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 Fait divers ? Fait de société ?

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lucarne



Nombre de messages : 5259
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Localisation : Lyon
Date d'inscription : 29/01/2009

MessageSujet: Fait divers ? Fait de société ?   Jeu 17 Juin 2010 - 6:43

Suite à une remarque ailleurs :
blue note a écrit:
Concernant cette affaire, je ne la considère pas comme un fait divers de plus, monté en épingle pour faire oublier le contexte désastreux. C'est plutôt un "fait de société"

Quelques réflexions...


Le fait divers comme fait de société ou la société comme fait divers ?

L’info spectaculaire, parfois croustillante, le plus souvent dramatique, concernant des personnes privées ou publiques, longtemps réservée à une presse bas de gamme pour ne pas écrire de bas étage, envahit de plus en plus, au moins dans leur édition électronique, les médias de tradition intellectuelle.

Je connais personnellement une femme qui, enfant de 10 ans il y a de cela une quarantaine d’année, excédée, avait planté une fourchette dans la tempe de son frère âgé alors de huit ans. Bilan de la crise de nerfs ? Quelques points de suture, une sévère admonestation et deux adultes qui s’adorent aujourd’hui. Point de police ni de justice, encore moins de publicité dans la presse, même locale.

Aujourd’hui, un gosse de cinq ans* qui frappe sa sœur aînée d’un coup de couteau non mortel mobilise gendarmes et juges, et surtout fait la une de tous les médias, non pas locaux mais nationaux, non pas une heure mais une semaine, non pas spécialisés dans la nouvelle "à sensation", mais respectablement connus pour leur traitement de l’actualité politique, internationale et culturelle.

Le cas n’a rien d’un ovni capturé par les journaux tous supports en période de disette d’informations, quand les politiciens bronzent sur une plage inconnue des paparazzi, quand les cyclones sont au repos et les kamikazes en attente de la livraison d’un stock de Semtex afin de retourner au turbin.

Non, c’est tous les jours que le fait div’ - dont les conséquences généralement dérisoires à l’échelle des nations devraient par définition ne concerner qu’une poignée d’individus - taille des croupières à l’information nationale et internationale d’ordre politique, économique, social et culturel qui intéresse la grande majorité si ce n’est la totalité des citoyens.

Encore cette passion pour le fait divers serait-elle révélatrice d’un certain état de la société, on comprendrait l’insistance mise à la propager, mais, ainsi que je l’ai relaté en préambule, des gamins ou des adultes qui frappent violemment d’autres gamins ou adultes, des parents indignes qui sadisent leur petit en l’enfermant des années durant dans un placard, des starlettes qui abusent de cocktails d’alcool et de neuroleptiques, des animateurs de télé paranoïaques qui tyrannisent leur entourage ou des amoureux déçus changés par la rupture en anthropophages, ça n’est pas franchement nouveau, c’est même vieux comme le monde (enfin, disons celui de ces 50 dernières années).

Donc, puisque ni la nature ni la fréquence du fait divers ne sont symptomatiques de la situation sociale – ou pas spécialement - d’où vient l’intérêt immodéré qu’il suscite ?

Du souci du pouvoir médiatico-politique de détourner l’attention des masses des véritables enjeux de société pour fixer cette attention sur des phénomènes anecdotiques que lesdites masses, à force de "promotion", finissent par supposer primordiaux ?

De la tentative désespérée d’une presse "de qualité" financièrement aux abois de capter l’attention du spectateur-lecteur en flattant le goût de celui-ci – supposé primaire par définition - pour la proximité, l’identification, le sang et l’affectif (au sens large, incluant la méchanceté comme la charité) au détriment de ces entités lointaines, perçues à la fois comme désincarnées et comme la chasse gardée d’une élite formée à les maîtriser, que sont le discours politique, les structures de gouvernement ou la conjoncture internationale ?

Un peu des deux, sans doute, dans la mesure où se rencontrent dans le creuset légèrement fétide du fait div’ monté en sauce l’intérêt politique d’un pouvoir qui cherche à faire oublier son impuissance et l’intérêt financier des médias qui génèrent davantage de pub avec de la chair fraîche qu’avec de l’esprit, les deux s’appuyant sans vergogne sur l’émotivité toujours, la bassesse parfois, de masses que l’un comme les autres prétendent "éduquer".

*le fait que l’agresseur fût en réalité la mère ne change rien au problème, mieux, il ne fait que redoubler l’épaisseur de la "mousse" produite à ce propos tout en pointant pour qui s’en inquiète la précipitation inconséquente des rédactions.

(source Agoravox: http://www.agoravox.fr/actualites/medias/article/le-fait-divers-comme-fait-de-52578)


État des lieux du fait divers

En résumé, le fait divers est un genre narratif qui ne s’adresse pas à l’intelligence de son lecteur car ‘‘[il] contient en soi tout son savoir : point besoin de connaître rien du monde pour la consommer.’’ C’est un produit émotionnel prêt à être consommé : il se conjugue au sang, au sexe, et à la mort qui comble le quotidien du lecteur las. Enfin, on pourrait donner à qui le voudrait cette nouvelle définition du fait divers : ‘‘genre d’informations relatives à la vie quotidienne dont les événements, plus ou moins proches de son consommateur, sont destinés à le divertir en lui faisant partager l’émotion des protagonistes.’’

(extrait, source Jérôme Constant, site dédié aux sciences humaines et sociales : http://constant.j.free.fr/memoires/jerome_constant/fait_divers_chapitre_1/01A1b_definition_fait_divers_evenement.htm)


Fait de société

Le fait social est l'objet d'étude de la sociologie selon Durkheim et comprend tous les phénomènes, tous les comportements, toutes les représentations idéologiques, religieuses, esthétiques qui répondent à ces quatre critères:

* Le premier critère est celui de la généralité : un fait social est par définition marqué d'une certaine fréquence dans une population, à un endroit et à un moment. À court terme, les mesures qui en sont effectuées doivent être constantes sur le plan collectif. Mais de manière générale, elles varient selon les sociétés et les époques.

* Le deuxième caractère est celui de l'extériorité : le fait social est extérieur aux individus ; il ne se situe pas dans la sphère individuelle mais dans la sphère collective, la sphère sociale. C'est-à-dire qu'il n'est pas né avec l'individu et ne mourra pas avec lui ; il transcende l'individu. L'individu ne perçoit pas naturellement les faits sociaux qu'il rencontre, en dehors des stéréotypes qui sont couramment véhiculés.

* La troisième caractéristique du fait social est son pouvoir coercitif : le fait social s'impose aux individus, il ne résulte pas d'un choix individuel mais il est le fruit d'une combinaison de différents facteurs sociaux, économiques, historiques, géographiques, politiques... Cette combinaison impose des contraintes à l'individu, par exemple : il est tenu à avoir tel comportement dans telle situation et à respecter les règles de la convenance. Cependant, on remarquera que si le fait social est bien intériorisé, l'individu ne ressent plus ces obligations comme pénibles, voire les estime naturelles. Le caractère contraignant se manifeste surtout par la sanction qui y est associée en cas d'infraction. On distingue plusieurs ordres de contraintes : au niveau de la nation, de la société tout entière, elle se manifeste par le droit et s'accompagne de sanctions officielles (paiement des prélèvements obligatoires, sanctions juridiques, en matière pénale ou civile...). Au niveau des groupes partiels (milieu familial, professionnel, religieux, politique, groupe d'affinité...), la contrainte s'appuie sur des règles plus informelles (coutume, tradition, mœurs locaux...), et les associe à des sanctions plus diffuses (ridicule, désapprobation collectives..., avec dans le pire des cas persécution et exclusion).

* Le quatrième critère est le critère historique. Pour qu'un fait devienne social il faut qu'il se généralise et donc un fait divers nouveau ne peut être social avant une certaine période. Exemple : les jeans étaient avant (à peine ils eurent été inventés) portés par les chercheurs d'or avant d'être aujourd'hui un fait social porté par "tout le monde".

Selon Durkheim, le fait social dans une société est donc un phénomène suffisamment fréquent pour être dit régulier et suffisamment étendu pour être qualifié de collectif, qui est au-dessus des consciences individuelles et qui les contraint. Cette définition purement théorique fut une révolution pour l'époque. En effet le concept du fait social proposa une méthodologie empirique posant un regard nouveau sur la société et permit d'étudier une certaine catégorie de fait humain, les faits sociaux.

Ils consistent en toute manière d'agir, de penser, de sentir, fixée ou non, susceptible d'exercer sur l'individu une contrainte extérieure ; et, qui est générale dans l'étendue d'une société donnée tout en ayant une existence propre, indépendante de ses diverses manifestations au niveau individuel.

Cf. Émile Durkheim, Qu’est ce qu’un fait social ? (Chapitre 1) in Les règles de la méthode sociologique, 1895

(source Wikipedia : http://fr.wikipedia.org/wiki/Fait_de_soci%C3%A9t%C3%A9)


Réflexions sur un fait divers, Ilan Halimi, les « barbares », et la guerre des civilisations

Les faits divers ont facilement la faveur du public ; cette faveur est entretenue par les habitudes de la presse. Trahisons de princesses, malheurs de stars, et crimes crapuleux font utilement vendre du papier. Il est bon pour les dominants de faire spectacle des recoins les plus sombres de l’âme humaine, écartant la réflexion de ceux de la société elle-même.

La terrible histoire du meurtre du jeune Ilan Halimi avait hélas tout pour plaire : un mauvais scénario de film noir, une bande de voyous plus ou moins imbéciles, un beau jeune homme plein de vie, une jeune femme blonde servant d’appât, une demande invraisemblable de rançon, des brutalités atroces et gratuites, une victime laissée pour morte après plus de trois semaines de séquestration et de violences, le nom de "barbares" que se donnaient ces voyous, un présumé "chef de bande" qu’on arrête en Côte d’Ivoire... De quoi alimenter pour un moment les rubriques du voyeurisme médiatique.

La motivation première de ce crime semble claire : la recherche par tous les moyens d’argent facile. Quant au reste, il faudra que l’enquête en cours s’achève, que l’on ait interrogé chacune des parties dans cette affaire, auteurs, témoins et victimes, que l’on ait procédé aux nécessaires confrontations, que les juges saisis livrent leur analyse des faits, que la juridiction compétente les juge. Tout cela prendra du temps ; de longs mois, à tout le moins.

Un juge d’instruction dirigera l’enquête ; il en confiera sans doute la réalisation à un service de police ; son dossier bouclé, s’agissant d’une affaire criminelle, il le transmettra à la chambre de l’instruction de la cour d’appel ; le parquet général prendra des réquisitions ; les personnes contre lesquelles il sera considéré qu’existent des charges suffisantes seront renvoyées devant une cour d’assises, qui aux termes de débats qui peuvent durer plusieurs jours, voire plusieurs semaines, rendra son arrêt - arrêt susceptible d’appel devant une autre cour d’assises.

Même si, dans une affaire qui a particulièrement ému l’opinion publique, on peut s’attendre à ce que les choses soient promptement faites, il s’écoulera à l’évidence plus d’un an avant que la vérité judiciaire ne soit dite sur les tenants et les aboutissants de cette terrible histoire ; et la vérité judiciaire une fois dite, les spéculations pourront toujours aller bon train quant à la vérité tout court.

Ce qui sans doute restera le plus longtemps difficile à déterminer de manière un tant soit peu solide, ce sont les mécanismes mentaux - pourtant assurément sommaires - qui ont présidé à la commission de ce crime. C’est pourtant cela qui a transformé un sordide fait divers en affaire d’état, sur laquelle président de la République, premier ministre et autres autorités, politiciens de droite comme de gauche, journalistes et badauds, ont cru devoir s’exprimer comme en connaissance de cause.

Mais il est vrai qu’il y avait dans cette affaire l’allégation d’un élément auquel l’opinion publique est à juste titre particulièrement sensible, et que pour cette raison les faiseurs d’opinion ont pris l’habitude honteuse d’instrumentaliser à chaque fois que l’occasion s’en présente : l’élément "antisémite".

Le public ne dispose d’aucune information fiable : opinions intuitives, certitudes arbitraires, déclarations de troisième main, voilà ce qui fonde la rumeur. Cela ne signifie pas qu’elle soit fausse ; mais il s’agit là de questions que l’on devrait n’agiter qu’avec mesure. Autant il est essentiel de n’avoir à l’égard du racisme antisémite - pas plus qu’à l’égard de toute autre manifestation de racisme - aucune complaisance, autant il est essentiel d’éviter les amalgames et les à-peu-près explosifs. Il n’est pas certain que l’on n’ait pas, en la circonstance, mordu le trait.

(...)

Ce qui fait de ce fait divers un événement, ce ne sont donc pas ses circonstances propres. (...) Dès lors la question n’est plus seulement de savoir ce qui, dans la société française, se joue autour de ce crime, mais aussi de savoir ce qui se joue autour des réactions qu’il suscite. (...)

(Source Laurent Lévy, mai 2009, sur le site "Les mots ont un sens" : http://lmsi.net/spip.php?article881)


Dernière édition par lucaerne le Jeu 17 Juin 2010 - 10:30, édité 1 fois
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Romane
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MessageSujet: Re: Fait divers ? Fait de société ?   Jeu 17 Juin 2010 - 9:35

Absolument fameux. Ces articles dénoncent parfaitement à mon sens, le jeu pervers entre les annonces et les réactions, et surtout la mare de boue dans laquelle les esprits barbotent allègrement.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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MessageSujet: Re: Fait divers ? Fait de société ?   Jeu 17 Juin 2010 - 15:36

Excellent, ça remet les pendules à l'heure et l'émotionnel à sa place.
Ce qui est important aussi c'est qu'est bien soulignée l'instrumentalisation médiatico-politique. Pendant qu'on prend fait et cause pour un "fait divers" dont on ne connaît pas les tenants et aboutissants, on ne s'interesse pas aux grandes questions sociales.

Cela dit, c'est vrai que ce n'est pas d'hier que les affaires sordides et/ou croustillantes font les délices du plus grand nombre.
Le premier titre pose bien la vision, par quel bout de la lorgnette est ce qu'on regarde?
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blue note

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MessageSujet: Re: Fait divers ? Fait de société ?   Ven 18 Juin 2010 - 0:22

Très intéressant. Mais j'ai tendance, et on me l'a parfois reproché, à ne pas avoir une approche logique, froide, détachée et didactique de ce qui provoque en moi des émotions (en gros, ça veut dire à peu près tout).
Alors toutes ces explications théoriques sont tout à fait passionnantes, mais pour moi, des faits divers qui s'enchainent un peu trop, et un peu trop souvent, cela finit par faire des faits de société.
Pour parler du bout de la lorgnette qu'on utilise pour regarder ce genre de faits, je ne peux parler que de mon expérience personnelle. 8 ans à m'occuper de la jeunesse maltraitée ou maltraitante, et toujours le même obstacle des juges pour enfants, qui refusent de séparer les familles par idéologie, même quand il y a sévices, même quand il y a viol.
On ne s'y fait pas.
Je ne faisais que constater la situation sociétale actuelle : il vaut mieux cogner ses gosses que faire des investissements malheureux à la société générale. On risque moins.
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lucarne



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MessageSujet: Re: Fait divers ? Fait de société ?   Ven 18 Juin 2010 - 0:44

blue note a écrit:
Mais j'ai tendance, et on me l'a parfois reproché, à ne pas avoir une approche logique, froide, détachée et didactique de ce qui provoque en moi des émotions (en gros, ça veut dire à peu près tout).
Mais c'est bien sur cela que comptent les médias et le pouvoir en place.
Cependant, l'émotion première, que nous ressentons tous au premier abord (heureusement), n'empêche pas une prise de recul et une réflexion plus rationnelle et plus constructive.

blue note a écrit:
et toujours le même obstacle des juges pour enfants, qui refusent de séparer les familles par idéologie
Je réponds sur le fil ad hoc : http://liensutiles.forumactif.com/coup-de-gueule-f40/ca-ca-m-agace-t19446-15.htm
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