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 Capitalisme et schizophrénie

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Romane
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MessageSujet: Capitalisme et schizophrénie   Lun 15 Fév 2010 - 17:07

Citation :
Deleuze et Guattari, développent des analyses sur la déterritorialisation et le lien humain - machine. Il n’est pas anodin que ces deux auteurs aient insisté avec autant de vigueur sur le rapport entre le capitalisme et la schizophrénie. Ce thème est souvent présent dans les constats sur notre situation. Pour eux, le capitalisme commence par un décodage systématique des territoires et des personnes pour ensuite opérer un recodage artificiel, mais compatible avec ses besoins. La notion de codage est une nomination des phénomènes culturels et symboliques, qui nous lient à l’ensemble social où nous vivons, qui nous attachent à une place géographiquement connue et reliée à certaines moeurs et coutumes. Il est facile de constater que la société mondialisée tend à bouleverser ce système de codage et à en opérer un nouveau, où tout se ressemble (au moins en milieu urbain). Les machines désirantes, que sont les humains, sont inscrites dans des dispositifs de pouvoir, qui permettent la reproduction du système à grande échelle. La loi de domination capitaliste fonctionne à la fois au niveau familial et au niveau du système, ceci explique la complémentarité entre l’économie libidinale dans la famille et l’économie capitaliste.

.../...

Citation :
La notion de décodage est une séparation, une déliaison entre les humains et leur communauté, leur territoire d’origine. Cette opération porte atteinte aux récits, aux mythes qui organisaient et donnaient sens à ce lien entre individu-es, communautés et territoires. Aujourd’hui les néo-fascistes et les néo-racistes veulent absolument lier territoire et culture. Cette volonté prouve que la déterritorialisation existe, puisqu’il faut recoder et insister sur un lien qui n’est pas évident. Ce souhait montre que le recodage peut fonctionner de multiples façons, ici, il opère de façon réactionnaire par une tentative de naturalisation de la culture. Pour le capitalisme il fonctionne de façon spectaculaire et marchande, pour un certain nombre de néo-religions comme la scientologie ou le mandarom il s’agit d’un fonctionnement sectaire et religieux. Peut-être devons-nous réfléchir au codage libertaire, une voie à développer et à réinventer.

L’effet de pouvoir de la déterritorialisation est conjoint de la victoire de l’équivalent général (l’argent), où tout peut se déplacer, s’échanger.

Félix Guattari précise que “ l’individu est équipé au niveau du désir ”, il est compatible avec le capitalisme : “ Le capitalisme prétend s’emparer des charges de désir portées par l’espèce humaine, c’est par le biais de l’asservissement machinique qu’il s’installe au coeur des individus ” (extrait de « La révolution moléculaire de F Guattari).

La notion d’asservissement machinique est à entendre au sens large, c’est à dire comme la description de dispositifs de pouvoir composés de plusieurs rouages qui sont à la fois physiques et mentaux, humains et matériels, sociaux et individuels. La notion de machine désirante, pour décrire les humains et leurs créations, est une notion conjointe de l’asservissement machinique. La notion de machine est employée ici dans un sens métaphorique pour évoquer la complexité des phénomènes en jeu. Les effets de pouvoir ne sont ni mécaniques, ni automatiques. D’autre part, la notion de machine désirante permet une liaison entre l’individuel et le social, entre l’inconscient personnel et l’inconscient, l’imaginaire d’un champ social historique.

http://1libertaire.free.fr/PostmodernitePsychanalyse01.html

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lucarne



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MessageSujet: Re: Capitalisme et schizophrénie   Lun 15 Fév 2010 - 21:12

Ton "asservissement machinique" me fait penser à un texte de Barthes sur la grève, dans Mythologies.

Citation :


L’usager de la grève

Il y a encore des hommes pour qui la grève est un scandale : c’est-à-dire non pas seulement une erreur, un désordre ou un délit, mais un crime moral, une action intolérable qui trouble à leurs yeux la Nature. Inadmissible, scandaleuse, révoltante, ont dit d’une grève récente certains lecteurs du Figaro. C’est là un langage qui date à vrai dire de la Restauration et qui en exprime la mentalité profonde : c’est l’époque où la bourgeoisie, au pouvoir depuis encore peu de temps, opère une sorte de crase entre la Morale et la Nature, donnant à l’une la caution de l’autre : de peur d’avoir à naturaliser la morale, on moralise la Nature, on feint de confondre l’ordre politique et l’ordre naturel, et l’on en conclut en décrétant immoral tout ce qui conteste les lois structurelles de la société que l’on est chargé de défendre. Aux préfets de Charles X comme au lecteur du Figaro d’aujourd’hui, la grève apparaît d’abord comme un défi aux prescriptions de la raison moralisée : faire grève, c’est « se moquer du monde », c’est–à-dire enfreindre moins une légalité civique qu’une légalité « naturelle », attenter au fondement philosophique de la société bourgeoise, ce mixte de morale et de logique, qu’est le bon sens.

Car ceci, le scandale vient d’un illogisme : la grève est scandaleuse parce qu’elle gêne précisément ceux qu’elle ne concerne pas. C’est la raison qui souffre et se révolte : la causalité directe, mécanique, computable, pourrait-on dire, qui nous est déjà apparue comme le fondement de la logique petite-bourgeoise dans les discours de M. Poujade, cette causalité-là est troublée : l’effet se disperse incompréhensiblement loin de la cause, il lui échappe, et c’est là ce qui est intolérable, choquant.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire des rêves petits-bourgeois, cette classe a une idée tyrannique, infiniment susceptible, de la causalité : le fondement de sa morale n’est nullement magique, mais rationnel. Seulement, il s’agit d’une rationalité linéaire étroite, fondée sur une correspondance pour ainsi dire numérique des causes et des effets. Ce qui manque à cette rationalité-là, c’est évidemment l’idée des fonctions complexes, l’imagination d’un étalement lointain des déterminismes, d’une solidarité des événements, que la tradition matérialiste a systématisée sous le nom de totalité.

La restriction des effets exige une division des fonctions. On pourrait facilement imaginer que les « hommes » sont solidaires : ce que l’on oppose, ce n’est donc pas l’homme à l’homme, c’est le gréviste à l’usager. L’usager, (appelé aussi homme de la rue, et dont l’assemblage reçoit le nom innocent de population : nous avons déjà vu tout cela dans le vocabulaire de M. Macaigne), l’usager est un personnage imaginaire, algébrique pourrait-on dire, grâce auquel il devient possible de rompre la dispersion contagieuse des effets, et de tenir ferme une causalité réduite sur laquelle on va enfin pouvoir raisonner tranquillement et vertueusement. En découpant dans la condition générale du travailleur un statut particulier, la raison bourgeoise coupe le circuit social et revendique à son profit un une solitude à laquelle la grève a précisément pour charge d’apporter un démenti : elle proteste contre ce qui lui est expressément adressé. L’usager, l’homme de la rue, le contribuable sont donc à la lettre des personnages, c’est-à-dire des acteurs promus selon les besoins de la cause à des rôles de surface, et dont la mission est de préserver la séparation essentialiste des cellules sociales, dont on sait qu’elle a été le premier principe idéologique de la Révolution bourgeoise.

C’est qu’en effet nous retrouvons ici un trait constitutif de la mentalité réactionnaire, qui est de disperser la collectivité en individus et l’individu en essences. Ce que tout le théâtre bourgeois fait de l’homme psychologique, mettant en conflit le Vieillard et le Jeune Homme, le Cocu et l’Amant, le Prêtre et le Mondain, les lecteurs du Figaro le font, eux aussi, de l’être social : opposer le gréviste et l’usager, c’est constituer le monde en théâtre, tirer de l’homme total un acteur particulier, et confronter des acteurs arbitraires dans le mensonge d’une symbolique qui feint de croire que la partie n’est qu’une réduction parfaite du tout.

Ceci participe d’une générale de mystification qui consiste à formaliser autant qu’on peut le désordre social. Par exemple, la bourgeoisie ne s’inquiète pas, dit-elle, de savoir qui, dans la grève, a tort ou raison : après avoir divisé les effets entre eux pour mieux isoler celui-là seul qui la concerne, elle prétend se désintéresser de la cause : la grève est réduite à une incidence solitaire, à un phénomène que l’on néglige d’expliquer pour mieux en manifester le scandale. De même le travailleur des Services publics, le fonctionnaire seront abstraits de la masse laborieuse, comme si tout le statut salarié de ces travailleurs était en quelque sorte attiré, fixé et ensuite sublimé dans la surface même de leurs fonctions. Cet amincissement intéressé de la condition sociale permet d’esquiver le réel sans abandonner l’illusion euphorique d’une causalité directe, qui commencerait seulement là d’où il est commode à la bourgeoisie de la faire partir : de même que tout d’un coup le citoyen se trouve réduit au pur concept d’usager, de même les jeune Français mobilisables se réveillent un matin évaporés, sublimés dans une pure essence militaire que l’on feindra vertueusement de prendre pour le départ naturel de la logique universelle : le statut militaire devient ainsi l’origine inconditionnelle d’une causalité nouvelle, au-delà de laquelle il sera désormais monstrueux de vouloir remonter : contester ce statut ne peut donc être en aucun cas l’effet d’une causalité générale et préalable (conscience politique du citoyen), mais seulement le produit d’accidents postérieurs au départ de la nouvelle série causale : du point de vue bourgeois, refuser pour un soldat de partir ne peut être que le fait de meneurs ou de coups de boisson, comme s’il n’existait pas d’autres très bonnes raisons à ce geste : croyance dont la stupidité le dispute à la mauvaise foi, puisqu’il est évident que la contestation d’un statut ne peut expressément trouver racine et aliment que dans une conscience qui prend ses distances par rapport à ce statut.
Il s’agit d’un nouveau ravage de l’essentialisme. Il est donc logique qu’en face du mensonge de l’essence et de la partie, la grève fonde le devenir et la vérité du tout. Elle signifie que l’homme est total, que toutes ses fonctions sont solidaires les unes des autres, que les rôles d’usager, de contribuable ou de militaire sont des remparts bien trop minces pour s’opposer à la contagion des faits, et que dans la société tous sont concernés par tous. En protestant que cette grève la gêne, la bourgeoisie témoigne d’une cohésion des fonctions sociales, qu’il est dans la fin même de la grève de manifester : le paradoxe, c’est que l’homme petit-bourgeois invoque le naturel de son isolement au moment précis où la grève le courbe sous l’évidence de la subordination.




Et puis il y a ce petit passage de L'Élégance du hérisson (voui, je suis encore un peu dedans...) :

Citation :
Qui croit
Pouvoir faire du miel
Sans partager le destin des abeilles ?
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