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 Il était une voix

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MBS

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MessageSujet: Il était une voix   Sam 31 Juil 2010 - 9:32

Je suis un boudin.
Un boudin de classe internationale, l’air de rien. Le genre incontournable si vous voyez ce que je veux dire.
Le genre de fille qu’on ne veut justement pas appeler comme ça. Des fois que ça viendrait polluer les rêves des hommes.
Je suis un boudin.
Un boudin effondrée en larmes dans un café à la déco sordide. Effondrée en larmes face à cet homme qui ne me voit pas, qui ne peut pas me voir et qui ne me verra jamais.
Et je suis morte.
Morte au monde.
Sur ma voix de garage…

<<

Mon enfance s’est étirée le long des rives de l’Alagnon. L’Alagnon, ça ne doit rien dire à personne sauf aux derniers Auvergnats du cru. Pour les autres, le nom de cet affluent de l’Allier n’est sans doute qu’un éphémère compagnon de culture, un « sept lettres » croisé dans une grille de mots. Mais pour moi, l’Alagnon c’était mon horizon quasi-quotidien. Depuis la cour de l’école, on le voyait s’écouler en contrebas, inlassable autant qu’insaisissable. Depuis ma chambre, je l’entendais vrombir en fougueuses cascades, tourbillonnant entre les roches, bouillonnant d’une fausse intrépidité.
La rivière était aussi vive que je paraissais éteinte. C’est là le destin des enfants trop bien nourries. Quand l’Alagnon impressionnait même avec ses eaux maigres d’été, parvenant toujours à arracher des cris de surprise aux touristes de passage, moi je m’enfonçais dans un tombeau pyroclastique, couvée par la masse sombre des volcans. J’étais immobile, insensible, enfermée dans un silence profond.
La faute à celui qui, le premier, m’avait lancée : « T’es qu’une grosse ! ».
Lui c’était Gilles Renard. Gilles ! Il n’y a bien que dans nos contrées rurales qu’on baptise ainsi les enfants. Si Gilles était né à Paris, à Lyon, à Nantes ou dans quelque autre grande ville du pays, il se serait sans doute appelé Nicolas ou Kevin ou, avec un peu d’audace de la part des parents, Aurélien. Mais Gilles, né ailleurs, n’aurait pas réagi autrement. Une gamine de 10 ans qui pèse 60 kilos pour 1m40 est pour la science médicale qualifiée d’obèse. Pour un camarade de cour d’école, elle est « grosse » et puis c’est tout !
Avec le recul, je me dis que n’importe où il y aurait eu un Gilles Renard, mais à l’époque je ne pouvais accéder à ce détachement, à cette réflexion. J’étais juste une gamine de la campagne. Pas même jolie sous mes rondeurs. Pas même assez intelligente pour tenir la tête de la classe ce qui aurait pu être en soi une justification assez « acceptable » au déchaînement jaloux de Gilles Renard. Je n’étais rien car je n’avais rien pour moi. Ni cette beauté de plus en plus diaphane et sylphidique qui dégueulait des écrans de télé, ni cette intelligence et cet esprit qui aurait pu me permettre de mépriser ces merdeux envieux. Je n’avais rien sinon ma chambre.
Il se trouve toujours généralement des esprits assez hauts pour s’inventer des mondes parallèles. On fuit le réel par l’imaginaire, on détruit l’existant en le noyant sous des déluges de guimauve rose et bleue. Des rêves, des chimères, des paradis artificiels qu’on n’atteint que par la force de l’âme, que par l’envie farouche qu’on a de combattre le mal par le bien, par le bonheur, par des arcs en ciel qu’on construit avec les feutres de l’âme. Mais moi je n’avais ni l’esprit assez haut, ni l’âme assez belle pour me voir en princesse, ouvrant le bal aux côtés du plus bel homme de la Terre. Quand je rêvais parfois, dans le secret imaginaire des nuits, la bonne fée peinait à me transformer en cette princesse ravissante, chignon impeccable, longs gants de satin, robe étincelante de pierreries soulignant des hanches étroites et une poitrine parfaite. La baguette s’épuisait, perdait peu à peu de sa magie et finissait par produire le plus terrible des désastres. Moi !
Sur mon lit, je ne rêvais donc pas. Je ne construisais pas ces mondes parfaits où je serais perfection de la perfection. Je me contentais d’attendre.
Quoi ?!
Je ne le savais pas… Sans doute que mon temps sur cette terre se termine pour qu’avec lui s’éteignent les vexations de Gilles Renard et de tous ses congénères.
Car bien sûr, la première remarque fut suivie de bien d’autres. Et moins je répondais, plus ils voyaient dans mon silence un encouragement à poursuivre leur lent processus de destruction de mon être. Ils brisaient par leurs sarcasmes tout ce à quoi j’aurais pu me raccrocher pour simplement aimer respirer. A la cantine où ils raillaient mon goût pour les sauces et les frites. En cours de gym où mon incapacité à courir et à sauter ruinait les chances de succès des équipes qui « m’accueillaient ». Dans les couloirs où j’étais souvent accompagnée d’exclamations du style : « Faut appeler Bison futé, les gars, y a un bouchon pour aller en classe ».
J’ai baissé la tête pendant des années, perdu le courage le plus simple qui est celui de croire. J’ai attendu sans me rebeller, sans affronter les moqueurs ni par le regard, ni par les mots. Quand bien même j’aurais voulu en attraper un, il aurait eu largement le temps de déguerpir avant que mes muscles ne mettent en mouvement la graisse amassée autour d’eux.
Que pouvais-je dire ? Que pouvais-je faire ? Déjà à la naissance j’étais ce qu’on appelait un « beau bébé », euphémisme facile désignant non la beauté mais le poids du marmot. Ma mère n’a jamais pu m’en parler mais je redoute qu’elle aussi ait connu à cette époque quelques sarcasmes peu délicats. Comment une fille de près de cinq kilos avait-elle pu quitter le ventre d’une jeune femme aussi fine ? Car ce n’est pas Lucie, ma mère, qui m’a transmis cette corpulence monstrueuse. Tant qu’elle a vécu, elle a été rayonnante. Elle capturait les regards avec aisance, sans même y penser. Il suffisait qu’elle bouge pour dessiner des regards irisés chez les hommes. Et puis la maladie est venue et sa finesse s’est faite maigreur. Et plus elle s’étiolait, plus elle maigrissait, plus je m’enrobais. Comme si mon père, de crainte de perdre aussi sa fille, cherchait à lui donner cette solidité qui faisait de plus en plus défaut à son épouse.
Après la mort de maman, bouffée par le crabe inexorable, le gavage a continué. C’est devenu maladif, mécanique, incessant. Mon estomac a pris goût à la quantité. Je me suis habituée à l’abondance des plats, aux goûters pantagruéliques. Se contenter d’un seul dessert à la cantine m’était impossible, j’avais toujours dans mes poches des bonbons, des BN, des tranches de brioche.
Et plus on m’agressait, plus je me revanchais de ces humiliations sur la nourriture. La saveur onctueuse du sucré était le seul bonheur de ma vie d’enfant.

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MessageSujet: Re: Il était une voix   Sam 31 Juil 2010 - 9:32

> >

Il faut bien des miracles pour tracer une vie, pour faire qu’elle échappe à l’ombre du logique pour verser dans un ordre irrationnel. Mon miracle, ce fut d’aller au collège. Certes, j’avais les résultats pour le faire et de toutes les manières j’étais loin d’avoir les 15 ou 16 ans qui m’auraient permis d’entrer en apprentissage…
L’apprentissage ! C’était le souhait le plus ardent de mon père, histoire d’être sûr de me garder auprès de lui. La place était déjà toute trouvée… La boulangère du village vieillissait et avait besoin d’un coup de main. Ma destinée était là entre les croissants, les petits pains et les baguettes. Enfin, selon mon père… car pour ma part, je ne m’imaginais pas continuer à croiser toute ma vie les mêmes mines moqueuses, narquoises et méchantes. Gilles Renard serait paysan comme son père et reprendrait ses terres le moment venu. Les autres resteraient aussi car d’ici on ne s’évade que le temps de quelques journées au collège. Il doit exister un élastique puissant qui vous ramène inlassablement sur les berges de l’Alagnon.
Peut-être que ma corpulence m’a permis de rompre avec cette amarre fatidique ? Je suis entrée au collège et, finalement, je n’en suis jamais vraiment revenue.

Monsieur Gomez était mon professeur de biologie. C’était un petit homme sans véritable grâce, ni beau, ni avenant quand on le croisait dans la rue ou dans les couloirs. Mais sitôt isolé dans le monde clos de la classe, il se métamorphosait en ludion magnifique. C’était un véritable phénomène de foire. Il ne marchait pas, il galopait d’une table à l’autre. Il ne parlait, il jouait de sa voix et de son corps. Avec lui, on assistait à l’éclosion d’une fleur, à la naissance d’un faon, à l’éruption d’un volcan. Sans la moindre image, sans magnétoscope. Juste en le regardant bouger, mimer, réinventer pour nous les miracles de la nature.
Monsieur Gomez était aussi responsable du club Théâtre du collège. Les mardis et les jeudis, après la cantine, il réunissait une quinzaine d’élèves pour travailler des grandes scènes du répertoire français. Une quinzaine, pas plus ! Autant dire qu’après quelques années de succès, il en était venu à sélectionner très sérieusement les candidats. Seuls les plus motivés et les meilleurs jeunes comédiens pouvaient intégrer la structure, les autres devaient se contenter d’assister aux spectacles en comptant le nombre de « troisièmes » qui quitteraient bientôt le collège. Quatre « troisièmes » en moins c’était quatre places en plus l’année suivante.
A vrai dire ce type de supputation m’était bien indifférent. J’avais débarqué au collège avec ma même solitude lourde, mes envies de boulimique et mon silence obstiné. On ne se refait pas… Et moi encore moins que les autres.
La sixième, puis la cinquième s’écoulèrent paresseusement. J’étais une huître collée à ma table. Seule évidemment ! Mes voisines d’occasion se plaignaient toujours que je prenais trop de place et fuyaient mes parages dès que l’autorisation de le faire leur était accordée. Et, finalement, cela m’allait très bien ainsi ! Je pouvais m’étaler à ma guise et construire mon petit monde calme et douillet.
Et les bulletins d’égrainer leur fausse originalité à chaque trimestre « Elève appliquée et travailleuse. Des résultats un peu justes. Il faut participer ! ». Participer ? La belle utopie ! Mais savaient-ils bien ces profs ce que c’est que monter au front, s’exposer au feu des regards, à la mitrailleuse lourde des reproches qui fusent à la récré. Participer ? Facile à dire quand on reste planqué derrière son bureau, protégé par une blouse blanche. Pour ma part, j’en avais bien assez avec les agressions sur mes rondeurs sans rajouter dans mon sillage une litanie de « fayotte » ou « c’est la chouchoute au prof ! ».
Et puis de toute façon, je ne vois pas bien ce que j’aurais bien pu dire. J’avais une seule certitude : celle que je ne comprenais rien… Et que ça resterait toujours comme ça !

Quand on étudie la vie des grands hommes, il y a toujours un moment indéfinissable, celui où leur destin bascule. On peut le dater, le cerner et pourtant on ne sait jamais vraiment par quel miracle alchimique les étoiles et les planètes s’alignent en une nouvelle configuration qui bouleverse l’ordre du monde. Sans prétendre me comparer à un César ou à un De Gaulle, j’ai connu ça un certain nombre de fois. On prend un virage sans s’en rendre compte et, quand on se retourne, le passé s’est effacé.
Un mardi, je me suis retrouvée sur la petite estrade de la salle du foyer. Huit mètres sur quatre. Une scène conséquente pour n’importe quel collégien, mais pour moi c’était une sorte de prison étroite dans laquelle je me sentais incapable de me mouvoir.
Tout était parti d’une expérience pédagogique voulue par monsieur Gomez et la principale du collège : tenter « d’ouvrir » les élèves refermés sur eux-mêmes par la pratique du théâtre. J’avais été désignée à l’unanimité – joie de ces petits établissements où tout le monde connaît tout le monde - comme premier cobaye. Sans véritable possibilité de refuser. A partir de maintenant, il y aurait 17 comédiens dans la troupe ! La dix-septième était une dondon d’un mètre soixante pour 85 kilos qui n’avait jamais vraiment ouvert la bouche devant plus de cinq personnes. La belle affaire !
Ce que la fée des contes de mon enfance n’était pas parvenue à faire, monsieur Gomez allait y réussir. Je me suis transformée en quelques mois. Il a suffi que j’ouvre la bouche, que je force sur cette voix presque toute neuve, que je la fasse mienne, que je la dompte…
Il a suffi ?… Oui, aujourd’hui, je vois les choses ainsi… Une évidence, une simple formalité… Mais dans la réalité, ça a été beaucoup de travail, de répétitions, de course contre le vent et contre le temps. Je mâchais et remâchais des kilomètres d’exercices de diction. Je testais des vibrato de plus en plus suave. J’allais hurler dans les bois pour finir de casser cet organe qui me semblait trop doux.
Le travail sur la voix était celui qui m’intéressait le plus. Bouger mon corps était quelque chose de plus difficile, de moins acceptable. J’avais l’impression qu’en parlant je pourrais dépasser cette masse de chairs, me livrer, m’exprimer enfin.
Autrement.
Et que cela ferait taire les rieurs, les moqueurs et leur ribambelles de saloperies destructrices.

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MessageSujet: Re: Il était une voix   Sam 31 Juil 2010 - 9:33

Quand monsieur Gomez nous dirigeait, il se métamorphosait en petit dictateur. Il avait mille fois plus de rigueur, d’exigences envers les comédiens que nous étions qu’envers ses élèves.
Dictateur, le mot est peut-être un peu fort… Ce n’était pas le bagne quand même et c’est sans doute dans ces périodes de travail théâtral que j’ai découvert ce qu’était un vrai fou rire. Mais quand notre metteur en scène avait une idée en tête, rien ni personne ne pouvait l’en détourner. Moi je me serais bien contentée de lire des poèmes, immobile au centre de la scène, avant que les autres n’attaquent la représentation. Juste la voix ! Sans le corps. Et, tant qu’à faire, avec un éclairage tamisé, histoire que je disparaisse complètement. Oh oui ! N’être qu’une mélodie flûtée, un peu rauque, déroulant par petits éclats les émois de Ronsard, le spleen de Baudelaire, les troubles d’Héloïse.
Belle perspective certes… mais monsieur Gomez était comme possédé par son pari pédagogique. Je devais me libérer, laisser échapper de mes entrailles tout ce qu’on ne devinait pas, ce qui était enfoui, tapi, écrasé par mon apparence. Peut-être avait-il perçu quelque chose que personne, pas même moi, n’avait vu ? Peut-être voulait-il pousser le plus loin possible son expérience ? En tous cas, à ses yeux, je ne pourrais être considérée comme transformée que lorsque j’aurais réussi à dompter mon corps, à la faire oublier. Il me voulait Agnès dans « L’Ecole des femmes ».
Me faire jouer cette enfant qu’on n’avait jamais vu que fine et jolie ? C’était de la folie ! On avait vu des actrices bien trop âgées pour le rôle venir affirmer candidement que le petit chat était mort. On n’avait jamais vu des simili matrones rendre fou le pauvre Arnolphe. Et même Molière, dans ses fulgurantes folies, n’avait sans doute jamais imaginé les choses ainsi.

J’ai appris le rôle d’Agnès, décortiqué chaque vers pour l’enrober d’émotion, maîtrisé mes mains, mes jambes, les tremblements de mon visage. J’ai fait de chaque partie de mon corps une terminaison nerveuse sous contrôle. Les mots pilotaient mes gestes, asservissaient mes muscles, dictaient leur impérieuse volonté à mes larmes et à mes rires.
J’étais Agnès !
Et mon « petit chat est mort » était vibrant d’une telle sensualité que j’en avais des frissons… Et je n’étais pas la seule. L’émotion transpirait dans toute la troupe. Dans le silence de cathédrale de notre petite salle de répétition, une star était née.
Et cette star c’était moi !…

Il y a eu la musique baroque pour amener le public dans l’atmosphère du Grand Siècle, la lente extinction de la salle, les trois coups. Puis le premier acte pour apprendre à quel point le trac vous remue, chavire ce corps que vous croyez connaître, lorsque les autres sont déjà sous le feu de la rampe et que vous restez à l’abri des coulisses.
Il y a eu le petit monologue d’Arnolphe et le « Venez Agnès. Rentrez. » qui m’invitait à venir sur scène.
Et il y a eu cet éclat de rire général…
Et il y a eu ce cri…
« On comprend pourquoi il la cachait ! »
C’est tombé du fond de la salle… Comme un crachat purulent jeté à mon visage.
Je suis sortie de scène par l’issue de secours derrière le décor.
Sans pleurer.
J’avais trop l’habitude.
Mais cette pauvre Agnès elle, elle n’avait pas l’habitude. Le petit chat n’était pas mort. C’était elle qu’on venait d’assassiner…

Il a fallu du temps pour refermer la cicatrice. On ne m’avait pas laissée ma chance ! On m’avait condamnée sans savoir ! Tout cela parce que je n’étais pas ce qu’on aurait voulu que je sois. Agnès aurait dû être jeune, je l’étais. Agnès aurait dû être une poupée blonde toute apprêtée dans une jolie robe. Et je ne l’étais pas.
Pourtant, quand au retour des vacances, les portes du club Théâtre ont rouvert, j’étais la première en scène. Pendant deux mois j’avais ruminé mes rancoeurs, torturé ma mémoire, flagellé mon ambition sans pouvoir me résoudre à retourner au silence.
- Monsieur, je ne veux plus monter sur scène en public… Mais je veux, je veux, je veux continuer…
- Un comédien sans public ce n’est plus vraiment un comédien…
- Comprenez-moi, je ne veux plus me montrer… Je ne veux plus qu’on rie de moi… Je ne veux plus jamais connaître cela… Plus jamais !… Je serai la meilleure voix off que vous ayez jamais eu.
- Voix off, ce n’est pas un rôle !
- Etre une ombre, cela me convient parfaitement… Du moment que je la joue…
Alors, monsieur Gomez a fait un truc insensé.
Il a écrit une pièce.
Une pièce juste pour moi. L’histoire de l’âme d’une comédienne maudite. Une âme perdue, égarée au milieu des grands textes. Jouant sans relâche pour ne pas disparaître, trouvant ses partenaires dans les éléments de la nature et finissant par mourir dans une dernière gerbe d’alexandrins.
L’année scolaire est passée comme la foudre. Les cours n’étaient rien que de simples interstices dans la guirlande des vers que je me récitais sans cesse. J’étais voix… Une voix unique et désincarnée.
Et je roulais, je roulais, vers ce triomphe qu’on m’avait volé un an plus tôt.

Bien sûr, monsieur Gomez m’a chaudement recommandé auprès du proviseur du lycée de Clermont où on dispensait un enseignement théâtral. C’était le genre de recommandation qui place votre dossier sur le haut de la pile. Même si vos notes, elles, ne sont pas forcément à la hauteur.
Mais Clermont c’était loin, c’était cher. Trop loin, trop cher pour mon père. Il n’avait pas oublié le cri maudit qui m’avait chassé de la scène un an plus tôt. Si c’était cela le théâtre, il n’en voulait pas pour sa fille. Il ne s’était d’ailleurs pas déplacé pour assister à la première, et unique, représentation de « L’âme poète ». Pour lui, un trait définitif avait été tracé sur mes talents supposés. De lycée à option théâtre, il ne fut plus question lorsque ma fiche navette de fin de troisième revint à l’administration du collège remplie d’un seul mot « pré-apprentissage ».

J’avais l’impression d’avoir laissé partir un train que j’aurais eu le temps de prendre cent fois. Incrédule, je me pinçais pour me convaincre que ce que je vivais était bien la triste réalité : je déclamais tout seule des vers de Racine dans la boulangerie des Moulin. Avec pour uniques spectateurs, plusieurs rangées de croissants et de pains au chocolat disposés dans la vitrine comme les spectateurs d’un théâtre antique.
C’était à devenir folle.

Roseline Moulin avait pris mon désespoir pour ce qu’il n’était pas. De l’arrogance. Du mépris pour la profession de boulangère.
- Si tu crois qu’à la ville, tu aurais mieux, tu te trompes ma fille !… Là-bas pour réussir, il faut ou bien avoir travaillé dur à l’école pendant des années et avoir des diplômes plein son cartable… ou bien être une jolie fille pour se trouver un mari plein de pépettes…
Elle n’avait pas besoin d’ajouter la conclusion de son propos. Il coulait de source. Je n’avais, et je n’aurais jamais, ni les diplômes, ni la beauté… Alors, la remplacer à la boulangerie c’était de loin le mieux qu’il pouvait m’arriver.
- Alors cesse de rouméguer tout ça et va chercher la dernière fournée de baguettes !
J’ai aligné des kilomètres de flûtes, entassé des tonnes de miches craquantes et odorantes. Au bout de quelques mois, le pain, les viennoiseries, les gâteaux m’étaient devenus insupportables. Pourtant, dès que la mère Moulin tournait le dos, je me goinfrais comme une malheureuse. C’était ma revanche sur toutes ces petites merveilles pâtissières, sur cette échoppe étroite où défilaient toujours les mêmes têtes, sur ces journées moroses qui se ressemblaient toutes. Et c’était tout sauf le bon moyen pour régler mon problème pondéral.

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MessageSujet: Re: Il était une voix   Sam 31 Juil 2010 - 9:33

Les relations avec mon père s’étaient dégradées. Comment aurait-il pu en être autrement ? Après ce qu’il m’avait fait !…
Par chance, nous n’avions pas vraiment les mêmes horaires. Je partais tôt le matin pour ouvrir la boulangerie à six heures. Comme j’avais deux kilomètres à faire à pied jusqu’au village, je me levais à quatre heures et demie. Cela justifiait pleinement que je sois déjà couchée lorsqu’il rentrait des champs… Pendant les mois d’été et le début de l’automne, je réussis à l’éviter. La tombée de plus en plus précoce du jour, les premiers frimas modifièrent cet équilibre trop avantageux pour durer.
- Qu’est-ce que tu as à marmonner encore ?
C’était son grand air à lui, son morceau de bravoure ! Mes supposées récriminations perpétuelles, incessantes et remplies d’injures à son encontre. A vrai dire, il pouvait bien arriver que je lâche, pendant que je préparais la soupe, quelques paroles malheureuses contre lui. Mais ce n’était que les jours de profonde déprime. Lorsque j’avais trop croisé le sourire de maman sur la photo qui couronnait l’écran de télévision. Lorsque Roseline Moulin m’avait saoulée de ses reproches venimeux. Lorsque ma vie me semblait l’argument d’une tragédie. La plupart du temps, en fait, je me faisais des répétitions à l’italienne, soliloquant tous les rôles. Je connaissais comme cela plusieurs pièces du répertoire ; je les avais apprises dans le car qui me ramenait chaque soir du collège, puis l’année d’après sur le chemin du village. Si quelque producteur de spectacle en peine de jeune actrice d’avenir avait poussé la porte de la boulangerie pour m’auditionner, j’aurais pu sur l’heure lui proposer quelques-unes des plus belles tirades de la scène française. De Corneille jusqu’au théâtre de boulevard. Sûr que ça l’aurait bien étonné !
- Je ne marmonne pas… Je révise…
- Encore du théâtre ?!
- Encore du théâtre, oui ! Toujours du théâtre ! Le matin, à midi et le soir…
La mise en scène était toujours la même. J’élevais la voix et il plongeait aussi sec le nez derrière son journal. Fin de l’affrontement.
Rideau !

Ce mercredi-là, j’ai pris l’autocar de 6h45 sur la place du village. Comme tous les mercredis, j’avais relâche à la boulangerie… puisque ma formation de vendeuse m’appelait à Clermont-Ferrand. Mon horrible destin ne me laissait vraiment aucun répit !
Là-bas, au moins, c’était la ville. Un autre monde. Un autre cadre ! Une autre atmosphère ! Oh, pas si différent que cela pour moi ! On m’y regardait de manière identique ! Fixement d’abord, puis l’air faussement gêné on détournait les yeux…et, souvent, dans mon dos on m’observait m’éloigner avec un sourire moqueur ou désolé.
Au CFA, on faisait surtout du français et des mathématiques. Pour tous ces jeunes, largués du système scolaire faute d’être entrés dans le moule de l’excellence, cela semblait difficile. Pour moi, cela ne faisait qu’aviver mes regrets. J’étais sans doute bien meilleure élève que je ne l’avais cru et j’aurais finalement pu réussir au lycée. Avec ou sans l’option théâtre…
Enfin si… Plutôt avec.
Ce mercredi-là, j’ai pris l’autocar de 6h45 sur la plage du village. Dans ma valise, tous mes vêtements, la photo de maman, mes économies. J’avais 16 ans depuis la veille et, désormais, personne ne pourrait plus me contraindre à étudier ce que je ne voulais pas apprendre.
C’était une fugue.
Ca avait surtout le goût délicieux de la liberté.

Je n’avais jamais vu Paris autrement qu’en photo ou à la télé. Ce fut un choc lorsque devant moi se déroula ce panorama chargé d’Histoire. Ce fut comme une révélation. Tout cela était bien vrai. La Seine et ses quais, Notre-Dame, la Tour Eiffel surveillant dans le lointain sa rivale de Montparnasse.
C’était tellement grand, tellement fort, tellement beau que je faillis renoncer. Qu’est-ce que j’étais venue faire là ? Avec mes quelques centaines de francs, mes 16 ans tout frais et cette confiance inoxydable en une improbable étoile. Avec mes rêves de scène et mon allure de baleine…
Je n’avais qu’une seule adresse à Paris, celle d’un cours renommé de théâtre. Insuffisant pour s’en sortir ! Avant tout, il me fallait un toit, il me fallait un travail. C’était l’urgence absolue car l’hiver commençait à peine et je ne me rêvais pas un destin de petite vendeuse d’allumettes.
Je m’étais donnée jusqu’à l’été pour m’installer dans la ville, accumuler assez d’argent et m’inscrire en septembre à ce cours Florian sur lequel j’avais lu tant de fantastiques témoignages.
C’était mon second véritable pari sur l’avenir. Le premier avait été d’oser partir ; celui-là je l’avais d’ores et déjà réussi.
Alors pourquoi s’inquiéter ?

Le théâtre est un monde de mensonges, de faux-semblants, d’apparences trompeuses. Si je n’étais qu’une amatrice un peu douée, je possédais déjà le sens des artifices élémentaires. Je savais que ma corpulence pouvait être un avantage ; elle avait tendance à me vieillir. Pour le reste c’était à moi de donner l’illusion que j’avais bien les 19 ans que j’allais annoncer partout désormais.
Par chance, ma carte d’identité était d’un modèle ancien aisément falsifiable. Avant même de quitter mon village, j’avais gratté l’encre du dernier chiffre de mon année de naissance et l’avait remplacé par un autre, inférieur de trois unités. Je garderais donc mon nom, mon prénom, faute de pouvoir me procurer une véritable identité de substitution. Si on lançait un avis de recherche me concernant, la différence d’âge suffirait peut-être à brouiller les pistes.
Pour le reste, j’avais mijoté un curriculum vitae complet et proprement invérifiable. J’arrivais de Limoges - il avait fallu que je me documente sur la ville, histoire de faire illusion au cas où… - pour mener des études en sociologie à l’université Paris VII. Le truc passe partout et insignifiant. J’étais orpheline et titulaire d’une bourse – élément rassurant pour les agences immobilières – obtenue grâce à ma mention très bien au Bac. Ca c’était pour le background sur lequel je pourrais broder à l’occasion… en évitant surtout de tomber dans un misérabilisme, toujours susceptible d’amener les gens à s’intéresser à vous. Il fallait, au contraire, que je me fasse aussi discrète, aussi terne et grise que possible. Et surtout, je devais absolument éviter de parler théâtre à toutes les personnes que je côtoierais. Surtout, brouiller les pistes !

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MessageSujet: Re: Il était une voix   Sam 31 Juil 2010 - 9:34

J’ai passé les deux premières nuits dans un hôtel minable, à combattre une armée d’insectes répugnants tout en dressant les plans de ma première campagne. D’abord, j’essaierais de me faire engager comme serveuse dans un fast-food – ça ne manquait pas - … puis, si cela ne fonctionnait pas, comme vendeuse. Je biffais évidemment de cette liste mentale toutes les boulangeries, pâtisseries et salons de thé de la capitale… ce qui revenait, il faut bien le reconnaître, à éliminer un nombre énorme de possibilités.
En décembre, il y a toujours des possibilités d’emplois ponctuels à l’approche des fêtes de fin d’année. J’avais aussi escompté un coup de pouce dans ce sens-là. Peine perdue ! Toutes les places étaient déjà prises depuis longtemps. A croire qu’il faut s’inscrire dès la sortie de la crèche pour avoir un job saisonnier… De surcroît, quand on me voyait arriver, bousculant toujours plus ou moins un peu tables et chaises sur mon passage, les managers se dépêchaient d’inventer de bonnes raisons pour me remettre dans la rue. Un seul, franc ou inconscient je ne saurais dire, eut la politesse – si on peut dire les choses ainsi - de motiver clairement son refus.
- Mademoiselle, je ne doute pas que vous ayez de grandes qualités et je vous souhaite de réussir dans vos études de socio… mais notre enseigne a du mal à se débarrasser de l’image de mal bouffe que certains ont voulu lui coller… Je ne vais quand même pas donner raison à nos détracteurs en vous engageant.
J’ai hésité entre lui sauter au cou pour l’étrangler ou l’embrasser pour le remercier de sa franchise. Finalement, je n’ai rien dit.
Parce qu’il n’y avait rien à dire…

L’avenir appartient à ceux qui se lèvent tôt dit-on… Il faut le croire car c’est au petit matin de mon troisième jour parisien que l’horizon a pris de nouvelles couleurs. Celle d’un magasin de vêtements pour « personnes fortes » selon la phraséologie politiquement correcte en vigueur.
Un pur hasard en fait. J’avais besoin d’un pantalon présentant mieux que celui que j’avais porté les deux jours précédents… J’ai vu l’affiche sur la porte, j’ai changé de plan de bataille et j’ai enlevé la place sans avoir beaucoup à lutter. La propriétaire avait une silhouette plutôt avenante, genre de détail de nature à complexer la clientèle. Avec moi, jeune et obèse, dans la boutique, elle faisait le pari commercial suivant : montrer aux clientes qu’il y avait « pire » qu’elles et les conduire ainsi à oser acheter autre chose que des robes sacs dénuées de charme… sur lesquelles les bénéfices étaient de plus assez réduits.
Il faut reconnaître que le calcul fut bon. Pour la première fois, mon corps boursouflé se révéla un atout.
Et pour moi qui signais un premier contrat de travail, et pour la patronne qui vit effectivement son chiffre d’affaire prospérer.

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MessageSujet: Re: Il était une voix   Sam 31 Juil 2010 - 9:35

> >

Six mois plus tard, je n’avais pas perdu un gramme. En ces années de vache folle, je n’avais même pas eu à bouffer de la vache enragée. Je gagnais assez pour louer un petit studio, manger (et plutôt plus que moins…) et aller une fois par semaine au théâtre. J’en revenais conquise ou irritée, subjuguée ou détruite, et il fallait bien une nuit entière pour que cette excitation de la scène me quitte tout à fait. Au matin, je devais prétendre avoir veillé sur la dernière thèse en date sur le monde ouvrier chinois ou établi des fiches statistiques sur les catégories socio-professionnelles dans les pays de l’Union. Et surtout éviter de rêver éveillée en me souvenant des frissons au moment des trois coups, m’interdire de hurler des tirades avec de grands mouvements de bras… Enfin bref, rester dans mon rôle de petite étudiante en sociologie, studieuse et réservée.
Six mois plus tard, j’avais mis assez d’argent de côté pour oser franchir la lourde porte cochère du cours Florian. J’étais en fait inscrite depuis mai mais le stage d’entrée durant le mois de septembre marquait le début véritable de l’aventure… Ou sa fin !... Car la dernière séance des trente-six heures proposées tenait lieu d’audition et pourrait bien marquer l’effondrement de mes rêves.
J’aimais bien madame Soutou et ses clientes, mais je ne me voyais pas servir encore pendant des années de miroir déformant. Je suis donc arrivée au cours avec l’envie de dévorer la scène.

Ils étaient deux à nous observer, un professeur de l’école et un comédien soi-disant célèbre… mais dont le visage ne me disait à vrai dire rien. Ils voulaient juger de ce que nous avions dans le ventre à travers une batterie d’exercices. De l’improvisation, la lecture de poèmes, du mime… et puis bien sûr, il y avait la préparation de l’audition. Les conseils qu’on nous donnait étaient de véritables incitations à l’obéissance… du moins jusqu’à un certain point. Il fallait ou s’incliner ou bien être capable de déballer tout un arsenal d’arguments quasi-juridiques pour justifier une opinion contraire. C’était plus qu’intéressant. Un véritable défi.
Je ne sais pas si monsieur Gomez aurait été fier de moi – et je ne pouvais surtout pas lui écrire pour lui raconter ce qui m’arrivait – mais lui aussi aurait trouvé beaucoup à apprendre au contact de cet enseignant vif et passionné.
- Mademoiselle, pourquoi restez-vous en dedans ?
- Mademoiselle, que fait votre bras droit ?
- Mademoiselle, si vous sortez côté jardin, comment votre partenaire peut-il venir à votre rencontre puisqu’il attend côté cour ?
C’était incessant, un véritable ping-pong dont chaque minute était riche de sens, de découverte et de bonheur. Il fallait donner, donner, donner encore.
J’avais moins de 30 heures pour prouver quelque chose et j’aurais juste cinq à dix minutes pour le confirmer.

Ce furent des minutes pénibles.
Je m’étais installée dans un café afin de pouvoir guetter l’apparition des listes sur le panneau extérieur de l’école.
J’allais savoir si j’étais retenue.
J’y croyais, puis je n’y croyais plus… avant d’y croire à nouveau. Ces quelques journées m’avaient appris tellement que j’en voulais encore. Elles m’avaient aussi montrée qu’il ne suffisait pas de croire être pour être vraiment. J’étais largement perfectible. Surtout dans mes postures, mes déplacements. Seule ma voix était vraiment à la hauteur de mes espérances… Elle ne me trahissait jamais, réagissait instantanément à mes sollicitations. Elle se faisait volcan ou murmure mais toujours avec la même pointe rauque qui en était la signature.
Je n’étais pas sur la liste.
Il me fallut cinq relectures complètes pour m’en convaincre : ils n’avaient pas voulu de moi. C’était un coup terrible, une désillusion noire. Et pourtant la déception ne parvint même pas à m’abattre. J’avais encore du temps pour apprendre, pour me perfectionner, pour leur montrer que je pouvais être à la hauteur de la réputation de leur école. Bon sang ! J’avais failli oublier que je n’avais même pas dix-sept ans !

- Mademoiselle !
S’il y avait bien un visage que je ne souhaitais pas voir sur ma route, c’était bien celui de ce comédien, soi-disant connu, qui nous avait observé pendant notre stage de sélection. Il n’avait cessé de me pousser à bout, de me houspiller, critiquant chaque mouvement, chaque expression de mon visage. Là où le professeur de l’école avait toujours été mesuré, lui avait systématiquement appuyé ses critiques. Pas seulement envers moi à vrai dire… Mais les autres, franchement, j’avais eu du mal à les voir, à les observer tant j’étais enfermée dans ma bulle égoïste.
- Vous êtes déçue hein ?
Ca c’était la phrase de trop. Toutes mes révoltes silencieuses remontèrent en simultané dans un déchaînement aussi acerbe que jouissif
- Non, je suis ravie... J’ai bossé dur pour avoir l’argent. Ca coûte la peau des fesses votre école… Et Paris c’est pas mon chez moi non plus… Ca fait presque neuf mois que je porte ça, que j’attends, que je me dis que je vais tout donner et même plus… ben non, rien… Résultat des courses : j’ai pas assez de talent pour l’école… Mais à part ça, je ne suis pas déçue. Tout va bien. Je vais retourner vendre des tuniques taille 56 en essayant de faire croire à mes clientes que c’est du 38 mannequin… Ca c’est de la comédie, ça c’est du théâtre, de l’illusion… Et de l’improvisation surtout ! Faut pas croire, hein ?! Ca vous apprend plus que le cours Florian… Vous devriez essayer…
Je me suis arrêtée. Essoufflée. C’était mon vrai premier monologue hors de scène, ma première crise d’automutilation, d’introspection externe. J’avais lâché en termes acides ma vérité. Celle qui faisait mal !
- Je me doute, a-t-il repris… C’est d’ailleurs pour cela que je vous attendais. Cette école n’est pas pour vous… Je suis désolé e vous le dire aussi directement. Votre corps vous handicape. Si vous aviez été acceptée, vous auriez dû vous confronter à l’atelier « danse et comédie musicale ». Vous savez, j’y suis passé… C’est dur… Très dur… Même si vous semblez déterminée et soucieuse de réussir, vous y auriez laissé des plumes.
- Merci de vous soucier ainsi de ma santé…
- Ecoutez, je suis surtout venu avec une proposition… Voilà une adresse… C’est un studio d’enregistrement… C’est un ami qui est le patron… Il cherche des voix nouvelles… La vôtre a des chances de lui plaire… Ca n’est pas forcément super bien payé mais...
Mais…
Il n’avait pas besoin de terminer sa phrase. Je pouvais lui inventer de nombreuses fins différentes et toutes aussi plausibles.
Mais ça vaudra mieux que votre boutique…
Mais ça vous permettra d’attendre de représenter le concours d’entrée l’année prochaine…
Mais c’est tout ce que vous pourrez trouver de toute façon.


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MessageSujet: Re: Il était une voix   Sam 31 Juil 2010 - 9:35

> >

Je ne sais plus qui a dit que la réussite rend fou. Dans mon cas, elle m’a précipité dans des complexités étranges, conduit sur des chemins étroits où mon esprit s’est égaré.
Qui étais-je ?
Sarah Vander, Lucy Crown son interprète ou moi ?
Lorsque le premier film tourné par Lucy Crown, trois ans avant le « pilote » de « City Lights », a trouvé un distributeur en France, on m’a demandé de la doubler. Lorsque Lucy Crown est devenue la nouvelle James Bond Girl, on m’a offert un beau contrat pour la doubler. Et lorsque Lucy a été nommée aux Oscars, la chaîne cinéma qui retransmettait la cérémonie a souhaité que je vienne faire un doublage pour les éventuelles rediffusions de son discours de remerciement. Un magnifique chèque à la clé. Pour deux minutes d’un discours entrecoupé de larmes. Et pour un film qui, à dire vrai, m’avait passablement ennuyé.
Je passais le plus clair de mon temps de ma vie de comédienne face à l’image de cette créature parfaite, à chercher à placer les bons mots dans le rythme de ses lèvres, à gémir lorsqu’un beau mâle lui donnait du plaisir, à faire rouler son rire sardonique et machiavélique à la face de la France. Elle était si belle et moi… Moi j’étais tellement moi. Pareille à ce que j’avais toujours été. Immonde et repoussante.
Forcément, il y a alors des questions qui dérangent, qui se glissent dans votre tête, qui tournent, s‘infiltrent, sédimentent. Une jalousie sourde exercée à l’encontre de celle qui m’avait pourtant apportée cette forme particulière de gloire (qui repérait mon nom à la fin des génériques ?).
Pourquoi elle et pas moi ?
J’ai repensé aux mots de Michel Garcin devant le cours Florian : « Je suis désolé, il me faut être franc. Votre corps vous handicape. » Il avait eu raison. Même lesté du plomb de mes performances vocales dans « City Lights », mon CV ne m’avait ouvert les portes d’aucun théâtre, ne m’avait pas permis de triompher du moindre casting. La différence avec avant, c’est que désormais on mettait des « formes » (j’aimais bien le jeu de mot) pour me parler des miennes.
J’ai repensé aux mots de Michel Garcin et j’ai décidé de lui donner tort. Mon corps ne serait plus un handicap, moi aussi j’en ferais une arme de séduction et le passeport indispensable vers ces scènes que je n’avais jamais vraiment foulées. Je voulais des brassées de bravos, des tonnerres d’acclamations. Je voulais poser pour la presse, qu’on s’intéresse à ma vie (au demeurant toujours bien ordinaire). J’avais besoin d’exister.
Tout simplement.
Besoin de me construire une existence à moi, avec une famille, avec des amis, avec des coups de folie. J’étais majeure mais je restais au fond de moi la petite fille silencieuse et endurcie, teigneuse et solitaire.
L’aisance financière que m’avait donnée Sarah Vander me servit à lancer l’opération « métamorphose ». L’abonnement dans un club de gym renommé pour ses résultats, le recours aux conseils de diététiciens reconnus furent un flop monumental. La volonté ne suffisait pas… ou du moins je n’avais pas la patience d’attendre les premiers résultats. Après deux mois de régime, je n’avais perdu que huit kilos. A ce rythme, pour devenir « baisable », il me faudrait presque une année… Je n’avais pas envie de m’imposer cela. Je n’avais plus envie de souffrir. Je voulais que ce soit rapide.

Je suis allé voir un chirurgien esthétique.
Là aussi, j’ai choisi un des meilleurs. Les tarifs n’étaient pas donnés mais, en doublant Lucy Crown dans une publicité pour un constructeur automobile allemand, j’avais encore arrondi mon trésor de guerre. Objectif : liposuccion. Un traitement radical et dont j’avais entendu dire qu’il était efficace et surtout sans douleur puisque pratiqué sous anesthésie générale. Une petite canule glissée sous la peau, un coup d’aspiration et hop ! une nouvelle silhouette !
- Désolé, je ne peux pas…
Je faillis m’étrangler. Le coût de cette première visite était véritablement indécent… Il avait fallu lâche quelques gros billets d’avance pour accéder jusqu’au chirurgien… Et maintenant il m’annonçait tranquillement qu’il ne ferait rien pour m’aider !
- Mais toutes ces photos dans votre « book » ?! C’est du vent ?!
- Elles sont authentiques, mademoiselle. Rigoureusement authentiques… Mais on ne peut pas pratiquer une liposuccion sur une personne telle que vous.
- Et pourquoi ?
- Parce que vous êtes obèse !
- Mais c’est justement parce que je suis obèse que je veux perdre du poids.
- A quoi voudriez-vous ressembler ?
- Je ne sais pas… Je fais 1m70 et 135 kilos… Je voudrais faire 60-70 kilos de moins… Avoir une poitrine plus petite et des rondeurs acceptables.
- Un peu comme ça ?…
Le chirurgien me colla une photographie sous le nez. Une silhouette parfaite que je ne connaissais que trop bien.
Lucy Crown !
- C’est la folie du moment… La plupart de mes clientes veulent lui ressembler… Enfin, je dis mes clientes… C’est surtout leur mari…
Je ne parvins qu’avec peine à abandonner la contemplation du corps de Lucy, ce corps que je connaissais si bien, ce corps dont je ne me rendais pas compte à quel point il m’obsédait.
Oui, comme tant d’autres femmes fantasmant sur la perfection de Lucy, je voulais lui ressembler. Mais moi j’avais ce qu’elles n’auraient jamais. La voix qui donnait à ces hanches, à cette poitrine, à ce port royal toute cette sensualité féline.
Si une seule personne avait le droit de lui ressembler, c’était moi !
- Et si je double la somme ?
- Je dirai non de la même manière… Oh, vous trouverez bien de prétendus confrères pour tenter le coup ! Pour plusieurs milliers d’euros, on est prêt parfois à prendre des risques inconsidérés. Moi je ne joue pas avec ça… Au-delà d’un certain pourcentage de masse graisseuse prélevée, l’intervention est dangereuse… Mortelle même si elle est pratiquée sans les précautions élémentaires. Je vous déconseille fermement d’essayer… Si vous voulez vraiment ressembler à ça…
Il avait prononcé le « ça » avec un mélange de dégoût et de fatalisme…
- … commencez par perdre trente à quarante kilos de manière traditionnelle… Ensuite, tout deviendra possible.

J’ai repris mon régime à base de fruits, relégué les sodas, les graisses et les gâteaux dans un repli secret de ma mémoire. J’ai retrouvé ma carte d’abonnement au prestigieux Gymnasium dans une poche de veste. J’ai tout repris à la base…
Ce n’était plus de la simple motivation, c’était de la rage. La même qui m’étreignait le cœur lorsque j’avais payé les quelques francs pour prendre le bus pour Clermont et l’aventure. La même que face au panneau du cours Florian. Mais je ne me battais plus vraiment pour la même cause. Ce n’était plus la comédienne qui voulait modeler sa vie mais une femme qui voulait inventer la sienne.

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MessageSujet: Re: Il était une voix   Sam 31 Juil 2010 - 9:36

> >

Plus les jours, les mois, les années passaient, plus Lucy Crown me devenait insupportable. Je la croisais plusieurs fois par semaine dans mon travail. La quatrième saison de « City Lights » n’avait même pas encore été diffusée aux Etats-Unis que déjà nous en avions entrepris le doublage. Les producteurs avaient imaginé un lancement simultané dans tous les grands pays du monde occidental. Du jamais vu ! Il fallait travailler d’arrache-pied, jouer toujours à la limite, faire, défaire, refaire à un rythme fou. Lorsque je rentrais chez moi, je la croisais encore à la une des magazines. Elle filait le parfait amour avec un pilote d’Indy Car, Greg Lawson, californien classique à base de cheveux blonds et de sourire désarmant.
Et moi j’attendais toujours le premier homme. Le courageux alpiniste qui voudrait bien tenter l’ascension de la montagne imposante de chairs qui me constituait en dépit de mes consciencieux exercices et de mes repas faméliques.

Comment pourrais-je oublier Sylvain ?
On n’oublie pas son premier amant.
Peut-être qu’on a tort d’ailleurs…
Je n’avais pas eu à chercher bien loin. Sylvain travaillait au studio SynchroLab où j’enregistrais la plupart de mes doublages. C’était un assistant en informatique, un des ces bidouilleurs de génie qui savent tout de suite pourquoi le système a merdé et qui vous remettent le tout en place en sifflotant. Nul doute que lui aussi devait toucher un salaire conséquent pour ses compétences… Quand on connaît le coût global d’une séance, chaque minute perdue génère une perte supplémentaire difficile à éponger par la production… Nous ne sommes cependant pas restés intimes assez longtemps pour que je puisse approfondir avec lui la question de ses émoluments.
Ce n’est pas moi qui ai fait le premier pas. Même débarrassée de dix kilos, transformés en sueur, en vapeur, en impulsions cardiaques rapides, je n’avais toujours pas le profil d’une croqueuse d’hommes. Et même de face, je faisais plus pitié qu’envie.
Il m’a demandé s’il pouvait m’offrir un café après la séance d’enregistrement. Il avait envie de connaître mon histoire, cette histoire qui, depuis ma majorité, avait cessé d’être taboue mais que personne ne connaissait vraiment. Quelque part c’était touchant que quelqu’un puisse s’intéresser à moi pour autre chose que ma voix.
Il m’a écoutée. Ca fait bizarre de se dire que des millions de gens m’écoutaient parler chaque soir mais qu’il n’y avait qu’une poignée de personnes qui m’avaient entendu raconter ma vraie vie. Je n’étais pas texane, je ne vivais pas à Hollywood avec un dingue de vitesse et je n’avais jamais posé nue pour PlayHouse. Je venais d’un petit village au bord de l’Alagnon, je vivais seule dans un studio plutôt agréable et si j’avais posé pour des photos c’était chaque année sous le préau de l’école… et au dernier rang, cachée derrière trois murs de camarades bien serrés.
Il m’a raccompagnée. Sans que je soupçonne encore un quelconque désir de sa part. Et quand bien même j’y aurais songé, j’aurais eu assez de lucidité pour m’interdire de rêver à cela. Moi dans un lit avec un homme ? Et pourquoi pas un joueur de foot à l’Académie française tant que j’y étais !
Il m’a avoué son envie de faire l’amour avec moi en rougissant un peu. Diable ! Comment le lui reprocher ? Soit il était vraiment en manque, soit c’était un pervers de la pire espèce… Du moins c’est ce qu’aurait pu imaginer toute personne sensée. Moi j’ai voulu y croire, croire que je l’avais ému, touché par mon histoire, par ma témérité, par mes remords aussi.
Il m’a déshabillée. Avec des gestes que je trouvais trop lents, que je trouvais trop timorés. Mon cœur battait à mille à l’heure. Enfin ! Enfin ! Enfin ! Je m’étais tellement persuadée au cours de toutes ces années que cela n’arriverait jamais… Du moins tant que j’apparaîtrais aux hommes comme la fille illégitime du Yéti et de la baleine de Jonas… Et là, ça y était !
Il m’a prise. D’abord avec douceur puis de manière plus énergique. Il y avait son visage au-dessus du mien, son corps qui pesait à peine et cette chaleur qui irriguait mon ventre. C’était dérangeant… et en même temps divin.
- Parle moi…
- Qu’est-ce que tu veux que je te dise ?
Il ne répondit pas. Ses yeux fermés semblaient attester qu’il se concentrait sur la satisfaction de mon premier plaisir de femme. Pour l’accompagner, je me suis mis à répéter machinalement les propos que Sarah Vander distillait aux hommes qui avait le bonheur, éphémère et généralement unique, de lui faire l’amour.
- Ne t’arrête pas… Continue…
C’était exactement ce que j’avais envie de lui dire… Mais jamais Sarah Vander ne se serait abaissée à dire cela. Sarah prenait les hommes pour mieux les broyer ensuite, les faire choir de leur piédestal, les mettre à sa botte de manière définitive. Ca donnait des dialogues sulfureux, des joutes déséquilibrées dont on connaissait par avance le vaincu.
- Parle !… Parle !… Ne t’arrête pas de parler !
Il ne m’a pas regardée une seule fois et j’ai bien fini par comprendre. Ce salaud sautait Sarah Vander… ou peut-être Lucy Crown… Sûrement pas la petite Française qui lui prêtait sa voix.

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MessageSujet: Re: Il était une voix   Sam 31 Juil 2010 - 9:37

> >

- Nous sommes désolés ! Vous ne faites pas l’affaire !…
- Pardon ?!
- On ne vous prend pas !…
- Mais vous cherchez bien une femme de poids pour votre comédie…
- Tout à fait !
- Et vous trouvez que je ne fais pas l’affaire… Je peux reprendre les dix kilos que j’ai perdus si vous voulez…
- Ce n’est pas ça ! Question physique, vous êtes exactement ce qu’on cherche… Mais votre voix est bien trop sexy !…
Je les aurais tués !
Parce qu’ils avaient raison…

> >

A la fin de la quatrième saison, Sarah Vander se retrouvait rattrapée par ses actes délictueux. Une commission d’enquête était constituée au sein de la société d’assurances pour laquelle elle travaillait. Le chasseur devenait soudain proie et le dernier épisode se terminait par l’entrée dans le célèbre bureau bleuté, lieu de toutes les turpitudes (ou presque) de l’héroïne, d’un inspecteur de police venant l’arrêter.
C’était une de ces précautions indispensables dans les séries à succès. Toujours se trouver une porte de sortie au cas où… Lucy n’était visiblement pas décidée à rempiler pour une cinquième saison. Comme bien d’autres auparavant, elle se préparait à lâcher la main qui l‘avait portée au-dessus des autres pour s’accrocher à d’autres étoiles. On l’annonçait dans de multiples projets : un grand peplum à l’ancienne, une trilogie fantastique, une comédie musicale à Broadway.
Mon « fond de commerce » se portait bien.
Car c’était bien ainsi que je me forçais à imaginer Lucy Crown désormais. Après l’aventure avec Sylvain, j’avais rompu les derniers liens intimes que je pouvais avoir, spirituellement parlant, avec Lucy. Elle n’était plus un modèle… Bien au contraire… Entre elle et moi c’était « juste pour le boulot ».
Lassée de me heurter sans cesse à cette perfection si différente de moi, j’avais repris ma quête personnelle. Entre castings pipés, portes qui claquent à mon arrivée et promesses vaseuses.
Toujours pour le même résultat. Ma voix était mon gagne-pain, mon corps un obstacle certain. Parfois l’inverse !… Et il n’y avait aucune raison que cela change !…
C’était comme une prison… On ne pouvait pas toucher à la voix de Lucy Crown. C’était moi et personne d’autre. Une ou deux fois j’avais manifesté des velléités de résistance, expliquant que je refusais de me laisser enfermer dans ce rôle unique. On avait considéré cela comme un caprice de pseudo-star avant de jeter sur un contrat un nouveau tarif horaire bien plus avantageux pour moi. Et j’avais rempilé. Qui jouait, qui ne jouait pas dans cette relation économique étrange ? Peut-être qu’ils se disaient que j’étais trop gourmande ? Peut-être - qui sait ? - que j’étais finalement une bonne affaire financière et qu’ils auraient accepté de rajouter un zéro de plus pour me garder à tous prix ?
Je n’ai jamais pensé à leur proposer de financer un spectacle théâtral dans lequel, caprice ultime, je tiendrais le rôle principal. Je n’étais pas machiavélique comme Sarah Vander… Mais eux supposaient vraisemblablement que l’original avait déteint sur moi.

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MessageSujet: Re: Il était une voix   Sam 31 Juil 2010 - 9:38

> >

C’est Paul Georges, le directeur de SynchroLab, qui m’a annoncée la nouvelle.
- Elle est à Paris pour deux jours !
- Qui ça ?
- Lucy !
Je jetais un regard narquois vers l’écran où l’actrice texane dans sa tunique immaculée, traversant fièrement l’amphithéâtre romain, marchait au sacrifice.
- Lucy ?! Je la vois tous les jours…
- C’est elle qui veut te rencontrer.
- Ben moi je ne veux pas…
- Tu ne veux pas quoi ?
- La rencontrer ! La voir de près ! Lui parler !… Je ne veux pas !
- Tu racontes n’importe quoi… Elle a appris que ta voix et la sienne étaient si proches…
- Et il n’y a bien que ça qui est commun entre nous… Elle est trop parfaite et moi pfff, je préfère ne rien dire… Et puis je vais avoir honte et je n’ai pas envie de m’humilier une fois de plus… Et puis je suis sûre que je vais la détester…
J’empilais des lignes de défense avec une énergie de gamine butée. Rencontrer Lucy ? Plutôt crever dans ma flaque de honte graisseuse, oui !

Sauf que le jour dit, je faisais les cent pas devant l’hôtel George V en attendant l’heure du rendez-vous.
J’avais de la haine envers elle. Je la jalousais pour sa beauté, son succès, sa manière d’accrocher la lumière et de s’en servir ensuite pour rayonner. J’enviais à en crever son aura et son sens artistique. Depuis la fin de « City Lights » elle avait construit une véritable carrière, édifié une filmographie aussi éclectique qu’ambitieuse. Tout ce qu’elle touchait se transformait en or. Et je n’étais pas assez égoïste et narcissique pour oublier que j’en étais moi aussi une preuve vivante.
Je l’aimais encore plus que je la haïssais. Elle était cette compagne muette qui semblait toujours me regarder et veiller sur moi, un peu comme cette mère que j’avais si peu connue. J’avais tant voulu lui ressembler, tant imaginé placer mes pas dans les siens. La gloire avec ses délires, ses folies, ses contraintes, à vrai dire, je m’en moquais… mais Lucy pouvait s’offrir tous ses rêves : monter une pièce qu’elle aimait juste pour 20 représentations exceptionnelles, partir défendre une cause humanitaire en Afrique, ouvrir une école de comédie. Elle existait. Tout simplement. Elle pouvait donner un cap à sa vie et décider d’en changer à volonté pour en prendre un autre. Moi, je n’avais pas ce luxe. Depuis bientôt six ans, j’avais une seule boussole. Et c’était elle.

- Hello, comment va tiou !
- Fine… Nice to meet you Lucy !
Nous avions chacune fait un effort de langage. C’était peut-être un bon début.
En fait, j’avais apprécié son attitude lorsqu’elle m’avait vue entrer dans la partie salon de sa suite grand luxe. Elle n’avait pas marqué la moindre hésitation en découvrant l’être informe qui finissait de lui donner une vie en France.
Peut-être qu’on l’avait mise au courant de mes disgrâces physiques ?
Et puis de toutes les façons, et j’étais bien placée pour le savoir, il n’y a pas meilleur menteur que les acteurs…
- I like your voice !
- Me too…
On a éclaté de rire. D’un coup toutes mes préventions contre elle sont tombées. C’était simple et direct, drôle et touchant. Elle avait mis d’emblée notre relation sur un véritable pied d’égalité. C’était inespéré !
On a discuté pendant une heure.
Seules.
Sans photographes, attachées de presse ou gardes du corps, parasites communs de la star qu’elle était.
Juste deux jeunes femmes échangeant sous les éclats rouges d’un soleil couchant leurs impressions sur l’ombre et la lumière. Je baragouinais en franglais, elle me répondait dans une langue qui mélangeait l’américain, l’espagnol et l’italien. Mais on se comprenait. On avait « presque » vécu la même existence : les foudres de l’échec, une réussite fulgurante, les doutes.
Je la connaissais par cœur et pourtant elle m’a déconcerté par sa gentillesse. Je lui ai expliqué tout ce qui me rongeait. Mon être que je ne supportais plus, la scène qui n’était qu’un de ces fantasmes qu’on n’assouvit jamais. Elle a eu des phrases simples pour me dire des choses tout aussi simples et sensées. A l’avenir, elle penserait à moi à chaque fois qu’elle jouerait, elle m’imaginerait dans la lumière tamisée du studio d’enregistrement et ça lui donnerait un peu plus de force. Elle voulait que cette force, je la capture à mon tour, que je m’en empare pour continuer à me battre, à avancer, à croire en mes rêves. J’ai promis… Mais peut-on croire une actrice ?…
Il a bien fallu qu’on se quitte. On l’attendait sur un plateau télé pour enregistrer un talk-show.
- One of these days, you’ll come in L.A… Ok ?
- Ok Lucy… Quand tu voudras…
- Soon… It’s sure…
Je n’avais plus aucune haine pour elle. Elle venait de me tirer de la prison dans laquelle j’imaginais qu’elle m’avait enfermée. Le soleil couchant éclairait un nouveau jour. Il allait durer trois ans.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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MessageSujet: Re: Il était une voix   Sam 31 Juil 2010 - 9:38

> >

Trois ans… et puis le téléphone, un matin. Cette voix hésitante, crachotée dans le haut-parleur.
- Je ne sais pas comment te dire ça.
Paul ne me téléphonait jamais. Il considérait qu’en dehors du studio, après des heures et des heures de répétition, d’enregistrement, de tensions nerveuses, chacun pouvait et devait reprendre sa vie. Alors, en entendant sa voix sur le répondeur, j’ai eu une drôle d’impression.
- C’est un terrible accident… Un terrible accident…
Un nouveau silence… Quelque chose comme un demi-sanglot…
- Lucy s’est tuée cette après-midi avec son mari… Sur la route… Surtout ne regarde pas la télé, ils passent des images horribles… Tu fais comme tu veux mais si tu as besoin de quelqu’un, je t’attends au café en bas de chez toi… Je ne peux pas te laisser seule dans ce moment-là…
J’aurais aimé pleurer, exploser, me répandre en un millier de morceaux sur ma moquette. Je n’ai même pas pu. Depuis des années j’avais enfermé en moi toutes mes émotions. Pour me protéger… Ou par fierté… J’avais fini par ne plus rien laisser filtrer. Paul disait que le jour où je libérerais tout ce que j’accumulais, mes problèmes de balance se résoudraient d’eux-mêmes. Que mon véritable poids, il était dans ma tête…
Mais ce jour n’était pas venu. Face au drame, j’étais incapable de la moindre émotion, je n’avais rien à dire, rien à exprimer sinon une hébétude profonde. Comme si je n’en avais rien eu à foutre !
Lucy.
Il était impossible de trier en un instant le flot d’images que son nom m’évoquait. Elle avait d’abord été pour moi une image, un idéal impossible à atteindre, le reflet d’une perfection plastique. Et puis je l’avais rencontrée… Paul avait là aussi eu entièrement raison. Ca avait tout changé. Grâce à elle, j’avais découvert la Californie, les studios de Hollywood, la démesure américaine. Elle m’avait tirée de la pénombre de SynchroLab pour me rapprocher de sa lumière, pour me faire partager cette ivresse de la gloire dont je n’avais jusqu’alors que des miettes inconnues. On se téléphonait au moins une fois par mois et on papotait pendant des heures comme deux gamines d’une petite trentaine d’années peuvent le faire. Du coup, mon anglais s’était sérieusement amélioré et je savais que de son côté elle s’était mise sérieusement à apprendre le français.
Elle m’avait mis à côté d’elle sur son piédestal.
- Sans toi, en France, jé né souis rien !…
Ca la faisait rire…
Ces derniers mots… Son dernier rire…
Et face au souvenir de ce rire, je n’avais pas la moindre larme. C’était un néant que je voyais monter vers moi, un trou de silence qui se préparait à m’engloutir sans que je puisse esquisser le moindre geste, prononcer le moindre mot.
Paul m’attendait au café… Il aurait pu monter me consoler mais ce n’était décidément pas son genre d’aller chez ses « artistes ».
J’ai pris mon imper – il tombait une pluie grise sur Paris – et j’ai descendu à pied, comme une zombie, les trois étages.

On parlait depuis deux heures. Un peu de l’accident. Beaucoup de Lucy ; de ses projets, de sa gaieté, de l’enfant qui poussait en elle. De tout ce qu’elle aurait pu faire si…
On parlait pour prolonger sa vie, pour qu’elle reste avec nous un peu plus longtemps… Pour qu’elle ne sombre pas tout de suite dans l’ombre.
On parlait mais Paul avait quelque chose en tête, quelque chose qu’il ne pouvait exprimer avant d’être sûr que je sois prête à l’entendre.
- Qu’est-ce que tu vas faire maintenant ?
Je n’avais pas été assez égoïste pour envisager la situation sous cette angle-là. La mort de Lucy signifiait pour moi la fin de ce que j’avais longtemps pris pour une servitude. Sa mort me libérait. Je cessais d’être une voix. Je cessais d’être sa voix.
Ce fut un second choc ! Plus de 13 années de ma vie s’étaient terminées dans un virage en Californie.
- Je n’ai pas envie de penser à moi, Paul… Moi, ça ne compte pas !
- Si ça compte… Ca doit compter !… Tu ne dois pas te dire que tu es morte avec elle… Toi tu es en vie et tu as encore des centaines de choses à apprendre, à découvrir. Il faut que tu te dises : Lucy Crown est morte mais moi je suis vivante…
C’est à ce moment qu’une voix inconnue, celle d’un aveugle à la table à côté, s’est invitée dans notre discussion…
- Monsieur, vous dîtes que Lucy Crown est morte… Mais c’est impossible… Elle ne peut pas être morte puisque je l’entends parler avec vous…

Je suis un boudin.
Les yeux explosés de larmes, le cœur soulevé par un trop plein d’émotions. Toutes celles qui remontent de ces années où je me suis haïe, où je n’ai jamais cherché qu’à me détruire pour éviter que d’autres le fassent, où j’ai eu peur de la vie.
Je suis un boudin.
Et finalement ça m’a terriblement arrangé. Je n’avais rien à oser puisque je m’écrivais une fin malheureuse par avance. Tout était écrit, prévu, planifié. Mes échecs, mes déceptions, mes frustrations.
J’ai fait assumer à mon corps la responsabilité de ma lâcheté. Je l’ai entretenu dans ses boursouflures, dans ses disgrâces, dans ses rondeurs. Tout en croyant lutter contre lui.
Mais aujourd’hui, je suis vivante et ce corps-là est mort. Emporté dans le linceul d’une autre moi-même. L’aveugle a raison… Lucy Crown n’est pas morte. Elle vit en moi, elle continue à exister dans ma chair autant que dans ma voix.
J’ai réalisé en un instant la synthèse improbable entre une apparence et un mystère, entre « son » souvenir et « mon » avenir.
Je suis double désormais et plus rien ne peut m’atteindre. Parce que sa force est en moi, parce que je suis la seule à pouvoir la faire vivre encore, je suis née aujourd’hui d’un accord trop longtemps impossible.

FIN

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MessageSujet: Re: Il était une voix   Sam 31 Juil 2010 - 22:42

Je suis enchantée de cette lecture.
Le style très abouti sert magnifiquement une histoire qu'on ne peut plus lâcher, et tout est tellement bien rendu : la cruauté des enfants, le parcours scolaire plombé par le physique, l'amour du théâtre, bref, ce récit m'a tenu en haleine.
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Il était une voix
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