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 C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]

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MBS



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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Lun 19 Juil 2010 - 22:43

La rapidité avec laquelle le téléphone se manifesta à nouveau m’indiqua avec une précision par avance décourageante la nature exacte du degré d’urgence maintes fois évoqué au cours des dernières minutes. A 17h42, soit deux minutes après avoir raccroché, je retrouvai la voix de Cathy Dejuin dans l’écouteur du combiné.
- Je vous passe monsieur le président.
Je me fis la remarque qu’à aucun moment, elle n’avait mentionné le nom du responsable suprême de l’université. Toujours et seulement le titre. Etait-ce voulu, histoire de bien me mettre la pression, ou juste une habitude professionnelle, les présidents changeant beaucoup plus régulièrement que les membres de leur secrétariat ? C’était là le genre de questions bêtes qui venaient sans cesse battre mon esprit et auxquelles je m’épuisais à donner des réponses.
Pour moi, le « président » avait surtout un nom. Comme bien on s’en doute, je n’étais guère familière des réunions et pots divers qui scandaient la vie de l’établissement universitaire. Celui précédant les fêtes de fin d’année aurait été une bonne occasion pour découvrir ce supérieur hiérarchique mystérieux qui n’avait pris ses fonctions qu’au moment de la rentrée. Lorsque j’avais été recrutée, c’était encore son prédécesseur, un angliciste froid mais à l’œil bienveillant, qui officiait au « château ». Il m’avait accueillie en me tressant , toujours aussi froidement, une guirlande de compliments qui m’avait fait grimper pas loin du septième ciel. De son successeur, en revanche, je ne connaissais que le nom, Daniel Bonnard, et la spécialité d’origine, le tourisme et l’hôtellerie. Il avait travaillé sur des tas de sujets que j’avais en grande partie oubliés car ils ne cadraient pas avec mes préoccupations courantes, ma passion dévorante pour les voyages étant par-dessus tout bien connue.
A défaut d’être un visage, Daniel Bonnard fut très vite pour moi une voix.
- Mademoiselle Toussaint ?… J’aurais préféré faire votre connaissance dans des circonstances plus agréables, pour vous comme pour moi…
Merde ! On m’avait condamnée à la peine de mort et je ne le savais pas.
Ce n’était pas une voix à l’autre bout du fil mais une sorte de messe de requiem dont on abordait à peine l’introït. Du lugubre pur jus !
La suite s’enchaîna sans la moindre respiration.
- J’ai reçu du ministère ce matin ce courrier que je vous lis in extenso faute de pouvoir vous le remettre en mains propres.
« Monsieur le président,
Le jeudi 10 décembre dernier est parue dans les colonnes du quotidien régional La Garonne Libre une tribune signée d’une enseignante-chercheuse de votre université, mademoiselle Fiona Toussaint. Dans cette tribune, mademoiselle Fiona Toussaint, maître de conférences et non professeur comme l’indique l’article, s’attribue la distinction d’agrégée de l’université. Or, après vérification des états de service de ce fonctionnaire dans les listings du Ministère de l’Education nationale, il apparaît que cette distinction est entièrement usurpée, mademoiselle Toussaint ne s’étant même jamais présentée à ce concours en tant que candidate. En conséquence, à la demande de madame la ministre des Universités, j’ai réuni hier une commission ad hoc qui a statué sur ce cas de la manière suivante : mademoiselle Fiona Toussaint poursuivra son enseignement à l’université de Toulouse II jusqu’à la fin de l’année universitaire en cours ; elle ne sera admise à continuer cet enseignement pour l’année 2010-2011 que si elle peut se prévaloir à la prochaine rentrée universitaire du grade d’agrégée qu’elle a usurpé cette année. Il vous incombera, monsieur le président, de transmettre, par la voie hiérarchique la plus directe, cette décision à mademoiselle Toussaint et de m’adresser un compte-rendu circonstancié à propos de tout nouveau manquement de la part de cette enseignante-chercheuse à ses obligations (et, notamment, toute absence qui serait préjudiciable au service). Je vous prie d’agréer, monsieur le président de l’université, l’expression de mes salutations distinguées. »
- Et c’est signé, termina le Mozart de la présidence, par monsieur Frédéric de Moray, responsable de la gestion des personnels, au Ministère des Universités.
Je devais être toute aussi blanche que les pelouses de la Prairie des filtres enfouies sous la neige. Blanche. Comme vidée de mon sang, comme saignée de ce qui faisait ma vie.
En un mot, en un verbe, je pouvais résumer cette lettre aussi pompeuse que fausse.
Ils me viraient !
Parce que l’agrégation, ça se préparait, ça se travaillait, ça s’organisait. Au moins sur une année… Et ils me laissaient quoi ? Quatre à cinq mois à tout casser pour travailler sur des questions dont je ne savais pas grand chose… et même, pour tout dire, dont j’ignorais jusqu’à l’intitulé exact (hormis pour l’Histoire moderne).
- Vous êtes toujours là ? demanda Daniel Bonnard que mon silence commençait à inquiéter.
- A peine, murmurai-je… C’est quoi cette histoire ? C’est un règlement de compte ?… On veut dégager ma place pour quelqu’un d’autre ?
- Je ne sais pas, répondit le président de l’université dont l’embarras ne me semblait pas feint. Mais, vous comprenez, cela vient d’en haut et je suis bien obligé de me conformer à ce qui est un ordre… Il y aura donc un appel d’offre pour un poste de maître de conférences en histoire moderne. Soit il sera pour vous, soit…
- Vous ne connaissez pas ce monsieur de Moray ? demandai-je.
- Non… Et quand bien même je l’aurais connu, en quoi cela vous aurait-il été utile ?
- Vous auriez toujours pu me dire si j’avais une bonne chance de pouvoir lui casser la gueule.
Je raccrochai sur cette fanfaronnade qui n’en était pas vraiment une. Si j’avais eu ce fonctionnaire borné sous la main, à moins qu’il ne fut le prototype du conseiller lambda pétris de certitudes et de déférence pour la main qui l’avait distingué, je lui aurais réglé son compte en moins de deux…
Et en cognant là où ça faisait vraiment mal.
Si Daniel Bonnard était un ambitieux sans scrupule, il transmettrait sans attendre ma réaction au susnommé responsable de la gestion des personnels. Dame ! Des menaces ! Il y avait bien là de quoi en rajouter une couche sévère à mes coupables antécédents.
Mais je m’en foutais…
J’étais déjà morte.
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mar 20 Juil 2010 - 0:06

Ludmilla me rattrapa et me soutint alors que tout commençait à tourner autour de moi. La chaleur amicale et la fermeté de ses bras m’aidèrent à ne pas sombrer totalement. Je m’y raccrochai comme un naufragé s’agrippe au dernier morceau de bois flottant à proximité.
Avec la gorge serrée et cette énergie qu’on dit du désespoir… et qui est sans doute plutôt celle de l’espoir insensé.
- Qu’est-ce qu’ils t’ont fait pour te mettre dans cet état ? questionna Ludmilla.
- Il faut que j’appelle RML, répondis-je dans un état second.
- Allons, tu ne tiens même pas sur tes jambes !…
- Il faut que j’appelle !
D’une planche secourable, je voulais absolument passer à une autre. Comme disent les casse-cous du ski acrobatique ou du tremplin de haut vol, après une bonne gamelle, il faut recommencer tout de suite avant d’avoir le temps de gamberger et de laisser la peur s’instiller en vous. Ce n’était pas vraiment du goût de Ludmilla, qui me voyait continuer à blémir, mais lorsqu’elle m’eut bien calé dans le canapé, elle consentit sans plus discuter à me passer le combiné.
C’était dingue comme réaction. J’étais prostrée et je voulais pourtant m’adresser à des centaines de milliers de personnes. J’étais au comble de la détresse personnelle et je me refusais à ne pas honorer un engagement dont j’étais pressée le matin même de me dégager. J’avais ma meilleure amie pour me tenir la main et je voulais entendre la voix d’Arthur Maurel.
Ce fut Judith, l’assistante, qui décrocha. Rien d’anormal, Arthur était injoignable à cette heure-ci attendant dans le studio Herbert Salvetti qu’on lui passe l’antenne pour la première édition du journal.
- On vous appelle à 18h13 sur votre poste fixe, me précisa-t-elle, la qualité sonore est meilleure qu’avec un téléphone portable. Vous avez l’écran de pub, soit un peu plus d’une minute pour proposer un lancement à Arthur. Et quand il vous lâche, vous démarrez au quart de tour en essayant d’éviter le blanc à l’antenne. Vous avez bien compris ?
- J’ai parfaitement compris, Judith… Merci.
- Alors ? questionna à nouveau Ludmilla lorsque j’en eus terminé avec la préparation de mon intervention radiophonique.
- J’ai quatre mois pour décrocher l’agreg sans quoi ils me virent de mon poste.
J’avais lâché ça avec autant de froideur que l’ancien président de l’université me portant au pinacle. Comme si cela ne me concernait pas. Comme si cela ne me concernait déjà plus. Comme si je parlais de la vie d’une autre.
- Mais ils n’ont pas le droit ! s’insurgea mon amie.
- S’ils le font c’est qu’ils savent qu’on ne pourra pas les attaquer… Ni moi, ni les syndicats, ni personne… Ou alors, c’est qu’ils ne craignent pas de s’en prendre plein la gueule…
- Par moment, j’envie ta naïveté… Mais là, dans ces circonstance, je me demande si tout est en place dans ta tête… Si tes bourgeois de Montauban pouvaient se permettre de houspiller à loisir leur personnel et de prendre des décisions aussi autoritaires qu’injustes concernant ceux qui travaillaient leurs terres, pourquoi cela aurait-il changé aujourd’hui ?… Pourquoi les hommes de pouvoir seraient-ils devenus subitement tous vertueux ?… Tu es victime d’un coup tordu dont on ne connaît ni l’origine, ni les causes, mais c’est manifestement, totalement, intégralement, un coup tordu… Et un coup tordu, s’il est tordu c’est rarement parce qu’il est légal.
Moi qui m’étais bien promise d’éviter les palabres après le coup de téléphone à la fac, je m’étais trouvée une avocate bien décidée à palabrer à ma place.
- Marc m’a raconté le cas d’une de ses collègues qui a eu des divergences avec des parents… Des divergences sur pas grand chose… Le choix des œuvres étudiées pendant l’année de quatrième. On était en septembre, première semaine de septembre. La collègue de français n’avait même pas commencé ses cours que les parents ont demandé à la voir en la sommant, en la sommant tu m’entends bien, de changer son programme sans quoi leur fille changerait de classe. Elle leur a répondu qu’elle avait fait des choix en conformité avec le programme et qu’elle n’était pas là pour faire plaisir à certains plutôt qu’à d’autres. Et eux, tu sais ce qu’ils ont répondu ? Qu’ils étaient amis avec un ministre et que ça ne se passerait pas comme ça. Le lendemain, le principal du collège recevait un appel du recteur - du recteur en personne ! - pour exiger que la fille soit changée de classe. Comme les classes étaient évidemment à 30, une pauvre gamine a été obligée de faire le chemin inverse. Et le ministre n’avait rien à voir avec l’Education nationale… Alors, tu imagines ce que cela veut dire. Selon que vous soyez faible ou puissant…
- Je ne vois pas le rapport avec…
- Tu ne vois pas le rapport ?… Mais si on est capable de faire changer une collégienne de classe par un simple coup de téléphone ministériel, crois-tu qu’il soit impossible de faire dégager une malheureuse maître de conf’ qui aurait déplu en haut lieu d’une manière ou d’une autre ?… Et personne ne cherchera à savoir si c’était fondé ou pas… Cela fait partie du quotidien. Quand on a le pouvoir on s’en sert. Tout le monde n’est pas comme toi à refuser d’utiliser les moyens de pression mis à ta disposition par la vie.
La sonnerie du téléphone interrompit Ludmilla avant qu’elle en vienne à des thèmes rebattus comme mon utilisation limitée de l’héritage Rinchard ou mon total manque de sens de l’autopromotion.
- Merde ! Je n’ai pas imprimé ma chronique !
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mar 20 Juil 2010 - 22:07

Le stress ajouté à la déprime et à la panique forme un mélange explosif dont les effets ne peuvent s’apprécier qu’à condition d’avoir réussi à doser chacun des éléments. Par je ne sais quel empire pris par mon subconscient sur moi-même, j’ai réussi à prendre la communication calmement sans donner la moindre impression de trac. Voix calme, posée, presque feutrée, pour retrouver mon amant de la nuit précédente. Pendant ce temps, avec une précipitation qui contrastait avec mon apparente insouciance, Ludmilla extirpait l’ordinateur de mon grand sac, le rallumait – en voyage, j’avais la déplorable habitude de le laisser en veille – et venait enfin le poser sur mes genoux après s’être cogné le genou à l’angle de la table basse.
- Bon voyage ? demanda Arthur.
- Impeccable, dis-je… Le retour à la maison a juste été un peu compliqué…
C’était un euphémisme.
- A cause de la neige…
- Pas que…
L’amant n’avait pas le temps de me cuisiner pour comprendre, alors le journaliste reprit le dessus.
- J’ai écrit ça comme lancement… « Fiona Toussaint, vous allez, avec votre regard d’historienne spécialiste du XVIIème siècle, discuter de cette idée de monarchie républicaine qu’on trouve un peu partout dans les médias… »
- Ca me va…
- Alors, tu es prête ?
- Evidemment…
Le fichier word peinait à s’ouvrir mais, miracle des miracles, lorsque Arthur me donna la parole à l’antenne, le texte était bien là devant mes yeux… et grossi en Arial 16 pour une meilleure lecture.
- Oui, Arthur, voyez-vous, Nicolas Sarkozy n’habite pas à Versailles et pourtant…

Deux minutes plus tard, la voix de Judith prit le relais de celle d’Arthur qui, après m’avoir remerciée, enchaînait sur la réception de son invité du soir.
- Bravo, c’était très bien… Clair et vivant… On se revoit vendredi prochain ? C’est déjà noté… Je vous recontacterai pour les horaires de train…
- Alors, si c’est déjà noté, soupirai-je avant de raccrocher…
D’un seul coup, l’unique côté positif à la cascade de catastrophes qui s’abattaient sur moi venait de m’apparaître. J’avais désormais une excellente excuse pour rompre avec Arthur, avec cette activité de polémiste qu’il entendait me voir assumer régulièrement à la radio. Je n’allais plus avoir une minute à moi.
Et cela commençait tout de suite.
- Débranche ce foutu téléphone pendant que je coupe mon portable. J’ai besoin d’une seule personne ce soir et cela tombe bien, je l’ai sous la main.
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mar 20 Juil 2010 - 23:32

Evidemment, Ludmilla ronchonna – pour la forme – contre ce kidnapping qui promettait de la priver d’une nuit de galipettes avec son Marc chéri. D’un autre côté, la nuit glacée sur Toulouse rendait périlleux un retour jusqu’aux Minimes… Même en métro… C’était de ma part un argument de la dernière mauvaise foi mais il suffit à convaincre une Ludmilla - déjà convaincue - que sa place pour cette nuit était près de moi.
- Est-ce que j’explique à Marc ce qu’il t’arrive ? demanda-t-elle.
- Il faudra forcément y venir, ne serait-ce que parce que j’aurais besoin de ses conseils en matière pédagogique. C’est un concours pour devenir enseignant et je suis tout sauf une enseignante.
Seconde manifestation de mauvaise foi. Je faisais cours, j’avais des étudiants, j’étais une enseignante… Mais pas une enseignante du secondaire où il faut dompter et subjuguer un auditoire pour l’amener à travailler et à progresser. Face à moi, je n’avais que des jeunes gens qui avaient choisi leur cursus - parfois en se trompant, c’est vrai – mais ils savaient pourquoi ils étaient là et si le cours ne leur plaisait pas, si la prof ne leur revenait pas, ils pouvaient sortir et aller faire autre chose. C’était vraiment tout à fait autre chose ! Et pas vraiment le même métier comme j’avais pu l’expérimenter à mes dépens.
Ludmilla hocha la tête en signe de compréhension. Elle pourrait parler à son Marc chéri… mais demain ou après-demain.
- C’est terrible, dis-je en riant nerveusement, il y a une heure, je voulais couper avec tout et prendre des vacances… Une heure après, je viens de décréter que je n’allais plus avoir ni vacances, ni week-end, ni même une bonne partie de mes nuits.
- Tu ne tiendras pas le coup, Fiona, fit Ludmilla… Tu n’es même pas remise de ton « jetlag » du mois dernier… On va t’aider…
- Tu te doutes bien que j’y comptais quand même un peu…
En voyant Ludmilla se démener pour préparer mon ordinateur, je m’étais rendue compte que ceux qui me faisaient ce coup ignoble avaient oublié une chose importante dans leur funeste plan : je n’étais plus seule. L’asociale Fiona Toussaint avait fini par avoir des amis, par constituer autour d’elle son propre réseau de connaissances. Et moi qui vitupérais ces complicités, ces ententes, ces formes de rapport troubles, j’allais les utiliser avec une sorte de franche délectation. Bien sûr, je serais seule devant ma copie mais si quelqu’un pouvait tenir la gageure de potasser quatre questions pointues d’Histoire et autant de Géo… - mon Dieu, la Géo !!! – c’était encore moi. Pas parce que j’étais exceptionnelle, surdouée ou hors normes mais simplement parce que je comprenais vite du moment qu’on m’exposait quelque chose clairement et précisément. Et je savais que je pourrais compter sur d’excellents répétiteurs.
- Tu connais les questions mises au concours évidemment ? questionna Ludmilla.
Je hochai piteusement la tête en signe de dénégation. Elle poussa un long soupir aux allures de plainte et agita son doigt devant moi comme devant une élève qui n’aurait pas bien fait son travail.
Cela faisait partie de ces petits mystères de Ludmilla. Elle non plus n’avait jamais voulu être enseignante mais elle était devenue – très temporairement – professeur des écoles. Elle n’avait pas envisagé de passer les concours de l’enseignement secondaire mais chaque année elle prenait un drôle de plaisir à traquer la parution au Bulletin officiel de l’Education nationale pour connaître les nouvelles questions. Une sorte d’hygiène mentale disait-elle… Ce qui n’était pas faux tant les questions posées étaient révélatrices des nouveaux axes et des problématiques les plus neuves de la recherche universitaire.
- Moderne, c’est du gâteau pour toi, affirma-t-elle… Cela fait donc une question en moins…
Je ne pouvais pas la contredire. « Les affrontements religieux en Europe du début du XVIème siècle au milieu du XVIIème siècle », même si ce n’était pas exactement mon domaine spécifique de recherche, ça en était tout proche. Avant de quitter Amiens, j’avais même pondu un petit article sur « la foi de Louis XIII face aux déchirements religieux en Europe ». Le travail ici serait de l’ordre du dépoussiérage de dernière minute… Mais pour le reste…
- La religion a fortement inspiré le jury il y a deux ans, reprit Ludmilla, car en histoire médiévale, il est question de « Pouvoirs, Eglise et société de 888 au premières années du XIIème siècle en France, Germanie et Bourgogne ».
- Pas l’Italie ?
- Tu es incroyable ! s’emporta mon amie. Tu voudrais en plus élargir les sujets…
- C’est que, expliquai-je, quand on me dit « Eglise » et « Moyen Age », moi je pense pape.
- Si ça peut te rassurer, ils ne seront jamais bien loin les souverains pontifes… Je crains même qu’il ne te faille apprendre leur succession pour impressionner le jury… Ca, ce sont les anciennes questions, ce qui veut dire qu’il existe déjà des manuels, des cours, du prêt et du concret… Les questions nouvelles sont donc en antique et en contemporaine… Et là, crois-moi, c’est du lourd !
Je ne sais pas pourquoi mais, pendant un moment, j’avais imaginé dans une bouffée d’optimisme délirant que ce serait finalement assez aisé. Le sujet de médiévale me parlait quand même pas mal. Y avait-il eu une mutation féodale autour de l’an mille ? Jusqu’où le pouvoir des rois s’était-il émietté ?
Ludmilla me recadra vite fait en divulguant ce qu’elle entendait par « lourd ».
- Après la religion, ils ont été sensible à des notions de type centre et périphéries, de rapports de domination, de relations diverses… Bref, le jury s’est lancé sur la trace d’anciennes formes de mondialisation. Cela donne « Rome et l’Occident, de 197 avant J.-C. à 192 après J.-C. »… avec une longue série de précisions géographiques sur ce qu’il faut considérer comme l’Occident… Et, en contempo, « Le monde britannique 1815-1931 ».
- Qu’est-ce que cela veut dire « le monde britannique » ? Le monde monde ?… Le monde entier ?…
- Ben oui, l’Australie, le Canada, l’Inde, l’Afrique du Sud, les possessions en Afrique noire… l’Irlande… et j’en passe…
- Mais c’est immense !…
- Et la bibliographie est majoritairement en anglais…
Ce n’était pas à proprement parler un problème. Juste une complication de plus…
- Et puis, il y a la géo…
Oui, il y avait la géographie. Aussi étrange que cela puisse paraître, un agrégé d’Histoire était quelqu’un qui avait préparé autant de questions d’Histoire que de Géographie. Du moins c’est ce que j’imaginais car, sur ce point heureusement, Ludmilla me rassura un peu…
- Ils ont réduit la dose… Deux questions de géographie seulement… Et, là où tu as du bol, c’est qu’elles ne sont pas difficiles à cerner… « La France », ça c’est du permanent… et « L’Europe », nouvelle question…
- Avec le monde britannique, fis-je remarquer, ça fait quand même quasiment toute la planète à maîtriser.
- Pas faux ! Mais on a quatre mois pour ça… Première chose à faire, connaître les dates exactes du concours… Après, on organise un planning de préparation et on voit où on peut dégoter de quoi lire… Entre ta bibliothèque et la mienne, on devrait trouver de la matière pour commencer en attendant d’aller piller Castela et Ombres blanches lundi…
- On, on… C’est quand même moi qui…
Ludmilla leva à nouveau son index en l’agitant sous mon nez.
- Ecoute-moi bien, Fiona… Cela fait un moment que je me demande bien pourquoi chaque mois je reçois un chèque conséquent portant ta signature… Alors maintenant laisse-moi te dire que je viens de trouver une excellente raison à cela… Tu me verses un salaire en tant que coach pour te préparer à l’Agreg.
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mer 21 Juil 2010 - 0:29

MERCREDI 13 JANVIER

La neige n’était plus qu’un mauvais souvenir… ou un bon pour tous les élèves qui avaient été dispensés de cours du fait de la suppression des transports scolaires. Après un long week-end passé à élaborer les cadres du travail de préparation, j’avais entamé dans la journée de lundi la tournée des collègues de l’université préparant aux concours de l’enseignement. Avant cela, j’avais trouvé dans mon casier la photocopie de la belle lettre de vipère de monsieur Frédéric de Moray, courrier qui avait eu le don de me remettre dans une rage folle. L’urgence, c’était la préparation du concours… Mais après… Après, je me faisais fort d’aller toucher deux mots à ce monsieur afin de lui faire cracher les raisons de l’ignominie qu’il m’imposait. Je n’avais pas vraiment le temps de me disperser et, pour reprendre l’image du naufragé dans la tempête, je devais d’abord penser à sauver ma peau avant de régler son compte à l’architecte qui avait conçu la coquille de noix écrabouillée par les flots.
Mon maître et mentor Robert Loupiac n’avait pas été le moins touché par mon sort. Il avait offert son aide, aide que je m’étais bien gardée de refuser tout en sachant que, encore plus que moi, il avait décroché des autres périodes de l’Histoire, celles qu’il n’enseignait pas. Il m’avait en revanche facilité une prise de contact avec le directeur de l’UFR de géographie lequel, ému lui aussi, m’avait ouvert en grand les portes de la bibliothèque de son unité de formation. J’avais refusé poliment en arguant qu’il était hors de question que mon problème lèse d’une manière ou d’une autre les étudiants « normaux », chose qu’il avait su accepter et qu’il avait contré en me proposant de piocher à l’occasion dans sa bibliothèque personnelle.
Toute ma vie tournait autour de ces maudites questions. Je me levais dans la Sicile du Ier siècle avant Jésus Christ, je déjeunais au milieu des flux de transports européens, je dinais avec Robert II et Otton Ier à ma table et je me couchais en essayant de retenir les grandes étapes de la constitution des dominions britanniques. A longueur de journée, mon ordinateur crachait des e-mails de Ludmilla avec des définitions, des amorces de chronologies, des références nouvelles glanées au gré de lectures rapides ou sur les sites d’autres universités françaises. Bref, j’étais plongée jusqu’au cou dans ce long sprint qui devais m’amener jusqu’aux épreuves écrites de la semaine du 19 avril. 8 janvier, 19 avril… C’était encore moins de temps que nous l’avions imaginé le premier soir. Alors, pour ne pas avoir mauvaise conscience, je me resservais une louche sur Gandhi en attendant de trouver un mauvais sommeil au-delà de deux heures du matin.
Dans ce drôle de jeu de saute-moutons, je repassais ce matin enfin de l’autre côté de la barrière avec un cours sur le conseil du roi. J’y entrai difficilement après avoir potassé pendant le trajet en métro un demi-chapitre consacré aux nouvelles formes de divisions de l’espace français. Entre la loi d’orientation Joxe-Marchand de 1992 sur l’ATR – qui est, comme nul ne l’ignore l’Administration Territoriale de la République – et le rôle de Colbert au conseil des dépêches, il y avait un écart assez substantiel pour que je ne fusse pas étonnée de la dispersion au sein de mon auditoire matinal. Comme si la neige était restée bien présente dans les têtes, à défaut de l’être encore sur les routes, ça patinait sec ! Il n’y avait pas cette connivence, ces échanges avec l’assistance qui faisait du cours une sorte de ping-pong nerveux. J’en surprenais beaucoup en train de parler entre eux m’excluant de fait de leurs préoccupations alors que j’eusse dû être au contraire au centre de celles-ci.
- Je dois avoir perdu la main, pensai-je…
Et comme tout se lie facilement dans un esprit fatigué, je trouvais dans mon incapacité à remettre tout le monde en bon ordre un signe éclatant et évident de mon manque de disposition pour la profession d’enseignante.
En désespoir de cause, j’accordai une pause exceptionnelle de cinq minutes au bout d’une heure. Cet intermède permit à Adeline Clément, l’étudiante que j’avais embauché pour m’aider à la gestion de Parfum Violettes, de dégringoler les marches de l’amphi jusqu’au bureau professoral.
- Je crois que vous ne pourrez rien y faire, dit-elle après m’avoir saluée. Ils ne parlent que de ça…
- Mais de quoi parles-tu ?… Et de quoi parlent-ils ?
Il me revint en mémoire les réactions de ce même amphi après ma tribune dans La Garonne libre. Pourtant, cette fois-ci, j’étais bien certaine de n’avoir rien fait qui puisse justifier de tels bavardages.
- Vous devez être descendue directement de la lune ce matin, Fiona… Tous les kiosques à journaux, toutes les devantures de presse, n’affichent que ça.
Ca, c’était un de ses journaux people sur lesquels je ne consentais jamais à jeter un œil. Même dans le relatif anonymat d’un cabinet médical.
Et sur le papier glacé aux couleurs clinquantes, je me reconnus sortant d’un restaurant parisien. Le titre rouge vif barrait la Une : Fiona de Sept jours en danger avec le journaliste vedette de RML.
Sans point d’interrogation évidemment.
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mer 21 Juil 2010 - 23:18

Avec mes troisièmes années, j’avais eu droit en décembre à des applaudissements pour approuver mon attaque en règle contre Maximilien Lagault, notre nouvel académicien. Aujourd’hui, il était impensable que je parvienne à générer chez mes étudiants autre chose qu’une curiosité malsaine. Pratiquement aucun ne devait écouter RML – une radio pour les vieux quand on a vingt ans – et le nom d’Arthur Maurel leur disait peut-être quelque chose uniquement parce que la station avait lancé à la rentrée de septembre une grande campagne d’affichage publicitaire en mettant en avant ses animateurs vedettes. Ce qui faisait forcément naviguer leurs neurones loin de Colbert c’était une triple découverte : la prof était une « people », la prof avait fait de la téléréalité (quoique là, on pouvait supposer que, du fait de la mémoire immense du net, la chose se savait toujours dans les chaumières), la prof avait une vie sexuelle. Cela m’avait consterné lors de mes premiers cours à Amiens tandis que je m’efforçais de me construire une identité sociale à coup de jupes pas assez longues et de talons un peu trop hauts ; pour un étudiant, comme pour un collégien ou un lycéen, un prof restait un être hors de la vraie vie. On ne l’imaginait pas en train de faire ses courses, on ne supposait pas qu’il puisse aller voir une comédie populaire au cinéma, on ne voyait dans son appartenance sexuelle qu’un élément de classement commode entre « gros nul » et « vieille peau de vache ». Un prof, c’était un prof et rien de plus !
La pause aida cependant à tasser les choses. Les remarques salaces, les questions mal placées une fois exprimées, tout le monde – ou presque – regagna sa place. Il me restait juste à trouver le moyen le plus efficace pour rattraper les cinq minutes perdues. Mais bon, on ne m’appelle pas le métronome sans raison…

Je n’attendis même pas d’avoir quitté l’amphithéâtre pour rebrancher mon portable. Je m’étais tenue à la décision de le couper prise le vendredi précédent avec d’autant plus de facilité que cet instrument, bien pratique en certaines circonstances, demeurait à mes yeux un outil barbare : les mauvaises nouvelles arrivaient toujours tôt ou tard. D’ailleurs, j’en étais venue à songer, dans ces courts moments où avant de m’endormir je pensais à autre chose qu’aux plantations britanniques au Kenya, que si le coup de téléphone de la secrétaire de l’université m’avait atteint ailleurs que dans mon appartement et en présence de Ludmilla, j’aurais pu me laisser aller à des impulsions aux conséquences dramatiques. C’est une chose d’apprendre que vous êtes viré alors que vous êtes chez vous ; cela en est une autre quand vous êtes par exemple dans un train ; c’est un coup à se jeter par la porte donnant sur la voie au premier arrêt.

La boite débordait de messages reçus et d’appels manqués dont je ne pris même pas la peine de consulter la provenance. Il me fallut cependant remonter dans l’historique pour récupérer le numéro du portable d’Arthur Maurel. C’était toujours lui qui m’avait appelée et, ne comptant pas poursuivre cette relation, je n’avais même pas stocké ses coordonnées dans mon répertoire de numéros.
A midi, j’avais une chance de l’intercepter à la cantine de la radio avant qu’il ne commence à s’isoler avec son équipe pour tracer les grandes lignes du journal du soir, lignes encore mouvantes mais qui donnaient une première structure de travail.
A la deuxième sonnerie, il décrocha.
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mer 21 Juil 2010 - 23:32

- Enfin ! Tu te rappelles que j’existe !
Ce n’était pas la façon la plus agréable d’être accueillie mais, sans forcer mon honnêteté, je devais reconnaître que c’était amplement mérité. Un amoureux ne peut qu’être inquiet, puis courroucé, lorsque sa douce semble s’évaporer dans la nature.
- Et comme un fait exprès, c’est justement le jour où ce torchon sort ces photos…
Deuxième point pour lui. Le score était d’ores et déjà bien établi à mon désavantage. Il ne me restait, comme on le dit en sport, qu’à essayer de sauver l’honneur.
Fort heureusement pour faciliter ma défense, j’avais atteint le calme en grande partie ouaté du bureau que je partageais avec Robert Loupiac et deux autres enseignants d’histoire ancienne. Ce bureau minuscule était paradoxalement un lieu qui pouvait me donner de la force. Ici, mon professeur avait osé faire dégager la caméra de Channel 27 contribuant par son intransigeance et sa fermeté à me permettre de me remettre d’aplomb. Ici même, il y a un mois, il avait évité que j’aille me fracasser la tête dans l’escalier faute de pouvoir régler les contradictions qui me broyaient les sens.
- Je mérite tes critiques et j’assume mes erreurs, dis-je posément tout en me laissant tomber – et ce n’était pas un hasard – dans le grand fauteuil brun de Robert Loupiac. Disons que depuis mon retour à Toulouse, certains faits ont largement compliqué ma vie et qu’il a d’abord fallu que je pare au plus pressé. Je n’ai pas coupé mon téléphone à cause de toi, je l’ai coupé pour tout le monde… D’ailleurs, en même temps que je te parle, il y a des messages qui s’affichent sans arrêt pour me dire qu’on a voulu me joindre…
- Un certain nombre de ces messages viennent de moi…
- Je m’en doute et, crois-moi, je suis sensible à leur nombre…
- J’aurais préféré que tu sois sensible à leur contenu, fit-il remarquer amèrement.
- C’est pour un deuxième temps… Quand je pourrais respirer à nouveau…
Je ne voulais surtout pas lui dire. Non surtout pas… Je devais lui mentir… Au moins jusqu’à vendredi soir… A ce moment-là, il pourrait me détester toute sa vie entière… Mais, pour le moment, j’avais besoin de sentir qu’un homme m’aimait. C’était complètement débile et incohérent, surtout après la publication des photos dans le magazine « people », c’était juste la nécessité d’une énergie positive supplémentaire pour me permettre de continuer à tenir debout et même, suprême ambition, continuer à avancer.
- Que t’arrive-t-il ?
De l’amer, la voix avait viré au feutré, à ce ton si suave d’homme de radio qui vous emporte parce qu’il ne recèle aucune aspérité qui vous égratigne l’oreille. J’en vins à me demander s’il avait vraiment été en colère contre moi. On ne parvient pas à une telle douceur par calcul, c’est inconcevable.
- Un truc pas possible qui m’attendait quand je suis rentrée à la maison… Une sorte d’ultimatum administratif… J’ai trois mois pour préparer l’agrégation d’Histoire. La préparer et la réussir. Sans quoi je saute de mon poste… Donc, depuis vendredi soir, je bosse, je bosse et je bosse… Et le téléphone, il est totalement coupé. Je ne communique que par mails avec mon amie Ludmilla qui s’est intronisée coach en chef…
- Mais tu ne contestes pas cette décision ?… Il doit bien y avoir des procédures…
- Non, je ne palabre pas, c’est comme ça… Et puis si je perds un mois à discuter, il ne m’en restera plus que deux pour travailler…
- Tu pourrais gagner… Je ne sais pas ce qu’on te reproche mais je t’imagine mal refuser de respecter les règles établies.
- C’est bien ce que je fais, je les respecte, dis-je… On m’ordonne de passer le concours, je passe le concours…
- On pourrait mener l’enquête sur cette histoire, proposa Arthur d’un ton assuré qui disait que ce n’était pas une idée en l’air…
- Allons, tu perds la raison ! m’exclamai-je… D’abord, je refuserais de te laisser faire parce que je ne veux pas de confusion des genres et pas non plus de traitement préférentiel… Et ensuite, quand tu vois ce qui se passe à Haïti depuis hier, est-ce que tu penses que ce qui m’arrive est si grave que cela ?
Il n’avait rien à répondre et j’eus, sans joie particulière cependant, le sentiment d’avoir inversé le rapport de force.
- Disons alors que j’aimerais que tu me dises comment je peux t’aider ?
Mon Dieu ! Il me tendait la perche ! Comme s’il savait par avance la réponse que je voulais lui faire. Oui, tu peux m’aider… J’ai besoin que tu m’oublies, que tu me laisses me débrouiller au milieu de toute cette merde, que tu te trouves quelqu’un de mieux charpenté psychologiquement que moi… Parce que tu le mérites.
Il me tendait la perche… et cette perche, je me refusais à la saisir.
Pas maintenant… Vendredi…
Et encore… Si j’en avais encore la force et le courage…
- Je vais y réfléchir et je te le dirai vendredi soir…
- Parce que tu viens quand même pour l’émission de vendredi ?…
Il s’en étrangla de surprise.
- Je me suis engagée à venir, donc je viens !… Mais je crains de ne pas être une partenaire très disposée pour le week-end…
C’était déjà un fort indice lâché au cœur de la discussion. Il le sentit et détourna la conversation en la ramenant à son point de départ.
- Si tu viens à Paris vendredi, pourquoi tu n’irais pas au Ministère leur demander quelques explications ?
Pourquoi ?
Mais parce que cela ne se faisait pas…
Ou, du moins, parce que ce n’était pas ainsi qu’agissait Fiona Toussaint.
- Qu’est-ce que tu as à perdre ?
- Une demi-journée de travail au moins…
- Mais qui peut t’en épargner beaucoup d’autres.
Les choses ainsi présentées avaient un certain attrait, il me fallait le reconnaître. En voyageant par le train de nuit, je pouvais être dès l’ouverture du ministère à faire le siège du bureau de Frédéric de Moray. Il me revint en tête les délicats châtiments auxquels je me promettais de le soumettre. Peut-être me faudrait-il en rabattre un peu en la matière ? Quitte à ce que ce ne soit que partie remise…
Mais, oui, la suggestion d’Arthur, même au deuxième, même au troisième abord, me séduisait. Elle était cohérente et je résiste rarement à la cohérence… Surtout quand elle vient d’autrui.
- On pourrait se retrouver à midi pour déjeuner, dit-il lorsqu’il sentit que son idée avait emporté mon adhésion.
- Pour qu’on nous traque encore avec de gros appareils photos et de gros zooms ?… Désolé, très peu pour moi…
- C’est plutôt moi qui devrais me plaindre, minauda-t-il… De nous deux, c’est quand même toi que le journal met en avant…
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mer 21 Juil 2010 - 23:49

Arthur avait appelé huit fois depuis la veille pour me prévenir de la sortie imminente des photos et de l’article. C’est tout ce qu’il eut le temps de m’expliquer avant d’être happé par son travail.
Le tremblement de terre haïtien, l’émotion planétaire qu’il avait suscité, tout cela se traduirait par des éditions spéciales, des réactions, des témoignages, des explications scientifiques et des polémiques promptes à se déclencher. Arthur ne pouvait plus s’appartenir au milieu de ce gigantesque cirque médiatique. Lorsque les liaisons téléphoniques fonctionneraient à nouveau, il y aurait les cris, les appels, les pleurs à gérer et à distribuer en longues plages douloureuses.
Quelque part pourtant, il m’avait bien fait comprendre qu’une place dans ses pensées, une place chaude et confortable, était pour moi. Que sa force, que son énergie, que sa compassion m’accompagneraient et ne me feraient jamais défaut face à l’ignominie qui m’atteignait.
Etait-ce bien ce type que je m’étais promis de larguer à la fin du prochain week-end ? Ou était-ce un autre ? L’homme d’un soir ? Le gars qui ne compte pas parce qu’il n’existe pas à vos yeux ?
Arthur Maurel avait pris une épaisseur supplémentaire en quelques minutes d’écoute et de conseil. Pas assez sans doute pour être l’homme de ma vie… Peut-être déjà trop pour que je me résolve à l’enterrer au cimetière des amants oubliés.
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Jeu 22 Juil 2010 - 23:59

VENDREDI 15 JANVIER

Il est quand même étrange de constater comment des problèmes sérieux, une fois additionnés, peuvent quand même avoir des effets positifs en se limitant mutuellement.
Me retrouvant à la une d’une certaine presse qui ne s’était intéressée à moi que de manière épisodique et désormais lointaine, j’aurais pu légitimement craindre de sortir dans les rues de Toulouse. Seulement voilà, j’étais tellement occupée à bosser ces foutues questions d’agrégation que je mettais encore moins le nez à l’extérieur qu’à l’habitude… et lorsque j’avais dû aller assurer un cours le jeudi matin, j’avais – exceptionnellement – utilisé ma propre voiture plutôt que le métro.
Encouragée – le mot est peut-être un peu faible – par Arthur Maurel à aller demander au Ministère qu’on garnisse certains de mes pourquoi de réponses sensées et fondées, j’avais anticipé mon voyage en train vers Paris. Du coup, le Lunéa partant à 0h49 se révélait un moyen éminemment plus discret qu’un TGV pour gagner la capitale. Dans mon compartiment à quatre couchettes, une fois installée à ma place – c’est-à-dire dès que la rame avait été mise à quai – et protégée par la couverture bleue de la synthèse Bréal sur la question de médiévale, j’étais invisible au reste du monde.
Dans le mouvement permanent de la gare d’Austerlitz, il en allait autrement. Fort heureusement, en cette heure aussi matinale que froidureuse, la foule se pressait en de rapides et répétitifs cortèges, processions ritualisées et mécaniques auxquelles je pris bien garde de ne pas me mêler. Le temps n’étant pas au port de lunettes de soleil, un bon gros bonnet sombre sous lequel j’avais enfoui mes cheveux et une écharpe de laine fine me permirent de me fondre dans la capitale en train de se ranimer.
Le rue me parut paradoxalement plus sécurisante pour ma tranquillité d’esprit que le métro bondé de huit heures du mat’. D’ailleurs, tout bien considéré, la rue Descartes, siège du Ministère de l’enseignement et de la recherche – puisque tel était son nom complet -, n’était pas trop éloignée du parvis de la gare d’Austerlitz. Evitant de stagner devant un plan – j’avais mémorisé mon parcours la veille avant de partir – je m’engageai sur le quai de Seine avant de tourner sur ma gauche pour traverser le Jardin des plantes.
J’avais du mal à me concentrer sur autre chose que ce trajet. Ce qui m’attendait au Ministère je n’en avais aucune idée et, pour dire vrai, je n’avais même pas pris la peine d’y réfléchir, étant intimement persuadée qu’on me rirait au nez en m’envoyer paître. Donc, lorsque mon esprit s’évadait de la simple reconnaissance du nom des rues, je rebasculais sur le travail de dingue qui m’avait déjà quasiment bouffé une semaine de vie. J’en étais à un point où ma mémoire – pourtant réputée - commençait à saturer et à demander grâce. Entre mon propre travail, celui de Ludmilla et même quelques compléments sortis par Marc Dieuzaide de ses fichiers informatiques, je m’étais retrouvée confrontée à une demi tonne de connaissances, à deux cents kilos de problématiques et à un annuaire de références bibliographiques. Pour la première fois de mon existence, j’avais une sensation de gavage. La nécessité tuait le plaisir que j’aurais pris en temps ordinaire à découvrir (ou redécouvrir) la naissance du limes de Germanie ou les orientations de la politique de l’Union européenne envers les pays balkaniques. C’était trop !
Voilà pourquoi je me contentais de scander, comme un bête exercice de mémorisation théâtrale, la suite rue Cuvier, rue Lacépède, rue Descartes. Ce n’était vraiment pas bien difficile et cela m’allait parfaitement bien ainsi.
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Ven 23 Juil 2010 - 0:21

A l’accueil, on commença par me demander de présenter une pièce d’identité. C’était sans doute rassurant, on ne rentrait pas dans un ministère comme dans un moulin à vent, mais la mesure ne m’arrangeait guère. J’avais espéré pouvoir trouver le bureau de l’odieux Frédéric de Moray, ou du moins son secrétariat, par mes propres moyens, histoire de n’être obligée de me faire connaître qu’au dernier moment. C’était raté. Si on m’autorisait à aller plus loin – ce qui n’était pas gagné – ce serait en étant précédé non d’une réputation flatteuse mais bien d’un avertissement claironné par le téléphone intérieur. Pour un effet de surprise, on pouvait largement imaginer mieux.
- Vous avez rendez-vous ?
J’aurais pu y aller au bluff mais maintenant que le lecteur me connaît un peu il sait sans doute que c’est une carte dont je ne sais pas jouer. Je répondis donc avec honnêteté par la négative.
- Et vous venez ?…
La phrase de la responsable de l’accueil, même pas terminée, jetée par habitude et sans la moindre considération pour la visiteuse, finit de me peloter les nerfs.
- … de Toulouse…
Cela eut comme bien on s’en doute un petit effet – pas désagréable pour moi – sur la cerbère et ses vingt ans de « maison ». J’enfonçai le clou avec la volonté assumée de bien faire. Un peu comme un soldat romain en mission sur le mont des Oliviers à Jérusalem.
- … et en train couchettes…
Consternation. Interrogation. Fureur. Ces sentiments défilèrent sur le visage bien maquillé de la « guichetière » du Ministère à qui on donnait facilement bac + 3.
- Vous vous prenez pour qui ? ronchonna-t-elle.
- Sans vouloir vous mettre encore plus de mauvaise humeur, je pense qu’il vous suffit de jeter à nouveau un regard à ma carte d’identité qui est juste à côté de votre main droite.
Là, c’était le coup de grâce, j’en étais convaincue.
Et puis zut ! De toutes les manières, je n’y avais cru qu’à moitié – et même moins que cela - à cette rédemption par une visite au saint des saints parisien. J’aurais juste un gros coup de bol si on ne me raccompagnait pas entre quatre képis.
- Vous seriez pas ?…
Cette manie de ne pas finir les phrases, ça me rendait dingue. Un peu comme ces journalistes – désolé, même toi Arthur - qui posent des questions sous forme d’affirmations. Pas « La conférence de Genève a-t-elle fait avancer les positions des différents participants ? » mais « on peut dire que la conférence de Genève a fait avancer les positions des différents participants ». A quoi peut-il bien servir de poser une question à laquelle on fournit déjà une réponse ?
Là, c’était une sorte de variation du problème. Comment peut-on répondre à une question qui n’a pas été entièrement formulée ?
- Fiona Toussaint, dis-je en perdant patience, c’est écrit sur mes papiers…
Et en plus j’aggravais mon cas…
- Vous êtes bien la fille de la télé, c’est ça ?
Oh ben crotte alors ! La « fille de la télé » ! Cela me poursuivait même ici. Dans un des lieux de la capitale où on pouvait s’attendre à rencontrer un nombre considérable d’esprits rationnels et supérieurs au m² !
Je dus me forcer pour sourire façon « je passe bien à l’écran » et hocher la tête d’un air un peu complice : « oui c’est moi mais surtout, ne le répétez pas… »
Je suis certaine a posteriori qu’elle brûlait de me poser LA question qui comptait : « est-ce que vous êtes vraiment avec Arthur Maurel ? ». Elle n’osa peut-être pas… Ou bien son esprit était déjà en train de galoper vers la suite de cette heureuse révélation.
- Je peux avoir un autographe ?
Un autographe ? Et puis quoi encore ?!…
Je pris sur moi de ne pas vider ce que j’avais sur le cœur. Après tout, cela n’était pas la première fois que cette situation se présentait, il y a toujours des physionomistes remarquables qui en un coup d’œil vous reconnaissent et se jettent sur vous. Refuser la sollicitation, même en ayant d’excellentes raisons de le faire, c’était s’exposer à des remarques atrabilaires peu sympathiques, le genre qui vous font des réputations aussi difficiles à décrocher que le pansement du capitaine Haddock. Et bizarrement, surtout si on songe à certaines de mes mésaventures passées, j’y tiens beaucoup à ma réputation. Elle est quasi consubstantielle à ma fierté légendaire.
Trouver un stylo et un morceau de papier ne devait pas être la chose la plus compliquée à faire dans un espace d’accueil. La cerbère, radoucie, complexifia un peu l’exercice en me plantant vingt longues secondes le temps de courir jusqu’à son placard personnel pour en ramener… son exemplaire du torchon people dont je faisais la couverture.
Là, ça devenait dur à avaler. Et même carrément indigeste. Cela revenait à quasiment approuver et sanctifier la présentation que cette feuille de chou faisait de moi. Fiona de Sept jours en danger… Cela ne sonnait même pas vieille noblesse rurale française. Je trouvais ça pour tout dire dégradant…
- C’est pour qui ? demandai-je faisant un nouvel effort pour ne pas disjoncter.
Dans ma tête, je me motivais par des encouragements bien sentis : « Allez ! C’est comme une dédicace… », « C’est rien, juste une signature »…
Presque comme une dédicace…
Non, en fait, cela n’avait rien à voir… J’avais envie de crier « Au secours !!! »
- C’est pour ma fille… Elle s’appelle Bérénice… B, é, r, e et nice comme la ville…
Bérénice ?… Il y avait encore en 2010 des parents qui appelaient leur fille Bérénice ?… Et ces mêmes parents avait laissé cette fille il y a trois ans veiller devant la télé jusqu’à 22h30 pour me voir en train de donner une conférence sur la sexualité à l’époque moderne ? Dans tous les sens du terme, c’était une tragédie. J’étais en train de devenir réac…
Après le « pour Bérénice avec de gros bisous », j’ai signé Fiona sur le papier glacé sans même regarder ce que je faisais. Bien persuadée d’ailleurs que ma cerbère s’appelait en fait Bérénice et que sa fille – si elle existait - ne verrait jamais cet infâme gribouillis fait au marqueur bleu.
- Je souhaiterais me rendre auprès des services de monsieur Frédéric de Moray, expliquai-je dans la foulée afin de ramener « l’accueilleuse » à sa fonction première perdue de vue depuis de trop longues minutes.
- La Direction de l’encadrement, pavillon Joffre, premier étage… Présentez-vous auprès de madame Cécile Rousset pour obtenir un rendez-vous.
Maintenant que j’étais dans la place , j’aspirais à bien autre chose qu’un simple rendez-vous aux calendes grecques.
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Ven 23 Juil 2010 - 22:46

Même sans être une experte en matière d’architecture, il était évident que le pavillon Joffre constituait la partie la plus ancienne du site d’implantation du Ministère. Il allait également de soit que le brave maréchal n’était en rien responsable de sa construction et que ce nom honorifique n’avait été donné qu’au lendemain de la première guerre mondiale. Comment en douter d’ailleurs quand pour l’atteindre on devait longer sur près de cent mètres un autre bâtiment d’allure plus contemporaine dédié à la mémoire du maréchal Foch ? Autant les noms donnés aux rues du quartier « sonnaient » scientifique, autant les deux grands maréchaux faisaient un peu tâche maintenant qu’on était passé de la rigueur militaire des polytechniciens à celle, parfois particulière, des chercheurs.
En suivant les panonceaux indicateurs, je parvins sans véritable anicroche au bureau occupé par Cécile Rousset. Cette femme d’une trentaine d’années tirée à quatre épingles incarnait la secrétaire particulière telle qu’on la caricature fréquemment. Raide devant son écran d’ordinateur, la mine pincée, les pommettes relevées d’une touche colorée, elle martyrisait son clavier en retranscrivant à toute allure un texte soufflé par un minuscule dictaphone numérique. Peut-être une lettre comme celle qu’avait reçu la présidence de l’université du Mirail ? L’idée – et c’était même une quasi certitude – que tous mes « malheurs » étaient partis de ce bureau, de cet ordinateur, de cette imprimante laser qui crachait déjà la missive à peine terminée, me terrassa. D’une idée, mon esprit caracola vers une autre qu’égoïstement je n’avais pas encore formulée : étais-je la seule à être visée par cette injonction de réussir le concours ou de dégager ? L’accusation qui me visait semblait tellement spécifique que je n’avais jamais émis une telle hypothèse. Mais après tout, pourquoi pas ? La baisse générale des effectifs dans l’enseignement était peut-être la raison essentielle de tout ce cirque.
D’une impulsion maîtrisée à force d’avoir été calculée et répétée, Cécile Rousset amena son fauteuil à roulettes pour récupérer la lettre imprimée et revint, toujours par le même moyen, la glisser dans un trieur.
Le courrier à signer par le directeur…
Elle sembla découvrir alors ma présence. J’étais restée, un peu intimidée par la situation et mon audace, sur le pas de la porte à moitié ouverte.
- Vous désirez ?
Visiblement, tout le monde s’était donné le mot dans la « maison » pour économiser au maximum sur le questionnement. C’était peut-être les nouvelles consignes ministérielles pour gagner en productivité. Comme cela m’arrive trop souvent, quelque part dans ma tête une pastille humoristique parasita le sérieux de la situation : qu’est-ce qu’il adviendrait si je me mettais à en faire autant dans mes cours ? Avec un mot sur deux ou sur trois supprimé, on pouvait en gagner du temps ! L’idée m’arracha un demi-sourire. Demi seulement car, en fait, dans cinq mois maximum, le nombre de mes mots en cours risquait fort de tendre vers le zéro absolu. Je retombai sur la terre dure de la réalité.
- J’aurais voulu rencontrer monsieur le directeur si cela était possible.
J’avais, comme l’avait fait systématiquement la secrétaire de l’université, donné le titre plutôt que le nom… Peut-être qu’il fallait parler ainsi dans ce type de lieu et de circonstances ? Et mon « si cela était possible » me ressemblait tellement qu’il en était totalement ridicule. Une fichue habitude que je traînais depuis longtemps : noyer la question difficile dans des circonvolutions annexes en espérant qu’on finirait par l’oublier. Des fois que la réponse serait négative…
- Monsieur le directeur ne reçoit que sur rendez-vous.
C’était la réponse que je m’attendais à entendre. La petite flambée d’espoir que j’avais pu avoir en franchissant l’étape de la cerbère de l’accueil était douchée d’emblée. Je n’irais pas au-delà de ce pas de porte. C’était déjà terminé.
- Vous souhaitez peut-être prendre un rendez-vous ? ajouta la secrétaire particulière.
A quoi bon ?! Je ne comptais revenir à Paris que pour passer les oraux… et encore dans la version ultra-optimiste de mon futur immédiat.
Je refusai poliment – mais d’un simple geste de la tête - et tournai les talons après un salut à peine murmuré. Je n’osais même pas m’avouer que j’étais déçue, que mon inconscient avait fabriqué à mon insu une hypothèse dorée dans laquelle on s’étonnait de ma visite, on constatait que c’était une erreur et on dictait devant moi la lettre qui me rétablissait dans mes fonctions pour l’année future. Vains et doux rêves qui s’effondraient dans une demande de rendez-vous. Sans doute aux calendes grecques.
- Seriez-vous libre cette après-midi à 14h30 ?
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Ven 23 Juil 2010 - 23:52

De 9h23, heure à laquelle je m’identifiai – sans réaction particulière de Cécile Rousset – et acceptai l’heure du rendez-vous, jusqu’à 14h30 je n’eus pas le choix entre quinze activités. Ce serait lecture d’un des deux pavés que j’avais amenés avec moi, prise de notes si possible directement sur mon ordinateur portable et lecture de la presse – un peu – afin de pouvoir faire relativement bonne figure au C’est à vous de le dire du soir.
Avant de m’inquiéter du lieu le plus adéquat pour mener à bien ces différents travaux, je devais en passer par un minimum de communication. D’abord un sms à Ludmilla pour lui annoncer que j’avais obtenu un rendez-vous… Un sms et pas plus ! Sans quoi elle m’aurait cuisinée une bonne heure pour savoir comment cela s’était passé… La coach est efficace mais l’amie a une fâcheuse tendance au babillage et au bavardage ; je ne l’en aime pas moins. Pour Arthur, je balançai un petit moment. A cette heure, il y avait de grandes chances qu’il dorme encore et, pour tout avouer, ne pas l’avoir directement au bout du fil était plutôt un soulagement. D’un autre côté, à l’heure où il me contacterait pour me donner les thèmes du débat du soir, je risquais d’être encore en pleine discussion orageuse avec le directeur de l’encadrement du Ministère. Injoignable donc… Et il était hors de question que je laisse mon téléphone branché en même temps que je travaillais.
Arthur le prendrait sans doute mal mais il aurait droit lui aussi à un texto pour toute explication : « Rendez-vous avec responsable Ministère à 14h30. Envoie-moi thèmes par sms. A ce soir. ». Avant d’appuyer sur la touche d’envoi, je relus plusieurs fois le message. C’était aussi froid que possible et, sans se forcer, entre les lignes, on pouvait y lire l’inéluctable fin de notre si courte liaison.
Ces problèmes étant réglés, mais non sans amertume, je basculai dans un autre questionnement redoutable. Où aller bosser ?
L’évidence, en plein hiver, était de choisir un lieu chauffé – et même bien chauffé afin de ne pas se geler les doigts sur le clavier de l’ordinateur ! – ce qui signifiait automatiquement un lieu fréquenté. Autant dire que c’était s’exposer – surtout en étant en position assise et immobile – aux regards, aux signes de reconnaissance, aux interruptions et aux demandes d’autographes aussi subtiles que celle de la préposée de l’accueil du Ministère. Le premier McDo venu, à l’angle du boulevard Saint-Michel et de la rue Soufflot, était idéal pour le « climat » et pour l’accès wifi mais beaucoup trop passant à mon goût. Sans compter que je ne pouvais pas espérer y rester emmitouflée pendant des heures sous mon écharpe et mon bonnet. Exit le paradis de Ronald, il me fallait autre chose ! Pas question pour les mêmes raisons d’aller tenter ma chance dans un café. Certes, le contournement de la législation anti-tabac, qui avait fait fleurir des espaces en terrasse ouverts mais chauffés, aurait permis que je demeure planquée sereinement sous mes auxiliaires vestimentaires de camouflage. Sauf que j’étais allergique au tabac.
Rien n’est décidément facile quand on cumule les problèmes et les faiblesses… qu’elles soient réelles ou fantasmées.
Que me restait-il comme possibilité ?
Squatter quelque part dans le Ministère ? C’était quand même risqué.
Ou ?…
C’était tellement évident que je faillis me battre de ne pas y avoir pensé tout de suite… Un lieu immense, à deux pas et conforme à mes goûts les plus profonds. Peut-être le seul lieu de Paris où j’avais plus de chance d’être reconnue comme Fiona Toussaint que comme Fiona de Sept jours en danger.
La bibliothèque de la Sorbonne.
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Sam 24 Juil 2010 - 2:15

L’esprit lesté d’un chapitre sur les lieux du pouvoir entre IXème et XIIème siècles, l’estomac à peine chargé d’un demi-sandwich jambon-beurre, je me présentai à nouveau à l’accueil du 25 rue de la Montagne Sainte-Geneviève. J’eus droit – il faut le reconnaître - à un traitement de faveur car la guichetière, dès qu’elle m’aperçut dans la file d’attente, me fit signe d’avancer et me libéra le passage. Du coup, je me trouvai encore plus en avance que prévu et je tournai en rond un bon quart d’heure dans le jardin carré, paradoxe géométrique qui en d’autres circonstances m’aurait sans doute amusée.
A 14h30 précises, je toquai à la porte, cette fois-ci close, du bureau de Cécile Rousset. Le choc de mon index recourbé sur le bois précieux ne suscita qu’un silence qui m’angoissa encore plus. J’en avais tellement vu ces derniers temps que j’imaginais des situations louches face à tous les faits un tant soit peu déroutants. Une seconde tentative n’ayant pas eu plus de succès, je m’apprêtais, conformément à mes dispositions naturelles, à rebrousser chemin, la tête basse et le cœur encore plus meurtri que le matin, lorsque la porte voisine – à doubles battants – s’ouvrit.
Un homme, dans la force de l’âge comme on dit quand on ne veut pas être impoli, se présenta sur le seuil. Une calvitie bien avancée, des lunettes austères à montures épaisses, un teint hâlé qui sentait le retour des sports d’hiver, tel m’apparût Frédéric de Moray, l’homme que je m’étais bien promise de démonter avec la même vigueur qu’un José Bové face à un McDonald’s millavois. Il n’avait rien d’impressionnant et c’était sans doute cela qui était le plus terrible. J’étais prête à voir en lui un honnête homme et en moi une paumée mythomane.
- Mademoiselle Toussaint, si vous voulez bien vous donner la peine d’entrer… Ma secrétaire a dû décaler sa pause déjeuner parce que nous avions beaucoup de courrier à terminer ce matin. C’est pour cela que je vous reçois ainsi.
Je n’avais pas envie de le croire. La secrétaire avait été sciemment écartée, j’en étais persuadée tout en étant incapable de le prouver. Ce qui allait se dire entre quatre yeux dans ce bureau ne devait sans doute pas supporter une paire d’oreilles - peut-être naturellement curieuses - supplémentaire.
- Je suppose que vous devinez pourquoi je suis venue jusqu’à vous…
Sans me répondre, le maître des lieux me désigna un fauteuil ce qui signifiait que la rencontre n’avait pas encore officiellement commencé. Ma question était donc rayée par avance de notre discussion. Il était le maître du temps qui allait s’ouvrir.
- Eh bien fit-il lorsque je me fus posée, vous vous décidez enfin à venir récriminer contre l’injustice qui vous est faite.
C’était plutôt gonflé comme manière de présenter les choses. Il semblait me reprocher de ne pas être venue plus tôt. Dieu sait quel tombereau de reproches se serait déversé sur moi si j’avais attendu encore une ou deux semaines pour me manifester ? Et puis pourquoi parlait-il lui-même d’injustice ? Cela voulait-il dire qu’il percevait ainsi ma situation présente ?
- Je dois vous avouer, dis-je, que je ne comprends pas. Je suis mise en demeure de passer dans un délai réduit un concours que certains de mes collègues ne possèdent pas non plus. Et je devrais ne pas trouver cela injuste ?…
- Vos collègues n’ont pas revendiqué que je sache la réussite à ce concours et ils ne tombent donc pas sous le coup de la sanction qui vous concerne. Ils passent au vert et vous, vous passez au rouge. Normal qu’on vous siffle !
C’était le moment de se défendre, ce qui n’était pas mon fort, mais pour se défendre, il fallait argumenter, avoir des preuves, et là j’étais sur mon terrain.
- Vous m’accusez d’avoir usurpé un titre mais si vous lisez l’article, ou plus exactement le billet d’humeur, que j’ai rédigé pour La Garonne libre, et dont voici la photocopie, vous remarquerez que les faits que vous évoquez ne sont pas de mon fait mais de la responsabilité du quotidien qui les a publiés. Le journaliste qui a rédigé la présentation de mon point de vue se trouve être d’une honnêteté fort discutable puisqu’il réside actuellement au centre de détention de Seysses, près de Toulouse, pour divers faits tels que – la liste n’est pas exhaustive - usurpation d’identité, détournement de fonds, escroquerie. Cette copie de ma déposition sur cette affaire complètera j’en suis certaine votre réflexion sur la réalité des faits qui me sont reprochés.
Je buvais du petit lait. Avec mes deux photocopies, j’avais l’impression d’avoir réussi à m’innocenter totalement. Arthur avait bien raison, c’était facile de prouver que j’étais une victime dans toute cette histoire.
Frédéric de Moray ne l’entendait pas de cette oreille. Il renifla fortement, se racla la gorge et prit un ton persifleur qui n’était autre qu’une bonne imitation de mon ironie personnelle.
- Puisque vous aimez les documents photocopiés, mademoiselle Toussaint, laissez-moi vous présenter ce gros dossier à couverture bleue que vous voyez ici sur mon bureau. Ce dossier, voyez-vous, c’est le vôtre, celui qui s’est ouvert lors de votre recrutement comme maître de conférences à l’université Jules Verne d’Amiens. C’était il y a moins de quatre ans ! Veuillez, je vous prie, comparer avec cet autre dossier à couverture jaune qui correspond à la carrière d’un professeur ayant vingt-cinq ans d’ancienneté. Que remarquez-vous ? Cela doit vous être aisé de comparer puisque vous avez le sens de l’observation et de l’analyse chevillés au corps ?
Le petit lait était en train de tourner. Moray m’avait attendu sur mon propre terrain, devinant ce que j’allais lui proposer comme défense et en ayant déjà prévu ce qu’il fallait pour la contrer. Le dossier bleu était trois fois plus épais que le dossier jaune, ce qui annonçait le défilé imminent de toutes les casseroles qu’on avait voulu m’accrocher aux fesses… quand je ne me les y étais pas collées moi-même.
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Sam 24 Juil 2010 - 2:24

- Nous avons d’abord la retranscription de vos propos dans une émission de téléréalité représentant le degré zéro de l’intelligence ainsi que quelques clichés que je qualifierais de douteux au plan moral.
- Je n’étais pas candidate à cette émission, me défendis-je. On m’a embringué là-dedans contre ma volonté.
- Vous avez pourtant assumé jusqu’au bout… Et en acceptant les défis les plus dégradants… Mais passons sur ce point… Cela s’est déroulé avant que vous soyez recrutée. Si cela engage votre réputation, c’est surtout parce que vous vous êtes servie de cette émission dégoûtante pour avancer. Vous étiez plus connue que vos concurrents pour les places d’enseignants proposées à Amiens d’abord, à Toulouse ensuite.
C’était une insinuation révoltante.
- Ce sont mes travaux qui…
- Admettons, coupa-t-il, admettons…
Il me filait un doute énorme. Et si cela avait effectivement joué ? Et si, inconsciemment, les collègues avaient porté leur choix sur moi parce que j’étais, comme certains produits, estampillée « vue à la télé » ? Non, c’était impossible, inconcevable. Cela aurait dû au contraire m’écarter à jamais de l’université… D’ailleurs n’était-ce pas ce qui était en train de se passer ?
- Un collègue de l’université d’Amiens témoigne néanmoins dans un document, dont je ne possède pas la photocopie mais bien l’original que voici, de votre vie passablement dissolue et de votre goût pour la provocation.
- Il était surtout obsédé, jaloux et frustré… Cela a été démontré y compris au plan clinique et, sauf erreur de ma part, l’affaire a été complaisamment étouffée par les services du Ministère… Comme quoi tout le monde n’est pas traité à la même enseigne dans votre boutique !
- Vous voyez, je savais bien que vous parleriez d’injustice… Aujourd’hui, on ne reconnaît plus ces fautes, on crie à l’injustice et à la calomnie. C’est comme cela de la maternelle à l’université.
C’était déroutant comme situation. De ma carrière, il n’extirpait que ce qui l’arrangeait et en le présentant dans le sens le plus contraire à mes intérêts. C’était de la malhonnêteté intellectuelle mais traitée avec une lourdeur pachydermique qui faisait qu’on ne pouvait ignorer que ça en était. A quoi tout cela rimait-il ?…
- Vous avez été plusieurs fois placée en état d’arrestation et conduite dans des commissariats de police à fin d’enquête… Au Blanc-Mesnil, à Blois… Suspectée d’agression verbale et physique contre un honorable académicien, rien que ça !… Nous avons bien évidemment les procès verbaux de vos auditions.
Il fit défiler une à une les feuilles d’une épaisse liasse que retenait reliée une grosse agrafe grise. Je ne me souvenais pas d’avoir été aussi bavarde.
- Je suis toujours sortie libre…
- Ecoutez, mademoiselle Toussaint, vous semblez minorer tous ces faits et sans doute ferez-vous de même pour ceux que je n’ai pas encore produits pour étayer la décision qui a été prise vous concernant. A chaque fois, ce n’est rien ou c’est peu ou vous n’y êtes pour rien. Al Capone aussi n’était jamais responsable et coupable de rien…
Me comparer à Al Capone, un criminel, un truand, un assassin ? Ce type était complètement barge !
- Monsieur de Moray, je crois qu’il est impossible de vous faire entendre raison. Il n’y a pas plus sourd que celui qui ne veut rien entendre. Vous avez constitué un dossier à charge et, si monsieur Robert Muchembled était ici, il parlerait de retour de la chasse aux sorcières pour ce que vous êtes en train de faire. J’ignore quelles sont vos motivations…
- Mais l’intérêt du service et l’honneur de l’institution universitaire, mademoiselle ! Rien de plus !…
- Vous parlez d’honneur ? Vous ?!… Achetez d’abord un dictionnaire pour en découvrir la définition !
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Sam 24 Juil 2010 - 2:28

J’étais en train de péter les plombs et, comme on le sait, c’était une situation dans laquelle je devenais incontrôlable. Sauf qu’étant complètement abattue et révoltée, touchée au plus profond de ma foutue fierté, je me mis à vider mon sac au lieu de prendre le directeur de l’encadrement pour un punching-ball.
- Depuis que j’ai voulu embrasser cette carrière universitaire, on n’a cessé de me mettre des bâtons dans les roues. Pourquoi ? Je ne sais pas… Je pense qu’aujourd’hui où on descend sans arrêt l’école et les profs, je pourrais être un bon exemple de la réussite du système. Je viens de bas dans la société. C’est peut-être ça qui vous gêne d’ailleurs, que je ne sois pas votre monde…
Je m’échauffais quand même bien, je partais carrément en live et, fort heureusement, Frédéric de Moray m’interrompit avec assez de froideur pour me calmer d‘un coup.
- Si vous n’êtes pas satisfaite, vous avez toujours la possibilité de faire examiner votre situation par le Médiateur de l’Education nationale et de l’enseignement supérieur. Pour le saisir, il vous suffit de rédiger un courrier indiquant la décision que vous contestez… Pour vous montrer que nous ne sommes pas les monstres que vous semblez croire, j’ai pris l’initiative de faire préparer par avance cette demande de manière à ce que vous n’ayez plus qu’à la signer.
Il prit dans le trieur une feuille qu’il déposa devant moi, rajouta d’un geste brusque et sec - qui démentait ses protestations de générosité - un stylo plume déjà ouvert.
- Nous vous laissons une dernière chance en vous permettant de présenter ce concours, reprit-il. Les inscriptions étaient closes, nous avons rouvert les fichiers informatiques listant les candidats pour rajouter votre nom. Montrez vos qualités et seulement vos qualités et tout se passera bien.
Son encouragement avait un arrière goût de menace. Cela m’incita à lire deux fois plutôt qu’une la lettre qu’il avait posée sous mes yeux. A la seconde lecture comme à la première, je ne trouvais rien à redire. Je pris une grande respiration, comme un futur noyé avant de se jeter à l’eau. Et je signai la demande d’appel au Médiateur.
- Dans combien de temps puis-je espérer que cet appel sera traité ?
- Oh, avec les réductions de personnel dans nos services, pas avant l’automne !
Il avait dit ça si tranquillement, si sereinement, comme si c’était un détail sans importance que tout se libéra d’un coup. Je balançai sur le directeur de l’encadrement le stylo plume puis, d’un grand geste du bras, balayai tout ce qui se trouvait sur son bureau. Mon dossier, celui du collègue irréprochable, le trieur, tout se mit à valser.
Comme Rastignac avait défié Paris du haut de la colline où reposerait désormais le pauvre Goriot, je jetai mon défi avant de sortir.
- Non seulement je l’aurai cette agrégation, mais en plus je finirai major… Et vous serez obligé de m’en féliciter !
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Sam 24 Juil 2010 - 20:25

Je n’avais pas atteint la rue Descartes que je regrettais déjà mes excès. Cela ne me ressemblait pas. Du moins, cela ne concordait pas avec ce que j’étais fondamentalement. Seulement, dans certaines circonstances, lorsque vous ne trouvez aucune prise pour vous raccrocher, un flot fatal vous emporte et peut vous conduire aux pires extrémités. Qui que vous soyez… Par chance, je n’avais tué ou blessé personne mais je m’étais couverte de ridicule et rien que cela c’était dur à admettre. Lorsque Frédéric de Moray aurait reconstitué mon dossier, il pourrait y ajouter légitimement une nouvelle page. Il y avait matière… D’avoir dégagé son bureau me gênait finalement moins que l’orgueilleuse affirmation terminale. Major à l’agrégation ? Et puis quoi aussi ? César de la meilleure actrice ? J’avais autant de chance de tenir cette promesse qu’un obscur troisième rôle dans un film de seconde zone d’obtenir un oscar ou une récompense à Cannes.
J’avais les nerfs à vif. De m’être énervée et d’avoir fini de me déconsidérer aux yeux de mes supérieurs hiérarchiques. D’en être finalement toujours au même point quelles que soit la portée des échéances. J’avais un concours difficile à réussir, une émission de radio à préparer, un amant à larguer. Rien de nouveau sous le timide soleil parisien.
En consultant mes messages, adossée à la grille extérieure du Ministère, je n’en trouvai aucun d’Arthur. Soit les sujets n’avaient pas encore été arrêtés, soit il avait trop bien lu entre les lignes de mon texto et ne souhaitait d’ores et déjà plus entendre parler de moi. La seconde solution était cependant improbable ; Arthur était journaliste avant d’être amoureux, il ne mettrait pas son émission en danger pour une simple rancœur d’amant éconduit. Du coup, à contrecœur, je dus laisser mon portable allumé le temps de gagner à nouveau l’antre impressionnante et protectrice de dame Sorbonne.
Sauf que dix minutes plus tard, je n’avais toujours aucun message et que, autant pour respecter le calme et la sérénité des lieux que pour me permettre de me replonger dans mon travail, je n’imaginais pas de laisser mon portable ouvert. Il ne me restait qu’une solution : envoyer un nouveau message à Arthur. Un second texto consécutif aurait confiné à la goujaterie, je m’armai de courage et composai le numéro du journaliste.
Il y eut une, puis deux, puis trois, puis quatre sonneries. J’espérais de chacune qu’elle fût la dernière mais cet espoir fut chaque fois déçu. La voix d’Arthur qui me répondit était celle de sa messagerie et m’invitait à laisser un message.
- Salut c’est moi… Bon, ça s’est très mal passé et je crois que j’ai aggravé mon cas au lieu de le solutionner… Je ne comprends pas pourquoi tu ne m’as pas communiqué les sujets pour l’émission de ce soir… Je suis à la Sorbonne et je ne peux pas laisser mon téléphone branché, je regarderai mes messages toutes les heures. A tout à l’heure… Je t’embrasse…
C’était sorti tout seul. Dans ce néant sidéral, ce désert de doutes, j’avais lâché ce verbe, ce mot de tendresse comme pour me raccrocher à quelque chose de chaud et de rassurant. La voix synthétique me demanda si ce message me convenait. Bien sûr que non qu’il ne me convenait pas ! Mais après tout j’embrassais bien Ludmilla et je n’avais aucune envie de coucher avec elle. Alors…
Je validais le message avant d’éteindre le téléphone. Retour vers les temps médiévaux, le pouvoir et l’Eglise. Pour au moins deux bonnes heures. En espérant que le cerveau veuille bien suivre et oublier les pénibles minutes que je venais de vivre.
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Sam 24 Juil 2010 - 22:12

Plus on se rapprocha de 16 heures, plus les coups d’œil à ma montre se firent fréquents. N’y tenant plus, je quittai ma place avec cinq minutes d’avance et, dans la discrète solitude des toilettes, je rebranchai le téléphone.
Toujours rien !
Une demi-heure plus tard, rebelote… et même absence totale de réponse.
Que fait-on dans ce genre de moments ? Je peux bien le dire maintenant, on fait à peu près n’importe quoi. On démonte le téléphone, on souffle sur la batterie, on appuie un peu partout sur le boitier à la recherche du moindre faux contact… tout en sachant pertinemment que le problème ne vient pas de là. Que ça n’a rien à voir.
A 17 heures, je n’attendis même pas d’avoir atteint les toilettes pour dégainer le téléphone et commencer à jouer avec ses touches, ce qui me valut un regard plus que noir d’une des bibliothécaires que mes va-et-vient avaient sans doute déjà intrigué.
Encore une fois, il n’y avait rien de neuf.
Je ravalai ma fierté et composai à nouveau le numéro d’Arthur. S’il cherchait à m’éprouver – après tout, chacun son tour et je l’avais bien mérité – il jouait le coup à la perfection. Tout le stress de ces derniers jours se concentraient désormais autour de ce silence. J’avais au creux du ventre une boule énorme qui montait et descendait, me pliait, me tordait, remontait dans ma gorge jusqu’à m’étouffer. Ma peau était comme chargée d’électricité. C’était là des conditions dans lesquelles toute forme de travail m’était impossible. Tout mon esprit, la partie consciente comme le subconscient, se focalisait sur ce silence. C’était à devenir dingue et à douter de ma propre logique interne. J’avais désiré, voulu, organisé cette coupure avec le monde et maintenant le fait de me retrouver seule, face au vide de l’autre, me paniquait.
De retour à ma place, je remballai mon ordinateur et quittai la salle de travail en moins d’une minute. La nuit était tombée sur Paris et le froid, supportable en début d’après-midi, était redevenu mordant. Il me fallut beaucoup d’auto-persuasion pour me convaincre que les larmes qui coulaient sur mes joues n’étaient dues qu’à la baisse de la température extérieure.

Puisque la voie téléphonique était coupée, il ne me restait plus qu’à hâter le moment de l’affrontement en visuel. Solution ultime et délicate qui risquait de provoquer l’explication fatale et définitive avant l’émission du soir. Ce que j’aurais voulu éviter à tous prix. Non parce que je tenais absolument à retrouver la saveur rude du cassoulet promis la semaine passée mais parce qu’il est des humiliations qu’il n’est jamais bon de connaître sur son lieu de travail, devant les gens qui vous assistent et, souvent, vous admirent et vous respectent.
J’attrapai un taxi devant le Panthéon. Le chauffeur était une femme d’une trentaine d’année qui ne fit aucun commentaire lorsque j’indiquai mon lieu de destination.
- Les studios de RML s’il vous plait, rue Jean Goujon.
La voiture, un 308, était quasiment neuve. Elle nous emporta sans un bruit au milieu de la circulation dense. Seul le compteur de tarification émettait un petit cliquetis pour accompagner l’augmentation de la somme à payer. De radio, point. De tentative d’entamer une discussion, aucune…. Ou presque…
- On va passer plutôt rive gauche et puis pont Alexandre III, lâcha la conductrice sans même jeter un coup d’œil vers moi dans son rétro…
- Euh… Très bien… Je vous fais confiance…
Qu’est-ce que je pouvais lui dire ? Elle connaissait Paris bien mieux que moi et maîtrisait des paramètres spécifiques comme l’intensité du trafic en fonction de l’horaire ou les zones de travaux en cours. Il y avait vraisemblablement dans cet apport initial d’informations une précaution qui n’était pas superflue : cela permettait de couper la chique par avance aux habituels ronchons qui trouvent que « ça ne va pas assez vite, je suis pressé » ou que « il ne fallait pas passer par là, ma pauvre dame ». Oui, cela devait être d’autant plus difficile à supporter quand on était une femme… donc supposée mal conduire et ne pas savoir se repérer.
Si je lui avais avoué en guise de réponse que je n’étais pas particulièrement pressée d’arriver à destination, elle n’aurait peut-être pas compris. Je m’abstins donc, tentant de concentrer mon esprit sur Paris by night, sur ces gerbes de lumières qui illuminaient la ville, mettant en évidence l’aspect grandiose des monuments. Ailleurs, j’aurais peut-être trouvé à redire sur cette débauche énergétique, sur la chaleur démesurée générée par ces centaines de projecteurs qui créaient un halo visible à des dizaines de kilomètres à la ronde. Mais Paris le valait bien…
Le trajet n’améliora pas mon moral. Au bout du boulevard Saint-Michel, la cathédrale Notre-Dame amarrée à l’île de la Cité comme un paquebot au quai des grands départs jaillit soudain et me ramena aux évêques du Paris de l’époque médiévale, les Albericus, Francon ou Galon dont l’existence m’avait été révélée seulement au cours des derniers jours. Un peu plus loin, le Louvre me renvoya à ce premier XVIIème siècle, celui de la guerre de Trente ans, celui de mon Louis XIII. Le quai d’Orsay et Alexandre III vinrent à leur tour m’évoquer l’Entente cordiale de 1904, le « Grand jeu » russo-britannique au nord-ouest des Indes entre Iran et Afghanistan. Il ne manquait plus qu’une statue de Vercingétorix pour boucler la boucle des questions d’Histoire de l’agrégation. Fort heureusement, à ma connaissance, la capitale n’en possédait aucune.
Loin de me regonfler le moral, cette promenade historique accentua largement mon spleen. La taille de la ville, la puissance de son architecture, la masse de ses foules, tout cela me disait que je ne pourrais jamais embrasser l’intégralité de ces moments d’Histoire qu’on me proposait – qu’on m’imposait – d’étudier. Jamais je ne pourrais avoir avec eux la familiarité, la proximité, que j’avais avec mon XVIIème siècle. Il resterait des failles, voire des crevasses, dans mon savoir au moment de se présenter à l’écrit… et encore plus à l’oral. J’avais beaucoup de mal à l’accepter. Je voulais faire bien, mieux que bien même. Surtout maintenant que j’avais fixé la barre tout en haut de la liste des reçus.
Comme j’avais du mal à accepter que cette « promenade » en taxi parisien m’en évoque douloureusement une autre à peine vieille de huit jours.
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Dim 25 Juil 2010 - 1:16

Cette fois-ci, personne ne m’attendait dans le hall de RML. Paradoxalement, alors que j’avais été marquée toute la journée par la volonté de ne pas être reconnue, j’aurais fortement apprécié de pouvoir être rapidement identifiée afin de gagner directement l’ascenseur sans m’arrêter. Qu’on le veuille ou non, et définitivement, la vie est vraiment mal faite !…
Il y avait deux hôtesses à l’accueil, deux filles un peu formatées sur le même modèle : grandes, fines, visage lumineux, sourire impeccable. A n’en pas douter, pour une « maison » comme RML, il fallait ajouter diplôme d’une école spécialisée, passé récent dans le mannequinat, maîtrise parfaite d’au moins deux langues étrangères. Pour rajouter au sentiment de gémellité des deux jeunes femmes, il y avait la tenue auriverde faisant coexister pantalon et chemisier jaune avec une veste verte en forme de caraco. Deux éléments essentiels permettaient de ne pas les confondre, la couleur de leurs cheveux (on pouvait se demander si cette opposition n’était pas volontaire) et la petite plaque portant leur prénom.
Elles firent mouvement commun vers moi puis, se rendant compte qu’elles allaient être deux fois trop nombreuses pour traiter mon cas, la blonde s’effaça devant la brune… Ce que je traduisis comme le signe évident de l’existence d’une hiérarchie entre elles.
- Bonjour madame, fit la jeune hôtesse brune qui aurait répondu au prénom de Stéphanie si je m’étais permis de la traiter avec familiarité.
Le « madame » commençait à avoir quelque chose d’un peu douloureux, mais bon j’avais encore au moins une trentaine d’années pour m’y faire. Dans le meilleur des cas…
- Bonjour… Je suis Fiona Toussaint… Je viens pour participer à l’émission C’est à vous de le dire…
L’hôtesse vérifia une liste sur son écran d’ordinateur, cliqua – sans doute sur mon nom – pour le valider et appuya sur une touche sur un boitier fixé à sa ceinture. D’un mouvement rapide, elle redescendit vers sa bouche une tige avec micro incorporé. Le privé en avait déjà fini avec l’accueil ringard façon Ministère de l’enseignement supérieur…
- Judith ? Ici, Stéphanie de l’accueil, mademoiselle Toussaint est arrivée…
Il y eut sans doute une réponse un peu longue et compliquée dans l’oreillette car je vis l’hôtesse hocher la tête à plusieurs reprises et même crisper imperceptiblement ses lèvres impeccablement dessinées.
- Si vous voulez bien vous asseoir un moment, Judith descend vous accueillir dans un petit instant.
Je me surpris à m’étonner qu’on me fît attendre. Etais-je en train de glisser sans m’en rendre compte vers un comportement de star ? Ce type de réactions, un peu trop fréquentes à mon goût, posait clairement la question de mon adaptation à une forme confortable de notoriété. Je continuais à refuser certains avantages mais sur d’autres points n’avais-je pas tendance à m’embourgeoiser ? J’étais venue en taxi et pas à pied, je fuyais tous les endroits où je risquais d’être confrontée à un certain type de population… disons populaires. Cela ne ressemblait pas à ce que j’étais il y a trois-quatre ans… L’évolution existait… Etait-elle pour autant positive ?
Comme l’expression « petit instant » peut avoir bien des durées différentes, je repris mon bouquin et, essayant de chasser ce listing de questions existentielles qui finissaient par me pourrir la vie, je retrouvais mes moines réformateurs du Xème-XIème siècle.
Quatre pages plus tard, l’ascenseur déposa quelqu’un dans le hall. Je levai les yeux vers les portes en train de s’ouvrir. Ce n’était pas Judith mais un chanteur passé de mode qui venait sans doute d’enregistrer une émission pour la sortie d’une nième version d’une compilation de ses vieux succès… Mon côté peu charitable n’osait pas imaginer qu’il eût encore des velléités créatrices…
Deux pages encore et l’ascenseur se signala à nouveau mais cette fois-ci en repartant vers les étages. Le destin de Guillaume de Volpiano quittant Saint-Bénigne de Dijon pour Fécamp resta suspendu le temps que la cage métallique mobile revienne se poser à son point de départ. Le calcul était judicieux ; Judith sortit de l’ascenseur, balaya le hall du regard à ma recherche et, m’ayant repérée, marcha à pas rapides vers moi.
- Ah, Fiona ! Vous êtes bien en avance !
Elle me claqua quatre bises qui contrastait avec son exclamation qui sonnait comme un reproche… ce que je pouvais fort bien comprendre. Il n’était même pas dix-huit heures et je venais en arrivant trop tôt perturber sans doute le bon ordonnancement de la machine du journal du soir.
- Je peux rester là, dis-je avec cette mine si familière de la gosse prise le doigt dans le pot de confiture. J’ai de quoi m’occuper, rajoutai-je en tapotant contre ma cuisse le lourd pavé de 500 pages.
- Non, non, venez… Il n’y a pas de problème…
Pas de problème ? Il y avait dans son ton enjoué quelque chose d’indéfinissable qui sonnait faux. Exactement comme quand vous vous ramenez à une fête dix minutes trop tôt alors que tout le monde est encore en train de courir partout pour installer les nappes et gonfler les ballons de baudruche. Exactement comme quand on vous soupçonne d’avoir sciemment voulu découvrir l’envers du décor sans y être invité.
- Allez, on y va… fit-elle comme pour me décider à bouger.
Cet encouragement, un peu sec et précipité de ton, me força à suivre.
Lorsque la double porte métallique se fut refermée sur nous, le visage de Judith se figea, vira au gris.
- Fiona, il faut que vous le sachiez tout de suite… Arthur n’est pas là… On ne sait pas où il est.
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Lun 26 Juil 2010 - 0:40

Je fus priée par un geste sans équivoque – un doigt posé sur ma bouche - de ne pas réagir immédiatement à cette révélation. Comme pour ajouter au malaise, les portes s’ouvrirent à l’étage de la rédaction et non à celle du studio de la semaine précédente. Tout cela sentait le mystère, la cachotterie de basse gamme et cela ne me plaisait guère. La disparition d’un journaliste-vedette, même si Arthur ne se pensait pas ainsi, aurait dû mettre la rédaction en ébullition. Au lieu de cela, je voyais une équipe bossant tranquillement comme si de rien n’était. Etais-je la seule au monde que cette information retournait à ce point ? Et si c’était le cas qu’est-ce que cela signifiait sur la profondeur de mes sentiments pour Arthur ?
- C’est son bureau, dit Judith en ouvrant une porte et en s’effaçant pour me laisser passer. On sera plus tranquille ici pour causer de tout ça.
En pénétrant dans l’univers quotidien d’Arthur, j’eus une grosse bouffée d’émotion. Ces objets étaient ceux qu’il avait choisis, cette disposition était celle qu’il avait voulue. C’était son univers et il portait sa marque. Rien de clinquant, de tapageur. Au contraire. Une recherche de l’efficacité maximale. Chaque chose était à sa place plus ou moins éloignée, selon la fréquence de l’usage, du bureau et de l’ordinateur sur lequel Arthur rédigeait son journal, ses lancements et les questions à poser aux invités. Dans ce vaste regard panoramique qui me reconstituait entièrement la personnalité du journaliste, un détail m’arrêta. Cette couverture orangée marquée sur la tranche de grosses lettres noires… Mon manuel sur la France au XVIIème siècle paru aux éditions Bouchain !… Quasiment à portée de main. Comme le signe d’une profonde nécessité.
- Quand avez-vous communiqué pour la dernière fois avec Arthur ? me demanda Judith.
- Je lui ai envoyé un texto ce matin puis un autre en début d’après-midi… Mais je n’ai pas eu de réponse…
- Et avant ?…
Je la trouvai terriblement curieuse. Et jalouse ?
- Fiona, je ne vous demanderai pas cela si vous n’étiez pas… enfin, vous voyez…
Oh oui ! Comment avais-je pu zapper ça ?… J’avais oublié les photos à la une de cette presse de caniveau… Judith savait… Tout le monde savait… Ou du moins croyait savoir ce qu’il en était des relations entre Arthur et moi.
- Judith, je ne suis pas… Oh, comment dire ça ?… Il faut que je reparte du début… Enfin presque du début…
Je pataugeais dans une eau aussi trouble qu’un marais de souvenirs amers. Je ne pouvais pas tout lui dire et, en même temps, je sentais qu’il fallait qu’elle comprenne.
- La dernière fois qu’on s’est parlé c’était mercredi après la parution des photos. Et aujourd’hui j’étais venue pour lui dire que notre histoire n’irait pas plus loin… Je n’avais pas de contact suivi et régulier avec lui si c’est ce que vous supposez… Mais ce matin, ce matin… Mon texto, il disait déjà un peu ce que je comptais lui avouer ce soir en face… Pourvu que… Pourvu que…
La nouvelle de son absence m’avait tellement assommée que je ne m’étais pas aventurée plus loin mais là, en dévidant la pelote de mes pensées, le fil que je remontais me conduisait à des hypothèses sombres et inacceptables.
- Ce que nous savons, fit Judith en appuyant sur chaque mot avec une force incroyable, c’est qu’il n’est pas chez lui… Nous avons reçu un message vers dix heures et demi… Juste un sms envoyé au présentateur du journal de 12 heures 45. « Je suis grippé. Je ne pourrais pas venir ce soir ». Et puis plus rien… Il n’a jamais répondu à nos appels sur son fixe comme sur son portable.
- C’est déjà arrivé comme situation ?
- Jamais… D’un autre côté, Arthur n’est à RML que depuis six mois… Mais une procédure normale aurait été qu’il me contacte ou, en respectant sur la hiérarchie de la maison, le directeur de la rédaction pour signaler qu’il avait un empêchement. Pourquoi a-t-il envoyé un message à Jean-Philippe Grondeux ? Et pourquoi pas un message de vive voix ? On ne se signale pas comme malade par sms.
Je me levai de mon siège pour arpenter nerveusement l’espace réduit de la pièce. J’étais sans doute en train de virer parano après mes mésaventures blésoises et toulousaines des derniers mois. J’imaginais Arthur enlevé, séquestré ou s’étant jeté d’un pont dans la Seine… Il fallait laisser un peu de temps pour que mes neurones digèrent, trient et organisent les informations que je venais de recevoir.
- J’ai fait envoyer un coursier de la radio chez lui, poursuivit Judith. Il a sonné à plusieurs reprises sans qu’on lui réponde.
- Cela ne prouve pas qu’Arthur était absent de son domicile, objectai-je.
- Si, parce que quelques minutes plus tard, la femme de ménage d’Arthur est arrivée. Comme elle a un double des clés, notre coursier messager a alors pu vérifier qu’Arthur n’était pas chez lui. Et, apparemment, d’après la domestique, il n’avait pas emporté grand chose avec lui.
Je m’étais rapprochée de l’étagère et, machinalement, tandis que mon cerveau disséquait tous ces éléments, mon index s’était mis à jouer avec la tranche de mon manuel le balançant d’avant en arrière. Un truc que je faisais souvent dans ma propre bibliothèque pendant que j’hésitais dans la construction d’un plan de cours.
- Il l’aime beaucoup votre livre, fit l’assistante. Depuis deux semaines, il en lit quelques pages chaque jour entre la conférence de rédaction et le moment où il se met à préparer ses textes. Il paraît que vous avez l’adjectif tranchant et précis. Il dit qu’il veut s’inspirer de ça…
J’eus l’impression d’avoir été prise en faute. Comme si j’avais voulu détourner le sens de la conversation à mon propre profit.
- Vous avez prévenu la police ? demandai-je le rouge aux joues tant pour le compliment reçu indirectement que par sentiment de culpabilité.
- La police ne se déplacera pas. Arthur est majeur et vacciné. S’il a eu envie de se prendre un jour de congé aux frais de la sécu, cela ne les regarde pas. Ce n’est pas un crime… Enfin, pas encore…
- Vous pensez qu’il est capable de faire ça ?
- En temps normal, non… Mais quand une femme vous fait perdre la boule.
Il n’était pas besoin d’être grand clerc pour deviner de quelle femme Judith parlait. Je me sentis devenir du coup complètement écarlate.
- Ecoutez, Judith… Je lui ai expliqué dans quelle situation difficile je me trouvais. Etre amoureuse c’est un luxe que je ne peux pas me permettre… Surtout si en plus il doit y avoir autour de tout ça des charognards armés d’appareils photos… Mais je ne lui avais pas dit que…
- Fiona, Arthur n’est pas un de vos étudiants. Il sait ce qu’est la vraie vie, il en a fini depuis longtemps avec les rêves d’un monde façon bisounours. Vendredi, il volait littéralement tellement il était heureux ; lundi, il était d’une humeur de chien… et hier c’était pire encore… On n’a pas eu besoin des photos de People Life pour deviner pourquoi il était comme ça. S’il n’est pas là ce soir, c’est je pense parce qu’il n’a pas eu envie de vous revoir…
Le pire c’est que cela se tenait. Mais moi, bourrelée de remords, je poussais la situation au tragique. Je n’étais pas allée au bout de mes « pourvu que… » mais l’idée qu’il ait pu faire une grosse bêtise par désespoir ne me lâchait pas.
- Je pourrais essayer de l’appeler, dis-je. Cela permettrait peut-être d’arranger les choses…
- Cela ne servirait à rien. Son portable, je veux dire son téléphone portable, était sur la table du salon. Le coursier a pris l’initiative de le rapporter ici… Et moi j’ai eu la mauvaise curiosité de regarder qui lui avait écrit et quand. Entre la lecture de votre message ce matin et le texto envoyé à Jean-Philippe Grondeux, il ne s’est pas écoulé plus de dix minutes.
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Lun 26 Juil 2010 - 22:45

En l’absence – toujours énigmatique – d’Arthur, la présentation de la tranche d’information du soir avait été confiée à sa doublure, Régis Troussier, un ancien correspondant de la station en Russie. Il ne partait pas dans l’inconnu ayant déjà assuré l’intérim au moment des fêtes de fin d’année ; il n’avait pas toutefois l’habitude de travailler avec l’équipe quotidienne d’Arthur et les petits accrochages s’étaient multipliés depuis la mi-journée. Les habitudes et les certitudes des uns ne convenaient pas à l’impatience et aux airs supérieurs de l’autre. L’absence un peu trop longue de Judith rajouta à la nervosité du présentateur du soir qui débarqua, furieux, dans le bureau et menaça - pas moins – de faire virer l’assistante accusée de tirer au flanc.
Judith laissa passer la tornade qui partit abattre ces terribles imprécations ailleurs, haussa les épaules en me regardant tristement.
- Au moins, vous pouvez être sûre d’une chose, celui-là n’aura pas pour vous les yeux de Rodrigue ce soir… Je vous laisse maintenant… Et quoi qu’en dise monsieur le chef d’un jour, je serai capable de venir vous récupérer en temps et en heure.
- Bon courage ! fis-je.
- Merci… C’est dans ces moments-là qu’on comprend mieux pourquoi on apprécie certaines personnes.
Judith referma le porte et me laissa maîtresse du bureau. En tête à tête avec l’ombre d’Arthur.
J’étais bien trop retournée par la situation pour me replonger dans des problématiques médiévales à mille lieues de mes préoccupations actuelles. Ce qui dominait mon esprit c’était un lourd sentiment de culpabilité. Si j’avais dit stop tout de suite, si j’avais coupé court à cette romance en refusant de céder le premier soir, où en serait-on ? Sûrement pas là. Je n’aurais pas fait ce voyage à Paris, je n’aurais pas fait mon intéressante au Ministère de l’enseignement supérieur et Arthur serait aux commandes de son émission quotidienne à la place du ronchon acariâtre qui avait ramené de Moscou des comportements à la Poutine.
Mais les « si » ce n’était pas l’Histoire, c’était juste des portes ouvertes sur d’autres mondes, des passerelles vers des idéaux inaccomplis ou des enfers moins brûlants. Ils ne servaient à rien. L’uchronie ne changerait pas le présent, il était ce qu’il était et je me sentais tout à la fois responsable de sa réalité et de ce que nous pourrions en faire.
Au lieu de remâcher il fallait agir. Comme je l’avais toujours fait en pareilles circonstances.
Je pris dans le bac de l’imprimante une feuille blanche de format A4, la posai bien à plat devant moi et piquant une poignée de stylos dans un pot décoré commençai à tracer mes fameux systèmes de réflexion. Au centre, en rouge, je mis dans un cadre le prénom d’Arthur puis, un peu au hasard, je distribuai autour une série de noms. En bleu – ma couleur préférée… ce qui à en croire Michel Pastoureau n’est guère original – j’écrivis mon propre prénom puis en vert – cela me parut logique – le nom des personnes liées à la radio : Judith, Jean-Philippe Grondeux, Régis Troussier, les trois chroniqueurs de la semaine dernière plus trois points d’interrogation pour ceux du soir. Enfin, en noir, quelque part entre Arthur et moi le nom du journal People Life. Il ne restait déjà plus beaucoup de place mais, même en me creusant davantage la tête, je ne voyais personne à rajouter… A part peut-être Paul Gonzalez et la mère Rouquet dont je connaissais les liens passés avec Arthur – et également avec moi – mais sans imaginer qu’une connexion logique puisse s’opérer entre eux et cette affaire.
Tout cela présentait une sorte de carte immobile qu’il me fallait animer de dynamiques. Quels liens entre tous ces acteurs de l’affaire – du drame ? – en train de se dérouler et dont j’étais, le petit cadre bleu l’attestait, à mon corps défendant un des éléments ? D’un gros trait au feutre violet, je fis partir une flèche du nom des journalistes vers celui d’Arthur. En légende, au dos de ma feuille (mon prof de carto à la fac m’aurait tuée pour cela), je donnai à cette flèche le sens de « jalousie ». Régis Troussier pouvait fort bien vouloir prendre la place d’Arthur d’une manière « définitive » et le fait que le texto eût été envoyé à Jean-Philippe Grondeux – choix sans aucune logique – pouvait être un habile moyen pour un coupable de chercher à se disculper. Depuis Blois et les méandres de l’affaire Lagault / Rivière, j’avais appris que rien n’est jamais aussi tordu que certaines vérités.
Nouveau feutre de couleur – à croire qu’Arthur passe son temps à colorier des albums pour 3-10 ans – pour matérialiser un sentiment de peur. Visiblement, même si elle semble s’en défendre, Judith craint les éclats de Régis Troussier mais c’est périphérique à mon histoire. Peur aussi pour Arthur devant la publicité particulière et dérangeante que lui a offert la publication des photos dans People Life ? Je n’y crois pas – il avait l’air particulièrement zen l’autre soir au téléphone… sur ce point du moins – mais je trace la flèche quand même. On ne sait jamais.
Après ma quatrième série de flèches, une évidence douloureuse me saute aux yeux. Dans ces ramifications complexes, il reste un isolat resté pur, vierge de toute relation avec le reste.
Moi !
Allons, voyons… Il ne sert à rien de se voiler la face. La peur ? Oui, j’ai peur de People Life et de ses ragots, peur de ce que cela pourrait coûter à ma crédibilité d’universitaire… Mais j’ai surtout peur des « autres », de ceux qui ont décidé de ma perte car il n’y a pas que de Moray j’en suis sûre. Un coup tordu supplémentaire dû aux appuis à la tête de l’Etat du nouvel académicien Maximilien Lagault ? Pourquoi pas… En même temps, j’ai désormais contre lui certaines preuves qui pourraient le faire réfléchir avant de revenir me marcher sur les pieds. Faute d’autre idée, je tire une grande ligne bien épaisse vers l’extérieur, l’encapuchonne d’une pointe et l’agrémente d’un énorme point d’interrogation. Ici recommence mon histoire et se termine celle de la disparition d’Arthur. Enfin, comme à regret, j’ajoute – en pointillé – une nouvelle flèche vers le nom central. Et si Arthur, Arthur et son amour, me faisaient peur ? Si ce sentiment parasitait depuis une semaine ma conscience au point de me faire commettre des conneries à la pelle… Comme celle de venir quand même à Paris ? Comme celle de l’après-midi ?
Feutre violet. La jalousie. De Judith vers moi ? Peut-être… Les femmes cachent mieux cela que les hommes. Elles ont plus de retenue… jusqu’au moment où la proie est sans défense et là !… Pas de quartier ! L’avenir me dirait…
Je dessine donc la flèche sans hésiter.
Et dans l’autre sens ?… Je secoue la tête. De quoi pourrais-je être jalouse ? C’est un sentiment que je pense ne pas connaître. Au moins un défaut que je ne me connais pas, à côté de ceux que je ne connais trop bien.
Et puis revient le feutre rose, celui qui a matérialisé la relation amoureuse d’Arthur à mon égard et que je n’ai même pas tiré jusqu’à mon nom. Dois-je donner un double-sens à cette flèche ?
Tempête sous un crâne comme l’avait écrit Hugo en son temps. S’il m’était indifférent ce journaliste, serais-je en train de me creuser la tête à essayer de comprendre pourquoi il n’est pas venu travailler aujourd’hui ? S’il était l’homme de ma vie, le « special one », l’unique, pourrais-je être en train de froidement réfléchir assise à son propre bureau sans hurler de détresse et pleurer comme une madeleine ?
Décontenancée par l’absence de réponse claire et franche, je me levai pour reprendre un peu d’air. La fenêtre de la pièce ne s’ouvrait pas mais en posant mon front sur la vitre, la froideur de l’hiver parisien commença à m’irriguer et à faire baisser la fièvre que ma réflexion avait déclenchée.
- Je n’aime pas ce que je vais devoir faire, murmurai-je, mais il faut que je le fasse. En sachant jusqu’où va son amour, je comprendrai peut-être où se situent les limites du mien.
C’était déjà reconnaître que je l’aimais. Même si ce n’était qu’un peu…
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mar 27 Juil 2010 - 0:17

Par chance pour ma conscience, l’accès a l’ordinateur était verrouillé par un code. C’était une double révélation : Arthur se méfiait des curieux (ce qui accréditait l’idée que, derrière l’image d’une station de radio joyeuse et conviviale, les coups tordus et les inimitiés tenaces étaient une réalité) et, conséquence logique, il avait des choses à cacher.
Je ne le pensais pas homme à entretenir une collection d’images pornos dans son ordinateur de bureau mais, dans sa première vie de reporter globe-trotter, il avait dû voir et apprendre des choses qui sur l’instant n’avaient pas été bonnes à dire… Mais plus tard ? C’est-à-dire aujourd’hui ou demain. C’était plus que possible… Hautement probable même… Il protégeait peut-être ces informations-là, un projet ou le premier jet déjà d’un ouvrage choc… Un texte dans lequel il souhaitait imiter ma façon d’utiliser des « adjectifs tranchants et précis ».
Cela méritait-il une flèche supplémentaire sur mon schéma analytique ? Sans doute… Mais vers qui la diriger ? Tout le monde pouvait être effrayé ou intéressé par les révélations d’un Arthur Maurel. Du Quai d’Orsay à certains dirigeants étrangers, du milieu des affairistes les plus corrompus aux « billes » surcotées.
En ouvrant les tiroirs du bureau, j’eus la désagréable impression d’avoir finalement basculé dans la jalousie. Je me sentais comme une épouse faisant les poches de son mari en espérant – ou en craignant – y découvrir le mot doux d’une autre ou toute autre preuve d’infidélité. Mon enquête ne fit que confirmer en tous cas la relation sentimentale très spéciale d’Arthur Maurel entretenait envers moi. Il y avait dans le tiroir du bas tout un dossier me concernant : coupures de presse, copier-coller de témoignages pêchés sur le net – qu’est-ce que les étudiants sont bavards ! – ou photographies sans doute récupérées par le même biais. Là-dedans devait se trouver le passage qui évoquait mon amour pour le bon cassoulet ou le fait que je ne boive pas de boissons chaudes. Autant d’éléments qu’Arthur avait utilisé au restaurant le premier soir. Et avec quel bénéfice !… Si le sujet avait eu le moindre intérêt, il aurait pu constituer avec tout ça une biographie de ma pomme en 200 ou 300 pages. La parano ambiante me souffla que tel était éventuellement son projet. La raison, revenue à temps, dispersa l’hypothèse au nom de la futilité et de la vacuité de ma propre existence.
Je n’avais pas le temps de faire l’inventaire de toutes les pièces du dossier – je l’espérais à décharge – étant donnée la vitesse à laquelle défilaient désormais les minutes. Il fallait s’activer et passer à la suite.
Un autre tiroir contenait mille et un objets ayant tous un rapport avec le bureau, des boites d’agrafes et de trombones, des règles, des gommes, encore des stylos et des feutres. A une telle dose, ça relevait manifestement de la psychiatrie, d’une forme de refoulement quelconque… ou bien d’une absence totale de gestion de ce petit matériel.
Au-dessus, en revanche, le tiroir était totalement vide. Le contraste avec le capharnaüm, digne d’un Top Office mâtiné de souk, de l’étage du dessous était impressionnant. De là à en déduire que ce tiroir avait été sciemment vidé il y avait évidemment un pas… Le genre de pas que ma raison tourmentée était fort capable de franchir sur l’instant. Si cette partie du bureau sonnait creux c’est qu’elle avait été au préalable remplie avec quelque chose de particulièrement intéressant…
Ou pas ?… Il y stockait peut-être les cartouches d’encre de l’imprimante lesquelles venaient d’être changées sans avoir encore été remplacées par l’intendance. Comment savoir ?
Côté gauche du meuble, c’était la caverne d’Ali Baba de l’anti-gastronome. Des paquets de biscuits apéritif, des sachets de bonbons gélifiés à bon marché, plusieurs boites de petits beurres. La parfaite panoplie antistress. Quelque chose que je connaissais bien et, à vrai dire, dont je ressentais soudain, à la vue de tant de « bonnes » choses, le besoin. En m’excusant par avance de mon larcin, je déchirai un paquet de fraises bien rouges et commençai à picorer dans le tas. Le goût s’en révéla étrange – et même plus que cela – ce que ne suffisait pas à expliquer le fait que le produit ne fût pas estampillé du logo d’une grande marque. Je recrachai la boule rosacée à peine mâchouillée dans la poubelle, retournai le paquet pour constater que la date de péremption était largement dépassée. Arthur était donc aussi mauvais gestionnaire de son matériel de bureau que de son nécessaire de grignotage. Mauvais ça, pour une éventuelle future mise en ménage.
Le bilan de ma fouille était finalement plutôt mitigé. Elle dessinait le portrait d’un Arthur curieux de moi au-delà de toute logique et assez bordélique – pour parler trivialement – dans le rangement de son bureau… Ah oui, il ne fallait pas oublier le fameux tiroir vide qui posait lui aussi plein de questions sans fournir l’amorce d’une seule réponse.
La pendule au-dessus de la porte disait l’imminence du retour de Judith. Je repoussai à fond chacun des tiroirs que j’avais visités, vérifiai par plusieurs coups d’œil appuyés que rien ne pouvait attester de ma fouille des lieux. Tout était nickel chrome. Parfait ! Et pourtant…
Je me sentais mal à l’aise. D’avoir effectué cette inspection en règle du lieu de travail de mon dernier amant en date ; que n’aurais-je dit et hurlé s’il s’était avisé de faire chez moi le quart de la moitié de ce que je venais de commettre chez lui ? Mal à l’aise aussi parce que j’avais fait tout cela en tremblant d’être surprise, chaque mouvement étant prêt à s’annuler pour générer son exact contraire en cas de retour anticipé de l’assistante. Cela n’avait pas arrangé mes nerfs tendus comme un régiment d’arbalètes. Et puis, il fallait que je l’accepte, parce que je ne parvenais pas à découvrir un sens logique à tout cela. Le bazar dans les tiroirs, les bonbons périmés, l’ordinateur verrouillé mais avec un dossier sensible qui visiblement dormait habituellement dans le premier tiroir de droite. Ce vide était trop vide et ce désordre trop voyant.
De là à imaginer que ce n’était là qu’écrans de fumée…
Les bonbons ?… Leur date était déjà dépassée lorsque Arthur était entré à RML. S’ils étaient là ce n’était pas pour être mangés. Alors, quelle pouvait être l’utilité de ce fatras ?… Sinon embobiner les curieux.
Arthur était bien trop ordonné et rigoureux pour laisser un tel désordre, pour garder des friandises immangeables.
Alors ?
Je me reculai vivement pour mieux me mettre à genoux devant le côté gauche du bureau. Ma main s’enfonça au milieu des paquets qui émirent un bruit caractéristique de plastiques froissés. Derrière eux, tout au fond du casier, quelque chose d’autre m’attendait. Ce n’était plus du plastique mais une surface cartonnée à l’aspect un peu granuleux. Une couverture ?… Oui, oui, une couverture !… Un peu plus bas je sentis s’enrouler les spirales de la reliure.
Je fis venir le tout d’un coup sec en faisant choir dans le même geste tous les paquets. Cela fit un raffut du diable ais qu’il était trop tard pour effacer. Pas le temps non plus de regarder le contenu maintenant, ça devenait brûlant en terme de timing ! Après avoir bourré l’étagère avec les différents produits alimentaires périmés, je plongeai mon autre main dans le tiroir aux accessoires de bureau bien persuadé que là aussi ce désordre cachait quelque chose de plus ordonné. Je remuai jusqu’à sentir un objet qui ne soit ni métallique, ni plastique. Cette fois-ci, il n’y avait sous l’enchevêtrement d’articles de bureau qu’un petit bloc de post-it jaunes fluo. Rien sur la première feuille, ni sur la deuxième mais la dixième portait une série de lettres et de chiffres. Peut-être le code pour entrer dans l’ordinateur ?…
En fait, j’étais intimement persuadée que non. Toute la ruse d’Arthur était de cacher ce qui lui était important à portée de mains… en laissant supposer aux curieux que ce qui était important était inaccessible – dans l’ordinateur – ou déjà envolé – le tiroir vide. C’était malin comme façon de faire. Sans doute un de ces trucs bricolés dans sa vie passée autour du monde lorsqu’il fallait dissimuler les documents qu’on avait rassemblés à des services de police ou de renseignement suspicieux et sur les dents.
Arthur était infiniment plus complexe qu’il n’y paraissait. Telle était ma conclusion. Et je n’en changeais pas en accompagnant Judith pour rejoindre le studio de l’émission.
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mar 27 Juil 2010 - 23:44

Comment dire les choses sans donner l’impression de ne pas être d’une subjectivité sans bornes ? L’émission du vendredi 15 janvier de C’est à vous de le dire aura été le degré zéro du débat radiophonique. Polémistes outranciers et déchaînés, animateur débordé, timing mal maîtrisé, il y avait tout pour que l’auditeur le plus averti, pour que l’aficionado le plus acharné, tourne le bouton et aille se planter devant sa télé.
A la décharge des personnes présentes autour de la table, l’atmosphère était déjà terriblement électrique avant 19h15 et le début de l’émission. Régis Troussier avait interverti deux feuilles de son conducteur et n’avait pas lancé la présentatrice du journal de 19 heures sur le bon thème. Elle avait pris l’erreur avec une sorte de calme philosophie, faisant remarquer posément qu’on pourrait peut-être parler d’abord de la situation internationale avant de se perdre dans les étoiles (il y avait ce jour-là une éclipse solaire annulaire entre l’Afrique équatoriale et la Chine). L’animateur avait rétorqué – en direct – qu’elle ferait mieux de suivre le conducteur défini en conférence de rédaction. Le genre de remarque à la fois classieuse et fondée qui génère une ambiance de corrida pendant la virgule publicitaire suivante.
C’est dans ce contexte lourd et orageux que nous avions pénétré dans le studio. Trois nouvelles têtes pour l’émission du soir, trois personnalités à découvrir, trois enragés dans leur style comme je m’en rendis rapidement compte dès le premier débat qui portait sur la situation à Haïti. Babette Lermi, journaliste indépendante, était l’adepte de la maxime bien connue, c’est celui qui parle le plus fort qui a raison ; en conséquence de quoi, elle ne parlait pas… Elle hurlait. Pour réclamer la parole comme pour garder la parole. A sa droite, Jean-Jérôme Marcel, chroniqueur dans une revue chrétienne, aurait dû prêcher le calme et le pardon des offenses ; cela manquait clairement à son éducation du jour. Il faut dire que le troisième membre de la bande du soir, Christophe Chassaing, anarcho-syndicaliste à l’ancienne, l’avait allumé d’entrée à propos du rôle supposé de certaines organisations chrétiennes américaines dans un trafic d’enfants dans l’île ravagée. Au milieu de cet enchevêtrement de mots, de phrases, d’interjections, Régis Troussier peinait à ramener le calme y compris pendant les pauses publicitaires où les invectives se poursuivaient allègrement.
Après avoir tenté deux fois de prendre la parole, je compris que toute tentative de débat intelligent et intelligible était morte pour ce soir. Comme la semaine précédente, je me surpris alors à devenir simple spectatrice, comptant les coups bas, agacée des outrances des uns et des autres, ulcérée de tant de certitudes. Quelle image ils donnaient ! C’était pitoyable… Comment Arthur pouvait-il mener sa barque avec de tels énergumènes ? Certes, il avait une façon de tenir ses « troupes » plus énergique que celle de ce pauvre Troussier, énergique ne signifiant pas pour autant qu’il cédait à l’autoritarisme. Mais quand même ! Quel cirque ! Quels drôles d’animaux médiatiques que ces trois-là ! Sûrs d’eux et de la consistance de leur parole, infatués au point d’être certains de détenir la seule et unique vérité, incapables d’écouter l’autre, d’essayer d’inverser juste pour voir les rôles et les systèmes de pensée.
Je me sentais à nouveau l’erreur de casting. Et cette sensation finit par me donner plus à penser que les échanges au ras de la moquette des débatteurs du soir. J’avais la triste impression d’avoir été prise dans un piège. Un piège tendu qui sait par Arthur lui-même pour se venger d’une séparation qu’il avait bien dû voir venir. Un piège qu’il avait finalement refusé d’assumer jusqu’au bout se faisant porter pâle au dernier moment.
A l’ultime pause de pub, Régis Troussier, peut-être bien ramené à la réalité par des instructions dans son casque, sembla tout d’un coup prendre conscience que j’étais là et que je n’avais rien dit.
- Fiona, pourquoi ne vous exprimez-vous pas sur les sujets ?
On aurait pu attendre de cette question qu’elle prenne la forme d’une douce remontrance, d’un encouragement. Point du tout ! L’inflexion cassante de la voix du journaliste signifiait plutôt : qu’est-ce que vous avez, vous aussi, à foutre en l’air mon émission !
Je n’eus même pas la possibilité d’ouvrir la bouche pour dire mon sentiment sur la pagaille ambiante. Déjà Babette Lermi, dans ce rôle d’aboyeuse compulsive qui la caractérisait, le faisait à ma place.
- Elle est toute triste que son chéri ne soit pas là ce soir…
C’était bas, vulgaire, gluant de médiocrité et de méchanceté. Et cela ne méritait même pas de réponse. Je me levai de mon siège, déposai précautionneusement le casque sur la table et sortit sans dire un mot.
A l’antenne, les auditeurs n’entendirent que la fin de la phrase de Régis Troussier lorsque les micros furent rouverts.
- … mais revenez bon sang !
Ils n’en surent pas davantage car il ne se donna pas la peine bien sûr d’expliquer cet impératif étrange. Et d’ailleurs, comment lui en vouloir ? J’avais été transparente et inutile. Ma présence, toute symbolique, le serait restée au cours des dix dernières minutes de l’émission. Ma sortie était un non-événement. Ce n’était pas du niveau d’un Maurice Clavel saluant « messieurs les censeurs » au début des années 70 quand la télé était aux ordres.
- C’est un con ! lâcha Judith en me récupérant de l’autre côté de la paroi vitrée. Et elle, une vipère !
- J’espère juste qu’Arthur n’a pas entendu l’émission de ce soir, dis-je.
Quelque part, je le souhaitais. Cela aurait signifié qu’il avait volontairement refusé d’être là et qu’il ne lui était rien arrivé de grave.
- Qu’est-ce que vous allez faire maintenant ? demanda l’assistante.
- Ce que visiblement personne n’a envie de faire ici. Chercher à savoir où est Arthur et pourquoi il n’était pas là ce soir pour remettre de l’ordre dans ce merdier.
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mer 28 Juil 2010 - 0:21

J’aurais dû pousser un grand « ouf » de soulagement. Le cirque c’était fini pour moi ; J’allais pouvoir retrouver ma petite vie tranquille, avec ces emmerdes énormes, mais que je n’avais aucun mal à assumer puisqu’elle faisait partie d’une forme de lutte pour survivre. Enfin ! C’était la dernière fois que je prenais cet ascenseur, que je voyais ces couleurs jaunes et vertes criardes qui me sortaient par les yeux, que je débouchais dans ce hall immense avec l’impression de m’être trompée d’adresse.
Seulement voilà mon esprit bataillait entre deux options radicalement opposées et contradictoires. Soit je me lavais les mains du sort d’Arthur Maurel en considérant que tout ce que je venais de subir était sa façon à lui de se venger de notre rupture, soit je me mettais à sa recherche en laissant de côté mon travail d’agrégative pourtant largement écorné de six bons mois. Dans les deux cas, quelle que soit la décision précise, je savais que la nuit serait longue, que le réveil serait pénible et que, encore plus que les jours normaux, j’aurais du mal à accepter ma tronche dans le miroir de la salle de bains. Dans les deux cas, je me traiterais de dégonflée, de lâche et autres amabilités dont je ne veux commencer ici la liste sous peine d’épuiser par avance le lecteur.
Pour la solution raisonnable, celle du repli sur mon quant-à-soi, la suite des opérations était très claire. Taxi, cap sur l’hôtel – le même que la semaine dernière comme me l’avait confirmé Judith – et oubli des horreurs de ce vendredi 15 – qui aurait mérité d’être un 13 – dans une nuit de travail jusqu’à l’heure du train de retour. Au contraire, si je mettais mon sérieux en berne, je n’avais aucune piste sérieuse pour mon enquête. Arthur pouvait être n’importe où. Chez lui caché dans un placard, parti en week-end à l’autre bout du monde en oubliant temporairement son dégoût des avions, négociant un contrat secret avec les dirigeants d’une autre radio pour l’année prochaine. Une aiguille dans une meule de foin et une anguille glissant entre mes mains.
Avouez qu’il n’y avait pas photo entre les deux options, surtout en prenant en compte mon côté responsable et raisonnable habituel. Pourtant, malgré tout, j’étais en négociations serrées avec moi-même et même proche d’un accord – le week-end pour le retrouver, pas une minute de plus ! – lorsque une des deux hôtesses m’interpela avant ma sortie.
- Mademoiselle Toussaint !… S’il vous plait…
J’avais tiré au plus direct à travers le hall, pressée de franchir les grandes portes automatiques pour m’échapper de l’enfer vert et jaune. Ce n’était guère correct pour les deux jeunes filles que j’aurais dû saluer, même machinalement, avant de partir. Bien évidemment, ce n’était pas ce manquement à la politesse la plus élémentaire qui motivait cet appel. J’avais dû oublier quelque chose en haut… ou le grand patron de la radio voulait lui-même me passer un savon pour la piètre qualité du programme du soir.
En me dirigeant vers le comptoir, j’ouvris mon grand sac pour vérifier que son contenu n’avait pas varié. Ordinateur, mes deux gros bouquins, mes papiers d’identité, un carnet de notes, téléphone portable, écharpe et bonnet que j’avais omis de renfiler… Tout y était.
- Oui, voilà… fit l’hôtesse avec un air gêné qui me donna beaucoup plus à penser encore. Je crois que vous oubliez quelque chose…
Je me préparais à répondre que non, que j’avais bien vérifié, que tout était à sa place, lorsqu’elle enchaîna comme pressée de se débarrasser de l’affaire.
- Votre ex l’a déposée tout à l’heure pendant l’émission en disant que vous aviez convenu de la récupérer ici.
- Mon ex ? m’exclamai-je avec une furieuse envie de rire. Mais je n’ai pas d’ex !…
Enfin si, techniquement, j’en avais deux ou trois mais si lointains dans le temps que si j’avais oublié un objet chez eux, ils avaient dû s’en débarrasser depuis longtemps en le jetant aux ordures. A moins que Stéphanie n’ait voulu parler d’Arthur… Impossible ! Dans ce cas-là, en bonne hôtesse maison, elle aurait dit « monsieur Maurel »…
- Je ne sais pas… Peut-être que j’ai mal compris mais il a dit qu’il devait partir à l’étranger et qu’il vous avait dit qu’il vous la laissait…
- Mais de qui parlez-vous ?…
J’avais l’impression d’avoir choisi un mauvais chemin et de m’être perdue dans un pays où on parlait une langue que je ne comprenais pas. Cette pauvre fille me causait d’un ex, d’un truc qu’il me laissait avant de partir à l’étranger. Un vrai charabia !
- Mais de votre fille, voyons !
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mer 28 Juil 2010 - 20:36

Même Louis de Funès à sa grande époque n’aurait pu égaler le déchaînement nerveux qui m’emporta. Avec force mimiques et gesticulations, j’éclatai d’un rire totalement incontrôlable. Celle-là, c’était quand même la meilleure de la journée !… qui pourtant avait été jusque là passablement chargée en mauvaises surprises.
J’aurais eu une fille ?… Bon sang, si quelqu’un était bien en mesure d’affirmer le contraire, c’était quand même moi ! Neuf mois de grossesse dans une vie survoltée ça se remarque... ne serait-ce que par l’employeur obligé d’accorder les semaines d’arrêt « maladie » avant et après l’accouchement. Et mon employeur n’aurait sûrement pas manqué de me coller ces mois d’absence sur le dos dans son large panorama négatif de l’après-midi ! Autre indice indiscutable, les nuits sans dormir ; c’est peut-être impeccable pour avancer son travail mais, et j’étais là encore bien placée pour le savoir, mes insomnies récentes n’avaient été causées que par mes propres démons, pas par des cris horripilants, des vagissements sans fin et des rôts de contentement longs à venir.
- Mais… mais… articulai-je difficilement entre deux hoquets, mais je n’ai pas de fille… Et… et… je n’ai pas de fils… non plus… Même plus… de chien… d’ailleurs…
Et je repartis de plus belle dans un vrai fou-rire, celui que l’esprit refuse de contrôler, qui vous échappe et que plus rien ne maîtrise. Je sentais bien que c’était ridicule comme situation, que ça ne reposait sur rien, qu’il fallait que je me calme… Rien à faire. Le temps d’un vague appel d’air et je replongeais. Trois fois, quatre fois… Avec de plus en plus de mal au sternum et de grosses larmes qui m’inondaient les joues et la bouche.
Stéphanie était – comme bien on s’en doute – totalement consternée par le spectacle que je lui offrais et n’osait rien ajouter. A bout de souffle, je finis par m’appuyer sur le comptoir ce que l’hôtesse interpréta comme un signe de défaillance.
- Vous êtes sûre que ça va ?…
- Ouffff… Oufff…
J’en étais à ma période « j’apprends le phoque en dix leçons ». Ce n’était pas brillant, guère intelligible, mais peu à peu, il y avait une remise en ordre de mes pensées. Voilà ! C’était une blague… ou une méprise… ou quelque chose de très mauvais goût, mais dans tous les cas, cela ne me concernait pas. Au moins, j’avais les nerfs qui avaient lâché une bonne fois pour toute ce qui n’était pas plus mal et si je m’étais couverte de ridicule, ce n’était pas si grave puisque je ne comptais plus remettre les pieds à RML avant une ou deux générations.
- Je vous jure que je n’ai pas de fille, finis-je par articuler… C’est une mauvaise blague, vous pouvez me croire…
Les grands yeux noirs de Stéphanie ne semblaient pas décidés à me croire… et la manière dont elle mordillait ses ongles trahissait de sa part un sentiment médian entre consternation et désarroi.
- Laurence, tu peux venir s’il te plait ? appela-t-elle grâce à son micro-casque. J’ai besoin de toi.
Une porte s’ouvrit dans la mosaïque de grands miroirs disposés derrière le comptoir, porte discrète qui devait donner sur une salle de repos pour les hôtesses. En émergea Laurence, l’hôtesse blonde.
- Mademoiselle Toussaint affirme qu’elle n’a pas de fille, expliqua Stéphanie.
Même décomposition sur le visage de l’autre hôtesse. Toutes les deux devaient se demander en cet instant par quel maudit coup du sort elle s’était trouvée de service ce soir. Pile le soir où un gars complètement fêlé s’était débarrassé d’une gamine en la jetant accompagnée de mon nom dans le hall de RML.
- Mais ce n’est pas possible, bredouilla-t-elle. C’est votre fille…
- Pas possible ? fis-je en essayant de ne pas basculer du fou-rire vers la colère. Je sais quand même ce qui passe par mon utérus si vous me permettez cette image osée. Avec le numéro de téléphone de ma gynécologue vous seriez peut-être plus rassurée sur cette supposée grossesse.
- Mais enfin, il a donné votre nom… et il vous a décrit…
- C’est que vous êtes trop naïve alors, tranchai-je sans faire preuve de beaucoup de compassion… Mon nom, il a pu l’entendre à la radio et pour pouvoir me décrire cela coûte 1 euro 20, il suffit d’acheter People Life de cette semaine…
- Je crois qu’il faut appeler la police, intervint Stéphanie en jetant à sa supérieure un regard apeuré et décomposé…
- Peut-être qu’on ferait mieux de prévenir d’abord le chef de la sécurité, objecta Laurence faisant valoir sa plus grande connaissance des règles de la « maison ».
Le chef de la sécurité, cela faisait une personne de plus à convaincre mais là encore je n’avais rien à craindre. L’orage allait plutôt s’abattre sur les deux jeunes filles de l’accueil qui auraient dû se méfier lors du dépôt de l’encombrant « colis » .
Je fis quand même une tentative pour m’éclipser. J’avais une agrégation et un journaliste disparu sur le feu, ce qui me semblait justifier qu’on me libérât rapidement.
- Si vous n’avez plus besoin de moi, lançai-je…
- Non, non, attendez ! appela Stéphanie. Ne partez pas ! Monsieur Darboy arrive.
J’entendis effectivement des pas très empressés dans l’escalier. Un gros balèze baraqué, le genre à avoir pris musculation au bac en épreuve obligatoire et en option, envoya valser la porte de sécurité d’un coup d’épaule avant de foncer vers Stéphanie. Le regard de l’hôtesse monta dans un cran sur l’échelle de la peur ; Darboy était visiblement une personne avec laquelle on écoute d’abord et on essaye de discuter ensuite.
- Faites venir la gamine, commanda-t-il après que Stéphanie lui eût brossé rapidement le tableau de la situation…
La gamine ?… Je m’étais imaginée, allez savoir pourquoi, que c’était un bébé dont on parlait depuis le début. « Faites venir » signifiait qu’elle était en âge de marcher… Et si elle était en âge de marcher, elle pouvait sans problème identifier sa mère… ou dire que quelqu’un n’était pas sa mère. Cela finit de m’enlever le dernier poids qui me pesait sur la poitrine.
La porte couverte de miroir se rouvrit. Laurence revint en poussant devant elle la toute jeune fille que le comptoir me cachait encore. Lorsqu’elle fut arrivée au bout du guichet, Laurence se pencha vers l’enfant – qui devait avoir trois ans environ - et, sans rien faire qui puisse influencer la gamine, lui dit :
- Regarde qui est là !
Je vis un grand sourire illuminer le visage poupin de l’enfant. Elle se mit à courir vers moi en brandissant une feuille de papier colorée.
- Maman ! Regarde le joli dessin que j’ai fait pour toi !
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Jeu 29 Juil 2010 - 17:54

Avec l’arrivée des flics cinq minutes plus tard, c’est carrément devenu de la folie. Le chef de la sécurité avait déjà essayé de me faire admettre que la gosse était bien ma fille, ce qu’évidemment – et en toute bonne fois comme on le sait – j’avais nié avec la dernière énergie. Même situation une fois la patrouille de police arrivée. Les témoins (Stéphanie, Laurence et le chef de la sécurité) avaient vu l’enfant courir vers moi, me reconnaître et m’appeler maman. Si ce n’était pas une preuve qu’est-ce que c’était ?
Ce que c’était je n’en avais aucune idée. Un drôle de coup tordu, ça c’était clair. Mais tendu par qui et dans quel but ? Mystère complet. Ou du moins, trop d’hypothèses pour une paranoïaque désormais assumée.
Entre chacune de mes dénégations énergiques, j’essayais de comprendre comment j’avais pu en arriver là. Parce que c’est vrai qu’en plus, la gamine avait un air de ressemblance assez troublant avec l’enfant que j’étais au même âge. Clonage ?… Sûrement pas. Ma vie avait pu prendre parfois des accents de polar mais de là à entrer dans la science-fiction, il y avait quand même une sacrée marge. Alors ?… Une enfant dressée comme un perroquet pour jouer un rôle ? Cela m’en avait tout l’air. Quand on lui demandait « tu peux me montrer ta maman ? » elle tendait vers moi un doigt un peu tremblant mais avec un sourire de bonheur candide qui était totalement désarmant. Cette histoire allait lui valoir un beau paquet de bonbons ou un confortable chèque avec plein de zéros à ses vrais parents.
- Bon, écoutez, fis-je lorsque le niveau de l’insupportable fut largement dépassé, vous me suspectez de vouloir abandonner ma fille… Et moi je vous soutiens mordicus que je n’ai pas de fille. On n’en sortira pas. Cela ne sert de rester ici à discuter dans le vide. Allons au commissariat du quartier, faites un minimum de recherches dans vos fichiers, contactez s’il le faut les Renseignements Généraux ou l’organisme qui les a remplacés, et si vous arrivez à me prouver qu’il s’agit bien de ma fille, ce dont je doute fort évidemment, eh bien j’assumerai mon rôle de mère… Mais dans le même temps, peut-être pourriez-vous vous inquiéter aussi de l’identité de l’homme qui a déposé cette gosse ici ? Il doit bien y avoir des caméras de surveillance dans ce hall…
- Vous n’allez pas nous dire ce que nous avons à faire quand même, répliqua le chef de patrouille.
Bon, j’avais encore une fois fait mon petit effet. Décidément, il était écrit que je saurais jamais parler aux flics. Dans un premier temps du moins… A la fin, comme l’inspecteur Morentin à Blois, il finissait par reconnaître qu’ils s’étaient trompés sur mon compte. Mais, pour le moment, nous étions clairement en début de première phase. La suite promettait donc d’être carabinée.
- Désolé monsieur si je vous ai paru abrupte, mais je cherche seulement à débloquer la situation. D’accord, cette enfant me ressemble, d’accord elle me désigne quand on lui demande où est sa maman, d’accord, elle a fait un joli dessin sensé me représenter… Mais vous savez ce que valent les témoignages des enfants, non ?
Ebranlé par mon argumentation, sans être convaincu sur le fond, le chef de patrouille se détourna pour parler à sa collègue. Celle-ci ressortit immédiatement dans la rue. La situation allait donc évoluer comme je le réclamais.
- Vous avez raison sur un point, me confirma le flic, nous serons mieux ailleurs pour élucider cette affaire… Monsieur Darboy, je vous envoie une équipe demain matin pour analyser les bandes vidéos. Mesdemoiselles, je vous remercie de vous être occupées de cette enfant qui quoi qu’il en soit a bel et bien été abandonnée ; une collègue de la Brigade de protection des mineurs est en route pour la prendre charge.
- Demain ?! m’écriai-je. Mais pourquoi attendre demain ?… Si dans une heure, une fois les vérifications faites, vous voulez rechercher ce bonhomme, il aura une heure d’avance de plus sur vous.
Le policier me considéra d’un air las. J’en avais marre d’avoir raison et qu’on ne m’écoute pas. C’était un truc qui me tuait à petit feu. Tout le temps perdu à ne pas m’écouter, à ne pas me croire, à ne pas prendre en compte les éléments que j’apportais. Qu’est-ce qu’il fallait donc faire pour qu’on sache, qu’on apprenne, qu’on intègre que je ne mentais pas.
- Madame Toussaint, veuillez-nous suivre s’il vous plait.
- C’est une interpellation ? demandai-je en malheureuse habituée de ce type de situation.
J’aurais pu lui faire remarquer que le « suivez-nous » n’avait guère de logique vu qu’il était tout seul.
- Juste pour complément d’enquête pour le moment, répondit-il avant de me menotter.
Il fallait que j’en prenne mon parti. Le pandore avait choisi son camp, ému sans doute, sous sa carapace bleu nuit de service, par les yeux brillants et la jovialité d’une gamine aux boucles blondes plus que ma tranquille assurance. Les menottes, c’était une preuve de plus. Après coup, si je récriminais, on aurait beau jeu de dire que le menottage permettait d’assurer la sécurité de tout le monde, celle des fonctionnaires de police comme la mienne. Cette humiliation je la connaissais déjà et je l’avais parfaitement intégrée dès l’arrivée sur place de la patrouille. Elle ne me gêna pas plus que cela…
En revanche, ce qui m’attendait dans la rue jean Goujon me mit en pétard. Quelques flashs crépitèrent pour nous accueillir. Rien d’étonnant, rien que du tristement banal. Une voiture de police, gyrophare en action, garée devant les studios d’une grande radio périphérique, cela attirait les photographes de presse et les curieux en quelques minutes… Et nous en avions passé au moins quinze à palabrer à l’intérieur. J’imaginais déjà les photos venant se rajouter lundi matin à mon épais dossier au Ministère.
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Jeu 29 Juil 2010 - 19:49

La gamine s’appelait Corélia, prénom improbable que même mon correcteur orthographique ne connaît pas. Cette invraisemblance aurait dû suffire à pointer le faux évident de toute cette histoire. Il n’en était rien, bien au contraire. Le présupposé des deux flics était qu’une personne comme moi, avec un prénom comme le mien, ne pouvait donner à son enfant qu’un prénom sorti du commun. Ils avaient bien sûr tout faux : lorsque, par inadvertance ou parce que par miracle je n’avais rien d’autre à penser, j’envisageais une future - et hypothétique – maternité, mes préférences allaient aux prénoms les plus classiques. Simplement par l’effet de douloureuses expériences personnelles. S’appeler Fiona – et pas Lucie, Claire ou Charlotte – c’est s’exposer pendant des années à des demandes de répétition (« pardon ? »), à des « ça existe ça ? » et, à l’époque de la fac, à des « ils l’ont sorti d’où ce nom tes parents ? », autant de remarques à la longue douloureuses à vivre.
Autre élément livré par l’enfant dans le hall de RML, son âge. Elle avait « trois ans », information qu’elle donnait avec un léger zézaiement dans la liaison et un accent du sud déjà bien affirmé. Pendant que la voiture de police m’amenait vers le commissariat, je me surpris à calculer à quelle époque elle aurait pu être conçue. Cela tombait, et le fait ne me parut pas anodin, quoique inexplicable, juste après Sept jours en danger. En pleine période où, telle un galérien rivé à son rang, je bouclais en un temps record ma thèse. Pas vraiment le moment pour aller se faire engrosser par le premier venu.
Au commissariat, l’accueil fut forcément froid. La présentation de l’affaire – une tentative d’abandon d’enfant pour le moins – n’était pas du genre à susciter à mon endroit des torrents de sympathie comme on peut bien s’en douter. Je fus placée à l’isolement quelques temps avant d’être appelée par le duo d’inspecteurs qui avait pris le relais des agents en tenue. Là encore, rien que de l’habituel – hélas ! - pour moi. Ils me demandèrent de décliner mon identité, de préciser les raisons de ma présence à RML ce soir avant de mordre enfin dans le vif du sujet.
- Une collègue est en train de poser des questions à votre fille…
- Je n’ai pas de fille ! rétorquai-je. Je préfèrerais que vous parliez de ma « fille supposée » si cela ne vous dérange pas.
- Cela n’a pas d’importance, répliqua l’inspecteur.
- Pour le moment, cela vous paraît sans importance… mais dans un moment, vous vous en mordrez les doigts, croyez-moi.
J’avais dit ça avec un petit air sentencieux et menaçant que je me reprochais sur le champ. Rien ne servait d’exciter la meute comme disait l’autre…
- Vous niez que la petite Corélia Toussaint soit votre fille ?
- Absolument…
- Et que pensez-vous de ceci ?
Ceci, c’était un texte sur papier à en-tête de la mairie d’Amiens, un paragraphe assez compact à la formulation on ne peut plus classique dans sa forme pour quelqu’un ayant fréquenté assidument les archives pendant des années.
« Le 18 décembre 2006, à 14h30, s’est présentée devant nous, officier de l’Etat civil, mademoiselle Fiona Toussaint, résidant 12 rue de l’Union à Amiens. Elle nous a déclaré la naissance de Corélia Léa Michelle, née de père inconnu et de Fiona Toussaint le 15 décembre 2006 à 2 heures 30 du matin à son domicile… »
Je repoussai la feuille avant même d’en avoir terminé la lecture, tout ce qui suivait étant du baratin administratif.
- C’est quoi ce truc ?
J’insistai avec tout le dégoût dont je pouvais être capable sur le mot « truc ». Ca ne valait pas plus. Dans ce grand bordel que devenait ma tête au fur et à mesure que des coups aussi durs qu’inattendus s’abattaient dessus, me revint encore l’image de Louis de Funès pris par ses collègues en flagrant délire d’hallucinations. Là où le gendarme de Saint-Tropez finissait par accepter avec force mimiques loufoques une vérité opposée à ce qu’il avait pu observer plus tôt, je refusais absolument d’en démordre.
- Copie d’acte de naissance reçue en urgence par mail des services de l’Etat-civil de la mairie d’Amiens, répliqua l’inspecteur.
- Et comment êtes-vous allés chercher aussi vite à Amiens ?
- Vous y habitiez il y a trois ans, non ?
- Exact.
- Au 12 rue de l’Union ?
- Encore exact… mais j’ai déménagé peu après pour une maison individuelle en banlieue.
- Pour avoir une chambre supplémentaire pour votre fille ? questionna perfidement le second inspecteur.
Je m’étais piégée moi-même… Bah, si je ne l’avais mentionné, ils m’auraient demandé pour quelles raisons j’avais déménagé peu après la date de la naissance supposée de ma fille (que j’aurais fait rectifier en « date de naissance de ma fille supposée »).
- Ce papier est un faux ! m’insurgeai-je. Il est impossible que j’ai pu déclarer une naissance à Amiens à cette époque.
- Pourquoi ?
- Parce que je n’ai jamais été enceinte !… Jamais !… Appelez ma gynéco, appelez ma mère, appelez qui vous voulez, tout le monde vous le dira !
- Votre mère, fit le premier flic, s’appelle bien Michelle ?… Et votre tante s’appelle bien Léa ?
- Oui j’ai vu ça sur l’acte… Mais qu’est-ce que cela prouve ? Si vous avez pu avoir ces renseignements, d’autres ont pu les avoir aussi et s’en servir pour fabriquer ce « truc ».
J’étais en train de leur servir sur un plateau le numéro de la fille qui se dit victime d’un complot ourdi par des forces secrètes et occultes. Tout ce qui vous faisait passer très vite pour une allumée.
- Et le père ? demanda le flic numéro 2… Il n’est pas si inconnu que cela puisqu’il vous a déposé votre fille ce soir ?…
- … Supposée !
- C’était bien lui à RML tout à l’heure ? poursuivit l’inspecteur sans prendre en considération mon intervention… C’est quelqu’un de connu ?…
- Mais lisez les journaux, mon cher inspecteur, vous ferez comme moi. Vous apprendrez plein de choses…
- Malgré toutes les preuves que nous avons, vous continuez à nier ?… Cet entêtement ne joue pas en votre faveur.
Après l’accusation, voilà qu’arrivait la période « douce », celle où on essaye de vous faire avouer en troquant la fermeté contre une – apparente – compréhension. Je connaissais bien le truc, c’était du pipeau complet et il fallait surtout ne pas dévier de sa ligne initiale.
Sauf que mon intérêt premier n’était pas de rester piégée dans ce commissariat en attendant tout ce qui pouvait suivre en terme de procédures. J’avais d’autres échéances importantes qui m’attendaient : un boulot à sauver, un ancien – et furtif – amant à retrouver. Rien de cela ne pouvait se faire derrière les grilles d’une prison ou en discutant des heures avec un avocat ou un juge. Le plus important c’était encore que je sorte. Quitte à sortir avec une gamine de trois ans à la main !
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