
- Parfois, fit-il pour relancer le débat, dans la rue, dans les taxis, les gens me demandent ce qui s’échange entre les participants pendant les coupures de pub… Ce que je peux vous dire, mesdames et messieurs, c’est que la température n’a pas vraiment baissé pendant cet interlude… Fiona Toussaint, maître de conférence à l’université, nous sommes quelques-uns je crois à attendre vos analyses sur cette question de l’accès aux grandes écoles.
- Merci monsieur le président…
Cela se voulait une tentative pour désamorcer la tension. Un coup d’œil vers Beaufort m’assura de la vanité de mes efforts. J’aurais de la chance si j’arrivais à dépasser une ou deux phrases.
- Comme je le disais avant la pause, il y a des choses intéressantes et tout à fait vraies dans ce qui a été dit jusqu’à maintenant, mais est-ce que cela a une valeur générale ? Par pratique professionnelle, je me méfie de tout et surtout des idées générales, bien ficelées, quasiment livrées clés en main.
- C’est le meilleur moyen de n’en avoir pas…
Je fis comme si je n’avais pas entendu. Depuis mon face à face tumultueux avec Maximilien Lagault à Blois, j’avais essayé de me persuader que je pouvais résister à la provocation. C’était juste une affaire de volonté. Allez ! Courage ! N’entends pas !
- D’abord, si je me souviens bien de ce que j’ai pu lire sur ce sujet, il ne s’agit pas de quotas mais de l’espérance qu’un renouvellement puisse se faire au sein de ces nobles institutions. Eviter qu’on se succède de père en fils ou en fille dans telle ou telle grande école mais qu’environ un tiers des membres d’une cohorte vienne de milieux moins favorisés. On voit bien qui a intérêt à transformer et à dramatiser la situation, les groupes dont la présence quasi assurée dans ses écoles se trouverait dès lors menacée.
- Vous jouez sur les mots, éructa Beaufort…
- Je précise au contraire l’analyse, ce que vous vous gardez bien de faire, monsieur Beaufort, contribuant ainsi à orienter les esprits dans un sens conservateur.
Oups, je dérapais…
- Il y a en fait, repris-je, deux possibilités pour essayer de rendre plus ouvert, plus démocratique, l’accès à ces grandes écoles. La première c’est celle que vous rejetez et à laquelle je m’opposerais également, réserver au préalable des places pour des candidats venus de telle ou telle communauté… Mais comme je l’ai dit, ce n’est pas la proposition qui est dans l’air, c’est celle qu’on cherche à accréditer pour mieux protéger les positions acquises de longue date. L’idée, telle que je la comprends, serait plutôt d’aider les lycéens issus de milieux modestes à accéder à ces concours d’entrée…
- Vous voyez bien… Aider les lycéens à accéder – il souligna le mot - à ces concours d’entrée… Vous voulez des quotas !
- Puis-je vous faire remarquer que pour quelqu’un qui se plaint à longueur de temps de la jeunesse, vous adoptez de manière courante un comportement grossier qu’on lui attribue : l’impolitesse ! En écoutant tous les mots de mon propos et en le laissant aller à son terme, vous en saisirez sans nul doute toute la richesse et la saveur.
Sur ma gauche, Bernard Cautat faillit renchérir mais se ravisa. Je n’en déduisis pas pour autant qu’il m’approuverait par la suite. Il faudrait bien à un moment que je vienne dessouder ces idées gauchisantes.
- Pour accéder à ces concours, il faut d’abord avoir le niveau… C’est le rôle de l’école au sens large, de la maternelle au lycée. Fait-elle bien son travail ? Ce n’est pas le cœur de notre débat, je dirais juste que, comme dans toutes les corporations professionnelles, il s’y trouve son lot de glandeurs mais aussi des êtres convaincus, capables et efficaces…
- Vous défendez votre corporation, fit remarquer Ludwig Schaffer… Plaidoyer pro domo.

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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Sam 24 Avr 2010 - 0:53

- Même pas mein herr… Je ne dépend pas de l’Education nationale mais du ministère des universités, je n’ai jamais été prof dans le secondaire. Ce qui me frappe avec les étudiants les plus brillants que je rencontre à l’université, et ils ne viennent pas tous des beaux quartiers quoi que vous en pensiez, c’est qu’ils sont à la fac parce que le système s’est ingénié, consciemment ou non, à les détourner d’autres voies. Beaucoup déjà ne savaient même pas qu’il y avait telle ou telle école, telle ou telle formation, qui pouvait leur convenir… Et s’ils en avaient connu l’existence, il s’était généralement trouvé un esprit plus ouvert aux réalités du monde pour leur déconseiller de se présenter… vu que le recrutement se faisait sur dossier scolaire et que les dossiers venus de leur lycée étaient systématiquement mis de côté. Diable ! Avoir 18 de moyenne générale dans tel établissement sous côté ne peut s’expliquer que par une mansuétude exagérée de la part d’enseignants qu’on n’ose même pas appeler collègues.
Allons bon, je m’emballais. Bernard Cautat m’offrit un répit bienvenu pour reprendre mon souffle.
- C’est bien ce que je disais. Les exclus restent des exclus… Exclus de la culture d’abord…
- Contrairement à ce que vous pensez, tranchai-je un poil énervée, on étudie Voltaire ou Orwell dans tous les collèges et pas seulement Titeuf comme vous l’imaginez !… Mais cette culture, elle est juste croisée à l’école… Si elle ne se prolonge pas en dehors, elle ne pourra jamais sédimenter, devenir un élément fondamental de la personnalité du jeune. Elle ne sera qu’un élément rapporté… et donc inutile.
- Les grandes écoles excluent, vous êtes bien d’accord avec moi ?
Il avait l’air d’y tenir, le Cautat à mon appui.
- Parce que le système de recrutement n’imagine même pas que la qualité puisse venir d’ailleurs que de certains milieux. Je suis moi-même, dans mon parcours personnel, le produit de cette croyance-là. Personne ne m’a jamais proposé une prépa lettres ou l’école des chartes ou je ne sais quel lieu d’enseignement en rapport avec mes capacités en Histoire. Et même si on me l’avait proposé, qu’aurais-je pensé ? Que je n’avais pas le niveau parce que je venais d’un milieu modeste et que les livres chez moi étaient d’une infime rareté… Ou que ma mère ne pourrait jamais subvenir, même avec ma bourse, à des études qui m’enverraient à Paris ou dans une autre grande ville. Le plus sage, le plus rationnel était de rester sur place… A l’université… Pas dans une grande école.
- Je pense que vous voulez faire pleurer dans les chaumières…
- Je ne veux faire pleurer personne. Pas même vous, monsieur Beaufort ! Si on veut plus de justice, que les grandes écoles fassent simplement des concours ouverts à tous et qu’elles assurent la plus grande publicité à ces épreuves. Elles auront les meilleurs des meilleurs. Après, c’est à l’ensemble du système de se poser les bonnes questions : comment apporter la meilleure aide à ceux qui sont en difficulté scolaire ? comment créer des orientations positives et pas fondées sur l’échec ? peut-on continuer à avoir des exigences démesurées vis à vis de jeunes lycéens qui peuvent accéder à des masses colossales d’informations mais ne disposent pas de bases solides pour les ancrer ?… Même ceux qui viennent des beaux quartiers soit dit en passant font aujourd’hui des tonnes de fautes, monsieur Beaufort… Méditez aussi ce point-ci, est-il normal que les concours fassent la part belle à un certain type de restitution de la pensée, la dissertation, et pas à d’autres qualités qui disent tout autant l’intelligence ?… Le schéma, l’organigramme, le tableau synthétique… Avant de s’enflammer comme l’a fait la Conférence des Grandes Ecoles, il faut aussi se poser ces questions-là… Si on refuse de se les poser, doit-on s’étonner de se retrouver avec des suggestions de réformes désagréables ?
Hubert Beaufort haussa les épaules mais sans rien dire. J’avais l’impression de n’avoir rien creusé de cette question. J’aurais pu parler de mes « petits protégés » de l’atelier Histoire du quartier de Bellefontaine, de ce que Ludmilla m’avait raconté de ses années d’institutrice dans le 9.3, des expériences pédagogiques novatrices et efficaces de Marc Dieuzaide, son fiancé. Comment leur faire comprendre à ces membres d’une intelligentsia parisienne que ce n’était jamais simple, simpliste, dans ce qu’on pouvait bien appeler la « vraie vie » ? Qu’être doué et exclus, ce n’était pas valable uniquement pour certains élèves de ce qu’ils appelaient les « quartiers » mais aussi pour bien des élèves qui avaient la déveine d’habiter trop loin de l’école qui leur aurait convenu.
Et tout cela dans un temps limité, sans monopoliser la parole – ce que j’avais fait avec impolitesse – et en restant claire ?
Impossible…
Heureusement il était l’heure de conclure l’émission. Mon supplice s’achevait et j’étais bien décidé à suivre le conseil de ce bon vieux James Bond.
Jamais plus jamais.

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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Sam 1 Mai 2010 - 21:27

Il y avait cependant un additif à l’émission que je ne connaissais pas. Avant de prendre congé des auditeurs, Arthur Maurel se tourna vers la régie technique.
- Judith, s’il vous plait, qui notre panel de dix auditeurs a-t-il désigné ce soir comme étant la bonne élève de ce débat ?
La voix de l’assistante, déformée par le haut-parleur, se fit entendre dans le studio.
- Eh bien, Arthur, ce soir, triomphe pour notre petite nouvelle ! Avec sept voix sur dix, c’est Fiona Toussaint qui l’emporte.
- Félicitations, Fiona ! Vous aurez donc demain soir une petite fenêtre de deux minutes pour nous faire part de votre humeur du jour. Mais comme demain c’est demain et que pour le moment nous sommes encore ce soir, il est temps de se quitter. Bonne soirée à tous. De l’autre côté du flash de 20 heures, vous retrouvez notre émission sportive présentée par Olivier Lormont. A demain.
La lumière rouge s’éteignit dans le studio. Arthur se redressa sur son siège. L’émission était terminée.
Je restais immobile ne sachant pas très bien si un rituel particulier s’attachait à ce moment. Un à un, les autres polémistes commencèrent à se lever. La tension demeurait palpable entre eux et moi mais, étrangement, parce qu’ils se connaissaient sans doute, les échanges vifs qu’ils avaient pu échanger semblaient ne pas avoir existé. J’entendis Beaufort et Cautat entamer une discussion sur le report d’un match de Coupe de France de football et de ses conséquences pour le calendrier de Ligue 1.
Après avoir déposé son casque – je remarquais qu’il était marqué à son nom – Arthur Maurel se leva et vint serrer la main de ses polémistes. Il me sembla bien prendre soin de commencer par Ludwig Schaffer ce qui lui permit de terminer par moi.
- Alors, Fiona ? Premières impressions ? me demanda-t-il.
- Ce sport n’est pas fait pour moi… Je ne suis pas réactive… Impression d’être un diesel… Et d’un autre côté, je n’apprécie pas le principe qui veut qu’on doive se battre pour avoir la parole… Et crier pour la conserver…
- C’est bien les profs, ça, lâcha Cautat… Au revoir, Arthur… A mardi… A bientôt peut-être mademoiselle Toussaint.
Bernard Cautat quitta le studio, imitant en cela Schaffer et Beaufort qui étaient partis ensemble sans même me saluer.
- Vous voyez… Ils ne me respectent même pas… Deux sur trois ont fait comme si je n’existais pas…
- C’est que vous leur flanquez la trouille, je crois… Vous ne jouez pas selon leurs règles et ça les dérange… Si vous le permettez, je finalise quelques détails avec l’équipe technique pour l’émission de demain et nous allons débriefer ensemble au restaurant. A moins que vous ne soyez fatiguée…
Non, je n’étais pas fatiguée. La journée avait beau avoir été longue, stressante et agitée, je me sentais capable de discuter avec le journaliste pendant des heures. C’était plutôt l’idée de devoir aller dans un restaurant qui me déplaisait. J’étais en effet fort fâchée avec ce genre d’établissement lorsqu’ils dépassaient un certain seuil de suffisance sur leur carte et dans leurs tarifs. Mes goûts de simplicité culinaire se mariaient mal avec l’esprit d’une certaine gastronomie française. Si on ajoutait à cela la fragilité de ma bouche et de mon appareil digestif pour tout ce qui était relevé, on pouvait légitimement me taxer de cliente difficile… voire carrément chiante. Je n’avais pas très envie de mettre Arthur Maurel mal à l’aise avec ça.
Il dut le sentir car, face à mon hésitation, il prononça les mots décisifs pour me convaincre.
- Ne vous en faites pas ! On n’ira pas à la Tour d’Argent ou au Fouquet’s… Je sais que vous avez des goûts plutôt simples… Cela tombe bien, je connais un établissement qui nous rappellera à tous deux notre région d’origine. Ils font un cassoulet à tomber par terre.
Là, ça frisait le retour de la STASI. Avait-il réussi à visionner l’épisode de Sept jours en danger dans lequel je dévore sans modération deux grandes assiettes de ce plat traditionnel du Sud-Ouest ? Ou est-ce que le fait traînait quelque part dans mes biographies souterraines ?…
- Je pense que vous savez ce que vous faites en me proposant cela ? dis-je.
- Je crains d’avoir étudié votre dossier plus que je n’aurais dû. Alors c’est oui ?
- C’est oui… Mais mes affaires et mon hôtel ?…
- Votre sac vous attend dans votre chambre, on l’a fait déposer par le taxi. Je vous raccompagnerai après le diner… Merci d’être venue Fiona et merci de bien vouloir partager ma soirée… A tout de suite.

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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Dim 2 Mai 2010 - 10:11

Pour rejoindre la rue de Clichy où se trouvait Au bon souvenir du Sud-Ouest, il fallut en passer par les services d’un chauffeur de taxi que les aléas climatiques du jour avait rendu passablement irritable.
- Vous comprenez, lança-t-il, les gens ne savent pas conduire dès qu’il y a de la neige mais ils prennent la voiture quand même. Résultat j’ai deux bougnes sur les portières et je n’ai pas les moyens de m’arrêter de travailler toute une journée pour faire réparer ça.
Même à près de 21 heures, ça continuait à mal circuler dans Paris et le secteur des Champs-Elysées était passablement encombré. Pour tromper l’ennui, nous aurions pu, Arthur et moi, commencer à discuter de l’émission. Or, étrangement, par une sorte d’accord tacite et informel, nous nous taisions obstinément si ce n’est pour lâcher quelques remarques sur la faible rapidité de notre progression.
J’avais surtout les yeux pleins des lumières de Noël, gigantesque gaspillage annuel de la municipalité – quand bien même les ampoules utilisées étaient de basse consommation – mais dont l’effet visuel était prodigieux. Arthur, de son côté, semblait plus passionné par sa montre qu’il ne cessait de consulter en se demandant peut-être s’il resterait encore deux places pour nous lorsque nous arriverions rue de Clichy.
Au milieu des embouteillages, le chauffeur de taxi semblait presque plus intéressé désormais par ce qui se passait derrière lui que par l’avant de son capot. Il jetait régulièrement des coups d’œil interrogatifs dans son rétroviseur. Je vis dans cette insistance le signe, que je ne connaissais que trop bien, d’une hésitation. Il m’avait reconnue mais il en doutait. Chaque coup d’œil dans le rétroviseur ne visait pas à surveiller la voiture de derrière – la même depuis que nous étions entrés rue Matignon – mais à l’aider à se fortifier dans ses petites certitudes. « Mais oui, c’est bien elle ! »
- Pardon, finit-il par lâcher comme nous atteignions le boulevard Haussmann, mais vous ne seriez pas ?…
- Si, dis-je sans le laisser terminer, je suis Fiona Toussaint…
C’était à chaque fois très compliqué de ne pas faire preuve de mauvaise humeur. Je tenais à ma tranquillité et je n’aimais pas les éclats de gloire médiatique qui avaient jalonné mes dernières années. Alors, être reconnue, ce n’était pas spécialement ce que je préférais, mais je me refusais à être impolie.
Je dus échouer dans l’enrobage de ma réponse sous une enveloppe de chaleur humaine car le chauffeur de taxi se tut, se renferma et cessa pendant cinq cents mètres – soit dix bonnes minutes – de regarder derrière lui.
Place Saint-Augustin, alors que nous trouvions coincés en plein milieu du carrefour entre le boulevard Malesherbes et le boulevard Haussmann, il revint à la charge ayant sans doute trouvé ses mots entre temps.
- Mais, monsieur n’est-il pas Arthur Maurel, le journaliste de RML ?…
La honte me monta aux joues, au front et, pour tout dire, envahit jusqu’à mon cerveau et mon cœur. Quelle prétentieuse j’étais devenue ! Parce qu’on m’avait vue à la télévision, je pensais que mon visage était connu au point d’être identifié par le premier chauffeur de taxi parisien venu. Alors que je voyageais en compagnie d’un des plus célèbres journalistes de radio du pays… mais qu’est-ce qui m’avait pris ?!
Je me resserrai vers la portière bien décidée à me faire toute petite et à me faire oublier jusqu’à la fin de la course.
- C’est bien moi, répondit Arthur avec une courtoisie bien assurée qui me montrait l’exemple à suivre en pareilles circonstances.
- Je me disais bien que ça ne pouvait être que vous… Vu que je vous ai chargé rue Jean Goujon… C’est ça le problème avec les gens de la radio, poursuivit le chauffeur de taxi, on ne connaît que leur voix… Heureusement, quand vous faites vos campagnes de pub chaque année, je vois votre visage en gros collé au cul des bus…
Qu’y avait-il à rajouter à ça ? Rien. Sinon en tirer une leçon à méditer : le cul des bus était le meilleur endroit pour diffuser une campagne publicitaire efficace à l’intention des chauffeurs de taxi. Je ne sais pas pourquoi mais l’idée de devenir célèbre de cette manière-là m’indisposait encore plus que les autres, celles qui me valaient assez régulièrement d’être dévisagée dans la rue.
- Je suis accompagné ce soir de mademoiselle Fiona Toussaint qui est professeur d’Histoire à l’université de Toulouse et qui passe parfois, à son corps défendant, au journal télévisé.
J’appréciais la manière dont Arthur essayait d’effacer ma bourde prodigieuse. C’était fait avec beaucoup de tact et de délicatesse.
- Vous m’excuserez, mademoiselle, de ne pas vous avoir reconnue… Mais à l’heure du journal, je travaille… Donc je regarde plus vraiment la télé…
- Oh mais ce n’est pas grave, dis-je… Il se dit beaucoup de bêtises à la télévision… Surtout quand j’y suis d’ailleurs.
Cette remarque fit éclater de rire Arthur Maurel, qui voyait exactement à quoi je faisais allusion, et, par ricochet, le chauffeur de taxi qui trouvait « commerçant » d’accompagner le client dans son hilarité.
Effet secondaire peut-être de cet éclat de rire, auquel je finis par me joindre, notre chauffeur se détendit, trouva un moyen pour s’extirper de l’embarras dans lequel il s’était retrouvé coincé et, en zigzaguant entre un bus et une camionnette, réussit à s’engouffrer dans la rue de la Pépinière qui, elle, était dégagée.
Il y eut bien encore quelques petits blocages devant la gare Saint-Lazare mais nous finîmes par arriver rue de Clichy sans encombre et sans trouver le temps de revenir sur nos problèmes de gloire. Après avoir réglé la course, Arthur Maurel donna un autographe au chauffeur de taxi et ce dernier poussa la gentillesse jusqu’à me demander de bien vouloir signer moi aussi.
- Eh bien, fit Arthur avant que nous entrions dans le restaurant, voilà un homme qui pourra se vanter de posséder un document unique.
- Pourquoi dites-vous cela ?
- Il sera le premier à avoir nos deux signatures sur un même papier.
- Et alors ?
- Eh bien j’espère que nous aurons d’autres occasions de mettre nos deux noms l’un à côté de l’autre. Pas vous ?
Je ne voyais pas du tout de quoi il voulait parler. Et en plus j’avais faim ! L’odeur du cassoulet rampait sous la porte et embaumait le petit carré de rue devant le resto.
- Passons à table, dis-je… Ce sera déjà une bonne chose de faite.

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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Dim 2 Mai 2010 - 21:09

Au bon souvenir du Sud-Ouest était placé de manière stratégique à quelques pas du quartier des théâtres. La soirée commençait donc avec des clients pressés de manger avant d’aller au spectacle et se terminait avec l’afflux des affamés qui avaient préféré faire passer le show avant le repas chaud. Pour Arthur, le retard pris sur le trajet s’était révélé problématique – de là les fréquents coups d’œil à sa montre – car, anticipant sur une réponse favorable de ma part, il avait réservé une table pour 20h30. Arrivés sur le coup de 21 heures, il y avait belle lurette que la table avait été réattribuée à un couple de clients pressés de se restaurer avant leur spectacle de café-théâtre.
- Il y a toujours un moment de creux dans la soirée, expliqua l’hôtesse de l’accueil. Nous trouverons bien à vous caser à ce moment-là.
- Cela peut prendre combien de temps ? demanda le journaliste.
La jeune femme jeta un coup d’œil à la salle, jugeant avec expertise de l’état des assiettes et de la mine plus ou moins stressée des clients.
- D’ici dix minutes, je pense que cela devrait être bon, fit-elle. En attendant, je peux vous proposer de vous installer au bar ?
- Eh bien, soit… Allons-y pour un passage au bar…
J’appréciais la retenue d’Arthur Maurel. Il n’avait pas tempêté, pesté, réclamé le patron parce que sa table avait été donnée à quelqu’un d’autre. Il était en retard et il en acceptait sereinement les conséquences. Il n’avait même pas argué de sa célébrité pour obtenir un passe-droit. En comparant son attitude avec celle de quelques collègues aux Rendez-Vous de l’Histoire de Blois, je ne pouvais que lui tresser des lauriers pour cela. Normal me direz-vous ?… Je n’en suis pas persuadée. De toutes mes aventures au sein de la race humaine supposée la mieux éduquée et la plus instruite, j’ai tiré cette constante quasi-mathématique qui veut que plus on est connu, moins on est patient.
Sans en avoir de preuve formelle, j’en vins à supposer que le journaliste ne m’avait pas volontairement annoncé qu’il avait réservé une table. A être si bien renseigné sur mon compte, il devait connaître mon refus de tout retard.
J’en fus quasiment certaine lorsque nous fûmes accoudés au bar, au fond de la salle principale du restaurant.
- Soda ou menthe à l’eau ? demanda-t-il.
- Je vous trouve sacrément bien renseigné sur moi, dis-je sans répondre à la question posée. Et sur le cassoulet comme sur la boisson, ce n’est pas ce pauvre Paul Gonzalez qui a pu vous renseigner. Je serais tentée de vous demander quelles sont vos sources, monsieur Maurel ?
- Un journaliste ne révèle jamais ses sources, me prévint-il en souriant. C’est une des règles sacrées de la profession.
- Une historienne, au contraire, ne fait que ça, fis-je. Il ferait beau voir que nous adoptions ce type de comportement mesquin et irresponsable… Alors, je repose ma question : qui vous a dit que je ne buvais jamais d’alcool ?
- Bon, je vais devoir faire une entorse à la déontologie, concéda-t-il sans cesser d’arborer ce sourire mi-moqueur mi-chaleureux. Mais vous me promettez de ne pas en vouloir à cette personne ?
- Je ne peux pas vous promettre ce genre de chose… J’ai la rancune tenace, vous savez.
Le pire c’est que c’était vrai. En affirmant cela, les visages de Léa, ma copine de fac, de Maximilien Lagault, mon meilleur ennemi, et surtout de maman traversèrent mon esprit. Tous m’avait trahie d’une manière ou d’une autre ; ils appartenaient depuis à ce petit groupe de personnes que je ne voulais plus ni voir, ni entendre. Ils étaient black-listés de ma vie.
- Il paraît, oui… Mais bon, je ne sais pas très bien comment vous pourriez vivre sans elle…
- Ah ?!… Elle !… C’est donc une femme…
- Ne cherchez pas plus loin, Fiona… C’est vous la responsable.
- Moi ?!… Monsieur Maurel, vous êtes décidément très protecteur avec vos sources que vous ayez recours à des subterfuges même pas habiles pour ne rien dire sur eux.
- Oh mais, je suis tout à fait sérieux… Quand je suis venu chez vous dimanche, pendant que vous étiez dans la cuisine, j’ai un peu regardé ce qu’il y avait dans le salon…
- Les livres…
- Oui mais pas seulement… Le meuble-bar aussi…
- Il est vide, dis-je.
- Ben oui, justement… J’en ai conclu que vous ne buviez pas d’alcool…
- Je vous ai préparé un café et je n’en bois pourtant pas… Vos arguties ne me trompent pas monsieur Maurel…
- Appelez-moi Arthur de manière durable s’il vous plait, Fiona… Un coup, c’est Arthur… Un coup, monsieur Maurel…
- Je n’appelle pas les menteurs par leur prénom, rétorquai-je partiellement fâchée contre lui. Un bar vide, cela ne dit pas ce que je bois…
- Eh bien, justement… Dites ce que vous buvez au barman, je le vois du coin de l’œil qui s’impatiente.
Je pris une menthe à l’eau. Il commanda un whisky. On pouvait difficilement faire duo de boissons plus dissemblable. Moi avec mon sirop bien épais et d’un vert émeraude soutenu dans un verre élancé. Lui et son liquide aux reflets de feu dans un verre massif.
- S’il faut tout avouer pour avoir votre confiance, alors oui, j’avoue. J’ai téléphoné à des personnes bien informées pour avoir des informations sur Fiona Toussaint.
- A qui ?… A qui ?…
Qui osait cafter ainsi sur moi ? Cela me torpillait la soirée par avance. Ce que je voulais avant tout, c’était rester une énigme. Ne dévoiler dans ma vie publique que le strict minimum sur mon comportement privé. Avec une émission de télé-réalité, un strip-tease en public, un article incendiaire dans le Courrier de la Garonne, j’estimais en avoir déjà assez dit et montré. Mes amis savaient bien que je ne voulais pas qu’ils racontent des choses sur moi.
- Déjà, j’ai appelé votre mère…
- Maman ! m’écriai-je. Mais vous êtes inconscient ! Vous ne savez pas qu’elle m’a traitée de …
- Ne dites rien, je le sais. Raison de plus pour savoir pourquoi elle avait dit ça…
- Mais vous êtes une ordure !
Un gros nuage noir passa dans le regard d’Arthur Maurel. Oups ! J’y étais allée un peu fort là…
- Pardon, excusez-moi…
- Non, c’est moi qui me suis mal exprimé… Je voulais m’assurer que dans le feu des débats quelqu’un ne pourrait pas vous balancer ce genre d’argument à la figure sans que je puisse y mettre le holà en toute connaissance de cause.
- Et que vous a dit ma mère ?
- Rien… Elle a refusé de me parler lorsqu’elle a su que j’appelais à votre propos.
- Sur ce point, vous aurez eu plus de succès que moi. Elle ne décroche même pas quand je l’appelle…
En fait, je n’avais plus trop envie de savoir qui pouvait bien avoir révélé à Arthur Maurel mon amour du cassoulet, ma prédilection pour la menthe à l’eau et la mousse au chocolat bien épaisse, voire qui sait le fait que je disposais dans ma penderie personnelle d’une combinaison – j’avais appris depuis qu’on disait catsuit – en vinyle noir. Cela ne pouvait que me décevoir. Combien avais-je d’amis véritables ? Une petite poignée… Et je ne tenais en fait à n’en perdre aucun.
- J’ai l’impression, reprit-il après un long silence, que votre vie est une épreuve permanente. Vue de l’extérieur, elle semble lisse, bien réglée, quasi triomphale… Mais dans le détail…
- Alors, s’il vous plait, ne rentrons pas dans le détail… Cela fait des années que je me dis qu’il me faudrait un bon psy… Je n’ai pas envie d’entamer les consultations ce soir. Parlons plutôt de l’émission et des raisons pour lesquelles elle sera sans lendemain pour moi.

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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mar 4 Mai 2010 - 20:15

Par chance pour moi, l’hôtesse d’accueil vint nous prévenir qu’une table s’était libérée. Cela me donna le temps de fourbir mes arguments pour répondre à ceux que ne manquerait pas de m’opposer Arthur Maurel. Il avait encaissé mon intention de m’en tenir là sans rien dire – du fait de l’arrivée précoce de l’hôtesse et de son uniforme aux couleurs vives – mais sa mine s’était littéralement effondrée, lui faisant perdre instantanément son petit air narquois.
- Il est hors de question que vous ne reveniez pas, dit-il dès que nous fûmes installés et seuls.
Enfin, seuls… La chose était relative car il ne devait pas y avoir plus d’un mètre vingt entre notre table et celle d’à-côté qu’occupait un comédien de télévision célèbre (la preuve, moi qui étais si peu téléphile, je l’avais reconnu). Cela me confirmait, entre autres choses, que ce restaurant n’était pas un établissement de moyenne gamme, mais un lieu relativement huppé. Arthur Maurel n’était quand même pas prêt à traîner sa célébrité dans n’importe quel type d’endroit. C’était plutôt un mauvais point pour lui. Avec cette façon clairement autoritaire de m’interdire de déserter, cela en faisait deux.
- Il ferait beau voir que vous m’obligiez à continuer, répondis-je. Nous sommes encore dans un pays de liberté et, à moins que je n’aie encore été victime d’une grosse arnaque, je n’ai rien signé qui me contraigne à revenir.
Heureusement que mes bonnes résolutions me bridaient un peu sans quoi j’aurais très rapidement escaladé les pentes de la colère. De quel droit ce type se permettait-il ?… Etait-ce parce que j’étais une femme qu’il en usait ainsi avec moi ? Etait-ce ce bon vieux fond macho que tous les mecs, même les mieux intentionnés à notre égard, portent en eux et ressortent soudain lorsqu’on leur dit « non » ?
Si j’avais mis en application moi même les conseils que je me permettais de donner aux autres, je me serais peut-être posée d’autres questions. Avait-il été, lui, très satisfait de ma prestation ? Peut-être correspondais-je à ce qu’il recherchait depuis si longtemps de par ma personnalité et quelques autres caractéristiques qu’il m’avait clairement présentées dès notre première rencontre ? Autant d’éléments qui auraient pu expliquer cette intransigeance. Mais là, j’étais trop outrée par son attitude pour analyser tout cela et, surtout, pour me mettre à sa place.
- Je vous aime, Fiona…
Dans le genre déclaration express, on pouvait difficilement faire mieux. En général on attend au minimum la fin d’un premier repas pour ce type de déclaration. On peut, si on n’est pas d’un égoïsme forcené, prendre le temps de s’informer sur les sentiments de l’autre. On épie, on évalue, on soupèse sur une fine balance les gestes, les attitudes, les mots de la partenaire afin de décider si on va se lancer ou pas.
Lui, non. Il y était allé franco !
Plus que la révélation de ces sentiments, c’était la forme qui ne passait pas. Je fis un geste – et même plus que cela – pour partir. Il m’arrêta dans mon mouvement alors que, les deux paumes de main posées bien à plat sur la table, je décollais mon pantalon gris argent de la chaise rouge.
- Ce n’était pas une déclaration officielle, Fiona… Juste une information préalable… S’il vous plait, rasseyez-vous. Je voulais que vous compreniez tout de suite pourquoi je tenais plus que tout à vous revoir.
Il y a des moments où on ne sait plus trop quoi faire. Par avance, on sait que toute parole, tout geste sera forcément inapproprié. Continuer dans ma première intention, c’était humilier ce pauvre gars qui n’avait finalement fait que m’ouvrir son cœur. Rester, c’était lui donner un espoir et, franchement, je n’avais guère envie de lui laisser l’amorce d’un demi. J’avais déjà eu à souffrir des conséquences des sentiments – non partagés - d’un collègue d’histoire contemporaine à Amiens ; ce n’était guère plaisant à vivre au quotidien… et cela le devenait encore moins quand l’éconduit se permettait de vous fliquer et de faire courir des rumeurs sur vous sur le net.
- Donnez-moi une seule raison de me rasseoir, fis-je.
- Le garçon arrive avec la carte et vous allez pouvoir commander une platée de ce cassoulet qui vous fait frémir les narines depuis vingt bonnes minutes.
C’était plutôt drôle et bien trouvé.
Je ne partis pas.
- Vous m’avez dit que vous ne vouliez pas revenir dans l’émission. C’est l’homme qui vous a répondu, avec son cœur. C’était une erreur mais, au moins, vous savez à quoi vous en tenir sur ce point précis. Maintenant, le journaliste voudrait avoir des explications sur votre renoncement. Fondés si possible…
- Si l’homme et le journaliste, ensemble, ont farfouillé dans ma vie pour en connaître le moindre secret, les deux doivent savoir pourquoi.
Ce n’était pas spécialement une façon très amène de répondre… mais c’était tout ce que j’avais en rayon sur l’instant.
Après avoir passé notre commande, je pus reprendre de manière plus pondérée mon propos.
- Je n’apprécie pas ces passes d’armes qui voient des adultes par ailleurs responsables et intellectuellement aguerris se vautrer dans l’analyse superficielle et la mauvaise foi évidente. Il doit y avoir moyen de laisser les gens s’exprimer à tour de rôle, développer leurs idées sans qu’on vienne leur couper la parole avant même qu’ils soient allés au bout de leur raisonnement. Coupure fondée le plus souvent sur des prés-supposés, sur des mots qui agissent comme la muleta devant le taureau. Il utilise, elle utilise, tel mot donc il va dire ça… Et ça, je ne veux pas l’entendre, je ne veux pas l’accepter.
- Ce n’est pas faux, concéda Arthur Maurel.
- En plus, je suis certaine que c’est ce que vous attendez.. L’auditeur moyen se passionnerait-il pour des échanges pacifiés, sans éclats, dans lesquels les paroles ne se percuteraient pas ?
- Pas sûr…
- Ah, vous voyez ! Cela me met terriblement mal à l’aise votre truc… Parce que j’ai l’impression que ça pourrait me faire sortir de la ligne que je me suis tracée et à laquelle j’ai parfois du mal à me tenir. La raison avant tout…
- Vous pourriez exploser ?
- Lorsque je ne me contrôle plus, je peux devenir… Mais non, je préfère ne rien vous dire là-dessus, surtout après ce que vous m’avez avoué tout à l’heure.
- C’est donc de vous que vous avez peur ?… Comme toujours… Peur de ne pas être à la hauteur. Peur de décevoir les autres. Peur de vous décevoir vous-même et de vous rabaisser encore plus que vous ne le faites en temps normal.
- Eh ! m’écriai-je. D’où sortez-vous cela ?…
Arthur Maurel ne répondit que par un fin sourire. Il semblait lire en moi comme dans un livre ouvert ce qui me troubla plus que je ne l’aurais voulu. Comme s’il avait les clés de mon âme. C’était gênant.
- Bah, ce sont des sentiments par lesquels on passe tous à un moment ou à un autre, non ?
Je manquais de lui répondre que chez moi c’était permanent. Pourquoi l’avouer ? Quelque chose me disait qu’il le savait pertinemment.
- Je pense que vous faites erreur sur toute la ligne, Fiona… Je ne m’aventurerai pas davantage sur vos doutes intimes et j’essaierai d’en rester au simple stade de l’animateur radio. Vous savez ce que me disent les gens qui me parlent de l’émission ?… Comme le chauffeur de taxi de tout à l’heure… Ils trouvent que quand les voix se chevauchent, on n’entend rien et ils sont terriblement frustrés. Ils ne sont donc pas si avides d’engueulades homériques que vous le croyez. Bien sûr, les habitués attendent les envolées lyriques d’untel ou la perfidie systématique d’un autre, mais cela fait partie du jeu et d’une sorte de rapport de connivence entre eux et nous. Mais, ce qu’ils réclament avant tout, c’est de pouvoir entendre s’exprimer librement les idées qu’ils n’entendent pas ailleurs. Avec le net, la télé, la radio, l’info est devenue une sorte de sprint incessant : une nouvelle chasse l’autre et on ne prend jamais le temps de se poser pour vraiment comprendre. Pfffttt, on est déjà passé à autre chose. Je vous l’ai dit quand je suis venu vous voir chez vous, c’est vers cela que je veux aller. De la clarté, de la précision, du sens…
- Vous savez que vous n’y arriverez pas tant que vous aurez des Beaufort ou des Cautat au micro ?
- Ils font partie des meubles, Fiona. Ils étaient là avant que je ne prenne les rênes du journal et de l’émission. Je ne peux pas du jour au lendemain les débarquer… Il faut y aller par petites touches…
Voilà qui éclairait – au plan professionnel s’entend – les prévenances de l’animateur à mn égard pendant l’émission du soir.
- Maintenant, n’allez pas croire que Beaufort est ce qu’il paraît être. Il a beaucoup de culture et des idées plus larges que vous pourriez le croire en dépit de ce qu’il a pu dire ce soir.
- Je n’en ai jamais douté. C’est cette impression qu’il joue un rôle qui me gêne. Lui comme les autres… Quel rôle envisageriez-vous pour moi à l’avenir dans cette galerie de portraits et d’attitudes ? Celui de la donneuse de leçons froide et supérieure ? Ou celui de la petite amie du boss arrivée jusque là en…
- Ne le dîtes pas, Fiona ! Ne le dîtes surtout pas ! Je ne suis pas votre mère pour penser cela de vous.
- Sans doute que non… Sans quoi ce n’est pas sur mon bras que vous auriez posé votre main tout à l’heure dans le studio. Maximilien Lagault, lui, ne s’était pas gêné pour viser plus bas.
Ma remarque le fit réfléchir. Bien sûr, il y aurait sur Paris, dans ce « microcosme » jadis dénoncé par un premier ministre, des yeux pour voir, des bouches pour parler, des morales pour juger.
Quelque part, un débat très profond et intime s’engageait entre l’homme privé et le journaliste. Nous n’abordâmes plus cet aspect des choses pendant le repas.

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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mar 4 Mai 2010 - 22:58

De sentiments amoureux, il ne fut pas davantage question. La première partie du repas fut d’ailleurs assez silencieuse. Seules quelques considérations sur l’odeur ou le goût de ce que nous mangions animèrent un peu notre mutisme. A la table voisine, au contraire, le comédien déployait toutes les ressources de son art et son bagou naturel pour épater la jeune femme – d’au moins vingt ans plus jeune – assise en face de lui. C’était terriblement efficace en plus ! Au fromage, leurs mains se rejoignaient. Au dessert, leurs bouches se rapprochaient. Situation qui me mit vraiment mal à l’aise car je ne pouvais m’empêcher de faire un parallèle avec ce qui se déroulait à ma propre table : une personnalité connue se trouvait au restaurant avec une femme plus jeune et lui jouait le grand numéro de la séduction. Certes, il y avait des formes différentes entre la conquête progressive par le comédien de sa partenaire d’un soir et l’approche rapide et d’une grande franchise d’Arthur Maurel… Mais cela me garantissait-il que l’objectif final fût différent ?
Heureusement le cassoulet était divin (je me reprochais juste d’avoir pris une menthe en l’eau auparavant… faute de goût terrible dans tous les sens du terme) et je m’abandonnais à ce petit plaisir des papilles pour mieux chasser de mon esprit la perspective d’autres formes de plaisir. Toutefois, vint le moment où d’une main experte je sauçais le fond de mon assiette d’une dernière bouchée de pain. Orpheline de mon cassoulet, je n’osais plus regarder sur le côté de peur de raviver la question amoureuse et il était trop tard pour prendre la fuite… Il ne me restait plus qu’à meubler en attendant le retour du garçon et la carte des desserts.
- Est-ce que vous trouvez normal que vous sachiez tant de choses sur moi et moi si peu sur vous ?
- Il vous suffisait de demander… ou de fouiner dans les archives… Vous êtes plutôt douée pour cela, n’est-ce pas ?
- Vous n’êtes pas assez âgé pour m’intéresser, répliquai-je.
Je voulais bien sûr faire référence à mon siècle d’étude privilégié, le XVIIème siècle, mais ma phrase pouvait laisser aussi penser que… Quelle faute !… J’essayais de me récupérer du mieux possible sous le regard redevenu rigolard d’Arthur.
- D’un autre côté, vous êtes plutôt jeune pour être à la tête du journal radio le plus écouté de France, non ?…
- Bel effort, Fiona… Mais j’avais bien compris le sens de vos propos…
- Un bon point pour vous…
Qu’est-ce que j’avais ce soir à ne penser qu’en terme de bons et de mauvais points ?… J’avais l’impression d’être juge dans une compétition de patinage avec un seul candidat en piste : Arthur Maurel. Tantôt j’espérais le voir se gaufrer lamentablement, tantôt j’applaudissais mentalement à ses propos ou à son attitude. Et plus le temps passait, moins je savais exactement quelle note finale j’afficherais sur le tableau électronique.
- Vous avez toujours su que vous seriez journaliste ? repris-je pour essayer de chasser de ma tête l’image de ces juges soviétiques patibulaires qui avaient tant fait par le passé pour la victoire de leurs compatriotes aux jeux olympiques.
- Je crois que je l’ai su bien plus tôt que vous, je veux dire plus jeune… A sept ans, j’écrivais déjà le compte-rendu de nos journées en famille pour faire comme dans le journal. Je n’arrivais pas à comprendre pourquoi, alors qu’on y parlait de choses sans importance, on n’évoquait pas dans le quotidien local ce qu’on avait pu faire. Le président allait en Alsace et ça faisait la une… Pourquoi on n’écrivait pas que nous étions allés chez tante Sophie… Tante Sophie, c’était la sœur de ma mère et elle habitait à L’Union… En banlieue toulousaine… Le bout du monde quand on est gamin dans les années 70.
- Et vous aviez des lecteurs ? demandai-je en osant mon premier sourire depuis le début du repas.
- Pensez-vous ! Les parents sont toujours les derniers à reconnaître le génie de leur progéniture !…
Cela nous fit bien rire… mais jaune dans mon cas. Cela ne pouvait évidemment que me renvoyer au souvenir de maman s’inquiétant de mon avenir et s’ingéniant à le contrarier en m’inscrivant à Sept jours en danger. Elle ne me voyait historienne qu’avec fatalité. Elle me voulait femme, épouse et mère avant tout.
- Ce n’est même pas vrai en plus, constata Arthur Maurel comme s’il avait parcouru avec moi le chemin de ces douloureux souvenirs. Ils m’ont encouragé, m’ont soutenu contre les profs lorsque j’ai demandé à faire un bac littéraire… et ils ont laissé tomber quand ils ont vu que le système m’envoyait vers du scientifique… C’était la nouvelle mode.
- Un littéraire contrarié… Comme moi…
Là c’est à moi que j’infligeais un mauvais point. Toute évocation d’un semblant de convergence entre Arthur Maurel et moi n’était pas une bonne idée. Cela pouvait lui donner de faux espoirs. Et de cela il n’était pas question, je l’avais bien décidé !
- Après le bac, j’ai fait l’école de journalisme à Lille… Avec un peu d’histoire évidemment mais moi j’étais plus attiré par le monde que par le temps. La géo me passionnait et surtout ce qu’on commençait à appeler géopolitique. Une fois mon diplôme en poche, je suis entré au Courrier de la Garonne… C’était l’époque où on commençait bas dans l’entreprise mais où on avait des perspectives d’y rester si on faisait bien son boulot. Moi, j’ai évidemment commencé comme tout le monde par faire les chiens écrasés mais dès que j’ai pu postuler au service international…
Il se tut comme s’il revivait ce moment qui avait décidé de sa vie. C’était son grand aiguillage à lui, celui où on bascule, celui où on part vers l’irréversible. Celui aussi vers lequel on revient toujours pour s’interroger sur les perspectives qu’offrait l’autre voie. Celle qu’on n’a pas prise.
- J’ai voyagé partout où ça pétaradait, partout où ça pétait, partout où il y avait l’odeur du sang et les bras tendus de la Mort. J’ai vu à peu près toutes les horreurs possibles et inimaginables dans ce qu’on appelle le grand reportage. Jusqu’à en avoir la nausée. Nausée du crime, nausée des hommes. Un jour, je me suis rendu compte que je ne supportais plus la simple idée de prendre un avion. Pour moi, cela signifiait retourner vers toutes ces abominations. Je n’ai jamais expliqué ça, je me suis contenté de demander à me cantonner à des reportages dans la région. Je pense que mes supérieurs ont très bien compris. Je me suis mis à traquer nos pourris à nous, faute d’avoir pu avec mes mots ébranler ceux qui écrasaient leurs peuples en Afrique ou en Asie. Quand il y a eu l’affaire Lecerteaux, je me suis retrouvé dans un placard doré à la tête du service des sports.
L’affaire Lecerteaux, cela me disait vaguement quelque chose mais je n’eus pas le courage d’interroger Arthur Maurel sur le sujet. Un truc qui vous envoie au placard est rarement un bon souvenir.
- Et du placard ?…
- J’ai rebondi à la radio… Poussé à grands coups de pied aux fesses par la mère Rouquet trop heureuse de se débarrasser du type qui avait mis son canard en danger devant les tribunaux et qui fichait en l’air son service des sports.
- Des regrets ?…
C’était bizarre cette question dans ma bouche. Je passais mon temps en effet à avoir moi-même des regrets. Une partie de mon cerveau semblait n’être réservée qu’à cela. Auto-évaluer en permanence mes actes passés. Le service devait être assuré par un ensemble de neurones bornés et exigeants car ils me livraient toujours des avis négatifs sur ce que j’avais pu faire. Jamais quelque chose d’équilibré. Je vivais donc en permanence l’âme bourrelée de remords. Et Dieu sait combien j’en aurais sans doute à assumer après cette soirée de janvier !
- Forcément… Mais un en particulier… Je n’ai pas su garder une femme que j’aimais… Raison pour laquelle je n’ai pas envie de commettre une seconde fois cette erreur…

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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Sam 8 Mai 2010 - 18:26

Il ramenait ça sur le tapis et, quelque part, je trouvais cela charmant parce que c’était cette fois-ci une déclaration indirecte mais motivée. Certes pas par mes qualités mais par le besoin de cet homme d’être cohérent avec lui-même, par une volonté bien affirmée d’apprendre de ces erreurs. Autant dire que sur ces points précis, nous étions parfaitement en phase.
Le plus difficile pour moi était d’enchaîner là-dessus. Une partie de mon cerveau grillait d’envie de savoir qui était cette femme, pourquoi et comment Arthur Maurel l’avait perdue. Sans que cela fût vraiment une surprise, je découvrais que je pouvais être de la plus malséante des curiosités. Fort heureusement, l’essentiel de mon esprit restait ouvert à l’analyse et gardait – si j’ose cette image anatomique hasardeuse – les pieds sur terre. Je fis donc, et avec une extraordinaire mauvaise foi, comme si je n’avais rien entendu.
- En quoi ai-je été une bonne élève ce soir ? demandai-je. Qu’est-ce que cela m’oblige à faire ?… Vous avez parlé de présenter mon humeur du jour en deux minutes… Et si mon humeur du jour n’est pas bonne ?
- Eh ! s’exclama Arthur. Moi qui croyais que le cassoulet vous plomberait l’estomac, voilà qu’il vous excite au point de me noyer sous les questions… Une à la fois s’il vous plait, Fiona !…
- Ne cherchez pas à m’embrouiller, Arthur… Vous avez très bien compris ce que je vous demande…
- Très bien. Ne grognez pas ainsi, je réponds… Lorsque j’ai pris les rênes de l’émission en septembre dernier, j’ai modifié un point du déroulement de C’est à vous de le dire. Jusqu’alors, on demandait aux auditeurs de dénoncer le plus mollasson du débat du soir, celui ou celle qui n’avait pas poussé ses idées à fond, celui ou celle qui n’avait pas cherché à s’imposer dans le débat. C’était vu comme un moyen d’exciter les participants et de les pousser à prendre la parole au détriment des autres. Bref, ça finissait souvent par une accumulation de voix superposées et un rendu totalement inaudible. Lorsqu’on m’a proposé l’émission, j’ai réclamé que ce point soit supprimé afin de faire évoluer l’émission vers quelque chose d’un peu plus apaisé. La direction a refusé en arguant du fait que toutes les émissions de la station étaient interactives et qu’il était hors de question de rompre, dans une des émissions phare de la radio, avec cette pratique. En plus, les appels ou les sms étant surtaxés, c’était un manque à gagner considérable.
- Vous leur avez fait perdre de l’argent et ils ont vous ont gardé quand même ?…
- Ah ! Si seulement c’était vrai ! Je pourrais me paonner de cet exploit… Dans la réalité, on a discuté pied à pied… Ils ont cédé sur le côté mollasson et accepté de promouvoir le bon élève qui respectait le mieux les règles d’un débat respectueux… J’ai dû accepter pour ma part que ce jugement soit porté par un panel de dix auditeurs s’étant inscrits par sms durant l’émission…
- Verre à moitié vide ou verre à moitié plein ? demandai-je.
- Au début, je vous aurais dit à moitié vide… mais au fil du temps, je me dis que ça valait le coup de transiger. Aujourd’hui, hormis quelques énervés notoires, tout le monde a fait un net effort pour s’assagir.
- Vous aurez remarqué que je suis sage naturellement, fis-je sans me rendre compte de la perche que je lui tendais.
- Croyez bien, très chère Fiona, que je le savais en vous appelant à l’émission. Sage, intelligente et belle…
Je faillis me mettre en colère. Ses allusions amoureuses m’avait gênée ou amusée mais à partir du moment où il attaquait sur le plan de mes qualités supposées, là cela ne m’allait plus. Je voulais bien être sage – et encore, il m’arrivait de ruer dans les brancards comme une vieille bourrique ! – et intelligente – tout en sachant que j’étais nulle pour trouver la panne d’une chaudière au gaz et pour m’y retrouver dans les comptes de ma propre maison d’édition - … Mais belle ?! Là, ça frisait l’indécence la plus complète à moins que ce ne soit l’effet de deux whiskies successifs sur un pauvre corps masculin fatigué. J’avais appris à m’arranger, à me donner un petit côté sexy mais je ne m’étais jamais considérée comme belle. La beauté étant quelque chose de forcément héréditaire – ou, aujourd’hui, de chirurgical – il me suffisait de revoir les portraits de papa et de maman pour être certaine qu’à l’élection de miss Montauban je n’aurais pas dépassé le stade du bureau d’inscription.
- Changeons de sujet, dis-je le plus froidement possible… Ou plus exactement, ne changez pas de sujet. Que dois-je faire précisément demain soir ?
- Je vous appelle dans l’après-midi pour savoir de quoi vous comptez parler. La radio vous rappelle soit chez vous, soit sur votre portable un peu avant 18h15. A 18h15, vous vous lancez pour deux minutes. Sans filet mais aussi sans interruption, ce qui est un luxe aujourd’hui à la radio.
- Deux minutes mais pour dire quoi ?
- Ce n’est pas à moi de vous souffler un sujet… Vous pouvez aussi bien parler d’un événement ou d’un discours qui vous a énervé, d’une exposition ou d’un film que vous avez adoré, d’une situation qui vous interpelle…
- Et comment on sait que cela va durer deux minutes ?…
- Ben, on calibre avant… En parlant devant sa glace par exemple…
Ah non ! Pas ma glace ! Il m’était déjà suffisamment pénible de m’y voir chaque matin au moment du rituel social du maquillage.
- Donc, repris-je, si je veux vanter les mérites de cette mousse au chocolat…
- C’est techniquement possible… A condition de tenir deux minutes ce qui devrait être difficile vu qu’il me semble que c’est plus de temps qu’il ne vous en a fallu pour l’avaler…
- C’est vrai, concédai-je… Le cassoulet était royal et la mousse divine…
- Raison de plus pour revenir la semaine prochaine à Paris d’abord, à RML ensuite et ici pour finir…
- Vous essayez de me corrompre, vil animateur de station périphérique nourri au lait fermenté de la publicité…
Je ne sais pas d’où j’avais sorti ça. Cela nous fit bien rire en tous cas. Rire redoublé après le départ précipité du couple de la table d’à-côté visiblement pressé soudain d’en arriver à d’autres activités.
- Il n’empêche que c’est ce lait fermenté qui va payer l’addition, fit Arthur Maurel en faisant signe au garçon.
Je protestai… Autant pour la forme que parce que j’avais largement les moyens, s’il m’en prenait la fantaisie, de payer l’addition, voire d’acheter le restaurant et de le mettre au service exclusif de mon estomac.
- Vous m’inviterez la semaine prochaine, rétorqua Arthur Maurel qui tenait décidément à son idée.
Une faiblesse indigne de mon caractère me poussa à accepter cet odieux marchandage. J’étais venue au restaurant avec l’idée d’un « jamais plus jamais », j’allais en ressortir plus lourde d’un bon kilo et lestée d’une promesse pour un « encore une fois… si ce n’est pas plus ». Cela s’appelait à mes yeux une défaite en rase campagne.
Et cela ne s’arrangea pas lorsque Arthur Maurel se proposa de m’accompagner à mon hôtel.

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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Jeu 13 Mai 2010 - 23:25

VENDREDI 8 JANVIER

Par chance, ils m’ont réservé une place dans un train partant en fin de matinée (11h15 en gare Montparnasse) et un hôtel tout près de la gare. Il faut dire que je suis un peu au radar ce matin dans ce Paris que l’esprit de la neige n’a pas totalement déserté.
La nuit a été courte. Beaucoup de discussions, de réflexions, de points de vue sur le monde, sur les gens, sur la vie. Un peu d’action et d’agitation aussi.
Bon sang ! Depuis combien de temps n’avais-je pas fait l’amour ?
C’est le genre de comptabilité lorsque j’en viens à bout qui me consterne toujours. Depuis ma première expérience sexuelle, à 20 ans, j’ai l’impression que les intervalles intercoïtiques ne cessent de s’accroître quand le nombre de fois avec la même personne, lui, se réduit jusqu’à atteindre l’unité. Le dernier, ça n’a duré qu’un soir. L’avant-dernier aussi. Du moins, il me semble… C’est déjà si loin.
Mon Dieu, maman ! Si tu savais !… Ta fille ne s’est pas améliorée, elle range toujours les hommes au rayon du cadet de ses soucis. Au début, je pleurais de peur qu’ils ne m’aiment plus après l’avoir fait… Maintenant, je m’en fous ! « Femme libérée », chantait l’autre. Femme pressée surtout… J’ai tant de choses à faire et à vivre que je crains comme la peste de devoir partager de ce temps si rare et précieux avec quelqu’un qui doublera mes corvées de vaisselles et de lessive, qui multipliera par trois les jours au supermarché, qui décuplera mes envies de m’échapper de ma propre existence.
Arthur… Comment faire autrement que l’appeler Arthur désormais ?… Arthur est un mec bien et, dans les chaumières, là où on guette l’émergence de la bluette dans ma vie de paumée des sentiments, on s’attendrit sans doute déjà à imaginer la pauvre fille si peu baisée tombée enfin amoureuse.
C’est même pas ça. Désolée !
C’était doux, chaleureux.. et même, ce qui peut paraître surprenant pour ce genre de performance, intelligent de finesse.
Mais, j’ai beau scruter au fond de mon cœur sec, je ne l’aime pas. J’ai essayé de le lui dire au matin tandis que je me goinfrais de viennoiseries et de jus d’orange, comportement matinal qui m’est si peu familier on le sait.
Las ! Lui, il avait des pépites dans les yeux en me regardant avaler la production journalière d’une Brioche Dorée et il n’entendait rien. Il ne cessait de faire l’article de mes qualités, des plus honorables aux plus agréablement discourtoises. Au contraire, c’est moi qui ai fini par lui promettre de revenir participer à l’émission du vendredi soir.
- On pourra passer une grande partie du week-end ensemble comme ça.
J’avais sa voix dans la tête et ma réponse bien trop rapide pour ne pas avoir été pensée trois cents fois par avance. Je savais qu’il le voulait et je savais que je le ferais. Ce n’était pas mon genre de promettre et de ne pas tenir. Mais j’aurais dès ce soir, lorsqu’il me rappellerait, la main sur la poignée du siège éjectable. Après ces deux jours en Normandie, ce serait fini. L’émission, les repas au resto, le sexe. Fini pour moi.
L’amour c’était bon pour ceux qui avaient peur de s’ennuyer.

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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mar 22 Juin 2010 - 10:36

La curiosité de vieille pie de Ludmilla, mon amie et mon double, ne fut rassasiée que lorsque je lui lâchais le morceau. On devait être entre Poitiers et Angoulême et elle me cuisinait par portable interposé depuis un bon quart d’heure. J’aurais pu lui déballer tout d’un seul coup mais ce n’était pas aussi facile que je le croyais. De toute façon, j’avais une telle répulsion pour le mensonge qu’imaginer mentir à ma meilleure amie était proprement impensable. Alors, j’y étais allée par étapes : le sentiment de protection pendant l’émission, le choix du restaurant, les longues discussions et enfin ma capitulation en rase campagne face à tant de sollicitude, de prévenance et d’intelligence.
- Tu nous le présentes quand ? demanda Ludmilla.
- Je pense que je n’aurais pas le temps de le faire…
Le ton de ma voix disait tout. Ludmilla m’engueula.
- Attends, ne me dis pas que tu vas le larguer ! Tu t’en trouves un de bien et tu veux déjà le jeter dehors ?
- C’est pas un jeu qui m’intéresse…
- Arrête tes conneries ! Regarde moi… Il y a deux mois, je me voyais finir vieille fille dans un vieux château à trier des vieux papiers… Et maintenant, je n’attends qu’une chose chaque jour… Qu’il rentre du boulot et qu’on s’envoie en l’air. Et si possible jusqu’au lendemain matin.
J’ai dû rougir comme une pivoine en l’entendant avouer si crûment qu’elle avait remplacé la recherche historique par une quête effrénée du plaisir. Une petite partie de moi-même éprouvait aussi cette attente ardente mais je me faisais fort depuis longtemps de ne pas la laisser envahir mon esprit. De l’amour, un mari, des enfants… Et puis quoi encore ?
- Bon, il faut que je raccroche… Le contrôleur se pointe dans le wagon…
Et ça, ce n’était pas un mensonge peut-être ? Mais c’était une question de vie ou de mort pour moi. Il ne fallait pas que je laisse Ludmilla argumenter davantage, qu’elle libère la femme en moi, qu’elle fasse exploser la bulle protectrice et asexuée dans laquelle je me sentais si bien.

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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Dim 18 Juil 2010 - 23:03

Je ne pouvais pas couper mon téléphone. Arthur devait m’appeler pour discuter de ma mini-chronique du soir. Ludmilla me rappela donc dix minutes plus tard…
Et je ne répondis pas.

Quand – enfin ! – Arthur me contacta, j’avais à peine entamé le cheminement intellectuel vers cette maudite chronique. De quoi pouvais-je bien parler ? Des injustices et des incohérences de ce monde ? Il y en avait tant que je ne voyais pas pourquoi j’en privilégierais une plutôt qu’une autre. Si encore j’avais eu la certitude d’accéder à plusieurs reprises au micro de RML, j’aurais pu établir une liste, pointer au hasard et me dire que les autres seraient toujours là pour une fois prochaine. Mais en étant bien décidée à ne pas renouveler l’expérience, je n’avais pas cette possibilité-là.
- Alors, de quoi tu vas parler ? questionna Arthur après un préambule de deux ou trois mots doux qui firent perler une chair de poule désagréable sur mon épiderme passablement innervé.
- Je n’en sais rien… avouai-je.
Peut-être que j’aurais dû balancer « de nous », ça aurait eu le mérite de vider immédiatement le problème qui me pourrissait l’esprit. Ma détermination si solide sur le quai de Montparnasse se fendillait depuis le coup de fil de Ludmilla.
- Tu es à peine à 400 kilomètres de moi et déjà tu te refermes, déplora-t-il…
C’était exactement cela. Il le sentait à merveille.
J’essayai de me défendre. Avec cette pauvre énergie de la personne qui se noie et sait qu’elle ne pourra pas trouver en elle seule la force pour survivre.
- Il y a trop de choses dans ma tête, tu comprends… Je suis sûre que si on me demandait de faire un oral de concours, je serai capable de balancer que Louis XVI a succédé à Louis XIII.
- Ce qui n’est pas si faux que cela, fit-il avec cette même douceur qui m’avait fait chavirer la veille au soir. On peut bien faire l’économie des deux satrapes intermédiaires…
Cette remarque était d’une si grande finesse que j’en restais muette. Le journaliste me donnait – à moi ! - une petite leçon d’Histoire en même temps qu’une clé psychologique. Les deux Bourbons les plus « coincés » m’étaient venus spontanément à l’esprit comme exemple… ce qui en disait beaucoup sur ce que j’essayais de refouler au plus profond de moi.
Au lieu de me noyer, je revins à la surface. D’un seul coup. Arthur m’avait ouvert une voie jusqu’alors inexplorée.
- Je sais de quoi je vais parler, affirmai-je…
- Je t’écoute.
- De votre fichue expression journalistique de « monarchie républicaine » pour désigner la tête de l’Etat… Oh, je te concède qu’on peut s’y laisser prendre mais, franchement, si on prend les mots au pied de leurs lettres, c’est du n’importe quoi… Désolé de te le dire de manière si abrupte…
C’était pourtant bien dans ma nature profonde de parler avec franchise et rudesse lorsque je voulais en finir avec un problème. Alors pourquoi est-ce que je ne lui disais pas tout maintenant ?…
- … mais c’est idéal, repris-je, pour faire vendre du papier ou organiser un débat entre polémistes aussi grandiloquents que stériles.
- Eh bien, j’attends cette exécution en règle pour 18h15 ce soir… Attention ! Il faut respecter le timing de la séquence.
- Ca, ce n’est pas un problème… Mes étudiants m’appellent le métronome parce que je finis toujours mes cours à la minute près.
- Alors… Je t’embrasse et à ce soir…
- Oui… A ce soir…
Et merde à l’envie de l’embrasser qui m’avait saisie et à qui j’avais tordu in extremis le cou au milieu de ma gorge trop sèche !
J’abandonnai sans déplaisir la plate-forme au bout du wagon pour retrouver ma place et mon ordinateur passé en veille prolongée depuis trop longtemps déjà. Je le réveillai d’une pression énervée sur la barre d’espace et, avant même que l’écran ait fini de s’allumer totalement, tous mes doigts se jetaient en cadence sur le clavier.
« Nicolas Sarkozy n’habite pas au château de Versailles… »

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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Dim 18 Juil 2010 - 23:41

Ludmilla m’attendait vautrée sur mon canapé, un paquet de chips à la main, le nez plongé dans l’Histoire de la Sicile. Ma première réaction fut de me dire que j’aurais mieux fait de récupérer le double de mes clés que je lui avais confiées… Cela ne dura que quelques secondes le temps que me revienne en mémoire toute la sollicitude dont Ludmilla avait fait preuve à mon égard durant les jours difficiles de décembre dernier. Je pouvais être ignoble avec un mec mais sûrement pas injuste avec une amie.
- Je ne te dirai rien de plus, dis-je sans aucun autre préalable.
J’abandonnai ma petite valise dans le couloir d’entrée pour me jeter au cou de Ludmilla. Le geste démentait avec force la fermeté de mon propos préliminaire. Tant pis ! J’avais besoin de cette étreinte.
- Alors, c’est qu’il y en aurait beaucoup à raconter, rétorqua Ludmilla en s’esclaffant…
Un temps de silence et elle changea de ton.
- Je suis venue pour m’excuser. Je n’aurais jamais dû te dire ce que je t’ai dit… J’ai bien essayé de te rappeler mais tu avais dû couper ton téléphone pour bosser… Franchement, je n’ai pas à me mêler de ta vie… Du moins dans ce domaine-là… car, pour le reste, je te rappelle que je suis tout à la fois ton associée et ton employée…
- Tu fais bien de me le rappeler… J’ai une certaine tendance à oublier Parfum Violette depuis quelques jours.
- Ne t’en fais pas… Je m’en occupe… Remets tes idées en ordre et…
Remettre mes idées en ordre ?
Elle y allait quand même un peu fort. D’accord, tout ce que je venais de vivre dans le dernier mois avait été un poil déstabilisant mais quand même. Je n’étais pas à la ramasse au point d’avoir besoin qu’on fasse les choses à ma place.
Et, en même temps, je n’en étais pas si sûre… N’avais-je pas avoué à Arthur que je me sentais capable d’affirmer les plus grosses bêtises ?
- Oui, tu as raison, concédai-je finalement. Il faudrait que je souffle… Les prochaines vacances universitaires, je coupe tout. Je ne sais pas, je m’en vais à l’autre bout du monde sans ordinateur, sans bouquin, sans travail…
- Il faudrait aussi que tu partes sans cerveau… et c’est pas gagné. Crois-moi, j’ai essayé…
- Ce qui me manque c’est un peu de calme… Pour faire le point. Depuis six mois, tout s’enchaîne à un tel rythme que je ne sais plus ou j’en suis. Je suis une riche héritière dont une partie de l’argent se promène on ne sait où dans des paradis fiscaux. Je suis une historienne reconnue mais autant pour les casseroles qu’elle se traîne que pour son travail et ses publications. Je suis propriétaire d’une maison d’édition dont la réalité se résumé à de la poussière, des cendres et des murs carbonisés. Et pour couronner le tout…
Je remarquai juste à temps la lueur coquine et intéressée dans le regard de Ludmilla. Non, il ne fallait pas que je revienne sur le terrain sentimental. Même après son mea culpa, ma meilleure amie n’avait pas désarmé.
- … tu viens grignoter des chips chez moi sans même m’en proposer… C’est que je crève de faim, moi.
On se rattrape comme on peut. Ce n’était pas glorieux, elle s’en rendit bien compte mais ne poussa pas la cruauté jusqu’à me le faire remarquer.
Elle me tendit son paquet de chips.

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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Lun 19 Juil 2010 - 1:05

Dans la jungle de mon répondeur téléphonique fixe, au milieu des bip bip courageusement laissés par des démarcheurs professionnels, une voix bien timbrée trancha.
- Mademoiselle Toussaint, ici Cathy Dejuin au secrétariat de la présidence de l’université. Pourriez-vous nous rappeler d’urgence au 05.61.50.44.99 s’il vous plait ?
Diable ! Le secrétariat de la présidence ! Rien que ça !
Et à rappeler d’urgence ?
Je n’avais pas l’habitude de dramatiser systématiquement les choses mais j’étais une machine à formuler des questions angoissantes. Pourquoi un appel sur le téléphone fixe alors que mon numéro de portable devait bien traîner dans leurs fiches ? Pourquoi ne pas passer par le biais de l’UFR d’Histoire qui avait une forme de « ligne directe » avec moi ? Pourquoi une urgence un vendredi quand une bonne partie de la « boutique » se débrouillait pour avoir un week-end prolongé laissant un e face encore plus fantomatique qu’à l’ordinaire passé midi ?
Bon, ok, il avait neigé sur Toulouse et le départ à la montagne des grands pontes de la fac s’était peut-être trouvé compromis dans l’histoire… Mais c’était bien là une raison supplémentaire pour s’inquiéter du message qu’on avait à me transmettre. A Toulouse, les jours de neige, on remettait le très important au lendemain et on oubliait de venir bosser… Enfin, certains le faisaient… Les autres préféraient jouer à éviter de froisser la tôle sur des routes mal dégagées.
- Qu’est-ce qu’ils te veulent, demanda distraitement Ludmilla qui avait replongé dans le bouquin de Jean-Yves Frétigné ?
- Si seulement, je le savais…
- Rappelle et tu sauras…
C’était un trait d’évidence qui me faisait peur. Et même doublement… Il était pratiquement 17 heures 30. Dans une demi-heure, je devais me signaler à RML pour que la station me rappelle deux minutes avant le passage de mon billet d’humeur à l’antenne. Etait-il possible de liquider une communication avec le président de l’université qui vous employait juste pour aller faire l’intéressante pendant cent vingt secondes sur les antennes d’une radio anciennement qualifiée de périphérique ? Cela me semblait déraisonnable.
Mais comment faire autrement ?
De toute manière, tranchai-je in petto, les mauvaises nouvelles s’annoncent toujours rapidement. Ce sont les palabres qui suivent qui durent toujours trop. Eh bien, tant pis ! Je prendrai sur moi et j’abrégerai…
Mes doigts sur le clavier du téléphone fixe n’avaient plus la même légèreté que lorsqu’ils avaient couru tout à l’heure pour écrire ma chronique. J’entrais dans ce monde qui me dépassait, celui de « l’intendance » comme disait le Général. Moi qui adorais les vieux papiers, j’étais saisie de panique lorsqu’il était question de tracasseries administratives quelconques. Encore un point à noter pour ma future rencontre avec un psy.
Si je trouvais le temps pour ça…

- Secrétariat de la présidence de l’université… Cathy Dejuin à votre service…
J’eus de la peine à articuler mon propre nom… et encore plus de mal à enchaîner derrière.
- Oui, mademoiselle Toussaint… J’ai essayé de vous joindre toute la journée sur votre portable… Alors, je me suis rabattue sur votre fixe.
Je n’osai protester que je n’avais reçu aucun appel de sa part sur mon portable. Il était resté pourtant allumé au moins jusqu’à deux heures de l’après-midi.
Pas de palabre après la mauvaise nouvelle avais-je décrété ! Je n’allais pas les faire passer avant !
- Pourriez-vous passer d’ici 18h30 à la présidence de l’université ? Comme je vous l’ai dit, c’est extrêmement urgent…
Je ne sais si c’est le mot – répété et amplifié - d’urgent ou l’impossibilité manifeste d’assurer les deux rendez-vous qui se télescopaient qui me mit le plus mal à l’aise. Une sueur froide commença à me couler sur la nuque tandis que mes membres se liquéfiaient. Ca sentait mauvais !
- Je ne peux pas, répondis-je d’une voix aussi blanche que les toits des immeubles du quartier Saint-Cyprien de l’autre côté de la Garonne. J’ai déjà une obligation pour cette heure-là…
Ce n’était pas exactement vrai question timing mais il était impossible dans une ville en partie bloquée par la neige de se rendre de mon domicile à la fac en quinze minutes… et même moins d’ailleurs.
- Cela peut peut-être attendre lundi matin ? risquais-je avec ce brin d’optimisme que peut avoir le condamné lorsque la porte de la cellule s’ouvre en avance.
- Je ne crois pas… Cette affaire a un caractère d’urgence sur lequel monsieur le président a lourdement insisté…
- Expliquez-moi un minimum s’il vous plait. Je dois venir remplir ou signer des papiers ?…
C’était mon cauchemar. Remplir des cases, mettre ici un paraphe, là une signature. Mon esprit méthodique se mariait mal à ces fantaisies illogiques dont le sens m’échappait totalement. J’avais toujours l’impression d’oublier quelque chose, j’hésitais sur les informations à apporter, doutais sur une date ou un chiffre, réussissais à oublier une lettre dans mon propre nom. L’horreur absolue !
- Non, répondit la secrétaire, ce n’est pas cela. Du moins, je ne crois pas. Monsieur le président ne m’a pas avisé de la nature exacte de cette affaire… Il faut que je voie avec lui si votre présence est indispensable… Puis-je vous rappeler ?
Cela ne m’arrangeait pas spécialement, mais si un nouveau coup de téléphone pouvait m’éviter un aller-retour jusqu’au Mirail en pleine nuit hivernale, j’étais preneuse.
A condition qu’il n’intervienne pas entre 18h et 18h17 !
- Ecoutez, voilà mon problème, je dois intervenir dans une émission de radio dans un peu plus de vingt minutes… Et pour une vingtaine de minutes environ… Donc, je serai disponible jusqu’à 18 heures et après 18h20 pour régler cette affaire urgente… Dans la mesure où elle pourrait se traiter par téléphone. Sinon, je pourrais arriver à l’université vers 19 heures…
Je n’allais pas inventer un prétexte plus glorieux pour justifier mon embarras d’emploi du temps. Des millions de Français pouvaient potentiellement m’entendre sur les ondes de RML. Y compris la propre épouse du président de la fac qui ne manquerait pas d’en toucher deux mots à son présidentiel époux.
- J’ai bien pris note de ceci. Je me mets en communication avec monsieur le président et nous vous rappelons.
Cela ne me disait toujours rien qui vaille mais, au moins, le risque d’un conflit horaire semblait écarté.
A tout prendre, il valait mieux rester pour l’instant sur cette note positive.

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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Lun 19 Juil 2010 - 22:43

La rapidité avec laquelle le téléphone se manifesta à nouveau m’indiqua avec une précision par avance décourageante la nature exacte du degré d’urgence maintes fois évoqué au cours des dernières minutes. A 17h42, soit deux minutes après avoir raccroché, je retrouvai la voix de Cathy Dejuin dans l’écouteur du combiné.
- Je vous passe monsieur le président.
Je me fis la remarque qu’à aucun moment, elle n’avait mentionné le nom du responsable suprême de l’université. Toujours et seulement le titre. Etait-ce voulu, histoire de bien me mettre la pression, ou juste une habitude professionnelle, les présidents changeant beaucoup plus régulièrement que les membres de leur secrétariat ? C’était là le genre de questions bêtes qui venaient sans cesse battre mon esprit et auxquelles je m’épuisais à donner des réponses.
Pour moi, le « président » avait surtout un nom. Comme bien on s’en doute, je n’étais guère familière des réunions et pots divers qui scandaient la vie de l’établissement universitaire. Celui précédant les fêtes de fin d’année aurait été une bonne occasion pour découvrir ce supérieur hiérarchique mystérieux qui n’avait pris ses fonctions qu’au moment de la rentrée. Lorsque j’avais été recrutée, c’était encore son prédécesseur, un angliciste froid mais à l’œil bienveillant, qui officiait au « château ». Il m’avait accueillie en me tressant , toujours aussi froidement, une guirlande de compliments qui m’avait fait grimper pas loin du septième ciel. De son successeur, en revanche, je ne connaissais que le nom, Daniel Bonnard, et la spécialité d’origine, le tourisme et l’hôtellerie. Il avait travaillé sur des tas de sujets que j’avais en grande partie oubliés car ils ne cadraient pas avec mes préoccupations courantes, ma passion dévorante pour les voyages étant par-dessus tout bien connue.
A défaut d’être un visage, Daniel Bonnard fut très vite pour moi une voix.
- Mademoiselle Toussaint ?… J’aurais préféré faire votre connaissance dans des circonstances plus agréables, pour vous comme pour moi…
Merde ! On m’avait condamnée à la peine de mort et je ne le savais pas.
Ce n’était pas une voix à l’autre bout du fil mais une sorte de messe de requiem dont on abordait à peine l’introït. Du lugubre pur jus !
La suite s’enchaîna sans la moindre respiration.
- J’ai reçu du ministère ce matin ce courrier que je vous lis in extenso faute de pouvoir vous le remettre en mains propres.
« Monsieur le président,
Le jeudi 10 décembre dernier est parue dans les colonnes du quotidien régional La Garonne Libre une tribune signée d’une enseignante-chercheuse de votre université, mademoiselle Fiona Toussaint. Dans cette tribune, mademoiselle Fiona Toussaint, maître de conférences et non professeur comme l’indique l’article, s’attribue la distinction d’agrégée de l’université. Or, après vérification des états de service de ce fonctionnaire dans les listings du Ministère de l’Education nationale, il apparaît que cette distinction est entièrement usurpée, mademoiselle Toussaint ne s’étant même jamais présentée à ce concours en tant que candidate. En conséquence, à la demande de madame la ministre des Universités, j’ai réuni hier une commission ad hoc qui a statué sur ce cas de la manière suivante : mademoiselle Fiona Toussaint poursuivra son enseignement à l’université de Toulouse II jusqu’à la fin de l’année universitaire en cours ; elle ne sera admise à continuer cet enseignement pour l’année 2010-2011 que si elle peut se prévaloir à la prochaine rentrée universitaire du grade d’agrégée qu’elle a usurpé cette année. Il vous incombera, monsieur le président, de transmettre, par la voie hiérarchique la plus directe, cette décision à mademoiselle Toussaint et de m’adresser un compte-rendu circonstancié à propos de tout nouveau manquement de la part de cette enseignante-chercheuse à ses obligations (et, notamment, toute absence qui serait préjudiciable au service). Je vous prie d’agréer, monsieur le président de l’université, l’expression de mes salutations distinguées. »
- Et c’est signé, termina le Mozart de la présidence, par monsieur Frédéric de Moray, responsable de la gestion des personnels, au Ministère des Universités.
Je devais être toute aussi blanche que les pelouses de la Prairie des filtres enfouies sous la neige. Blanche. Comme vidée de mon sang, comme saignée de ce qui faisait ma vie.
En un mot, en un verbe, je pouvais résumer cette lettre aussi pompeuse que fausse.
Ils me viraient !
Parce que l’agrégation, ça se préparait, ça se travaillait, ça s’organisait. Au moins sur une année… Et ils me laissaient quoi ? Quatre à cinq mois à tout casser pour travailler sur des questions dont je ne savais pas grand chose… et même, pour tout dire, dont j’ignorais jusqu’à l’intitulé exact (hormis pour l’Histoire moderne).
- Vous êtes toujours là ? demanda Daniel Bonnard que mon silence commençait à inquiéter.
- A peine, murmurai-je… C’est quoi cette histoire ? C’est un règlement de compte ?… On veut dégager ma place pour quelqu’un d’autre ?
- Je ne sais pas, répondit le président de l’université dont l’embarras ne me semblait pas feint. Mais, vous comprenez, cela vient d’en haut et je suis bien obligé de me conformer à ce qui est un ordre… Il y aura donc un appel d’offre pour un poste de maître de conférences en histoire moderne. Soit il sera pour vous, soit…
- Vous ne connaissez pas ce monsieur de Moray ? demandai-je.
- Non… Et quand bien même je l’aurais connu, en quoi cela vous aurait-il été utile ?
- Vous auriez toujours pu me dire si j’avais une bonne chance de pouvoir lui casser la gueule.
Je raccrochai sur cette fanfaronnade qui n’en était pas vraiment une. Si j’avais eu ce fonctionnaire borné sous la main, à moins qu’il ne fut le prototype du conseiller lambda pétris de certitudes et de déférence pour la main qui l’avait distingué, je lui aurais réglé son compte en moins de deux…
Et en cognant là où ça faisait vraiment mal.
Si Daniel Bonnard était un ambitieux sans scrupule, il transmettrait sans attendre ma réaction au susnommé responsable de la gestion des personnels. Dame ! Des menaces ! Il y avait bien là de quoi en rajouter une couche sévère à mes coupables antécédents.
Mais je m’en foutais…
J’étais déjà morte.

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