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 Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]

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MBS

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MessageSujet: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Jeu 12 Aoû 2010 - 21:19

23 JANVIER
Cahier de Ludmilla Roger

Comment ne pas être secouée quand on trouve dans sa boite mail un message d’une telle force et d’un tel désespoir ? Comment parvenir à respirer sans se laisser étouffer par les sanglots ? Ceux de la tristesse et du désespoir. Ceux de la honte de ne pas avoir été près de toi pour te tenir la main et te ramener vers nous.
Dans les tourments qui étaient les tiens, j’ai toujours vu se dessiner une issue comme celle-ci.
Partir.
Partir pour essayer d’exister un peu, de se retrouver vraiment, de comprendre ce qu’on est et où on va.
Je n’avais aucun mal à le percevoir par avance. J’ai connu cela moi aussi en d’autres temps et pour d’autres raisons (que tu connais). Je me suis reconstruite. Tu le feras aussi.
Seulement voilà… Me dire que je ne vais plus te voir d’un bon moment – je n’ose pas dire ou penser « jamais » - me laisse complètement ahurie. Dans le fond, et c’est sidérant, on ne se connait même pas depuis un an mais il y a des relations dans lesquelles le temps n’a aucune valeur ; on se reconnaît et puis c’est tout. C’est la chanson d’Eponine dans la comédie musicale des Misérables. Nous marchions sans savoir l’une vers l’autre. Nous étions sœurs adoptives avant même de nous connaître… et nous le sommes toujours car rien ne pourra briser ce lien-là dans mon cœur. « Les amis on les choisit, la famille on la subit » disait l’autre. J’ai eu la chance extraordinaire, le privilège même, de pouvoir choisir un membre de ma famille. Et c’était toi.
Et c’est toi.
Tu vois, je ne sais quel temps utiliser pour parler de toi. Et avoir des problèmes de temps pour une historienne, quelle triste ironie ! Tout ce que j’espère, c’est pouvoir un jour – bientôt – te conjuguer au futur, au futur proche, puis à un présent qui ne soit pas de narration.

Je sais que tu as toujours écris pour exorciser. Sans doute es-tu déjà en train de jeter sur le clavier de ton ordinateur le détail de cette dernière aventure dont je ne connais en fait que ce qu’y fut ma participation… Active et horriblement impuissante. J’espère que cela te fera du bien, que ce sera le cœur de ta « thérapie » et que cela t’aidera à nous revenir.
Je t’attends et je ne suis pas la seule, j’en suis sûre. D’ailleurs, Adeline est passée deux fois à la maison pour demander si on avait des nouvelles de toi. Elle est consternée par ce que Marc lui a fait lire. Pourtant, tu n’étais que sa prof et sa patronne – ce qui, en y réfléchissant un peu, est déjà pas mal – alors que tu es plus que ça pour moi. Imagine donc mon traumatisme. Adeline est consternée ; je suis effondrée.
Alors, prenant exemple sur ma « grande sœur », j’ai décidé d’écrire moi aussi pour dire ce qui me passe par le cœur et par la tête chaque jour, chaque minute, chaque instant que durera ton absence. J’ai acheté pour cela ce matin, à l’hypermarché, un cahier, un petit cahier bleu – ta couleur préférée -, pour écrire au jour le jour tout ce que je n’aurais pas pu te dire en vrai, en direct-live. Mes éclats de rire, mes coups de mou, mes actions d’éclat (si, si, il y en a parfois !).
Il faut que j’avoue que ce samedi matin aura été marqué par ma première sortie depuis lundi dernier. Contrairement à tes ordres – en bonne Blésoise têtue – je suis restée au château jusqu’à ce que les réparations aient été faites aux serrures. J’ai pris l’initiative, puisque tu m’as nommée châtelaine – à titre provisoire cela s’entend -, de faire renforcer les protections, attendu que mon chéri se morfond depuis près d’une semaine sans moi à 700 bornes d’ici. Donc, demain, à moins que l’hiver ne pousse une nouvelle fois une pointe acérée et glacée sur la France, je repars sur Toulouse.
Parler de Marc me fait penser à ce malheureux Arthur. Là encore, je ne sais pas ce qui est exactement arrivé entre vous mais la manière dont tu en parles dans ton mail me dit que tu n’es pas partie en le haïssant.
Bien au contraire.
Et dire que je ne le connais pas… Dire que j’ai eu sa fille dans les bras sans que nous n’ayons jamais rien échangé lui et moi. Pas même un regard.
Si je souffre de ton départ, quel verbe faut-il utiliser pour lui ? Je crains de manquer de ta richesse lexicale pour caractériser exactement son sentiment. Cela doit être terrible.

En écrivant, une idée s’est formée dans ma tête. Une de ses idées un peu loufoques que tu aimais détruire au nom de ta toute puissance rigueur d’analyse. Je vais récupérer l’adresse de tous ceux à qui tu as écrit pour signaler ta « disparition volontaire » et leur demander d’acheter eux aussi un petit cahier bleu. Et eux aussi vont se mettre à écrire pour raconter ton absence. Avec leurs mots, leurs émotions et peut-être aussi au bout d’un temps leur lassitude. Mais tous ces mots ajoutés ensemble formeront une chaîne telle puissante qu’il est impossible que, même si tu te caches en Amazonie ou au Népal, tu n’en sentes pas la vibration dans l’air autour de toi.
Tu n’es pas partie, Fiona Toussaint.
Puisque nous t’aimons.


Dernière édition par MBS le Lun 13 Fév 2012 - 17:56, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Ven 13 Aoû 2010 - 19:15

Cahier d’Arthur Maurel

Trouver un cahier bleu à Paris un samedi après-midi n’est pas la chose la plus compliquée à faire. Sauf lorsqu’on s’y prend très tard et que les magasins se préparent à fermer leurs portes. Il a fallu que je négocie, avec Corélia dans mes bras, en expliquant que c’était un cahier pour que la petite puisse dessiner. En bref, la jouer corde sentimentale… Eh oui ! Un mensonge de plus !… Je crains fort de ne pas être près de me guérir dans ce domaine. Mais tu noteras que je mens toujours pour la bonne cause. Peut-être que cela pèsera dans ta décision de revenir…
J’ai finalement acheté deux cahiers. Un gros à couverture rouge de 200 pages pour Corélia qui va pouvoir poursuivre son œuvre créatrice à base de portraits de toi et de maisons fantastiques surmontées de vingt cheminées toutes fumantes. Un petit bleu de 48 pages pour moi parce que je ne veux pas imaginer que ton absence puisse dépasser ces malheureuses 48 pages. Si je remplissais une page par jour, ce serait déjà beaucoup trop !
Voilà. J’ai trouvé comment commencer cette confession, ce récit, ce témoignage. Je ne sais pas très bien comment nommer cela. Pas plus que je ne voyais très bien à première vue ce que je pouvais avoir à te dire que tu ne saches déjà. Parler de détresse, de souffrance, de vide sans toi, ce serait terriblement convenu. Cela ne veut pas dire que je ne le ressens pas, cela signifie que j’ai vu tellement d’horreurs dans ma vie de reporter que j’ai une manière un peu différente du commun des mortels de graduer l’échelle des douleurs.
Je redoute quand même lundi. Pas parce que je vais retrouver le boulot – cela serait plutôt une bonne chose même si je sens que l’ambiance va être lourde – mais parce que je vais réaménager dans l’appartement qui a été remis à neuf après le passage de nos « amis » des forces d’intervention. En une semaine, ton odeur légère aura sûrement disparu mais pas le sentiment de ta présence. Dans mon lit, dans l’encadrement de la porte, sur la table de la salle à manger tu seras là. Et que dire du palier ? Je crains d’ouvrir régulièrement la porte donnant sur l’escalier en espérant t’y trouver dans ta robe sexy, les yeux grands ouverts par la surprise, la bouche tordue par la frustration d’être découverte. Même Ursula Andress jaillissant de l’onde devant Sean Connery ne m’aura pas fait autant d’effet. C’était en une seconde la quintessence de ce que tu es : belle, intelligente, imprévisible dans tes intuitions et tes décisions. Une femme quoi… Non, pas « une »… « LA » femme.

Les services du capitaine Jacquiers n’ont pas mégoté. Pour un convalescent surmené, on m’a logé comme un coq en pâte dans un cinq étoiles. Peut-être pour me dissuader de sortir prendre le frais ailleurs que sur la terrasse… Il a d’ailleurs fallu que je négocie pendant une bonne heure avant d’avoir l’autorisation de sortir acheter ce fameux cahier bleu. De là, mon retard à l’allumage apparent, mais maintenant je sens le métier qui revient. Les mots s’alignent et, si mes adjectifs n’ont pas le tranchant que j’aime dans ta prose, je pense que cela ne serait pas retoqué par un rédac-chef sourcilleux.
Il est clair que le pari que j’ai fait dimanche dernier après mon échec auprès de mes supérieurs de RML était terriblement risqué. Pourtant, j’étais convaincu que c’était le bon. A un moment donné, il fallait rompre le cercle vicieux dans lequel tout le monde était enfermé : se taire, obéir et recommencer à trembler. Tu as dû être étonnée que ton vieil ennemi Maximilien Lagault se soit trouvé mêlé à tout cela. Il n’avait absolument rien à voir avec ta naissance mais l’organisation le tenait par cette histoire de nègres que tu as mis à jour lors des Rendez-Vous de l’Histoire et que tout le monde s’est empressé d’étouffer. Il m’a servi en quelque sorte de marchepied pour atteindre directement la présidence et le cercle des fidèles du service de sécurité présidentiel. Ce qui t’étonnera le plus, c’est qu’en sachant que c’était pour toi, il a redoublé d’activité. Cela me coûtera juste quelques invitations supplémentaires à mon micro. Pas la mort même s’il faudra s’enfiler la purge de sa littérature au préalable.
Lagault m’a permis d’entrer en contact avec l’interlocuteur que j’avais ciblé. Un homme qui se trouvait être à la fois sur la fameuse liste et s’était révélé le plus acharné à résister aux pressions de l’organisation. Son avancement s’en est d’ailleurs trouvé considérablement ralenti. Nul doute que les mois qui viennent devraient lui permettre de rattraper son retard. Je ne cite pas de nom mais tu devineras peut-être quand tu liras ceci de qui il s’agit.
Je connaissais le risque. Si cela n’avait pas fonctionné, je t’aurais retrouvée, pris par la main et c’est ensemble qu’on serait allés refaire notre vie ailleurs. Un couple comme le nôtre n’aurait pas eu de mal à trouver quelque chose d’intéressant à faire aux Etats-Unis ou en Australie. Au final, ça a marché et tu es partie toute seule… Tant pis pour moi ! Mais je n’imagine pas de baisser les bras. En février, j’ai une semaine de vacances. Elle te sera entièrement consacrée. L’Extrême-Orient c’est vaste mais quelqu’un comme toi cela ne passe pas inaperçu même au milieu d’un milliard quatre cents millions de Chinois et d’une centaine de millions de Japonais. Et ce n’est pas qu’une question de couleur de peau.
Je ne peux pas terminer ce premier jet - qui, l’air de rien, a bien entamé le petit cahier bleu – sans dire un mot de ta « petite sœur ». Elle m’a fait remarquer dans son mail que nous ne nous connaissions pas et que c’était une erreur qu’il fallait que nous effacions le plus rapidement possible. Je comprends mieux pourquoi vous vous complétez si bien. Ce que tu n’es capable de faire que sous la contrainte, elle le réalise sans hésiter. Elle ose, elle fonce. Ca me plait ! Je l’aurais bien embauchée dans mon équipe mais bon, il paraît qu’elle va te succéder – on ne te remplace pas – dans certaines des nombreuses fonctions que tu assumais. Elle sera sûrement trop occupée pour en faire davantage. Dommage ! En tous cas, les réservations sont déjà prises pour le train de nuit de vendredi prochain. Nous descendons, Corélia et moi, rencontrer à Toulouse la fameuse Ludmilla.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Lun 16 Aoû 2010 - 0:04

DIMANCHE 24 JANVIER
Cahier de Robert Loupiac

J’ai de quoi méditer sur mon âge de quasi croulant. A ne consulter mes messages sur le net que deux ou trois fois dans la semaine, j’ai pris en quasi simultané l’annonce de ton départ et la proposition de Ludmilla de t’écrire ce que nous pensons, ce que nous vivons sans toi.
Je ne dois pas être le seul à penser que c’était fatal. On t’en avait trop fait pour que ton esprit fier ne demande pas grâce à un moment ou à un autre. Pour que cela te prenne en plein milieu de l’année universitaire, c’est qu’ils ont dû te faire passer un sale quart d’heure au Ministère. Je dois être terriblement vieux jeu mais je considère que, même si tu as pu bénéficier à un ou deux moments de ta carrière de passe-droits, rien n’était usurpé. Pour t’avoir vu travailler 18 à 20 heures par jour pendant les deux derniers mois de préparation de ta thèse, je pourrais soutenir devant un jury d’honneur que les louanges qui te furent tressés lors de ta soutenance étaient encore en-dessous de ce que tu méritais. Qu’est-ce qui leur a pris à Paris de te mettre en demeure de passer l’Agrégation ? Et toi qu’est-ce qui t’a pris d’accepter leur diktat sans contester ? Nous aurions tous été à tes côtés pour lutter contre la décision arbitraire qui te visait.
Mais voilà que je te fais des critiques et de méchants commentaires quand je voudrais tant te dire de gentilles choses. Mais te les dire à toi ! Pas les confier à une sorte de journal intime ! C’est cette absence et ce papier petits carreaux – c’est tout ce que j’ai pu trouver en catastrophe à la maison – comme une sorte de grillage entre toi et moi qui doivent me mettre de si pénible humeur.
Ma première idée avait été, tu le sais, de prendre une retraite légèrement anticipée afin qu’un poste de professeur s’ouvre à la fac auquel tu aurais pu prétendre. En prenant la poudre d’escampette, tu m’obliges à aller jusqu’au bout. Tant pis, tant mieux, qui le sait ? Dans un monde idéal et juste, tu serais te retour dans le courant de mai ou de juin pour postuler pour prendre ma place. Dans le monde réel, un autre décrochera le poste et il l’aura sans doute largement mérité. Mais il ne sera pas Fiona Toussaint et cela me fera de la peine de ne pas te voir t’installer pour de bon dans mon fauteuil.
Alors puisqu’on peut ouvrir les vannes de son cœur et laisser le flot des vérités intérieures s’écouler sur le papier, je vais dire ici pour la première fois ce que j’aurais dû t’avouer depuis longtemps. J’ai dû lutter longtemps pour ne voir en toi qu’une étudiante. Je crois que j’ai dû passer à ton égard par tous les sentiments de la création. Je t’ai admirée et je t’ai crains, je t’ai aimée – oui, aimée – et haïe, tu as été l’enfant et la femme, la disciple et la maîtresse. Tout finissait par se mélanger dans ma tête tant tu me troublais par tes capacités. Si j’avais seulement eu le quart de la moitié de tes facultés, j’aurais fini ma carrière à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales. Fatalement à certains moments on se sent un peu – beaucoup – perdu et les sentiments s’emballent. Que tu vois en moi un père me rassure. Déjà parce que cela remet notre différence d’âge à sa juste place. Ensuite parce que cela prouve que tu n’avais rien perçu des idées un peu folles qui ont pu parfois me traverser l’esprit au cours des dix dernières années. Elles n’ont été que feu de paille mais parfois ce genre de brasier vous tient chaud assez pour que vous passiez l’hiver.
Tu l’as déjà expérimenté toi-même depuis que tu enseignes. On commence à te parler d’un étudiant qui tranche dans la masse par des qualités hors normes et tu veux en savoir plus sur ce phénomène. On regarde les listings aux partiels, en fin d’année. On pointe les mentions très bien qui s’enchaînent comme autant de perles sur un collier. Alors, quand on te dit qu’il ou elle veut se spécialiser en histoire moderne, tu te demandes s’il viendra vers toi ou s’il faudra en faire la conquête. Tu as fait le premier pas malgré ta réserve coutumière et je ne sais toujours pas pourquoi. Sûr que ça a dû te coûter de venir frapper à la porte de mon bureau. Je te revois encore tremblante d’émotion et de gêne. Rien à voir avec la fois où ils t’avaient attifée comme une péripatéticienne de bas étage ! Lorsque nous avons commencé à travailler ensemble sur ton premier mémoire, quel ravissement ! Quel pied pour parler directement ! Et c’était toujours le même sentiment cette année lorsque nous nous retrouvions à commenter tel article, à discuter de l’intérêt de telle ou telle problématique !… J’aurais bien voulu que cela dure cinq ou dix ans de plus.
Sûr qu’ils vont faire la trombine à l’UFR et au « château » de te perdre comme ça, en plein cœur de l’année. J’aurais bien une solution de facilité à leur proposer pour faire le joint d’ici juin mais ce serait encore une fois trop flirter avec la ligne jaune entre le justifié et le moralement discutable. Je vais encore y réfléchir demain avant d’ouvrir ma grande gueule.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Jeu 19 Aoû 2010 - 0:36

DIMANCHE 24 JANVIER
Cahier de Ludmilla Roger

De la pluie ! De la pluie ! De la pluie !
Voilà qui te situera ce que je retiendrai de mon retour vers le sud.
Toi, peut-être, tu es déjà sous les cocotiers ou dans l’autre hémisphère, là où c’est l’été, et tu échappes à tout cela. Mais franchement, ce déluge incessant de Charentilly jusqu’à Toulouse aura marqué mes nerfs tant j’avais du mal, parfois, à deviner devant moi les autres véhicules.
Ai-je déjà décidé de transformer cet exercice de dialogue à une voix quotidien en chronique météo faute d’avoir autre chose à écrire ? Non, je te rassure. Simplement, il s’agit pour moi de te dire dans quel état j’étais lorsque je suis revenue chez Marc. Pendant sept cents bornes, je n’avais pas vraiment pensé à la pluie, aux flaques, aux distances de sécurité. J’avais pensé à toi et à ce que j’allais bien pouvoir t’écrire. Fatiguée, énervée, je n’ai rien trouvé de mieux dès mon arrivée que m’engueuler – une première ! – avec Marc. Pour un rien… ou presque rien. Je lui ai demandé de prendre lui aussi cette habitude d’écrire chaque jour quelques mots pour toi. Et là, il l’a mal pris… ce qu’à la limite je peux très bien comprendre. Même absente, tu tiens une telle place dans ma vie que je crois bien que, quelles que soient l’amitié et l’admiration qu’il te porte, il doit être un peu jaloux. Je sais qu’une reconquête se fera tendrement sur l’oreiller et qu’il s’excusera de s’être emporté mais je ne lui demanderai pas à nouveau de se prêter à ce « petit jeu ». Même s’il est proche de toi, il n’appartient pas à ce que j’appellerais ton premier cercle.
Parlons-en un peu de ce premier cercle. J’ai envoyé mon mail à six personnes, les six que tu avais contactées ; deux seulement m’ont répondu pour me faire part de leur adhésion au projet. Arthur bien sûr qui devrait descendre le week-end prochain pour me rencontrer et, je l’espère, voir comment nous pourrons te retrouver où que tu te caches. Le professeur Loupiac a posté lui aussi aujourd’hui un sympathique message de remerciement. Des autres, point de nouvelles ! Il faut dire qu’ils ne me connaissent sûrement pas et que mon initiative les laisse peut-être d’autant plus froids. Wait and see. Demain est un autre jour !
J’ai médité pendant le trajet sur l’absence d’un nom parmi les destinataires. L’inspecteur Nolhan. L’homme au super ordinateur et à l’âme taciturne comme tu dis. Que déduire de cette absence ? Sans doute que tu le crains et que tu ne voudrais pas qu’il vienne fouiner sur tes traces. Mais alors qu’est-ce qui nous empêcherait à nous, tes amis, le cœur de ta solitude forcenée, d’aller le trouver pour le supplier de tout mettre en œuvre pour te retrouver ? Je crois que c’est aux alentours de Limoges qu’une autre idée s’est fait jour dans mon esprit. D’une manière ou d’une autre, il est complice de ton escamotage. Quelqu’un qui a été capable de découvrir que tu avais donné le jour à la petite Corélia dans quatre villes en simultané doit bien pouvoir te faire disparaître des listes d’embarquement des compagnies aériennes. Sans compter, détail que j’avais totalement omis, que c’est Marc qui avait ta carte bleue. Même si tu dois avoir un chéquier avec toi, il y a des impératifs bancaires que tu ne pouvais remplir aussi vite sans assistance. Or il connaît tes codes bancaires et tes comptes qu’il surveille régulièrement. Exit donc l’inspecteur au visage immobile ! Incorruptible et insensible, qu’est-ce qui pourrait bien lui faire cracher de toute façon les informations qu’il doit posséder sur toi et ton mystérieux départ ? Il faudra que j’y réfléchisse mais je crains que ce chemin-là soit sans issue.
Demain, j’irai voir où en sont les travaux à Parfum Violette. Si Adeline passe – ce que j’imagine – je lui demanderai si elle ne veut pas elle aussi prendre part à ce rituel exorciste du petit cahier bleu. Je ne doute pas qu’elle accepte ce qui nous permettra de sortir de ce triangle impossible : l’amant, le père idéal, la sœur adoptive. Ce sont là des rôles et des situations bien trop fortes pour que nous puissions vraiment agir ensemble sans arrière-pensées. Je suis convaincue que plus nous serons nombreux à écrire, plus les chances de te ramener à nous seront fortes. C’est là un espoir fou… Mais c’est cette folie qui m’a permis cette après-midi de ne pas faire déraper ma voiture pour la mettre en travers sur les viaducs du Limousin.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Ven 20 Aoû 2010 - 23:24

DIMANCHE 24 JANVIER
Cahier d’Arthur Maurel

Deuxième soir devant ma page blanche de cahier. Comme hier la même situation d’angoisse sur ce que je peux bien confier à ce miroir de ma solitude. Comment séparer le tristement banal de l’insondable tourment d’une vie sans toi ? Comment faire le tri entre un quotidien gris comme l’hiver et la perspective que quelque part, par-delà les milliers de kilomètres, tu « entendras » ce que j’écris ici à Paris dans cet hôtel splendide mais si froid où je m’apprête sans regret à passer ma dernière nuit.
Le banal cela pourrait être la poussée de fièvre de Corélia qui a nécessité l’intervention du médecin de l’hôtel. Un simple début d’angine, rien de grave mais elle a eu droit à son premier prélèvement de gorge et sa placidité habituelle s’est transformée en tempête de cris et de pleurs. Elle t’appelait… Ce qui tu l’imagines était deux fois plus difficile à encaisser. Le toubib n’a pas eu l’air inquiet et il a refusé de la mettre sous antibiotiques ce que, comme tout papa poule inquiet, je lui demandais de faire. Espérons qu’il sait ce qu’il fait. Moi qui ai passé une partie de mon enfance au lit à cause d’angines et de rhino-pharyngites à répétition, j’ai du mal à comprendre qu’aujourd’hui on soit devenu beaucoup plus mesuré sur les traitements. D’un autre côté, je dois reconnaître que je ne suis pas médecin m’étant trop longtemps contenté d’être malade pour avoir sérieusement envisagé de mener une carrière au milieu des virus et des bactéries.
Le reste du temps, ma journée aura été un aller et retour sans fin entre ma table de travail – où je ne travaille pas – et la grande fenêtre donnant sur le cœur de Paris. Rien de passionnant, juste de la frustration. Un sentiment aigre qui contamine chaque partie de mon être. Celui d’avoir raté quelque chose, celui de ne pas avoir su faire le geste juste, celui qui t’aurait empêché de partir.
Je me suis juste demandé qui étaient les correspondants, à qui tu avais adressé ton message de départ, que je ne connaissais pas. Léopoldine Meyer, ton ancienne collègue d’Amiens, je l’avais rencontrée au cours de mon enquête sur toi. Renaud Fourtier, m’a appris internet, est un enseignant de l’université de Rennes II spécialisé dans l’étude des révoltes populaires bretonnes. Quant à Liane Faupin, elle est complètement inconnue de Google et consorts. Même en tapant l’adresse e-mail lui correspondant, on n’obtient que du néant.
J’ai le cou qui me démange rien qu’en en parlant, c’est généralement signe qu’il y a un truc qui n’est pas logique quelque part. Rien que dans le choix de tes correspondants… Pourquoi aucun collègue de Toulouse II ? Pourquoi pas cette étudiante que tu as engagée pour t’aider à gérer ta maison d’édition ? Et tant qu’à être curieux, pourquoi ne pas avoir informé ce « pauvre » Maximilien Lagault ? Ton « meilleur ennemi » le méritait sans doute, non ?
J’ai envoyé un e-mail à ces trois correspondants en me présentant un minimum (je n’ai pas la prétention d’être connu au point de pouvoir me contenter de claquer mon nom en fin de message). J’ai appuyé la proposition de Ludmilla de tenir un petit cahier bleu – ils doivent se demander si on ne tombe pas de la lune avec notre projet neuneu – et je les ai invités à me communiquer d’éventuelles informations qu’ils pourraient obtenir sur toi. Après tout, le monde, à l’heure des jets et du world wide web, n’est qu’une petite tête d’épingle ; tu dois bien te trouver quelque part dessus.
Je t’embrasse… Ou plus exactement j’embrasse cette feuille de mon cahier en regrettant de ne pas pouvoir en faire un avion que je balancerai de ma fenêtre du sixième étage pour qu’il aille te retrouver.
Où que tu sois.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Ven 20 Aoû 2010 - 23:56

LUNDI 25 JANVIER
Cahier d’Adeline Clément

Je n’en reviens toujours pas. Comment avez-vous pu tout plaquer comme ça ? Un instable chronique, j’aurais compris. Mais vous ?
Quand je ferme les yeux le soir dans mon lit et que je me demande ce que je veux faire plus tard, maintenant je le sais, j’en suis sûre. Je veux être Fiona Toussaint.
A vous voir travailler à la fac ou à remettre en ordre Parfum Violette, j’ai compris ce que c’était qu’être à fond dans ce qu’on fait… Du moins lorsqu’il ne s’agit pas de remuer ses jambes en tous sens dans un restaurant entre les cuisines et les tables des clients. Là, si on n’est pas tout de suite à fond, on revoit la rue plus vite que prévu.
J’étais entrée à la fac pour avoir une licence et passer le concours de professeur des écoles. Et maintenant, maintenant que je vous connais, je me dis qu’il serait idiot de s’arrêter là. On nous répète suffisamment qu’il faut croire en nous, les filles, mais tout est fait pour qu’on n’ose pas. Alors les modèles comme vous, ça vous booste le caractère. On a envie de se retrousser les manches et de foncer.
Le seul bon côté finalement de cette « disparition » - et je le dis en mesurant la dose de cynisme qu’il faut pour proférer une telle ânerie – c’est que je n’aurais pas à craindre de vous désaimer en voyant la note de mon partiel. Mais, bon sang, que cette satisfaction-là est minuscule par rapport à toutes les questions que posent votre départ ! Les questions pratiques d’abord qu’égoïstement je ne peux ôter de ma tête depuis hier : qui va vous remplacer ? comment trouve-t-on un prof d’université du jour au matin, ou presque ? cela signifie-t-il que mon unité d’enseignement risque d’être perdue ?
Et puis il y a toutes ces interrogations à base de « pourquoi ». Votre départ est-il lié à ce mauvais article sur votre situation avec le journaliste Arthur Maurel ? Ou, au-delà de cette presse de caniveau et de salles d’attente, a-t-elle un rapport avec les liens amoureux que vous avez avec lui ? Marc Dieuzaide m’a confirmé hier qu’à sa connaissance vous l’aimiez toujours. Ludmilla me l’a encore dit ce matin lorsque je suis passée à Parfum Violette. Alors ? Avez-vous eu peur du bonheur ? Cela vous ressemblerait peut-être. Le bonheur est une chose trop peu cartésienne pour un esprit comme le vôtre.
J’essayerai moi aussi de jeter mes sentiments du jour sur ce petit cahier bleu. Ce ne sera peut-être pas facile. Comme vous le répétez souvent, un étudiant cela doit d’abord penser à étudier. Je craindrais de vous déplaire en me gardant d’observer ce sage précepte.
A bientôt donc, petit cahier bleu.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Sam 21 Aoû 2010 - 1:11

LUNDI 25 JANVIER
Cahier de Ludmilla Roger

Matinée studieuse à Parfum Violette avec passage de l’architecte et de l’électricien. J’ai bien cru que les deux allaient en venir aux mains pour une question futile d’emplacement d’un spot d’éclairage. Où la bêtise humaine va-t-elle se nicher quand même ? Dans une telle situation, je crois que tu n’aurais pas très bien su quoi faire. Tu aurais d’abord toussoté pour essayer de détourner l’attention vers toi avant, face à l’escalade verbale et gestuelle, de faire mine de partir. Je me suis contentée d’un « Je ne crois pas qu’on vous paye pour pratiquer la boxe pendant vos heures de travail » qui s’est révélé somme toute d’une grande efficacité. On s’est remis autour de la table et la question du câblage de ce malheureux spot a soudain cessé de faire débat.
Comme je le pressentais, Adeline a débarqué après la fin de son cours de la matinée. Embarrassée et la bouche pleine de questions. Je me suis contentée de lui livrer un strict minimum en matière de réponses. Elle n’a pas besoin de se prendre le chou avec tout ça. La seule chose qui doit lui importer, ce sont ses études… Et son travail ici. Mais je ne me fais aucun souci pour l’un comme pour l’autre. La gamine a la tête bien pleine et elle sait maintenant où elle va. Je crois juste qu’elle avait envie d’y aller avec toi. Comme moi il y a quelques mois lorsque tu évoquais le fait que tu pourrais bientôt diriger ma future thèse. Regarde où nous en sommes… On ne devrait jamais faire de projets d’avenir.
Tu n’as pas ma curiosité de vieille pie mais je suis certaine que si tu avais su le clash entre Marc et moi, tu n’aurais pas manqué d’essayer de savoir l’évolution des choses. Pas par envie particulière de découvrir des détails scabreux sur ma vie mais juste pour éviter d’évoquer devant moi un sujet douloureux. Je serai donc aussi laconique que directe sur la question. Alerte terminée ! Il y a des formes d’arguments auxquels l’homme le mieux remparé dans ses mauvaises humeurs ne peut que céder. Et ce sera déjà la fin des révélations. Je ne voudrais pas voir ce petit cahier bleu se mettre à rougir…
Après ces préliminaires largement consternants, j’en viens à l’essentiel de cette journée – pas encore terminée d’ailleurs car, poussée par les nécessités de mon emploi du temps à venir, j’écris au cœur de l’après-midi - : serais-tu repassée à Toulouse récemment contrairement à ce que ton mail affirmait ?
C’est un passage par ton appart pour rechercher une facture qui m’a mis la puce à l’oreille. Il faut dire que j’ai tellement tourné et retourné à l’intérieur en décembre dernier, pendant que tu inventais le jetlag façon Fiona Toussaint, que j’ai pris des repères d’une précision diabolique. Et que repère une historienne dans la demeure d’une autre historienne sinon les ouvrages qu’elle possède dans sa bibliothèque ? A force, je les connaissais tous, savais leur position exacte et, bien informée de ton soin en matière de rangement, je m’attendais à les retrouver là où tu les avais laissés. Surprise ! Certains avaient bougé comme par enchantement et trois avaient disparu. Les titres de ces trois ouvrages ne sont pas sans intérêt. Le volume 2 de la Nouvelle Histoire de la France médiévale par Laurent Theis, l’histoire de la Gaule par les époux Roman et l’histoire de l’Europe urbaine. Troublant comme cela cadre avec les programmes du concours. D’un autre côté, je n’ai aucun moyen d’être certaine que tu ne les avais pas amenés avec toi à Paris. Cela me donne juste à penser et à espérer que c’est cela que tu as en tête en t’éloignant. Avoir ce foutu concours pour qu’on te fiche définitivement la paix et reprendre tranquillement ta carrière. Ce serait si simple et finalement si compréhensible.
Ce qui m’amène quand même à me poser la question de ton retour fantomatique et aussitôt fuyant à l’appartement, c’est cette chemise posée sur la table de la salle à manger avec à l’intérieur une version imprimée de ton Louis XIII. Je ne te vois pas partir à Paris et la laisser en plein milieu à la merci du premier coup de vent relatif venu. Surtout avec ta manie d’oublier de numéroter les pages. A moins que tu aies su dès le départ que tu ne reviendrais pas, mais cela je n’y crois guère.
Donc, il y a mystère. Et là où il y a mystère, une historienne sait se transformer en Sherlock Holmes. SI tu n’es pas passée toi-même, quelqu’un d’autre l’aura fait pour toi. Quelqu’un qui n’ayant pas ta rigueur de rangement, aurait semé une petite pagaille dans tes rayonnages. Mais en qui aurais-tu assez confiance pour lui passer les clés de ton sanctuaire personnel ? A ma connaissance, je suis la seule à posséder un double. Même Arthur n’a pas eu le temps d’en avoir un. Alors ? Quel est l’étonnant – ou inquiétant – personnage qui s’est glissé ici depuis la semaine dernière ? S’il n’a pas eu besoin de clés, cela peut signifier que tu n’as pas disparu toute seule et que certains services t’ont aidé – ou accompagné… ou forcé la main – dans ton entreprise.
Là, forcément, ça change tout.
Mais chut !!! Pour le moment c’est notre secret à nous trois. Toi, le petit cahier bleu et moi.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Sam 21 Aoû 2010 - 22:59

LUNDI 25 JANVIER
Cahier de Robert Loupiac

Le dossier que j’avais à plaider était loin d’être gagné d’avance. Pourtant, j’étais convaincu d’avoir la meilleure solution à proposer. Je le suis encore au moment où j’écris ces lignes dans mon bureau. Que dis-je ? Dans « notre » bureau.
Il m’a d’abord fallu forcer la porte du président de l’université. Ce Daniel Bonnard, je ne le connaissais pas vraiment jusqu’à ce que nous nous trouvions un jour côte à côte, il y a deux ans, face aux étudiants qui bloquaient l’université. Si nous étions tout à fait convaincus tous deux de la légitimité de la contestation estudiantine, nous nous étions opposés sur la manière. Comme tu le sais, je suis tout à fait opposé à ce que certains politiques ou journalistes appellent, en pratiquant le langage du pire, une « prise en otages ». Lui était convaincu qu’à un certain niveau de ras-le-bol tout était possible et acceptable. C’est peut-être cette attitude qui a permis qu’il soit désigné comme président de l’université ; la fac a une mémoire et, pour surmonter le terrible naufrage de l’année 2008-2009, un type ayant approuvé l’attitude des contestataires est peut-être le mieux placé pour désamorcer à l’avenir une éventuelle rebelote. Le fait est que nous avions ce jour-là terminé notre discussion, entamée face aux grilles fermées, dans un grand resto du centre. Tu sais, le genre d’endroit où il faut te traîner avec de solides arguments.
On n’est pas devenu intimes lui et moi pour autant, mais on se connaît. C’était un levier suffisamment puissant pour m’ouvrir sa porte alors qu’il n’avait pas de temps disponible ce matin selon sa secrétaire.
- C’est plutôt inhabituel de te voir venir te compromettre dans les hautes sphères, me dit-il en me tendant une main cordiale.
- Je ne me déplace jusqu’au château que lorsque j’ai l’impression de pouvoir éclairer la gestion de l’université de mes vieilles lumières.
- Dame ! s’exclama-t-il rigolard. Serait-ce la révolution qui monte à nouveau ?
Il n’en croyait pas un traitre mot bien sûr. Son plan de remise en ordre lui semblait avoir porté ses fruits et il ne s’inquiétait pas pour l’heure du déclenchement d’un nouveau mouvement de grève.
- J’ai un cas de conscience terrible à te soumettre. Il s’agit de Fiona Toussaint…
- Encore elle ?!
Le visage de Daniel Bonnard était passé en un instant de l’ironie à ce qui ressemblait clairement à de la colère. Visiblement il savait des choses que j’ignorais moi-même.
- C’était bien ton étudiante, n’est-ce pas ? questionna-t-il.
Comme j’acquiesçai d’un hochement de tête, il embraya aussitôt.
- Ce matin, au courrier électronique, j’avais un message du ministère me disant que la demoiselle s’était fort mal conduite vendredi dernier dans le bureau de monsieur Frédéric de Moray lequel est, tu l’ignores peut-être, directeur de l’encadrement à la DGRH du Ministère. On est franchement à la limite du carton rouge pour elle… Toi qui affirmais qu’il fallait ne pas tolérer qu’on dépasse la ligne blanche entre légalité et illégalité lors des grèves, comment juges-tu le cas de mademoiselle Toussaint ?
- J’ignorais ce que tu me rapportes, mais cela ne me pose aucun problème particulier dans la mesure où Fiona Toussaint m’a annoncé qu’elle ne finirait pas son année.
- Elle a donc démissionné…
Ton message revenait à cela mais, avec un sens consommé du mensonge ou – du moins – de l’omission volontaire, je jouais sur les mots.
- Elle n’a pas démissionné, dis-je. Je te rappelle que, d’après la lettre du fameux sieur de Moray, elle a déjà perdu son poste pour l’année prochaine. Rien ne lui interdira de postuler ailleurs sur des postes vacants…
- Impossible ! trancha Daniel Bonnard avec une brutalité qui m’étonna. Je dois signaler tout manquement à l’assiduité et…
- Et tu ne signaleras rien !…
Je m’étais levé et campé face à lui, mon regard tombant vers le sien dans un face à face que ma position debout me permettait de remporter provisoirement.
- Tu ne signaleras rien, repris-je, parce que si tu le fais, c’est tout l’UFR qui suivra le mouvement et montera aux créneaux.
Je m’avançais beaucoup en disant cela mais que risquais-je avec ce coup de bluff ? Etant le plus ancien dans la maison, il pouvait penser que j’avais sur mes jeunes collègues une forte autorité morale. Il fut suffisamment effrayé par cette perspective d’une levée de boucliers de tous les enseignants pour défendre une collègue attaquée qu’il me crut sans peine.
- Je connais Fiona Toussaint aussi bien que tu dois connaître tes propres enfants. Cette fille est victime de choses qui nous dépassent… Je dis « choses » parce que je ne suis sûr de rien, mais nous dirons qu’elle s’est fait de solides ennemis dans les hautes sphères… Et cela finira bien pas changer et par tourner… Tu vois, cette fac ne manque pas de talents mais dans quarante ans, on ne le verra ni toi ni moi, je te fiche mon billet qu’elle sera devenue l’équivalent d’un Duby ou d’un Braudel. Il y aura l’école historique Fiona Toussaint et, derrière elle, le cortège de tous ses disciples.
- Rien que ça !…
- Rien que ça…
- Admettons, reprit-il après avoir encaissé le coup de ma prophétie enthousiaste… Admettons que je fasse comme si… Qui va assurer ses cours et toutes ses obligations ? Toi ? En travaillant doublement ?…
- Non, je te propose de confier les cours et tout ce qui va avec à une sorte de clone de Fiona.
- Un clone ?… Dis donc, Robert, tu es bien sûr de ne pas avoir abusé de bonnes bouteilles de vin de Fronton hier soir ? Je trouve tout ce que tu dis diablement… euh…
- Incohérent ?… Allez, va jusqu’au bout de tes pensées… Cela ne me choque pas… Pour que tu comprennes bien, prenons une image. Le Christ ayant disparu, sur qui s’appuyer pour continuer la mission ? Sur le premier des disciples bien sûr. Celui qui est dans l’ombre du numéro 1, qui pense et respire comme lui.
- Et ton saint Pierre s’appelle ?
- Ludmilla Roger…
Merde ! On sonne !… Je reviens.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Sam 21 Aoû 2010 - 23:25

LUNDI 25 JANVIER
Cahier d’Arthur Maurel

Petite pause au creux de l’après-midi. Dans mon bureau j’ai, plus encore que dans l’appartement de la rue Jules César, l’impression de te retrouver. Je sais que tu as fouillé mes tiroirs, plongé dans mes secrets – qui étaient surtout les tiens – et j’aime à me dire que chaque centimètre carré de cette surface boisée a encore en mémoire la douceur de tes doigts.
Peut-être que ce soir je n’aurais pas le temps d’écrire… ou bien que je serai trop crevé pour m’étendre sur ma journée. Alors, comme il faut que ce soit dit, je l’écris en majuscules et je le souligne d’un triple trait.
TU ME MANQUES !!!
Voilà. Cela pourrait suffire. Mais non, même pas. Le dire, l’écrire, le crier par la fenêtre ne peut m’aider à l’accepter. Tu n’es pas là. Ce n’est pas comme si je n’avais plus aucune chance de te retrouver si ce n’est dans un monde réputé meilleur. Tu es vivante et tu t’es détournée de moi - pour de bonnes raisons, je n’en doute pas – mais le fait est là. Ce soir, je vais te chercher autour de la table du studio et je n’aurais comme seule présence féminine, hormis la speakrine, que cette épouvantable Babette Lermi avec son ton agressif et ses idées manichéennes. En matière d’antithèse à ce que tu représentes pour moi, on peut difficilement faire plus efficace. Je suis d’emblée convaincu que la comparaison n’aura aucun effet apaisant sur mon caractère.
Ici, évidemment, la fiction de mon coup de pompe ne pouvait prendre. La rumeur sur mon sms, mon passage à la rédaction un dimanche soir, ma démission, tout cela s’est su, s’est dit et s’est colporté du parking à l’étage de la direction. Du coup, sur mon passage, j’ai eu droit à des regards oscillant entre l’amusement et la consternation de me voir encore entre ces murs. Drôle d’ambiance ! Quand on dit que le public a un véritable poids dans le destin des journalistes, on ne se trompe pas. Si je n’avais pas fait progresser de deux points les chiffres de l’audience sur la tranche du 18-20 heures, je serai à la maison à l’heure qu’il est et au chômage.
Il n’y a que Judith qui a marqué un vrai plaisir à me retrouver. Il faut dire que Régis Troussier lui en a fait baver des ronds de chapeaux allant même jusqu’à lui interdire jeudi dernier de pénétrer dans son bureau. Pratique pour préparer deux heures d’émission !
Et si tu savais comme je me fous de tout ça ! Comme tout cela me semble lamentablement bas ! Après tout ce que nous avons traversé depuis le début de ce mois de janvier, leurs pauvres mesquineries prêteraient plutôt à rire.
Si j’avais le cœur à cela.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Dim 22 Aoû 2010 - 0:11

LUNDI 25 JANVIER
Cahier de Robert Loupiac

Bon. Où en étais-je avant que ce type vienne essayer de me convaincre que pour payer le gaz moins cher il fallait que je fasse confiance à sa boite dont je n’ai même pas réussi à retenir le nom ?
Ah oui ! Je venais de lâcher le nom de Ludmilla à un Daniel Bonnard en pleine crise d’incrédulité après mon image christique.
Comme tu t’en doutes, il avait à redire sur cette proposition.
Il ne se gêna pas.
- Elle ferait cours à la place de Fiona Toussaint ta… ta Russe ?
- Ludmilla n’est pas russe. Son grand-père l’était, nuance…
- Oui, pardon… Ce n’est pas ce que je voulais dire… Mais j’avoue que j’ai du mal à comprendre ce que tu proposes. Tu veux que cette fille travaille à la place de Fiona Toussaint comme si elle était Fiona Toussaint ?
- En quelque sorte…
- Mais elle a quoi comme qualification. Un doctorat ou une habilitation à diriger des recherches ?
- Non.
J’ai dit cela aussi calmement que possible, histoire d’éviter que le président de l’université ne s’emballe et ne se mette à jeter des flammes. Peine perdue ! Il tenait là l’occasion de contrer ma proposition d’une manière définitive. Il décida d’appuyer précisément où cela faisait mal.
- Alors, pourquoi tu me proposes cela ?… Tu sais aussi bien moi que, rien que pour être ATER, il faut au moins préparer une thèse de doctorat ou une habilitation. SI ta demoiselle n’a rien de tout cela, elle peut toujours aller se rhabiller.
- Elle est fonctionnaire…
- Titulaire ?
- Professeur des écoles en disponibilité…
- Alors tu vois, conclut Daniel Bonnard… Dossier clos.
- Pas encore !…
J’avais de l’énergie à revendre pour une idée dont moi-même je connaissais tous les points faibles.
- Sa thèse de doctorat, elle est déjà dans tête, repris-je. Depuis un an, elle en parle avec Fiona… Et je suis prêt à prendre en charge sa direction.
- En janvier ? Mais les inscriptions sont terminées depuis…
- C’est un problème insurmontable ? demandai-je.
- Non, concéda le président de l’université.
- Pour les cours, Ludmilla a à la fois les connaissances nécessaires et l’accès aux notes personnelles de Fiona. Elle sait où Fiona en était, ce qu’elle a fait, ce qu’elle a prévu de faire. Je suis même certain qu’elle connaît les sujets que Fiona avait décidé pour l’examen. Bref, elle pourra commencer mercredi matin sans qu’il y ait d’autre rupture pour les étudiants que le changement de visage du prof.
Là, j’avais avancé d’un coup deux pièces sur l’échiquier. Pas assez pour mettre Daniel Bonnard mat.
- Statutairement, reprit-il…
- Il faudrait savoir, l’interrompis-je. On veut que les universités soient autonomes et dès qu’il faut faire preuve d’autonomie tout le monde se met à trembler et fait dans son froc.
- Mais pour la payer ?…
- Tu lui signes un contrat d’ATER à temps partiel pour un an… C’est dans tes compétences non ?…
- Mais si quelqu’un vient mettre son nez dans cette histoire ?
- Personne ne viendra, je te le garantis, dis-je en essayant de mettre le plus de conviction et de certitude dans cette affirmation.
- Et l’année prochaine ?… Quelqu’un pourra toujours se demander pourquoi l’absence non motivée de Fiona Toussaint n’a pas donné lieu à son remplacement effectif en passant par les procédures réglementaires?
- L’année prochaine, les éventuels querelleurs auront motif à se déchirer pour autre chose. Mon poste sera disponible. Ils pourront trouver là une intéressante compensation à six mois supplémentaires d’attente.
- Tu ?…
- Oui, je ne ferai pas mes derniers mois. C’est donnant-donnant. Tu acceptes ma proposition et moi je te soulage d’un problème pour l’année prochaine.
Daniel Bonnard ne répondit pas sur le champ. Je sus que j’avais emporté le morceau.

Il ne me reste plus désormais qu’à annoncer la – bonne ? – nouvelle à Ludmilla. Je l’attends pour diner.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Dim 22 Aoû 2010 - 15:36

LUNDI 25 JANVIER
Cahier d’Arthur Maurel

Par rapport à la première partie rédigée cette après-midi dans mon bureau, une seule nouvelle d’importance à signaler mais je me dis que, si tu écoutes l’émission sur le net, la chose n’a pas pu t’échapper.
J’ai viré Babette !
Elle a commencé à me chercher dès son arrivée dans le studio.
- On ne voit plus la petite Toussaint. Elle n’est pas surmenée elle aussi au moins ?…
C’était d’une double délicatesse A ton égard d’abord, au mien ensuite. Du coup, comme me l’a confirmé ensuite Judith, j’ai été particulièrement cassant dès qu’il s’agissait de m‘adresser à elle. Même à la présentation, je l’ai, paraît-il, traité avec une froideur « groenlandaise » selon l’expression du réalisateur de la tranche 18-20 heures. Il faut dire qu’avec son ouvre-boite vipérin elle avait arraché toutes les sutures que j’essayais de passer sur la cicatrice de notre séparation.
Elle a sans doute été égale à elle-même, interrompant, apostrophant, engueulant les autres, leur répondant sans les avoir vraiment écouté, méprisant les nuances de langage autant que leurs auteurs. Sauf que là, trop c’était trop ! J’avais encore en tête l’agression proférée contre toi sans que le pauvre Régis, dépassé par les excès de la furie, ait trouvé à redire. Alors quand elle a lancé à l’antenne une nouvelle allusion à « ces gens qui s’affichent dans la presse people pour faire savoir qu’ils existent », j’ai pris la décision de la jeter.
Tant pis pour le piment qu’elle pouvait apporter et qui plaisait beaucoup à certains anticonformistes bien pensants (oui, oui, ça existe !). On peut trouver des gens posés et didactiques, capables d’être polis et tolérants avec les autres, d’être respectueux de l’auditeur qui n’a peut-être pas envie de torrents de hurlements dans ses hauts parleurs (et je ne parle pas de ceux qui écoutent la radio sur leur baladeur ou leur téléphone portable). On peut trouver et on trouvera. Nul n’est indispensable. A une exception près.
« L’after » a été on ne peut plus orageux. Entre quatre yeux dans mon bureau, on s’est dit ce qu’on avait sur le cœur. Elle m’a reproché de saboter l’émission en faisant appel à des personnalités de plus en plus « tiédasses » ; je pense qu’il fallait comprendre par là des gens qui ne cherchent même pas à lui couper la parole. Elle m’a aussi mis sur le dos mon absence de la semaine passée… et la piètre qualité de mon remplaçant, ce qui était quand même assez fort de café. Lorsque j’ai pu en placer une au milieu de ce torrent d’injures volcaniques, j’ai juste dit que je ne voulais plus la revoir dans l’émission, qu’elle pouvait aller débiter toutes les saloperies qu’elle voulait sur mon compte dans les canards ou sur les ondes de la concurrence mais que si elle touchait même indirectement à toi, je saurais moi aussi laisser se diffuser dans le microcosme parisien certaines informations gratinées sur sa vie privée. Je n’en écrirais pas davantage ici car on ne sait jamais, mais je crois que ce sont des choses que ce soir j’aurais eu envie de te glisser à l’oreille pour te faire rire avant – ou après ? – l’amour. Quoiqu’il y a tant à dire sur le goût de la dame pour les antiquités que j’aurais pu commencer avant et continuer après… Dommage !
Putain ! Quand je pense qu’entre ta première venue à C’est à vous de le dire et la seconde, je comptais les heures avant de te revoir, et que maintenant je dois compter en jours sans être certain qu’il y aura une seconde fois. C’est terriblement déprimant. Je crois que je vais me resservir un whisky avant d’aller me pieuter.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Dim 22 Aoû 2010 - 16:39

LUNDI 25 JANVIER
Cahier de Ludmilla Roger

Ben ça alors !
J’en suis restée comme deux ronds de flan. Moi ? Faire cours à la fac ? C’était quoi ce délire ?
Mais ce n’était pas un délire, c’était une réalité à laquelle je devais me préparer sans tarder.

Quand je suis arrivée chez Robert Loupiac, je pensais que nous allions parler de toi, de ta disparition, des pistes que nous pouvions avoir, de l’opportunité de chercher à te retrouver. Quand il m’a fait entrer dans son bureau et qu’il m’a tendu son petit cahier bleu, je me suis dit que ce type-là avait une confiance terrible en moi. Quand je suis arrivée au passage où il lâche mon nom au directeur de la fac, j’ai cru qu’un orage aussi soudain que violent m’avait carbonisée sur place.
- Mais enfin, bredouillai-je…
- Si vous n’en étiez pas digne, Ludmilla, croyez-vous que je me serais donné la peine d’essayer de le convaincre.
- Parce que vous l’avez convaincu ?!
- Lisez ! Vous verrez bien…
J’ai donc lu jusqu’au bout la relation de l’affrontement verbal entre ton prof préféré et le président de la fac. Avec difficulté parfois car l’écriture de Robert Loupiac a fini par imiter les pattes de mouches des registres fiscaux qu’il a étudiés toute sa vie. Enfin, sur la dernière phrase, j’ai exprimé mes sentiments par un drôle de sourire que le professeur Loupiac, qui ne me quittait pas des yeux pendant ma lecture, a bien sûr relevé.
- Que signifie ce rictus ? me demanda-t-il.
- Je suis partagée, monsieur Loupiac. D’un côté, je suis honorée et comblée d’avoir cette chance-là. Je sais bien que mon tour est passé depuis longtemps, je n’ai même pas terminée ma maîtrise et mes rêves de thèse ne sont plus… que des rêves justement. Alors, forcément, cette opportunité est une chose magnifique. D’un autre côté, à quoi dois-je cet honneur ?… A la disparition de ma meilleure amie qui tenait brillamment la barre de sa destinée et n’aurait jamais dû l’abandonner. Je comprends vos arguments mais je pense à tous ceux qui auraient pu et dû être à ma place mercredi matin.
- Personne n’aurait pu être à la place de Fiona mercredi matin… A part vous… Où en était-elle ?
- Avec les « deuxième année », elle travaillait sur le conseil du roi. Avec les « troisième année », elle traitait de la justice de Richelieu en s’appuyant sur les travaux d’Hélène Fernandez-Lacôte.
- Vous voyez…
Bien sûr que je voyais. J’allais en quelques mois passer de mes petits élèves de CE2 du Blanc-Mesnil à des étudiants de Licence. C’était le genre de grande marche qu’il valait mieux éviter de rater sous peine de se ramasser grave. Et comme si cela ne suffisait pas, j’allais en plus commencer une thèse de doctorat.
- Mais au fait, dis-je prenant soudain conscience d’une nouvelle objection à mon élévation, je n’ai même pas terminé ma maîtrise. Et aujourd’hui, il faut au moins Bac+5 pour entamer des études doctorales. J’en suis restée à Bac+3.
- Avec votre concours de prof des écoles, on vous trouvera bien des équivalences. Ne vous en faites pas pour cela… Pour la thèse, je suppose que les papiers Rinchard sont toujours au cœur de vos travaux.
- Un peu moins ces derniers temps, dus-je reconnaître. Quoique la semaine passée, j’ai été obligée de remettre un peu d’ordre au château et de retrouver ces vieux manuscrits m’a redonné des bouffées d’aise et de courage pour aller plus loin.
- Quel serait votre sujet ?
J’ai à peine réfléchi. Nous en avions tellement parlé de cette thèse que dans ma tête tout était déjà ficelé.
- Les Rinchard, anatomie d’une famille aristocratique provinciale au siècle des Lumières.
- Fort bien… Nous nous reverrons demain après-midi pour discuter de tout cela. Le matin, vous êtes attendue à la présidence de l’université pour toutes les démarches administratives vous concernant. Et maintenant, je crains que si nous ne nous rapprochons pas de la sainte table, le rôti de ma femme ne soit aussi sec que le Sahara en été.
J’ai été obligée de téléphoner à Marc pour signaler cette invitation inattendue à laquelle je ne pouvais que faire honneur. Il m’a cependant été impossible de lui avouer que mercredi matin, alors qu’il se préparerait à aller enseigner dans son lycée de banlieue, je serai déjà en route pour faire cours à la fac.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Lun 23 Aoû 2010 - 0:12

MARDI 26 JANVIER
Cahier d’Arthur Maurel

Au réveil, comme tous les jours depuis que je ne croise plus ton visage au réveil, je me suis précipité sur mon ordinateur pour voir s’il n’y avait pas de mails de toi. Déception ! Rien ! Je crains que cela dure longtemps ainsi et que les 48 pages de ce petit cahier bleu ne soient que les premières d’une longue lignée. Quand cela finira-t-il ? J’ai tellement peur que ce ne soit que le commencement du début…
En revanche, j’avais deux messages répondant à mes e-mails de la veille. Léopoldine Meyer ne se perdait pas dans de longues circonvolutions pour m‘avouer qu’elle n’avait pas compris grand chose au message reçu de toi… et qu’elle avait même été étonnée que tu penses encore à elle car tu n’avais plus donné de signes de vie depuis plusieurs mois. Elle terminait en m’assurant de son soutien pour les moments pénibles que je traversais, preuve que même les profs de fac doivent lire People Life…
Le deuxième message émanait de l’énigmatique Liane Faupin. Là, au contraire de Léopoldine Meyer, il y avait de la matière et je ne peux résister à l’envie de copier (sans pouvoir malheureusement coller ce qui irait plus vite) ces lignes denses en informations.
« Bonjour monsieur Maurel,
Effectivement, nous ne nous connaissons pas. Ou plus exactement vous ne me connaissez pas car il m’arrive d’écouter parfois vos émissions et vous n’êtes donc pas pour moi un parfait inconnu.
Qui suis-je alors ? Une connaissance récente de Fiona puisque nous nous sommes rencontrées pour la première fois dans un TGV pour Paris au début du mois ; je crois d’ailleurs qu’elle partait participer à votre émission de débat le soir même. Comme le hasard est quelque chose de parfaitement hermétique à la logique, il se trouve que je suis étudiante en Histoire et que je suis des cours pour préparer l’agrégation tantôt à La Sorbonne (mon copain enseigne déjà en banlieue parisienne), tantôt sur Bordeaux (car je suis d’Angoulême).
Entre Angoulême et Paris, nous avons eu le temps Fiona et moi d’échanger sur pas mal de sujets. Je lui ai promis de ma passionner un peu plus pour l’histoire moderne qui est loin d’être ma spécialité (je suis plutôt accro à l’étude des mondes orientaux au Moyen Age) et elle m’a proposé gentiment de me passer quelques ouvrages que je ne possédais pas pour ma préparation au concours. J’ai d’ailleurs reçu ces livres par la Poste au cours de la semaine dernière et je m’étais étonnée de ne pas avoir reçu de réponse au message de remerciement que j’avais envoyé à Fiona. J’ai compris désormais pourquoi.
Ce n’est pas que je sois égoïste mais la préparation du concours consomme beaucoup de mon temps (et le reste, je confesse que je préfère le réserver à mon petit copain). Il m’est donc difficile de tenir un petit cahier comme votre amie… Ludmilla, je crois… l’a proposé. Toutefois, si je venais à apprendre quelque chose qui pourrait vous aider à retrouver Fiona Toussaint, je ne manquerais pas de vous en informer le plus rapidement possible.
Je suis de tout cœur avec vous. »
Et le tout se terminait par une pseudo-signature électronique, la demoiselle ayant visiblement numérisé sa propre écriture pour parachever ses messages.
Visiblement, ton cercle d’amis était encore en train de s’accroître lorsque les effets de l’affaire Lecerteaux t’ont conduit à disparaître. Pas assez élargi cependant pour que la dénommée Liane Faupin se sente comme moi prisonnière d’une page d’écriture (au moins) à faire tous les soirs.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Lun 23 Aoû 2010 - 23:11

MARDI 26 JANVIER
Cahier de Ludmilla Roger

Même après une nuit de repos et de sommeil paisible, j’étais toujours en plein rêve éveillé lorsque je me suis présentée au secrétariat de la présidence de l’université. A voir la quantité de paperasses qui m’attendait, je suis rapidement retombée dans la réalité, celle que tu n’apprécies guère, celle de l’administratif. J’avoue avoir étonnée qu’au milieu de cet ensemble de formulaires et de pièces importantissimes, il ne se soit pas glissé un questionnaire sur mon groupe sanguin, mes préférences sexuelles ou le nom choisi dans l’isoloir lors de la dernière élection. Distraction de la secrétaire peut-être ?
Cela m’a bien pris une heure avant que je sois certifiée enseignante ATER à l’université de Toulouse II. Lorsque je l’ai eue en main, j’ai longuement regardé ma carte professionnelle en pensant que la première chose que je ferais à mon retour à la maison serait de la scanner pour l’envoyer à papa et maman. Enfin, ils allaient pouvoir être fier de leur « fillotte » et se dire qu’elle n’avait pas perdu pour rien le quart de sa vie à farfouiller dans de vieux papiers. Petite, mais douce, vengeance…
La secrétaire m’a bien briefé quant à mon emploi du temps, mes obligations complémentaires en tant qu’enseignante et en tant que doctorante. Ayant décidé de faire ma bonne fille, j’ai répondu « oui » à tout en me promettant bien, en bonne fonctionnaire, d’adapter les choses en fonction de mes préférences et de mes intérêts. Il y a des habitudes qu’on prend très vite.
A midi, j’ai découvert sans véritable réjouissance l’ordinaire du resto U… Plutôt très ordinaire d’ailleurs. C’est peut-être à cela qu’on voit qu’on a passé le cap de la trentaine, on s’attache à une forme de confort, à des habitudes, à des exigences qu’on ne se sent plus capable de brader ou de sacrifier. Heureusement, mon emploi du temps – ou plutôt ton emploi du temps – ne m’obligera pas à rester déjeuner sur place… Et si Robert Loupiac veut me voir pour discuter des Rinchard et du regard historique que je porte sur eux, j’essayerai plutôt de me faire inviter à sa table. C’est beaucoup moins risqué pour mon palais et mon estomac.

L’après-midi fut studieux. Ce que nous avions commencé à ébaucher à table hier soir, Robert Loupiac et moi l’avons mis par écrit et peu à peu développé pour parvenir à un calendrier de travail.
- Jusqu’en juin, ce sera avec moi… Au-delà, j’espère que Fiona prendra le relais…
- Je l’espère aussi, ai-je répondu.
Et crois-moi si tu veux mais ton ombre a semblé planer sur ce petit bureau à peine grand pour trois personnes dans lequel vous êtes censés vivre à six. Oh pardon ! Je ne rature pas, pourtant l’envie est forte. Il faut que je m’habitue à penser que c’est aussi mon bureau. D’ailleurs, Robert Loupiac me l’a rappelé avant que je parte en évoquant un détail pratique.
- Il faudra que vous marquiez votre nom sur la porte. Ne comptez pas que d’autres le fassent pour vous.
Après avoir fait l’aller et le retour dans le couloir, j’ai compris ce que le professeur Loupiac voulait dire. C’est un véritable festival d’improvisations graphiques. Les noms des professeurs les plus anciens sont encore visibles sur l’étiquette d’origine mais pour les autres il a fallu se faire une place et cela part dans tous les sens. Au-dessus, en-dessous, sur le côté. En rouge, en bleu, en vert. Sur du papier recouvert de scotch, sur du plastique dur, sur une carte de visite en bristol redécoupée. Toi même, tu as dû prendre d’assaut la plaque de plastique dur initiale pour y caser un mince bandeau ne portant même pas ton prénom en intégralité. J’ai essayé modestement de t’accompagner en m’installant à côté de toi. A côté mais un peu plus bas.
Ma réussite – éphémère, j’en suis convaincue – ne doit pas me faire oublier à qui je dois tout cela.
Et du coup, il y a sept noms désormais sur la porte.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Mer 25 Aoû 2010 - 14:57

MERCREDI 27 JANVIER
Cahier d’Adeline Clément

Vous qui me connaissez bien désormais, vous savez que je n’aime pas être en retard. Un point d’ailleurs sur lequel nous nous retrouvons sans problème en accord.
J’étais donc là vingt minutes avant le début du cours, le cœur partagé entre le fol espoir que vous seriez là et l’amertume de m’être levée en sachant que Fiona Toussaint risquait fort de briller par son absence. Assise à ma place préférée (deuxième siège à gauche de la troisième rangée comme vous le savez), je regardais arriver, par de fréquents coups d’œil en arrière, le flux de mes camarades étudiants. Certains nonchalants la tête encore dans les brumes d’une nuit trop courte, d’autres déjà appliqués ouvrant cahier et bloc de notes avant même de s’asseoir. Mais tous un peu étonnés de ne pas vous voir.
L’étonnement est une chose qui s’entend. C’est d’abord une somme de murmures qui enfle jusqu’à se muer à son paroxysme en une tempête de discussions animées. Les uns veulent attendre, les autres cherchent à convaincre les premiers qu’il vaut mieux partir (histoire sans doute de se sentir moins seuls dans le rôle de sécheurs en cas d’arrivée tardive de l’enseignant). Je dois avouer, humblement mais honteusement, que, même si j’étais prête à attendre, une partie de mon esprit se demandait déjà à quoi j’allais occuper mes deux heures de relâche jusqu’au cours de 10h30.
Quand le brouhaha s’est calmé d’un coup comme aspiré par le claquement sec de la porte du fond de l’amphi, je me suis retournée une nouvelle fois m’imaginant que, par je ne sais quel tour de passe-passe, tous les étudiants – enfin unis - étaient sortis en même temps. Quelle ne fut pas alors ma surprise de découvrir Ludmilla descendant à pas lents l’escalier jusqu’au bureau professoral. Pour le coup, mon silence ne put que rejoindre à celui de mes congénères. J’étais baba !
Ludmilla a fait comme si elle ne me connaissait pas - ou peut-être ne m’a-t-elle effectivement pas vue ? – et a gagné l’estrade. Elle est bien restée quinze secondes sans rien dire fixant l’assistance sans vraiment la voir et, lorsque les murmures ont recommencé à chanter dans les travées de l’amphi, elle s’est adressée à nous ce qui a ramené instantanément le silence.
Ton neutre.
Voix un peu trop rentrée dans la gorge pour qu’on n’y perçoive pas une grosse pointe d’émotion.
- Bonjour, je suis Ludmilla Roger. J’ai été chargée de reprendre le service de Fiona Toussaint qui, pour des raisons complexes et variées qu’il ne m’appartient pas de développer ici, ne pourra plus l’assurer d’ici la fin de l’année.
Etait-ce des « oh » ? Etait-ce des « ah » ? Je ne saurais le dire… Les deux mêlés sans doute… En tous cas, il y eut une bruyante réaction de la salle que Ludmilla mit à profit pour tirer de sa serviette son dossier de cours. Elle n’avait pas envie de s’user la voix pour avoir le silence. Peut-être une habitude prise en primaire ?
- Puisque vous semblez avoir épuisé votre répertoire d’interjections, reprit-elle lorsque l’amphi se calma à nouveau, nous allons pouvoir attaquer notre séance du jour… Non sans que je vous ai précisé que Fiona Toussaint est ma meilleure amie, que je sais donc parfaitement où vous en êtes de votre année et qu’il est en conséquence hors de question d’essayer de me faire répéter des choses qui vous ont déjà été enseignées.
Elle aurait pu ajouter qu’elle était une spécialiste du XVIIIème siècle, qu’elle travaillait sur l’histoire d’une famille d’aristocrates blésois et qu’il n’y avait pas l’épaisseur d’une feuille de papier cigarette entre ses idées et celle de Fiona Toussaint sur la période. Ludmilla eut la sagesse d’attendre la fin des deux heures de cours pour apporter ces précisions aux curieux et aux curieuses qui voulaient soit avoir de vos nouvelles, soit mieux connaître le pedigree de leur nouvelle enseignante en histoire moderne.
Pour ma part, je me fortifiais durant tout le cours dans une décision difficile à prendre. Si je vouvoyais Fiona Toussaint parce qu’elle était ma prof, il allait falloir réapprendre à vouvoyer Ludmilla Roger qui l’était devenue.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Jeu 26 Aoû 2010 - 8:15

MERCREDI 27 JANVIER
Cahier de Ludmilla Roger

Quand je me suis retrouvée face à cette mer de regards braqués sur moi, j’ai cru que mon cœur allait exploser. Pour me donner une contenance, j’ai attrapé le dossier dans ma sacoche en me raccrochant à l’idée que j’avais attendu ce moment-là pendant des années et qu’il était hors de question de flancher.
J’avais déjà choisi d’arriver au dernier moment afin de ne pas susciter d’attroupement autour de l’estrade avant le début du cours. Pari à moitié gagné car si mon entrée provoqua un choc et le silence, mon installation derrière le bureau professoral ranima les discussions.
Il fallait bien me jeter à l’eau. Mais comment ? Qu’aurais-tu fait si tu avais été à ma place ?
Je pense ce soir, avec un peu de recul sur l’événement, que tu n’aurais justement pas été à ma place. Que tu aurais refusé la proposition faite de suppléer ta meilleure amie. Parce que tu as peut-être plus de principes que moi ou que la vie, malgré tout ce qu’elle t’a réservé de vache, ne t’a pas amenée à te construire ce sentiment qu’il faut vivre l’instant présent et saisir pour cela toutes les occasions qui passent. Quelle qu’en soit la source.
Moi je n’ai pas hésité. J’aurais dû réfléchir davantage et me poser certaines questions sur la valeur de ma décision par rapport à toi, par rapport à d’autres. Je ne l’ai pas fait. Alors il ne me restait plus qu’à assumer et à foncer. J’ai fait une présentation minimale qui a ramené le silence, remarqué au passage l’endroit où se tenait assise Adeline et j’ai embrayé sur le cours.
Drôle de sensation au final. Avais-je durant ma vie parlé aussi longtemps sans m’arrêter ? Au fur et à mesure que je prenais confiance, j’avais l’impression d’une métamorphose de ma voix ; elle se faisait plus ronde, plus chaleureuse, moins rauque et étouffée aussi. Il y eut bien certes quelques répits le temps de questions posées par les inévitables petits malins voulant juger et jauger la nouvelle enseignante – on a les mêmes à l’école élémentaire – mais ce ne furent que de courtes respirations. A chaque fois, il me fallait redémarrer au quart de tour sans prendre le temps d’une véritable réflexion – ce qui aurait été vu comme un manque de maîtrise du contenu de la leçon et forcément commenté dans les travées. Et lorsqu’il fut temps de conclure, cela ne s’arrêta pas non plus car les questions sur toi prirent le relais pendant un bon quart d’heure. Peut-être que le prof suivant n’avait pas pointé sa grande carcasse agacée dans l’escalier, nous y serions encore.
Je tire de tout cela une satisfaction finalement assez étrange. D’un côté, je me dis que ce n’est pas bien compliqué d’enseigner à de jeunes adultes, en tous cas que cela n’a pas grand chose à voir avec « tenir » une classe d’enfants. Mais, d’un autre côté, on sent que la sanction serait immédiate si on se mettait à ne pas être à la hauteur des attentes, des exigences, de l’auditoire. L’étudiant qui plie consciencieusement – et généralement de manière bien visible – ses petites affaires et s’en va suffit à vous remettre la tête en place et les certitudes en vrac. Entre les petits et es très grands, l’épée de Damoclès n’est pas la même mais elle existe pareillement.
Voilà. J’aurais donc découvert qu’enseigner en fac n’est pas une fin en soi. Je pense ce soir que ce qui importe véritablement c’est de créer une relation de confiance avec les étudiants. Pas simplement d’ouvrir le robinet à connaissances à 8h15 pour le refermer à peu près deux heures plus tard. L’intérêt de la chose, à mon sens, n’est pas de parader sur une estrade mais de savoir en descendre, d’écouter, de dialoguer avec l’auditoire, de faire passer quelque chose.
Je compte bien m’y employer dès demain.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Jeu 26 Aoû 2010 - 12:02

MERCREDI 27 JANVIER
Cahier d’Arthur Maurel

En réunion ce matin, nous avons finalisé le calendrier des invités de la semaine prochaine. Mardi 2 février, je recevrai ton meilleur ennemi, Maximilien Lagault pour son dernier ouvrage consacré au Cardinal de Richelieu. Près de deux mois après sa sortie, il semble bien accroché dans le top 5 des ventes en France. Et après on dira que les Français ne s’intéressent plus à leur Histoire !
Je t’imagine déjà bondissant pour me tordre le cou. Lagault ? De l’Histoire ?!… Allons, c’est juste de ma part une taquinerie à (longue) distance. Je sais bien que tu ferais glisser les ouvrages de Lagault de la catégorie « essais » vers le classement des « romans » si cela ne tenait qu’à toi.
Dire qu’il va falloir m’infuser ce week-end les 350 pages de cet opus cardinalice sans avoir par-dessus mon épaule ton regard courroucé et tes remarques assassines sur le style et les inventions faciles de notre dernier académicien en date. C’est vraiment une situation que j’aurais aimé vivre au lieu d’en être réduit à imaginer dans quelles étreintes infernales nous auraient finalement plongés une discussion passionnée sur la valeur générale de ce bouquin.
Cela m’embête d’autant plus que je vais me sentir obligé de demander l’avis de Ludmilla, faute de pouvoir recueillir le tien, sur l’éminence rouge et son action. Je sais bien qu’il n’est en rien le personnage que dessine Alexandre Dumas dans Les Trois mousquetaires mais faut-il y voir vraiment le constructeur de la France administrative moderne comme semble vouloir le dire Lagault. Le dossier de presse à lui seul aurait mérité un premier éclairage que je ne vais pas avoir le temps de mener moi-même faute de pouvoir me replonger dans ton manuel sur le XVIIème siècle. Je confesse que, bien que l’ayant lu avec attention, j’ai oublié une grande partie de tes analyses. Une chose est certaine, la fiction d’un cardinal tyrannique avec le roi Louis XIII ne passera pas avec moi ; cela, au moins, je l’ai bien compris : Richelieu faisait la politique souhaitée par Louis XIII. Tout le reste n’est que « méchancetise » des affidés de la duchesse de Chevreuse.
A part ce gros tracas historico-littéraire, le reste de ma vie reprend un cours normal. L’état de Corélia s’est bien amélioré, preuve que j’avais tort de me faire du souci après l’ordonnance du médecin. Je retrouve progressivement ma vitesse de croisière au boulot. Est-ce à cause de cela ? Il me semble que les regards posés sur moi se sont adoucis, que l’excitation retombe doucement. Ou bien, peut-être qu’en ayant le nez dans le guidon, je ne me rends plus compte de rien.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Mar 31 Aoû 2010 - 23:41

JEUDI 28 JANVIER
Cahier de Robert Loupiac

Les gens qui pensent que la masse humaine qui se croise et se recroise sur un campus universitaire génère l’anonymat parfait, ces gens-là se trompent ! Tout se dit, se répète et les informations s’accélèrent encore plus vite qu’il y a dix ans parce que, une fois le campus quitté par les étudiants, elles continuent à virevolter via les nouveaux réseaux numériques de communication. En moins de 24 heures, on savait que tu n’étais plus là, que tu avais été remplacée par une amie que certains surnommaient déjà le clone.
La question m’a été posée à plusieurs reprises ce matin y compris par des étudiants qui ne t’avaient sans doute jamais rencontrée mais qui, par la presse, par les confidences d’un camarade, par tes « exploits » télévisuels, te connaissaient ou croyaient te connaître. Bien sûr, la manière de dire les choses était variable, allant d’un « Pardon, monsieur Loupiac, mais il paraît qu’ils ont viré Fiona Toussaint ? » à « Si vous la voyez, dîtes-lui qu’on lui souhaite de revenir le plus vite possible ». Je dois reconnaître que souvent je me suis laissé toucher par ces remarques spontanées. Ils ne savaient pas grand chose de ta situation – mais qu’en savons-nous nous-mêmes ? – mais ils avaient besoin de certitudes, de compléments à ce que la rumeur pouvait colporter. Bref, pour répondre à ta grande question existentielle, tu existais à leurs yeux et ils n’avaient pas envie que cela s’arrête.
J’ai eu l’occasion de dire à Ludmilla que j’avais eu un ou deux retours positifs sur son cours d’hier et, pour m’être discrètement glissé dans l’amphi, j’ai constaté de visu que celui du jour avec les troisièmes années se passait bien. Ayant habituellement le triomphe modeste, je crois que je vais m’autoriser sur ce coup-ci un satisfecit personnel : bonne pioche !
A vrai dire, je ne doutais pas des qualités de Ludmilla mais la précipitation des événements, le fait de devoir te suppléer à toi et pas à n’importe quel autre enseignant, l’avalanche de responsabilités combinées lui tombant dessus, auraient pu générer le doute ou le stress. Rien de tout cela. L’exposé est clair, la matière bien maîtrisée et l’assistance sinon sous le charme du moins fort attentive. Enfin une chose qui tourne bien ! Cela tend à devenir si rare dans nos contrées universitaires que je m’en félicite en espérant que cela puisse donner des idées à nos faiseurs de textes réglementaires. Un bon chercheur ne fait pas forcément un bon enseignant.
Nous avons aussi abordé ensemble le problème de ton Louis XIII qui trône sur la table de ta salle à manger, visiblement en attente d’une relecture définitive. Puisque tu nous as dit que tu ne voulais pas te charger de sa publication, nous nous sommes accordés sur une façon de faire. Ludmilla relira d’abord et rédigera une quatrième de couverture, puis je passerai ensuite ton texte à mon propre tamis et j’insérerai une postface ou un avant-propos – nous hésitons encore – pour saluer la qualité de ton travail. Car je sais déjà que les moments passés sur cet ouvrage durant les derniers mois auront peut-être été les plus doux et les plus réconfortants d’une vie devenue si compliquée. Il serait dommage pour toi, pour nous, pour tous ceux qui aiment ton travail, que le livre n’aille pas jusqu’au bout de son chemin. Les bibliothèques et les librairies.
D’ici une semaine, nous devrions en avoir terminé et la sortie prévue par ton éditeur pour avril devrait pouvoir se faire sans problème.
Et ici, je me rends compte que je parle comme si tu ne devais pas être revenue en avril…
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Sam 4 Sep 2010 - 22:37

JEUDI 28 JANVIER
Cahier de Ludmilla Roger

Bon ! Ca y est ! Je l’ai fait !
J’ai donné un cours à des élèves qui aspirent à atteindre dans quelques mois le niveau d’études qui, dans la froide réalité des archives universitaires, est encore le mien.
Bac + 3.
A la fin du cours, un Robert Loupiac tout miel m’attendait à la sortie de l’amphi. Visiblement, il est assez content de son coup et j’en viendrais même si j’avais l’âme suspicieuse à me dire que vous avez cogité ensemble ce traquenard-là. Tu vois comme je suis mauvaise langue. On ne se refait pas.
Je vais sans doute être plus brève, petit cahier bleu, dans les jours qui suivent car les obligations s’enchaînent désormais dans ma vie à une vitesse folle. Après avoir discuté avec Robert Loupiac du devenir du Louis XIII, je me suis collée sur le dos la charge de le mettre en lumière à travers une quatrième de couverture qui donne envie d’aller voir plus loin ce qu’on peut trouver de bon dans toutes ces pages. Ensuite, ce sera à moi de discuter pied à pied avec l’éditeur pour tout ce qui sera à retoucher, sur le choix des illustrations et du portrait en couverture. Ce ne sera pas le tableau du Vœu de Louis XIII, sois-en bien sûre. J’ai bien retenu qu’en souhaitant réhabiliter le roi tu n’entendais pas le présenter dans une posture d’infériorité, à genoux devant la Vierge et le Christ descendu de la Croix. Etrangement aucun des portraits de Philippe de Champaigne ne me convient vraiment. Il faudra peut-être chercher une autre source.
Il faut également que je prépare le sujet du partiel des troisièmes années pour la semaine prochaine, ce qui n’est pas une tâche écrasante en soi, mais qui annonce une avalanche de copies comme je n’en ai jamais eu entre les mains. Sinon les miennes…
La piètre maîtresse de maison que je suis verra débarquer samedi matin Arthur et la petite Corélia ; j’ai donc pas mal de rangement à faire, histoire que ton amoureux, et par-là même mon futur beau-frère adoptif je n’en doute pas, ne soit pas d’emblée épouvantée par le bordel gigantesque qui règne depuis la semaine dernière chez nous.
Enfin, il me faut suivre de près le nouveau projet de Parfum Violette pour lequel j’ai mis en commande cette après-midi cinq ordinateurs et autant de consoles informatiques destinées à les accueillir.
C’est un peu comme si je vivais la vie de Fiona Toussaint en même temps que la mienne. C’est passionnant… mais déjà éreintant.

JEUDI 28 JANVIER
Cahier d’Arthur Maurel

Cette après-midi, j’ai voulu prendre un peu d’avance et j’ai ouvert le bouquin de Maximilien Lagault qu’un commissionnaire de l’éditeur avait déposé à la mi-journée à la station. La page de garde s’ornait d’une dédicace bien dans l’esprit de l’auteur. Impérieuse autant qu’ondoyante et fuyante. « Pour Arthur Maurel, cet épisode trop mal connu de notre histoire nationale… Tout comme celui que nous venons de vivre devra le rester ».
C’était habile d’une certaine manière cette façon de me rappeler que, grâce à lui, j’avais pu m’ouvrir les portes du Palais de l’Elysée. C’était parfaitement méprisable aussi de l’acter noir sur blanc si peu de temps après.
Sur l’ouvrage, je dirais que le style de l’auteur est bien connu et qu’on le retrouve sans surprise ; si les frères Rivière ne sont plus là, d’autres ont sans doute la patte du maître bien en main si j’ose dire.
Le contenu a de quoi passionner le néophyte en Histoire du XVIIème siècle ou le curieux de tout. Qui imaginerait que le cardinal à la robe pourpre et au visage sec et sévère a d’abord été un intrépide cavalier et un apprenti bretteur à l’académie Pluvinel ? Et quelle ambition dans ses veines ! Quelle certitude de ses qualités et d’une destinée glorieuse à venir ! Je me suis senti submergé par une comparaison terrible. Entre Richelieu et toi. Lui savait ce qu’il serait ; toi tu refuses de savoir, de croire en ton destin.
Demain, cela fera une semaine que tu nous as envoyé ton mail « de rupture avec toi-même ». Les 48 pages commencent à se faire étroites pour que je puisse y semer à loisir mon désarroi. J’ai peur chaque soir de ne plus rien avoir à te dire. Ce serait te donner raison dans ta manière de juger et de craindre les relations humaines.
Demain, le train de nuit m’emportera vers Toulouse et l’accueil que je suppose ému de Ludmilla. Le petit cahier bleu sera au chômage une soirée durant. Cela ne veut pas dire que je ne penserai pas à toi. Cela fait plusieurs années que tu obsèdes mon esprit chaque jour et cela n’est vraiment pas prêt de prendre fin.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Sam 23 Oct 2010 - 23:24

VENDREDI 29 JANVIER
Cahier de Robert Loupiac

Le président de l’université m’a fait appeler dans l’après-midi pour me féliciter du choix rapide et efficace de ta remplaçante. C’est le genre de satisfaction qui glisse sur une couenne devenue à mon âge largement imperméable aux compliments trop formels et académiques. Ce bon vieux Bonnard ne sait pas vraiment à vrai dire si les choses se passent bien dans les cours de Ludmilla. Tout ce qu’il sait c’est que personne n’est venu récriminer sur la nouvelle enseignante d’histoire moderne. Cela doit lui suffire. Il a bien d’autres chats à fouetter avec cette université si prompte à exploser et à souffler sur les braises mal éteintes de plusieurs années difficiles.
Pour ma part, j’ai réalisé aujourd’hui seulement que dans cinq mois tout serait fini. Peut-être que l’irruption de Ludmilla m’a aidé à me rendre compte de l’imminence des choses, de ce compte-à-rebours fatidique que je connaissais mais qui n’avait fait juste là que m’effleurer l’esprit. Ces étudiants sont mes derniers étudiants, ces mémoires de maîtrise – pardon, de master – sont les derniers que je dirigerai. Quant à ces thèses en cours, et celle de Ludmilla en premier lieu, il faudra bien que quelqu’un les reprenne. Je préférerais que ce soit toi. Et préférer est un verbe faible…
Comment le dire, comment l’écrire sans tomber dans un pathos lamentable ? Ta disparition a ébranlé la chronologie que j’avais établie sans même y penser. Au combat de Lonato, comme il est écrit sur la colonne de la place Dupuy, Bonaparte était « tranquille » parce que la 32ème brigade était là. Tu étais ma 32ème brigade à moi, la solution logique de continuité, l’évidence d’un futur déjà écrit. Tout s’est écroulé et je commence à peine à mesurer l’ampleur des dégâts. Je me fais finalement l’impression d’un chef qui se prépare à déserter sans avoir organisé une relève solide pour garder la place. Moi aussi, j’ai eu un maître qui a vu en moi celui qui le remplacerait, qui a déblayé le chemin devant moi jusqu’à s’éclipser le moment venu. Et lui-même avait connu pareille destinée bien des années auparavant. C’est ainsi dans l’université depuis des générations. Notre côté vieux dinosaures peut-être.
D’où vient alors qu’une personne s’affirme comme une évidence ? On voit des centaines, des milliers d’étudiants dans une carrière. On en cible plusieurs dizaines. On en adoube quelques-uns mais au final, on n’en retient qu’un pour être – ô preuve d’un égoïsme terrible ! – l’héritier, celui en qui vous survivrez. Celui qui n’oubliera pas de vous évoquer dans ses conférences, celui qui continuera à citer vos ouvrages dans ses bibliographies, celui qui dirigera le volume d’hommage que vous ne lirez peut-être même pas. Celui qui vous fera vivre quand vous ne serez plus.
D’où vient que cela fût toi ? De tes qualités sans doute mais d’autres les avaient assurément. De cette fragilité et de ce doute permanent qui faisaient que mon aide, mon soutien, prenaient dans ton cas toute leur importance ? Cela va sans dire. Confiante en tes possibilités, tu doutais toujours au moment de franchir les étapes décisives. Je ne suis pas sûr que cela ait tellement changé aujourd’hui puisque tu as choisi de déserter avant que ce ne soit moi qui le fasse.
Et puis il y avait la différence de sexe, la différence d’âge, la différence de points de vue sur les choses qui a fait que nous avons longtemps discuté en refaisant le monde, créant cette intimité du vieux maître et de la jeune disciple. Et puis, je n’oublie pas le visage défait d’une créature fringuée comme un putain lubrique déboulant dans mon bureau sous le regard d’une caméra. Ce jour-là, j’ai été sûr que cela ne pouvait être que toi, que le fil se poursuivrait à travers toi.
Comprends bien alors le doute qui m’habite aujourd’hui. Si tu devais ne plus jamais être là, à qui devrais-je transmettre le flambeau ?
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Lun 25 Oct 2010 - 20:38

SAMEDI 30 JANVIER
Cahier de Ludmilla Roger

Comme il est étrange de se dire que tandis que j’entame ce récit de la journée, dans la chambre d’à-côté, Arthur – ton Arthur – est sans doute en train d’en faire de même. J’aimerais bien être une petite souris pour savoir, en vilaine curieuse que je suis, ce qu’il écrit sur moi et sur Marc, sur cette journée si particulière dont tu fus, bien qu’absente, l’héroïne quasi-exclusive.
A 6h44, le train couchettes Lunéa s’arrêta en grinçant et en soufflant des gerbes d’air comprimé sur la voie 4 de la gare Matabiau. En même temps, une pensée me traversait l’esprit : vous vous étiez bien trouvés tous les deux. Deux adorateurs compulsifs du transport ferroviaire !
J’avais au creux du ventre une boule qui n’avait cessé d’enfler au fur et à mesure des annonces du haut-parleur. Comment allais-je réagir face à lui ? Se pouvait-il que, quelque part, il ne voit en moi qu’une sorte d’usurpatrice ayant tiré parti de ta disparition pour te supplanter ? N’allait-on pas s’effondrer en constatant que le seul lien possible entre nous – toi en l’occurrence – était encore plus douloureusement absent lorsqu’on additionnait nos chagrins ?
Je n’eus guère le temps de gamberger davantage en remontant la rame à la recherche de mes visiteurs du week-end. Une sorte de petite furie encapuchonnée me sauta au cours en me lançant des « Tatie ! Tatie ! » et me couvrit le visage de baisers. Juste derrière elle, couvrant sa fille de regards d’une infinie douceur, Arthur me dévisageait comme s’il cherchait dans mes traits une ressemblance évidente avec toi.
Arrimant le plus solidement possible la petite Corélia sur mon bras gauche, je tendis la main droite à Arthur qui la dédaigna ostensiblement.
- Je pense que nous sommes déjà au-delà, dit-il en se rapprochant et en me claquant deux bises bien senties au risque d’étouffer Corélia entre nous.
- Bon voyage ? demandai-je avec un à-propos terriblement banal.
- Je n’ai pas beaucoup dormi, avoua-t-il. Je crois que j’ai compté les gares et les villes dont on voyait les lumières par la vitre. Interminable…
- Et toi tu as bien dormi dans le train ? fis-je à la petite fille dont la mine espiègle et reposée disait par avance ce que serait sa réponse.
- Oh oui ! C’est trop bien, le train !…
Un tel enthousiasme avait des vertus apaisantes mais sûrement pas roboratives.
- Eh bien tant mieux alors !… lançai-je. Allez venez, un bon petit déjeuner vous attend à la maison.
J’eus une petite crainte en conduisant le père et sa fille à travers le Parcotrain et ses grandes flaques d’eau infiltrée. Comment Corélia allait-elle appréhender de retrouver ma voiture, cette Mégane qui l’avait enlevée à toi ?
Il n’y eut là non plus aucun problème. Corélia semblait reprendre possession d’un royaume à peine abandonné. D’ailleurs, elle n’avait pas tort. Tout cela ne s’était passé qu’il y a 15 jours… Cela me semblait pourtant une éternité.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Lun 25 Oct 2010 - 23:52

SAMEDI 30 JANVIER
Cahier d’Arthur Maurel

Lorsque j’ai embrassé Ludmilla sur le quai de la gare, je me suis franchement demandé au nom de quel égoïsme forcené je venais perturber la vie de cette pauvre fille dont le quotidien était suffisamment surchargé depuis ton départ. Besoin de partager avec quelqu’un ce sentiment de solitude sans doute ? Envie de nous projeter ensemble vers un futur proche, celui de ton retour ou celui d’initiatives pour te retrouver ?
Je n’en avais pratiquement pas dormi de la nuit. Si j’en avais eu la possibilité, je crois bien que j’aurais intimé l’ordre au contrôleur de faire faire demi-tour au convoi pour me ramener à Paris. J’étais un brin – mais un gros brin alors ! – désespéré de ne plus savoir ce que je devais faire…
Mais Ludmilla, elle, elle le savait !
C’est fou cette faculté que vous avez, vous les femmes, à prendre les choses en main lorsqu’il faut mettre en branle le cerveau plus que les muscles. On dirait que c’est une chose évidente pour vous que d’échafauder des plans, des hypothèses, de construire des châteaux en Espagne ou de démonter nos propres chimères de mâles. Autour d’une impressionnante collection de viennoiseries encore tièdes, dans laquelle Corélia tapa allégrement à s’en rendre malade, ta petite sœur adoptive me servit le café le plus amer de toute ma vie en même temps qu’elle ranima ma flamme et mes espoirs.
- Cela ne fait jamais qu’une semaine, dit-elle alors que je m’abandonnais à de piteuses lamentations sur ta disparition.
- C’est terriblement long ! objectai-je conscient sur le champ de l’énormité que je proférais.
Je n’avais pas le droit de dire cela. J’avais des camarades de profession qui s’étaient retrouvés détenus à l’étranger pendant des semaines et des semaines. Depuis un mois, deux confrères de France 3 étaient portés disparus en Afghanistan et les nouvelles sur leur sort étaient fragmentaires. Alors, une semaine sans toi qu’est-ce que cela signifiait par rapport à une semaine d’angoisse pour des parents privés de toute nouvelle ? Et si cela devait durer, et s’il fallait passer à un petit cahier bleu de 192 pages et toutes les recouvrir de cette écriture que je déteste, ce ne serait jamais pire qu’un séjour dans un cul de basse fosse à l’autre bout du monde. Sur ce point, je savais de quoi je parlais en plus… Parce qu’on ne s’en remet pas…
- Je croyais que vous aviez enquêté sur Fiona pendant ces trois dernières années, fit Ludmilla en me considérant comme si j’avais été un usurpateur.
- C’est ce que j’ai fait…
- Alors vous devriez savoir que c’est une fille pleine de ressources et qui n’agit jamais à la légère.
Il me revint en mémoire alors la tenue que tu portais lorsque je t’avais trouvée dans la cage d’escalier de mon immeuble. La tenue était effectivement fort légère et, sur ce coup-là, ton attitude l’avait été aussi. Mais je ne pouvais rien confier de cela à Ludmilla. Cela, c’était à nous. Une sorte de propriété inaliénable de nos deux cerveaux. Des instants dont j’espérais que nous pourrions rire un jour lorsque, bien vieux, après avoir couché nos petits-enfants, nous évoquerions nos années de folie.
- Elle reviendra ?
C’était la question qui m’obsédait. Parce qu’ayant touché la félicité de partager des draps avec toi, je ne m’imaginais pas condamné à la solitude nocturne à perpétuité. Autant pour ce qui pouvait s’y faire que pour ce qui pouvait s’y dire.
- Est-elle seulement partie ? répondit Ludmilla.
Que voulait-elle dire ? Savait-elle quelque chose que j’ignorais ?
Elle dut bien voir sur ma figure passer un tourbillon d’incompréhension car elle précisa aussitôt sa pensée.
- Elle n’est pas partie puisque nous pensons à elle. Vous, moi, Marc, le professeur Loupiac, ses étudiants… D’autres encore… Tiens, je suis sûre que même ce jeanfoutre de Maximilien Lagault, s’il savait, prendrait pour une fois la plume lui-même pour rédiger sa page quotidienne dans un petit cahier bleu. Qui sait ?! Cela lui redonnerait peut-être le goût d’écrire par lui-même…
L’idée me fit sourire et je me promis que, puisque le « romancier » devait croiser mon chemin dans quelques jours, je saurais lui proposer ce défi. Juste en espérant le voir mal à l’aise devant cette perspective.
- Pour le reste, trancha Ludmilla, nous en reparlerons plus tard… Vous avez vraiment l’air de ne pas avoir bien supporté le décalage horaire avec la capitale et, pour parler de Fiona, il faut au minimum avoir l’esprit clair. Si vous voulez rattraper un petit bout de votre nuit sous forme de grasse matinée, cela peut se faire. Je pense que, pendant ce temps, Corélia ne sera pas contre une petite promenade digestive dans le parc avec sa tatie.
Je me suis odieusement laissé tenter par cette aimable proposition.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Mar 26 Oct 2010 - 19:21

SAMEDI 30 JANVIER
Cahier de Ludmilla Roger

Arthur semblait porter sur ses épaules toute la misère du monde. Je l’imaginais sans peine refaire nuit après nuit les événements de ces deux jours où vos destins avaient basculé. Il n’y avait pas que lui pour y penser sans cesse mais j’avais cet avantage d’être littéralement débordée et de m’écrouler de fatigue chaque soir aux alentours de minuit. Son rythme de vie était sûrement différent, moi stressant. Même si je dois reconnaître que n’ayant jamais été journaliste et ne connaissant absolument pas le timing de préparation d’une émission de radio quotidienne, j’ai peut-être tendance à sous-estimer la dose de boulot.
Dans tous les cas, ce gars-là méritait d’être rechargé en optimisme sous peine de s’effondrer moralement d’ici peu. Je comptais bien m’employer à cela pendant ces deux jours. Et puis, moi aussi, ça m’aiderait à me vider la tête.
Aussi, après être allée promener Corélia dans le parc, je me suis attaquée à la préparation d’un repas aussi euphorisant que possible. Par le choix des couleurs, par la variété des saveurs, j’espérais bien le ramener à quelques plaisirs simples… Enfin, simples… Disons un peu moins simples et simplistes que si j’avais cuisiné pour toi, miss salades et sandwichs.
Au départ, mettant en œuvre toute sa bonne volonté, Marc avait tenté de m’aider. La conjugaison de nos deux maladresses ne produisant rien de bon si ce n’est de l’exaspération, je le renvoyais bien vite à ses chères copies. En regrettant pour ses élèves – et pour leurs notes - de l’avoir mis de fort méchante humeur. Corélia, au contraire, se montra une assistante curieuse et toujours prête à rendre de menus services. Je n’échappais pas à une litanie de questions sur ce que je mélangeais, pourquoi je le mélangeais, pourquoi je le mettais dans le poulet, est-ce que le poulet ça lui faisait mal. J’endurais cela sans énervement aucun et en tirais au bout d’une heure la stupéfiante conclusion que j’étais peut-être enfin prête pour devenir mère.
Comme quoi, tout arrive…
Je t’imagine, tandis que je jette ces souvenirs encore frais sur le petit cahier bleu, t’extasiant sur mes rapides progrès dans l’art culinaire. Que cela demeure donc du domaine de l’imaginaire, chère petite sœur ! Il n’y avait rien de fondamentalement original et nouveau dans ce repas-là. Un plat de crudités variées en entrée, un poulet farci aux herbes et des pommes rissolées maison pour le principal, une tarte multifruits (achetée la veille chez Carrefour, je le confesse…). Ce n’était pas tant par la suavité des plats que j’espérais extirper Arthur de ses idées noires mais par la gaité avec laquelle nous les dégusterions (le mot étant d’ailleurs peut-être un peu fort…).
De fait, pendant que Corélia allait réveiller à sa façon son papa, je me raccommodais – à ma façon à moi – avec mon Marc chéri, histoire de lui faire pailleter le regard pendant une bonne heure. Il n’était pas question que ce repas s’apparentât d’une manière ou d’une autre à un repas de deuil. Quand bien même la disparue avait pour nous plus de valeur que tous les trésors du Pérou.
Arthur, après un rapide passage par la salle de bain, entra dans la salle à manger avec une bien meilleure mine que le matin. Un homme reposé et rasé de frais est-il plus séduisant ? Je ne saurais le dire car le mien me paraît toujours harassé, ce qui ne m’empêche pas de l’aider follement. En tous cas, je me fis la réflexion que tu n’avais pas tiré le plus moche à la grande loterie de la vie.
- C’est très joli tout cela, dit-il en montrant la table amoureusement dressée… avec de la vaisselle spécialement achetée pour l’occasion.
- Que ce soit joli est une chose, répondit Marc… Que ce soit mangeable en est une autre.
La vacherie était innommable mais elle allait dans le bon sens. Arthur éclata de rire et nous passâmes à table bien décidés à garder pour un temps cette jovialité.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Mar 26 Oct 2010 - 21:55

SAMEDI 30 JANVIER
Cahier d’Arthur Maurel

Je crois que nous nous sommes employés très consciencieusement à ne pas t’évoquer durant tout le repas. Ce motus vivendi, pour parler comme ce malheureux Rémi qui a sorti l’expression à deux reprises pendant que je n’étais pas au micro, était un peu irréel mais finalement assez agréable à vivre. Nous devions d’abord apprendre à nous connaître. Ludmilla se révélait aussi espiègle et cultivée que tu avais pu la décrire, toujours pleine d’énergie et de volonté, l’âme imaginative et le verbe tranchant. Marc était sans doute plus en retrait mais, dès qu’on le laissa vagabonder sur un de ses terrains de prédilections – l’histoire de Toulouse – il se montra passionnant et m’apprit bien des choses que j’ignorais sur ma propre ville. S’étaient-ils donné le mot à l’avance ou étaient-ils un peu intimidés par ma « gloire médiatique » ? Il n’y eut que très peu de discussions autour de mon métier, du monde dans lequel j’évolue le reste du temps. Tout juste si Ludmilla me demanda de confirmer à quel point la mère Rouquet était terrible. Je ne pus que ressortir une ou deux anecdotes révélatrices de la tyrannie quotidienne de la propriétaire de La Garonne libre. Elles firent leur effet et donnèrent à Marc l’occasion d’apporter le mot de la fin.
- Je regrette de moins en moins de préférer lire Le Monde…
Le café amer se maria beaucoup mieux avec la tarte aux fruits (industrielle, je suppose, mais chut !… Je me suis quand même extasié sur les qualités de la pâtissière…) qu’avec les viennoiseries du matin. Il scella la décisive transition entre la vive allégresse du déjeuner et le sérieux des discussions à venir. Juste le temps nécessaire pour faire admettre à Corélia qu’elle était fatiguée et qu’il fallait qu’elle aille faire un « petit dodo ». Elle réclama une histoire et sa « tatie » pour la lui conter. Ecartant au préalable les bras en signe d’impuissance et de gêne, Ludmilla s’éclipsa vers la chambre d’amis où un petit matelas posé sur la moquette attendait déjà l’aspirante dormeuse.
- De sacrées bonnes femmes, laissa tomber Marc lorsque Ludmilla et Corélia eurent quitté la pièce.
Je n’étais pas certain qu’il voulait parler seulement de ces deux femmes-là. Je pense qu’il t’intégrait derechef dans le lot. A supposer même que tu ne sois pas mise d’emblée en tête de gondole.
- Oui, répondis-je soudain un peu plus tendu. Les gars qui ont décidé qu’elles étaient nos égales n’ont pas mesuré tous les dangers qui se préparaient…
- Vous pensez qu’elle reviendra bientôt ?…
Là cela devenait plus clair, il parlait bien de toi.
- Je ne sais plus trop… Cela ne lui ressemble pas vraiment de fuir… Surtout des responsabilités… Tout comme cela ne lui ressemble pas de dire qu’elle renonce à ce qui faisait sa vie. Si c’est un coup de blues, cela ne durera pas… Si c’est autre chose…
Marc a avalé les dernières gouttes de café, est resté un moment le regard perdu au fond de sa tasse.
- Tout cela m’inquiète beaucoup… fit-il sans même relever la tête.
Je n’allais quand même pas répondre « et moi donc ! », cela tombait tellement sous le sens que je l’ai laissé poursuivre sa méditation à voix haute.
- Elle ne se ressemble plus…
Là, cela devenait suffisamment nébuleux pour que j’intervienne.
- Vous parlez de Fiona ?…
- Non, c’est Ludmilla qui m’inquiète. J’ai l’impression qu’elle a décidé de vivre deux vies en parallèle. Celle de Fiona et la sienne… Plus qu’en parallèle, je dirais en superposition… Mais, est-ce qu’elle ne va pas finir par se dire que la vie de Fiona est plus intéressante que la sienne ?
Il n’était pas bien difficile d’interpréter ce qu’il y avait derrière ce questionnement largement fataliste. Si tu ne revenais pas, Ludmilla pousserait peut-être l’imitation jusqu’à chercher à conquérir l’homme de ta vie. Puisque ta vie était destinée à devenir la sienne. D’ailleurs – et la phrase initiale de Marc prenait désormais tout son sens - ne prenait-elle pas déjà trop à cœur de s’occuper de Corélia ?
- Mon vieux, je pense que vous vous faites du mouron pour rien… Je ne connais pas assez bien Ludmilla pour être pleinement affirmatif mais il y a une chose dont je suis certain, c’est qu’elle n’acceptera pas de s’imposer par défaut. L’ambition lui est peut-être venue ou revenue du fait des circonstances ; je ne la crois pas capable d’en profiter aussi froidement que vous le redoutez. Quant à moi, si c’est bien cela qui vous préoccupe, je n’imagine pas une seule minute trahir la femme que j’aime en mettant sa meilleure amie dans mon lit.
Au moins c’était franc et direct. L’amoureux inquiet le reçut comme tel.
- Acceptons-en l’augure, soupira-t-il… Un Armagnac ?…
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Mer 27 Oct 2010 - 19:23

SAMEDI 30 JANVIER
Cahier de Ludmilla Roger

Faut-il qu’Arthur Maurel soit un gentleman ! Il a accepté sans piper mot mon poulet trop cuit, mes pommes sautées pas assez saisies et ma tarte aux fruits made in Carrefour. Plus fort encore, il a avalé un bon doigt de l’Armagnac « familial » de Marc pendant que j’endormais Corélia d’un conte historique de mon invention (avec force princesses, châteaux et monstres gentils). Ayant échappé à la chose du fait de ton refus total d’alcool, laisse-moi te dire que c’est le genre de breuvage vers lequel on ne revient jamais… Hormis mon chéri, mais pour des raisons qui doivent être génétiques et liées au trop nombreuses années passées dans les vignes paternelles. Là où tout palais un peu fin et instruit trouve du râpeux, lui ne trouve que du velours.
- Tu n’as pas honte ? fis-je mi-courroucée mi-attendrie. Tu vas gâter le sens du goût d’Arthur avec ta vinasse gersoise. Comment va-t-il faire quand il devra aller rencontrer telle ou telle vedette dans un grand restaurant parisien ? Il aura bonne mine à prétendre souffrir d’agueusie pour cacher l’origine du mal.
- Je vous rassure, Marc, intervint Arthur… Cela n’arrive pas aussi souvent qu’on le croit. On peut très bien vivre à Paris, faire mon boulot et se tenir en marge de certains milieux. Le bling-bling très peu pour moi.
Rassuré mon Marc ? Je n’en étais pas si sûre à envisager sa mine de chien battu. On aurait dit que le ciel lui tombait graduellement sur la tête. Pourtant, Arthur n’avait rien dit à ma connaissance contre le digestif paternel.
- Enfin, quitte à passer pour la harpie de service, je constate que vous êtes bien des hommes. Ca n’a pas bougé le petit doigt pour débarrasser la table. Arthur, je vous prie, montrez à Marc que vous êtes bien éduqué et…
Marc haussa les épaules, repoussa sa chaise et tourna les talons sans dire un mot… Et sans même apporter son écot au labeur que je venais d’indiquer. Mauvaise tête et goujaterie, le tableau était complet.
- Ma chère Ludmilla, dit Arthur en voyant la météo de mes yeux se mettre à l’orage, je pense que vous devriez vous occuper un peu plus de votre Marc. Il a de vilaines idées bien noires dans la tête. Des idées que je connais bien en plus et dont je peux vous assurer qu’elles ne mènent jamais sur les meilleurs chemins.
- Qu’est-ce qu’il a ? demandai-je.
- Je crois bien qu’il est fou de jalousie et d’inquiétude. Et c’est tout son univers qui menace de s’effondrer.
- Jaloux de qui ? Pas de vous quand même ?…
- Admettez qu’il y a de quoi…
J’ai cru que c’était une vantardise de sa part. Fort heureusement, Arthur a aussitôt modéré son propos et regagné mon estime.
- Je ne suis pas à ses yeux un simple concurrent potentiel. J’incarne tout ce qu’il doit trouver vain et superficiel… Et tout ce qu’il doit imaginer, avec un vieux fond de machisme mal éteint, qu’une femme comme vous recherche. L’argent, le gloire, le grand monde…
- Faut-il qu’il ne me connaisse pas…
- On ne connaît jamais vraiment les gens qu’on aime… La preuve…
Je ne sus dire sur l’instant si cette preuve portait sur Marc et moi ou sur ta relation avec lui. A bien considérer ses yeux, il me sembla qu’il pensait en fait à sa Fiona adorée. Il y avait à l’intérieur de ce regard si franc tout le vague à l’âme que procure l’absence de l’être aimé, tout ce sentiment de marcher sur un fil étroit au-dessus d’un vide abyssal par jour de grand vent.
- Je commence par quoi ? demanda-t-il comme pour échapper à ma petite inquisition.
- Prenez les assiettes et ne vous inquiétez pas si vous en cassez une. Nous n’avons pas encore déposé de liste de mariage. C’est de la vaisselle « provisoire ».
Quelque chose me titilla l’esprit. Quelque chose d’aussi impérieux que l’idée d’une maternité future. Il était grand temps que je donne à mon nigaud d’amant une preuve irréfutable – à mon sens du moins – des sentiments que j’avais pour lui. L’idée avait déjà était évoquée, caressée ; il devenait urgent de la matérialiser.
- Si elle est provisoire, vous me permettrez donc de vous inviter à manger ce soir. Choisissez la table, réservez et laissez-moi la surprise du lieu.
- Et de l’addition ! ajoutai-je
- Ce ne serait pas une invitation sans cela, remarqua-t-il en souriant.
Oui, vraiment un type très galant ton Arthur. Jusqu’à nous inviter au resto juste pour ne pas avoir à subir une fois de plus mes « talents » de cuisinière.
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