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 C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]

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MBS



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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Jeu 29 Juil 2010 - 19:49

La gamine s’appelait Corélia, prénom improbable que même mon correcteur orthographique ne connaît pas. Cette invraisemblance aurait dû suffire à pointer le faux évident de toute cette histoire. Il n’en était rien, bien au contraire. Le présupposé des deux flics était qu’une personne comme moi, avec un prénom comme le mien, ne pouvait donner à son enfant qu’un prénom sorti du commun. Ils avaient bien sûr tout faux : lorsque, par inadvertance ou parce que par miracle je n’avais rien d’autre à penser, j’envisageais une future - et hypothétique – maternité, mes préférences allaient aux prénoms les plus classiques. Simplement par l’effet de douloureuses expériences personnelles. S’appeler Fiona – et pas Lucie, Claire ou Charlotte – c’est s’exposer pendant des années à des demandes de répétition (« pardon ? »), à des « ça existe ça ? » et, à l’époque de la fac, à des « ils l’ont sorti d’où ce nom tes parents ? », autant de remarques à la longue douloureuses à vivre.
Autre élément livré par l’enfant dans le hall de RML, son âge. Elle avait « trois ans », information qu’elle donnait avec un léger zézaiement dans la liaison et un accent du sud déjà bien affirmé. Pendant que la voiture de police m’amenait vers le commissariat, je me surpris à calculer à quelle époque elle aurait pu être conçue. Cela tombait, et le fait ne me parut pas anodin, quoique inexplicable, juste après Sept jours en danger. En pleine période où, telle un galérien rivé à son rang, je bouclais en un temps record ma thèse. Pas vraiment le moment pour aller se faire engrosser par le premier venu.
Au commissariat, l’accueil fut forcément froid. La présentation de l’affaire – une tentative d’abandon d’enfant pour le moins – n’était pas du genre à susciter à mon endroit des torrents de sympathie comme on peut bien s’en douter. Je fus placée à l’isolement quelques temps avant d’être appelée par le duo d’inspecteurs qui avait pris le relais des agents en tenue. Là encore, rien que de l’habituel – hélas ! - pour moi. Ils me demandèrent de décliner mon identité, de préciser les raisons de ma présence à RML ce soir avant de mordre enfin dans le vif du sujet.
- Une collègue est en train de poser des questions à votre fille…
- Je n’ai pas de fille ! rétorquai-je. Je préfèrerais que vous parliez de ma « fille supposée » si cela ne vous dérange pas.
- Cela n’a pas d’importance, répliqua l’inspecteur.
- Pour le moment, cela vous paraît sans importance… mais dans un moment, vous vous en mordrez les doigts, croyez-moi.
J’avais dit ça avec un petit air sentencieux et menaçant que je me reprochais sur le champ. Rien ne servait d’exciter la meute comme disait l’autre…
- Vous niez que la petite Corélia Toussaint soit votre fille ?
- Absolument…
- Et que pensez-vous de ceci ?
Ceci, c’était un texte sur papier à en-tête de la mairie d’Amiens, un paragraphe assez compact à la formulation on ne peut plus classique dans sa forme pour quelqu’un ayant fréquenté assidument les archives pendant des années.
« Le 18 décembre 2006, à 14h30, s’est présentée devant nous, officier de l’Etat civil, mademoiselle Fiona Toussaint, résidant 12 rue de l’Union à Amiens. Elle nous a déclaré la naissance de Corélia Léa Michelle, née de père inconnu et de Fiona Toussaint le 15 décembre 2006 à 2 heures 30 du matin à son domicile… »
Je repoussai la feuille avant même d’en avoir terminé la lecture, tout ce qui suivait étant du baratin administratif.
- C’est quoi ce truc ?
J’insistai avec tout le dégoût dont je pouvais être capable sur le mot « truc ». Ca ne valait pas plus. Dans ce grand bordel que devenait ma tête au fur et à mesure que des coups aussi durs qu’inattendus s’abattaient dessus, me revint encore l’image de Louis de Funès pris par ses collègues en flagrant délire d’hallucinations. Là où le gendarme de Saint-Tropez finissait par accepter avec force mimiques loufoques une vérité opposée à ce qu’il avait pu observer plus tôt, je refusais absolument d’en démordre.
- Copie d’acte de naissance reçue en urgence par mail des services de l’Etat-civil de la mairie d’Amiens, répliqua l’inspecteur.
- Et comment êtes-vous allés chercher aussi vite à Amiens ?
- Vous y habitiez il y a trois ans, non ?
- Exact.
- Au 12 rue de l’Union ?
- Encore exact… mais j’ai déménagé peu après pour une maison individuelle en banlieue.
- Pour avoir une chambre supplémentaire pour votre fille ? questionna perfidement le second inspecteur.
Je m’étais piégée moi-même… Bah, si je ne l’avais mentionné, ils m’auraient demandé pour quelles raisons j’avais déménagé peu après la date de la naissance supposée de ma fille (que j’aurais fait rectifier en « date de naissance de ma fille supposée »).
- Ce papier est un faux ! m’insurgeai-je. Il est impossible que j’ai pu déclarer une naissance à Amiens à cette époque.
- Pourquoi ?
- Parce que je n’ai jamais été enceinte !… Jamais !… Appelez ma gynéco, appelez ma mère, appelez qui vous voulez, tout le monde vous le dira !
- Votre mère, fit le premier flic, s’appelle bien Michelle ?… Et votre tante s’appelle bien Léa ?
- Oui j’ai vu ça sur l’acte… Mais qu’est-ce que cela prouve ? Si vous avez pu avoir ces renseignements, d’autres ont pu les avoir aussi et s’en servir pour fabriquer ce « truc ».
J’étais en train de leur servir sur un plateau le numéro de la fille qui se dit victime d’un complot ourdi par des forces secrètes et occultes. Tout ce qui vous faisait passer très vite pour une allumée.
- Et le père ? demanda le flic numéro 2… Il n’est pas si inconnu que cela puisqu’il vous a déposé votre fille ce soir ?…
- … Supposée !
- C’était bien lui à RML tout à l’heure ? poursuivit l’inspecteur sans prendre en considération mon intervention… C’est quelqu’un de connu ?…
- Mais lisez les journaux, mon cher inspecteur, vous ferez comme moi. Vous apprendrez plein de choses…
- Malgré toutes les preuves que nous avons, vous continuez à nier ?… Cet entêtement ne joue pas en votre faveur.
Après l’accusation, voilà qu’arrivait la période « douce », celle où on essaye de vous faire avouer en troquant la fermeté contre une – apparente – compréhension. Je connaissais bien le truc, c’était du pipeau complet et il fallait surtout ne pas dévier de sa ligne initiale.
Sauf que mon intérêt premier n’était pas de rester piégée dans ce commissariat en attendant tout ce qui pouvait suivre en terme de procédures. J’avais d’autres échéances importantes qui m’attendaient : un boulot à sauver, un ancien – et furtif – amant à retrouver. Rien de cela ne pouvait se faire derrière les grilles d’une prison ou en discutant des heures avec un avocat ou un juge. Le plus important c’était encore que je sorte. Quitte à sortir avec une gamine de trois ans à la main !
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Ven 30 Juil 2010 - 19:20

- Bon, ok, c’est ma fille… Ca vous va ?…
Le bruit des doigts de l’inspecteur numéro 2 sur le clavier de l’ordinateur se fit plus sec, plus nerveux. Ils tenaient mes aveux et finalement assez facilement. L’histoire serait désormais rapidement bouclée.
- Vous voulez comprendre par la même occasion ? demandai-je voyant les doigts restés en apesanteur au-dessus du clavier et les regards froids pointés vers moi.
- J’aimerais bien, oui… C’est un peu fumeux votre truc. Vous faites la une de la presse people cette semaine, vous avez un passé assez tumultueux, c’est un coup de pub c’est ça ?
Je n’avais pas du tout envisagé l’explication à mon abandon supposé ainsi. Quand on n’a pas le mensonge facile, réagir au quart de tour est tout sauf évident. Je commençais à peine à mettre en place dans un coin de ma tête une histoire tordue à propos du père, un homme politique de premier plan, qui n’aurait pas voulu reconnaître sa fille… Pour le contraindre à assumer son rôle parental, j’aurais imaginé cette affaire, un moyen de lui rappeler que je pouvais parler s’il ne tenait pas certaines promesses… Où cette trame de départ m’aurait-elle mené, je n’en avais aucune idée. Après, c’était la page blanche. Le coup de la pub, c’était visqueux au possible mais, justement à cause de cela, ça pouvait tenir la route.
- Il y avait des photographes devant les studios de RML, je ne pense pas qu’ils étaient venus pour vos collègues.
Les deux inspecteurs se regardèrent comme pour jauger lequel était le plus dégoûté par cette sordide révélation.
- Vous vouliez profiter de cette histoire pour qu’on parle de vous ?…
- Et surtout emmerder le père de… Corélia…
Il m’avait été impossible de dire une seconde fois « ma fille » pour parler de la gamine. Qui sait si en le répétant je n’aurais pas fini par me convaincre moi-même. Dès lundi, de toutes les manières, l’affaire serait mise entre les mains de la justice. Il suffirait d’une véritable enquête et de tests ADN pour rétablir la vérité.
- Qui est-ce ?… demanda le second inspecteur.
- Le père ?
Je trouvais plus prudent d’éliminer l’homme politique de ma fable. Dieu sait où cela pouvait mener !
- Richard Lepat, le producteur de Sept jours en danger…
Quitte à mentir, mieux valait mouiller un salaud… Qui plus est sans doute toujours en taule.
- Je ne comprends pas très bien… Quel est l’intérêt de cette histoire pour vous ? Je veux dire… On vous amène au poste pour abandon d’enfant, c’est tout sauf positif pour votre image.
Je n’aurais pas l’impertinence de dire que, par malchance, j’étais tombée sur un spécimen de flic qui réfléchissait. Disons plus simplement que le chef du duo avait l’esprit terriblement carré et cartésien et que mes aveux ne lui suffisaient pas, il en voulait davantage pour que les pièces du puzzle s’emboitent parfaitement.
Et j’étais incapable de lui fournir une réponse tant soit peu logique.
- Tout dépendra comment la chose sera racontée…
C’était déjà ça de gagné. Bon sang, pourquoi je ne réussissais pas à inventer quelque chose de cohérent ? Quand je me planquais sous la chevelure rousse et les vêtements amples de Florence Woodworth, j’étais capable de combiner des histoires à dormir debout et là, rien !… Le néant ! Le nom de Richard Lepat était venu simplement parce que j’avais fait une bonne heure avant le calcul de l’époque supposée de conception de la gamine
- Il y aura une interview de votre part dans le canard ?
- C’est prévu comme ça. Je révèle que j’ai une fille et que j’ai voulu l’abandonner pour que son père soit contraint d’assumer ses obligations minimales…
Je fus sauvée par l’intrusion d’une troisième personne, un flic en tenue, qui murmura quelque chose à l’oreille de l’inspecteur principal tout en lui tendant une petite liasse de feuilles agrafées.
- Merci, José… Je lis ça et on boucle…
Le troisième policier ressortit laissant son collègue plongé dans la lecture en diagonale du mémo.
- Le rapport de ma collègue après examen de votre fille, m’expliqua-t-il enfin. Elle l’a trouvée propre et bien habillée, sans aucune marque de coups ou signe de mauvais traitement. La petite Corélia paraît avoir un esprit plutôt fin et mûr pour son âge, elle a notamment beaucoup de vocabulaire. Quand on lui demande de reconnaître sa maman sur plusieurs photos, elle vous montre sans hésiter. Pour son père, elle est juste capable de dire qu’il est grand avec beaucoup de cheveux noirs. Elle a dit qu’elle habitait dans un grand appartement à Toulouse mais que le papa Noël était passé pour elle à Paris. Donc elle n’était pas avec vous pour les fêtes de fin d’année.
- Puisqu’elle vous le dit, rétorquai-je.
- Et pourquoi ?
- J’avais beaucoup de travail… Une biographie de Louis XIII à terminer dans les meilleurs délais.
Cela me convenait parfaitement comme situation, je n’avais rien à inventer.
- Elle était avec son père alors ? Celui qui justement n’assume pas son rôle ?… Mais qui garde sa fille chez lui près d’un mois pour vous permettre de bosser.
- Qi vous a dit qu’elle était chez son père ? objectai-je.
- Et donc, ce soir, au moment de récupérer votre fille si intelligente et si jolie, vous avez feint de ne pas la connaître ?
- Oui.
- Juste pour vous faire de la publicité ?
- Pour utiliser ma notoriété contre ce salaud qui ne veut pas s’occuper de sa fille.
- Vous voulez savoir ce que je pense de tout ça ?
- Pas forcément.
- Je me demande si je n’aurais pas encore préféré apprendre que l’acte de naissance était un faux. Votre histoire me donne envie de gerber… Seulement voilà, vous n’êtes pas une personne banale, vous avez votre photo dans les magazines et vous connaissez du monde dans certains milieux, alors la consigne du chef, c’est pas de vagues, on la laisse sortir… Mais si cela n’avait tenu qu’à moi…
J’avais peine à y croire, ils me remettaient dehors – certes avec la gosse – mais dehors ! En prenant le risque que j’embarque la gamine et que je la largue ensuite du haut d’un pont pour m’en débarrasser définitivement. Tout cela parce que j’avais fait la une de People Life et deux ou trois déclarations tonitruantes dans la presse. C’était à se cogner la tête contre les murs.
- Vous pouvez me rappeler votre nom, inspecteur ?
- Jacques Le Dréau… Pourquoi ? Vous voulez me faire muter au fond du Cantal grâce à vos amis hauts placés ?…
- Non, tranquillisez-vous, je n’ai pas ce pouvoir-là… J’espère juste vous donner bientôt la preuve que vous avez bien fait votre boulot.
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Sam 31 Juil 2010 - 16:52

Il était près de 23 heures lorsque je me suis retrouvée sous le drapeau tricolore à la porte du commissariat du 8ème arrondissement de Paris, une petite Corélia serrant sa menotte dans ma main et une grosse bouffée d’angoisse me submergeant le cœur. J’avais eu une sacrée chance de m’en sortir aussi facilement ; mon week-end aurait fort bien pu se passer en garde à vue. D’un autre côté, et c’était le côté négatif de l’affaire, j’avais cette petite blondinette sur les bras pour deux jours au moins.
Comment pourrais-je gérer cela ? Une maternité normalement, ça se prépare. Par ce que j’appellerais la « voie naturelle », on avait sept à huit mois pour se faire à l’idée, pour regretter même peut-être. Si on choisissait l’adoption – outre qu’on était généralement déjà « muni » d’une descendance naturelle – on savait devoir attendre des mois voire des années avant de pouvoir avoir près de soi un petit être à combler d’amour. Pour moi, cela me tombait dessus d’un seul coup. Et j’étais sûrement parmi les plus mal préparées de l’espèce féminine à cela.
J’essayai de me souvenir de mes propres trois ans. Il ne m’en restait rien sinon quelques images qui n’étaient peut-être que de simples reconstitutions effectuées par ma mémoire à partir de photos ou de récits. Ce néant était un point qui me parut rassurant : devenue grande, cette gamine ne garderait aucun souvenir de l’aventure dans laquelle elle s’était trouvée plongée…
- Tu as faim ? demandai-je bien assurée que c’était là une sensation qu’une gosse de cet âge pouvait correctement identifier.
- Oui, maman.
Elle prononça ce mot de « maman » avec une gourmandise qui me paralysa. Elle y croyait vraiment, ce n’était pas un simple jeu d’actrice de poche. La situation était totalement dingue et, encore une fois, une goutte acide de doute vint polluer mon esprit. Et si elle était vraiment … ?
Non, non et non ! C’était impossible et impensable ! Si on avait pu « laver » le cerveau de quelqu’un, c’était celui de Corélia et pas le mien. Et pour le reste - l’acte de naissance notamment - il y avait forcément une explication logique. Tordue sans aucun doute mais logique.
- Tu veux manger quoi ?
D’où vient que, pour s’adresser à un enfant, on se met à maltraiter la langue ? Cela m’horripilait quand j’entendais dans la rue des phrases mal tournées, des questions qui n’en étaient pas, j’avais envie d’arrêter les parents et leur en faire la remarque. Et voilà que, n’étant pas mère depuis cinq minutes, je tombais moi aussi dans le panneau.
- Une glace !…
Une glace ?! En plein mois de janvier et à bientôt minuit ! Décidément, ça démarrait fort la maternité !
Pour le principe, je voulus refuser. Histoire d’affirmer en quelque sorte mon autorité « maternelle ». Mais étais-je capable de gérer les cris d’une enfant dans la nuit et en pleine ville ? Les lumières qui s’allument en grappe dans les trouées des façades de pierres ? Les chiens qui se mettent à aboyer ? Les gens qui sortent sur les balcons en vous hurlant dessus ? La réponse était un « non » franc, massif et intégral. Contrairement à ce que j’avais avoué aux policiers, je n’étais pas adepte de ce genre de publicité. Déranger de braves gens – même si dans ce quartier, tout le monde devait avoir double ou triple vitrage et isolation phonique – m’aurait déjà mise mal à l’aise mais alors qu’en plus ils me reconnaissent. J’aurais creusé une nouvelle ligne de métro à moi toute seule pour cacher ma honte.
- Allons-y pour une glace ! fis-je.
Paradoxalement, à Paris, en fin de soirée et en plein hiver, le plus difficile n’était pas de trouver un endroit où on pourrait consommer un dessert glacé. C’était de s’y rendre. Je me rendis compte qu’entre mon sac – qui me semblait peser de plus en plus lourd - , la petite valise de Corélia et l’enfant elle-même, je frisais l’excédent de bagage. L’objectif, un McDonald’s des Champs-Elysées, n’était pas en soi inatteignable mais avec un tel équipage, il était préférable de faire appel à la force automobile.
Je trouvai un taxi – et son chauffeur grillant une cigarette sous un réverbère - avenue Franklin Roosevelt. Pas forcément aimable lorsque je lui proposai une course de quelques centaines de mètres, l’artisan le devint subitement lorsque je lui promis de quintupler le montant de la petite escapade. Comme quoi, les meilleurs arguments ne tiennent pas contre la perspective d’une « juste » rémunération ! Cela m’énervait toujours – par principe plus que par pingrerie – d’en arriver à de telles extrémités mais j’étais bien obligée de reconnaître que c’était diablement efficace. Que ce soit pour avoir une robe de soirée en urgence à Blois ou un taxi à Paris.
- Pourquoi j’ai pas ma glace ? gémit Corélia lorsque le taxi démarra.
La connexion ne s’était évidemment pas faite dans la tête de la petite fille. Du coup, elle dégainait un « pourquoi », réflexe basique contre lequel je me gardais bien de récriminer en dépit de la fatigue qui commençait à m’envahir.
- Parce que c’est loin. Alors, on a pris un taxi…
- C’est quoi un taxi ?
- C’est une voiture qui te transporte là où tu veux en échange d’une somme d’argent.
- Moi j’ai jamais pris de taxi.
- Eh bien maintenant tu sauras ce que c’est et tu pourras dire que tu en as pris un.
C’était énervant et terriblement passionnant en même temps. Quelle perte de temps qu’un enfant ! Il fallait tout lui expliquer, lui donner au minimum les clés de ce monde trop grand pour lui… Je n’étais même pas sûre que Corélia ait compris ce que j’avais voulu lui expliquer. Des efforts pour peut-être pas grand chose. Mais d’un autre côté, si on ne le faisait pas, si on laissait les « pourquoi » sans réponse et les interrogations sans explication, comment pouvait-on espérer qu’ils progressent autrement que comme les herbes folles dans un champ ?

Corélia grignota quelques frites piquées dans ma portion personnelle avant de manger – plutôt proprement, ce qui me ravit – son Sundae au chocolat. Je l’observais en douce, partagée entre l’envie de comprendre quelle était son histoire et son rapport avec la mienne, et l’ample responsabilité de lui apporter le meilleur le temps qu’elle partagerait ma route. Si je n’étais pas une mère, j’ambitionnais au moins de lui laisser ce que je pouvais lui apporter de mieux.
Une nouvelle randonnée en taxi plus tard, nous arrivâmes à l’hôtel réservé par RML pour ma nuit.
- Où on va ? demanda Corélia.
- A l’hôtel.
- C’est quoi un hôtel ?
Eh oui ! Ce n’était pas prêt de finir ! Dans le monde de Corélia, il y avait sans doute des frites, des glaces, des jolis dessins de « maman » mais ni taxi, ni hôtel, ni – si j’en jugeais par ce que j’avais observé au Mc Do – contact avec la foule. L’interrogatoire de l’enfant mené par la police avait peut-être montré qu’elle était intelligente mais je trouvais que cette intelligence ne se fondait pas sur du réel, du concret, du quotidien. Corélia connaissait les Champs-Elysées et l’Arc de Triomphe mais elle ignorait ce qu’était un hôtel.
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Sam 31 Juil 2010 - 23:59

SAMEDI 16 JANVIER

La journée avait dû être bien longue car une fois couchée, son nounours fétiche entre les mains, la gamine s’endormit en un clin d’œil. J’en aurais bien fait de même mais le marchand de sable était passé sans s’arrêter au-dessus de mes paupières. Trop de pensées se bousculaient dans ma tête. Trop de questions surtout. Je me sentais comme perdue dans un environnement hostile avec des panneaux de direction vierges de toute indication. Que faire ?… L’égoïste que j’étais supposée être – car quand vous réussissez quelque part, on suppose que c’est parce que vous ne vous êtes intéressée qu’à vous – aurait dû mettre à profit ces minutes sans sommeil pour retourner à la charge, reprendre un livre, lire ou relire tel ou tel passage capital. La personne responsable que j’ambitionnais d’être en toutes circonstances – sans y parvenir pleinement ce qui me désespérait – se souciait surtout du devenir de l’enfant qui dormait sagement dans la semi-pénombre de la chambre. La femme que je me sentais devenir, à mon corps défendant, s’inquiétait du sort d’Arthur Maurel avec ce trouble sentiment de ne pas être étrangère à sa disparition inexpliquée.
Je m’enfermai dans le cabinet de toilettes pour écouter les messages sur mon téléphone portable. Aucun d’Arthur. Aucun de Judith dont j’aurais pu attendre qu’elle cherchât à prendre des nouvelles de moi après ma mésaventure au siège de RML. Quatre de Ludmilla ce que je trouvais beaucoup et peu en même temps tant la présence de ma meilleure amie pouvait se faire envahissante quand elle s’inquiétait. Je lui répondis d’un texto rapide, lui promettant plus d’informations pour le lendemain. J’espérais en avoir de plus positives.
En tirant ma nuisette du fond de mon sac à malice, ma main rencontra la couverture granuleuse du dossier extirpé dans le bureau d’Arthur. Je sédimentai une question de plus sur les couches déjà nombreuses et épaisses de la journée : qu’est-ce qu’il pouvait bien y avoir de si fondamental dans cette grosse centaine de pages ?
« J’ai l’adjectif paresseux. Parfois, il me faut plusieurs secondes avant de capturer le bon, celui qui va venir coller parfaitement à ce que je veux dire… »
Cela commençait ainsi. Un récit à la première personne dont la référence initiale aux adjectifs laissait à penser qu’il émanait d’Arthur lui-même. L’historienne en moi, mue par des réflexes quasi conditionnés, s’interrogea immédiatement sur la nature exacte du document. S’agissait-il de souvenirs ou d’une fiction ? La conclusion était difficile à tirer sans passer le fil du récit page après page à la recherche d’éléments qu’Arthur aurait déjà pu évoquer devant moi. Et encore rien n’empêchait que dans un roman, Arthur ait repris certaines situations rencontrées dans la vie réelle.
Je n’étais guère avancée.
Le fait que ce texte ait été ainsi camouflé me donnait à penser qu’il n’était pas à mettre entre toutes les mains. La preuve d’un contenu véridique ? Ce n’était même pas assuré. Rien ne me prouvait qu’après avoir rédigé son roman, l’auteur, honteux ou timide, ne l’avait pas enfoui pour ne plus en entendre parler.
Rien ?
A bien y réfléchir, si… Il y avait cette histoire de dates de péremption. Pourquoi Arthur aurait-il sciemment constitué ce rempart si particulier pour un simple roman ? Pourquoi se donner tant de mal à récupérer des produits immangeables pour simplement éloigner d’une œuvre de fiction dont on n’était pas fier ?
Passé au tamis de la critique, le document prenait une valeur supérieure. Il ne me restait qu’à le lire pour voir de quoi il s’agissait exactement. Je me calai le dos contre la porte des toilettes et me lançai dans cette lecture supplémentaire.

Au bout de quelques pages, le caractère biographique du récit se trouva confirmé. Il était question du passé de grand reporter du « je », de son appartenance au quotidien toulousain La Garonne libre et de la figure ombrageuse et dictatoriale de la propriétaire du journal, Liliane Rouquet. Arthur racontait comment il avait été placardisé à la tête du service des sports après le suicide d’une huile locale qu’il avait asticoté dans une série d’articles. La fameuse affaire Lecerteaux qu’il avait évoqué la semaine dernière au resto lorsque nous avions commencé à faire connaissance.
Je commençais à mieux cerner la nature exacte de ce que j’avais sous mes yeux. Le plaidoyer d’un journaliste souhaitant laver son honneur. Le genre de document qu’on garde sous le coude pour le ressortir en cas de vent mauvais.
Est-ce que le vent mauvais venait de se lever ? J’en doutais, sans quoi Arthur aurait embarqué le dossier relié dans sa « fuite ». A moins qu’il n’en ait pas eu le temps…
Des questions, encore des questions !
Et ces questions supplémentaires ne faisaient que venir noyer les précédentes sans rien leur apporter de plus. C’était du temps perdu ! Je perdais mon temps à lire ce récit dont j’espérais bien, sans l’accepter vraiment, qu’il me serait fait un jour de vive voix par l’auteur lui-même.
M’échappant à la lecture, je fis défiler les pages à toute vitesse, comme dans ces jeux enfantins qui permettent de visualiser un petit dessin animé. Le défilement s’arrêta à la dernière page par une mention manuscrite « relu en Normandie, le 10 septembre 2006 ».
La Normandie !
Encore ?!…
Où avait-il envisagé que nous passions ce week-end en amoureux ?
En Normandie bien sûr !
Ce n’était qu’une piste infime, un espoir ténu. Si Arthur avait voulu disparaître avec l’idée que je le retrouve, il aurait fort bien pu choisir d’aller là-bas en espérant que je penserais à l’y retrouver. Sans doute y possédait-il un pied à terre, une résidence secondaire, puisque, comme j’avais cru le comprendre lors de notre première rencontre, il ne revenait plus guère en région toulousaine ? Un endroit au calme où il pouvait se livrer paresseusement à une activité qu’il pratiquait intensément le reste du temps : l’écriture.
Je recommençai à jouer machinalement avec les pages tout en dévidant le fruit d’une réflexion un peu anesthésiée par la fatigue. Tellement anesthésiée que je faillis ne pas voir dans le texte de la dernière page une question dont le rapport avec le reste ne paraissait pas évident.
« Qui est Fiona ? »
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Dim 1 Aoû 2010 - 11:11

Le marchand de sable en fut quitte pour un nouveau passage à vide. Mes yeux s’écarquillèrent pour remonter à l’envers le récit d’Arthur Maurel. Si je comprenais bien les choses, le fameux Lecerteaux avait participé avant de mourir au financement de l’éducation d’une enfant nommée Fiona sans que la raison soit apparue de manière évidente. Enfant issue d’un adultère ? Comme ce que j’avais imaginé pour la petite Corélia ? Laquelle était née justement à en croire l’état-civil amiénois en 2006… Troublante coïncidence… Sauf que Corélia ne s’appelait pas Fiona et qu’en septembre 2006, elle n’était encore qu’un phénomène utérin en gestation.
Alors, pourquoi Fiona ? Pourquoi Arthur avait-il terminé en s’interrogeant sur cette petite Fiona ? Cela pouvait-il expliquer qu’il soit tombé ensuite amoureux de moi ? Cela pouvait-il surtout expliquer la présence de l’épais dossier me concernant dans le tiroir inférieur droit de son bureau ?
Il devenait tentant de relier mon cas personnel avec celui de cette mystérieuse Fiona. Tentant mais fallait-il aller plus loin ? Le seul lien entre les deux Fiona c’était Arthur Maurel.
Je récupérai dans mon sac la feuille sur laquelle j’avais tracé le système fléché autour du nom d’Arthur. Avec mon stylo habituel, je rajoutai une flèche qui partait se perdre nulle part et finissait par aboutir en zigzagant au dos de la feuille. Là, j’inscrivis « Fiona 2 ». Ce nom seul au milieu de tout ce blanc me laissa aussi perplexe qu’un explorateur face à une immensité de terres vierges. Qu’est-ce qui se cachait derrière ce nouveau paysage ?
La priorité à donner à ma journée de demain se précisait. Trouver Arthur pour lui faire cracher le morceau sur la suite de cette histoire. Depuis 2006, qu’est-ce qu’il avait pu apprendre sur la jeune Fiona et sur ses origines ? Est-ce que cela pouvait avoir un lien avec tout ce qui s’était abattu sur moi comme désagréments et contrariétés depuis cette époque ?
Trouver Arthur en Normandie, la belle affaire ! De quelle Normandie parlait-il ? La Normandie historique ? Une des deux régions administratives ? Et si oui, laquelle ? Il me faudrait des heures pour trouver une éventuelle trace du journaliste par le biais d’une recherche sur le net. Des heures que je n’avais pas. Peut-être Judith connaissait-elle le refuge normand d’Arthur ?… Mais dans ce cas, pourquoi ne l’avait-elle pas évoqué lorsque je lui avais affirmé me mettre à la recherche de son boss ?
Trouver quelque chose d’introuvable et vite, personne ne pouvait faire ça…
Sauf l’inspecteur Jean-Gilles Nolhan et son super ordinateur Victor.
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Dim 1 Aoû 2010 - 17:57

L’inspecteur Nolhan se sentait une double dette envers moi. D’abord je lui avais permis de coffrer son collège ripoux, l’inspecteur Lhuillier, auquel l’attachait une haine tenace. Ce n’était pas rien pour Jean-Gilles Nolhan qui rendait Lhuillier responsable – à tort ou à raison, je ne saurais le dire encore aujourd’hui – de la mort de sa mère. Dans un deuxième temps, justement parce qu’il m’avait à la bonne, Nolhan s’était fait fort de retrouver l’argent envolé des comptes de Parfum Violettes, ma maison d’édition, argent volatilisé par le biais de différentes sociétés écrans dans des paradis fiscaux. Quête sans résultat jusqu’à maintenant. Autant dire que le complexe de supériorité énorme de ce flic hors-normes en prenait un coup.
- Mademoiselle Toussaint, vous savez que tout le monde n’est pas obligé de mener la belle vie comme vous à Paris et de se coucher tard ?.
C’était cela aussi Jean-Gilles Nolhan. Une façon de considérer l’espèce humaine vraiment très particulière. Pas de « bonjour » ou de récriminations véhémentes renforcées de bâillements pour souligner l’heure tardive et indue. D’emblée, il me signifiait qu’il savait qui appelait et d’où. C’était maladif chez lui, il n’admettait pas de ne pas savoir. De là la création de Victor un ordinateur aux possibilités démesurées, entièrement dédié à la lutte contre le crime et capable de prodiges (hormis de retrouver mes quelques millions d’euros partis se promener d’îles en îles sous les tropiques). Grâce à Victor, Nolhan avait pu, dès notre première rencontre, me réfrigérer en évoquant certains épisodes de mon passé récent.
- Comment savez-vous que je suis à Paris ?
- J’ai mis Victor en situation de vous pister à chaque instant. Je vous dois bien ça.
A ses yeux c’était un formidable service qu’il me rendait ; aux miens c’était une terrible intrusion dans ma vie privée.
- Les photos dans People Life c’est vous ? dis-je pour essayer de faire ressortir le côté gênant de la surveillance qu’il exerçait à mon encontre.
- Ne vous formalisez pas de ce pistage, mademoiselle Toussaint. Ce n’est pas de la curiosité malsaine. Disons que je vous dois bien ça…
Il persistait dans son idée première ; la surveillance continue de ma petite personne me rendait service.
- Mais comment savez-vous, je veux dire comment Victor sait-il, que je suis à Paris ? Que vous fassiez votre cirque à Toulouse, je comprends… Mais ici ?
- Pas plus difficile qu’ailleurs ! Vous semez tout au long de votre course des indices. Quand vous utilisez votre carte bleue…
- Vous connaissez mon numéro de carte bleue ? m’insurgeai-je…
En même temps, cela ne m’étonnait guère. On laisse son empreinte à chaque achat et n’importe quel petit futé peut vous retrouver grâce à cela.
- Victor s’occupe aussi de tracer les images vidéos des caméras de surveillance pour vous retrouver lorsque vous ne dépensez rien.
C’était « 1984 » réalisé ! Entre les mains d’un Nolhan, cela ne m’inquiétait pas trop, mais ce qu’il faisait, d’autres pouvaient le réaliser aussi. Et avec d’autres idées en tête…
- Et c’est comme ça que Victor m’a retrouvé à Paris ? Parce que je souriais à la caméra ?
- Il n’a pas eu à se fatiguer pour cela. Il m’arrive aussi de reconnaître les voix dans les émissions radiophoniques…
- Bref, vous savez où je suis.
- Hôtel Bretagne Montparnasse, 33 rue Losserand, Paris 14ème… RML ne s’est pas moqué de vous… Chambre supérieure à 260 euros la nuit. Trois étoiles mais luxe.
- Arrêtez ce petit jeu, monsieur Nolhan, vous me faites peur…
C’était vrai et, en même temps, cette précision me comblait. Une seule personne dans ma connaissance avait les moyens de retrouver Arthur en quelques heures .Jean-Gilles Nolhan accompagné de son fidèle Victor.
- C’est pour avoir peur et passer ensuite une nuit blanche que vous m’appelez ?… Car je suppose que vous n’attendriez pas une heure du matin pour venir me demander des nouvelles de votre argent. Ce serait mesquin et cela ne vous ressemblerait pas.
- Pourriez-vous retrouver quelqu’un grâce aux possibilités phénoménales de Victor ? Où qu’il soit ? Faire avec lui ce que vous êtes capable de faire avec moi ?
- Si votre individu ne fait pas le mort et si vous pouvez me donner quelques informations de base comme son numéro de téléphone portable ou celui de sa carte bleue.
- Aïe ! Là, vous m’en demandez trop…
- Le nom au moins. C’est un minimum…
- Je ne sais pas pourquoi mais je me dis que ce nom, vous allez le deviner par vous-même.
- C’est le beau gosse qui fait la une avec vous ? fit-il.
Je n’en revenais pas. Jean-Gilles Nolhan venait d’exprimer dans sa voix quelque chose qui ressemblait à un sentiment. Une parcelle infime mais bien réelle… de jalousie.
- Oui, le journaliste Arthur Maurel. Si vous avez bien scanné la radio aujourd’hui, vous savez sans doute qu’il était…
- Malade, oui… Et il a été remplacé par un incapable qui n’a pas été foutu de vous donner la parole. Ce qui fait que Victor n’a enregistré que moins de trois minutes de votre voix.
- Je suppose qu’Arthur n’est pas plus malade que vous ou moi…
En affirmant cela, j’eus quand même un doute sur la santé mentale de l’inspecteur Nolhan. Un doute furtif certes mais bien réel. Ce type avait-il bien conscience des limites à ne pas dépasser pour faire éclater la vérité ?
- Et si les indices que j’ai pu relever sont valables, il serait quelque part en Normandie.
- En Normandie… Rien que ça… Vous n’avez rien de plus précis.
- Non, concédai-je. C’est bien pour cela que je fais appel aux lumières de Victor.
- Donc, pas de portable, pas de carte bleue, pas d’adresse précise… Et vous comptez que je fasse quoi ? Un miracle ?
Il avait parlé en retrouvant son phrasé habituel. Froid et neutre. Pas d’humour mais pas de colère non plus.
- Les photos du magazine ont été prises devant un restaurant, questionna l’inspecteur. Qui a payé ?
- Lui… Il est galant…
- Quel jour ?
- Jeudi 7 janvier.
- L’heure ?
- Je ne sais plus exactement… Aux alentours de 23 heures… Vous ne me demandez pas le nom du resto ?…
- L’article le donne et on le voit très nettement sur la photo en page intérieure.
Bon sang ! Il avait lu l’article dans People Life ! Ce n’était plus de la surveillance mais de l’idolâtrie.
- Vous voulez la somme aussi ? demandai-je.
- Pourquoi ? Vous la connaissez ?
- Je m’étais promise de lui rendre la pareille ce soir… Même resto, même menu… Donc j’ai profité qu’il était tourné vers le serveur pour jeter un œil pour voir à combien cela me reviendrait.
- Alors donnez-moi le total et j’aurais son numéro de carte. Ensuite, Victor se mettra sur la piste de votre homme.
« Votre homme ». Le possessif me gênait ; pourtant c’était bien cela. Pour le moment, dans les circonstances présentes de ma vie, Arthur Maurel était mon homme. Le seul sur lequel je pouvais m’appuyer pour dénouer les fils d’une histoire de plus en plus confuse.
- Ok, c’est entré, me fit Jean-Gilles Nolhan après que j’ai égrainé les chiffres de l’addition. Victor va traiter pendant les heures qui viennent. Je vous maile un compte-rendu complet aux aurores.
- Vous ne comptez pas dormir ?
- Je suis en vacances, répondit le flic.
- Jean-Gilles…
C’était je crois la première fois que je l’appelais par son prénom.
- De quelle couleur est ma nuisette ?…
- La verte vous va beaucoup mieux.
Rien ne prouvait qu’il savait que je portais une bleue. Sa réponse me fit quand même frissonner de trouille.
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Lun 2 Aoû 2010 - 10:03

De petites tractions exercées sur ma nuisette satinée me tirèrent de cette léthargie qui n’avait pas eu le temps de vraiment s’installer. Les yeux mi-clos et partiellement incrédule, je découvris Corélia plantée au bord du lit qui me regardait de toute son innocence.
- Maman, il fait jour ! Il faut se lever !
Il faisait effectivement jour, mais un jour gris et froid qui ne donnait pas envie de bouger d’un lit qu’on avait eu tant de mal à dompter. En plus de cela, les tambours du Bronx s’étaient donnés rendez-vous pour un concert exclusif à l’intérieur de mon crâne, concert sur lequel le rideau de mes paupières refusait obstinément de se lever.
- Maman !
Elle devenait carrément dictatoriale, la gamine ! Sous le prétexte qu’elle s’était trouvée une mère, elle se permettait de vouloir régenter mes heures de sommeil. D’ailleurs, il n’était que…
- Quoi ?! Neuf heures !
Ce simple coup d’œil sur ma montre fit davantage pour me faire émerger que les encouragements plaintifs de Corélia. Neuf heures c’était pour moi en temps normal une véritable grasse matinée, quand bien même celle-ci ne terminait qu’une courte nuit d’à peine cinq heures.
- Tu as faim ?
Elle hocha la tête avec gourmandise. Cette gamine était un véritable ventre ! Et dire que moi je n’avais jamais faim avant la fin de matinée… Encore un argument pour me défendre d’une filiation supposée entre elle et moi. Peut-être pas recevable au plan scientifique mais réjouissante au plan personnel.
Dans le sac de Corélia, je trouvais une tenue de rechange que je l’aidais à enfiler en retrouvant dans mes souvenirs les conseils que ma mère me donnait pour trouver le « bon trou » dans le pantalon et dans le pull.
- On ne se lave pas ? demanda la fillette.
- Ah non, aujourd’hui, on ne peut pas…
- C’est parce qu’on est dans un hôtel ?… fit-elle manifestant cette précocité d’analyse relevée par la spécialiste de l’enfance du commissariat.
- Oui, un peu… Et puis c’est parce qu’on est pressées…
- On doit prendre un taxi ?…
- Non… Enfin pas tout de suite. Ou peut-être pas… Je ne sais pas. On verra bien.
Dans mon cerveau s’organisait le branle-bas de combat. Lister les choses à faire et les ordonner dans le minimum de temps possible. Il fallait faire déjeuner Corélia – mais pas à l’hôtel, ce serait trop long et je voulais éviter qu’on me voit trop avec elle – mais aussi penser à lui acheter de quoi se changer… Le problème se posait aussi pour moi qui, normalement, aurait dû me préparer à partir prendre mon TGV de retour sur Toulouse. Essentiel surtout ! Il fallait que je trouve à me connecter au net pour pouvoir récupérer les informations que Victor avait du compiler pendant la nuit et que Jean-Gilles Nolhan m’avait envoyées par e-mail au petit matin… Et puis j’avais promis à Ludmilla de lui résumer la situation. Et tout cela, ce n’était que le hors d’œuvre. En fonction de ce que me dirait Nolhan, il y aurait de nouvelles questions à se poser et d’autres décisions à prendre,
Sans prendre le temps de me maquiller ou de me soigner l’apparence un minimum, attitude qui me ramenait trois bonnes années en arrière, je bouclais nos petites affaires avant de descendre à la réception.
- Il y a un webcafé ou quelque chose dans le genre par ici ? demandai-je au patron.
- Nous avons le wifi dans nos chambres, répondit-il un peu outré que je veuille aller faire ailleurs ce que je pouvais faire dans son établissement.
- Je m’en doute mais je suis pressée et je n’ai pas le temps d’attendre ici. Il faut que je parte prendre un train…
- Eh bien, connectez-vous à la gare.
Là je compris que mon esprit n’avait pas toute sa puissance de raisonnement habituelle. Utiliser le hotspot wifi de la gare Montparnasse toute proche, c’était l’évidence. En plus, à la gare, je trouverais le moyen de faire petit-déjeuner ma « fille » et je serais idéalement placée pour passer à la suite des opérations. Soit en prenant un train, soit en louant une voiture.
- Merci beaucoup monsieur. Bonne journée.
- A vous aussi, mademoiselle Toussaint. Nous espérons vous revoir prochainement dans notre hôtel.
Je me refusai à détromper le brave homme. On disait certes « jamais deux sans trois » mais pour moi les séjours à Paris tous frais payés par RML c’était terminé. C’était à peu près la seule chose qui fût claire dans mon esprit toujours brumeux.
Remonter la rue Losserand, puis l’avenue du Maine jusqu’à la gare avait été une formalité pour moi la semaine précédente. Là, flanquée de Corélia, la chose devint très vite difficile ; les petites jambes de la fillette se fatiguaient beaucoup plus rapidement que les miennes. Au bout d’un moment, face à ses plaintes et à ses « on arrive bientôt ? », je fus obligée de fourrer son sac à dos dans mon propre sac qui faillit exploser, de prendre la gamine sur le bras droit tout en équilibrant avec nos « bagages » de l’autre côté. Je tins dix ou quinze mètres dans cette position avant que mon dos, mes épaules, mes bras ne se mettent à hurler contre un traitement auxquels ils n’étaient guère habitués.
- Allez, tu remarches !… Tu vois la grande tour là-bas ? C’est là qu’on va.
Pour moi c’était à côté. A l’échelle de Corélia, c’était un petit bout du monde. J’eus donc droit à une nouvelle crise de plaintes accompagnée de la naissance de petites larmes dans ses yeux clairs. Je la calmai avec deux chocolatines – oups ! pardon au reste de la France ! avec deux pains au chocolat – tout en me demandant si un « j’ai soif » n’allait pas suivre dans la foulée.
Une chose était sûre. Avec Corélia sur les bras, au propre comme au figuré, je ne pouvais espérer avoir ma mobilité et ma réactivité habituelles. Je commençais à comprendre les parents surbookés qui ne jurent que par la qualité et la disponibilité de leur nounou.
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Lun 2 Aoû 2010 - 12:38

Nous nous installâmes au bar de la gare Montparnasse le temps que je puisse consulter ma messagerie informatique. Je faisais ainsi d’une pierre deux coups en permettant à Corélia de boire un grenadine pour faire passer sa première chocolatine, la seconde étant d’ores et déjà réservée pour plus tard.
- Et pour vous, madame ?
C’était incroyable ! Il suffisait d’être accompagnée par une enfant pour être dégradée de mademoiselle en madame. Il y avait des raccourcis sociaux dans notre monde qui me chiffonnaient vraiment l’âme. Cela n’aurait pas dû m’énerver… j’étais sensée être au-dessus de ça.
Et pourtant cela m’énervait !
- Un coca ! répondis-je un brin agressive.
Je me sentais tellement flapie qu’il me faudrait un peu de caféine pour me stimuler et m’empêcher de dormir pendant la journée. Il valait mieux commencer le traitement tout de suite.
Le mail de Jean-Gilles Nolhan était bref : « Voilà ce que Victor a trouvé. Bonne chasse ». L’essentiel se trouvait en fait dans un fichier word en pièce jointe que je me hâtai d’ouvrir.
« Le suspect s’est présenté au poste de péage de Buchelay, sur l’A.13, jeudi 14 janvier à 21h42. Vingt minutes plus tard, il était à Heudebouville. Il s’est arrêté une dizaine de minutes à l’aire de Bosgouet pour faire le plein (45,23 €) puis est reparti en direction de Caen. On retrouve en effet trace de sa carte bleue aux péages de Beuzeville et Dozulé. Cela indique qu’il n’a pas poursuivi sur l’autoroute vers Villers-Bocage et Avranches. L’objectif du suspect semble donc être la partie nord de la Basse-Normandie entre l’agglomération caennaise et le Cotentin. »
Ou Jean-Gilles Nolhan avait de super connaissances en géographie de la France, ou il avait bossé sur des cartes pour décoder les informations données par Victor. Une chose était sûre cependant et confirmait ma première analyse : Arthur était en Normandie. L’élément le plus surprenant c’est qu’il y était parti dès le jeudi soir après avoir terminé le débriefing de l’émission de la soirée. Donc en sachant pertinemment que je venais à Paris tôt le vendredi pour aller au Ministère… démarche qu’il m’avait encouragé à faire. Je ne pouvais, dans de telles conditions, qu’estimer qu’il avait clairement voulu m’éviter et, peut-être, m’enfoncer encore plus dans les problèmes. Cela changeait nettement la perspective de nos retrouvailles. Ce n’était plus de simples réponses à des questions encore vagues dont j’avais besoin mais bien d’explications convaincantes sur son attitude générale à mon égard.
Il restait que la zone géographique à sonder demeurait vaste. Si la meule de foin avait diminué, l’aiguille restait difficilement retrouvable.
« L’examen de l’utilisation de la carte bleue s’étant révélé insuffisant, Victor a exploré les quittances d’eau, d’électricité, de gaz et du téléphone dans les départements du Calvados et de la Manche. Aucune trace du suspect qui tient visiblement à ce qu’on ignore où se trouve son pied-à-terre dans la région. »
Etait-ce si surprenant que cela ? Arthur Maurel me paraissait de plus en plus un personnage énigmatique et secret. Il planquait certains documents derrière des écrans de fumée alimentaires, abandonnait son téléphone portable quand il partait en voyage, faisait tout pour que sa résidence secondaire reste ignorée de tous. Qu’avait-il donc à cacher ?… S’il n’avait utilisé sa carte bleue à plusieurs reprises, il serait totalement devenu invisible.
« L’étude du cadastre des différentes communes fait apparaître une transaction foncière et immobilière il y a 5 ans concernant le nom du suspect. Achat puis revente d’une maison située à Baubigny dans le département de la Manche en bord de la départementale 131 à quelques centaines de mètres de la mer. Après ciblage des utilisations de cartes bleues dans ce secteur, il se confirme que le suspect y a été présent à plusieurs reprises au cours des six derniers mois (achats dans des supermarchés, retrait de billets). Les différentes factures du lieu sont au nom du dernier acquéreur du lieu qui paraît être, dans cette affaire, un simple prête-nom. »
Banco !
Victor avait bien bossé.
Je remerciai chaleureusement Jean-Gilles Nolhan pour son aide tout en profitant de ce mail de remerciements pour lui poser une autre question qui me turlupinait. Pouvait-on s’introduire dans les registres informatiques de l’Etat-civil de la ville d’Amiens pour créer de toute pièce une fiche au nom de Corélia Toussaint ? J’avais la très nette sensation d’abuser mais ce serait ma dernière connexion au net avant un bon moment et c’était une question dont la réponse aurait sans doute dès lundi une grande importance.
Moi aussi, j’avais décidé de me transformer en sous-marin et de disparaître. La location de la voiture dans une agence proche de la gare serait la dernière utilisation de ma carte bleue. Désormais, après une rencontre amicale et fructueuse avec le premier distributeur de billets venu, je ne réglerais plus mes achats qu’en liquide. Et, au premier arrêt sur la route de la Normandie, je comptais bien changer de tête. Et tant pis – ou tant mieux – si la petite Corélia ne reconnaissait plus sa « maman ».
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Lun 2 Aoû 2010 - 22:37

Le premier véritable arrêt, au mépris des recommandations de la sécurité routière, n’intervint qu’après avoir quitté l’autoroute. Deux heures trente avait été nécessaires pour joindre l’agence Avis du boulevard Vaugirard au centre commercial Côte de Nacre au nord de Caen. C’était trente minutes de plus que les estimations du GPS intégré au tableau de bord de la Twingo.
Ma prudence avait ses raisons. Je connaissais d’abord mal les réactions de cette petite voiture aux vitesses autoroutières et je me méfiais surtout de la fatigue accumulée la veille. Par-dessus cela, il fallait comptabiliser le réajustement du siège rehausseur pour Corélia que j’avais mal installé et les pauses pipi réclamées à deux reprises par la fillette (l’effet grenadine !). En revanche, la gamine m’aida à rester éveillée. A ma demande, elle se mit à chanter toutes les comptines et petites chansons qu’elle connaissait. Parfois, les mots n’étaient pas les bons ou elle les remplaçait par une sorte de bouillie de syllabes indistinctes ce qui me faisait rire, me détendait et me redonnait de l’énergie. Je lui demandais alors si elle en connaissait une autre… Et pendant une bonne demi-heure, sans dételer, elle fut capable d’en trouver une nouvelle dans sa mémoire encore toute fraîche.
- Tu les as appris à l’école ces chansons ? avais-je demandé.
- Je vais pas à l’école, avait rétorqué la gamine avec ce qui pouvait bien être un petit air supérieur (je ne pouvais pas regarder derrière et en être certaine puisque je conduisais).
- Alors à la crèche ?…
Elle n’avait que trois ans et un mois. Va-t-on déjà l’école maternelle à cet âge ? J’avoue que je n’en avais alors aucune idée.
- J’y vais pas non plus…
- Mais qui t’as appris ces chansons ?…
- Les disques et papy Claude.
J’avais eu la très forte tentation de poursuivre la discussion qui se révélait intéressante, notamment avec l’apparition de ce « papy Claude » qui n’avait bien évidemment aucun rapport avec ma propre famille. Mais on arrivait alors au sud de l’agglomération rouennaise ; j’avais préféré concentrer mon attention sur le trajet à suivre qui se complexifiait un peu. Dix minutes plus tard, l’entrelacs de sorties autoroutières étant dépassé, je n’avais pas osé relancer le sujet. Corélia s’était assoupie bercée par la monotonie du trajet.

Il était donc environ treize heures lorsque, guidées par les pancartes publicitaires, nous arrivâmes au centre commercial Côte de Nacre, ensemble somme toute classique de magasins dédiés à occuper les week-ends pluvieux des Caennais. C’était parfait pour ce samedi de janvier, le front pluvieux annoncé par la météo ayant fini par rencontrer notre route à la hauteur de Pont-l’Evêque.
Il me fallut à regret abandonner mon ordinateur dans le coffre de la Twingo de location ainsi que tout ce qui ne pourrait pénétrer sans attirer l’attention des vigiles dans la grande surface. Tout bien peser, je ne gardais dans la poche de mon jean que la liasse de billets crachés par le DAB du boulevard de Vaugirard, ce serait suffisant pour les différents moments de cette pause sur le chemin de Baubigny. Même mes papiers d’identité me semblèrent superflus : de toute façon, Fiona Toussaint était vouée à s’évanouir en pleine nature normande.
D’abord, il convenait de recharger les estomacs, le mien notamment qui, comme d’habitude, n’avait rien avalé depuis la veille sinon quelques gorgées de Coca en chemin.
- Tu as vu, fit Corélia soudain en tendant son doigt devant elle. C’est moi avec toi et papa !
- Quoi ?… Où ça ?
Surprise par l’apparition soudaine de ce « papa » que j’avais grande envie de connaître, je regardai dans la direction pointée par le fin index de la gamine. Je tombai droit sur le logo du centre commercial. On y voyait effectivement au-dessus du nom Côte de Nacre inscrit en italique trois personnages stylisés : un homme et une femme et, entre eux deux, les tenant par la main, une enfant. Le fait que Corélia ait tellement « flashé » sur ce logo sentait le plaisir interdit et refoulé : jamais elle n’avait pu, comme dans les histoires qu’elle « lisait » ou comme dans les histoires qu’on lui racontait, avoir son papa et sa maman ensemble.
Du moins, il me semble que si cela avait été le cas j’aurais été au courant.
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Lun 2 Aoû 2010 - 23:32

Côté restauration, ce fût un retour chez le clown nord-américain. Deux repas de suite, c’était déjà beaucoup pour ma ligne mais, comme Corélia avait repoussé avec une mine têtue mon idée première de grignoter des sandwichs ou des salades composées, j’avais cédé. L’avantage du McDo par rapport à ma proposition initiale c’était qu’on allait manger quelque chose de chaud… mais sans perdre le côté rapide. Nous n’avions pas le temps (surtout moi !) d’une étape gastronomique.
En revanche, lorsque je parlais d’aller chez le coiffeur, les yeux de Corélia s’illuminèrent d’une myriade de petites étoiles.
- Moi aussi, on va me couper les cheveux ?
Je n’avais pas d’idée très précise dans son cas. Elle n’avait pas vraiment les cheveux longs mais de ravissantes bouclettes qu’il m’était pénible de voir sacrifiées.
- Comment tu voudrais avoir les cheveux ? demandai-je sottement.
- Comme toi !
Bien sûr ! J’aurais dû y penser ! Phénomène classique d’identification à la maman. Je me souvenais avoir défendu pendant des années à l’école que ma mère était la plus belle ce qui avait provoqué force punitions pour tirage de cheveux sur les admirateurs récalcitrants. En grandissant j’avais pris conscience du décalage entre l’aspect simple, voire rustique, de ma mère et les canons esthétiques représentés par les mannequins ou les stars de cinéma. Expérience douloureuse qui m’avait confortée dans mon goût viscéral pour la simplicité et l’anonymat. La beauté était ailleurs.
Le problème c’est que je ne pouvais imposer à Corélia le traitement que j’allais faire subir à ma propre chevelure.
- Tu veux vraiment être comme moi ?… Allez, c’est d’accord…
Elle battit des mains en même temps qu’un nouvel afflux de pépites submergeait son regard.
- On va l’expliquer à la dame quand ce sera à nous.
A l’heure du repas, il n’y avait pas beaucoup d’attente. Après dix minutes de contorsion sur mon siège pour me planquer derrière un Paris-Match usagé (je me fis reproche d’avoir laissé un de mes énormes pavés dans la voiture, c’était dix minutes de travail perdu), ce fut notre tour.
- On commence par la petite, dis-je à la coiffeuse. Vous pouvez la défriser pour qu’elle ait les cheveux raides ?
Je faillis dire « comme moi », me mordit la langue au dernier moment… ce qui ne fut pas suffisant car c’est la coiffeuse qui enchaîna d’un ton affirmatif et compréhensif.
- Elle veut ressembler à sa maman...
Encore une fois, la problématique de la ressemblance entre Corélia et moi ressurgissait. Toutes les personnes qui en avait fait la remarque l’avait fait spontanément. A RML, à l’agence de location automobile, ici… et sans doute que d’autres y avaient pensé sans le dire. C’était exaspérant comme situation. Et cela ne faisait que justifier et renforcer ma décision.
Lorsqu’une nouvelle coiffeuse fut libre, je l’accompagnai jusqu’au fauteuil avec l’exemplaire de People Life trouvé sans peine sur une tablette dans l’espace d’attente.
- Vous voyez cette fille ? dis-je en lui montrant la une. Eh bien je ne veux plus lui ressembler !
- Mais comment ?…
Elle venait de faire le rapport entre la photo et la cliente campée devant elle
- Cheveux coupés très courts… Pas ras quand même non plus… Et puis d’une autre couleur surtout… Ce que vous voulez… Du brun, blonde platine mais surtout, surtout… Pas roux !…
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mar 3 Aoû 2010 - 1:08

Avant de quitter définitivement le centre commercial de la Côte de Nacre, j’avais commis un dernier achat d’importance : un téléphone portable Bic de couleur rose. Comme Arthur, j’avais coupé mon portable personnel au départ de Paris afin de ne pas être repérée et, devenue très méfiante depuis les performances ébouriffantes de Victor, j’avais même ôté la carte sim de l’appareil. Avec ce nouveau portable et son kit mains libres, j’allais pouvoir donner quelques nouvelles rapides à Ludmilla. En cas de besoin extrême, il me permettrait aussi de contacter Jean-Gilles Nolhan… ou toute personne de bonne volonté pouvant venir rapidement à mon secours. Mais tant que personne ne connaissait ce nouveau numéro, tant qu’on ne pouvait pas l’associer à mon nom, je pouvais être partout et nulle part.
- Un vrai sous-marin nucléaire en mission, me dis-je.
Je trouvais l’image à la fois rigolote et terrifiante. Surtout pour Arthur qui ne pouvait deviner dans son repère normand que j’arrivais pour torpiller sa « retraite » bien tranquille.

Ma conversation avec Ludmilla se déroula le temps du contournement autoroutier de Bayeux. Parce que c’était plus facile pour moi de discuter sur ce tronçon plus sécurisé. Cela dura juste le temps de l’assurer que j’allais bien mais que ma situation s’était bien compliquée la veille.
- Pourquoi ? avait-elle ricané. Tu as tué la ministre ?
- C’est peut-être pire que ça… J’ai vu l’épaisseur de mon dossier professionnel. Pour le constituer, il a fallu déforester un dixième de l’Amazonie…
A la manière dont nous nous balancions des vannes, nous étions capables de sentir ce qu’il en était de nos tourments intérieurs. Ludmilla ne releva pas explicitement ma référence à un désastre écologique mais déduisit de l’énormité du chiffre que j’avais avancé qu’il y avait un gros moment difficile à avaler dans ma vie.
- Tu veux pas en parler ?
- Pas encore, petite sœur. Pas encore… Rien n’est clair… Ni dans ma tête, ni dans le regard des autres. Je ne peux pas te dire où je suis, ni où je vais… Pas plus que tu ne sauras pourquoi.
- Ca y est ! Je savais bien que ça arriverait un jour… Tu as complètement viré parano.
- Crois-moi, tu ferais bien de le devenir un peu toi aussi. Je te conseille d’ailleurs d’effacer mon numéro de la mémoire de ton téléphone portable. Ecris-le quelque part si tu veux mais ne le laisse pas sur un machin qui peut être consulté à distance et à ton insu.
- Elle est folle… Comme Charles VI…
- Oui, oui… Charles VI… 1368-1422… J’ai quelques restes moi aussi…
Là encore, le petit jeu façon quizz de connaissances avait tourné court. Je n’avais pas relancé par une question supplémentaire, cela signifiait que je n’avais pas le cœur et la tête à ça.
- Je ne peux rien pour toi ? demanda Ludmilla.
A en juger par la texture de sa voix, elle était inquiète pour moi. Et justement, parce qu’il y avait cette inquiétude, je ne pouvais rien lui dire.
- Tu as écouté l’émission d’hier soir ?
C’était répondre à une question par une autre question. Un grand classique de la langue de bois. Ludmilla eut la délicatesse de ne pas me le faire remarquer.
- C’était une boucherie, dit-elle. Azincourt et Borodino mélangées…
- Imagine-toi que, rétrospectivement, je me dis que ça a peut-être été le meilleur moment de ma journée.
- Ok, je vois le tableau… Tu veux régler tes affaires toute seule comme d’habitude.
- Je ne te mêlerai à ça que si je ne peux pas faire autrement, promis-je.
- Le rôle de la cavalerie c’est un peu réducteur, je trouve, s’insurgea Ludmilla. Je crois que je vaux mieux que ça.
- Eh ! Ne fais pas ta mauvaise tête. Si j’ai acheté un nouveau portable, c’est pour pouvoir communiquer avec toi…
- Et avec ?…
- Non, Ludmi… Rien qu’avec toi.
Comme je la sentais bouleversée par la forme d’ostracisme dont je faisais preuve à son égard, je pris le risque de lui laisser un indice avant de raccrocher.
- Tu sais quoi ? D’ici, je ne vois ni Charles, ni Mathilde…
Je coupai la communication pour éviter qu’elle profère une réponse sur le réseau et, revenant à la réalité de mon voyage, jetai un œil dans le rétroviseur pour voir ce que faisait Corélia. La gamine « travaillait » son imagier en pointant du doigt un dessin et en murmurant pour elle-même le nom correspondant. Cela pouvait donner l’impression qu’elle savait lire.
Le rétroviseur me renvoya aussi ma nouvelle apparence. Etonnante, dérangeante, extrême. Mais pas encore assez radicale.
- J’aurais dû acheter aussi des lentilles de couleur… Ce regard est encore trop facilement identifiable.
A vouloir ainsi me changer, n’étais-je pas tout simplement en train de nier l’existence et la réalité de cette emmerdeuse de Fiona Toussaint ?
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mar 3 Aoû 2010 - 11:33

Au bout d’une heure, les « on va où ? » de Corélia commencèrent à m’échauffer grave les oreilles (comme disaient certains de mes étudiants à propos de profs qui les énervaient).
En partant de Paris, j’avais expliqué qu’on allait en Normandie et voir la mer.
- On va se baigner ? avait-elle demandé.
Se baigner en janvier ? La drôle d’idée. Moi qui n’y arrivais déjà pas en juillet-août.
Maintenant que la nuit était tombée, l’intelligence de la fillette avait compris qu’on ne verrait pas la mer aujourd’hui. Ses « on va où ? » signifiaient sans doute « pourquoi on y va ? ».
Je savais pour ma part pourquoi j’y allais. Sans doute qu’une fois sur place, les questions s’embrouilleraient dans ma tête et que j’aurais du mal à les ordonner, mais l’idée générale était clairement maîtrisée : qu’est ce qu’Arthur Maurel pouvait savoir de ma propre vie que j’ignorais ? En se basant sur cette colonne vertébrale, il y avait sans doute moyen de construire un questionnaire évolutif en fonction des réponses.
S’il y en avait… Après tout, peut-être que je m’étais montée un bateau façon Arche de Noé dans lequel j’aurais enfouies toutes les problématiques construites depuis que Sept jours en danger m’avaient mise en vrac. « On est ce qu’on est » dit la sagesse populaire. Moi, en m’interrogeant sans cesse sur moi-même, je n’avais jamais réussi à définir exactement ce qu’il y avait derrière ce verbe « être ». Etais-je brillante ou odieusement pistonnée ? Etais-je une aventurière née ou une redoutable pantouflarde ? Pourquoi restais-je si attachée à une mère qui m’avait trahie et incapable d’avoir le moindre goût pour l’amour et la maternité ? J’aurais tant voulu une réponse ferme, claire et définitive à cette simple question : qui suis-je ? J’avais été chenille avant d’éclore en papillon, j’avais été poussée sur le devant d’une scène sur laquelle je me sentais comme une usurpatrice. Tout cela n’était pas le résultat de mes seules actions, je le savais. « On » m’avait inscrit de force à Sept jours en danger, « on » avait refusé de m’octroyer une année supplémentaire pour terminer ma thèse, « on » m’avait compromise dans des histoires louches, « on » venait de me menacer de la perte de mon poste et de me mettre en demeure de réussir en une préparation de trois mois un des concours les plus difficiles en France. Et surtout, « on » m’avait collée entre les pattes une gamine qui ne cessait de réclamer de savoir où on allait. Ces « on » étaient-ils les mêmes ? Devais-je soupçonner l’existence d’un Deus ex machina tirant les ficelles de ma destinée ou tout cela était-il le résultat d’une suite de concours de circonstances malheureuses ? Je butais toujours sur les premières marches de l’escalier de la Vérité. Celle avec un « V » majuscule, celle dont je répétais sans cesse qu’elle n’existait pas.
Si tout cela n’avait pas de sens pour mon esprit analytique, supposé aussi fort que froid, c’est bien que cela n’avait guère de logique immédiate. Mais pour quelqu’un de l’extérieur comme Arthur Maurel, pour un observateur du monde, un fouineur, pour quelqu’un qui n’a pas peur des coups, pour un homme qui – peut-être – était sincèrement amoureux de moi, cela pouvait peut-être prendre un sens.
- On va chez un monsieur…
C’était déjà un os à ronger pour les « mérangeoises » (j’adore ce terme Grand Siècle pour dire les méninges) de Corélia.
Il ne fit guère d’usage car au bout de quelques secondes, une nouvelle question jaillit de la petite bouche curieuse.
- Il est gentil de monsieur ?
- Je l’espère, Corélia. Je l’espère.
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mar 3 Aoû 2010 - 13:22

La départementale 131 confluait avec la 201, orientée sud-nord, à l’entrée de Baubigny. Le village, traversé par les deux routes mêlées, était une petite tête d’épingle sur la carte que j’avais consultée au magasin Carrefour. Cela se confirmait une fois sur place. Il devait y avoir en gros une centaine d’habitants dans le village. Pas plus. D’ailleurs, Baubigny n’avait même pas l’aspect d’un village au sens où je ‘entendais : les petites maisons aux toits d’ardoises semblaient comme éclatées, écartées les unes des autres, paraissant se fuir mutuellement au lieu de se grouper. L’été, on devait quand même voir grossir la population. A l’endroit où la départementale 201 divergeait pour reprendre sa course vers le nord, un camping – le Bel Sito – proposait un espace en partie garni de mobil-homes dont les silhouettes lourdes et parallèles se devinaient sous l’œil indiscret de la lune.
« en bord de la départementale 131 à quelques centaines de mètres de la mer » disait le compte-rendu de Jean-Gilles Nolhan. J’avais repéré cette situation étrange sur l’atlas. Certes, il fallait bien que les routes s’arrêtent quelque part, mais la départementale 131 paraissait vouloir venir mourir dans la mer. Entre le débranchement de la départementale 201 et la plage, à droite ou à gauche de la route, il y avait cette maison que je cherchais à atteindre depuis le début de la matinée.
Avançant à toute petite vitesse, je comptais sur une lune complice pour éclairer le but de cette escapade normande. Mais la clarté blanche ne me révélait que des espaces nus, tranchés par des haies d’arbres et d’arbustes. Pas de trace d’habitat en ce lieu retiré dans lequel la nuit, la mer et le vent froid semblaient s’être donnés le mot pour rejeter l’homme.
Ma quête s’acheva devant un panneau qui barrait l’accès à la plage. Il n’y avait plus qu’à faire demi-tour et à explorer encore, à chercher une lumière qui ne fut pas blanche et lunaire mais filtrée à travers des volets. Une trace de vie moderne.
Sur le siège arrière, Corélia commençait à trouver le temps long et s’agitait. Cela n’était pas fait pour me rendre plus sereine.
Victor s’était-il trompé ? Après tout, même l’ordinateur le plus puissant pouvait être faillible. Nous étions déjà revenues au carrefour des deux départementales. Sans rien voir qui, de près ou de loin, ressemblât à une maison.
L’idée que j’avais fait toute cette route pour rien suscita dans mon ventre des éruptions aigres.
- J’ai faim ! fit Corélia.
Moi aussi, cela commençait à me travailler l’estomac… Et si nous ne trouvions rien, il faudrait sans doute pousser jusqu’à Cherbourg pour trouver encore un endroit pour dîner, les restaurants du coin devant être tous fermés à cette époque de l’année. Belle perspective !
Je fis une nouvelle tentative, plus par confiance dans l’expertise conjointe de Victor et de l’inspecteur Nolhan que par conviction profonde. Sur ma droite, à trois cents mètres environ de la sortie du village, il y avait une trouée dans la haie qui longeait la route ; peu après, celle-ci se transformait en un amas d’arbres assez touffu. C’était donc une étroite fenêtre sur laquelle s’embranchait un chemin de terre à peine marqué par l’empreinte de roues. J’engageai la Twingo dans l’étroit chemin. Il s’arrêta presque aussitôt au milieu d’une prairie. Au milieu de nulle part.
Encore raté !
Le demi-tour, sur une terre qui n’avait pas encore digéré l’amas de neige qui l’avait submergée la semaine dernière, fut délicat et je craignis fortement de m’embourber. Ah, la situation aurait été belle ! Plantée en pleine nuit dans un champ avec une voiture de location, près d’un village endormi sous le froid, et avec une gamine en pleurs sur les bras. Cela aurait quand même fait beaucoup.
Fort heureusement si la roche tarpéienne est proche du Capitole, la réciproque est également vraie. En revenant vers la route, j’aperçus à l’ombre de l’amas arboré la silhouette d’une voiture sombre. Une Citroën immatriculée… ? Impossible de le savoir avec ces nouvelles plaques minéralogiques !
- On est arrivées ? demanda avec impatience Corélia.
- J’espère…
Je n’avais décidément qu’un peu d’espoir à donner à la pauvre enfant. C’était mince et cela ne tenait guère lieu, j’en conviens, d’éducation.
Le grand bal des suppositions s’ouvrit alors, suivant d’emblée un tempo effréné. Et si c’était un joggeur fou parti courir le long de la Manche sous la lune ? Et si ce n’était pas la voiture d’Arthur mais celle du propriétaire, enregistré au cadastre, de la petite maison… que d’ailleurs je n’avais pas encore trouvée ? Et dans ce cas, qu’est-ce que j’allais dire pour justifier ma présence en ce lieu et à cette heure déjà avancée de la soirée ?
- Je reviens, expliquai-je à Corélia. Je vais voir si c’est bien ici.
La confirmation ne risquait pas d’être dans une boite aux lettres ou une plaque de rue. La première chose à faire était d’aller vérifier l’immatriculation de la voiture.
Mes baskets neuves firent splatch en entrant en contact avec le sol gorgé d’eau – il avait encore plu sévèrement dans l’après-midi – ce qui me refroidit quelque peu… Avant que le vent n’en remettre une couche en s’engouffrant sous mon anorak dont j’avais omis de remonter la fermeture éclair. En plus, ma tête à la chevelure dégarnie ne s’offrant plus de protection capillaire, je crus geler sur place.
Quelques pas dans la boue plus loin, j’arrivai derrière le coffre de la Citroën. La plaque était blanche donc lisible, mais comme un nuage s’était invité entre la lune et moi il m’était désormais impossible de distinguer quoi que ce soit. A tâtons, j’identifiai les lettres puis les chiffres et enfin les lettres de l’immatriculation. AG-512-BK. Cela ne m’avançait guère. Il me fallait surtout reconnaître le département d’origine et la région administrative. Et là ça se compliquait car ces informations étaient intégrées à la plaque sans avoir été embouties. Aucun relief donc pour lire, un peu comme en braille, la provenance de la voiture.
Alors que je me désespérai, le vent me donna le coup de main décisif en bousculant le gros nuage et en rendant à la lune un regard impérieux sur toute la lande. Un chiffre – 75 -, un blason - celui des comtes de Toulouse avec la crois d’occitane jaune sur fond rouge – m’apparurent enfin. Sauf, probabilité extraordinaire, c’était bien la voiture d’Arthur.
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mar 3 Aoû 2010 - 14:24

Ce n’était pas une vraie maison mais une sorte de grand parallélépipède blanc en planches, même pas posé sur le sol. S’il y avait des fenêtres dans cette structure, elles étaient hermétiquement closes car aucune lumière ne perçait. On accédait à cette espèce de double mobil-home par un chemin à peine matérialisé et terriblement spongieux.
Tous ces caractères renforçaient ma sensation que je tenais le bon bout, que telle était la fin de la quête entamée la veille au soir en sortant du studio de RML. Tout était fait ici pour que l’endroit soit anonyme, semble inhabité et sans intérêt. La planque parfaite !
Il y eut deux marches, en fait deux rangs de parpaings cimentés entre eux, pour arriver jusqu’à la porte dont la peinture s’écaillait.
Après avoir respiré profondément à trois reprises, je me mis à toquer à la porte. Faiblement d’abord puis, faute de réponse, de manière plus énergique.
A la quatrième tentative, j’entendis une sorte de bruit étouffé avant que la porte ne s’ouvre.
Arthur se découpa dans l’entrebâillement de la porte. Un Arthur au visage surpris et inquiet qui me considéra avec méfiance.
- Qu’est-ce que c’est ? Qui êtes-vous ?…
Et puis, son regard changea. Il troqua dans sa tête mes cheveux très courts et bruns contre mon ample chevelure châtain d’avant, l’anorak grossier contre un tailleur strict et élégant. Peut-être que, plus simplement, il reconnut les yeux clairs et brillants émergeant de la nuit.
- C’est toi ?… Mais oui, c’est toi !…
Et il partit dans un immense éclat de rire. Quelque chose de gigantesque et d’inextinguible qu’il accompagna de gestes tendres à mon égard, me serrant contre lui, m’embrassant comme si nous nous étions quittés la veille au saut du lit.
- Eh ! fis-je pour détourner ses élans… Mais ça sent bon ici !
- Cassoulet comme tu l’aimes. Apporté directement par mes soins depuis le restaurant que tu connais. Il est en train de réchauffer et je craignais de le manger seul.
- Cela veut dire que tu m’attendais ?
- Je t’attends depuis hier soir. On ne devait pas passer ce weekend ensemble en Normandie ?… Ce n’est pas ce qu’on s’était dit en se quittant jeudi dernier ? Franchement, là, je commençais à me demander si tu avais bien compris les indices que j’avais laissés pour toi.
- Le document relié planqué derrière les bonbons ?… Le gros dossier me concernant comme appât ?
- Oui… Et le post-it…
- Le post-it ?… Cette suite de chiffres et de lettres sans logique ?
- Oui. 34MTE1aml6bjkwMDQydnRh et ainsi de suite…
- Mais qu’est-ce que c’est ?
- Le codage de la carte du coin sur le site Via Michelin… C’est bien celui que tu utilises tout le temps pour te repérer, non ?…
- Bordel !…
J’avais la rage de ne pas avoir saisi le sens du post-it jaune. Je l’avais encore plus de m’être faite posséder par Arthur. Tout avait été agencé pour que je le rejoigne ici. S’il avait participé normalement à l’émission, je l’aurais quitté dans la foulée et tout aurait été fini entre nous. En disparaissant, il avait joué sur mon sentiment de culpabilité, m’avait détourné de mes bouquins d’agrégation et conduit là où il voulait que je vienne. Par le bout du nez plus que par le bout du cœur.
- Et zut !…
Avec tout ça, j’avais complètement oublié Corélia dans la voiture.
- Attends ! m’écriai-je. J’ai oublié un truc important dans la voiture.
- Ton ordinateur et tes bouquins ? rétorqua Arthur en souriant.
- Pas que…
J’étais submergée par des sentiments mitigés. D’un côté, je trouvais qu’Arthur avait été habile pour obtenir ce qu’il voulait de moi mais il me fallait opposer à cela les nombreuses questions toujours sans réponse. Ce séjour en Normandie ne pouvait pas qu’être un simple week-end en amoureux. Il me faisait venir pour que entre quatre yeux, et peut-être entre deux galipettes, j’apprenne ces fameuses choses que j’ignorais sur mon existence. Maintenant que j’y étais, maintenant que je touchais presque tout cela du doigt, cela me faisait terriblement peur.
- Alors, il est gentil le monsieur ? demanda Corélia pendant que je la détachais.
- Je crois… mais comme je n’en suis pas encore tout à fait sûre, tu vas me promettre d’être très gentille.
- Oui.
- Tu seras gentille et sage ?
- Oui.
Histoire d’en être plus certaine, je récupérais l’imagier, l’album de dessin et les gros crayons, fourrais le tout dans mon sac avant de prendre Corélia sur mon bras.
- En route ! fis-je.
Je faillis m’étaler à quatre ou cinq reprises en glissant sur l’herbe humide et souillée de boue. Ce qui n’était pas simple dans une grande avenue parisienne l’était encore moins ici. Encore heureux que j’aie abandonné mes escarpins pour ces chaussures de sport !
- J’ai froid, se plaignit Corélia.
- On arrive, on arrive !… Tu vois la maison ?
Bien sûr que non, elle ne pouvait pas voir la maison. Pour elle, une maison ce n’était pas ce truc qui grossissait d’avantage devant elle à chacun de mes pas instables. Cela avait des murs élevés, un étage, un toit bien rouge, une grande porte, des fenêtres et une cheminée qui fumait.
Arthur avait refermé la porte pour éviter que le froid ne prenne ses aises à l’intérieur de sa demeure perdue. J’en fus réduite à frapper à nouveau mon index recourbé contre la peinture écaillée de la porte.
Cette fois-ci, l’ouverture fut immédiate. Tout comme ce qui suivit. Le regard ébahi d’Arthur en découvrant Corélia dans mes bras et le cri joyeux de celle-ci :
- Papa !
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mar 3 Aoû 2010 - 20:55

Finalement, la seule à trouver la situation normale était Corélia. Un papa plus une maman, quoi de plus naturel ? Arthur, lui, avait le front soucieux et moi j’étais au bord du néant.
Je voulus ouvrir la bouche pour demander des explications mais Arthur, d’un geste impérieux, me fit signe de me taire.
- Où est papy Claude ? demanda-t-il à Corélia.
- Il est parti, répondit la gamine.
- Parti quand ?…
- Hier ! Avant que j’aille faire dodo à l’hôtel !…
- Il était en colère, papy Claude ?
- Oh oui !… Il voulait plus chanter avec moi.
- Mais ?…
Ma seconde tentative d’intervention fut repoussée de la même manière que la première.
- Alors qu’est-ce qu’il a fait quand il a été en colère ? questionna encore Arthur.
- On est allés dans sa voiture et on est allés à Paris. Après j’ai faits des jolis dessins de maman.
- Elle était à RML, expliquai-je.
Je vis une colère froide se mettre à courir sur le visage d’Arthur, lui crisper les poings. Si la fameux papy Claude lui était tombé sous la main, il l’aurait démoli sans réfléchir.
- Il n’avait pas le droit, bredouillait-il…
- Quoi ? dis-je…
- Il n’avait pas le droit…
Mais Arthur ne me répondait pas. Il était dans son truc à lui, dans l’entrelacs de ces secrets dont le poids se lisait sur son visage ravagé et nerveux.
- Cela n’aurait jamais dû arriver, dit-il en tournant la tête vers moi. Je suis désolé de ce qui arrive.
Il donnait l’impression de l’être vraiment… et même plus que cela. Moi j’étais complètement à la pêche, ne comprenant ni l’alpha ni l’oméga de l’affaire dont il était question. Je n’avais même plus la force ou la lucidité pour m’interroger. Seuls comptaient les faits : Arthur était le père de Corélia, il en confiait la garde à son propre père – à moins que ce ne fut le père de la mère biologique de l’enfant – et celui-ci, pour une raison non déterminée, avait rendu son tablier subitement… me plongeant par la même occasion dans les tourments endurés la veille au soir.
- Tu as faim, ma chérie ?
Je faillis répondre à cette question, mais elle ne m’était pas adressée. Arthur parlait à sa fille.
- Oh oui !…
- Tu vas voir… Il y a de la mousse au chocolat pour le dessert.
- Chouette ! fit Corélia en battant des mains.
Arthur souleva la gamine dans ses bras et l’amena vers la table, l’installa à la place qui aurait dû être la sienne, la rehaussa avec deux coussins, lui servit deux grandes louches de cassoulet et un grand verre d’eau.
Alors, seulement, comme si ma présence se révélait à nouveau à lui, il revint vers moi, me prit par le coude pour me conduire à table en me soufflant une phrase qui remettait la compréhension de tout ce cirque à plus tard.
- Je te dirai tout quand Corélia se sera endormie.
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mar 3 Aoû 2010 - 20:56

Tout, c’était peut-être beaucoup s’avancer. Je ne me sentais pas suffisamment solide pour tout encaisser d’un coup. L’explication du « miracle » par lequel je pouvais déjà être la mère de la fille de trois ans du type avec qui j’avais couché pour la première fois neuf jours plus tôt me suffirait largement pour commencer. Rien que de l’écrire, cela semble irréel. Alors le vivre…
Je trouvai du coup le cassoulet moins fin et la mousse au chocolat plus lourde que lorsque je les avais dégustés à Paris. Mes papilles, dans ce contexte sidérant, avaient perdu une bonne partie de leur sensibilité. A moins que les deux repas successifs au McDo les eussent déréglées… Mais manger dans ces conditions…
Arthur ne prononça pas plus de cinq phrases de tout le repas, toutes destinées à sa fille. Il évitait soigneusement de croiser mon regard lourd d’interrogations et se concentrait sur Corélia. Comme si la situation n’était pas suffisamment trouble, je me sentais irritée par cette omnipotence de la fillette sur son père. Pour être claire et dire en un mot comment j’interprétais alors ma réaction, j’étais horriblement jalouse…
Hors de ces questionnements et des réponses bavardes de Corélia, c’était le silence que troublait de temps en temps la longue plainte d’une rafale de vent. L’attente me parut interminable – et j’évitais pourtant de regarder ma montre - jusqu’au moment où soulevant l’enfant dans ses bras, comme si elle avait été une plume, Arthur l’emporta dans la pièce voisine qui devait être sa chambre.
Je restai seule face à mon mazagran de mousse au chocolat à peine entamée. Seule comme toujours. Témoin silencieuse du bonheur des autres, celui volcanique de Ludmilla et de Marc, celui attendrissant d’Arthur et Corélia. En marge, larguée, borderline.
Comme toujours.
Défoncée par le doute, déglinguée par la foudre qui régulièrement me tombait dessus, écrabouillée par les remords.
Comme toujours.
Je ne parvenais pas à me guérir de cela, chaque pas en avant était suivi de deux an arrière. Quand j’allais bien, le monde était superbe et radieux ; au premier nuage, je le découvrais sombre, affreux et à vomir. J’alternais sans cesse entre blanc et noir, entre lourdeur et légèreté, entre bonheur et douleurs. Je dansais d’un pied sur l’autre sur le mince fil de ma vie.
Arthur revint de la chambre avec un visage beaucoup plus serein. Peut-être que Corélia lui avait dit d’autres choses ? Peut-être qu’elle lui avait parlé de sa « maman » et qu’il avait aimé entendre ce qu’elle avait eu à lui dire sur moi ?
- Il est temps, fit-il d’un ton mystérieux. Habille-toi chaudement, on part marcher sur la plage…
Je faillis protester. Il posa sa main à plat sur mes lèvres.
- Fais-moi confiance.
Je ne laissais pas la main s’éloigner sans poser sur elle un baiser chaud, agrippait le poignet d’Arthur pour qu’il reste encore un peu comme ça, mordillait tendrement la paume étendue sur mon visage.
Qu’est-ce que je faisais ?
Je devenais folle. Il n’y avait pas d’autres explications.
J’étais tombée amoureuse d’un Judas qui me demandait en plus de lui faire confiance.
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mar 3 Aoû 2010 - 20:56

L’anorak, le bonnet, les gants, j’aurais bien ajouté une ou deux couvertures tant je redoutais la morsure du froid pour cette improbable balade dans un sable sans doute gelé.
- Ecoute la mer, écoute le vent, me dit Arthur en quittant la « maison ». Ce n’est pas du silence mais c’est encore mieux.
Mieux que les engueulades hargneuses de C’est à vous de le dire, je n’en doutais pas le moins du monde. Mais écouter les éléments naturels, c’était encore un bon moyen de retarder la divulgation des vérités que j’attendais. Je me pliais donc d’assez mauvaise grâce à cette communion avec la nature du littoral de la Manche. A tort d’ailleurs car, progressivement, tandis que nous cheminions la main dans la main – plus exactement le gant dans la main -, je ressentis une forme d’apaisement me gagner. Face à l’immensité grise et mouvante qui barrait l’horizon, ballotée par les rafales, je compris toute la fragilité de mon être. J’étais peut-être complexe et tourmentée, mais avant tout j’étais une et il ne me servait à rien de vouloir retrancher de moi telle ou telle partie. La mer était animée par d’incessants mouvements, toujours les mêmes, d’avant en arrière, d’arrière en avant. Cela durait depuis des siècles et des millénaires. Et moi, moi je m’inquiétais parce que, depuis quatre malheureuses années, je ne savais pas quelle était ma place, quelle était ma vie. Mais ma place, ma vie, elle était comme la marée, elle allait au gré de mouvements alternés, sous l’influence d’éléments extérieurs incontrôlables. La Manche pouvait-elle quelque chose contre la lune qui dictait par son attraction le rythme du flux et du reflux ? L’Océan Pacifique, lui-même, dans sa monstruosité planétaire, n’y pouvait rien. Il pouvait suffire d’un simple séisme à des kilomètres sous ses eaux pour qu’il s’anime, enfle, se boursoufle, sans rien pouvoir y changer, sans rien pouvoir y faire. Alors, moi, petit tas de chair animé d’un grain d’intelligence, que pouvais-je contre des éléments extérieurs supérieurs ? Que pouvais-je contre les ouragans de la jalousie, les lames de l’ambition, le magma de la rancœur ? Qui étais-je pour croire que je pouvais triompher des forces mauvaises de cet élément de la nature qu’était l’humanité ?
- Cela n’aurait jamais dû arriver, répéta Arthur comme s’il reprenait une heure plus tard le fil de notre conversation avortée.
Sous nos pas, le sable avait remplacé le goudron. Nous avions atteint la limite à laquelle Arthur estimait que le silence n’était plus tenable.
- As-tu lu ce que j’ai écrit sur les suites de l’affaire Lecerteaux ?
- Pas en intégralité, répondis-je… J’étais crevée hier soir, la journée avait été atroce et je suis allée à l’essentiel… Sans vraiment tout comprendre.
- Pas grave, je comprends… On voit souvent la vie comme une ligne droite… Certains, plus réalistes, l’imaginent comme une succession de montées et de descentes, de progrès et de reculades. Moi, depuis cette affaire, je la regarde comme un grand éclat de rires et de souffrances. Les uns alternent avec les autres quand, parfois, sans que cela n’ait de sens, ils ne se recouvrent pas.
Il prit un temps pour respirer l’air du large avant de poursuivre.
- Quelle terrible ironie que moi, qui avais croyait-on déglingué Henri Lecerteaux au point de le conduire à se tirer une balle dans la bouche, je me sois retrouvé à revenir de ses funérailles dans la voiture de sport de sa fille. Le soir même, elle était dans mon lit… Ou pour dire les choses en vrai et définir l’exact rapport de force entre nous, c’est moi qui étais dans le sien. Aude savait que son père ne s’était pas suicidé et moi, par la réception d’un message post-mortem du défunt, j’en étais aussi convaincu. Sauf que j’avais commis l’acte stupide d’aller remettre à la police le cd-rom que Lecerteaux m’avait envoyé avant ce qu’il pensait être un décollage pour les îles lointaines et qui s’était transformé en aller simple pour le cimetière de Mauvezin dans le Gers.
- Quel rapport avec…?
- Laisse-moi te résumer ce qui est dans cette sorte d’autobiographie d’abord et nous verrons ensuite les multiples implications que cela a eu sur nos vies… et en particulier sur celle de Corélia.
Je frissonnais et ce n’était pas le froid. Ce qu’Arthur m’annonçait, c’était la divulgation d’un « système » dans lequel auraient été au centre son nom, le mien et celui de Corélia. Comme si nous formions les trois pointes d’un même triangle.
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mar 3 Aoû 2010 - 20:57

- L’enquête que je menais avec Aude pour retrouver les commanditaires de l’assassinat de son père était pleine de zones d’ombre, de recoins sordides, d’intervenants à doubles visages. Personne n’était entièrement blanc et tous les cœurs des acteurs étaient remplis de sentiments mauvais, de noirceur, de rancunes cuites et recuites qu’il fallait essayer de comprendre, de décortiquer pour avancer. Même Aude, ma chère Aude, dont j’étais tombé sottement amoureux en n’ayant en retour que ce qu’une âme calculatrice peut bien offrir pour gagner à la fin, même elle jouait sa propre partition. Là où je pensais qu’elle voulait seulement retrouver les meurtriers de son père, elle ambitionnait aussi – et plus que tout – de reprendre la main sur l’empire souterrain d’Henri Lecerteaux. Lecerteaux n’avait pas de chef au-dessus de lui, il était essentiellement un intermédiaire pour tout un tas d’affaires peu recommandables, de la prostitution de luxe au blanchiment d’argent sale, d’activités de bookmakers au recel d’œuvres d’art volées. Quiconque avait quelque chose de valeur mal acquis pouvait par le biais de Lecerteaux le faire prospérer dans les beaux salons de la ville comme sur les trottoirs de dizaines de mégapoles mondiales.
- Je ne comprends toujours pas…
- Ta destinée est liée à une des affaires que traitait Lecerteaux. Pas forcément la plus juteuse financièrement mais celle sans doute qui offrait le plus de perspectives en terme de moyens de pressions et d’influence sur les grands pouvoirs de l’Etat…
- Tu me fais peur…
- C’est une très bonne raison pour t’expliquer d’abord la naissance de Corélia et tout ce que tu as pu rencontrer depuis hier sans forcément tout comprendre.
Je me revis à genou devant le bureau d’Arthur, mâchouillant ses fraises gélifiées périmées, et prenant conscience en découvrant le dossier caché que mon amant possédait de redoutables secrets. Ce que j’entendais ce soir, sur cette plage déserte de l’ouest du Cotentin, me prouvait que j’étais à cent bornes en-dessous de la vérité. Cette flèche que j’avais envoyée se promener dans le vide à partir du prénom d’Arthur, j’aurais dû la faire cent fois plus grosse et l’éparpiller sur tout le papier. Pouvoir, argent, sexe, tous les moteurs du monde étaient au cœur de cette histoire. Comme au cœur de ma propre existence et de ses tourments multiples ?
- Quand j’ai compris qu’Aude me manipulait pour reprendre le contrôle des affaires de son père, j’ai tout planté et j’ai essayé de disparaître complètement. J’avais ce pied-à-terre normand aménagé pour essayer, le jour venu, d’y écrire mes mémoires. J’étais certain que personne ne connaissait son existence… D’ailleurs, il n’était même pas à mon nom. J’ai aménagé un peu la baraque – mais pas trop pour ne pas attirer l’attention – et je me suis mis à écrire sur l’affaire Lecerteaux. Quand je suis revenu à la civilisation, en novembre 2006, un message m’attendait de la part de l’avocat et homme de confiance de Aude. Un message double. Aude avait été victime d’une tentative d’assassinat. Elle n’en était pas morte mais se trouvait condamnée à brève échéance ; elle était plongée dans un état de coma profond et maintenue en vie par une batterie de machines. L’autre information c’est qu’elle était enceinte et qu’elle avait laissé des instructions pour que je sois averti, quand je reparaîtrai au grand jour, de l’existence de cette enfant. La suite est aussi belle que triste. Lorsque Aude fut à son terme, on pratiqua une césarienne pour faire sortir sa fille et puis… et puis, on débrancha tout ce qui la maintenait en vie… C’est moi qui ai appuyé sur le premier bouton Off.
La voix d’Arthur se brisa dans un sanglot énorme. La mort d’une femme aimée, même si elle avait eu envers lui des élans calculés, cela ne s’effaçait pas ainsi d’une mémoire. Surtout dans de telles conditions. Chaque jour, depuis la naissance de Corélia, il avait dû, en voyant l’enfant, revivre le moment déchirant où il avait laissé son Aude s’embarquer pour le néant. Comment avait-il pu tenir le coup avec ça dans la tête ? Tous les jours, peut-être toutes les heures, à chaque instant…
Il devina ce que j’avais dans la tête car, lorsqu’il reprit le contrôle de ses émotions, il m’expliqua comment il avait résisté à la dépression.
- Il fallait que j’avance jusqu’au bout de cette affaire… Je me suis donc acharné à comprendre ce qu’était Fiona.
- Moi ?
- Toi et d’autres !… Mais là, encore, je vais te demander d’attendre un peu.
Attendre encore ? Nous marchions depuis longtemps déjà, droit vers le sud.
- Tu nous amènes jusqu’où comme ça ?
C’était une phrase à double sens qu’Arthur comprit dans ses deux dimensions. Il entreprit de me rassurer…
- Il y a environ huit kilomètres jusqu’à Carteret… Là-bas, la plage s’interrompt avec l’avancée du cap rocheux de Carteret dans la Manche… Un gros roc du cambrien ou un truc comme ça… On n’aura pas besoin d’aller si loin pour tout t’expliquer… Si tu veux, on peut faire demi-tour.
- Je veux bien.
- Alors, on fait demi-tour.
Il lâcha ma main, me prit par l’épaule et me serra contre lui.
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mar 3 Aoû 2010 - 20:58

- Tu veux toujours savoir comment tu es devenue la « maman » de Corélia ?
- Ca et plein d’autres choses…
- Tu sauras tout ce que je sais, mais nous ignorerons toujours, toi et moi, de nombreux aspects de ces questions. Cela nous dépasse, tu comprends ?… Nous sommes sur la mer, au milieu d’une tempête que nous n’avons pas provoquée, qui aurait déjà pu plusieurs fois nous broyer, mais qui aura eu au moins pour conséquence de nous pousser l’un vers l’autre. Le reste nous échappera longtemps encore… si tant est que nous ayons envie de le comprendre un jour.
Ce n’était plus une mer de questions que je portais en moi, mais un océan. Ce n’était pas l’impression d’être seule face à des éléments déchaînés que m’évoquait notre situation mais plutôt celle de deux êtres adossés l’un à l’autre et cernés par des forces hostiles. Il n’y avait aucune raison que cela s’arrête un jour. A moins que ces forces nous broient et nous anéantissent.
- Elever une enfant pour un homme seul, ce n’est pas facile. Déjà il faut pouvoir financer son éducation et moi, je n’avais plus rien, ayant brûlé mon trésor de guerre personnel dans mes mois de retraite. J’ai donc battu ma coulpe et ravalé mon honneur pour aller postuler à nouveau à un poste à La Garonne libre. Tu connais la mère Rouquet ? Elle avait trouvé là un bon moyen de me mettre à sa botte. J’ai été réintégré au service international mais comme simple reporter. Envolés les postes de responsable de services, j’avais fait preuve aux sports de tant d’incompétence qu’il avait été facile de prétendre qu’il en serait ainsi pour tout autre poste de responsabilités. Gros problème cependant, en redevenant globe-trotter, je ne pouvais plus m’occuper de Corélia.
- De là, papy Claude ?…
- Oui, papy Claude…
- Ton père ? dis-je.
- Non, mon père est mort quand j’étais gosse.
- Comme moi…
Arthur ne dit rien mais poussa un soupir si plaintif que je craignis d’avoir ravivé les douleurs de son enfance par mon intervention abrupte.
- Papy Claude, alias Claude Lebrun, ancien pote du journal, photographe doué mais aussi à l’aise pour perdre sa chemise au jeu que pour brailler des chansons paillardes à tue-tête quand il a trop forcé sur la chopine. Renvoyé du canard pour avoir planqué des journées entières devant le domicile de la veuve Lecerteaux alors qu’il était sensé couvrir inaugurations officielles, remises de décoration et autres pompes républicaines du secteur. Il y envoyait son neveu avec un petit appareil numérique. Un jour, ça s’est su et ça s’est dit… Forcément…
- Et pour qui planquait-il ? Pas pour People Life, je suppose…
- Pour moi, évidemment… J’étais persuadé, et je le suis toujours, que sous ses airs de bourgeoise raffinée, la veuve était l’instigatrice de tout… y compris de l’assassinat de sa propre fille.
- Donc, tu as conclu un deal avec papy Claude ?
- Je l’ai rétribué comme nounou à chaque fois que j’étais à l’autre bout du monde, puis finalement en permanence. En échange d’un bon salaire, il promettait de ne plus toucher à la bouteille et il ne jouait plus. Son seul objectif devait être de faire grandir harmonieusement ma gosse sans qu’elle manque de rien mais aussi sans qu’elle existe aux yeux du monde.
- Elle n’est pas déclarée à l’Etat civil ?! m’étonnai-je.
- Elle n’existe pas… Officiellement, Aude Lecerteaux est morte dans un accident de voiture… Elle n’a donc pas pu avoir d’enfant.
J’avais là une information en totale contradiction avec ce que j’avais appris la veille. Arthur semblait ignorer que sa fille était inscrite comme native d’Amiens et portait mon nom… A moins que… Mais cet « à moins que » pouvait nous éloigner trop loin du récit en cours. Je mis un bœuf sur ma langue.
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mar 3 Aoû 2010 - 20:58

- Quand j’ai commencé à m’intéresser à toi, à ton parcours, à toutes ces choses que je n’ai pas eu le temps encore de te révéler, Claude est tombé sur le dossier avec tes photos à l’intérieur. Il a considéré la couleur des cheveux, la clarté du regard, la forme du visage et il s’est dit qu’il y avait comme un air de famille entre mon sujet d’étude et la gamine qu’il gardait pendant des semaines entières. Il a profité d’une de mes absences pour montrer certaines de tes photos à Corélia en lui expliquant que c’était des photos de sa maman, qu’elle travaillait loin mais qu’elle l’aimait beaucoup. Il a repris certaines de ces photos, les as retouchées, améliorées, agrandies, les a fait encadrer et placer dans la chambre de Corélia. Quand je suis revenu de Madagascar où je couvrais les émeutes du début 2009, le mal était fait. Tu étais devenue la maman de Corélia. On s’est attrapé avec Claude et ça a tourné vinaigre. Il trouvait que c’était une bonne idée et moi je trouvais que c’était une abomination. « Qu’est-ce que tu veux que je fasse maintenant ? » qu’il m’a gueulé « Tu veux que je lui dise que sa mère est morte ? ». Il n’y avait rien à répondre à cela. Tu es donc restée la maman de Corélia, ce modèle omniprésent et en même temps immatériel. Je dois dire que j’ai fini par me prêter au jeu en faisant apprendre à Corélia tout un tas d’endroits où tu étais censée être passée.
- De là, intervins-je, sa culture géographique énorme pour son âge, culture qui détonne lorsqu’on se rend compte qu’elle ne sait pas ce qu’est un hôtel ou un taxi…
- Elle n’a voyagé qu’avec des photos… Quand elle était bébé, elle est juste venue ici deux fois mais après, quand le coup de pied au cul de ma mère Rouquet m’a propulsé à RML, c’est devenu trop risqué… Ces derniers temps, quand il a su que je t’avais approchée, parlée, invitée dans mon émission, « papy Claude » a voulu passer à une autre étape. Oh, je voyais bien dans son jeu ! Si je me trouvais une épouse, je pourrais lui refourguer l’éducation de ma gosse… Alors, si cette épouse se trouvait être en plus l’exact portrait de la mère adorée et sublimée… C’est qu’il avait envie de reprendre son envol le Claude… En m’accompagnant à Paris, il avait retrouvé tout ce dont il avait besoin pour égayer son existence… Des bars et des cercles de jeu. Voilà comment est arrivé ce qui n’aurait jamais dû arriver. Ta rencontre avec Corélia… Tu sais ce qu’elle m’a demandé avant de s’endormir ?… « Ella va rester avec nous, maman ? »
- Et qu’est-ce que tu lui as répondu ?
- Que j’espérais très fort que oui.
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mar 3 Aoû 2010 - 20:59

La promenade sur la plage n’avait rien de romantique. Ce qui se disait entre nous n’évoquait pas des futurs heureux mais des moments passés chargés de tourments électriques. Pourtant, ça et là, Arthur plaçait ses billes, avançait ses pions, pour me dire qu’au-delà de cet infâme pandémonium il y avait un avenir heureux entre Corélia, lui et moi. Une drôle de famille recomposée, soudée par le sang et le mensonge.
C’était difficile à accepter comme perspective d’avenir.
Beaucoup trop difficile.
D’autant qu’était venu le moment, sur ce volet particulier de la vie de la petite Corélia, de mettre mon grain de sel et d’apporter ma vérité.
- Tu as dit tout à l’heure que Corélia n’avait pas d’existence légale… Alors qui lui a donné un état civil officieux ?
- Moi, évidemment. Quand tout se sera tassé, elle pourra apparaître au grand jour.
- Pourquoi ce prénom ? Pourquoi Corélia ?… Parce que cela ressemblait à Fiona ?…
- Cela n’a rien à voir… C’était une histoire que m’avait raconté Aude, une sorte de conte qu’elle avait appris dans son institution privée en Suisse… L’histoire d’une princesse suédoise Corélia de Filipstadt, cousine du roi de Suède, réputée pour sa beauté, sa culture et son intelligence, mais d’une santé si fragile qu’on l’aurait dite de verre. Un jour, l’amour passa ; il avait le visage d’un ambassadeur français. Elle n’eut pas le temps de l’aimer. L’émotion fut si vive lors des quelques danses qu’ils firent ensemble sous le regard émerveillé et ébloui du tout Stockholm que le cœur de la malheureuse Corélia s’emballa de manière fatale et qu’elle mourut dans les bras de celui qui n’avait même pas eu le temps d’être son amant. C’est pour cela qu’Aude couchait avec les hommes qui lui plaisait dès le premier soir, pour ne pas risquer de vivre ce qu’avait connu Corélia de Filipstadt. L’amour platonique… Tu vois… La vie, l’amour, la mort… Ce triptyque comme cette histoire, dont je n’ai jamais osé vérifier la véracité, me ramenaient à Aude et à l’enfant qu’elle me laissait. Je l’ai appelée Corélia.
- Comme ma fille finalement…
Je perçus l’amorce d’un grand sourire sur le visage d‘Arthur. Il avait dû imaginer que j’acceptais de reconnaître Corélia comme ma fille et donc de vivre ma vie avec lui. Mais j’avais trop appuyé sur le « ma » pour que dans un second temps il ne douta pas de mes intentions.
- Tu n’as pas de fille, fit-il remarquer. Je le saurais.
- Et moi donc, mais depuis hier soir je suis convaincue qu’il faut toujours croire ce que disent les documents officiels. Les registres d’Etat-civil de la ville d’Amiens attestent de la naissance de la petite Corélia Toussaint, née de père inconnu, en décembre 2006.
- Alors c’est qu’ils savent ! s’écria Arthur dans une terrible imprécation qui parvint à couvrir les rouleaux incessants de la mer.
- Qui « ils » ?
Le visage d’Arthur était passé au cours des dernières heures par tous les sentiments. Cette fois-ci, c’était la panique.
- Rentrons ! dit-il. Tout de suite !…
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mer 4 Aoû 2010 - 9:50

Les pas rapides d’Arthur l’étaient trop pour moi. Je n’étais habituée ni à la marche dans le sable – à dire vrai, je détestais ça -, ni aux grandes sorties pédestres en pleine nuit. Je manquais donc à la fois d’expérience et de repères ce qui fit que j’eus d’abord un puis deux, puis cinq mètres de retard.
- Attends-moi, criai-je, lorsque Arthur ne fut plus qu’une forme grise et indistincte, même plus éclairé par une lune devenue trop discrète.
- Pourquoi tu ne m’as pas dit ça tout de suite ? fut la réponse que ce dos courbé par l’effort m’adressa.
Pourquoi ? Pourquoi ?… Comment aurais-je pu savoir que cela avait une si grande importance puisque j’ignorais la totalité des informations qu’Arthur allait me révéler ? L’Histoire avait perdu comme ça, au cours des siècles, quantité de documents essentiels simplement parce qu’ils avaient été détruits par des personnes n’ayant aucune conscience de leur intérêt supérieur pour la connaissance du passé. Ce n’était pas de chance, c’est tout… On ne pouvait rien changer… Juste peut-être de la part d’Arthur ne pas monopoliser la parole et installer des respirations dans lesquelles ma vois puisse s’immiscer.
En retrouvant la route départementale, je pus accélérer ma marche mais Arthur en fit de même si bien qu’en arrivant à la « maison », mon handicap métrique avait plus que doublé. Je le vis de loin ouvrir la porte, se précipiter à l’intérieur comme un fou et reparaître sur le seuil, rasséréné et plus calme d’apparence, pour m’accueillir.
- Excuse-moi, fit-il, mais j’ai cru…
- Qu’ « ils » allaient s’en prendre à ta fille…
- Oui… « ils » le pourraient… Viens, ne reste pas au froid.
La situation présente, comme précédemment celle du repas, me livrait la hiérarchie intime d’Arthur. Corélia passait avant moi qui ne venait donc qu’en seconde place. Je ne prenais de l’intérêt aux yeux du journaliste qu’à partir du moment où il était sûr et certain que le confort et la sécurité de sa fille étaient assurés. C’était compréhensible mais frustrant. Terriblement frustrant.
- Il faut que j’écoute les infos, dit Arthur dont l’agitation, même calmée par l’assurance que Corélia dormait toujours dans la chambre voisine, demeurait aigue.
Arthur n’avait dans son repaire ni télévision, ni parabole, ni aucun autre équipement moderne de communication. Son seul contact apparent avec le monde extérieur était un vieux poste transistor posé sur le réfrigérateur. Il l’alluma et baissa immédiatement le volume pour ne pas éveiller sa fille. Toujours la protéger en premier !
- RML, souffla-t-il… Flash de minuit du samedi… Rémy Conchard… Jeune, ambitieux et pointu. Des phrases tranchantes et, l’air de ne pas y toucher, des prises de position assez nettes sur les sujets. Tout ça en trois minutes. Tu vas voir…
Pour voir, il restait encore près de dix minutes. Appuyé sur le réfrigérateur, Arthur ne semblait pas disposé à poursuivre ses explications, notamment à identifier ces fameux « ils » menaçants qu’il avait évoqué à plusieurs reprises. Un peu désespérée par la situation d’un amant attentionné soudain devenu lointain, je pris ostensiblement un de mes deux pavés dans mon sac et me laissai choir avec grand bruit sur la banquette clic-clac. Dans l’état de tension dans lequel j’étais, il serait miraculeux que je parvienne à saisir une phrase sur deux de ce chapitre sur les lieux de mémoire dans la France des premiers Capétiens. C’était plus une contenance, un cri muet lancé à Arthur : « regarde-moi… si tu ne t’occupes pas de moi, je redeviens un autre ».
Il n’y eut pas l’habituel logo sonore de RML pour précéder le flash de minuit mais le déclenchement d’une sirène dans le haut-parleur du poste de radio.
« Ceci est une alerte enlèvement diffusée par le Ministère de l’Intérieur… Hier soir, vendredi, vers 23 heures, la petite Corélia, trois ans, cheveux châtains, yeux verts, a été enlevée à Paris par une femme d’environ 30 ans, cheveux châtains clairs, yeux clairs, taille élancée, apparence dynamique. Selon des témoins, elles ont pris la direction de l’ouest en voiture de location Twingo noire. Si vous localisez l’enfant ou cette femme, n’intervenez pas vous-même mais appelez la gendarmerie au numéro suivant 0800 36 32 68. »
La sirène me pétrifia, la voix du journaliste me glaça jusqu’aux os. J’avais déjà vu l’annonce d’une alerte enlèvement à la télé. Pendant que le texte était lu, on montrait des photos de l’enfant et même un portrait robot du ravisseur. Dans mon cas, « ils » n’hésiteraient sûrement pas à aller jusqu’à présenter une photo de moi. J’étais cramée à vie !
- Je crois que tu peux plier définitivement ton bouquin, Fiona… C’est l’hallali ! « Ils » ne te laisseront pas aller jusqu’au concours…
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mer 4 Aoû 2010 - 9:51

DIMANCHE 17 JANVIER

Arthur coupa le sifflet à Rémy Conchard qui commençait son flash en revenant sur l’alerte enlèvement « que vous venez d’entendre sur notre antenne ». Il me vit effondrée et hébétée. Il y avait de quoi ! Comment pouvait-on me rendre aujourd’hui responsable de l’enlèvement d’une fillette qu’on m’avait quasiment contrainte à reconnaître la veille ?
- C’est le moment de t’armer de courage, ma chérie, fit Arthur en venant s’asseoir près de moi et en m’attirant contre lui. Les minutes qui viennent vont te paraître longues et pénibles, mais c’est ton histoire… Ta véritable histoire…
- Quelles sont tes sources ? demandai-je bien décidée à ne pas le laisser dérouler comme tout à l’heure un récit sans pouvoir y instiller mon grain de sel.
- Les meilleures… Le cd-rom transmis par Lecerteaux…
- Tu l’avais donné à la police…
- J’avais pu le récupérer peu après… mais évidemment après que d’autres yeux moins bien intentionnés – l’inspecteur Lhuillier cela te dit quelque chose - en ait pris connaissance… Mes sources, c’est aussi ce que m‘a laissé Aude… Tu sais, le genre de dossier dans un coffre en Suisse à ouvrir seulement « s’il m’arrivait malheur »…
- Etait-ce fiable ?
- Je me suis longtemps interrogé sur ce point mais le journaliste et l’historienne ont cela en commun, ils croisent leurs infos. Alors j’ai fureté à droite et à gauche, j’ai interrogé sous les prétextes les plus fantaisistes des dizaines de personnes qui te connaissaient, j’étais même à Blois lorsque tu as reçu le prix Georges Duby. J’ai acquis de tout cela, en premier lieu que tu étais une victime complète, ensuite que tu avais un comportement irréprochable ce qui te distinguait très clairement des pourris qui te tournaient autour.
- Cela fait plaisir de l’entendre. Enfin, quelque chose de positif dans tes propos…
- Si tu te souviens bien, à notre première vraie rencontre, je n’a pas dit le contraire.
- Mais pourquoi tu ne m’as rien dit plus tôt ? Pourquoi tu n’es pas venu m’expliquer « voilà ce que j’ai appris sur vous, sur votre passé » ? Je n’attendais que cela, moi, comprendre.
- C’était trop tôt… Et puis il y avait Corélia dont la présence compliquait les choses.
Il allait, à force d’y revenir sans cesse, finir par me faire détester la gamine. Déjà que pour 60 millions de Français, je venais de l’enlever…
- Pourquoi t’appelles-tu Fiona ?
- Quel rapport cela a-t-il avec… ?
- Contentes-toi de répondre le plus simplement possible à mes questions. Pourquoi t’appelles-tu Fiona ?
- Parce que ma maman aimait bien Daniel Gélin et qu’il avait une fille qui portait ce prénom.
- C’est ce que tu as répondu effectivement dans le journal interne à l’université Jules Verne d’Amiens lorsque celui-ci t’a consacré un portrait. Seul petit problème, Fiona Gélin, comme l’apprend l’encyclopédie Wikipédia,…
- Objection, Arthur… Ce n’est pas un élément d’une fiabilité suffisante…
- Je retiens l’objection, mais je la contre par l’internet movie database et deux ou trois dictionnaires du cinéma… Donc, au moment de ta naissance, Fiona Gélin n’a pas encore tourné de films, hormis un petit rôle à cinq ans dans Mayerling de Terence Young. Que ta mère ait connu sa sœur aînée Maria Schneider dont le rôle dans Le Dernier tango à Paris a été sulfureux, à la limite j’aurais compris… Mais, à moins d’avoir été une fan absolue et d’avoir compilé tout sur la vie de Daniel Gélin et de sa tribu, elle ne pouvait connaître en 1978 l’existence de sa fille Fiona.
Je dus reconnaître par mon silence que l’argument était plus que troublant… même si on ne pouvait totalement écarter l’hypothèse que maman ait effectivement lu le prénom quelque part dans un article de Télé 7 Jours par exemple. Arthur n’avait quand même pas poussé la vérification jusqu’à ce niveau-là ?
- Fiona n’est pas ton prénom. Fiona est un acronyme. Pas la peine que je t’explique ce que ce mot signifie je pense…
Un acronyme ? Fiona ?
- Mais pour dire quoi ?
- Suspens…


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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mer 4 Aoû 2010 - 9:52

Même si le ton s’était fait plus léger – peut-être pour me ménager avant les énormes révélations à venir – Arthur ne pouvait s’empêcher de jouer avec mes nerfs. Moi qui avais fini par adorer mon prénom, après l’avoir tant détesté quand les autres le moquaient, il se proposait de le rabaisser au simple niveau d’un vulgaire sigle. Comme si on avait, concernant l’étude de ma propre vie, connu une évolution historiographique renversant totalement les perspectives. A ce qu’on croyait auparavant – une origine par le prénom de la fille de Daniel Gélin – venait s’opposer une lecture nouvelle, plus hardie, fondée sur la contestation des sources anciennes et sur de nouvelles approches anthropologiques. Je me sentis devenir une sorte de mutation de l’an mil, l’enjeu d’une bataille d’experts.
- Si je te dis Louise Brown, tu penses à quoi ?…
- Comme cela ne revient pas, et pour détendre l’atmosphère, je dirais que c’est la sœur de Charlie… Mais, non, je sais ça… Ca va revenir… Heureusement que Ludmilla n’est pas là pour me voir hésiter… Louise Brown ? Mais c’est en 1978, c’est l’année de ma naissance… C’est le premier « bébé éprouvette » né par fécondation in vitro…
Arthur me regarda avec une certaine fierté. Je connaissais le sens d’acronyme, j’étais capable d’identifier qui était Louise Brown. Il ne s’était pas dégotée comme future moitié une moins que rien.
- F ?…
- F ? répétai-je sans comprendre.
- F comme ?…
- Fiona…
- Et ?…
- Fécondation ?…
- Exact !
Eh ben, ça alors ! Mon prénom ne disait pas qui j’étais… Il affirmait seulement comment j’étais venue au monde.
- I pour In ? demandai-je.
- Non… Attends… Ici, c’est moi qui fait le prof d’Histoire. Dans les années 70, il y avait les savants qui travaillaient à mettre au point la procréation médicalement assistée… et il y avait ceux qui avaient raté le train de l’innovation et en étaient restés à de vieux rêves chimériques de perfection par la sélection.
- Eugénisme, murmurai-je.
- Parfaitement. L’élève est douée et cultivée. Je peux donc continuer, à moins que tu n’aies déjà une idée de la suite.
- Ce que tu me racontes a tendance à me ramener à l’état fœtal mais cela ne m’éclaire guère sur la suite des lettres qui constituent mon prénom. J’ai l’impression que mes origines sont encore plus nauséabondes que je le craignais.
Nouveau silence d’Arthur. Ces silences-là disaient bien plus que de longs commentaires verbeux et creux.
- Quelqu’un, dans un labo de recherche ultrasecret, a émis l’idée qu’on pourrait à coup sûr générer des enfants d’un niveau supérieur en croisant les gênes d’hommes intelligents et de femmes superbes.
- Et pourquoi pas l’inverse ? m’écriai-je.
- Nous sommes dans les années 70, ne l’oublie pas… La femme n’est encore que l’avenir de l’homme, pas son égale. C’est aussi la guerre froide et la compétition est-ouest incite à redoubler d’efforts pour affirmer la gloire du drapeau. Dans les laboratoires d’Allemagne de l’Est sont déjà en gestation les nageuses et les athlètes qui vont dominer les épreuves olympiques de cette décennie et de la suivante.
- Je croyais que tu n’aimais pas le sport.
- Il a bien fallu que je fouille aussi dans cette direction pour comprendre les enjeux. Donc, quelques savants azimutés ont tenu à essayer de croiser les profils que j’ai déjà indiqués. Problème : avec qui mener ces expériences ?… Trouver de beaux esprits, ou des personnes se considérant comme tels, ce n’était pas très compliqué. Même en diffusant l’information dans des milieux restreints, on se trouva crouler rapidement sous les candidatures. Pour le rôle de reproductrice, en revanche…
- Maman ?!… m’exclamai-je.
- Quoi, maman ?
- Maman aurait été volontaire pour ce type d’expérience ?
- Fiona, ne me dis pas que tu n’as pas entendu ce que je t’explique. Ils voulaient des femmes superbes…
« Et j’avais fini en grandissant par comprendre que ma mère n’était pas la plus belle femme du monde ». J’avais pensé à cela dans l’après-midi à propos du regard que Corélia portait sur moi. Bonté divine ! J’étais comme elle, soumise à la même terrible situation. Maman n’est pas ma mère !
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mer 4 Aoû 2010 - 9:53

Maman. Je ne l’avais pas vue depuis son passage au journal télévisé de la Une où elle me trainait dans la boue… C’était en octobre dernier. Autant dire une quasi éternité. Depuis, aucune nouvelle directe ou indirecte. Mes « descentes » à Montauban avaient toutes été infructueuses soit qu’elle ait été absente, soit qu’elle n’ait pas daigné me répondre. C’était ahurissant de bêtise. Depuis la trahison de Sept jours en danger, j’avais eu la tête minée par une souffrance intime qui n’avait même pas lieu d’être ; Michelle Toussaint n’était pas ma mère biologique, juste une mère de substitution. Bien sûr, elle m’avait élevée - et bien même, puisque j’étais devenue « quelqu’un » - mais tout cela avait reposé sur le mensonge. C’était glauque. Affreusement glauque.
- Qui est ma mère ? demandai-je pour m’extirper de cette nausée.
- Impossible à dire… Je t’ai prévenue tout à l’heure, il y a des choses qui nous seront toujours interdites… Cela en fait partie… Donc, nos zinzins du labo, qui n’avaient rien à envier à Jerry Lewis, ont posé les bases d’un protocole destiné à la réussite de leur projet. Les cobayes femelles devaient rester sous surveillance constante afin d’éviter tout « parasite » dans la phase de conception de leurs si précieux fruits et cela jusqu’au bout… NA… Naissance Assistée…
- Reste IO, dis-je… Io comme la divinité grecque ? Celle que Zeus transforma en génisse pour la soustraire au regard d’Héra, son épouse jalouse, et qu’il allait besogner en se transformant en taureau ?
Arthur secoua la tête sans que le mouvement put me permettre de me faire une idée sur la pertinence de ma remarque.
- Ce n’est pas cela à la base, finit-il par avouer… Pourtant, c’est terriblement proche de la vérité… Ces filles ont été traitées comme de vulgaires reproductrices. Une saillie toute les heures pendant la période d’ovulation maximale, soit pendant deux jours complets. Ensuite neuf mois à être entourées de soins aussi attentionnés que cliniquement froids. Et si cela n’avait pas fonctionné le premier mois, il y avait une seconde tentative le mois d’après. En cas de nouvel échec, retour à la rue.
- Où a-t-on trouvé des femmes pour endurer cela ? Dans la prostitution ?
- Non, cela aurait introduit une part impure dans l’expérience. Nos chercheurs se veulent de petits dieux sûrs de leur coup mais ils ne sont pas prêts à prendre le moindre risque. Une sorte de mentalité vieille France comme dans les pièces de boulevard de Feydeau. L’adultère reste moral s’il est commis avec une femme d’un certain niveau social. Avec la cocotte, c’est déjà moins flatteur car beaucoup plus facile. Avec la pute, c’est carrément indigne.
- A part des ambitieuses forcenées, des nymphomanes ou des patriotes sans cervelle, je ne vois pas qui pouvait accepter de se laisser embringuer dans une histoire pareille.
- Mais des femmes qui avaient un certain profil de beauté et d’intelligence et ne pouvaient se permettre de dire non quand on les sollicitait. Encore une fois, le contexte est essentiel. Ce n’est pas à l’historienne que je vais apprendre cela… Milieu des années 70, la croissance des Trente Glorieuses s’effondre dans un choc pétrolier qu’on n’a pas anticipé. Le chômage commence à devenir un problème et on pointe du doigt ?…
- Les étrangers ?…
- Parfaitement… Comme à la Belle Epoque, comme dans les années trente, ces gens « qui viennent manger le pain des Français ». Prenons une jeune femme qui s’est extraite de son pays d’origine pour venir étudier à Paris, à la Sorbonne ou à Nanterre de préférence. Elle correspond aux critères attendues. Belle, élancée, d’allure sportive et la tête plutôt bien faite pour quelqu’un de son sexe. Le marché tient en peu de mots finalement : tu participes à notre expérience et on t’autorise à rester en France ensuite ; tu refuses et on te refoule à la frontière… Et l’autre côté des frontières de l’époque est quoi qu’on en dise moins accueillant qu’aujourd’hui. Surtout pour celles qui ont passé le mur à Berlin, le rideau de fer par le Danube, les Pyrénées pour fuir le franquisme ou la Méditerranée pour rejoindre la culture de l’ancien pays colonisateur. Des Slaves, des Allemandes de l’Est, des Espagnoles, quelques Berbères et quelques Roumaines, voilà le cheptel de génisses que ce laboratoire s’est chargé de faire engrosser…
- IO ?
- Comme Inter Origines…
- Mais avec des étrangères, cela ne pouvait pas donner des petits Français et des petites Françaises exemplaires.
- Mais ça, Fiona, on s’en foutait… Puisque les enfants après leur naissance allaient être confiés à de bons parents français, dévoués, généralement partisans du pouvoir en place et peu regardant du moment que leur était allouée une bourse généreuse pour l’éducation de l’enfant. Seule condition : pas d’autres enfants dans la famille. Du coup, si la mère de famille de substitution était stérile c’était encore mieux…
J’étais retournée… Et comment ne pas l’être par tant d’abjections ?! J’étais le produit d’une expérience de laboratoire. Rien de plus. On m’avait élevée peut-être avec amour mais surtout avec intérêt. Cette révélation comblait une case toujours restée mystérieuse durant ma jeunesse. Comment maman, veuve précoce, pouvait-elle vivre – et me faire vivre - en passant le plus clair de ses journées à tricoter devant la télé ? Si encore elle avait vendu ses chandails, mais même pas… Ils s’entassaient dans ma penderie.
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MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mer 4 Aoû 2010 - 9:54

- Et le résultat de tout cela ?… Tu as bien dit tout à l’heure, cela m’a marqué, « Fiona et les autres ».
- Assez consternant si j’en crois ce qu’Aude m’a laissé comme trace. Un garçon aurait fait une carrière dans le foot mais sans briller particulièrement par son intelligence dans les interviews. La seule qui a retenu l’attention du comité de suivi de l’expérience c’est une petite Montalbanaise qui s’est révélée brillante en Histoire.
- Mais quel rôle Lecerteaux jouait-il là-dedans ?
- Fiona, comprends bien ce que je vais te dire et ne m’en veux pas de le dire aussi brutalement et directement. Ta mère tout le monde s’en fout, c’est ton père qui a de l’importance.
- Mon père est mort quand j’avais…
- Je ne parle pas de celui-là mais de ton géniteur véritable…
- Qui est ?…
- Totalement inconnu… Je te le rappelle, une saillie toutes les heures pendant deux jours. Disons, en espérant qu’on a laissé la pauvre gosse se reposer un peu, quarante mecs qui ont baissé leur froc pour tirer une malheureuse étudiante d’origine étrangère. D’autant plus facile à faire qu’elle était jolie et bien foutue. Vite fait, bien fait et sans remords, c’est pour la patrie !…
- Je ne comprends toujours pas… Qu’est-ce que Lecerteaux pouvait faire s’il ne connaissait pas mon père ?
- Exercer des pressions sur ceux qui pouvaient l’avoir été… Il y a bien eu quelques quinquagénaires voire sexagénaires pour participer à cette horreur, mais la plupart des candidats retenus devaient être jeunes, intelligents et vigoureux, conditions indispensables pour la production d’une semence efficace et régénératrice de la « race ». Tel capitaine sorti de Saint-Cyr quelques années auparavant est aujourd’hui général. Tel militant ambitieux du parti est aujourd’hui ministre. Tel étudiant en Sorbonne est aujourd’hui professeur d’université et grand ponte reconnu. Tu ne crois pas que leur rafraîchir la mémoire c’est un bon moyen de les « tenir ».
- Ils peuvent toujours nier…
- Pas depuis qu’on sait lire au cœur du génome humain…
- Justement, répliquai-je. Cela peut les disculper…
- Ou les confondre… Au fond, qu’en savent-ils ?… Quelle est la probabilité qu’ils soient le père véritable ? Une sur 40 ?… Quand on a certaines positions dans l’Etat, la finance, la science ou l’enseignement, c’est déjà un risque respectable… Et puis il y a ces listes qui étaient sur le cd-rom de Lecerteaux avec juste comme titre « projet Fiona ». Elles disent beaucoup de choses…
- Tu sais qui sont mes pères potentiels ?
- Il y a une centaine de noms… Et c’est souvent du lourd ! Pas à l’époque… Mais aujourd’hui… Alors ceux qui ont un peu de pouvoir…
- Essayent, continuai-je, de mettre fin au risque de se retrouver aux prises avec un scandale dont je serai le centre ?
- A leur manière… Pas toujours très fine… En te discréditant d’abord. C’est une façon plutôt primaire, tu en conviendras, mais à laquelle certains ont pensé si fort qu’il s’est trouvé des subordonnés zélés pour prendre la chose en charge…
- Ce cher Maximilien est-il dans la liste ?
- Je ne te dirai rien… Dans ton intérêt…
- Alors, on va considérer que cela veut dire oui… Ben, mon salaud ! Il a pris le risque de baiser avec sa propre fille…
- Il n’est pas dans la liste, Fiona… Mais c’est un subordonné… Il a fait ce qu’on lui demandait de faire… Comme d’autres qui, directement ou indirectement, se sont ingéniés à te mettre des bâtons dans les roues pour t’empêcher de monter plus haut.
- Là je suis en plein dedans, fis-je en regardant le gros pavé toujours posé sur la banquette…
- Et sans aucune chance, crois-moi… Même s’il n’y avait pas eu les derniers développements de la soirée, ils ne t’auraient pas laissée réussir. Le poste de maître de conf’ à Toulouse est déjà promis à quelqu’un qui a la bonne carte, je le sais de source sûre.
- Où sont les toilettes, Arthur ? J’ai besoin de vomir.
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