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 Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]

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MBS



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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Lun 27 Déc 2010 - 12:45

DIMANCHE 7 FEVRIER
Cahier d’Adeline Clément

Moi qui voulais me changer les idées et voir du pays, me voilà servie ! J’écris ces lignes tremblotantes alors que le TGV se traîne à 200 km/h entre Poitiers et Tours. Ce matin, j’étais dans une quasi solitude au monastère de Prouilhe ; cette nuit, je serai dans la capitale enfiévrée. Quel changement de cadre et d’échelle !
Pourquoi moi ? Pour quelles raisons faire ce voyage aller-retour ? Voilà deux questions dont les réponses sont d’une grande simplicité. Premièrement, contrairement aux autres, je ne travaillais pas demain ayant obtenu de mon employeuse une journée pour souffler. Deuxièmement, Arthur Maurel m’avait déjà vue ce qui permettait une reconnaissance quasi immédiate sur le quai de la gare. Et, pour finir, parce que j’étais peut-être la seule à ne plus me faire d’illusions sur ce satané message qui nous avait tenu plusieurs heures en haleine. « Ne cher », cela ne voulait rien dire. Ce n’était pas un lieu, ce n’était pas une même personne.
J’ai rallongé par devant le « Ne », par derrière le « Cher », imaginé qu’il existait peut-être une commune dans le département du Cher dont les initiales étaient « N.E. », un genre Neuves-Eglises ou un truc dans le style. Cela aurait donné « Je suis chez [inconnu] N.E. Cher ». Cela pouvait être cohérent. Mais cela s’est brisé très vite lorsque j’ai constaté que tous les mots avaient des majuscules sans que cela signifie forcément un début de phrase ou un nom propre. Le « je suis » n’était donc pas obligatoirement au début. Tout s’est alors accéléré très vite dans ma tête et j’ai abouti à « Ne cherchez » dont le côté impératif ne laissait aucun doute. Le message planqué sous les timbres ne faisait que redoubler celui des cartes : « Je m’en vais. Foutez-moi la paix ! ».
Je savais donc qu’il n’y avait que de la déception à attendre du timbre d’Arthur Maurel. Alors, qu’allais-je chercher à Paris sinon l’occasion de rester seule pendant des heures en face à face avec moi-même ?
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Lun 27 Déc 2010 - 13:51

DIMANCHE 7 FEVRIER
Cahier de Ludmilla Roger

Ce week-end aura décidément été riche en situations renversantes. La dernière en date (mais la journée de dimanche n’est pas terminée au moment où j’attaque ces lignes) m’attendait en rentrant à la maison.
Dans un premier temps, je me souviens avoir pesté contre ma boite mail parce qu’elle n’était pas fichue de m’apporter des messages agréables. Cinq mails : trois pubs, une note adressée à tout le personnel de la fac et un courrier de la « si sympathique » Liane Faupin. Pas de quoi sauter au plafond !
J’ai viré les pubs, lu consciencieusement l’information relative à la construction de nouveaux bâtiments sur l’ancien parking de la fac et aux difficultés de circulation inhérentes, retardé au maximum le moment d’attaquer le message de l’agrégative angoumoise en allant me faire un lait chocolaté à la cuisine.
Une minute plus tard, je m’en voulais déjà. Et pas seulement pour ma ligne !
« Bonjour mademoiselle Roger,
Je vous écris à vous plutôt qu’à Arthur Maurel car je fais confiance à vos qualités de cœur pour lui annoncer de la meilleure des façons la nouvelle suivante.
J’ai vu Fiona Toussaint en fin de matinée !
Où ? Comment ? Pourquoi ? Voilà ce que vous vous demandez sans doute déjà. Je crains d’être peu positive sur ces différents points. Tout s’est passé très vite et ce que j’ai vu reste pratiquement du domaine de l’impression. Le théâtre de cette apparition : la gare de Saint-Pierre-des-Corps. Le TGV pour Angoulême et Bordeaux redémarrait lorsque j’ai vu au bout du quai opposé une silhouette et un visage. J’ai d’abord hésité car les cheveux étaient coupés très courts et sombres, mais, en me tordant le cou, j’ai réussi à l’apercevoir quelques secondes et à la reconnaître de manière certaine enfin. Dernier détail – je n’y peux rien, j’ai la mémoire des petites choses – c’était bien aussi son grand sac souple qu’elle portait sur une épaule.
Où allait-elle ? Impossible de le dire… Sans doute pas vers le sud puisque c’était ma direction. Peut-être vers Paris. Vous voyez, mon information ne vous mènera pas bien loin. Elle peut éventuellement vous aider à circonscrire un secteur.
Bon courage à vous.
Liane Faupin ».
La demoiselle avait tendance à minimiser la nouvelle. Arthur était persuadé qu’il fallait chercher en Chine. J’étais pour ma part encore plus dans le brouillard puisque je ne ciblais aucun lieu en particulier. Alors, avoir retrouvé la trace de Fiona… Et une Fiona visiblement libre de ses mouvements ! C’était déjà énorme. Mais à Saint-Pierre-des-Corps, cela prenait une dimension supplémentaire que, bien évidemment, Liane Faupin ne pouvait pas connaître. On était en pleine Touraine, à quelques kilomètres à peine de l’appartement du docteur Pouget, pas bien loin du château de Charentilly. Pour les questions financières, il y avait ma vieille amie Gabrielle Le Poezat qui, lorsqu’il s’agissait de son travail, était une véritable tombe ; ce n’est pas elle qui m’aurait passé un coup de fil pour me signaler ta présence.
Tout se tenait… Même la Chine n’était pas hors du coup ! N’avais-tu pas affirmé un jour en rigolant que tu voulais donner le nom d’une grande ville du monde à chacune des chambres du château ? Tu pouvais fort bien te trouver à Shanghai. Dans la « chambre Shanghai » de ton château de Charentilly. Le dernier endroit où je t’aurais cherchée. Justement parce que c’était le plus évident.
J’ai pris le temps d’écrire un message de remerciement à Liane Faupin.
Et puis j’ai appelé Arthur.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Lun 27 Déc 2010 - 14:42

DIMANCHE 7 FEVRIER
Cahier d’Arthur Maurel

Ces mots rapides avant de partir cueillir Adeline Clément à la gare. Comme les choses vont vite et comme j’ai bien fait de ne pas me précipiter en Chine ce week-end !
L’appel de Ludmilla a comblé mon attente des deux derniers jours. Je savais bien que tu ne pouvais pas être partie bien loin. Comme ta « petite sœur » je m’en veux de ne pas avoir pris les choses par le bon bout. Je ne sais pas si tous les indices que nous avons reçus étaient des écrans de fumée ou les signes d’hésitations de ta part, mais un contact visuel avec toi efface tout. Une femme reconnue sur un quai de gare, c’est quand même autrement plus fiable que deux mots au dos d’un timbre !
Comme j’ai dit à Ludmilla, nous ne sommes pas tirés d’affaire, tu n’es pas revenue. Seulement, on respire mieux parce qu’on sait que tu es libre de tes mouvements ce dont nous pouvions quand même douter. L’explication de Ludmilla sur Shanghai est tellement bête qu’elle pourrait bien être réelle. Tu aurais lancé aux barbouzes du colonel Jacquiers que tu partais pour Shanghai dans le but de les induire en erreur. Vol pour l’Egypte. Postage des cartes postales. Retour discret par des voies détournées pour revenir dans la « chambre Shanghai » de ton château. C’est un scénario qui se tient. C’est un scénario qui me va.
J’espère qu’Adeline Clément, si elle veut bien m’accompagner, aime la conduite sportive. Je n’ai pas l’intention de respecter les limitations de vitesse entre Paris et Tours. Quant à la baby-sitter, elle devrait accepter sans difficulté de faire des heures supplémentaires.


DIMANCHE 7 FEVRIER
Cahier d’Adeline Clément

Cette fois-ci, ce n’est pas le TGV qui fait tanguer ma main mais la nervosité. J’ai eu coup sur coup deux textos pour m’annoncer la réapparition de Fiona Toussaint. Le premier, émanant de Ludmilla, m’a fait me retourner. Comme si j’avais pu jeter un coup d’œil rétrospectif vers la gare de Saint-Pierre-des-Corps traversée sans arrêt il y a une dizaine de minutes. Comme si j’avais pu voir cette ombre aperçue sur le quai et lui faire un signe de la main.
Quelques instants plus tard, Arthur Maurel me faisait part de sa décision de partir pour le château de Charentilly et me proposait de l’accompagner. Comment refuser ? Etre là lorsque nous vous retrouverons, c’est un rêve auquel je ne pensais pas pouvoir accéder.

Tout s’est accéléré ces dernières heures. Avec plus ou moins de réussite sur le moment. Mais là, on peut espérer que les choses sont en bonne voie et que les faits vont finir par s’agencer logiquement. Si le « Cher » du timbre était plutôt un « Char » que l’arrachage en deux temps de Greg avait dégradé ? « Char » comme « Charentilly ». Si le timbre d’Arthur portait « moi », on aurait un « Je suis chez moi »… Mais un « ne » qui resterait une embrouille.
Oui, il faut qu’on sache ! Et vite ! Ce TGV a des côtés escargot. Je voudrais pouvoir le pousser au-delà de ses 300 km/h pour arriver plus vite.
Et refaire ce chemin à l’envers.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Lun 27 Déc 2010 - 16:25

DIMANCHE 7 FEVRIER
Cahier de Ludmilla Roger

Les copies sont terminées depuis hier midi. Encore heureux ! Ce soir, je me sens incapable de faire quoi que ce soit. J’aimerais, comme on l’a fait pour le professeur Loupiac, que quelqu’un me commente les événements en train de se dérouler. Je me réfugie dans l’imaginaire pour occuper ces moments interminables. Si tu étais là-bas en train de nous attendre, te marrant par avance de la lenteur avec laquelle nous t’avons retrouvée ? Châtelaine abandonnée par ses féaux, marquise aux espoirs déçus… Vivante mais doutant de nous.
L’absence a ceci de bon qu’elle vous remet les idées en place. Oh, cela prend du temps ! Il faut le temps d’encaisser, de digérer, de se donner de nouveaux repères. On se rend alors compte que l’impossible n’est jamais qu’une pente de plus à gravir. On apprend à regarder les autres sous un angle différent. On n’a plus rien d’autre à faire que se lancer. Au bout de la route, il y a un autre monde, un univers différent qu’on n’avait jamais imaginé pouvoir atteindre. Sous la couette du quotidien, on s’assoupit peu à peu, on se love dans une sorte d’hibernation confortable. Qu’on secoue l’édredon et les cartes se redistribuent, les lignes bougent.
Ce soir, j’attends qu’elles reprennent leur place. Je l’attends et je le redoute.
J’aimerais tant savoir déjà…
Tant pis pour les conséquences éventuelles ! Je n’en peux plus ! Il faut que je bouge !
J’appelle le docteur Pouget.


DIMANCHE 7 FEVRIER
Cahier d’Adeline Clément

22 heures. Nous nous engageons déjà sur l’Aquitaine.
Arthur Maurel m’a claqué deux bises sur le quai de la gare, s’est proposé de porter mon petit sac à dos et puis il m’a entraîné à sa suite vers le parking de la gare. Depuis, sans excéder les limitations de vitesse, nous sommes lancés dans une course contre la montre. Le GPS a indiqué une estimation de 2h30 pour le parcours, cela nous fera arriver au château vers minuit et quart.
- On y sera avant minuit, m’a promis le journaliste.

23 heures. Nous avons « sauté » Orléans depuis au moins dix minutes et nous sommes engagés dans le goulet du Val de Loire. Parfois, le compteur monte à 160 km/h et je serre les fesses. C’est quand même bizarre : tout à l’heure, à 300 km/h, je me baladais dans la rame du TGV pour aller prendre un café à la voiture bar. Sans trembler.

Minuit moins le quart. Il est beaucoup plus difficile d’écrire sur une départementale que hache une multitude de ronds-points. Nous venons de ralentir pour traverser une bourgade du nom de La Membrolle-sur-Croisille.
- On y est presque, m’a dit Arthur en secouant lentement la tête dans tous les sens pour se détendre la nuque.
Presque c’est une petite éternité de quatre kilomètres et voilà que déjà, dans la lumière des phares, apparaît le panneau annonçant l’entrée dans Charentilly.
Les pulsations de mon cœur sont violentes. J’ai l’impression d’avoir disputé un sprint de 250 bornes sans savoir si la ligne d’arrivée serait bien au bout de la piste. Pourtant, alors que nous remontons la longue allée vers le château, je crois bien que j’aimerais bien entretenir l’espoir encore un moment. C’est trop dur de se dire que maintenant on va savoir. Et qu’on sera peut-être déçus.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Mar 28 Déc 2010 - 1:26

LUNDI 8 FEVRIER
Cahier de Ludmilla Roger

Aucune nouvelle de Touraine.
Le téléphone du docteur Pouget sonne dans le vide. Je n’ose appeler Arthur ou Adeline de crainte que la sonnerie ne survienne au mauvais moment.
C’est pénible.
Pénible et inquiétant.
Certes, le docteur Pouget reste plutôt vert et gaillard pour son âge mais je le vois mal sur les routes à cette heure-ci. Sauf bien sûr s’il a été appelé en urgence par un de ses patients. C’est que notre ami n’a toujours pas appris le sens du mot « retraite ».
Je me sens mal à l’aise vis à vis de lui. Quand j’occupais plus que de raison la salle des archives du château, c’était mon principal visiteur et mon confident des heures mauvaises. Et comment oublier que nous avons été de parfaits complices lorsqu’il s’est agi de te faire endosser l’héritage du comte de Rinchard ?… Je suis partie pour quelques jours à Toulouse et, pour cause de Marc, je n’en suis pas repartie. Je me sens tellement minable sur ce coup que je suis presque heureuse qu’il ne réponde pas.
N’empêche que j’aimerais bien avoir de ses nouvelles, savoir qu’il se porte toujours comme un charme, entendre sa voix. A un moment de ma vie, il a été un peu un second papa et je me fais grief d’être aujourd’hui une fort mauvaise fille.


LUNDI 8 FEVRIER
Cahier d’Arthur Maurel

La situation est proprement surréaliste. Nous voici, Adeline et moi, assis à la grande table du château, en train de faire notre page d’écriture sous le regard espiègle d’un vieux monsieur paisible.
Il nous attendait tranquillement assis dans un fauteuil dans l’entrée, le nez plongé dans une revue médicale, seulement éclairé par la lueur de deux chandeliers. Lorsqu’il a entendu nos pas résonner sur les marches du grand escalier, il s’est levé tranquillement, a pris un des candélabres pour venir à notre rencontre.
- Monsieur Maurel, je présume ?
Il n’avait pas poussé l’ironie jusqu’à le dire en anglais mais la volonté y était sans nul doute.
- Vous êtes le docteur… Le docteur ?…
- Célestin Pouget, médecin de famille depuis une très longue génération, monsieur Maurel… Gardien du château à ses heures perdues et sur appel insistant de sa propriétaire.
- Fiona n’est pas là ?…
- Hélas, monsieur ! Elle n’est point au château…
S’il n’avait été aussi âgé et aussi vif d’esprit, ce petit homme sec m’aurait mis les nerfs en boule. Il jouait au domestique et se moquait de nos mines abasourdies. Nous étions venus retrouver une jeune femme et nous tombions sur lui qui paraissait ne jamais avoir perdu contact avec elle. Comme si tu avais choisi les personnes avec qui tu souhaitais rompre. C’était une situation horripilante.
- Depuis quand est-elle partie ? demandai-je.
- Ai-je dit qu’elle était venue, monsieur Maurel ?…
- Docteur, intervint Adeline… Nous avons fait une longue route et…
- Vous avez raison, jeune demoiselle. Je manque à tous mes devoirs… Finissez d’entrer… Une collation vous attend dans la salle à manger.
Ce n’était pas une collation, c’était quasiment un festin tant nous avions le choix des mets. Du coup, mon premier repas m’apparut comme une bêtise ; j’allais passer pour un convive vraiment médiocre. Adeline qui avait seulement picoré quelques friandises dans le train, se révéla heureusement une bien meilleure fourchette que moi.
- Mais, nous expliquerez-vous docteur ?… repris-je frustré des réponses que j’espérais.
- Vous expliquer quoi, monsieur Maurel ? Pourquoi je me trouve ici avec cette table dressée et qui n’attendait que vous ? Je crois bien vous en avoir touché un mot tout à l’heure. Mademoiselle Toussaint m’a annoncé votre venue par téléphone et m’a demandé de vous accueillir dignement.
- Mais c’est de cet appel dont nous voudrions que vous nous parliez ! s’exclama Adeline. A-t-elle dit où elle se trouvait ? A-t-elle donné de ses nouvelles ?
- Mademoiselle, lorsque la propriétaire des lieux m’appelle, je ne la questionne pas. J’ai trop de respect pour la mémoire de celui dont elle a pris la succession pour me livrer avec elle à des interrogatoires que son prédécesseur n’aurait pas souffert.
Il se foutait de nous !… C’était évident.
- Vous contacte-t-elle souvent alors ? insista Adeline.
- Elle m’a téléphoné deux fois cette semaine. A chaque fois pour me demander de me tenir prêt à accueillir d’éventuels visiteurs. J’ai attendu en vain mercredi mais je suis ravi de vous avoir vu arriver ce soir.
- Enfin, docteur ! Vous semblez ignorer que Fiona a disparu depuis plus de quinze jours, qu’elle ne s’est signalée que par une carte postale à ses amis…
- J’ai moi aussi reçu une carte postale, dit le médecin…
- D’Egypte ?
- C’est possible… Il y avait des pyramides dessus… Mademoiselle Toussaint m’y demandait de veiller sur le château et de me tenir prêt à y loger toute personne qui viendrait à y passer.
- Avez-vous encore cette carte postale ?
- Non, je suis désolé mademoiselle. Je l’ai détruite conformément à ce que mademoiselle Toussaint avait souhaité.
- Même le timbre ?
- Ah non ! Le timbre, je l’ai gardé pour le donner à un petit neveu qui en fait la collection.
- Ce petit neveu, où habite-t-il ?…
Adeline, peut-être parce qu’elle était au cœur de cette histoire de timbre depuis le début, ne voulait pas lâcher l’affaire. Elle pressait à chaque question davantage le vieux médecin afin de le contraindre à lâcher l’information qu’elle attendait.
- A Cassis, près de Marseille… Eh oui, que voulez-vous, mon frère a fait souche dans le midi !…
- Donc ce timbre, vous l’avez toujours ?!
- Bien sûr que je l’ai ! répondit, triomphal, le docteur Pouget. Je vous en prie, continuez à taper dans cette terrine aux cèpes pendant que je vais le récupérer dans mon portefeuille.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Mar 28 Déc 2010 - 2:07

LUNDI 8 FEVRIER
Cahier d’Adeline Clément

Je le trouve délicieux ce vieux monsieur dans sa robe de chambre violette, tisonnant le feu pendant que nous écrivons, Arthur Maurel et moi, notre ressenti sur cette soirée à rallonge et à surprises.
Le docteur Pouget avait donc lui aussi un timbre à l’effigie de Toutankhamon. Ce qui tendait à indiquer que le message planqué derrière l’ornement philatélique se décomposait en cinq morceaux… au moins ! Plus fort encore, il était resté en contact – épisodique mais en contact quand même – avec vous… Cette exception – qui à mon sens ne confirmait aucune règle – était plus que troublante et remettait en cause l’intérêt même de la charade des timbres. A quoi bon transmettre un message clandestin en morceaux si l’un des porteurs de ces morceaux était déjà au courant de la totalité de la phrase ?
- Le voici !…
Greg en aurait fait une jaunisse. Célestin Pouget tenait le timbre entre ses doigts comme un vulgaire morceau de sucre. Il ne prêtait attention ni aux dents qui pouvaient se plisser ou s’arracher détruisant la valeur de la pièce, ni à la surface encollée forcément fragilisée. La manière dont il posa le malheureux Toutankhamon sur la table aurait achevé mon vieux copain. Le coin supérieur s’en vint plonger immédiatement dans une goutte de vinaigrette qui commença à imbiber le papier aussi vite qu’une flamme l’aurait consumé.
Puisque le mal était fait, j’ai ramassé le timbre sans plus de précautions, l’ai retourné et …
- Docteur, pour l’amour du ciel, comment avez-vous décollé ce timbre ?
- Comme je l’ai toujours fait… Un bol rempli d’eau… Vous plongez le morceau d’enveloppe ou de carte postale dedans et vous attendez que ça se décolle tout seul.
- Et voilà le résultat !…
Arthur Maurel, pas plus au fait des subtilités philatéliques me sembla-t-il que le médecin, me considéra sans comprendre.
- Regardez cette tâche noire, expliquai-je. C’est tout ce qu’il reste du mot inscrit par Fiona. Nous ne saurons jamais ce qu’elle voulait nous dire par ce biais.
Ah si vous aviez vu la pauvre mine du docteur à ce moment-là ! Il faisait vraiment peine ! Ma mauvaise humeur paraissait l’avoir vieilli de dix ans en quelques secondes.
- Je ne pouvais pas savoir, murmura-t-il comme s’il essayait de rentrer en lui-même.
- Non, docteur, dis-je… Vous ne pouviez pas savoir… Tout comme nous n’imaginions pas que vous ayez pu avoir un tel timbre vous aussi. Ne vous mettez pas martel en tête pour cela. Dites-nous juste d’où Fiona vous appelle…
- Je ne le sais pas, vous ai-je dit !…
Après son moment d’abattement, le petit homme reprenait du poil de la bête à vue d’œil. Un vrai cyclothymique !
- Elle m’a téléphoné deux fois…
- Mardi et aujourd’hui, fit Arthur…
- Non, c’était mercredi, corrigea le médecin.
Je suis persuadée qu’Arthur n’avait commis cette erreur que pour juger de la fiabilité des dires du vieil homme. Il pouvait être satisfait. Il avait toute sa tête, le bougre !
- Elle n’est jamais venue ici ?
- Je ne l’ai pas vue, mais elle a dû passer au moins une fois car elle a laissé un papier dans la boite aux lettres.
Cet homme était comme un puits en région aride. On pouvait penser qu’il était à sec mais il apportait toujours et encore de l’eau à notre moulin. Qu’était encore ce document mystérieux ?
- Ce papier, vous l’avez détruit lui aussi ?
- Non, je l’ai donné à qui de droit…
- C’est-à-dire ?…
- Les personnes qui sont venues aménager les deux chambres que vous allez être les deux premiers à utiliser. La chambre Shanghai et la chambre du Caire.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Mar 28 Déc 2010 - 2:36

LUNDI 8 FEVRIER
Cahier de Ludmilla Roger

Au-delà d’une heure du matin, limite que je m’étais fixée, je n’attendais plus de coup de téléphone. Résignée par force, je m’étais couchée sur le divan du salon pour ne pas risquer de réveiller Marc en allant le rejoindre.
Ce fut Adeline qui me tira de ma somnolence agitée.
- On n’est pas plus avancé, lança-t-elle en préalable… Sauf qu’on sait maintenant que Fiona s’amuse avec nous.
L’idée que tu te foutes de nous m’était bien passée par la tête mais je l’avais repoussée car complètement irréaliste pour qui te connaissait. Tu n’avais pas de temps à perdre dans des conneries pareilles. La suite m’amena effectivement à douter.
Adeline avait insisté auprès d’Arthur pour m’appeler elle-même. Son argumentation était irréfutable : le lendemain, ils devaient repartir. Elle en train, lui en voiture. Il n’était pas question qu’il roupille sur la route, elle aurait quatre bonnes heures pour compléter sans risque sa nuit. Le bon docteur Pouget avait aidé à l’endormissement d’un Arthur sur les nerfs à l’aide d’un petit cachet de Zolpidem. Nounours et le marchand de sable avaient débarqué sans prévenir au nord de la Touraine.
J’étais, comme tu t’en doutes, ébahie d’entendre le récit des événements de la soirée. Du démarrage sur les chapeaux de roue dans le parking de la gare Montparnasse jusqu’au repas copieux, sorte de buffet campagnard pantagruélique, offert aux visiteurs du château. C’était hallucinant…
- Ca ne cadre pas, dis-je lorsqu’Adeline en eût terminé.
- Pourquoi ?
- Fiona n’est pas une grippe-sou, mais je la vois mal gaspiller de la nourriture de la sorte.
- La remarque a été faite par Arthur. Ce qui n’a pas été consommé mercredi a été, selon les dires du docteur, immédiatement repris et offert aux Restos du cœur pour le repas du lendemain. Du coup, je m‘en suis voulue de m’être goinfrée comme une malpolie.
- Mais comment savait-elle que quelqu’un viendrait ce soir ?
- Il faut croire qu’elle a des antennes partout.
- Et mercredi ?… Qui pouvait-elle attendre mercredi ?… J’étais coincée à Toulouse par le boulot, toi par ton dernier examen. Le professeur Loupiac, n’en parlons pas ; il ne quitte plus jamais la région. Quant à Arthur, il n’y avait pas plus de raisons qu’il vienne ce jour-là qu’un autre.
- Il avait reçu Maximilien Lagault la veille dans son émission, observa Adeline… Lequel lui avait parlé de Shanghai…
- Et ?…
- A l’heure qu’il est, comme il me l’a fait remarquer tout à l’heure en riant, il dort à Shanghai.
- Mais Lagault n’a pas précisé que Shanghai n’était pas la ville de Chine.
- Certes, objecta Adeline. Il peut l’avoir oublié ou avoir pensé qu’Arthur comprendrait de lui-même. Il y a toujours une explication aux choses.
- Et parfois, il y en a trop, soupirai-je. Allez, file te coucher. Tu l’as bien mérité.
- Dire que ce week-end était sensé me permettre de souffler…
- De quoi te plains-tu ? Tout à l’heure, je dois être à 8h30 au magasin pour une réunion de chantier avec l’architecte.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Mar 28 Déc 2010 - 11:12

LUNDI 8 FEVRIER
Cahier d’Adeline Clément

Si par le plus extraordinaire des hasards, vous n’aviez aucune idée d’à quoi ressemble la chambre « Le Caire », laissez-moi vous dire qu’on s’y croirait. Les murs et la moquette sont couleur sable du Sahara et une étrange chaleur aveuglante vous saisit dès le seuil (celle de la lumière qui reproduit la luminosité particulière de ce coin-là du monde). Les trois pyramides d’un mètre de haut qui encadrent le lit à droite, à gauche et sur l’avant, se révèlent être des espaces de rangement. Un sphinx, aussi énigmatique que le vrai, trône sur la cheminée, vous regarde comme si vous deviez être sa prochaine victime. Sur le mur en face de la porte d’entrée, plusieurs phrases en langue arabe sont tracées. Invitations à entrer, sourates du Coran ou simples arabesques ? Je n’en ai aucune idée. C’est lorsqu’on est planté au milieu de ce désert et qu’on se retourne vers l’entrée qu’on voit surgir de la salle de bain, la large bande bleue du Nil qui commence à se fractionner en plusieurs bras à l’approche de la porte.
Avant de me jeter sur le lit, couvert de peluches de dromadaires, j’ai méticuleusement photographié la chambre sous tous les angles afin que Ludmilla découvre la qualité de la réalisation et puisse m’éclairer – éventuellement - sur ses origines. Voudriez-vous transformer le château en chambres d’hôtes que vous n’auriez pas agi autrement. Le Caire, Shanghai (que j’irai découvrir demain matin avant de partir), peuvent annoncer des réalisations tout aussi spectaculaires pour New York, Paris, Tokyo, Londres ou Sydney. A en juger par les dimensions de l’aile du château, il y a de quoi faire. Une question me taraude pourtant. Pourquoi des villes et pas des univers historiques ? Cela vous aurait tellement mieux correspondu.
Je n’ai pas beaucoup dormi. Peut-être ce sphinx a-t-il un regard trop inquisiteur pour que vous n’alliez pas de vous-même fouiller dans les tréfonds de votre âme pour en extirper une solution aux énigmes d’une vie. J’ai donc balancé longtemps entre la poursuite chaotique d’une destinée que Ludmilla m’annonce brillante et le renoncement au monde, entre la course à la performance et la quiétude d’une vie seulement dédiée à l’étude. Tellement balancé que vers trois heures du matin, prise par le propre mouvement de ma pensée languissante, j’ai fini par m’endormir.
Je jette ces lignes sur le cahier depuis la table du petit déjeuner (pantagruélique lui aussi) que le docteur Pouget nous sert dans un petit salon attenant à l’entrée. Dans dix minutes, nous nous échapperons. Marc, dont la mine reposée contraste avec la mienne, me déposera à la gare de Tours et je n’aurais plus qu’à échanger mon Paris Montparnasse-Toulouse contre un Tours-Toulouse pour pouvoir rentrer. Lui filera vers la capitale reprendre sa vie trépidante, le cœur gonflé de nouvelles questions.
Ne vous méprenez pas sur ce que je vais écrire, ce n’est qu’un pauvre conseil (d’amie ?). Cet homme-là est une pépite. Vous ne devriez pas le laisser seul trop longtemps.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Mar 28 Déc 2010 - 12:14

LUNDI 8 FEVRIER
Cahier de Ludmilla Roger

Cet architecte m’emmerde. Il passe son temps à critiquer le travail des artisans qu’il a lui-même recrutés. S’ils sont si mauvais, pourquoi n’en change-t-il pas ? Tout cela me paraît cousu de fil blanc ; il leur fait porter le chapeau de ses propres insuffisances. Comme il a du bagout, il pense que je ne me rendrai compte de rien, qu’il enveloppera ses erreurs dans un manteau de belles phrases et que cela passera comme une lettre à la poste.
Puisqu’il aime parler, je le laisse faire pendant que ma tête s’en va vagabonder ailleurs. Pas de nouvelles du château ce matin. Se sont-ils endormis si tard après leurs agapes qu’ils dorment encore ? Moi ce week-end m’a littéralement claquée. Jusqu’au métro, j’ai réussi tant bien que mal à rester éveillée mais ensuite jusqu’à la station Capitole, j’ai rapidement piqué du nez sur le dossier que j’essayais de « réviser ».
Mon Dieu, qu’il en finisse ! Que je puisse passer à autre chose !
Je vais finir par croire que cet endroit est vraiment maudit et que le souvenir de l’assassinat de Sylvia Marini plane encore entre ces murs. Ce que le bonimenteur essaye de me dire au milieu de ses nombreuses circonvolutions, c’est que le « magasin » ne sera pas opérationnel avant la fin du mois. Problème d’évacuation des eaux, ventilation insuffisante par rapport à de nouvelles normes, défauts de peinture, que sais-je encore ?
Je trouve l’énergie d’une réaction.
- Très bien ! J’entends tout cela… Et vous, entendez-vous ceci ? Cela tient en trois mots : « Pénalités de retard ».
Il se récrie. Ce n’est pas de sa faute. Les ouvriers n’ont pas bien lu les plans.
- Débrouillez-vous comme vous le voudrez. Travaillez la nuit, le week-end. L’inauguration est prévue le samedi 20 février.
Ce n’était pas vrai. Je venais de le décider sur un coup de tête, histoire de booster l’homme au complet brun en face de moi et d’éteindre le sourire fataliste qu’il arborait depuis le début de la visite du chantier.
- Où était-ce écrit ? réplique-t-il.
- Près de l’endroit qui précisait les nouvelles normes de ventilation et qui chiffrait les indemnités compensatoires.
L’humanité est vraiment prévisible. Dès qu’il est question de pognon, les relations s’enveniment ou s’apaisent. Tout dépend souvent de quel côté du carnet de chèques on se trouve. Notre camarade architecte ne dérogera pas à la règle. La perspective de toucher moins va le conduire en une suite de mini reculades à accepter le défi.
- Tout sera prêt le 19, m’assure-t-il en me serrant la main pour prendre congé.
Il nous faudra bien une bonne nuit pour mettre en place les bouquins sur les étagères, installer et configurer les ordinateurs. Si c’est la seule difficulté à affronter avant l’ouverture, ce ne sera (presque) rien.
Bon sang ! Pourquoi Adeline n’appelle-t-elle pas ?
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Mar 28 Déc 2010 - 13:15

LUNDI 8 FEVRIER
Cahier d’Adeline Clément

Je crois qu’il y avait une pub, il y a bien longtemps, qui disait que « le bonheur c’est simple comme un coup de fil ». Pour moi, le destin s’est transformé en deux appels téléphoniques. Et même pas sur mon portable !
Nous venions à peine de quitter le château lorsque le téléphone d’Arthur a bourdonné.
- Judith, mon assistante, a-t-il soufflé à mon intention…
Je n’entendais pas ce que disait ladite Judith mais le visage d’Arthur se décomposait peu à peu. Il a lâché deux fois : « est-ce que l’information est vérifiée ? ». Elle devait l’être car son visage s’affaissait à chaque fois un peu plus.
Il raccrocha sans rien dire. Moi, tétanisée par la métamorphose de mon compagnon de voyage, je ne posais aucune question me contentant de garder les yeux sur la route.
Dix minutes plus tard, nouvel appel.
- Celui-là, il a décidé de m’emmerder aussi ?!… Eh bien, qu’il la garde sa grippe s’il pense que c’est du AH1N1 ! Je vais trouver quelqu’un pour le remplacer. Sans difficulté… Et la prochaine fois qu’il a les oreillons, qu’il prévienne au moins quinze jours à l’avance ! Quel con !
Et avant même d’avoir raccroché, il s’est tourné vers moi pour me demander si je me sentais capable de faire de la radio à une heure de grande écoute.


LUNDI 8 FEVRIER
Cahier de Ludmilla Roger

Le sms d’Adeline est pour le moins contrasté. Deux photos de la chambre « Le Caire » du château l’accompagnent et donnent un peu d’air frais (ce qui est un comble) au reste du message. Il m’annonce un Arthur tendu, mâchoires serrées et appuyant plus que de raison sur l’accélérateur.
Je n’ose quitter Parfum Violette de crainte de ne pouvoir réceptionner en temps réel un nouveau message. Dans le métro, on est coupé du monde et j’en ai pour un bon quart d’heure avant de retrouver ma voiture.
Faut que j’appelle moi-même !


LUNDI 8 FEVRIER
Cahier d’Adeline Clément

Nous n’allons plus à Tours.
J’accompagne Arthur à Paris.
Il m’a demandé d’être un des quatre intervenants dans son émission du soir. Je suis sa solution pour remplacer au pied levé un polémiste qui craint d’avoir choppé la fameuse grippe qui devait tuer tout le monde (à en croire certains experts) et qui se révèle un virus plutôt ordinaire.
Je crois que j’ai accepté parce qu’il n’aurait pas supporté un refus. Son état de tension ne cesse de croître, sa manière de conduire se dégrade. Il commence presque à me faire peur.
Qu’est-ce qui a pu le mettre dans un état de rage pareil ? Pourquoi a-t-il demandé deux fois confirmation de l’information ? Est-ce en rapport avec l’actualité ou en relation avec votre disparition ? Je crains que ce ne soit plutôt cela. D’ailleurs, l’autoradio est coupé. S’il se passait quelque chose d’important sur le plan national ou international, il se tiendrait un minimum au courant sur une radio d’info en continu.
Et ce silence envers moi ! Enfin, ce quasi silence puisqu’il m’a demandé de l’accompagner à Paris… Parce qu’il me voulait vraiment pour son émission ou pour ne pas rester seul ?
Nouveau coup de téléphone. Ludmilla m’appelle. Je ne sais quoi lui répondre. Comment parler avec Arthur et son masque pratiquement mortuaire à moins d’un mètre de moi ?
- Je veux lui parler !
Ce n’est pas un souhait… C’est un ordre…
Je tends le portable à Arthur.
- Ludmilla ?… Cette fille est une garce !… Le magazine People Life va faire sa une mercredi sur Fiona Toussaint et son nouveau petit ami… Oui… L’info a fuité par deux canaux différents. Ca se recoupe… Il y a des photos prises dans un aéroport et dans un hall d’hôtel. Voilà… Pour moi, tout ça c’est fini !…
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Mar 28 Déc 2010 - 17:18

LUNDI 8 FEVRIER
Cahier d’Arthur Maurel

Je n’aurais pas besoin d’un petit cahier bleu supplémentaire, celui-ci sera le dernier. Je ne suis pas révolté ou anéanti, je suis simplement profondément déçu. Tout cela, ce n’était que du vent. Cette traque dans laquelle nous nous sommes tous lancés n’avait donc aucun sens. Tu es partie parce que tu voulais partir, partie parce que tu en avais un autre à aimer, partie parce que ta vie devait prendre un nouveau départ. Et tu n’as pas eu le courage de nous le dire. Ni en face, ni dans ton mail.
Voilà. Je tourne la page de mes années Fiona. Elles auront eu le gout du mystère, le goût de la douleur avant enfin de me permettre de savourer les heures les plus douces de ma chienne d’existence. Après tant de sang, de cris, de boue, de misère, de violences quotidiennes tout autour du monde, j’avais trouvé mon île à l’abri des tempêtes humaines. Mais déjà l’amarre a cassé et je pars à la dérive. A moins que ce ne soit toi. A moins comme dans la tectonique des plaques nous nous soyons progressivement éloignés l’un de l’autre sans même le savoir.
Quelque part je suis « heureux » de ne pas avoir appris mon infortune mercredi à la sortie de People Life. Cela va me donner du temps pour me préparer à te voir partout à la devanture des magasins de presse et des kiosques avec « l’autre ». Peut-être même que, si j’ai un poil de courage, j’irai casser la gueule au rédac-chef de ce torchon.
Tout a commencé par l’arrivée sur le mail de l’émission d’une photographie haute résolution te montrant dans le hall d’un hôtel le bras autour du cou d’un homme. Judith, qui a réceptionné cela, a dû se faire un malin plaisir de gratter autour pour savoir d’où cela pouvait venir. Elle a appelé notre spécialiste du monde mondain et des people qui lui a confirmé qu’il se disait que tu m’avais largué. Encouragée par ce premier succès, elle a appelé la rédaction de People Life en leur demandant s’ils pouvaient confirmer les rumeurs sur l’existence de photos sur Fiona Toussaint. Ils ne se sont pas contentés de confirmer ; ils ont envoyé deux nouvelles photos. Sur la première, toi et ton nouveau mec vous arpentez le hall d’un aéroport (je suppose que c’est celui du Caire car il y a des inscriptions en langue arabe). Côte à côte, tirant derrière vous de grosses valises, les mains entrecroisées. Sur la seconde, vous êtes assis dans la salle d’embarquement. Il lit France-Soir (celui du 22 janvier, j’ai vérifié) et toi tu es planquée derrière un de ces gros pavés historiques que tu affectionnes. Là encore j’ai vérifié, la biographie du maréchal Goering est sortie il y a un peu plus de deux mois. C’est une lecture très cohérente pour toi qui semble avoir déjà lu toute la bibliothèque François Mitterrand.
Le plus dur sera sans doute de faire comprendre à Corélia que sa « maman » ne reviendra pas, qu’elle n’aura été qu’une courte apparition dans sa vie. Oserai-je un jour lui avouer que celle qu’elle réclamait hier encore alors que nous visitions Disneyland Paris n’était qu’une chimère ?

Je photocopierai tout à l’heure les pages de ce cahier à la machine de la rédaction et je demanderai à Judith de les adresser au château de Charentilly aux bons soins du docteur Pouget. Il te les lira ou te les donnera à l’occasion. Si jamais ta nouvelle vie venait par inadvertance à croiser l’ancienne.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Mar 28 Déc 2010 - 18:32

LUNDI 8 FEVRIER
Cahier de Ludmilla Roger

Je ne suis pas Arthur Maurel pour te juger et te condamner aussi vite. Un nouvel homme dans ta vie ? Après tout pourquoi pas. Mais je te connais trop pour imaginer que tu puisses être volage. Tu as une trop haute idée de tes responsabilités pour t’abaisser à une attitude aussi bêtement vulgaire. Tu n’es pas gouvernée par la passion au sens romantique du terme. Tu n’agis pas sur une impulsion même animale… surtout animale. Si tu as cédé si vite à Arthur, c’est que tu savais que c’était lui que tu attendais, qu’il t’apportait la confiance, le regard, l’attention dont tu avais toujours rêvé. L’idée que tu puisses changer subitement est totalement ridicule. Elle ne correspond pas à ce que tu étais, à ce que tu as toujours été, à ce que tu seras toujours.
S’il n’était aussi aveuglé par son propre désespoir, Arthur le saurait aussi. Ce n’est pas le moment d’essayer de le raisonner, il s’en rendra compte tout seul. A un moment ou l’autre. Pas trop tard j’espère.

Ouvrons ce nouveau dossier. Qu’avons-nous pour étayer la thèse de la trahison amoureuse ? Ta disparition et les photos dudit magazine… en attendant peut-être quelques révélations croustillantes (mais sans doute invérifiables) pour les accompagner. Il faudrait que je puisse voir ces photos avant mercredi. Pour en juger… Oh bien sûr, Arthur les a sans doute déjà observées de près et il doit se faire une idée très précise de la situation. Mais avec quels yeux les a-t-il regardées ? Avec ceux de l’amant ou avec ceux du journaliste ? Ce sont les mêmes diront les naïfs ! Balivernes ! Tout comme s’est trompé le poète qui a affirmé qu’on ne voit bien qu’avec le cœur ! Tout ce qu’on voit, on le voit avec son cerveau d’abord et ce n’est qu’ensuite que les tripes peuvent éventuellement réagir dans un sens ou dans l’autre. Encore faut-il que le cerveau soit à l’écoute, qu’il ne se focalise pas sur ce qu’il veut ou craint de voir. Arthur n’est pas objectif, il ne peut pas l’être. Je ne le serai pas davantage mais, au moins, je le saurai. Et j’irai traquer la vérité derrière les apparences.


LUNDI 8 FEVRIER
Cahier d’Adeline Clément

Je suis restée un long moment sans très bien comprendre où me poser. J’étais là plantée au milieu de la rédaction de RML regardant s’affairer et bourdonner journalistes, techniciens et secrétaires. Arthur avait disparu dès son arrivée et s’était enfermé dans son bureau. Judith, sa collaboratrice, était partie manger après m’avoir complètement oubliée pendant une demi-heure.
Quelqu’un daigna enfin s’intéresser à moi. Peut-être d’ailleurs parce que j’avais un peu trop regardé cette personne pour bien me persuader que je ne rêvais pas. C’était bien Olivier-Franck Gotterot, le présentateur du talk-show quotidien de Channel 27. Je savais – il en parlait tout le temps – qu’il avait un site internet et un blog, mais j’ignorais qu’il faisait aussi de la radio sur RML. Il bouffait vraiment à tous les râteliers, ce fumier-là.
Ce trentenaire ambitieux, blond comme les blés, au profil aigu comme un couteau de cuisine, n’avait pas sa langue dans sa poche et, comme on dit, il aimait faire le buzz. On ne comptait plus les scandales auxquels il s’était trouvé mêlé. Généralement, il invitait « le pôle positif et le pôle négatif » comme il disait, les stricts opposés. Jamais en accord, ces invités finissaient généralement par se déchirer, s’invectiver, dépasser les bornes. Je l’avais vu un jour – eh oui ! on regarde ces programmes-là quand on est étudiant ! - pousser à bout deux grands auteurs littéraires qui en étaient venus aux mains avant qu’un spectateur du public n’intervienne pour les séparer. Gotterot n’avait pas bougé d’un pouce ; il attendait que ça dégénère encore plus. Ce « catch verbal » - encore une de ses expressions – lui valait régulièrement les honneurs du zapping de Canal. Ce qui ne me paraissait pas dans son cas être un tire de gloire.
J’étais quand même assez stupéfaite qu’une grande radio puisse abriter dans la même grille de programme un Gotterot et un Maurel.
- Vous attendez quelqu’un ? me demanda l’animateur en contournant un bloc de bureaux.
Il devait penser que c’était lui. Un personnage de sa suffisance ne pouvait pas imaginer qu’il en soit autrement. Surtout si celle qui attendait avait 20 ans, un sourire de madone en détresse et de longs cheveux nattés (c’est tout ce que j’avais trouvé pour dissimuler que, du fait des circonstances, je ne me les étais pas lavés depuis trois jours).
- J’accompagnais monsieur Maurel quand il m’a plantée là. Son assistante m’a dit qu’elle me conduirait à son bureau mais elle est partie déjeuner et je ne sais pas où je dois aller.
- C’est vraiment malheureux d’abandonner un joli petit cœur timide comme ça dans une grande maison d’énervés chroniques. Suivez-moi, je vais vous conduire jusqu’à bon port.
Deux bifurcations, un couloir et enfin une porte vitrée avec le nom d’Arthur Maurel gravée dessus. Je n’étais plus perdue.
Mon saint-bernard n’en resta toutefois pas là. Sans même prendre la peine de frapper, il ouvrit la porte et balança à Arthur une phrase dont l’abjection me donna envie de vomir.
- Eh, mon grand… Voilà ta nouvelle !… Elle est aussi bien roulée que l’ancienne mais avec en plus la moitié de son âge… T’es un dieu au pieu ou quoi ?
Je ne sais pas ce qui m’a pris. J’ai pris la poignée de la porte à pleines mains, l’ai tirée vivement vers moi de sorte qu’Olivier-Franck Gotterot, qui était un pas devant moi, se l’est mangée dans la tronche. La porte de verre a volé en éclat sous le choc et l’animateur grossier est parti en vol plané pour s’écraser sur la cloison en placoplâtre de l’autre côté du couloir.
Estourbi, éraflé au visage et ridicule, il décampa sans demander son reste. Pour sa plus grande chance, l’heure du repas avait vidé la plupart des bureaux. L’honneur resterait sauf… tant qu’Arthur Maurel ne se mettrait pas à raconter la scène.
- Finis d’entrer, me lança Arthur Maurel. Je crois que de toute façon, il n’y a plus de porte.
C’était la première fois qu’il me tutoyait.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Mar 28 Déc 2010 - 19:03

LUNDI 8 FEVRIER
Cahier de Virginie Roncourt

Pas de vagues ! Pas de vagues ! Pas de vagues !
J’ai beau essayé de m’en persuader, ce n’est pas toujours simple à mettre en pratique. Tiens, tout à l’heure, quand j’ai alpagué ce dealer de poudre qui venait de refourguer sa merde à deux ados, je me serais bien laissée aller à lui flanquer mon genou dans son futur arbre généalogique, juste histoire de voir en analysant ses larmes s’il y avait touché lui aussi à sa coke.
Au moins, j’aurais contribué à incrémenter d’une unité le nombre d’arrestations de trafiquants et de revendeurs de drogue. Ils seront contents au sommet de voir qu’on se bouge le cul pour qu’ils puissent soigner leurs discours. Le mec, malgré le flag, je suis sûr qu’il est dehors dans deux jours. Il n’a pas le bon profil. Pas de jean douteux, de casquette à l’envers ou de capuche. Non, un type tout ce qu’il y a de vestimentairement plus honorable. Potentiellement plus dangereux car insoupçonnable par ceux qui fonctionnent au pif, c’est-à-dire au faciès.
C’est là que Nolhan fait défaut. Lui, il m’aurait extirpé de la vie de ce pourri tous les événements ayant laissé une trace depuis son baptême jusqu’à sa dernière quittance électrique. Avec la preuve matérielle que ce gars roule en cabriolet haut de gamme payé sans crédit, s’est acheté trois complets veston neufs chez Armani la semaine dernière alors qu’il touche royalement 860 euros de l’assurance chômage, j’avais de quoi convaincre le juge le plus obstinément anti-flic que cette ordure ne vit que d’apparences et du trafic de poudre blanche. Là, qu’est-ce que j’ai ? Une adresse invérifiable en banlieue parisienne, un roadster taillé pour la route et un zig qui aboie partout qu’il est innocent, qu’il est voyageur de commerce et que ce sont les gosses qui lui ont proposé la came.
Merde ! Si seulement, je pouvais redonner vie à Victor… ou trouver où Nolhan se planque. Là, au moins, je crois que je serais utile au pays.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Mar 28 Déc 2010 - 20:41

LUNDI 8 FEVRIER
Cahier d’Adeline Clément

Je suis en train de me découvrir des qualités exceptionnelles de thérapeute. En une grosse vingtaine de minutes, j’ai réussi à calmer les démons d’Arthur Maurel et à le conduire à prendre un peu de distance avec les révélations de la matinée.

Premier point : les photos. Je les ai vues sur l’ordinateur d’Arthur. Ce qu’elles m’inspirent c’est un « m’ouais ». Pas plus. Ok, ils se tiennent par la main. Ok, elle s’appuie plutôt langoureusement sur son épaule. Mais tout à l’heure, si quelqu’un m’avait photographiée juste au moment où je posais ma première main sur la poignée de la porte d’Arthur, on aurait pu avoir l’impression claire et distincte que je m’effaçais pour laisser passer devant moi Sa Suffisance Olivier-Franck Gotterot. Donc méfiance a priori à l’égard des clichés. Cela, le journaliste a bien voulu l’entendre.

Deuxième point : la nuit au château de Charentilly. Arthur y voit une preuve de duplicité, un foutage de gueule en règle. Je ne connais pas grand chose de la vie étant tout juste sortie de l’œuf par rapport aux personnes que je fréquente des derniers temps. Il y a cependant quelque chose que j’ai appris très tôt auprès de mes parents qui travaillent tous les deux dans le secteur médical. On ne peut donner beaucoup pour les autres si on n’est pas moralement « programmé » à cela, si on n’a pas accepté dès le départ l’idée qu’il faudrait être à 120 % tout le temps pour qu’on vous traite tout juste correctement. Le docteur Pouget comme Fiona ne peuvent pas faire le mal. Tout simplement parce qu’il ne saurait pas comment faire. Toute leur vie, ils n’ont cherché qu’à faire le bien autour d’eux. Argument partiellement pris en compte par Arthur Maurel qui maugrée quand même dans sa barbe (il n’est pas rasé depuis deux jours) qu’on peut changer.

Troisième point : l’inconnu. On ne voit jamais vraiment son visage. A l’hôtel, la tête de Fiona le dissimule en grande partie. A l’aéroport, il est d’abord de dos, puis on ne distingue que sa chevelure brune derrière le quotidien qu’il lit. A la limite, c’est parce qu’il porte le même pantalon côtelé vert sombre et le même blouson marron qu’on est sûr qu’il s’agit de la même personne. Si ce sont les seules photos dont le journal dispose, l’identification risque fort d’être périlleuse. Là, Arthur objecte que la « partie adverse » ne va quand même pas livrer ses meilleures munitions à la concurrence. C’est un point sur lequel je cède volontiers avant de contre-attaquer. Qui peut-il être cet inconnu ? Un amant ? Pourquoi prendre la chose tout de suite au tragique ?
- Mademoiselle l’illusionniste se croit-elle assez forte pour nier l’évidence ?
- On peut toujours essayer…
- Oui, Judith ?…
L’assistante, affolée par le tas de verre à l’entrée du bureau, nous interrompt pour savoir ce qui est arrivé.
- Gotterot me gonflait. Je lui ai dit de prendre la porte. Ce con a pris l’expression au sens littéral…
Dix minutes plus tôt, Arthur Maurel n’aurait pas eu cette répartie. Je me rends compte que je suis en train de le ramener petit à petit dans le camp de la lumière. Il ne faut pas que j’arrête mes efforts.
- J’appelle le service de nettoyage ? questionne Judith. Et je demande qu’on vienne placer une porte de remplacement.
- Pas la peine de déranger ces gens-là pour si peu, Judith… Tout le monde sait bien que je n’ai rien à cacher. Même ma vie sentimentale est dans le journal…
Le trait était plus mordant, sans doute inutilement cruel pour la collaboratrice qui lui avait révélé « l’affaire ». Il confirmait cependant qu’Arthur prenait vraiment du recul.
- Très bien, répondit Judith en ravalant un peu de sa fierté… Ah, oui… Bernard Cautat a appelé… Il se sent mieux… Sa fièvre a baissé et…
- Qu’il reste chez lui à peigner les chauves… ça lui fera les pieds.
Je dois dire que je n’ai pas très bien compris ce que cette phrase signifiait. D’un mouvement de la main, Arthur m’a encouragé à poursuivre mon analyse.
- Private joke, a-t-il précisé. Cautat travaille pour le Peigne A Chauve, le journal satirique… Donc, nous parlions de l’inconnu. Pourquoi ne serait-il pas l’amant de Fiona ?
- Donnez-moi votre main. Cela suffira-t-il à faire de nous des amants ?
- Si cela pouvait rendre Fiona malade de jalousie, je te la confierai immédiatement. Et même les deux plutôt qu’une… D’ailleurs, c’est bien avec cette idée-là.
- Vous voyez que vous arrivez à être un grand sage quand vous voulez…
- Si c’est pas malheureux de s’entendre dire ça par une gamine !… Que proposez-vous, mademoiselle je-comprends-tout.
- Envoyez les photographies à Ludmilla. Elle saura voir ce que vous n’avez pas su ou voulu voir. Elle connaît suffisamment bien l’entourage de Fiona pour reconnaître le « rival » que vous vous êtes inventé. Que je sache, Fiona ne passe pas ses soirées sur Meetic ou sur tout autre site de rencontre. Le matin, elle bosse ; le soir, elle bosse. Où aurait-elle pu rencontrer quelqu’un ?
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Mar 28 Déc 2010 - 22:14

LUNDI 8 FEVRIER
Cahier de Ludmilla Roger

Le retour à la maison ne m’avait apporté que des confirmations amères. Je n’étais pas aussi solide que je le pensais. Face à la perspective de ta trahison, je m’étais d’abord sentie suffisamment forte pour te défendre contre vents et marées. Une demi-heure plus tard, le ventre creux mais trop noué pour avaler quoi que ce soit, je doutais d’avoir le moindre argument à avancer à ton crédit.
C’était à chaque fois pareil. A force de prendre de la distance avec les faits, de vouloir les observer sous tous les angles, on finissait toujours par en découvrir un qui ne cadrait pas avec l’idée initiale qu’on se faisait du problème. Par acquis de conscience, c’est celui-là qu’on creusait en premier et c’est à travers lui que s’instillait le doute. J’avais donc fini par te trouver coupable ou du moins suspecte. Les preuves que détenait Arthur pouvaient être suffisantes pour t’incriminer. Oui, tu pouvais avoir tout construit, tout combiné, juste pour cacher ta trahison amoureuse. Moralement, cela me semblait toujours invraisemblable mais intellectuellement tu avais toutes les capacités pour monter de tels bateaux et les faire naviguer tous ensemble pour nous égarer sans cesse sur de fausses pistes. Il suffisait que, pour une raison que je ne connaissais pas mais que je craignais de découvrir bientôt, une révolution complète se soit opérée en toi. Changez le postulat d’Euclide et toutes les mathématiques s’effondrent. Changez le regard de Fiona sur le monde et les pires cauchemars peuvent devenir réalités.
En plus j’étais crevée, l’autre con m’avait saoulé avec ses excuses bidon, Marc tardait à rentrer. Cela faisait beaucoup trop pour un pauvre corps épuisé (et marqué, comme toujours deux jours après, par la rando en VTT) et un esprit surmené. J’avais besoin de passer ma rage, ma frustration sur quelque chose. Ce fut malheureusement ton Louis XIII qui morfla. J’en étais à la moitié de la relecture et j’avais trouvé en tout et pour tout deux fautes de frappe. Qu’est-ce que je m’emmerdais tous les soirs à lire le stylo rouge à la main cette biographie dont je savais avant même de l’entamer qu’elle serait marquée par ton sérieux et ton talent ? Pour qui je me prenais ? Pour celle qui allait révolutionner ton texte ? Et toi, au fait, pour qui tu me prenais ? Pour ton esclave ?…
Cela n’a pas fait un pli. J’ai reconstitué le tas des huit cent vingt-neuf pages, ajouté le texte de Robert Loupiac et ma quatrième de couverture. Zou ! Tout dans la grosse enveloppe brune rembourrée. Un aller-retour jusqu’à la Poste ne pouvait pas me faire de mal. Après tout, si l’éditeur trouvait à redire à l’envoi en l’état, ce n’était plus mon problème !
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Mar 28 Déc 2010 - 22:54

LUNDI 8 FEVRIER
Cahier d’Adeline Clément

Comme si j’avais été une stagiaire, j’ai assisté à toutes les étapes de la préparation de l’émission du soir. J’ai découvert les corps, les visages qui se cachaient derrière les voix que j’entendais lorsque je me branchais sur RML. Cela donnait parfois de savoureux contrastes. La speakrine par exemple dont la voix veloutée collait mal avec l’apparence revêche. Les looks aussi étaient surprenants ; untel était carrément en short de foot (un pari stupide sans doute), une autre semblait prête à partir au bal à l’opéra (petite enquête faite, c’était le cas).
De l’autre côté du miroir de sons, il y avait toute une organisation qu’on imaginait mal mais aussi une façon de raconter le monde qui ne pouvait que déstabiliser l’historienne en devenir que j’étais. Le choix et l’ordre des informations résultaient d’une combinaison de recettes dont la principale était l’enchaînement d’une « info forte » et d’une « info faible » selon l’explication que me donna le rédacteur en chef. Il fallait aussi donner un cadre assez rigide au journal de 18 heures. On ne pouvait pas sauter du sport à la politique pour y revenir plus tard à la faveur d’un autre sujet. Cette cohérence interne amenait à des arbitrages incessants… dont je dois reconnaître qu’ils me surprenaient beaucoup et n’auraient que rarement été les miens.
Arthur, qui avait dépassé ses problèmes personnels pour remettre le bleu de travail du journaliste, réussit à imposer l’entrée par les questions éducatives.
- C’est le premier thème que j’ai retenu pour C’est-à-vous-de-le-dire, argumenta-t-il. Il est logique qu’on y consacre du temps dans le journal pour rappeler les faits, développer les avancées du jour. Entre les profs du lycée de Vitry qui font toujours valoir leur droit de retrait, la politique de lutte contre l’absentéisme scolaire, la réforme de la première année de médecine, il y a de quoi faire.
En revanche, il perdit sur le deuxième thème du journal. A la lecture géopolitique qu’il voulait conduire de la victoire de Victor Ianoukovitch aux présidentielles ukrainiennes, on lui opposa la sempiternelle question de l’identité nationale.
- T’en as pas marre qu’on se regarde sans arrêt le nombril ? s’emporta-t-il. Le monde ne s’arrête pas à la frontière du Rhin que je sache…
- L’Ukraine c’est trop loin des préoccupations de nos auditeurs, riposta le rédacteur en chef qui imposa son point de vue.
J’étais certaine que l’auditeur imaginé – fantasmé ? – par le rédac chef aurait sans doute plus goûté un coup d’œil sur le nombril du journaliste vedette et sur les tourments de sa vie personnelle. Lucidité de ma part ou pessimisme ?
Lorsque tout cela fut réglé, quasiment à la seconde près, Arthur retourna s’isoler dans son bureau. La toujours diligente Judith avait fait en sorte qu’une nouvelle soit posée pendant la dernière conférence de rédaction. Petite dérogation aux habitudes, je l’accompagnais.
- Et si une catastrophe survenait là maintenant… ou dans un quart d’heure… qu’est-ce qu’il se passe ? demandai-je.
- On se met à travailler sans filet pour réagir à l’événement, m’expliqua Arthur. C’est le truc le plus angoissant parce qu’on avance en aveugle. Il faut trancher dans le conducteur du journal. Parfois, un peu… Souvent, beaucoup… Totalement dans certains cas extrêmes. Mais il faut avoir l’honnêteté de dire que c’est aussi pour ces moments-là qu’on fait ce métier. On est en état d’excitation totale. Alors, on se retrousse les manches et il n’y a personne qui moufte. De superbes reportages sont passés comme ça à la trappe simplement parce qu’ils se sont trouvés programmés le mauvais soir au mauvais moment. Et comme l’info supporte assez mal le réchauffé.
- Et si vous m’expliquiez, maintenant que vous êtes lancé, ce que vous attendez de moi ce soir…
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Mar 28 Déc 2010 - 23:29

LUNDI 8 FEVRIER
Cahier de Ludmilla Roger

Poste. Queue interminable. Documents pour le recommandé avec accusé de réception à remplir.
Je suis sortie du bureau avec un mal de crâne tel que j’ai tourné le dos à la maison pour retourner me balader dans le parc où j’avais conduit Corélia quinze jours plus tôt. Quinze jours ! Cela me paraissait s’être passé il y a une éternité !
J’ai du dériver comme cela pendant une bonne heure, arpentant les allées consciencieusement mais en me forçant à ne penser à rien. Pour certains c’est très difficile, pour d’autres juste une habitude.
J’appartiens, comme tu le sais, à la première catégorie. Autant dire que la bataille fut rude pour que, la fatigue physique aidant, je m’abandonne un peu à l’insouciance.
Lorsque la nuit fut bien noire et le froid plus vif, je repris le chemin de la maison, coupant cette fois-ci au plus court.
Marc n’était toujours pas rentré ce qui me permettait de repousser encore un peu le moment où il faudrait lui raconter les événements de la journée. Il allait falloir aussi prévenir le professeur Loupiac pour qu’il ne découvre pas de manière frontale la une de People Life mercredi. Tout cela était au-dessus de mes forces actuelles. On verrait bien demain… Si je trouvais assez d’énergie pour me lever.
Ce soir, le repas se limiterait à un brick de soupe avec quelques croûtons. Pas de boulot. Juste le lit, mon gros oreiller et moi.
La micro dépendance étant quand même plus forte que tout, je suis allée consulter ma boite aux lettres électroniques. L’arrivée des photos envoyées par Arthur a bouleversé mes projets. J’étais désormais à même de juger de l’intensité de la trahison de ma meilleure amie. Celle à qui je persiste à écrire alors que le sommeil s’amuse à me plomber les paupières.
Cela doit donc te rassurer. Je ne t’ai finalement pas retiré ma confiance.


LUNDI 8 FEVRIER
Cahier d’Adeline Clément

Je suis dans l’antichambre de l’enfer et j’écris encore. Arthur m’a fait remarquer que j’avais bien dû remplir trente pages depuis la veille. C’est bien possible. Mon pessimisme profond a fait que j’ai acheté un cahier épais ; j’ai de la réserve.
Cela tend à devenir maladif cette dépendance au stylo et à la feuille de papier. J’essaye de plus en plus d’écrire en temps réel. Pour ne rien rater, pour ne pas laisser à ma mémoire – forcément imparfaite – le soin de reconstituer les scènes, les phrases, les attitudes.
Les autres polémistes sont annoncés ; ils sont en bas. Comme un clin d’œil de l’histoire – la petite, la mienne, la nôtre ! – le correspondant allemand Ludwig Schaffer et l’éditorialiste de droite Hubert Beaufort sont de la partie. Arthur m’a rappelé qu’ils étaient, il y a un mois, de votre première émission à vous. Certains mondes sont décidément bien petits. Le fait qu’il parle de vous sans enfiler le masque du martyr me rassure un peu sur la suite de votre destinée commune.
Le troisième polémiste du soir s’appelle François Poursat. Arthur a pris la peine de m’en tracer un procès assez précis. Quelconque d‘apparence mais féroce à l’intérieur. Convaincu mais jamais méchant. Toujours extrême dans ses idées mais d’une onctuosité qui frise l’obséquiosité. Ne pas s’y laisser prendre surtout. Il vous dira que vous avez raison mais ce sera pour mieux vous assassiner ensuite en démontant point par point – c’est parfois long – votre argumentation.
Voilà. Ils montent ! Judith est partie à leur rencontre. Je vois dans le studio Arthur qui « cuisine » son invité. Il est temps de mettre fin à ma boulimie d’écriture pour voir ce que je suis capable de faire à l’oral.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Mer 29 Déc 2010 - 1:16

LUNDI 8 FEVRIER
Cahier de Ludmilla Roger

L’inconnu m’intrigue parce que, justement, je ne le connais pas. Sans être particulièrement physionomiste, je crois ne jamais avoir vu ce visage-là… De toute façon, on ne voit pas son visage !
Rien dans sa démarche, dans les vêtements ou les chaussures qu’il porte ne me dit rien. Du coup, je vois mal où tu pourrais avoir rencontré le « nouvel homme de ta vie ». A Paris peut-être, pendant la première phase de ta « disparition », lorsque tu étais conservée « au frais » par les services de la présidence. C’est la seule possibilité pour un coup de foudre. Avant ces jours-là, si tu avais rencontré un gars qui t’ait tapé dans l’œil, j’aurais été la deuxième personne à le savoir. Après toi mais avant lui !
Sur votre attitude, rien à dire. Ca sent l’amour fou !… Non, je déconne… A part le « main dans la main », il n’y a pas de quoi affoler un amoureux aussi exigeant qu’Arthur. Je soupçonne fort la dénommée Judith d’en avoir sciemment rajouté pour t’enfoncer auprès de son patron. Elle ne se cache pas, m’as-tu dit, d’avoir des sentiments pour lui. Quel cadeau à attendre de cette fille dans ces conditions ?
Je vais contacter Virginie Roncourt. Si elle accepte de sortir un minimum des clous, elle pourra peut-être réussir à mettre un nom sur cette absence de visage.


LUNDI 8 FEVRIER
Cahier de Virginie Roncourt

Un passage express dans les services d’EDF en fin d’après-midi. Le temps de leur poser deux ou trois questions sur la clôture du compteur de Jean-Gilles Nolhan à la résidence Bois Clair de Toulouse.
Pas de vagues bien sûr. Juste une menace un peu voilée à une fonctionnaire pas assez zélée. Rien de méchant… Je suis sûre qu’elle a déjà oublié.
Il apparaît sur la foi de la déclaration (spontanée) de ladite fonctionnaire que le compte EDF de l’inspecteur Nolhan a été fermé le lundi 18 janvier à 16h15. Or l’annonce officielle de la mutation de mon ancien coéquipier est arrivée au commissariat le mercredi 20. Comment pouvait-il donc savoir à l’avance qu’il allait partir ? Il n’était pas devin et ce n’est de toute évidence pas Victor qui a pu le prévenir de manière anticipée. On nage dans le grand n’importe quoi.
Mais à part ça, madame la divisionnaire, tout va très bien. Tout va très bien.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Mer 29 Déc 2010 - 1:44

LUNDI 8 FEVRIER
Cahier de Ludmilla Roger

La réaction de Virginie Roncourt ne s’est pas faite attendre longtemps. Cinq minutes après avoir reçu les trois photos, elle m’appelait sur mon portable.
- D’où tenez-vous ces photos ? demanda-t-elle sans même prendre la peine de me saluer
- Si je ne tiens pas compte des nombreux intermédiaires, la source identifiée est le magazine People Life. Aucune information en revanche sur le photographe qui a fait ces clichés. Un paparazzi quelconque.
- People Life est un torche-cul… C’est ce que dit mon père quand il voit que ma mère l’a acheté.
Cette dernière phrase avait tendance à m’éclairer un peu sur le manque de fond culturel de Jérôme Roncourt.
- Et le pire c’est que ça se confirme… Je n’ai pas besoin de faire de grandes recherches dans nos banques photographiques pour identifier cet homme sans visage. Le pantalon et le blouson me suffisent. C’est Jean-Gilles Nolhan.
Si j’avais dû faire une liste des probables, je l’aurais mis en numéro 1. Parce que tu m’en avais parlé et parce que je n’avais aucune idée de son apparence. Seulement tu avais dit que ce gars était dénué de sentiments humains, du moins de sentiments « sociaux ». Froid comme la mort. Alors l’imaginer filer avec toi en voyage d’amour, ça ne passait pas au tamis de ma critique personnelle.
Virginie Roncourt avait implicitement confirmé le côté marginal de son ancien coéquipier lors de nos deux rencontres. D’ailleurs, il suffisait de l’entendre marmonner à l’autre bout du réseau pour comprendre que ce qu’elle avait sous les yeux ne lui plaisait guère.
- Fiona aurait-elle pu rendre Nolhan amoureux ? Est-elle sorcière ? A-t-elle ce pouvoir-là ?
- C’est à moi que vous posez la question ou vous réfléchissez à haute voix ?
- Je balaye le champ des possibles, répliqua la policière. Ou plutôt j’écarte tout ce qui n’est pas plausible…
- Si vous me demandez de juger de la probabilité que ma meilleure amie puisse tourner la tête d’un homme, je ne peux qu’admettre que c’est possible… A la restriction suivante, c’est qu’elle ne l’aura pas fait volontairement. Pas de filtre magique, pas de tenue aguicheuse, pas de séduction vénéneuse.
- L’idée que Jean-Gilles Nolhan ait pu aller se prendre dans les filets d’une femme comme Fiona Toussaint est ridicule… Par définition comme disait mon prof de maths.
- Vous en concluez ?
- J’en conclue que nous n’avons pas sur les bras une affaire de cul… C’est d’une affaire d’Etat dont il s’agit.
- Et ?…
J’avais beaucoup aimé sa formule. Pour une fois, cela faisait mouche. C’était pile le résumé de la situation. Quelqu’un voulait nous faire prendre des vessies pour des lanternes.
- Et je crois qu’il va falloir qu’on regarde ces photos de plus près. Je mettrais ma main à couper qu’il y a du Photoshop derrière tout ça… Pas de vagues qu’ils disaient…
- Quoi ?
- Rien, fit Virginie Roncourt. Je me comprends.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Mer 29 Déc 2010 - 2:17

LUNDI 8 FEVRIER
Cahier d’Adeline Clément

Voilà c’est fait ! Je me suis repliée dans le bureau d’Arthur pendant que l’équipe de la tranche d’info du soir débriefe l’émission.
C’est un petit exercice que je ne ferais certes pas tous les jours mais ça m’a plutôt intéressé de prendre part à ces échanges, parfois vifs, de temps en temps tendus. Il y avait de la vie dans tout cela. Par « vie » j’entends aussi bien l’enthousiasme que la mauvaise foi, la défiance autant que la complicité. Pour tout dire, cela m’a rappelé les débats en éducation civique, juridique et sociale au lycée… Enfin l’année de seconde, la seule année où le prof avait vraiment appliqué les textes.
Sur l’éducation, j’étais évidemment la plus à même de tenir des propos en prise avec la réalité du terrain. C’était rigolo de constater que certains de mes contradicteurs transféraient, avec la plus grande bonne foi, les schémas éducatifs d’il y a dix ans sur le monde actuel. Rigolo et effrayant en même temps. Cela voulait dire que « les gens dans le poste » parlaient le plus souvent doctement de choses qu’ils croyaient connaître. Papa et maman me l’avaient souvent dit sur le monde hospitalier ; cela se confirmait sur l’éducation. Un « il suffit que » asséné avec conviction ne remplacerait jamais des années et des années de pratique sur le terrain.
Pour l’Ukraine et son élection présidentielle, c’était vraiment un coup de bol. Mes souvenirs du cours de géopolitique étaient encore relativement frais pour cause d’examen récent. J’avais une idée très précise des intérêts, notamment pétroliers et gaziers, que la Russie pouvait avoir dans le coin, de la division historique entre l’est et l’ouest de l’Ukraine. Je dus me brider pour ne pas confisquer la parole. Ici, les intervenants étaient d’ailleurs tous relativement d’accord et finalement bien informés. Peut-être avaient-ils eu accès eux aussi aux cours du CNED ?
En revanche, sur les chances de médailles françaises aux jeux olympiques d’hiver, je fus d’une nullité crasse. Arthur s’amusa à nous demander d’expliquer le principe du curling, de donner le nom des épreuves composant le combiné nordique, d’indiquer les différentes catégories en patinage artistique. Ces messieurs brillèrent plus que moi mais j’obtins quand même un fort beau succès en affirmant que le curling était une sorte de pétanque sur glace. C’est peut-être cela qui me valut d’être désignée comme « bonne élève » par le panel de dix auditeurs sélectionnés dans l’après-midi. Je n’en ai donc pas fini avec l’écriture. Demain soir, j’aurais ma petite fenêtre perso de deux minutes pour déverser mes joies ou mes rancœurs du jour.
Voilà Arthur… A plus tard, « petit » cahier bleu. On se retrouve dans le train de nuit pour Toulouse.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Mer 29 Déc 2010 - 3:28

LUNDI 8 FEVRIER
Cahier de Ludmilla Roger

C’était trop gros pour être vrai. Soit les gens de People Life étaient des amateurs, soit ils étaient inconscients. Sans être une spécialiste, j’étais parvenue à pointer plusieurs incohérences dans les clichés
Un problème de date d’abord. Partis de Paris le 22 janvier dans l’après-midi, nos tourtereaux supposés ne pouvaient se trouver dans la salle d’embarquement du Caire le même jour… Ou alors de nuit (notamment à cause du décalage horaire)… Mais il faisait grand jour sur la photo, cela se voyait à travers les vitres. On était donc en toute logique le 23 janvier au moment de la photo et Jean-Gilles Nolhan lisait le journal de la veille. Rien d’étonnant ?
Du doute sur la date, je ne pouvais que glisser au doute sur le lieu. Le Caire m’avait écrit Arthur dans le mail accompagnant les photos. Je ne demandais qu’à le croire et à accorder crédit aux panneaux en langue arabe qui voisinaient avec ceux en anglais. Sauf que si on prenait le problème du journal à l’envers, c’est-à-dire en supposant que Nolhan le lisait le jour de sa parution, cela signifiait que les photos n’avaient pas été prises au Caire. Le logiciel de retouche d’images aurait donc transformé un aéroport quelconque en Cairo International Airport avec inscription en arabe et paysage aride au lointain.
Cela ce n’était encore que l’amuse-gueule. On pouvait toujours ergoter par rapport à mon analyse. Marc, qui avait fini par rentrer d’un conseil d’administration dont j’avais totalement oublié la tenue, dut convenir que les points suivants étaient beaucoup plus percutants.
Quand on te connaît, ma chère Fiona, on sait que tu es très à cheval sur la ponctualité. C’est pour cela que, alors que beaucoup de gens de notre génération font confiance à leur téléphone portable pour avoir l’heure, tu restes une adepte forcenée de la montre bracelet. Tu ne t’en sépares que pour aller sous la douche et si tu la retires alors, c’est parce que tu crains qu’elle ne soit pas véritablement water proof. Observons donc la photo de l’hôtel. La montre est bien là sur la main qui enserre le cou de Nolhan. Pendant que tu lis dans la salle d’embarquement, on voit le bracelet argenté à ton poignet. Mais quand tu marches dans l’aérogare en tenant l’inspecteur par la main, pas de montre. Deux explications me viennent aussitôt. On a fait disparaître la montre parce qu’elle pouvait révéler, par grossissement de l’image par exemple, l’heure exacte de prise du cliché. Pourquoi pas ? La seconde hypothèse me semble bien plus intéressante : ce n’est pas ton bras ! Et si ce n’est pas ton bras, ce n’est pas non plus ta main qui se fond dans celle plus épaisse de Nolhan. Exit le conte immoral de la fugue des deux amoureux honteux !
Je n’ai pas dit grand chose sur la photographie prise dans l’hôtel parce qu’elle m’apparaît comme la moins trafiquée. La question qu’on peut se poser légitimement, c’est de savoir si elle est postérieure ou antérieure au voyage en avion. Impossible à dire ! On ne voit aucun blason, aucun nom, aucun symbole permettant d’identifier l’établissement hôtelier. En France ? En Egypte ? Aux States ? Mystère complet ! Seule certitude, c’est un hôtel de luxe... Nolhan, l’asocial aux idées vaguement anarchistes, et toi, Fiona Toussaint, allergique à tout ce qui sent la richesse ostentatoire, descendus dans un hôtel pour richards pétés de tunes. Comment y croire quand on vous connaît ? Le gogo qui lit People Life gobera ce qu’il voit. Pour moi, pour Marc, pour Virginie Lormont, cette scène ne tient pas la route cinq secondes.
Là où ça devient proprement sidérant, c’est lorsqu’on remarque la présence sur deux des trois photographies de la même personne. Dans l’hôtel et dans la salle d’embarquement, il y a ce type que j’ai tout de suite baptisé « l’homme à la tête d’ampoule ». Il est chauve comme une boule de billard avec un cou de taureau d’où saillent des muscles puissants. Ce gars a dû faire du culturisme, du rugby ou de l’haltérophilie même s’il est plus longiligne que massif. A l’hôtel, il a le regard tourné vers la scène principale, celle où tu prends le cou de Nolhan. Ses lèvres minces esquissent comme un cri, ses pommettes proéminentes accompagne la naissance d’un rictus, ses yeux globuleux s’écarquillent. Il est donc plus surpris par ce qu’il observe qu’attendri par la situation en train de se dérouler. Je parierai que tu étais en train de tomber et que tu t’es rattrapée au cou de Nolhan. Ayant réussi ton coup, tu te mets à sourire. Clic-clac ! La photo est dans la boite.
Retour à monsieur Ampoule. Au Caire – ou dans toute autre salle d’embarquement qui en fera la demande avant la fin de la semaine auprès de nos services – il se désintéresse complètement de vous et regarde droit vers le photographe. La déduction ne me paraît pas trop hasardeuse. Cet homme présent sur les deux clichés n’est pas le seul qui soit concerné par la série de photos. Ma tête à couper que c’est le même photographe sur toute la série.
Nul doute qu’un spécialiste des trucages verrait bien d’autres choses. Les ombres portées divergentes, les raccords disgracieux, les emprunts à d’autres photographies. Je ne peux parler que de ce que je connais. L’Histoire… Dans la salle d’embarquement, tu lis la biographie de Goering par François Kersaudy. Le seul problème (enfin, seul, si j’ose dire… on vient d’en lister un paquet), c’est que ce livre, c’est mon cadeau de Noël. Tu t’en souviens, j’espère ! Celui que je t’ai offert pendant que Marc te dédicaçait l’Histoire de la Sicile de Jean-Yves Frétigné. Celui que tu m’as rétrocédé immédiatement en m’affirmant que tu ne te sentais pas assez costaud dans ta tête pour plonger dans la vie d’un dirigeant nazi. Ce bouquin, tu as pu te le faire acheter par quelqu’un, c’est sûr. Mais Fiona Toussaint n’a que faire des ouvrages en double. Si on t’avait demandé de choisir un ouvrage à lire pendant le voyage, tu en aurais réclamé un que tu ne possédais pas.
Lire celui-là en public ne pouvait relever du hasard. C’était plus qu’un signe. Un signal !
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Mer 29 Déc 2010 - 13:47

LUNDI 8 FEVRIER
Cahier de Virginie Roncourt

J’ai bien envie de les laisser mariner dans leur merde.
Ou plus exactement les laisser affronter le tsunami qui va se lever mercredi quand ces photos (ou d’autres encore plus dérangeantes) vont surgir sur toutes les devantures de France. A ne pas vouloir de vagues, voilà ce qu’on récolte. Si ce « journal » n’a pas de photos avec le visage de l’inspecteur Nolhan, ça ira peut-être. Je les imagine mal quand même se contenter d’aussi peu pour appâter le chaland. Je reste convaincue qu’il y aura le visage, le nom et la profession de l’heureux élu.
Alors, je fais réveiller le divisionnaire en pleine nuit ou je lui accorde quelques heures de quiétude encore au pays du Tout va bien ?


LUNDI 8 FEVRIER
Cahier d’Adeline Clément

Voilà ! Cette journée interminable mais si riche en émotions se termine. Bientôt le train Lunéa de 22h56 va m’emporter vers Toulouse. Je vais pouvoir ranger le petit cahier bleu dans la poche latérale de mon sac et me laisser emporter par le tac-a-tac tac-a-tac lancinant des roues sur les rails. Cependant, il faut que je raconte encore un peu. Ce long moment entre 20h15, lorsqu’Arthur est venu me récupérer dans son bureau, et 22 h10, heure de mon arrivée à la gare.
La première intention d’Arthur avait été de m’amener manger un bout quelque part avant de me reconduire jusqu’à Austerlitz. Il m’en a parlé dans l’ascenseur et, arrivé dans le hall, il n’était déjà plus question de mettre en œuvre ce projet-là.
- La nounou va me tuer si je lui laisse encore Corélia au-delà de 20h30… Il faut que je passe d’abord chercher ma fille… Vous comprenez ?…
Bien sûr que je comprenais. Depuis la veille, Arthur n’avait fait référence à sa fille qu’à trois reprises et j’avais senti à chaque fois combien cette enfant était pour lui la 8ème merveille du monde… A supposer évidemment qu’il n’écarte pas également les sept premières du classement.
Nous avons donc pris un taxi pour gagner le domicile de la nounou situé rue de Lyon. Place de la Bastille, nouveau changement de programme. Arthur demanda subitement au chauffeur de s’arrêter devant l’opéra, paya la course et attendit que la C4 se soit éloignée pour m’expliquer les raisons de son attitude.
- Je préfère qu’on finisse à pied, dit Arthur. Tout ce que je vais te confier n’est pas à mettre entre d’autres oreilles que les nôtres.
Bigre ! Que ce préalable était mystérieux !
- Ecoute, Adeline… Tu es une fille formidable, je pense que tu iras loin… Ce sera peut-être en Histoire ou bien dans un autre domaine, tu as encore le temps de choisir. Ce que je voulais te dire, c’est que je préfèrerais que Corélia ne te voit pas à la maison.
Une louche de compliments – grandement immérités d’ailleurs – pour en arriver là. C’était assez consternant comme raisonnement. Ca ne tenait pas.
- Pourquoi ? reprit Arthur. Tout simplement parce que dans la tête de ma gamine, sa maman s’appelle Fiona Toussaint. Elle se dit qu’elle voyage partout dans le monde ce qui explique pourquoi elle n’est pas souvent à la maison. J’ai peur que si je viens avec un autre jeune femme, elle ne comprenne pas.
- Cela veut-il dire, Arthur, que vous n’avez pas renoncé à Fiona ?
- Cela veut dire que mercredi matin, un infâme canard va publier des photos de la femme que je ne peux m’empêcher d’aimer avec un autre homme. Que d’une manière ou d’une autre, Corélia verra ces photos. Elle ne les comprendra peut-être pas mais elle reconnaîtra Fiona. Elle posera des questions. Et quoi qu’on lui dise, elle sera malheureuse… Cela je ne le veux pas, Adeline. Pour rien au monde, je ne veux que ma fille soit triste. Jamais plus !… Cela ne doit pas commencer dès ce soir. Tu comprends ?…
- Je saisis sans problème… C’est par où la gare ?
- Je vais te rappeler un taxi et payer la course.
- Merci… Mais je peux me débrouiller toute seule… Allez récupérer votre fille avant de vous faire gronder… Vous allez faire quoi, vous, maintenant ?
- Essayer de dormir et demain matin, j’irai faire comprendre au rédacteur en chef de People Life qu’il a intérêt à ne pas publier son torchon.
- Soyez prudent…
- Je pense que ça ne sera pas pire que la jungle de Colombie…
Il siffla un taxi, m’installa à bord, régla – largement – mon transport jusqu’à la gare d’Austerlitz.
- Un moment, fis-je au chauffeur… Arthur, si vous tenez à Fiona, donnez-moi la carte postale pour le timbre. Je sais que vous l’avez sur vous.
Il hésita quelques secondes puis tira la carte postale de la poche de sa chemise et me la tendit.
- Merci, dis-je. Je suis sûre que c’est très important.
- On verra bien.
Il claqua la portière. Le chauffeur, qui avait anticipé un répit dans le trafic, démarra aussitôt pour s’insérer dans la course folle des voitures.
En entrant rue de Lyon, il regarda vers moi via le rétroviseur.
- Ma pauvre demoiselle… Mais bon, dites-vous que vous avez quand même de la chance… Tous les hommes quand ils vous larguent ne sont pas aussi grands seigneurs. La plupart ne règle même pas la course.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Mer 29 Déc 2010 - 15:55

MARDI 9 FEVRIER
Mail d’Arthur Maurel

Je ne reviens pas sur ce que j’ai décidé hier. Le petit cahier bleu pour moi, c’est terminé. Du moins tant que Fiona ne m’aura pas dit elle-même la nature de ses sentiments à mon égard. Les seules personnes qui auront à connaître désormais mes faits et gestes en rapport avec l’affaire qui nous a rapprochés sont vous deux. Je vous enverrai donc un compte-rendu le plus précis (et objectif) possible à chaque fois que j’aurais agi dans un domaine lié à Fiona. C’est le cas en cette fin de matinée après ma visite, relativement houleuse, au siège de l’hebdomadaire People Life. J’en profite pour remercier Ludmilla pour les informations qu’elle m’a envoyées par mail, elle pourra juger de leur importance dans le déroulement de mes « entretiens » au sommet.

Je l’avais annoncé hier soir à Adeline, je n’allais pas me dérober. Après avoir déposé Corélia chez sa nounou, j’ai pris le métro à Bastille pour me rendre au siège de People Life à Gennevilliers. Une petite recherche sur internet m’avait appris deux ou trois choses qui n’étaient pas sans intérêt. D’abord – c’était le côté pratique – que je devais descendre à la station Gabriel Péri au terminus de la ligne 13 (changement à Invalides). Ensuite que l’immeuble du groupe de presse Orath était situé, d’après Street View, en plein no man’s land. Soit l’adresse était bidon, soit les locaux étaient flambant neufs. J’opinais plutôt pour cette option, les canards à ragots ayant une excellente réputation au plan économique.

Au 15 de la rue Henri Barbusse, le siège social du groupe Orath ressemblait à une sorte de vaisseau futuriste dont la coque métallique aurait été percée de manière anarchique de vastes parois de verre. La façade avait un côté un peu baroque avec des formes incurvées que dominait un fronton marqués des lettres du nom du groupe. C’est moderne, hardi et terriblement pompeux. Quelques bâches de protection sur l’arrière indiquaient que le chantier n’était pas encore tout à fait terminé. People Life et les autres magazines d’Orath s’étaient installés dans du provisoire. L’idée que ce soit sur du long terme me dérangeait beaucoup.
A l’accueil, l’hôtesse me permit de vérifier le parfait état de sa dentition avant de s’enquérir du but de ma visite.
- Vous n’avez pas de rendez-vous, dit-elle après avoir consulté l’écran de son ordinateur. De toute manière, Monsieur Valentinien n’est pas disponible ce matin.
- Vous avez bien un directeur de la publication… Si le rédacteur en chef n’est pas là, je peux aller plus haut dans l’organigramme.
- Monsieur Wallon est en vacances…
- Magnifique ! persiflai-je. Si cela continue, vous allez me dire qu’il n’y a finalement que vous qui bossez dans cette entreprise. Je ne vais quand même pas devoir passer par le maquettiste ou la responsable du service de relecture pour qu’on m’entende ?
- Monsieur Maurel, quand on n’a pas rendez-vous…
- Ah ?! Vous me reconnaissez !… Belle conscience professionnelle qui vous pousse à lire les ramassis d’âneries que publient vos employeurs.
Elle ne répondit rien.
Parce que bien sûr il n’y avait rien à répondre.
Mon sang commençait à bouillir. Je n’avais pas traversé tout Paris – en plus en empruntant la terrible ligne 13 – pour me voir notifier une fin de non-recevoir.
- Prenez rendez-vous, proposa l’hôtesse qui jugeait au mouvement de mes ongles sur son comptoir vitré qu’il fallait trouver rapidement une solution d’apaisement.
- A Pâques ou à la Trinité ?… Mademoiselle, je crois que vous ne comprenez pas… ou que vous ne voulez pas comprendre… Vos patrons se préparent à faire une grosse boulette dès demain… Je viens pour leur éviter de gros ennuis.
Elle m’écoutait avec cette façade de politesse et de cordialité qui est la marque d’une formation professionnelle bien maîtrisée. S’il y a de la compassion à avoir, elle sera feinte à la perfection. S’il y a une menace qui se profile, elle sera désamorcée par un sourire calibré et désarmant. En plus, cette fille devait en voir débarquer des « vedettes » ou les avocats de celles-ci, la menace aux lèvres et le poing brandi. Elle était parée pour ces coups durs-là.
Il fallait donc changer de stratégie, sortir des attitudes connues et pré-anticipées, la déconcerter par une proposition inattendue.
- Lorsque vous avez publié des photos de moi le mois dernier, est-ce que je suis venu ici me plaindre ? Est-ce que je vous ai trainé devant le tribunal de Nanterre pour me faire du fric sur le dos de votre société ? Non… Chacun son business… Là aujourd’hui, je vous apporte non seulement le moyen de ne pas avoir d’emmerdes mais en plus de quoi faire péter vos chiffres de ventes.
Avec ce discours-là, évidemment, la jeune femme se trouva face à une situation non prévue par le code. Un regard à droite, un regard à gauche… Bien sûr, personne pour lui sauver la mise dans le hall glacial et désert… Nerveusement, elle décrocha le téléphone intérieur, sa bouée pour les cas de grandes urgences.
- Monsieur Valentinien, monsieur Arthur Maurel voudrait vous rencontrer… Oui, ce monsieur Maurel-là… Il dit que c’est important…
Là, un long blanc pendant lequel le dénommé Valentinien dut rappeler à l’hôtesse les règles qu’il avait fixé. La jeune femme encaissa sans broncher mais, paniquée par la perte de ses repères habituels, voulut avoir quand même le dernier mot. S’il y avait une merde le lendemain comme je l’annonçais, elle savait qu’elle « sauterait » la première.
- Il dit que vous allez avoir de gros ennuis et qu’il sait comment vous les éviter…
Est-ce le mot « ennuis » ou le verbe « éviter » qui fit son effet ? Difficile à dire. La réceptionniste raccrocha le téléphone et, déployant un large panoramique des molaires de droite aux molaires de gauche, me décocha une œillade rassurée.
- Monsieur Valentinien vous attend… Deuxième étage. Porte 203.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Mer 29 Déc 2010 - 17:10

MARDI 9 FEVRIER
Cahier de Virginie Roncourt

Avant de partir en planque près d’un garage que nous suspectons de se livrer à un trafic de pièces détachées de contrefaçon, je me suis faite annoncer dans le bureau de la divisionnaire adjointe, le boss ayant sans doute eu du mal à redescendre du pays des Bisounours.
- Vous m’avez confié une mission, madame. Je crois l’avoir remplie… Et sans faire de vagues !…
- Il n’y avait pas de mission, commença à se défendre ma supérieure avant que j’assène le coup de grâce.
- Voilà trois des photos que le magazine People Life se prépare à publier demain. Si vous ne la connaissez pas, la demoiselle au frais minois est Fiona Toussaint. Prof d’Histoire à la fac du Mirail et, très accessoirement, une ancienne vedette de la téléréalité ; c’est cela qui justifie qu’on s’intéresse à sa petite personne. Et celui qu’elle étreint avec une telle vigueur, ne me dites pas que ce non-visage ne vous rappelle personne ?
- Où voulez-vous en venir ?
- Demain, vos hommes vont découvrir que leur ancien collègue « Nolhan le branque » a été muté dans une unité de protection très rapprochée. Imaginez l’effet… Demain aussi, des centaines de milliers de Français vont faire connaissance avec l’inspecteur Jean-Gilles Nolhan, sa carrière atypique, peut-être même – on ne sait jamais, s’il y avait un ou deux vrais fouille-merde dans ce canard – avec son ennemi intime l’inspecteur ripoux Lhuillier. Excellent pour l’image de la police qui n’en a pas spécialement besoin ces derniers temps… Moi je dis ça, mais sans aller au-delà. Pas de vagues n’est-ce pas…
- Que suggérez-vous ?
C’était le monde à l’envers. On attendait que je donne la marche à suivre. Moi la dernière nommée au commissariat, la bizut, je devais expliquer à la divisionnaire adjointe ce qu’elle devait faire.
- Faites remonter très vite à vos supérieurs directs qui, s’ils ont leurs attributs bien en place, en feront de même… Et nous verrons ce que le ministre décidera de faire. Une emmerde ça va, c’est quand il y en a plusieurs qu’il y a des problèmes… Je l’entends d’ici.
- Vos professeurs à l’école ne s’étaient pas trompés. Compétente mais ambitieuse, intelligente mais ingérable.
- On ne peut pas avoir que des qualités, madame.
- Fermez-la Roncourt !… Je n’aurais jamais dû vous confier cette mission…
C’était un progrès. Cinq minutes plus tôt, elle niait l’existence de la surveillance rapprochée que j’exerçais sur Nolhan.
- Le problème c’est que vous avez raison, tout cela peut être très embarrassant. Et si on fait interdire le canard, ça ne sera pas mieux.
Je la laissais mariner et je buvais du petit lait. Elle avait raison, j’étais insupportable. Et alors ? Qu’est-ce qu’ils avaient réussi sur ce coup-là les flics supportables ?
- Vous partez pour Paris, décréta-t-elle soudain. On va vous trouver une place dans le premier avion. Puisque vous êtes si fortiche, vous irez expliquer tout ça vous-même place Beauvau.
Moi qui voulais progresser très vite dans la maison, je ne pouvais décidément pas me plaindre. J’étais déjà « mutée » au ministère.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Mer 29 Déc 2010 - 18:42

MARDI 9 FEVRIER
Mail d’Arthur Maurel

Monsieur Valentinien – Claude de son prénom comme le disait la plaque argentée sur sa porte – m’attendait avec un sourire qui n’était pas sans me rappeler celui de mon propre directeur quelques jours plus tôt. C’était inquiétant. Etais-je pour lui aussi un « bon produit » qu’il convenait de ménager ?
- Monsieur Maurel, je suis enchanté de faire votre connaissance.
Je ravalais avec peine une remarque bien sentie selon laquelle il se permettait de parler de moi dans son torchon sans me connaître, ce qui était de la plus parfaite honnêteté intellectuelle.
Dans la force de l’âge, comme on dit quand on ne veut pas évoquer une cinquantaine bien avancée, le rédacteur en chef de People Life se la jouait pourtant jeune et décontracté . Pantalon ample, grosse chemise à carreaux façon bûcheron, lunettes discrètes et chewing-gum exaspérant. Seule entorse à ce jeunisme forcené, la Rolex au poignet. A en croire certains donneurs de leçon, Claude Valentinien avait donc réussi sa vie. Pour le reste, il me dépassait d’une bonne tête, devait - si on se fiait à sa corpulence – aimer la bonne bouffe encore plus que moi et coiffait ses cheveux poivre et sel en arrière pour « dégager de la surface pour son front » comme disait mon coiffeur en se marrant.
- Que me vaut le plaisir de votre visite ? fit-il en m’indiquant un ample fauteuil dans lequel je me laissais choir avec délice.
J’étais dans la place !
- Je viens vous demander si l’interdiction de votre journal vous paraît être un bonne nouvelle pour la société Orath.
- Pardon ?!
Il avait commencé, sans rien m’avoir demandé au préalable, à me faire couler un café. Le gobelet en plastique ne supporta pas le mouvement de surprise de Valentinien et se renversa, tâchant la belle moquette neuve couleur lit de vin.
- Merde !…
Le rédacteur en chef avait du vocabulaire mais peinait sur les adjectifs. Toutes les conditions étaient réunies pour que nous nous entendions bien.
- Désolé, fis-je. J’aurais dû vous mettre en garde avant que vous ne touchiez à la machine à café.
- C’est pas grave, s’énerva-t-il. Je ferai venir l’agent de nettoyage quand nous en aurons terminé. Que disiez-vous ?
Il le savait très bien ce que j’avais dit. C’est la suite qu’il voulait entendre.
- Un bruit insistant à la rédaction fait état de problèmes possibles pour vous suite à la parution de votre numéro de demain.
- Vous savez ce qu’il y a dans notre numéro de demain ? s’étonna le rédacteur en chef.
Il aurait dû prendre des cours avec l’hôtesse à l’accueil. Il jouait très mal le mix étonnement-consternation.
- Ne jouons pas au plus con… Les fuites sont savamment orchestrées par votre propre entreprise pour faire monter la sauce… Faire le buzz comme on dit aujourd’hui. Nous avons même reçus de votre rédaction trois photographies…
- Passons cela… De quelle menace parlez-vous ?
- Qui est l’homme avec Fiona Toussaint ?…
Il m’arrêta dans un grand éclat de rire sous lequel perçait un soulagement énorme.
- Ah ! Ce n’était que ça ! Ce vieux truc de journaleux ! Prêcher le faux pour savoir le vrai… Désolé, monsieur Maurel, vous pouvez prendre vos cliques et vos claques et vous en retourner à votre radio. Vous ne saurez rien de plus.
Ce fut à mon tour d’entrer dans la carrière théâtrale en interprétant une habile composition, celle du mec blasé qui a tout son temps.
- Vous voulez bien sûr parler de l’inspecteur Jean-Gilles Nolhan, inspecteur a commissariat de Toulouse. Rencontré par Fiona Toussaint lors de l’enquête qui a suivi l’incendie de sa boutique historique répondant au doux nom de Parfum Violette.
- Vous saviez donc ?…
- Et comment !
Ce « Et comment ! » aurait bien pu me valoir le premier prix d’interprétation au conservatoire. J’étais allé le chercher je ne sais où, tout au fond de mes tripes, là où tout n’était pourtant que plaies et brûlures.
- Ce que vous, vous ne savez pas - peut-être parce que vous n’employez que des jeunes sortant de l’école, des stagiaires à peine motivés par leurs salaires de misère - ce que vous ne savez pas, disais-je, c’est que Jean-Gilles Nolhan est plus qu’un simple flic.
- Allons bon !
Valentinien se voulait narquois et supérieur, il ne réussissait par ses réactions qu’à m’encourager à pousser le bouchon un peu plus loin.
- C’est un des hommes sans visage de la cellule sécurité de l’Elysée.
« Hommes sans visage » ne voulait rien dire, je venais d’inventer l’expression. Quelque part, elle collait quand même beaucoup à l’impression qui avait été la mienne quand j’avais été autorisé à pénétrer dans le PC opérationnel du capitaine Jacquiers. Ceux qui étaient dans cette pièce étaient des hommes d’action, de terrain. Leur principale mission le reste du temps consistait à s’informer, à s’entraîner, sûrement pas à se montrer à tort et à travers. Ils n’allaient pas dans les lieux où trainaient caméras et appareils photos. Ils n’étaient pas à proprement parler sans visage. Ils ne le montraient pas, c’est tout.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Mer 29 Déc 2010 - 18:43

L’expression que j’avais utilisée et l’évocation de l’Elysée eurent un effet anesthésiant sur le rédacteur en chef. Il resta les yeux vides pendant trente bonnes secondes et ne reprit ses esprits que lorsque, impressionné par les effets de mon invention, j’en remis une couche.
- Publiez en l’état et vous verrez bien...
- C’est du bluff… Vous bluffez… Je viens de revisualiser la double page de la maquette… Il n’y a rien qui puisse nous faire interdire. D’ailleurs, vous êtes journaliste… Vous savez bien qu’une interdiction dans une démocratie comme la nôtre se retourne toujours contre ceux qui l’ont ordonnée.
L’animal était plus coriace que je ne l’avais cru. Joueur de poker peut-être à ses heures perdus. Dieu seul sait quelle tête j’avais pu faire pendant qu’il semblait être en proie au doute et à la panique. La réaction de mon visage avait peut-être détruit mes efforts de persuasion.
Il contre-attaqua avec l’artillerie lourde.
- Vous êtes le cocu de l’histoire. Votre belle se casse avec un autre mais vous avez votre fierté à défendre. Alors, vous faites tout ce qui est en votre pouvoir pour que votre infortune ne vienne pas sur la place publique. C’est une tentative osée mais vaine, monsieur Maurel. Faites-nous un procès si vous le souhaitez. Dans le pire des cas, vous aurez des clopinettes. Si vous tombez un jour de mansuétude du juge, nous pouvons vous laisser quelques pour cent de nos gains. Cela vaut bien une petite brûlure à votre fierté.
- De quel juge parlez-vous, monsieur Valentinien ? Celui qui travaille au tribunal des référés pour le ministère de la justice ou de celui qui est notre juge à nous, je veux parler bien sûr du public ?… Si vous ne croyez pas ce que je vous dis, si ce journal paraît et que, pour une raison que je ne peux envisager encore, vous passez à travers les mailles du filet, je me fais fort de lâcher un des limiers de ma rédaction sur vos traces. Rien que sur les photos que vous nous avez fait parvenir, et que nous avons pris la peine d’étudier avec quelques spécialistes, nous avons relevé plusieurs atteintes graves aux pratiques déontologiques de notre profession. La scène ne se passe pas au Caire, la main qui serre celle de Nolhan n’est pas celle de Fiona Toussaint, le jour supposé n’est pas non plus le bon… Et j’en ai encore d’autres à votre service…
- Cassez-vous !…
- Pardon ?
- Cassez-vous ! J’ai autre chose à faire qu’à écouter vos conneries !… Ce journal paraîtra tel qu’il a été imprimé et tel que nous sommes en train de le faire diffuser dans tout le pays. Vous avez été fait cocu par un flic, mon vieux ; il faut vous y faire. Vos collaborateurs vont se foutre de votre gueule pendant quelques jours dans votre dos… Et après ?!… Vous trouverez bien une occasion de leur faire payer puisque vous êtes leur boss… Et si vous avez besoin qu’on ne vous oublie pas trop vite, on peut s’arranger pour vous mettre à la une avec votre ravissante petite fille…
Nous n’avons pas boxé longtemps dans la même catégorie, lui et moi. Juste le temps que je lui balance mon poing dans la gueule et que son sang vienne se mélanger à la tache de café sur la moquette lit de vin.
Je n’ai pas attendu la sécurité pour m’enfuir. Penaud et vaincu. Mais assuré que si j’avais perdu la première bataille, je n’avais pas perdu la guerre.
Elle ne faisait que commencer.
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