Forums Liens Utiles


 
AccueilAccueil  FAQFAQ  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Partagez | 
 

 C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
Aller à la page : Précédent  1, 2, 3, 4, 5  Suivant
AuteurMessage
MBS



Nombre de messages : 8164
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mer 4 Aoû 2010 - 9:54

- Et le résultat de tout cela ?… Tu as bien dit tout à l’heure, cela m’a marqué, « Fiona et les autres ».
- Assez consternant si j’en crois ce qu’Aude m’a laissé comme trace. Un garçon aurait fait une carrière dans le foot mais sans briller particulièrement par son intelligence dans les interviews. La seule qui a retenu l’attention du comité de suivi de l’expérience c’est une petite Montalbanaise qui s’est révélée brillante en Histoire.
- Mais quel rôle Lecerteaux jouait-il là-dedans ?
- Fiona, comprends bien ce que je vais te dire et ne m’en veux pas de le dire aussi brutalement et directement. Ta mère tout le monde s’en fout, c’est ton père qui a de l’importance.
- Mon père est mort quand j’avais…
- Je ne parle pas de celui-là mais de ton géniteur véritable…
- Qui est ?…
- Totalement inconnu… Je te le rappelle, une saillie toutes les heures pendant deux jours. Disons, en espérant qu’on a laissé la pauvre gosse se reposer un peu, quarante mecs qui ont baissé leur froc pour tirer une malheureuse étudiante d’origine étrangère. D’autant plus facile à faire qu’elle était jolie et bien foutue. Vite fait, bien fait et sans remords, c’est pour la patrie !…
- Je ne comprends toujours pas… Qu’est-ce que Lecerteaux pouvait faire s’il ne connaissait pas mon père ?
- Exercer des pressions sur ceux qui pouvaient l’avoir été… Il y a bien eu quelques quinquagénaires voire sexagénaires pour participer à cette horreur, mais la plupart des candidats retenus devaient être jeunes, intelligents et vigoureux, conditions indispensables pour la production d’une semence efficace et régénératrice de la « race ». Tel capitaine sorti de Saint-Cyr quelques années auparavant est aujourd’hui général. Tel militant ambitieux du parti est aujourd’hui ministre. Tel étudiant en Sorbonne est aujourd’hui professeur d’université et grand ponte reconnu. Tu ne crois pas que leur rafraîchir la mémoire c’est un bon moyen de les « tenir ».
- Ils peuvent toujours nier…
- Pas depuis qu’on sait lire au cœur du génome humain…
- Justement, répliquai-je. Cela peut les disculper…
- Ou les confondre… Au fond, qu’en savent-ils ?… Quelle est la probabilité qu’ils soient le père véritable ? Une sur 40 ?… Quand on a certaines positions dans l’Etat, la finance, la science ou l’enseignement, c’est déjà un risque respectable… Et puis il y a ces listes qui étaient sur le cd-rom de Lecerteaux avec juste comme titre « projet Fiona ». Elles disent beaucoup de choses…
- Tu sais qui sont mes pères potentiels ?
- Il y a une centaine de noms… Et c’est souvent du lourd ! Pas à l’époque… Mais aujourd’hui… Alors ceux qui ont un peu de pouvoir…
- Essayent, continuai-je, de mettre fin au risque de se retrouver aux prises avec un scandale dont je serai le centre ?
- A leur manière… Pas toujours très fine… En te discréditant d’abord. C’est une façon plutôt primaire, tu en conviendras, mais à laquelle certains ont pensé si fort qu’il s’est trouvé des subordonnés zélés pour prendre la chose en charge…
- Ce cher Maximilien est-il dans la liste ?
- Je ne te dirai rien… Dans ton intérêt…
- Alors, on va considérer que cela veut dire oui… Ben, mon salaud ! Il a pris le risque de baiser avec sa propre fille…
- Il n’est pas dans la liste, Fiona… Mais c’est un subordonné… Il a fait ce qu’on lui demandait de faire… Comme d’autres qui, directement ou indirectement, se sont ingéniés à te mettre des bâtons dans les roues pour t’empêcher de monter plus haut.
- Là je suis en plein dedans, fis-je en regardant le gros pavé toujours posé sur la banquette…
- Et sans aucune chance, crois-moi… Même s’il n’y avait pas eu les derniers développements de la soirée, ils ne t’auraient pas laissée réussir. Le poste de maître de conf’ à Toulouse est déjà promis à quelqu’un qui a la bonne carte, je le sais de source sûre.
- Où sont les toilettes, Arthur ? J’ai besoin de vomir.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mer 4 Aoû 2010 - 9:54

C’était horrible ! Même la gastro la plus virulente ne m’avait pas mise dans un tel état. En me redressant de la cuvette des toilettes, j’avais le visage comme un linge lavé avec une de ces super lessives pleine d’agents blanchisseurs. Trois fois, j’avais replongé la tête dans la cuvette. La mousse au chocolat, le cassoulet, le hamburger de midi, tout était reparti vers le haut expulsé par un estomac écrabouillé par le stress et le dégoût. Résultat des courses, j’avais dans la bouche un goût de fiel qui avait au moins le mérite de coller avec les sentiments que je pouvais avoir pour ces types qui n’assumaient pas le passé de leurs queues.
Moi qui ne mentais pas, qui ne savais pas tricher, j’avais grandi entourée par les menteurs, les illusionnistes, les faux-derches. Jusqu’où cela était-il allé ? Avait-on fait pression sur mes profs pour qu’ils me saquent ou, au contraire, pour qu’ils augmentent mes notes ? Car je trouvais un paradoxe au récit d’Arthur. Dans le même temps où certains voulaient m’abaisser, voire m’éliminer, d’autres m’avaient soutenue et poussée.
- Où vois-tu un paradoxe ? me demanda Arthur.
- J’ai réussi et les autres ont échoué… C’est bien que…
- C’est bien que tu es douée pour ce que tu fais et que les gens qui savent reconnaître les mérites des personnes qu’ils évaluent ont tout fait pour te pousser encore plus en avant…
- D’un côté, on me pousse vers le haut, d’un autre, on me tire vers le bas. Et je suis censée faire quoi moi ? M’étirer ? Ou me tirer ?…
- Etre plus forte et plus maligne que ceux qui te tirent vers le bas. Continuer à être irréprochable dans ta vie professionnelle et personnelle pour qu’il y ait des personnes désireuses de te donner le coup de pouce qui te fait grimper d’un cran sur l’échelle.
- De toute façon, laissai-je tomber totalement fataliste, tout cela c’est fini… Maintenant que je suis recherchée pour rapt d’enfant, plus personne ne voudra de moi nulle part… Tu avais raison, c’est l’hallali. Je n’ai plus qu’à me laisser tomber quelque part en attendant la curée et que tout cela finisse.
- Laisse-toi tomber dans mes bras et tu verras qu’il reste au moins une personne qui veut de toi…
- Mais je viens de vomir mes tripes, tu ne vas pas m’embrasser…
- Fiona, même si ce que je vais dire est le degré zéro de la poésie et de l’élégie amoureuse, ton vomi a plus de classe que les parfums capiteux de grandes marques de ceux qui ont voulu qu’on te traque.

Il devait être une heure du matin. Les flics de la France entière étaient à mes trousses et s’ils m’alpaguaient – ce qui ne saurait tarder vu la propension des bons citoyens à la délation – ce ne serait pas pour me passer simplement les menottes. Les ordres avaient dû être clairs en haut-lieu : en finir enfin avec cette chieuse !
Alors, dans de telles conditions, qu’est-ce que je risquais à mettre mes instincts les plus inassouvis en première ligne ? La vie était courte et la mienne promettait de l’être encore plus que prévu. Alors s’envoyer en l’air deux semaines de suite, et en plus avec le même type, quelle partie intégriste de mon esprit oserait venir m’en faire grief.
- On est un peu comme Bonnie Parker et Clyde Barrow, fis-je alors que, la banquette clic-clac en révolution, Arthur reprenait son souffle.
- L’histoire ne se répète pas, Fiona… On n’est pas condamnés à se faire tirer comme des lapins.
- Qu’est-ce que tu en sais ?
- Je le sais, c’est tout…
- Mais alors, m’écriai-je faussement scandalisée, c’est un viol !
Et, démentant sur le champ ma propre accusation, je retournai piquer des baisers incandescents dans le cou de mon amant.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mer 4 Aoû 2010 - 10:30

La seule ouverture de la pièce principale, hormis la porte bien sûr, étant hermétiquement close, les premières lumières du jour m’avaient laissée tranquille et dormir tout mon saoul. Je fus réveillée par des mouvements de va-et-vient timides autour de la banquette clic-clac que nous avions fini, sur le coup de trois heures du matin, par garnir de draps et d’une couette. Un dernier assaut où mon chevalier servant ne rompit pas sa lance avant d’avoir honorée convenablement sa belle et nous avions pu, le corps rempli de sensations enfin positives, glisser peu à peu dans le sommeil.
Je n’avais pas envie d’ouvrir les yeux pour reprendre contact avec la froide réalité. Je sentais le bras pesant mais protecteur d’Arthur autour de mon ventre et sa respiration comme calquée sur la mienne. J’avais la tête remplie de galaxies entières d’étoiles filantes qui faisaient comme un feu d’artifice dans mon cerveau. Je ne pensais plus. Tous les verrous que je m’étais imposés ma vie durant avaient sauté un à un face à un avenir sombre que je considérais désormais comme inéluctable. J’aurais pu être au comble de l’angoisse. J’étais juste bien.
- Maman, j’ai faim !
La plainte un peu maladive de Corélia me ramena aux réalités étranges de ce monde dans lequel j’avais enlevé ma propre fille qui se trouvait être en fait celle de celui que je regardais désormais comme l’amour de ma vie.
- Tu as faim ? répondis-je… Mais moi aussi, j’ai faim.
Je soulevai la gamine du sol, la couchai sur la banquette-lit et me mit à rugir comme une lionne.
- Alors je vais te manger !…
Corélia se mit à rire pendant que je mimais avec ma bouche de grandes morsures sur son ventre, que je grignotais ses petits bras et que je mordillais sa nuque. Rire enfantin, rive divin. Au milieu de ma galaxie d’étoiles filantes, la fillette était mon nouveau soleil. Elle ne s’était pas contentée de traverser ma vie, elle avait tout fait – sans rien faire vraiment d’ailleurs – pour y rester. Et non, je n’étais pas jalouse ! Il était tout à fait normal que la fillette soit au cœur du cœur de son père. Ce qu’il m’avait démontré durant toute la soirée, c’était qu’il avait pour moi aussi une passion dévorante. Il connaissait le fil de mon existence mieux que moi et de cette connaissance il savait se servir y compris pour me combler lorsque nous faisions l’amour.
Arthur, que nos agitations frénétiques avaient enfin éveillé, nous ramena contre lui et ma bouche se trouvant soudain tout près de son oreille, je lui murmurai des mots dont je ne fus même pas étonnée qu’ils fussent les miens.
- J’ai envie que vous soyez ma famille.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mer 4 Aoû 2010 - 12:13

Nous restâmes sur cette douce euphorie quelques minutes et puis il fallut bien se décider à reprendre pied dans le monde réel.
- Je vais aller acheter du pain et des croissants, dit Arthur. Il y a des choses qu’il faut absolument célébrer.
Je ne savais pas si sa remarque était ironique ou pas. Fallait-il célébrer ma situation de femme traquée par toutes les polices de France ? Ou plutôt celle de femme libérée de ses freins et bien décidée à jouir pleinement de l’existence ?
- L’inconvénient quand on se planque dans un coin paumé, continua Arthur, c’est qu’il n’y a rien sur place. Il faut aller à Surtainville.
- C’est loin ?
- Trois kilomètres… J’essayerai de ramener un journal mais par ici, le dimanche… Tu veux bien aider Corélia à se laver et à s’habiller ?
Et comment que je voulais ! Je voulais prendre mon content de rayons de soleil, me bronzer l’âme à sa simplicité et à sa naïveté. Corélia m’apprenait par son attitude qu’il y avait eu dans ma propre vie une période au cours de laquelle j’avais pris les choses sans les triturer entre mes méninges, sans les passer au tamis de la raison, sans les soupeser pour en estimer les conséquences. Une époque reposante et rose dont j’avais soudain une grosse nostalgie.
Trois kilomètres c’était quoi en temps ? Trois ou quatre minutes aller, autant pour le retour. Peut-être encore autant – et cela me semblait un maximum dans une petite ville – pour se garer. Restait l’attente à la boulangerie qui pouvait être longue… Un dimanche matin sur le coup des dix heures… Dix minutes peut-être, un quart d’heure si j’avais de la chance. Je transigeai sur une absence de 20 minutes. C’était sans doute insuffisant mais je comptais bien essayer…
… de me faire belle.
Pour la première fois, de me maquiller pour le profit et le bonheur d’une seule personne. Pas pour faire sociable ou pour le côté glamour d’une working girl dynamique comme j’avais appris à le faire après Sept jours en danger. Non, être belle pour lui. Tout simplement.
Evidemment quand je vis ma chevelure d’un demi-centimètre, couleur corbeau qui plus est, j’en rabattis énormément au plan de mes ambitions. Et puis je n’avais pas de belle robe ou de jupe courte pour inviter à des voyages coquins des mains généreusement baladeuses. Je voulais être classe et je ne pouvais qu’être grunge.
- Franchement, dis-je à Corélia qui se tartinait le visage de savon, comment tu me trouves ?
- Tu es très belle, maman…
Merci Corélia, ça m’aidait beaucoup… Qu’est-ce que je n’aurais pas donné ce matin pour avoir le miroir magique de la marâtre de Blanche-Neige ? Si possible en version améliorée avec conseils précis du style « pour être plus attirante, prolonge le trait du crayon de 8 mm de chaque côté de l’œil façon Cléopâtre ». Ben quoi, on peut toujours rêver !…
J’ai essayé de faire de mon mieux, retrouvant dans ma nervosité matinale mes gestes maladroits de débutante. Mon Dieu, mes lèvres ! Jamais assez bien dessinées, jamais assez uniformément peintes ! Un désastre !
Plus ça allait, moins ça allait. Je me suis retrouvée avec du fard à paupières jusque sur la joue, des yeux écarquillés comme des phares de voiture, un dégueulis de mascara au bout des cils. C’était à en pleurer ! Et plus le temps passait, plus ça empirait… Classique !
- Eh bien, mes petites femmes se font belles ! lança Arthur en rentrant dans la salle de bains.
- Tu trouves ?… dis-je en me retournant. Je me trouve une tronche de grunge.
Arthur explosa de rire.
- De grunge ?… Mais les grunges avaient les cheveux longs !…
Ah merde ! J’avais tout faux en matière de look ! Dans la réalisation comme dans les références.
- Je ressemble à quoi alors ?
- A la plus belle femme du monde, répondit Arthur en m’embrassant.
- Tu vois ; papa, il dit comme moi, rajouta Corélia.
Ce fut la remarque de trop. J’étais peut-être très moche mais si heureuse que j’éclatais en sanglots.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mer 4 Aoû 2010 - 18:12

Comme il était dit que j’avais basculé dans un autre univers, j’avalais deux énormes croissants avec une menthe à l’eau pour me tenir lieu de petit déjeuner. Mon estomac aurait dû être noué par l’angoisse, il se trouvait paradoxalement libéré.
Cela ne devait guère durer. Sitôt les dernières miettes de viennoiseries avalées, Arthur avait débarrassé la table, installé confortablement Corélia avec ses crayons et l’album acheté la veille.
- Fais-nous de jolis dessins, lui dit-il. On sort dehors cinq minutes. Tu vas être sage ?
- Oui papa…
Sortir cinq minutes, cela signifiait rompre avec la douce bulle de bonheur dans laquelle je m’étais laissée porter depuis la fin de la soirée précédente. Pourquoi sortir sinon pour discuter de choses que Corélia ne devait surtout pas entendre.
Nous nous installâmes les pieds sur la marche en parpaing et les fesses sur le rebord de la porte. Ce n’était pas très confortable mais, à tout prendre, c’était mieux que la boue de la prairie et, au moins, nous étions protégé d’un vent d’ouest qui semblait bien décidé à porter de nouvelles pluies.
- Quelqu’un dans le salon de coiffure a parlé, fit Arthur sans autre préalable. A l’alerte-enlèvement de dix heures, ils te décrivaient comme je te vois en ce moment. Jean bleu, chandail gris et cheveux bruns coupés presque à ras.
- C’est rageant d’avoir sacrifié des années de pousse capillaire pour rien.
- Bah, c’est plutôt sympa de t’avoir connue dans ta période commando.
Ce n’était pas forcément très drôle mais cela nous remit un peu de joie dans les yeux. Cela permettait aussi de retarder le moment où nos intelligences allaient s’affronter pour décider de la meilleure stratégie à adopter.
- Il faut que cette voiture dégage de là, lâcha Arthur. Elle est bien planquée sous les arbres mais cela ne me paraît pas encore assez sûr. C’est dimanche, des familles vont aller à la plage…
- Il y a des gens qui se baignent en cette saison…
- Je reformule pour l’esthète de la langue qui me tient compagnie… Il y a des gens qui vont aller marcher sur la plage et ce type de marcheurs là, ça a des yeux partout… Si quelqu’un voit la Twingo, c’est mort.
- Il faut donc que je parte, tranchai-je voyant qu’Arthur n’osait aller jusqu’à cette conclusion.
- Non, ce n’est pas ainsi que je vois les choses. Vous restez toutes les deux ici parce qu’ici vous ne risquez rien. Et c’est moi qui part.
- J’ai bien réussi à te trouver, objectai-je.
- Tu me cherchais.
Il insista lourdement sur le « me ».
- Et c’est toi qu’il cherche…
Nouvel appui très marqué sur le « toi ». Arthur voulait me montrer que la logique de l’association de nos deux personnes n’avait de sens que pour nous.
- Toi et moi, cela fait peut-être deux personnes différentes, mais pour des millions de Français, nous sommes le couple de la semaine. Il y a nos deux visages à la devanture de tous les kiosques à journaux.
- Justement et c’est ce qui nous sauve sur le coup… J’ai jeté un œil à la une du quotidien régional. Tu es décrite mais pas représentée. Aucun portrait robot, aucune photo. Ils ne sont pas fous ceux qui te cherchent. S’ils disaient, avis de recherche pour enlèvement concernant Fiona Toussaint, vedette de Sept jours en danger, petite copine d’Arthur Maurel de RML, à ton avis que diraient les gens ?
- Quelle salope !
- Toujours aussi délicate dès qu’il s’agit de toi, remarqua Arthur… Je prends un autre exemple. Imagine la même situation avec je sais pas, Catherine Deneuve en ravisseuse d’enfant.
- Attends, pas Catherine Deneuve… Tu la vois enlever une gosse ?…
Arthur ne répondit rien. Cela me laissa le temps de comprendre ce qu’il voulait me dire. Fiona Toussaint en kidnappeuse, c’était inimaginable pour les gens qui me connaissaient – dans la mesure où m’avoir vue à la télé et People Life c’était me connaître.
- Sauf que je ne ressemble plus à Fiona Toussaint. Tu l’as dit toi-même, je suis dans ma période commando.
- Raison de plus pour ne pas bouger d’ici… C’est moi qui prends la Twingo et je la ramène à Paris. Une fois là-bas, je file à RML, je prends le patron de la rédaction entre quatre yeux et je lui dis que j’ai le scoop le plus dévastateur de la décennie.
- La nouvelle ou l’ancienne ?…
- Les deux, je crois…
Je commençais à voir où il voulait en venir. Au lieu de jouer à l’infortunée traquée, courant partout pour échapper aux flics et aux vilains curieux, sans savoir où être tranquille, je contre-attaquais par Arthur interposé en portant le fer là où cela allait forcément faire mal : en dénonçant cette alerte-enlèvement délirante. Comme ce serait simple à prouver ! Corélia était la fille d’Arthur, Arthur était mon petit copain et il m’avait confiée sa fille pour que je le rejoigne pour un week-end à la mer. Qu’y avait-il de répréhensible dans tout cela ?
- Mais d’ici Paris, ils repèreront la Twingo. Ils ont la couleur, le numéro de la plaque. Au premier péage, on t’attendra…
- On peut rouler en évitant les autoroutes, les péages et même les grandes villes… Je reconnais que ça rallonge mais je l’ai déjà fait plusieurs fois. Si je sens que ça risque de chauffer, j’abandonne la caisse quelque part et je prends un train. Après tout, ils cherchent une punkette et une fillette.
- Punkette ?
- Ouais, punkette… C’est plus sexy à imaginer qu’une para des forces spéciales.
Il passa sa main dans ma chevelure comme il l’aurait fait pour me la mettre en vrac. Sauf qu’il n’y avait à proprement parler plus de chevelure et carrément rien à ébouriffer.
- Ou alors, paillasson, ajouta-t-il…
- Essaye toujours de me prendre pour un paillasson… T’as déjà mis la main sur moi alors ne compte pas faire pareil avec tes pieds sales.
Cette nouvelle respiration humoristique se termina sur un lourd silence. Nous étions perpétuellement sur la corde raide entre le dramatique et l’autodérision. A tout prendre, n’était-ce pas encore le meilleur moyen de ne pas aller se jeter dans la Manche avec 30 kilos de lest aux pieds ?
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mer 4 Aoû 2010 - 18:12

- Tu es sûr que personne ne connaît cet endroit ?
- Personne…
- Même pas papy Claude ?
- Il sait que j’ai un truc en Normandie, rien de plus…
- Même pas Judith ?
- Ah, Judith !… Je crois bien qu’elle aurait donné beaucoup d’elle-même pour être à ta place cette nuit…
- Je la déteste !
- Elle a quand même bien joué son rôle… C’est elle qui a envoyé avec mon portable le fameux message par lequel je me disais souffrant… Et, elle t’a bien installée dès ton arrivée dans mon bureau, histoire que tu puisses fouiner à ton aise…
- Alors, je l’adore !…
- Et elle non plus ne sait pas comment et où me retrouver… La Normandie, c’est vaste…
- Mais moi je t’ai bien trouvé, fis-je remarquer. Tu laisses des empreintes partout…
- Quelles empreintes ?… Rien n’est à mon nom…
- Ta carte bleue ! Elle fait de belles traces sur la carte du nord-ouest de la France. On peut te suivre quasiment à la minute près…
- Qui a fait ça pour toi ?
- Un flic de Toulouse un peu space qui a un super joujou informatique et qui sait s’en servir.
- T’es copine avec un flic, toi ?
- Tiens, tu es jaloux ?!
- Non… C’est juste que ce n’est pas le genre d’amitiés qu’on te suppose quand on connaît tes antécédents…
- Disons, précisai-je, qu’on s’est rendus service mutuellement… et qu’il n’a pas encore terminé sa part du contrat… Donc, j’abuse un peu… D’ailleurs, il faudrait que je le contacte… Mais, évidemment, dans ton trou, il n’y a pas le net…
- Attends, on ne sait jamais… Parfois, il y a des miracles… Tu me suis ?
Il me tendit la main. Sans la moindre hésitation, je lui confiai la mienne.
- Où on va ? demanda-t-elle. Au web-café ?…
- Hé ! Pourquoi pas ?!
La pluie qui venait de se mettre à tomber ne nous arrêta pas. Nous franchîmes en moins de deux minutes la petite distance qui nous séparait d’une autre « maison » du même type que celle qu’habitait Arthur. La même mais en plus dégradée. Peinture complètement délavée, tags partiels sur la partie arrière, celle qui s’adossait au petit bosquet qui coupait la « propriété » de la route.
- Je vois que tu as choisi le tourisme culturel ? dis-je… Les ruines normandes…
- Cet endroit est comme toi, rétorqua-t-il. Il ne faut pas se fier à ce qu’on voit au premier coup d’œil.
Arthur fit tourner pas moins de trois clés dans autant de serrures différentes. C’était beaucoup pour une vieille caisse de bois à moitié pourrie.
Quand il alluma, ce fut comme s’il m’avait livré les clés d’un nouveau Versailles où la galerie des glaces aurait été remplacée par un lambrissage en pin suédois. A droite de l’entrée, un grand canapé en tissu bleu faisait face à un écran plat dernière génération.
- Ma salle de ciné personnelle, indiqua Arthur. Pour les longues soirées d’hiver où on a besoin de se changer les idées. Au programme, westerns hollywoodiens, comédies françaises de ma jeunesse, films d’aventure à grand spectacle… J’ai même quelques dessins animés achetés en prévision du jour où Corélia viendrait ici. Je crois que c’est pour aujourd’hui, au pire pour demain… Quand les crayons seront fatigués…
- Et là, fis-je en tournant la tête de l’autre côté, c’est ton bureau ?
- Mon second bureau mais le premier en importance puisque c’est en partie depuis ici que j’ai découvert qui tu étais, que j’ai commencé à reconstituer ton existence. Connexion au net un peu limitée en vitesse mais largement suffisante pour aller voir quel temps il fait à Singapour. Téléphone relié à la ligne informatique avec brouillage du numéro. Wifi pour ton ordi perso avec clé de protection dont tu trouveras le code dans le boitier des Sept mercenaires… Seule contrainte pour le PC, enlever le disque dur après usage. Comme ça !
Il enficha le disque dur dans la tour grise de l’ordinateur, puis tira le bloc vers lui d’un coup sec.
- Tu as vu ? C’est simple…
- C’est pour éviter les curieux sur le réseau ?
- Exactement… On ne sait jamais…
- Ecran 25 pouces… Tu ne dois pas avoir besoin de lunettes pour lire…
- Je n’en aurais pas besoin non plus pour te retrouver dans le noir.
- C’est cosy tout plein chez toi… Un endroit idéal pour préparer un concours par exemple.
Arthur tiqua devant cette évocation de mon agrégation future et dont le résultat final était déjà connu. Il devait bien savoir pourtant que pour moi un défi ne pouvait se terminer que par une victoire.
- Oui, tu peux venir travailler ici… Mais je ne veux pas que tu laisses Corélia seule dans l’autre partie de la maison.
- Promis, jurai-je. Elle regardera le beau prince de la Belle au bois dormant et moi je m’occuperais du vilain seigneur du Puiset…
- Voilà les clés… Allez ! Cela n’a que trop duré tout ça ! Il faut que je parte… Le Cotentin – Paris via Périers, Aulnay-sur-Orne, Orbec, Conches et Ivry-la-Bataille, cela ne se fait pas en cinq minutes.
Je refermai consciencieusement les trois serrures pour bien montrer à Arthur qu’il pouvait me faire confiance. J’étais finalement plutôt jalouse de ce qu’il avait réalisé comme installation ; malgré ma fortune, je n’avais pas été capable d’imaginer l’équivalent, même dans mon château de Charentilly où pourtant je ne manquais pas de place. Peut-être tout simplement parce que cela ne m’était même pas venu à l’idée. Mon portable me suffisait amplement.
La confiance d’Arthur n’était-elle que de façade ? Je trouvais son au-revoir à Corélia chargé d’une émotion prenante. Comme s’il n’était pas certain de la revoir avant longtemps.
- Tu écoutes bien ce que dit maman. Tu me le promets ?
- Oui.
Ce qui était bien avec Corélia, c’est qu’il disait toujours « oui » et que, globalement, elle se tenait à ses promesses. Nous étions revenus dans la partie principale du « domaine » d’Arthur pour trouver l’album barbouillé de couleurs. Pas toujours les bonnes, avec un respect des limites vraiment très aléatoire, mais elle n’avait pas bougé pendant la bonne demi-heure qu’avait duré notre absence initialement fixée à cinq minutes.
- Tu as de quoi tenir plusieurs jours. Pâtes, yaourts, viande congelée, lait, eau… Evite d’aller te promener pour faire des courses, mais si cela devenait une envie pressante les clés de la C4 sont pendues à côté de la porte.
- Comment je saurais que tu es bien arrivé ? demandai-je.
- Il est onze heures vingt… J’ai calculé qu’il fallait six heures de route. Disons que d’une manière ou d’une autre, tu sauras quelque chose en écoutant le flash de 18 heures sur RML.
- Et sinon ?…
- Je te téléphone…
- J’ai un nouveau portable, avouai-je en sortant de ma poche le Bic Phone…
- Et moi j’en ai un second pour les escapades normandes. On échange nos numéros ?
On fit plus que cela au moment de se séparer. On échangea beaucoup de notre salive.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Mer 4 Aoû 2010 - 22:18

Je laissai cinq minutes à Arthur pour changer d’avis, pour se dire que sa place était à mes côtés pendant ces moments difficiles. Les cinq minutes passèrent sans que la Twingo ne revienne prendre sa place sous les arbres. Il fallait s’y résoudre, il était parti.
Même avec Corélia dans les bras, je me sentis écrasée par la solitude. Depuis quand n’avais-je pas parlé autant avec quelqu’un qui ne soit pas Ludmilla ?… Et puis sur quel sujet ! Le plus improbable qui soit.
Moi…
- Tu veux voir des dessins animés ? demandai-je à la fillette qui continuait à agiter sa petite main vers la route.
- Oh oui ! Oui !…
- Alors, on va au cinéma de Baubigny, dis-je… Mais à cette heure-ci, je te le dis tout de suite, il n’y a pas de bonbons pour les clientes…

Arthur avait des façons assez improbables de planquer les trucs importants. Le code d’accès au réseau wifi était bien dans la jaquette du dvd des Sept mercenaires, dans l’espace où venait se loger le disque. Pourquoi précisément celui-là ? Sans doute parce que la clé alphanumérique à 26 caractères commençait par un 7. Difficile à trouver sans doute mais pas introuvable. D’un autre côté, quel pouvait être l’intérêt de cette clé à part se connecter à son réseau wifi depuis la baraque ?
Après la manipulation longue et stressante des deux fois 26 signes à entrer, mon ordinateur rejoignit le monde des vivants. Cinq mails m’attendaient dans ma boite. Deux de Ludmilla qui devait trouver le temps long sans nouvelles. Je me promis de lui en donner dans l’après-midi pendant que Corélia ferait une petite sieste. Deux sans intérêt me proposant une assurance-vie ce que je trouvais déplacé dans ma position actuelle – et de découvrir un site de lingerie fine et sexy – ce que je trouvais bien trop tardif. Le dernier était la réponse de Jean-Gilles Nolhan.
« Bonjour mademoiselle Toussaint,
A votre question, la réponse est évidemment « oui ». On peut entrer partout si on parvient à casser les codes d’accès. Maintenant, pour entrer dans une base de données comme celle de l’Etat-civil, il faut sans doute passer plusieurs niveaux de protection. Cela prend du temps et en dépit de quatre tentatives, je ne suis pas parvenu à entrer dans le système. Donc si cela a été réalisé, et j’ai tout lieu de le croire, les hackers étaient des experts de haut niveau. En revanche, intrigué par votre demande, j’ai consulté plusieurs sites d’Etat-civil. Vous serez sans doute étonnée d’apprendre que vous avez enfanté le même jour à Amiens, à Montauban, à Paris et à Toulouse. Je ne saurais trop vous suggérer de porter plainte à ce propos. Je reprends mon service au commissariat lundi après-midi.
Bien à vous.
Jean-Gilles Nolhan »
- Où elle est la Belle au bois dormant ?
- Quoi ? fis-je en me retournant vers Corélia.
- Elle y est pas !…
J’avais déjà oublié Corélia. Foutue mère que je faisais !… Et, mauvaise découverte, à trois ans, on n’est pas encore capable de regarder et de comprendre toute seule un film de Walt Disney.
Je traversai la longue pièce à grandes enjambées, mis le lecteur-dvd sur pause le temps d’essayer de me rappeler. J’avais vu le film, oui… mais il y avait bien longtemps… Même que les ronces géantes me terrorisaient… Plus que le dragon d’ailleurs à qui je trouvais un air de gros chat maigre. Mais au début, pourquoi on ne voyait pas Aurore ? Je séchais complètement.
- Mais oui ! Que je suis bête ! C’est encore un bébé ! Elle est dans son berceau !…
- C’est un bébé ? répéta Corélia. Un bébé ?… Et toi tu as été un bébé ?
- Bien sûr… Comme tout le monde…
Et c’était même là tout le problème, c’est que j’étais née… Une seule fois cependant au contraire de la petite Corélia qui, pour une enfant non déclarée à l’Etat civil, s’était payée le luxe de naître quatre fois. C’était encore un truc de dingue, ça… Comme si on avait voulu être sûr que les flics de Paris 8ème allaient bien trouver un lien entre la fillette abandonnée à RML et moi.
- Je la vois pas la Belle au bois dormant…
C’était largement normal, je n’avais pas relancé le film. J’appuyai sur la touche de la télécommande et les trompes solennelles de la cour du roi se mirent à retentir à nouveau. Le temps que Corélia voit apparaître le berceau, ce qui me laissait - je l’espérais - quelques secondes, je revins près de mon ordi, débranchai la prise secteur pour venir m’asseoir à côté de la fillette.
La suite promettait d’être compliquée entre Aurore et Fiona. Les deux avaient des vies vraiment compliquées mais j’étais sûre que la première, au moins, se marierait et aurait beaucoup d’enfants.

Entre deux explications à Corélia sur ce que faisaient les fées, pourquoi la méchante était méchante et ainsi de suite, je dégageai avec peine un élément auquel ni Arthur, ni moi n’avions prêté suffisamment d’attention la veille. La faute me revenait en grande partie car, la nuit précédente, lorsqu’Arthur avait entrepris le retour rapide de la plage à la « maison », j’avais oublié de lui signaler un élément troublant. Lorsque Corélia avait été déposée par « papy Claude », elle possédait une carte d’identité au nom de Corélia Toussaint. Je me souvenais parfaitement que Darboy, le responsable de la sécurité de RML, me l’avait fourrée sous le nez pour me contraindre à reconnaître ce qui lui paraissait être une évidence. Comment cette carte d’identité était-elle arrivée dans les affaires de Corélia si elle n’avait jamais été déclarée par son père auprès des services municipaux de l’Etat-civil ? Poser cette question c’était jeter une ombre très suspecte sur le fameux papy Claude.
- Pourquoi tu arrêtes ? s’écria Corélia… Pourquoi tu arrêtes ?…
Je ne pouvais pas lui avouer que j’avais besoin de calme pour réfléchir… En plus c’était une mauvaise idée ; ses cris de mécontentement n’amélioraient rien. Au contraire.
- J’ai envie qu’on fasse des photos, dis-je pour essaye de la calmer… Tu veux bien qu’on fasse des photos… Regarde, on les fait avec mon téléphone…
- Non, je veux pas faire des photos ! hurla Corélia. Je veux voir la Belle au bois dormant !
- Mais c’est bien de faire des photos !…
- Je veux voir la Belle au bois dormant !
Dans sa colère, elle détachait de plus en plus les mots et les appuyaient chacun de toute la force de sa petite voix.
- Quand on aura fait les photos ! ordonnai-je d’un ton abrupt.
- Je veux pas !
- Mais pourquoi tu ne veux pas ?
- Papy Claude, il en a déjà fait…
J’appuyai sur le bouton play de la télécommande et les fées purent reprendre leur bataille autour de la couleur de la robe d’Aurore. Je tenais un élément de plus pour mettre en garde Arthur contre l’ancien photographe. Sur sa carte d’identité, Corélia portait en effet les mêmes vêtements qu’elle avait vendredi soir quand on me l’avait collée à RML. Ce n’était pas un hasard e je venais d’en avoir la preuve… Les photos avaient été faites dans la journée… Et il n’existe aucune mairie, même à Paris, qui soit capable de réaliser une carte d’identité en quelques heures.
Papy Claude ne s’était pas contenté de se débarrasser de Corélia en la mettant en contact avec moi. Il avait aussi aidé ceux qui voulaient en finir avec la menace que je représentais. Ils avaient pu créer les faux actes de naissance de Corélia, la carte d’identité, avec la vraie date de naissance (qui, hormis Arthur, la connaissait ?), une photo récente de la gamine (qui avait pu la prendre ?). Tout pour me faire tomber mais tout aussi pour avoir un moyen de pression sur Arthur. Et quel moyen de pression ! Sa fille adorée.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Jeu 5 Aoû 2010 - 0:31

Le doute m’agita un bon moment. Envoyer un sms à Arthur, en tenant compte de la puissance de ceux d’en face et des moyens qu’ils pouvaient déployer pour nous retrouver, n’était-ce pas prendre le risque de le signaler, de me signaler, à ceux qui nous cherchaient ? Certes, mon portable était neuf et le sien inconnu, mais…
Je décidai d’attendre la fin du dessin animé pour prendre une décision définitive. Il était pratiquement une heure de l’après-midi ; un quart d’heure de plus, ce n’était pas si grave tout bien considéré… Et dans la foulée, quitte à avoir le portable en main, j’appellerai Ludmilla.

Comme prévu, le prince et Aurore se marièrent et on annonça pour eux une progéniture abondante capable à elle seule de sauver le système de retraite. Corélia s’était passionnée un temps, puis peu à peu avait commencé à moins poser de questions, soit qu’elle comprît ce qui se passait, soit qu’elle eût été rattrapée par la fatigue. Au mot « fin », je pris sur moi de ne pas attendre le début d’éventuels bonus et éteignis sans faiblir le grand écran. Quelques coups de clé plus tard, nous retrouvions le confort spartiate mais réel de la partie principale du « palace » en deux morceaux d’Arthur.
- Qu’est-ce que tu veux manger ?…
- Une glace !…
Elle m’avait déjà fait le coup, la bougresse, aussi je ne me laissai pas faire.
- Oh ! Papa a ramené des gâteaux de la pâtisserie ! m’exclamai-je…
J’avais l’impression de ne commettre que des dialogues pour primo-arrivants découvrant les subtilités de base de la langue française. Plusieurs jours à ce régime et j’allais me retrouver avec un vocabulaire de 100 mots maximum.
- Oui ! Oui ! Les gâteaux ! Les gâteaux !
- Eh bien, ce sera après la viande et les légumes, dis-je fermement ce qui réfréna l’enthousiasme de ma « fille ».
De la viande, des légumes à cuisiner alors que j’avais des choses plus urgentes à faire. La vie de parent c’était quand même avant tout beaucoup de temps perdu d’un strict point de vue comptable.
Pendant que les steaks passaient du congelé à la chaleur directement dans la poêle et que les petits pois s’entrechoquaient gaiment dans la casserole, j’envoyai un sms aussi court que possible à Arthur : « Méfie toi de papy Claude. Il n’est pas fiable ; j’ai des PREUVES ». Je comptais sur l’écriture du dernier mot en majuscules et sur la connaissance qu’Arthur avait de mes exigences en la matière pour qu’il me croie sans demander d’explications.
Je décalai le coup de fil à Ludmilla à l’après-repas. Là encore, il n’y avait pas le feu… Ma meilleure amie s’était inquiétée pour moi pendant tout un week-end. Eh bien ! Ce n’était pas la première fois ! Elle y était même sans doute parfaitement habituée. Sans compter que son Marc d’amour savait la déstresser tout en douceur.
L’effet magique de la nuit et du début de matinée s’était peu à peu dissipé. Je me retrouvais avec mes problèmes et des tonnes de question toujours sans réponse. Le lien entre les « successeurs » de Lecerteaux et mes pères putatifs était facile à comprendre. Ce que je ne maîtrisais toujours pas, c’est pourquoi j’avais réussi aussi longtemps à passer entre les mailles du filet. Certaines bonnes âmes diront que c’était grâce à mes mérites personnels mais ce raisonnement-là me semblait bien court. J’aurais dû m’effondrer dans Sept jours en danger mais j’avais finalement tenu le choc. J’aurais dû ne pas finir ma thèse à temps ; j’y étais parvenue cependant grâce à quelques mystérieux concours. J’avais trouvé dans la foulée un poste dans une université quand d’autres galéraient des années comme PRAG ou ATER. J’avais pu revenir dans mon sud-ouest d’origine au bout de seulement trois petites années amiénoises de par la libération opportune d’un poste. J’avais obtenu le premier prix Georges Duby décerné par le Festival des Rendez-Vous de l’Histoire de Blois, prix créé spécialement pour me récompenser ce qui était quand même fort. J’avais fréquenté à plusieurs reprises des commissariats avec des charges sérieuses aux fesses mais je n’avais jamais été mise en examen ;mon casier judiciaire était aussi vierge qu’un kilo de laine prélevé directement sur le dos du mouton. Arthur avait beau penser que personne ne me soutenait, cette liste – d’ailleurs incomplète – de situations étonnantes me suffisaient pour ne pas partager son opinion.
Alors qui et pourquoi ?
- Je veux le gâteau, fit Corélia.
Comme il ne restait que quelques petits bouts de viande et une mini-escadrille de petits pois dans son assiette, je décidai d’accéder à ses désirs. Sous la boite en carton, il y avait trois pâtisseries d’aspect fort engageant : un millefeuille, un éclair et une religieuse. Trois gâteaux superbes qui auraient dû me faire saliver mais qui n’allaient pas tarder à me porter sur le cœur.
- Tu veux lequel ?
- L’éclair, s’écria Corélia… Papa, il dit que c’est parce que je vais vite…
- Alors moi je prends la religieuse.
- Non ! cria Corélia… Tu peux pas ! C’est toujours papa qui prend la religieuse !
Il ne restait dès lors pour moi que le millefeuille.
- Non !!!
Cette fois-ci, c’est moi qui criai. Je criai parce que je venais de comprendre, parce que la symbolique des trois gâteaux m’avait ouvert les yeux. Arthur prenait la religieuse et moi j’étais juste un millefeuille. C’était pourtant évident. Le qui et le pourquoi.
- Putain ! C’est pas vrai ! Comment j’ai pu être aussi conne !…
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Jeu 5 Aoû 2010 - 0:31

Tout était devenu très clair dans ma tête.
Tellement clair que les étapes à venir s’étaient ordonnées d’elle-même : partir d’ici en vitesse, me débarrasser du poids de Corélia, me réfugier dans un endroit où on ne me trouverait pas même si on m’y cherchait… Et je savais lequel.
Pas question quand même de brusquer la gamine. Je la laissais terminer d’avaler gloutonnement son éclair au chocolat avant de lui annoncer qu’on allait faire un tour en voiture.
- On va où ? demanda-t-elle.
- On va… On va voyager…
Je remisai les deux pâtisseries non entamées au frigo, effectuai une rapide vaisselle, puis regroupai mes affaires et celles de Corélia.
- Tu vas faire pipi avant de partir, commandai-je.
- J’ai pas envie !…
- Eh bien, on va attendre que tu y arrives !
Sans lui laisser la possibilité de discuter, je l’installai sur la cuvette des toilettes, tirai la porte et dégainai mon portable.
- Allo, Ludmilla…
- Ah quand même ! répliqua d’un air grognon ma meilleure ami… Je commençais à en avoir assez de tourner autour de la place Charles de Gaulle en attendant que tu appelles. J’avais l’impression de faire tapisserie.
De Gaulle et la tapisserie répondaient manifestement à mes « Charles et Mathilde » de la veille.
- Mais tu es où ? questionnai-je tout en sachant pertinemment qu’elle ne me répondrait pas. Elle était partie pour parler par énigme, jouant sur notre complicité culturelle, nos référents communs.
- Non mais tu débarques ou quoi ?! Je suis là où tu voulais que je sois.
- C’est à ça qu’on reconnaît les amies, m’écriai-je soudain aux anges. Elles sont toujours là pour vous sauver !… Bouge pas, je te rappelle !

Les problèmes urinaires de Corélia ayant été finalement réglés, j’enfournai la gamine dans la Citroën C4. Si Ludmilla était à Bayeux, comme elle me l’avait laissé entendre, un de mes problèmes était d’ores et déjà résolu. J’allais pouvoir lui confier la fillette dont l’importance ne cessait de grandir à mes yeux depuis une dizaine de minutes. Le tout était de savoir où la retrouver et comment lui faire comprendre le lieu de rendez-vous sans donner d’indices à d’éventuelles oreilles indiscrètes.
- Allo, Ludmilla ?…
- Oui… Je tourne toujours… Je vais finir par faire un trou à force… Qu’est-ce que tu as à me dire ?
- Je veux te donner l’heure.
- Me donner l’heure ? Mais j’ai une montre et mon portable peut aussi me servir pour…
- Tu n’y es pas… Il est 14h50 !…
- 14h50 ?…
- Tu y seras ?
- A 14h50, oui… Et jusqu’à minuit, docteur Schweitzer…
- A toute…
- A toute…
Tout dans cette discussion avait été absurde mais j’avais fait passer mon message et Ludmilla m’avait confirmé qu’elle l’avait reçu 5 sur 5. Je n’étais pas au bout de mes soucis. Il me fallait effectuer près de 100 kilomètres sans me faire pincer par les flics. Dans le contexte actuel, c’était proprement impensable mais si la bonne étoile qui avait accompagné Guillaume à la conquête de l’Angleterre voulait bien se pencher sur moi, alors…
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Jeu 5 Aoû 2010 - 15:00

Le coup était risqué et, pour essayer de mettre toutes les chances de mon côté, j’avais tenté de camoufler le mieux possible le duo reconnaissable que nous formions avec Corélia. De mon côté, j’avais ressorti mon bonnet, qui ne quitta pas mon crâne déplumé de tous le voyage, et enfilé mes lunettes de vue que je ne mettais jamais parce qu’elles me gênaient. Pour la fillette, j’avais confectionné avec une couverture et des oreillers pris chez Arthur une sorte de cocon entre les sièges avant et arrière. De l’extérieur, en roulant, elle était invisible. S’il y avait un contrôle, cela ne tiendrait pas dix secondes face à la perspicacité des forces de l’ordre mais ça valait le coup d’essayer.
Le plus étonnant fut que, hormis le passage persistant et angoissant d’un hélicoptère bleu, il n’y eut aucune autre alerte de tout le trajet jusqu’à Formigny, soit environ une heure de route. C’était presque relax comme voyage.
Plus je me rapprochais du but et plus j’avais des scrupules d’avoir choisi un tel lieu pour notre rendez-vous. 1450. Bataille de Formigny, une des dernières batailles de la fameuse guerre de Cent ans, celle qui rendit la Normandie au roi Charles VII. Qu’est-ce que cela pouvait bien signifier au regard des panneaux que je ne cessais de croiser et qui, par leur puissante évocation, me faisaient froid dans le dos : Saint-Laurent-sur-mer, Colleville-sur-mer, Omaha Beach, cimetière militaire américain.
Formigny n’était qu’un village à la lisière de la nationale 13 filant de Caen à Cherbourg. Au carrefour de la départementale 30 et de la D.517, un ensemble statuaire en bronze évoquait le souvenir de la bataille médiévale. On y voyait trois soldats en armes le corps tordu par le combat. Devant le monument, deux silhouettes engoncées dans des coupe-vent : Ludmilla et Marc !
Comme trop souvent en France, il n’y avait aucune possibilité de se garer à proximité du monument commémoratif, la place étant bien gardée par d’obscurs potelets gris. J’abandonnai la voiture – et Corélia qui dormait toujours – sur le bas-côté pour rejoindre mes amis au risque de me faire attraper par les voitures de passage.
. Ah ! Quelles belles effusions se furent ! Du fort ! Du chaud ! Du spontané !
- C’est quoi ce coup de folie ? demandai-je lorsque j’eus enfin repris mon souffle de les avoir tant serrés contre moi.
- Pour la folie, il faut voir avec madame, fit Marc. Moi je serais bien resté au chaud dans le Sud, entre un match de rugby et un match de foot à la télé.
- Et moi, que veux-tu ? J’ai eu comme un appel du large… Quand tu as dit « Charles et Mathilde » hier, ça a raisonné comme suit : « Viens me rejoindre à Bayeux d’urgence. J’ai besoin de toi ». Je me suis trompée ?
- Disons que tu as dépassé mes pensées… Mais ce que je suis contente que tu sois, que vous soyez là !
- On a roulé une partie de la nuit pour être sur zone au petit matin, expliqua Marc… Et là on se demandait si on n’allait pas refaire le chemin en sens inverse. C’est bien gentil vos petites surprises mais je suis sensé bosser demain après-midi moi… et à 800 bornes d’ici…
- Alors ? questionna Ludmilla. Tu es fourrée dans quel pétrin cette fois-ci ?
- Le plus immense, le plus glauque et le plus écœurant que j’ai jamais connu… Tellement immense que je n’ai même pas le temps de t’expliquer… Suivez-moi.
Je les conduisis jusqu’à la C4 et leur désignai par la vitre le petit corps endormi de Corélia.
- Bon sang ! s’exclama Marc… La gamine de l’alerte-enlèvement !
Et comme si le flash de Marc avait eu des résonances immédiates chez sa petite amie, Ludmilla tira sur mon bonnet pour dévoiler mon nouveau plumage noir corbeau.
- Vous me croyez si je vous dis que je ne l’ai pas enlevée, n’est-ce pas ?…
Sur le coup, à voir leur mine incrédule, j’avais un doute. Ils avaient dû entendre les annonces à la radio, se dire que le profil de la fille accusée pouvait être le mien mais jamais, au grand jamais, ils n’auraient pu imaginer que ce fût bien moi cette ravisseuse. Comme si on leur avait dit que c’était Catherine Deneuve qui avait fait le coup.
- Le plus marrant, si quelque chose est marrant dans tout cela, c’est que c’est ma fille…
- Ta fille ?… Mais avec qui l’aurais-tu faite ?…
- Le Saint-Esprit devait passer dans le coin, rétorquai-je… Et il a été suffisamment gentil pour ne pas boursoufler mon propre ventre et me faire accoucher en même temps dans quatre villes différentes.
- C’est un truc de malades ! fit Marc.
- Exact, de malades et de fous… Et j’ai décidé qu’il était temps de soigner tout ce monde là une bonne fois pour toutes. Vous êtes les deux seules personnes, les deux seules vous m’entendez bien, en qui j’ai entièrement confiance. Voilà ce que vous allez devoir faire pour m’aider. Marc, tu vas m’aider de la manière la plus simple qui soit. En allant prendre un train pour rentrer à Toulouse.
- Cela s’appelle se débarrasser de moi, constata-t-il amèrement.
- Cela s’appelle brouiller les pistes. Je vais te donner ma carte bleue. Le code c’est 1659… Traité des Pyrénées… Tu achètes ton Caen-Toulouse à une borne… A une borne j’insiste, pas à un guichet !… Tu retires du liquide pour te nourrir… Et à l’arrivée sur Toulouse, sans doute demain matin à l’aube, tu reprends une nouvelle dose en euros.
- Mais pourquoi ?
- « Ils » penseront que je suis rentré me réfugier à la maison… Et ils cesseront peut-être de me chercher par ici… Tu ne sais pas qu’on peut te suivre à la trace avec ta carte bleue ?
- Mais moi alors ? demanda Ludmilla.
- Tu vas planquer la gamine au château Rinchard… Là où tu te sentais si bien à une certaine époque.
- C’est une séquestration ?…
- Non, ce n’est pas une séquestration. Juste une garantie. Au cas où ce qui me pollue la tête depuis un peu plus d’une heure serait davantage qu’une simple idée folle.
- Et toi ?…
- Moi, je vais aller provoquer l’adversaire là où il ne m’attend pas. Droit dans son antre !…
- C’est-à-dire ?…
- Moins tu en sauras, mieux ce sera… Un dernier conseil, tu ne m‘appelles pas à nouveau avant d’avoir changé de téléphone et de numéro.
- C’est d’accord… Mais si on m’arrête parce qu’on reconnaît la gamine ?
- A toi de bien jouer le coup… Je n’ai pas de garantie sauf celle-là… Tu lui mets mon bonnet sur la tête, son imagier dans les mains et normalement, en dehors de deux arrêts pipi, tu vas jusqu’au bout du voyage sans problème.
En étais-je convaincu ? Pas sûr… Mais il était clair que cherchant une Twingo noire avec une punkette brune et une gamine châtain clair à l’intérieur, la dissociation des trois éléments pouvait renforcer nos chances de passer au travers du maillage des forces de sécurité.
Je pris Corélia dans mes bras en lui expliquant que comme j’allais avoir du travail et que papy Claude avait été méchant avec elle, je devais la laisser à tatie Ludmilla…
- Elle est gentille ? demanda-t-elle.
- Très… En plus, tu vas voir, elle vit dans un grand château…
- Avec la Belle au Bois dormant ?…
- Je ne crois pas… Mais tu verras, elle aura plein d’histoires à te raconter. Allez, tu me fais un gros bisou et puis tu fais un gros bisou à tatie Ludmilla…
- Tu reviens bientôt, maman ?
- Oui, bientôt. C’est promis.
J’eus droit à plusieurs gros bisous successifs avant que Corélia daigne enfin effleurer du bout des lèvres la joue de Ludmilla.
- Eh bien, me dit mon amie, c’est le grand amour entre vous deux !
- Oui, fis-je avec amertume. Le grand amour… Il n’y a que les gamines de cet âge-là qui savent aimer sans mentir.
- Quand est-ce que tu refais surface ?
- Très vite… De toute façon, je suis comme Marc, il est hors de question que je ne sois pas à l’heure devant mes étudiants mercredi matin. J’ai donc jusqu’à mardi soir pour en terminer avec toute cette histoire.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Jeu 5 Aoû 2010 - 23:02

Cette belle tirade, comme on dit chez moi, c’était juste de la gueule. Je n’étais pas naïve au point d’imaginer qu’on allait laisser une jeune femme traquée tout le week-end par les flics de la France entière s’installer tranquillement trois jours plus tard pour faire cours dans un amphi toulousain. Il y avait dans cette remarque la marque d’une volonté, celle d’en finir vite.
Que ce soit dans un sens ou dans l’autre.
J’avais goûté au bonheur complet pendant quelques heures, un bonheur qui n’avait rien à voir avec mon métier, ma passion, mes recherches, un bonheur qui m’avait démontré qu’il y avait d’autres façons de jauger et de vivre une vie. Et tout cela s’était déjà dissous comme une poignée de sable qu’on prend dans sa main et qui se met à s’enfuir par toutes les issues possibles. Alors à quoi bon espérer encore pour rien ? Je voulais cette intensité-là de plaisirs dans ma vie, intellectuels et charnels, ou bien vraiment cela n’en valait pas la peine.
Je restai près du monument commémoratif de la bataille de Formigny jusqu’à ce que la Mégane de Ludmilla disparaisse au loin. J’étais à nouveau seule et, paradoxalement, cette solitude m’apporta un surcroît de force et de détermination. L’échec à venir me serait entièrement dû – et je savais pertinemment que j’exécrais l’échec - et la victoire, si la providence venait à me la donner, une apothéose dont je pourrais puérilement rougir pendant des années. N’ayant rien à perdre, je ne pouvais que gagner. La question était de savoir si ce serait une victoire de simple prestige, pour l’honneur comme on dit, ou une victoire totale.
Ludmilla m’avait passé un sweat orange à capuche qui me permit de suppléer à l’abandon de mon bonnet. Autre élément de transformation, plus symbolique qu’autre chose, me maquiller à nouveau le visage pour retrouver une sobriété passe-partout. Le rouge et le bleu vifs disparurent en plusieurs passages de coton pour être remplacés par du rose et du vert léger. Que voulez-vous, chacun combat avec les maquillages de guerre qui lui conviennent le mieux ? Les miens étaient sobres, question de caractère.
Avant de repartir, je pris le temps de faire une petite inspection de la C4. Je mis la main sur les papiers du véhicule qui, comme Arthur me l’avait indiqué, se trouvaient dans le rangement contigu à la console centrale. J’y trouvai une information jusqu’alors inconnue et dont je comptais bien faire mon miel, l’adresse de monsieur Arthur Maurel. Au 11 rue Jules César, Paris 12ème. Une télécommande dans le rangement de portière – pour un portail automatique ? – voisinait avec quelques cd. Les goûts musicaux d’Arthur le portait vers les années 60 et 70 : il y avait deux albums des Beatles, un des Rolling Stones, un du groupe América et une compilation de Supertramp. Pas beaucoup de français dans sa playlist… Ce n’était pas bien grave, je n’imaginais pas être capable de me mettre à chanter à gorge déployée dans ma situation actuelle.
Dernière découverte – et elle fit ma joie – un atlas routier récent jeté dans le coffre. Achat paradoxal car la C4 était équipée d’un GPS dernier cri mais Arthur était peut-être comme moi allergique à ses bijoux techniques qui déresponsabilisent le conducteur. En l’occurrence, j’avais besoin de décider moi-même d’un itinéraire sans m’en remettre à un joujou qui connaissait essentiellement le plus court et surtout le plus rapide des chemins.
Coup d’œil à l’horloge intégrée sur le tableau de bord. Il était 15h30. Une petit gorgée d’infos à la radio et, en fonction des dernières nouvelles, je prendrais ou non le risque d’aller au plus court pour regagner Paris.
« … Comme nous vous le disions en titre, il semble qu’il y ait du nouveau dans l’affaire de l’enlèvement de la petite Corélia qui tient le pays en haleine depuis hier soir. Selon nos informations, on aurait retrouvé la Twingo de location en début d’après-midi mais sans la fillette ni sa ravisseuse. Les services techniques de la police seraient d’ores et déjà à l’œuvre pour exploiter les empreintes et autres éléments significatifs laissés dans le véhicule. Le Ministère maintient donc l’alerte enlèvement, plus particulièrement dans la région Basse-Normandie… »
Deux conclusions s’imposaient. Arthur n’était pas allé au bout de son projet initial mais sans savoir où avait été retrouvée la voiture de location il m’était impossible de prédire ce qu’avait été la suite de son parcours. Pour ma part, j’avais intérêt à éviter le trajet direct et prier – dans de telles circonstances, tous les secours étaient bons à prendre – pour que la réapparition de ma carte bleue sur une liaison Caen-Toulouse via Paris soit un aimant assez fort pour m’ouvrir une autre porte donnant sur la capitale.
- En route… Cap au sud !
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Jeu 5 Aoû 2010 - 23:23

Mon itinéraire, visualisé sur une carte, avait un sérieux air de ressemblance avec le célèbre logo d’une marque américaine d’équipements sportifs. D’abord une sorte de parenthèse qui me permettait de contourner l’agglomération caennaise puis une ligne légèrement montante vers Paris traversant une série d’antimétropoles de Vire à Dreux en passant par Flers et Argentan. Au programme, pas un seul kilomètre de route à péage ce qui allait se payer en temps de parcours accru. Je n’escomptais pas, dans le meilleur horaire, être à Paris avant 19h30 / 20h. Pour ce que je comptais faire, cela n’était pas un problème. D’ailleurs, si j’avais été un poil plus raisonnable, je serai allée me perdre pour la nuit dans un Formule 1 du côté du Mans ou d’Orléans avant de foncer droit sur Paris sur le coup de quatre heures du matin. Seulement je n’avais plus de carte bleue… et sans carte bleue, impossible d’accéder à ce type d’hôtellerie dépersonnalisée.
La première heure de route fut relativement tranquille. Hormis à Saint-Lo et dans le contournement de Vire, je ne ressentis aucun stress particulier ; les petites routes départementales, parfois pittoresques, que j’empruntais limitaient la perspective de croiser un gendarme. Ce en quoi je me trompais car, entre Vire et Flers, deux pandores habillés de bleu me firent signe de me ranger sur le bas-côté. Hasard ou persistance d’une certaine ironie de la destinée, c’était à l’entrée de Tinchebray où s’était déroulée une bataille fratricide entre le roi anglais Henri Ier Beauclerc et le duc normand Robert Courteheuse quelque part au début du XIIème siècle. Robert Courteheuse, capturé pendant le combat, avait fini sa vie, oublié, dans une geôle anglaise. Dieu sait dans quelle oubliette on allait me jeter une fois que les « méchants » m’auraient mis la main dessus.
Car, je ne me permettrais pas de mettre les deux gendarmes dans le même sac que les infâmes salauds qui me pourrissaient la vie depuis un bon moment.
- Bonjour mademoiselle… Gendarmerie nationale…
Il ne fallait surtout pas que je paraisse tendue. Surtout pas sinon ils se méfieraient, se poseraient des questions et un gendarme qui réfléchit, comme disait « maman », ça n’est jamais bon. Le retour du « mademoiselle » pour me désigner me décrispa un peu et éclaira mon visage d’un sourire rayonnant. Ceux qui disent que le meilleur moyen de ne pas vieillir c’est de ne pas avoir d’enfants ont raison ; c’est toujours vrai… dans le regard des autres.
- Bonjour messieurs… Il y a un problème ?
- Oui… Vous savez que vous avez un de vos feux de position qui ne fonctionne pas ?…
Je l’ignorais bien sûr, tout comme je n’avais même pas remarqué que l’éclairage de la voiture s’était allumé automatiquement en même temps que les derniers feux du soleil. Foutu progrès !
- Vous disposez d’une ampoule de rechange ? Sans quoi nous serons amenés à immobiliser votre véhicule…
Immobiliser le véhicule et puis encore ? Me conduire au poste pour me passer à tabac ?… Combien de voitures roulent borgnes ?! Il fallait que cela tombe sur moi… et un jour comme aujourd’hui !
Je pouvais me permettre d’avoir l’air furieux, les deux gendarmes ne pouvaient pas me voir. J’avais plongé vers la boite à gants où il me semblait avoir aperçu tout à lheure un petit coffret avec des ampoules. Y avait-il la bonne dans le lot ? Pour moi c’était le grand mystère !
- La voilà ! m’écriai-je en me contraignant à faire un sourire radieux tout en brandissant la boite qui me sauvait la mise.
- Très bien… Pourrais-je avoir maintenant les papiers du véhicule ?
Ceux-là, je savais pertinemment où les trouver. L’officier de gendarmerie, la cinquantaine grisonnante, n’avait même pas terminé sa phrase que je brandissais, avec un triomphe plus sobre, la carte grise et le certificat d’assurance.
- Je suppose que vous n’êtes pas Arthur Maurel…
- Vous supposez bien…
Il valait mieux se défendre par l’humour dans un premier temps avant d’argumenter ensuite. Mais surtout, pas de nervosité et pas d’agressivité !… Bien poser les mains sur le volant pour cacher les tremblements !…
- Ce n’est pas le journaliste ? intervint le second gendarme. Arthur Maurel
- Si, répondis-je…
- Donc, reprit le chef de patrouille, si vous n’êtes pas la propriétaire du véhicule j’aimerais que vous me présentiez également votre permis de conduire.
J’avais l’impression furieusement dérangeante qu’il ne faisait pas les choses dans l’ordre. Il aurait dû commencer par demander mon permis et les papiers du véhicule avant de me parler de la lampe à changer. Mais bon, c’était peut-être un fantaisiste dans son genre ou quelqu’un qui suivait le fil d’une pensée plus logique que formelle.
- Fiona Toussaint, murmura-t-il à plusieurs reprises. Pourquoi ce nom me dit-il quelque chose ?
La réponse fatale que j’avais dans la tête c’était « parce que c’est le nom de la femme la plus recherchée depuis 24 heures dans le pays » ! Mais Arthur avait dit – et sur ce point, je voulais bien le croire – que mon nom n’avait pas été donné sous peine de ne pas rendre l’info de l’alerte-enlèvement crédible. Et Ludmilla l’avait ensuite confirmé. Ils ne cherchaient pas un nom mais un visage… Malheureusement, ce visage c’était le mien et je ne pouvais rien faire de plus pour le modifier désormais ; les chirurgiens esthétiques étant rarement ouverts en libre service le dimanche après-midi à la limite du Calvados et de l’Orne.
- C’est pas la fille avec qui il est Arthur Maurel ?… Celle du magazine…
- C’est terrrrrrrrible !… Je suis…. démasssssquée !…
Jouée à la façon d’une tragédie racinienne qu’on aurait poussé jusqu’au ridicule, ma sortie – bien que sincère sur le fond – m’attira la bienveillance de la patrouille.
- Excusez-nous, mademoiselle, on ne vous avait pas reconnue… Pourtant, on a le marchand de journaux juste en face de la gendarmerie.
- Mais vous n’avez pas à vous excuser, répliquai-je soudain gênée… Parfois, je ne me reconnais pas moi-même, vous savez…
Un climat de confiance s’était ainsi peu à peu instauré entre eux et moi. Je leur apparaissais comme une célébrité sympathique et cocasse et, finalement, je les trouvais touchant dans leur façon de regretter de m’avoir fait perdre un temps qu’ils estimaient précieux. Ils ne me demandèrent pas d’autographe – vu les circonstances et les battements accélérés de mon palpitant, je leur en aurais signé un carnet entier juste pour qu’ils évitent de regarder de trop près sous ma capuche orange – et ils ne se permirent pas davantage de questions sur ma relation avec Arthur (d’autres ne se seraient pas gênés comme je l’avais bien compris au Ministère). En revanche, au bout de cinq minutes de discussion générale sur les embarras supposés et réels de la gloire médiatique, le chef de patrouille revint au problème originel : mon ampoule grillée.
- Il faudrait quand même que vous répariez… Sinon, vous allez vous faire arrêter par des collègues plus loin pour la même raison… On est tous sur les dents avec cette histoire d’enlèvement… Et peut-être que les collègues, eux, ils ne lisent pas les magazines de leurs femmes…
Je regardai mes mains, toujours trop tremblantes pour être honnêtes, en me demandant si elles seraient capables de faire ce qu’on me demandait. Déjà sur ma propre voiture, je savais à peine où était le réservoir du lave-glace…
- Laisse, Michel… C’est pas sa bagnole, elle va jamais y arriver… Moi j’en ai une C4, c’est compliqué de changer, il faut se tordre la main et faire gaffe à un ressort vicieux… Je connais le truc pour le faire… Si tu m’éclaires avec la torche, je lui change moi, l’ampoule à mademoiselle Toussaint.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Ven 6 Aoû 2010 - 0:34

A 18 heures – je venais à peine de redémarrer -, je mis la radio pour le flash de RML. Comme je le craignais, il n’y avait aucune annonce particulière. Arthur n’avait rien initié au sein de sa rédaction pour critiquer un minimum cette histoire d’enlèvement bidon. Les informations, elles, avaient cependant évolué dans un sens restrictif puisque « on avait cru en début d’après-midi avoir retrouvé la Twingo de la ravisseuse. Il s’agissait en fait d’une méprise due à une confusion dans les deux dernières lettres de la plaque minéralogique. Le propriétaire de l’automobile a été rapidement relâché. ». Cela renforçait mon désenchantement. Arthur était peut-être bien passé entre les mailles du filet mais sans que cela conduise au moindre résultat.
Par acquis de conscience, j’écoutais aussi les flashs de 19 heures, puis de 20 heures. Ils n’apportaient rien de nouveau, même pas l’annonce d’un allègement de l’alerte pour la nuit. A ma connaissance, ce type de situation n’avait jamais duré plus de 24 ou 36 heures ; on avait toujours réussi à pincer le kidnappeur d’enfant. Pourtant, j’étais toujours libre ! Et, grâce aux indications de mes cicérones de Tinchebray, j’avais réussi en remontant sur Falaise à éviter deux barrages importants posés par la police à Flers et Argentan. Visiblement, on avait choisi de verrouiller les axes allant de la région caennaise vers le sud à une quarantaine de kilomètres de celle-ci. Je pouvais raisonnablement me dire qu’en poursuivant sur ma voie transversale intermédiaire, je pourrais déjouer la stratégie des forces de l’ordre.

J’arrivais sur Paris en braillant « Life goes on bra ! » sur Obladi Oblada des Beatles. La musique s’était imposée peu avant Dreux pour combattre la fatigue. Le « double bleu » des Beatles contenait suffisamment de tubes pour qu’une relative béotienne en pop-music puisse cependant y retrouver ses marques vocales.
A partir de Versailles, il était difficile de ne pas s’engager sur une autoroute pour atteindre la capitale. On se laissait porter par le flux continu de circulation, on oubliait du même coup une certaine prudence. Or c’était précisément le moment d’en redoubler. Désormais, j’étais à la merci, outre des radars automatiques nombreux, des multiples caméras de vidéosurveillance semées partout. Certes, elles ne visaient qu’à surveiller le trafic et prenaient des plans généraux mais savait-on bien si parmi elles il ne s’en trouvait pas pour zoomer sur les visages des conducteurs ? Je n’aurais pas soutenu mordicus que ce type de caméra n’existait pas. Aux moyens techniques, il fallait rajouter les possibilités de reconnaissance humaines. L’agglomération parisienne c’était près de 10 millions de personnes dont le cinquième vivait dans Paris même – merci la fiche de Ludmilla ! – sans compter les étrangers de passage. Quel pourcentage de cette population était susceptible de m’identifier avec mes cheveux ras et couleur ébène, mes yeux clairs et ma dégaine de bourgeoise toujours un peu coincée ? Beaucoup trop à l’évidence !…
Il fallait absolument que je change d’apparence. C’était ma seule chance pour continuer à courir sus aux « méchants ». Le problème tenait en quelques faits intangibles et définitifs : il était 22h15 un dimanche soir. Où trouver un magasin de fringues, de produits de maquillage et de coiffures postiches ouvert à cette heure-ci ? Même à Paris, ville lumière, de la mode et du spectacle, cela n’existait pas. La faute à l’absence de lois libérales disaient les uns, afin de favoriser le repos dominical et familial des honnêtes travailleurs rétorquaient les autres. Depuis des années, on ne s’en sortait pas sur ce sujet… Je complexifiais mon analyse en intégrant un paramètre supplémentaire : si une shampouineuse de Caen avait pu transmettre au numéro d’urgence les informations sur ma nouvelle coupe de cheveux, il n’y avait aucune raison qu’un commerçant parisien me reconnaissant n’en fît pas autant. C’était d’une logique implacable.
- Ah ! pensai-je en soupirant. Si seulement j’avais ma perruque blonde !
Je la revoyais, toute emmêlée et quasiment frippée, jetée dans un tiroir avec les autres reliefs de ma conférence coquine dans un pub montalbanais. Une des épreuves de mes Sept jours en danger. Comme je l’avais détestée alors cette moumoute blondasse qui me tenait chaud et qui glissait sans cesse ! Comme je la regrettais désormais…
- Ils avaient dû acheter tout ça dans le premier éros center venu, murmurai-je pour essayer de démythifier cet accessoire capillaire dont l’absence me déprimait.
J’ai bien failli rater la bifurcation vers le pont de Saint-Cloud.
Un magasin ouvert en pleine nuit dans Paris, même un dimanche, dans lequel on pouvait trouver des perruques, certains vêtements et du maquillage, ça existait.
Ca s’appelait un sex-shop !
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Ven 6 Aoû 2010 - 2:05

Lecteurs et lectrices fidèles de ces mémoires jetées dans le vent, vous aurez du mal à croire la chose tant j’ai pu par le passé me trouver dans des situations croustillantes pour vos sens aux aguets. Ce soir de janvier 2010, je n’avais encore jamais franchi la porte d’un sex-shop. Promis, craché, juré ! Le premier moment de stupéfaction passé, et la réflexion succédant à la surprise, vous trouverez aisément pourquoi. Je faisais bien peu de cas dans ma vie des plaisirs de la chair, concentrant l’essentiel de mes sentiments à percer les secrets du Grand Siècle. Lorsque, par extraordinaire, j’avais voulu combler un bel oiseau de passage en me donnant un côté ravageur et sulfureux, je n’avais eu qu’à taper dans les souvenirs vestimentaires abandonnés entre mes mains par la production de Sept jours en danger.
« Nécessité fait loi » dit l’adage. Elle ne permet pas forcément de suppléer à un manque de connaissances dans un domaine particulier. Le rapprochement – désagréable dans ma bouche – entre la capitale et le mot « sex-shop » ne me donnait comme point de chute possible que la rue Saint-Denis. Quiconque est venu traîner au centre de Paris, comme j’avais eu l’occasion de le faire à de nombreuses reprises lorsque j’étais Amiénoise, connaît près du secteur commercial des Halles ces magasins aux étranges néons clignotants et aux devantures aveugles. Certains en sont friands et jouent aux voyeurs à travers les rideaux, d’autres les ignorent superbement et tracent leur route pour quitter au plus vite cet espace de perdition. Je n’appartenais à vrai dire ni aux uns ni aux autres ; je ne passais plus par là, c’est tout, ayant fini par comprendre que mes centres d’intérêt essentiels dans le domaine commercial se trouvaient sur la rive gauche de la Seine.
Absolument furieuse après moi-même d’en être réduite à cette triste expérience, je me dirigeai un peu au jugé dans Paris pour gagner le secteur des Halles. Toute solution générait de toute manière un nouveau problème. Où se garer ? Qui disait parking disait caméras de surveillance et vigile à toute heure. Qui disait parking payant disait paiement par carte bleue à moins d’aller voir ledit vigile… ce que je me refusais résolument à faire, ces gens-là étant bien connus pour leurs qualités de physionomistes.
Il ne restait plus que la solution extrême. Planter la voiture d’Arthur dans un endroit interdit au stationnement en priant saint Denis, le saint triplement martyr, de m’apporter autant de protection qu’il en avait accordé aux rois de France de Dagobert à Louis XV (après ça se gâtait…). Là encore, quand on connaît mon soin maladif à bien me garer, il y a de quoi tomber à la renverse.
C’est ce que je manquais faire en voulant entrer trop vite dans la rue infernale.
J’avais laissé la voiture rue Etienne Marcel, les warning en marche, et un grand « URGENCE RML » griffonné sur une feuille de bloc contre le pare-brise. Les flics hésiteraient peut-être à embarquer la voiture d’un journaliste connu. Et s’ils l’embarquaient, je deviendrai une piétonne… Ce n’était pas pire que d’être vue dans un sex-shop !
Piétonne pressée donc et du coup maladroite. Mon pied droit – en baskets lisses - glissa sur les pavés humidifiés par le nettoyage des ouvriers municipaux. Je me sentis partir en arrière en même temps que sombrer dans le ridicule devant les regards amusés de trois types fumant à la terrasse du Guilthi’s.
- Merde !… jurai-je sans retenue aucune.
- Comme tu dis, mignonne ! répondit un des mecs…
En partant à la renverse, ma capuche orange s’était barrée et mes cheveux très courts s’étaient retrouvés mis à nu quelques instants. Pas assez cependant pour que les rigolards, plus attirés par mes jambes en l’air, le remarquent vraiment. Ouf !
En face du Monoprix, que j’eus préféré voir ouvert plutôt que tristement clos derrière son rideau de fer, une façade en gris et bleu annonçait avec de grosses lettres en relief « SEXY CENTER ». Je n’avais même pas le temps d’hésiter ou de souffler un grand coup avant d’y aller. J’étais pressée !!!
Je bousculai la porte plus que je ne la poussai pour me retrouver au milieu d’une mer de dvd.
- Merde ! m’écriai-je sans prendre conscience du caractère répétitif de l’interjection. C’est pas ça que je veux !
- Alors c’est moi que tu veux ?, rétorqua un type en train de faire son marché dans les rayonnages.
- Désolé, je suis déjà prise… Il y a pas un coin vêtements ici ?…
- Si, si… Là-bas…
Il me montra le fond du magasin d’un geste vague et incertain. Pour se finir au dvd, il fallait que le gars soit seul mais, en l’occurrence, je doutais qu’il le fût complètement.
- Crois-moi, tu serais mieux sans…
Ben voyons ! Ravisseuse d’enfant et exhibitionniste… Pourquoi pas agrégée d’Histoire tant qu’il y était ?
En dix minutes chrono, j’avais dégoté une robe longue mi satinée mi-transparente, une paire de chaussures à talons compensés, de la cire pour les sourcils qui allaient devoir apprendre à se faire plus discrets et, last but not the least, une perruque blonde platine qui me faisait des cheveux jusqu’au milieu du dos.
De quoi devenir enfin une autre !
La troisième ou quatrième « autre » en moins de 48 heures. Ce n’était plus du dédoublement de personnalité mais le complexe de la rank xerox transposé à la femme !
Les billets jaillirent de la poche de mon jean à la vitesse d’une dépensière au galop. Je filai sans attendre la monnaie, sortis en snobant le type à l’entrée toujours à sa cueillette de dvd X, remontai en courant vers la rue Etienne Marcel et essuyai au passage une nouvelle manifestation de l’esprit du Parisien éméché.
- Ben, dis-donc, t’es vraiment pressée d’aller te faire ramoner !
La C4 n’avait pas bougé. Pas même un papillon disgracieux posé sur le pare-brise ! Je balançai ma poche sur le siège passager et démarrai dans le même mouvement.
- Et maintenant, allons rendre une petite visite à Arthur. Est-ce qu’il aimera seulement mes effets de toilette ?
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Ven 6 Aoû 2010 - 10:41

Après avoir dit tant de mal du GPS, je fus bien contente de le trouver à mes côtés (ou plus exactement, d’un strict point de vue géographique, devant moi) pour débusquer la rue Jules César dont je n’avais jamais entendu parler (a-je besoin de préciser que c’est de la rue et non du divin Jules ?). Il fallait connaître le coin, pas très loin de l’opéra Bastille, entre le canal Saint-Martin et la Seine, pour s’y rendre du premier coup. J’y parvins cependant après moult virages de bord tardifs, petites marches arrière intempestives et coups de gueule envers la machine qui affichait trop lentement les informations à mon goût.
Pour pimenter la chose, je pris la peine d’effectuer un premier passage à petite vitesse rue Jules César, histoire de repérer un minimum les lieux. Rue rectiligne entre la rue de Lyon et le boulevard de la Bastille, la rue Jules César était à sens unique et bordée d’une succession d’immeubles d’âges et d’aspects fort différents. Le volet roulant électrique y coexistait avec des persiennes en bois, la pierre sculptée avec le béton. Les activités présentes portaient la même marque hétéroclite : on y trouvait un concessionnaire automobile, un hôtel, un restaurant, des bureaux et une école post-bac. Comme pour renforcer mes doutes propres sur la vaste machination dont j’étais le cœur et l’organe central, je découvris aussi ce que je pris pour une librairie vendant des ouvrages scientologues. Cette proximité avec le domicile d’Arthur n’était sans doute que fortuite mais après tout ? Jusqu’où le hasard est-il vraiment aléatoire ?
De ce que je vis du 11 à ce premier passage, rien ne me fut plus précieux que la découverte d’un portail basculant par lequel j’espérais bien pénétrer dans le royaume secret, et jusqu’alors inviolé, de mon amant. Pour le reste, l’immeuble était du genre le plus hideux et froid qui fut. Plusieurs étages avec longs balcons étroits et petites rambardes, volets roulants, mur blanc sauf pour le rez-de-chaussée plaqué d’une sorte de faux marbre gris-rose. J’ajoutais à mon observation un type que j’aperçus dans mon rétroviseur, planté en face du 11 en train de griller une cigarette. A près de minuit, pourquoi pas ? Mais, ne sachant pas quelle avait pu être la destinée réelle d’Arthur durant cette après-midi, je pouvais fort bien supposer que son domicile eût été mis sous surveillance. Si on le surveillait, c’était pour me trouver, j’en étais convaincue. Il était temps pour moi de changer un peu d’apparence.
Arrêtée en plein milieu de la rue Lacuée, juste au nord de la rue César, je déchirai la pochette contenant la perruque et installai celle-ci sur ma tête du mieux possible… ce qui avec le stress et la fatigue se limita à juste la faire tenir à peu près d’équerre et à commencer à accepter la mèche qui me tombait sur les yeux. L’arrivée de phares derrière moi précipita encore le mouvement. Je redémarrai au plus vite pour terminer mon approche de l’objectif. Pour le reste, j’attendrais d’être dans la place. Ce qui comptait, c’est que l’éventuel observateur puisse noter l’entrée à 23h42 d’une blonde à fines lunettes au volant de la C4 d’Arthur Maurel.
« Il » était toujours là. Sans cigarette désormais et surtout sans clébard pour justifier cette posture nocturne immobile en bord de trottoir. En m’efforçant de ne pas regarder ostensiblement dans sa direction, je déclenchai l’ouverture du portail métallique qui bascula sous le clignotement d’une lumière orange. Sésame s’ouvrit et je braquai le volant pour pénétrer dans la grotte du plus grand voleur de vie que j’ai jamais rencontré. Un peu décontenancée par la taille de mon véhicule, je crus que j’allais accrocher une aile dans la manœuvre. Fort heureusement, il n’en fut rien. Même dans ces conditions si particulières, je trouvais encore le moyen de m’en faire pour une carrosserie qui n’était pas la mienne. J’étais décidément impossible à réformer. Sur cette pensée psycho-monastique, la C4 s’engagea dans un long couloir étroit en pente vers le parking souterrain.

Mes rapports avec la pudeur sont équivoques. Il avait fallu attendre Sept jours en danger pour que j’assume partiellement mon corps et pour que je découvre que je pouvais lui trouver de francs arguments. Me déshabiller en public avait été la dernière de mes épreuves et, si je n’avais pas renouvelé l’expérience depuis, il m’était souvent apparu que s’il fallait le refaire j’en serais capable et sans remords excessifs. Tout cela pour expliquer que la même personne qui vérifiait dix fois que le rideau de la cabine d’essayage était bien tiré se soit retrouvée à poil dans un parking privé du 12ème arrondissement parisien. Juste le temps de me transformer en étoile incandescente, en bimbo venimeuse, en panthère noire (puisque telle était la couleur de ma robe).
En me regardant dans le rétroviseur extérieur, je fus très satisfaite du résultat. Je n’avais plus rien à voir avec Fiona Toussaint, ni avec son clone à poil ras. Cela cadrait parfaitement avec ce que j’escomptais être désormais. Une femme fatale. Fatale à ceux, qu’ils soient une poignée ou toute une liste, qui me pourrissaient la vie. Et, en première place de ma short list, se trouvait Arthur Maurel, mon amant et je le craignais désormais, mon meilleur ennemi.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Ven 6 Aoû 2010 - 11:51

La carte grise ne disait rien de l’étage où se trouvait l’appartement d’Arthur. La boite dans le hall du rez-de-chaussée pas davantage. Il me fallut donc grimper les étages un par un avec mes chaussures d’artiste funambule et regarder sur chaque palier les étiquettes sous les sonnettes ou les plaques dorées fixées sur les portes.
Arthur, qui décidément ne faisait rien pour m’épargner, créchait au quatrième et dernier étage. Contrairement à certains de ses voisins, moins connus mais plus tape-à-l’œil, le journaliste de RML se contentait d’un simple papier griffonné au Bic noir et glissé sous le cache protecteur de la sonnette pour identifier son appartement. Modestie ou simple volonté de ne pas être emmerdé par le premier venu ? A ces deux propositions, j’étais très encline à en ajouter une troisième : se faire discret pour monter ses coups le plus tordus.
Au moment d’appuyer sur le bouton de la sonnette, deux instantanés me revinrent en tête, deux flashs aveuglants qui ébranlèrent ma détermination. Le premier n’avait pas trois semaines et me paraissait pourtant remonter à plus d’un siècle : Arthur sonnait en bas de chez moi pour ce qui allait être notre première rencontre ; quelques minutes plus tard, l’idée insensée qu’il serait l’homme de ma vie s’enfonçait dans mon cerveau sans que je sois parvenue à l’en extirper. Le second avait à peine plus de 24 heures, Arthur me reconnaissait dans la femme aux cheveux ras plantée devant la porte de son « domaine » normand et partait dans un rire énorme que seul calmerait quelques instants plus tard l’apparition dans mes bras de la petite Corélia. Cet homme-là pouvait-il être ce que je supposais ? En l’accusant à tort, je perdais le bénéfice de ces moments-là, j’arrachais la possibilité de connaître la vie douce que j’avais touchée du doigt le matin même. C’était pile ou face à Las Vegas. Un pari immense pour une fille qui n’avait jamais joué dans sa vie que dix euros au casino de La Bourboule.
Cela méritait avant d’agir de prendre le temps de plusieurs inspirations, de bien se vider les poumons en soufflant profondément, de laisser tous les petits nœuds qui me tordaient le ventre se défaire un à un. Mais respirer à fond ne changeait rien, chaque instant qui passait me chargeait la tête de nouvelles questions, de nouveaux doutes.
- Et merde ! m’écriai-je dans ce qui fut plus un murmure qu’un cri libérateur. Je ne peux pas !…
Pour couronner le tout, la lumière de l’escalier s’éteignit. J’étais dans le noir complet. Au propre comme au figuré.

A tâtons, j’essayai de retrouver le bouton. Il était – mais ma mémoire avait enregistré l’information avec un ordre de priorité tellement faible que je n’étais sûre de rien – quelque part à mi-hauteur du mur, à équidistance entre les deux appartements du palier. Un coup de main ici, un coup de main là, je ne rencontrai que le crépis léger du mur. Au bout de la cinquième tentative, je ne savais même plus où j’étais.
Mon salut vint d’une main étrangère qui à un autre étage ralluma. Craignant de me retrouver à nouveau dans le noir, je me précipitai sur le bouton de la sonnette, appuyai trois coups longs. Le seul bruit qui me parvint fut extérieur à l’appartement : l’ascenseur descendait.
Arthur n’était pas là !…
J’essayai de trouver une bonne excuse à cette absence de réaction.
Il dormait… mais non ! Arthur ne pouvait pas dormir dans une telle situation !
Il avait été arrêté par les flics… mais sous quel chef d’accusation ? Avoir séché le boulot vendredi dernier ?…
Il travaillait à convaincre ses supérieurs de RML de lui laisser dévoiler l’affaire ?… Il fallait vraiment que j’arrête de croire aux contes de fées.
Et pendant ce temps-là, l’ascenseur montait, montait, montait, franchissant chaque étage en émettant un bruit métallique qui me permettait de les compter… 2… 3… Catastrophe ! Il venait ici !
En quelques secondes, plusieurs images se succédèrent. Celle des voisins d’en face rentrant de leur soirée ciné dominicale pour trouver une blonde un peu vulgaire faisant le pied de grue sur leur palier. Celle d’Arthur au bras d’une conquête destinée à lui faire oublier mes médiocres performances au lit. Celle d’un groupe de flics alertés par le type planqué en face et passant à l’action. Et pour finir encore, Arthur, un flingue à la main, qui n’attendait même pas que la porte métallique de l’ascenseur ait fini de s’ouvrir pour me tirer dessus.
A trop imaginer, je devenais dingue !…
Au dernier moment, parce que je ne voyais que cette solution, je me jetai dans l’escalier pour observer sans être vue, planquée derrière la porte, la situation à venir.
Elle tourna vite à mon désavantage et à ma plus grande confusion.
Arthur – car c’était bien lui – quitta l’ascenseur, balaya d’un regard le palier et au lieu de se diriger vers sa propre porte d’entrée, marcha vers la porte de l’escalier où je me trouvais.
- Sors de là ! lança-t-il. Tu es ridicule à te planquer comme une gosse !…
Là, ça tenait du prodige ! Si je n’avais été aussi heurtée par le mot « ridicule », j’aurais applaudi à tout rompre au magnifique tour de prestidigitation dont je venais d’être témoin.
J’ouvris en grand la porte qui isolait l’escalier du palier et, les bras ballants, je me plantai face à Arthur.
- Tu es superbe, mon amour, fit-il sans sourire…
- Comment tu savais que ?…
- J’ai demandé à un stagiaire du boulot de surveiller l’immeuble et de m’indiquer s’il voyait ma C4 revenir au bercail. Il m’a parlé d’une belle blonde au volant… Pour deviner le reste, il suffisait de bien te connaître.
Il m’ouvrit ses bras. J’y vis les mâchoires d’un piège à loup. Pourtant, épuisée et désireuse de croire encore un peu en lui, je m’y jetai sans hésiter.
- Je ne sais plus où j’en suis, avouai-je.
- Rentrons… On a, je crois, plein de choses à se dire…
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Ven 6 Aoû 2010 - 13:58

LUNDI 18 JANVIER

Des choses à se dire ? Cela commença dès que la porte fut refermée et qu’il n’y eut plus que nous deux pour risquer d’entendre ce que nous avions à nous raconter et à nous avouer.
- Où est Corélia ? Où est ma fille ?…
Là, Arthur n’avait plus spécialement envie de me câliner dans ses bras. J’étais reléguée violemment à ma place de numéro 2, celle que de toute manière je ne pouvais espérer dépasser.
- Elle est en lieu sûr !
- Tu en es certaine ?
- Je te le jure…
C’était une affirmation qui ne reposait sur rien d’autre qu’une conviction : Ludmilla était arrivée sans encombre au château Rinchard et avait aménagé immédiatement un espace pour Corélia sous le toit, dans la salle des archives dont l’accès était sécurisé par une serrure électronique. Elle ne m’avait certes pas donné confirmation de son arrivée à bon port mais je lui avais intimé l’ordre de ne m’appeler que si elle avait pu changer de portable. Je pouvais supposer, sans risque d’être démentie par la réalité, qu’elle n’avait tout simplement pas pu trouver un endroit d’ouvert vendant des cartes sim prépayées… ou si elle avait pu, elle avait hésité à laisser Corélia seule dans la voiture le temps de faire son achat.
- Tu ne connais pas Ludmilla, fis-je, sinon par tes recherches je suppose. J’en réponds comme de moi-même.
- La sœur adoptive, hein ?… D’elle, tu ne te méfies pas mais, en revanche, aucune confiance en moi.
Le pire c’était que c’était vrai désormais. Comment avait-il compris cela ? Ce n’était même pas parce que j’avais refusé ses lèvres, il ne me les avait pas offertes.
- Je t’avais dit de rester à Baubigny, reprit-il. Je t’avais dit que tu ne risquais rien là-bas. Qu’est-ce que tu es venue faire ici ? A voir ton déguisement, j’aurais pu imaginer que tu voulais me vamper… Mais dans ce cas-là, on ne court pas se planquer dans l’escalier à l’arrivée de l’amant. On l’attend à poil sur le paillasson.
Je trouvai l’image marrante mais Arthur n’avait pas fait cette sortie pour rire. il était vraiment en colère et moi qui venais pour l’accuser, je me retrouvais en position de devoir me défendre.
- Désolée pour mon manque d’imagination. .. Je t’ai envoyé un avertissement. L’as-tu reçu ? C’est lui qui m’a convaincu que la planque n’était plus sûre…
- Ouais… Papy Claude, m’en méfier… Tu crois que j’allais continuer à faire confiance au type qui avait largué ma fille en plein Paris ?
C’était une affirmation à deux bandes. Il n’avait plus confiance non plus en moi qui avait abandonné sa fille qu’il m’avait confiée.
- J’avais la preuve qu’il ne s’était pas contenté de déposer Corélia à RML et, pressée par les circonstances, j’ai omis de t’en parler hier. Corélia disposait d’une carte d’identité tout à fait valable à son nom… enfin à son nom et au mien… Corélia Toussaint. En rapport avec les actes de naissance à son nom… Les ! Car Corélia est née selon l’Etat-civil dans quatre villes différentes… Même si seule Amiens est indiquée sur la carte.
Je sortis le petit document plastifié que je posai sur la table de la salle en manger.
- Tu peux regarder de près. Si c’est un faux, il est sacrément bien réalisé… C’est papy Claude qui a fourni la photographie. Corélia me l’a confirmé, il l’a bien prise en photo vendredi matin. Ce sont bien les habits qu’elles portaient ce jour-là. Le soir, quand il a déposée ta fille à RML, Corélia qui était sensée n’avoir aucune existence légale était devenue Corélia Toussaint, ma fille. A ton avis, qui a les moyens de faire ça ?
- Les services de l’Etat, évidemment… Les services les plus secrets, ceux qui ne s’embarrassent pas de scrupules quand ils estiment défendre la cause du pays… Claude a recommencé à jouer depuis plusieurs mois, ils ont dû le coincer comme ça. Mais pourquoi se sont-ils intéressés à lui ?
- Parce qu’ils s’intéressaient à toi…
- Et parce qu’ils savaient que Corélia existait…
« Ils savent » avait-il dit sur la plage de Baubigny. Son secret le plus important était un bout de chou de trois ans et l’idée qu’on puisse l’utiliser contre lui le rendait malade. Il pensait que le secret venait tout juste d’être découvert et là, il comprenait que c’était un secret de polichinelle depuis longtemps.
- S’ils savent, intervins-je, c’est que quelqu’un leur a dit… Je suis persuadée que c’est papy Claude qui est allé les trouver et pas l’inverse.
- Est-ce que c’est important que ce soit lui ? questionna Arthur.
- Je ne sais pas.
Tout était tellement inextricablement lié dans ces affaires différentes qui finissaient par n’en faire plus qu’une que j’avais perdu le fil.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Ven 6 Aoû 2010 - 13:58

- Peux-tu me jurer sur ce que tu as de plus sacré que tu n’es pas le cerveau de tout ce bordel ?
- Quoi ?! s’exclama Arthur.
- Qu’est-ce qui me prouve que tu n’es pas celui qui manipule tout le monde depuis le début ?… Tu m’as bien avoué avoir reçu la liste des noms des types mêlés à l’affaire des viols qui ont donné naissance aux FIONA. Qu’est-ce qui t’empêcherait d’être le continuateur de l’œuvre mafieuse de Lecerteaux ?
- C’est une question stupide ! se défendit-il.
- Mais je te la pose quand même… C’est la symbolique des gâteaux qui m’a fait penser à ça.
- La symbolique des gâteaux, voilà que tu débloques à fond !… Cela ne te réussit pas d’être blonde.
Cette fois-ci, cela se voulait de l’humour mais je n’y prêtais même pas attention. Le rapport de force s’était inversé, j’étais en mesure d’avoir les réponses aux questions qui m’avaient labouré le cœur et l’esprit toute l’après-midi et toute la soirée. Je n’allais pas me gêner pour liquider ça.
- Ce matin, tu vas acheter le pain et tu reviens avec trois gâteaux. Pourquoi ?
- Parce que je voulais que vous ayez un bon dessert, fit Arthur en écartant les mains comme si l’évidence de la réponse s’imposait d’elle-même.
- Pourquoi trois ? C’est cela ma question !… Tu sais déjà que tu vas partir pour faire disparaître la Twingo et que tu ne mangeras pas avec nous.
- Pour que vous ayez le choix…
- Alors c’est mesquin, moi j’en aurais pris quatre pour que nous en ayons chacune deux. Avec ton nombre impair, tu pouvais semer la zizanie entre la « mère » et la « fille ». Mais ce n’est pas cela le plus important. Tu choisis habilement tes gâteaux de manière à ce qu’ils aient une valeur symbolique. Pour Corélia, l’éclair.
- Parce qu’elle adore les éclairs…
- Et aussi parce qu’elle a débarqué dans ma vie d’un seul coup, qu’elle m’a frappé le cœur et que je m’y suis attachée d’une manière que je n’aurais pu imaginer. Cela, tu l’as vu ce matin dans le lit… Cela t’a marqué.
- Je me demande à quel moment le cerveau des universitaires passe à la révision… Tu es en plein délire.
- J’espère être en plein délire, Arthur. Si tu savais comme je l’espère… Mais je vais aller jusqu’au bout parce que je ne crois pas au hasard. Surtout dans les relations entre tous les acteurs de cette histoire…
- J’applaudis par avance ton imagination…
- Deuxième gâteau, la religieuse !… Peux-tu me rappeler où se trouvait Aude, la mère de Corélia, avant la mort de son père et avant qu’elle ne te rencontre ?
- Elle essayait d’avoir son bac dans une école… religieuse… en Suisse… Qu’est-ce que tu vas chercher ?
- Corélia a dit « papa prend toujours la religieuse ». C’est seulement une affaire de pâtisserie ou cela s’étend à un goût vestimentaire lubrique ?
- N’importe quoi !… Il n’y avait pas plus incrédule qu’Aude…
- Et si tu avais le choix, si elle était là dans cette pièce avec moi, aussi glamour que moi, aussi connement amoureuse de toi que je peux l’être, est-ce que tu prendrais encore la religieuse ?
- Supposition infondée, tu le sais… Et tu es ignoble de réveiller ça !
- Reste le millefeuille… C’est-à-dire moi.
- L’analogie ne saute pas aux yeux… En ce moment, je te verrais plutôt en tarte…
- Sympa, j’apprécie... Pourquoi le mille-feuille alors ? Plusieurs éléments de symbole dans la même pâtisserie. Millefeuille parce que j’ai été constituée comme tu me l’as si élégamment expliqué hier soir par une série d’empilages successifs sur la pauvre crème qui avait cru sauver son titre de séjour en France en se prêtant à une expérience scientifique. Millefeuille aussi parce je sers couche par couche. On rappelle à tel ou tel puissant actuel qu’il pourrait bien être mon paternel et que ce serait embêtant pour lui si on venait à divulguer dans quelle condition cette paternité s’est construite.
- J’ajouterai aussi, mais tu n’es pas obligée de me croire, millefeuille parce que tu es glacée sur le dessus et croustillante à l’intérieur…
- C’est mieux que « tarte », je dois le reconnaître. S’il te plait, donne-moi une raison fondée, ...
J’appuyai si fort sur le dernier mot que la vitrine du buffet se mit à trembler.
- … argumentée de manière précise et incontestable. Une seule mais nécessaire et suffisante pour que je sache si je dois t’aimer ou te vomir jusqu’à la fin de mes jours.
- Je n’ai aucun argument à te donner au sens où tu l’entends. Ce que tu racontes est l’effet de trop de stress dans un esprit génial. La seule chose que je pourrais dire pour prouver que je ne suis pas le monstre que tu imagines, c’est que j’ai été honnête toute ma vie, que c’est une chose qui se sait dans le métier et que des dizaines de personnes pourront te le confirmer quand ils seront devenus tes amis comme ils sont les miens. Et puis, ceci aussi. Je crois que je préfère les millefeuilles aux religieuses. Surtout les blonds.
Comment pouvez-vous discuter pâtisserie sérieusement quand le pâtissier vous fait fondre ? Quand il commence à vous pétrir délicatement de ses mains expertes ? Quand il vous enfourne dans son lit avant de vous retourner amoureusement ?
Tant pis si je devais faire l’amour avec le diable ! Tant pis si ses sortilèges faisaient qu’en cet instant précis, je me sentais la numéro 1 dans son cœur ! Je n’aspirais qu’à deux choses : oublier et dormir.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Ven 6 Aoû 2010 - 15:02

Entre deux élans amoureux, au cours d’une respiration plus prolongée que les autres, je posai à mon seigneur et maître infernal la question que j’aurais dû poser dès le début.
- Pourquoi il ne s’est rien passé dans le flash de 18 heures ?
L’avantage d’avoir fait l’amour était évident. On se regardait et on se parlait sans aigreur, en confiance. Peut-être n’était-ce dans ce domaine aussi qu’une parenthèse mais elle avait un goût d’enchanté que je trouvais agréable.
- Ah ça !…
Formule énigmatique avec gros soupir à la clé.
- Mais encore ? C’est à vous de le dire, mon cher…
- Eh bien, justement… Je ne vais plus dire grand chose. Quand j’ai expliqué au boss que cette alerte-enlèvement c’était du pipeau, que je pouvais le prouver parce que la fillette qu’on montrait sur toutes les chaînes c’était ma propre gamine, il m’a juste demandé si je pouvais fournir un arrêt-maladie pour vendredi. Classe, non ?
- Très classe, confirmai-je. Tu lui as expliqué que ton absence c’était pour pouvoir mieux attirer une jeune femme dans tes filets ?
- Pas exactement de cette manière. J’ai essayé de suivre ta méthode « historique » : la preuve, l’argument, la source incontestable. Il est resté aussi imperméable à tout cela qu’un non-britannique au cricket. Alors, à bout d’arguments, j’ai mis ma démission dans la balance.
- Et ?…
- Il l’a acceptée. On a rendez-vous dans trois jours pour trouver un terrain d’entente avec le service juridique…
- Ils sont cons ou quoi tes chefs ? Ils pensent que Troussier va pouvoir assurer ?…
- Ils ont les foies ! Il y a des limites inconscientes qu’on ne dépasse pas dans les médias. Tu peux dénoncer un scandale de corruption dans le milieu gouvernemental mais pas poser de questions sur la qualité de la défense du territoire national. Tu peux enquêter sur les malversations au sommet d’une banque mais pas t’interroger sur les rapports que cela peut avoir avec les sorties sado-maso du président de ladite banque le vendredi soir dans un « donjon » en Picardie.
- Cela se sait ce genre de truc ?
- Tout finit par transpirer dans le « microcosme » comme disait Raymond Barre…
- Eh bien, cela ne m’étonne donc pas que tu me fasses jouir, bel étalon… Avec tout ce qu’on te raconte, tu n’as pas besoin de faire preuve d’imagination.

L’endomorphine sécrétée lors de nos galipettes ne nous empêcha pas de sombrer dans les bras de Morphée. Ma dernière pensée fut d’ordre statistique. Depuis quand n’avais-je pas passé deux nuits successives avec le même homme ? La réponse fut rapide ; cela ne m’était jamais arrivé. Est-ce que cela était suffisant pour croire définitivement qu’Arthur était fait pour moi ?
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Ven 6 Aoû 2010 - 17:35

La sonnerie d’un téléphone s’immisça dans un rêve on ne peut plus agréable. J’étais seule et nue sur une plage. Autour de moi, directement planté dans le sable, tout le rayon Histoire de la bibliothèque de la Sorbonne. Et j’avais la vie entière pour lire et me bronzer. Mais dans mon rêve, j’étais seule et libre, alors, forcément, la voix d’Arthur me fit sursauter et me fit redescendre du paradis. J’étais bien nue mais dans un lit que secouaient les agitations compulsives de mon amant.
- Ils ont levé l’alerte ! dit-il après avoir coupé la communication. La fillette a été retrouvée…
La fillette c’était sa fille. On aurait dit qu’il l’avait oublié tant sa voix paraissait neutre et vide.
Quand il se retourna, j’eus la certitude qu’il m’en voudrait à mort s’il survenait quelque chose de fâcheux à Corélia. Son regard était dur et comme marqué du dégoût de m’avoir honorée à trois reprises pendant la nuit.
- Tu m’avais juré qu’ils ne la trouveraient pas !
Oui, j’avais juré et il n’y avait pas de mots pour demander pardon de m’être trompée. D’une manière un peu égoïste, je me faisais autant de souci concernant le sort de Ludmilla. S’il lui était arrivé quelque chose à elle aussi, il n’y aurait qu’un saut dans la Seine depuis le Pont-aux-Changes pour me permettre d’oublier.
- Qui c’était ? Qu’est-ce qu’ils t’ont dit ?
- C’était Judith. Elle appelait parce qu’elle venait d’apprendre que j’avais été démissionné et puis, comme ça, par habitude, comme on le faisait un peu tous les matins, elle m’a fait le point sur les infos de la nuit.
- Mais qu’est-ce qu’elle sait ?
- Ce qu’on a bien voulu dire aux agences, je suppose… Un renseignement a permis de retrouver la trace de l’enfant pendant la nuit. Les forces spéciales sont intervenues pour la récupérer mais la ravisseuse court toujours…
Mon propre téléphone prit le relais. Seules deux personnes avaient ce numéro et l’une était dans le même lit que moi. A moins d’un faux numéro, Ludmilla m’appelait.
Je me précipitai comme une dingue vers mon sac qui était resté dans la pièce principale, décrochai toute essoufflée.
- Allo !
- Fio, c’est affreux ! Ils l’ont enlevée ! Ils ont attendu que je m’en aille, ils ont fait sauter les serrures et quand je suis revenue avec ma carte tout neuve, ils l’avaient déjà embarquée.
- Et la serrure électronique, elle n’a pas résisté ?
- Elle est en miettes… Je suis désolée… Je ne sais pas comment ils ont su. J’ai dû merder quelque part…
- Selon les informations, ce sont les forces spéciales qui sont intervenues sur la foi d’un renseignement… Quelqu’un t’a vu arriver au château ?
- Je n’ai croisé personne sur la route, j’ai tourné un moment pour être certaine qu’il ferait nuit à notre arrivée au château et que ce serait discret.
- Alors, conclus-je, c’est qu’ils étaient déjà sur place, prêts à intervenir… Comme tu n’étais pas moi, ils ont attendu que tu t’en ailles pour agir et éviter une bavure… Maintenant, tu fais ce que je vais te dire. Tu appelles Marc pour le rassurer, tu prends ta voiture et tu rentres sur Toulouse à toute vitesse.
- C’est impossible ! Le château !… Il est grand ouvert… Et le pétard qu’ils ont posé contre la serrure électronique a mis en l’air une partie des archives… C’est le bazar…
- Tu t’en fous !… Tu oublies tout ça, c’est plus tes oignons… Je suis ta patronne et je t’ordonne de te barrer avant qu’il leur passe par la tête qu’ils auraient dû éliminer un témoin gênant.
- J’ai merdé, Fiona…
- C’est moi qui ai merdé, Ludmi… Et ça ne date pas d’aujourd’hui… Appelle Marc et casse-toi… Et si on venait à ne pas se revoir, je t’aime petite sœur.
Arthur avait écouté de loin au début puis s’était rapproché au fur et à mesure.
- Tu as confiance en elle ?…
- A 100 % et même plus.
- Tu penses qu’ils avaient décidé de surveiller tes points de chute potentiels dès le début ?
- C’est l’évidence… J’ai choisi le château parce qu’il était proche de la Normandie, retiré et qu’il s’y trouvait un espace que je jugeais inattaquable. J’aurais mieux fait de les envoyer en thalasso à Biarritz.
- Comment je vais récupérer Corélia ? demanda Arthur.
C’était la seule question qui valait la peine d’être posée pour le moment. A part son ADN – et Arthur était-il pleinement assuré d’être le père naturel de Corélia ? – il n’y avait aucun moyen pour lui de revendiquer la paternité sur la gamine.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Ven 6 Aoû 2010 - 17:35

- Je crois, dis-je, que je commence à trouver un fil directeur à tout cela…
- Ce n’est pas une histoire de pâtisserie cette fois-ci ?
- Je vais essayer de faire mieux… Résumons. Tu as une fille que tu adores et une petite copine avec laquelle tu commences à te dire que ça pourrait être du sérieux. Il se trouve que tu sais plein de choses sur le passé de ladite petite copine et que tu ne sais pas comment lui raconter tout ça. Pas en face à face dans un resto à Paris parce que tu crains autant les oreilles indiscrètes que les réactions de la belle. Alors une plage déserte en Normandie et de surcroît pendant la nuit, c’est l’endroit idéal…
- Jusque là, rien de nouveau.
- Si ce n’est que tu trouves ça plus logique que mes histoires de millefeuilles et de religieuses… Prenons maintenant le point de vue des « méchants ». Ils ont une pouliche extraordinaire qui leur assure de juteuses rentrées financières et le contrôle d’une partie non négligeable du pouvoir. De temps en temps, il la remette sur le devant de la scène, histoire de pratiquer une sorte de piqûre de rappel sur leurs généreux contributeurs. Or, ne voilà-t-il pas que cette fraîche pouliche se met à frayer, pour ne pas dire plus, avec un journaliste dont on devine qu’il n’est pas là par hasard. Que sait-il au juste de la liste Lecerteaux ? Ils l’ignorent et le fait qu’il se soit tenu loin du dossier depuis plusieurs années avait pu leur faire penser qu’il avait tourné la page et était passé à autre chose. D’ailleurs, et peut-être y sont-ils pour quelque chose en sous-main, ne vient-il pas de prendre en main une émission de grande écoute ? Ce rapprochement intrigue, déconcerte, inquiète. Que faut-il faire du journaliste ? L’éliminer ? Pourquoi pas ? Mais ce genre de vermine – j’essaye de penser comme eux, ne t’énerve pas – ça a la fichue habitude de laisser traîner des dossiers. Le corrompre ? Si c’était possible, cela serait fait depuis longtemps. Le mouiller dans des affaires louches ?… Cela fait des années qu’il ne fréquente plus les soirées sm de certains hauts banquiers…
Là, je marquai un point splendide en arrachant un sourire à Arthur.
- Alors quelle prise peut-on avoir sur lui ? continuai-je.
- Sa fille cachée, répondit Arthur dont le raisonnement avait parfaitement épousé le mien… Sauf que personne ne sait que j’ai une fille.
- Comme tu es immodeste, mon chéri !
Merde ! C’était bien moi qui avais dit ça. « Mon chéri » rien que ça !
- Tu prétends que tout se sait dans le « microcosme » et la seule chose qui resterait totalement secrète, qui échapperait aux rumeurs et aux on-dit, serait l’existence de ta Corélia chérie.
Deuxième point.
Cela m’embêtait de ressentir cette explication comme un match qu’il me fallait remporter mais en expliquant à Arthur ce « système » que je n’avais pas eu le temps de tracer sur une feuille, je m’appliquais à m’auto-persuader de sa justesse. Chaque point marqué m’encourageait à poursuivre.
- Alors, ils flairent l’occase, le coin qu’ils peuvent enfoncer entre leur bonne pouliche et le journaliste pour faire éclater ce qui est en train de s’établir entre eux. Faire entrer en ligne de compte la gamine. Un truc dingue mais il faut au moins ça pour que ça fonctionne. On enlève la fille à son père et on la colle dans les pattes de la copine. Réflexe de la pouliche nunuche : « mais ce n’est pas ma fille ! je n’ai pas de fille ! je m’en souviendrais quand même si j’avais accouché ». Mais tout a été parfaitement monté. La fillette a une carte d’identité au nom de la copine, elle est enregistrée dans la mémoire informatique de l’Etat-civil de sa ville de naissance supposée. Alors que fait la copine ?…
- Elle s’entête parce qu’elle sait qu’elle a raison. Qu’elle va pouvoir prouver par des témoignages ou des analyses médicales qu’elle n’a jamais enfanté…
- Non ! tranchai-je. Justement non ! Elle reconnaît sa maternité parce qu’elle n’a pas de temps à perdre… On lui a collé quelques jours auparavant un truc abject dans les pattes, qui remet en cause toute sa vie plus sûrement que les lames de fond sapent Venise.
- Des photos dans la presse ?…
- Peut-être… mais j’arrive encore mal à les articuler dans l’ensemble… Prends mon sac, enlève l’ordinateur et tout ce qui peut servir à me faire un peu plus belle, qu’est-ce qu’il reste ?
- Tes deux gros bouquins !… C’est ça le lien ? L’agrégation à passer ! Te mettre en état de stress et en quête de temps. Du coup, tu pars avec la gamine en étant bien décidée à la garder le week-end avant de la confier à to avocat et aux services compétents une fois rentrée chez toi.
- Exact ! Tu vois où cela nous mène ?…
- On déclenche l’alerte enlèvement. Le journaliste découvre, horrifié, que c’est sa copine qui a enlevé la fillette. Pas besoin de donner un nom ou de mettre une photo de la ravisseuse dans l’alerte qui est diffusée. Celle-ci n’a qu’un but, casser la relation du journaliste et de la jolie pouliche.
- Merci pour le « jolie »… Je te corrigerais quand même sur un point. Dans le plan initial, c’est le journaliste qui déclenche lui-même le plan enlèvement en déposant plainte… Le vendredi soir, après la fin de son émission et son débriefing, il découvre que sa copine s’est barrée avec sa fille adorée. La suite n’a d’intérêt que si la fille et la copine sont interceptées ensemble…
- Ils ne peuvent pas se débarrasser de leur pouliche, elle rend trop de service…
- Tout à fait… Je suis même certaine qu’elle aurait eu son agrégation en fin de compte. On lui rend généralement en coups de pouce les crasses qu’on lui fait régulièrement.
- Donc, pour que la relation entre la copine et le journaliste soit anéantie à jamais, il faut que…
Je vis Arthur blêmir. Son esprit était allé plus vite que le mien. Pour casser toute chance que le journaliste et la pouliche se rapprochent un jour, il fallait que la fillette meure. Au cours de l’intervention, il se produisait un terrible accident ou la ravisseuse commettait le geste fatal en se défendant. Peu importait en fait le comment, seul le résultat comptait.
- Non, ça ne tient pas, fis-je pour essayer de remonter le moral d’Arthur… Si c’est comme ça, la pouliche ne peut pas ressortir indemne du truc et elle ne peut plus servir. Elle est cramée. Elle ne pourra pas réapparaître sans que le journaliste gueule contre la justice qui n’a pas fait son boulot. Ce qui compte c’est que le journaliste croit que sa fille a été tuée. Fou de chagrin, il se suicide ou on le suicide… Après le sort de la gamine, tout le monde s’en fout un peu. Fin de l’histoire ! La pouliche croit ce qu’on veut bien lui expliquer et les excuses qu’on lui fait… Surtout si on lui ressuscite son poste à la fac.
- Donc si ton raisonnement est correct jusqu’au bout, il ne peut rien arriver à Corélia tant que je suis vivant…
- Je l’espère… Vraiment… Tu te rends compte que si tu étais venu bosser vendredi…
Je laissai ma phrase suspendue. C’était le grain de sable normand qui était venu dérégler la machinerie d’un plan bien huilé. Faute d’Arthur pour déposer plainte, le processus avait pris du retard. Faute d’Arthur, je n’étais pas repartie vers Toulouse mais à sa recherche en Normandie. Lorsque le bastringue s’était enfin mis en branle, j’étais déjà à l’abri à Baubigny. Et avec Arthur Maurel, l’homme dont ils avaient voulu m’éloigner. Et entre nous une petite Corélia qui l’appelait « papa » et qui m’appelait « maman ».
- Et qu’est-ce qu’on va faire ? fit Arthur après avoir, lui aussi, reconstitué les choses.
- Je crois que c’est pourtant clair, répondis-je. Je vais aller voir la police et déposer plainte pour le kidnapping de ma fille Corélia Toussaint.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Ven 6 Aoû 2010 - 18:19

Pour qui connaît l’orgueil des hommes, ma proposition était proprement inacceptable surtout lorsque je la complétais par un injonction formelle faite à Arthur de disparaître au plus vite.
- Tu es incapable d’admettre l’idée que quelqu’un puisse agir avec toi, accusa-t-il. Sur ce point, tu ne changeras jamais…
Etait-ce si faux que cela ? Il me semblait que j’avais montré en certaines occasions que je pouvais déléguer ou combiner un projet à plusieurs. Sur l’affaire qui nous occupait, il ne pouvait à mon sens y avoir d’autre alternative.
A moins que…
- Voudrais-tu être le père inconnu de ta fille ?

A partir de cette question, mon projet se modifia. Aller à la police, c’était sortir, s’offrir à la vue des passants. En blonde, je pouvais sans doute réussir à traverser cette masse d’yeux gorgés de ma description durant tout le week-end. Arrivée au commissariat, il en serait sans doute différemment. Le risque qu’on m’interpelât avant que j’ai pu exposer l’absurde de ma situation était bien réel. On ne pouvait pas jouer avec le feu.
Arthur avait une autre idée que je finis par considérer, sinon comme meilleure, en tous cas comme complémentaire et moins risquée que la mienne. Faire un communiqué de presse. Et il était bien placé pour savoir comment faire cela et qui toucher.
- Il faut que ça parvienne dans les rédactions avant midi pour qu’ils aient le temps d’en parler aux journaux de la mi-journée.
Cela nous laissait un gros quart d’heure. Premier dilemme : qui communiquait ? Nous étions tous les deux partants et bien certains d’être le meilleur choix. Dans ma tête c’était « Mademoiselle Fiona Toussaint, maître de conférence à l’université de Toulouse, entend par ce communiqué protester contre… » et Arthur voyait plutôt les choses ainsi : « Monsieur Arthur Maurel, journaliste, proteste par le présent communiqué… ». Au final, nous décidâmes d’accoler nos noms et nos pedigrees ce qui ne se fit pas sans une certaine émotion. Un coup de scan pour pouvoir joindre la carte d’identité de la petite Corélia pour appuyer notre protestation et le texte partit vers les agences de presse, les rédactions, quelques journalistes influents.
« Mademoiselle Fiona Toussaint, maître de conférence à l’université de Toulouse et monsieur Arthur Maurel, journaliste, entendent protester par le présent communiqué de presse contre l’enlèvement arbitraire dont se sont rendues coupables les forces d’intervention de l’Etat français à l’encontre de leur fille, Corélia Toussaint, née le 18 décembre 2006 à Amiens. L’enfant se trouvait dans le château de mademoiselle Toussaint en Touraine lorsque, par effraction, les forces d’intervention se sont emparées de la fillette confondue visiblement avec l’enfant recherchée durant tout le week-end par les forces de police de tout le pays. Nous réclamons le retour rapide de notre fille faute de quoi nous serons obligés de saisir sur l’heure les instances judiciaires du pays, ceci n’excluant pas la possibilité d’une demande ultérieure de dommages et intérêts ».
Symboliquement, nous unîmes nos doigts pour cliquer ensemble sur la touche Envoi du mailing.
- Ils sont cuits, lâcha Arthur soudain devenu plus optimiste que moi.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Ven 6 Aoû 2010 - 21:24

Il n’y avait plus qu’à attendre une réaction. C’était on ne peut plus frustrant d’être là sans rien faire en se disant que la machine que nous venions de lancer était en train de se mettre en route et de ne pas pouvoir mesurer la propagation de la chose. Au bout de dix minutes, n’y tenant plus, je demandai à Arthur de connecter mon ordinateur portable sur son réseau wifi personnel.
- Le code est dans le boitier du dvd…
- Des 7 mercenaires ?…
- Non de 8 et demi de Fellini… J’aime pas le film mais…
- C’est l’initiale de la clé, je sais.
Je connaissais la manipulation à faire. Trouver le boitier, enlever le dvd, entrer le code qui s’y trouvait inscrit.
Sauf que…
- Ca ne marche pas ! m’écriai-je en proie à une violente frustration…
- Attends, je viens… Toujours rien sur le site de l’AFP…
Arthur m’enlaça de son bras droit tout en se penchant vers mon écran. Tendresse bienvenue pour me soulager d’un regain de stress.
- Tu es sûre d’avoir entré la bonne clé ?
- J’ai recommencé deux fois.
- Ah !… Tu as fait la mise en association ?
- Evidemment !… Si ça a marché à Baubigny, je ne vois pas pourquoi cela ne fonctionnerait pas ici…
- Tu vas m’estimer beaucoup moins après ce coup-là, c’est sûr, mais mon niveau de compétences maximal sur la question est déjà atteint. C’est un pote qui m’a fait l’installation… Laisse tomber ! C’est pas grave…
Pas grave, pas grave. Outre que j’étais passionnée par ce qui était en train de se passer, je voulais lire mes mails et essayer de reprendre un peu pied dans la vraie vie.
Arthur, retourné devant son PC, continuait à réactualiser mécaniquement les quelques sites qu’il avait sélectionnés. Toujours penchée sur mon propre ordinateur à la recherche d’une explication à sa non-connexion, je vis le visage d’Arthur se tendre progressivement et virer au gris. Comme lorsqu’il avait appris « l’arrestation » de Corélia.
- Il y a quelque chose qui ne va pas ?
- C’est trop long… Beaucoup trop long… Aujourd’hui, dans les rédactions multimédia des radios ou des télés, l’objectif c’est d’aller plus vite que les autres. Quand l’info descend par le canal AFP, elle est souvent intégrée telle quelle dans une page par un des webmasters. Si c’est une info maison, elle a d’abord été approuvée par le rédac chef avant d’être mise en forme par un journaliste de la rédaction. On peut estimer que dix ou quinze minutes sont nécessaires pour faire ça... Là, au bout de vingt minutes, il n’y a toujours rien sur le canal principal de l’AFP… Si tu veux un potin mondain aux Etats-Unis ou les chiffres du commerce extérieur vietnamien en 2009, j’ai ça… Mais notre communiqué, il n’arrive pas.
Arthur était incrédule parce qu’en tant qu’initié au fonctionnement du système médiatique, il en maîtrisait les ressorts élémentaires. J’étais pour ma part inquiète de la tournure que prenaient les choses et déjà en anticipation sur les questions à venir.
- Peut-on bloquer notre communiqué ? demandai-je en constatant que cela ne roulait toujours pas dans notre sens.
- Cela signifierait que l’information est totalement contrôlée dans le pays. C’est impossible et impensable. En Corée du Nord, voire en Chine, j’aurais dit oui. En France, c’est non. On peut avoir une couleur, une orientation fortement suggérée, mais c’ets le plus souvent voué à l’échec.
- Mais ton rédacteur en chef, hier, il a bien refusé ce que tu lui proposais ?
- Ce n’était pas la même chose. Je proposais une enquête, de l’investigation, ce qui aurait conduit la radio à prendre un parti et un risque. Dans notre cas, il s’agit juste de faire passer une déclaration qui pourra être contredite par d’autres ultérieurement selon le même canal de diffusion. La radio ne risque rien dans l’affaire… à part ne pas faire sérieuse si les concurrents le font et elle pas. Si un homme de droite dit d’une femme de gauche « Unetelle est une dinde », c’est une affaire entre l’homme de droite et la femme de gauche. RML retranscrit la citation, la remet en perspective « Après les déclarations de madame Unetelle hier à Valenciennes, réplique cinglante à droite » et boum ! On balance le nom de l’auteur et la citation. C’est à la fois injurieux et éventuellement sexiste pour la loi, mais si ca a été dit, c’est important donc ça passe à l’antenne.
- C’est donc que notre affaire n’intéresse personne, dis-je…
Comme Arthur, je n’arrivais pas à accepter cette conclusion. Nous avions tenté un coup qui, à notre sens, n’était pas celui de la dernière chance. Nous avions des atouts pour crédibiliser notre propos. La carte d’identité de Corélia. L’adresse du château. La une de People Life… Qu’il n’y eût aucun journaliste de valeur pour rebondir sur l’info et la balancer quelque part dans une émission ou sur un site web tenait de l’impensable.
- On va essayer autrement, décréta Arthur.
Il prit dans la poche de son pantalon son téléphone habituel.
- Qu’est-ce que tu fais ?
- J’appelle Judith… Elle pourra me dire ce qui se trame à RML. Ca nous donnera une idée.
La crispation d’Arthur s’accentua après avoir sélectionné le nom de Judith dans son répertoire téléphonique. Il regardait son téléphone, le portait à son oreille, le regardait à nouveau et je le vis proche de l’envoyer valser dans la chambre.
- Il ne se passe rien… Comme si mon crédit était épuisé… Alors que j’ai un forfait illimité.
- Prends mon téléphone. Je n’ai pratiquement pas entamé le mien…
Arthur composa le numéro, entendit dans l’écouteur des bruits familiers ce qui le rassura graduellement, et enfin, au bout de plusieurs sonneries, la voix de son ancienne assistante.
- Judith, ici Arthur… Est-ce que vous avez reçu un communiqué qui…
Arthur ne put même pas finir sa phrase. La vitre de la chambre vola en éclat et deux hommes cagoulés sautèrent dans la pièce.
- Police ! Ne bougez plus !
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Ven 6 Aoû 2010 - 22:51

Arthur essaya bien de parlementer mais aux deux « parachutés » venus du toit s’ajoutèrent deux autres hommes passés par l’entrée.
- Que nous reproche-t-on ? demanda-t-il. On est dans un pays libre, nous avons le droit de savoir…
J’étais, pour ma part, terrorisée et incapable d’ouvrir la bouche. Les quatre types dont nous ne voyions que les yeux et les carrures athlétiques donnaient une impression de force. Ils auraient pu nous casser en deux comme une brindille. Sans forcer.
- Ta gueule ! lança le plus grand lorsqu’Arthur réitéra sa question. Pose tes mains sur la tête au lieu de les agiter comme un moulin !
- Vous savez qui je suis ?
- Une ombre, répondit le flic en flanquant un coup de coude dans le ventre d’Arthur.
C’est à ce moment précis que j’ai su que ce journaliste téméraire m’était plus cher que tout au monde. Quand j’ai foncé sur l’homme qui venait de le frapper lâchement.
Bien sûr je ne l’ai pas atteint. J’ai été ceinturée bien avant, jetée sur le lit, saisie par les poignets et menottée.
- C’est qu’ils résisteraient ! s’est moqué en rigolant le chef de mission... Allez, on bâillonne et on embarque !
Un gros rouleau de chatterton nous réduisit effectivement au silence avant que nos visages ne soient dissimulés par une cagoule intégrale. Au milieu de ma peur, une réflexion, la plus stupide peut-être de ma vie, me transperça.
- Je ne suis pas habillée pour sortir.
Ce n’était même pas de la coquetterie mais juste un aspect pratique. Faute de vêtements propres, j’avais renfilé la robe sexy de la veille qui ne couvrait que mon corps. J’avais les pieds toujours nus ainsi que les épaules et les bras. Non, vraiment, je n’étais pas en tenue de sortie… mais peut-être bien qu’on n’apprend pas aux forces d’élite de la police à tenir compte de ce genre de paramètres.
Après avoir entendu les flics fermer les volants roulants de la fenêtre de la chambre, je me sentis soulevée du sol et me retrouvai juchée sur l’épaule d’un des malabars en costume de ninja. Ca résolvait le problème des pieds nus.
Mon esprit peinait à ordonner ses pensées. Je m’inquiétais surtout pour Arthur dont je n’avais plus aucun moyen visuel (j’étais aveuglée) ni sonore (il était bâillonné) de connaître l’état et le sort. La seule espérance qui me restait me concernait et venait de mon long exposé matinal. J’étais leur « pouliche », la pierre philosophale de leurs juteux trafics. Indispensable donc. Mais concernant Arthur, la conclusion que nous avions tiré était moins réjouissante : il était l’homme à faire taire, donc potentiellement à éliminer.
La descente se fit par les escaliers. De temps en temps le satin de ma robe me faisait glisser le long du bras du policier d’élite. D’un mouvement brusque mais assuré, il me remontait en position initiale comme si je n’avais été qu’une gamine. Autre sensation désagréable qui m’agitais, plus nous descendions plus le froid se faisait mordant. Le franchissement d’une porte me projeta dans une ambiance que je trouvais carrément polaire.
La rue !
Et avec elle, une rumeur, celle des badauds attirés par le « spectacle ».
- Qu’est-ce qu’il se passe ? lança une voix en grande partie scandalisée.
- Opération antiterroriste !
Ben voyons ! Nous ? Des terroristes !…
Je n’entends pas la réaction de la foule. Je quitte mon porteur pour me retrouver propulsée contre un tissu dur comme du marbre. Le siège arrière d’une voiture.
Porte qui claque.
Une main qui me redresse tant bien que mal, histoire aussi de me montrer que je suis surveillée. Mais qu’est-ce qu’ils croient ? Que je connais les secrets du grand Robert Houdin et que je vais m’envoler en dépit des menottes et des chaînes qui m’entravent ?
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Ven 6 Aoû 2010 - 22:57

- Au Palais !…
L’ordre a quelque chose de déstabilisant. Déjà le palais de justice ? Directement de l’arrestation à la condamnation sans passer par la case Quai des Orfèvres – si tant est que les affaires « terroristes » s’y traitent aussi, ce que j’ignore. Ce qui est certain, et qui m’angoisse, c’est qu’Arthur n’a pas suivi le même chemin que moi. Il n’est pas dans la voiture, c’est une certitude. Les hommes qui m’entourent ont une odeur de fauve, sueur et tabac mélangés, alors qu’Arthur s’était aspergé d’un parfum dont son corps gardait encore la fragrance lorsqu’il m’avait serrée contre lui devant l’ordinateur. Est-il dans une autre voiture ? L’a-t-on déjà suicidé ?… Mon Dieu, sont-ce des larmes qui mouillent ma cagoule ?
- On entre par le Coq ! Prends à droite…
Le palais, le coq, ces ordres sont un véritable charabia pour moi. Les hommes parlent par code, j’emmagasine les informations mais mon cerveau ne cherche même plus à les interpréter. Je suis face à la peur. Brute. Massive. Déroutante. La salive dans ma bouche m’étouffe. L’absence de mouvement m’engourdit. Je perds mes repères les uns après les autres. Ai-je la tête en haut ou en bas ? Mes bras sont-ils encore rattachés à mon corps ? Je ne les sens plus. Je voudrais hurler.
On ralentit. Circulation dense ? Feu rouge ?… Non, c’est trop graduel… Comme s’ils arrivaient face à un danger et qu’ils hésitaient à poursuivre.
- Planque-la !
Pas le temps de comprendre. Déjà, on me plaque contre quelque chose de dur. Peut-être le dossier du siège avant ? Puis on me bascule sur le côté. Toujours dur mais une sorte de plastique un peu humide. Le tapis de sol.
Pourquoi me planquer ? Qu’est-ce qui peut faire peur à ce point à des combattants d’élite ? Des regards indiscrets ?… Des journalistes autour du palais de justice ?…
Bruit d’un moteur électrique. La vitre qui se baisse. Un « salut » bien frappé jeté vers l’extérieur et puis la vitre se referme pendant que la véhicule s’immobilise. Le temps de compter jusqu’à dix et on repart. Ca ressemble à un point de contrôle. Est-ce le palais de justice ou une prison ? Ou alors le siège des services secrets ?…
Je ne sais même plus pourquoi je cherche à comprendre ce qu’il m’arrive. Les vieilles pouliches se posent-elles des questions sur le chemin de l’équarisseur ?
On roule toujours très lentement mais le sol ne rend plus le même bruit. Ce n’est plus du goudron, les roues crissent comme sur du gravier ou un sol granuleux. Enfin, on s’arrête après un dernier virage brusque. Comme sur une place de parking.
- On attend que la voie soit libre…
Ce n’est pas encore la fin du voyage mais pour moi c’est déjà trop de stress et de douleur. Le temps semble s’arrêter. Je n’ai plus de cœur, plus de pression artérielle, plus de sensations. Je sombre lentement dans l’inconscient.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
MBS

avatar

Nombre de messages : 8164
Age : 53
Localisation : Toulouse
Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   Sam 7 Aoû 2010 - 21:00

Je m’éveillai dans le moelleux déroutant d’un fauteuil bien rembourré, le corps meurtri mais libéré de mes chaînes, avec sur les lèvres la question la plus banale en pareilles circonstances.
- Où suis-je ?
- Dans le saint des saints, ma chère !…
C’était une voix féminine. Un peu rude et abrupte. Une femme qui commandait et avait l’habitude qu’on lui obéisse. Pas par respect ou reconnaissance.
Par peur.
D’un geste sec, une main sans doute toute proche m’enleva ma cagoule. Le flot de lumière se heurta à l’obscurité coagulée dans mes yeux pendant mon engourdissement. Le choc projeta ma tête en arrière. Je me cognai au dossier. Même capitonnage que sous mes fesses. Fauteuil à l’ancienne, style historique. Les services spéciaux avaient-ils des rudiments de design d’intérieur ?
Je clignai à plusieurs reprises des yeux, mes paupières cherchaient à filtrer ce qui me paraissait être un arc incandescent et qui n’était finalement qu’un jour un peu gris transpirant à travers une fenêtre.
Lorsque tout s’organisa à nouveau dans ma cornée, le corps de la femme se découpa sur fond de verdure. La pièce donnait sur un grand parc. Il y avait de la dorure partout. La femme était blonde et jeune. C’était un bureau. Elle ne devait pas avoir plus de 30 ans mais d’habillait avec sévérité.
Toutes les informations arrivaient en vrac et je me révélais incapable de les organiser un minimum pour leur donner un sens. Elles se mélangeaient de surcroît à tout ce que j’ai entendu pendant le trajet. Le Palais, le Coq, le bruit des roues sur le sol.
- Je suis à l’Elysée ?
- Remarquable déduction, ma chère !… Qui honore, comme souvent avec vous, l’université française… J’ai pensé qu’il serait mieux pour la petite discussion que nous allons avoir ensemble que vous compreniez bien les données de ce que des observateurs extérieurs appelleraient le rapport de force.
- Où est Arthur ?
- Oh, le cri du cœur ! C’est touchant ! Mais chaque chose en son temps, nous parlerons de lui tout à l’heure… Si votre petit cœur s’inquiète, sachez qu’il va bien. Une ou deux côtés froissées mais rien de fondamental. Il pourrait encore faire de l’usage.
- Alors si nous devons parler, serait-il abusif de vous demander à qui j’ai l’honneur de ne pas avoir été présentée ?
Derrière moi, je sentis peser la menace d’un des costauds de l’expédition de tout à l’heure. Jusque là, à part m’ôter la cagoule, il n’avait rien fait. Si le fait de « répondre » à la dame le mettait dans cet état, je n’osai imaginer ce qui se produirait si j’essayais seulement de bouger.
- Votre question est légitime et je me dois d’y répondre car nous aurons, je crois, encore à nous rencontrer souvent. Je suis Amy Levasseur, conseillère spéciale du Président pour les problèmes du grand banditisme international. Vous êtes ici dans mon bureau au premier étage du Palais de l’Elysée. A quatre portes d’ici, pour vous situer au mieux les choses, le bureau du Président… Je vous rassure, il n’est pas là actuellement. Un voyage à la Réunion avec une grande partie de son staff. Nous serons donc parfaitement au calme pour régler nos petites affaires.
- Madame Levasseur, vous m’excuserez de ne pas me lever pour vous serrer la main. J’aurais trop peur que votre bouledogue ne me morde… Et vous me pardonnerez de ne pas me présenter car je crois que vous me connaissez déjà très bien.
- Je vous ai approchée à plusieurs reprises, c’est vrai… Sans que vous soyez prévenue de ma présence mais tel n’était pas le but.
- Tandis qu’aujourd’hui ?…
- Aujourd’hui, ce n’est plus pareil effectivement. Comme on dit en politique, les lignes ont bougé… et ces lignes c’est vous qui vous êtes acharnée à les mettre en mouvement.
- Vous m’en voyez désolée.
Revenir en haut Aller en bas
http://fiona.toussaint.free.fr
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]   

Revenir en haut Aller en bas
 
C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 4 sur 5Aller à la page : Précédent  1, 2, 3, 4, 5  Suivant
 Sujets similaires
-
» pourriez vous m'en dire un peu + sur mes 2 nouvel aquisition
» C'est à vous de le dire [Fiona 5 - terminé]
» Qu'aimeriez vous dire?
» Qu'oseriez vous pour lui dire "je t'aime"... et le
» Le Français, l'Anglais ... les Langues : Ce Que Vous Avez A dire Sur La Question

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Forums Liens Utiles :: Littérature :: Vos écrits : Poésie, nouvelles, romans, théâtre... :: MBS-
Sauter vers: