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 Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]

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MBS



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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Mer 29 Déc 2010 - 18:43

L’expression que j’avais utilisée et l’évocation de l’Elysée eurent un effet anesthésiant sur le rédacteur en chef. Il resta les yeux vides pendant trente bonnes secondes et ne reprit ses esprits que lorsque, impressionné par les effets de mon invention, j’en remis une couche.
- Publiez en l’état et vous verrez bien...
- C’est du bluff… Vous bluffez… Je viens de revisualiser la double page de la maquette… Il n’y a rien qui puisse nous faire interdire. D’ailleurs, vous êtes journaliste… Vous savez bien qu’une interdiction dans une démocratie comme la nôtre se retourne toujours contre ceux qui l’ont ordonnée.
L’animal était plus coriace que je ne l’avais cru. Joueur de poker peut-être à ses heures perdus. Dieu seul sait quelle tête j’avais pu faire pendant qu’il semblait être en proie au doute et à la panique. La réaction de mon visage avait peut-être détruit mes efforts de persuasion.
Il contre-attaqua avec l’artillerie lourde.
- Vous êtes le cocu de l’histoire. Votre belle se casse avec un autre mais vous avez votre fierté à défendre. Alors, vous faites tout ce qui est en votre pouvoir pour que votre infortune ne vienne pas sur la place publique. C’est une tentative osée mais vaine, monsieur Maurel. Faites-nous un procès si vous le souhaitez. Dans le pire des cas, vous aurez des clopinettes. Si vous tombez un jour de mansuétude du juge, nous pouvons vous laisser quelques pour cent de nos gains. Cela vaut bien une petite brûlure à votre fierté.
- De quel juge parlez-vous, monsieur Valentinien ? Celui qui travaille au tribunal des référés pour le ministère de la justice ou de celui qui est notre juge à nous, je veux parler bien sûr du public ?… Si vous ne croyez pas ce que je vous dis, si ce journal paraît et que, pour une raison que je ne peux envisager encore, vous passez à travers les mailles du filet, je me fais fort de lâcher un des limiers de ma rédaction sur vos traces. Rien que sur les photos que vous nous avez fait parvenir, et que nous avons pris la peine d’étudier avec quelques spécialistes, nous avons relevé plusieurs atteintes graves aux pratiques déontologiques de notre profession. La scène ne se passe pas au Caire, la main qui serre celle de Nolhan n’est pas celle de Fiona Toussaint, le jour supposé n’est pas non plus le bon… Et j’en ai encore d’autres à votre service…
- Cassez-vous !…
- Pardon ?
- Cassez-vous ! J’ai autre chose à faire qu’à écouter vos conneries !… Ce journal paraîtra tel qu’il a été imprimé et tel que nous sommes en train de le faire diffuser dans tout le pays. Vous avez été fait cocu par un flic, mon vieux ; il faut vous y faire. Vos collaborateurs vont se foutre de votre gueule pendant quelques jours dans votre dos… Et après ?!… Vous trouverez bien une occasion de leur faire payer puisque vous êtes leur boss… Et si vous avez besoin qu’on ne vous oublie pas trop vite, on peut s’arranger pour vous mettre à la une avec votre ravissante petite fille…
Nous n’avons pas boxé longtemps dans la même catégorie, lui et moi. Juste le temps que je lui balance mon poing dans la gueule et que son sang vienne se mélanger à la tache de café sur la moquette lit de vin.
Je n’ai pas attendu la sécurité pour m’enfuir. Penaud et vaincu. Mais assuré que si j’avais perdu la première bataille, je n’avais pas perdu la guerre.
Elle ne faisait que commencer.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Mer 29 Déc 2010 - 20:16

MARDI 9 FEVRIER
Cahier de Ludmilla Roger

La nuit se trouva rallongée d’autant que je l’avais amputée à son origine. Je me réveillais donc vers 10h30, langoureusement lovée contre mon Marc chéri qui ne bossait pas ce matin. Pour la première fois depuis longtemps, j’avais dormi d’une traite, sans réveils brusques, sans poussées d’angoisse. Mon corps avait repris les commandes et stoppé les élans brutaux de mon esprit. Bref, je me sentais reposée et capable de réaliser enfin une journée complète de travail. J’avais des cours à préparer ! Et dans l’urgence !… Mes premiers vrais cours de fac puisque j’entamais demain le second semestre avec une UE consacrée à l’Histoire de l’Europe moderne à traiter en 50 heures.
Négligeant de prendre un petit déjeuner à une heure pour moi si tardive, je m’installai devant mon ordinateur pour me connecter au site de l’UTM. Le cahier des charges de ce qui m’attendait tenait dans les quelques phrases indiquées sur la page consacrée à cette Unité d’Enseignement HI0004 : « A travers quelques grands thèmes, cette UE cherche à montrer l'essentiel : la domination de l'Europe sur le monde, la mise en place de systèmes politiques variés, les relations internationales, le siècle des Lumières. En 25 heures de cours magistral, les étudiants connaîtront de nombreux aspects de l'Histoire (politique, économie, culture notamment). Dans les TD de 25 heures, ils approfondiront le cours et s'initieront à la technique du commentaire de documents historiques. ».
La première chose à faire était de découper en tranches les trois siècles des temps modernes. Je comptais plutôt 12 semaines de cours ce qui m’amenait à seulement 24 heures de cours magistraux. C’était un moyen de me donner une réserve d’une séance, les poussées de fièvre estudiantines toulousaines étant parmi les plus redoutables – et les plus longues – du pays.
A première vue, le programme était énorme. Quand on cherchait à le fractionner pour le faire entrer dans 24 petites boites de durée égale, cela devenait un casse-tête.
- Bienvenue au club, ma chérie, fit Marc en m’entendant pousser des jérémiades à force de faire et défaire ma programmation. Et avec les nouveaux programmes de lycée l’année prochaine, crois-moi ça sera pire…
24 étant divisible par 3 (soit le politique, l’économique et social, le culturel), je fractionnais le programme en unités de huit heures (bénie soit la table de Pythagore !). J’avais là une petite victoire sur le problème : un début d’organisation. Mes boites allaient prendre place sur trois étagères de huit compartiments chacune. Sauf que sur la première étagère, je devais faire coexister les guerres d’Italie, la montée vers l’absolutisme, les guerres de religion et autres guerres civiles du XVIème siècle, la lutte entre la France et les Habsbourg, Henri IV, Louis XIII et Richelieu, la guerre de Trente ans, le Commonwealth de Cromwell, l’absolutisme triomphant de Louis XIV, la monarchie limitée à l’anglaise et la naissance du parlementarisme, les autocraties de l’est et leur vernis de « despotisme éclairé » au XVIIIème siècle, le reflux de la puissance française, les triomphes anglais, la crise de l’absolutisme royal en Occident… et j’en oublie que tu ne manquerais pas de me rappeler en secouant le doigt comme une maîtresse devant un enfant ayant mal appris ses leçons.
En fait, plus je trouvais cela énorme, plus je me sentais moralement prête à commencer à l’enseigner. A part définir une structure générale d’ensemble, mon travail se limiterait à vérifier certains points et certaines avancées bibliographiques. Tout le reste je le maîtrisais déjà.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Mer 29 Déc 2010 - 22:05

MARDI 9 FEVRIER
Cahier d’Adeline Clément

Mon second trimestre de L2 a commencé par un cours d’histoire médiévale. Je vois là un clin d’œil du destin après ma rencontre du week-end avec les moniales, filles spirituelles de saint Dominique. D’autant que l’enseignant, Didier Praloup, s’est présenté à nous comme un spécialiste de l’histoire religieuse de la période XIIIème-XVème siècles. En plein dans l’époque d’expansion dominicaine. Le hasard pouvait-il relever de quelque chose de plus mystérieux ?
J’ai beaucoup pensé à sœur Marceline, la « mémoire de Prouilhe », en écoutant l’enseignant présenter la bibliographie du programme. Combien cette femme simple a-t-elle lu de ces ouvrages savants ? Sans doute aucun. Ce qu’elle sait, elle le tient de celles qui l’ont précédée qui elles-mêmes l’avaient appris d’autres avant elles. En ajoutant à cette mémoire orale quelques écrits dogmatiques, quelques lettres pastorales et de pieuses légendes, on avait construit un récit vivant qui ne ressemblait en rien aux synthèses élaborées par les grands noms de l’historiographie universitaire contemporaine. Pourtant dans les deux cas c’était de l’Histoire…
Ce n’était juste pas la même…
- Mademoiselle, vous commencez bien le semestre… S’assoupir pendant que je parle… C’est accorder un bien piètre intérêt à notre sujet.
Un coup de coude dans les côtes me fit comprendre que cette remarque du professeur s’adressait à moi. Je sursautai (ce que bien évidemment, il ne fallait surtout pas faire… c’était avouer avec son corps…).
- Désolée, monsieur… Je ne dormais pas, je rêvais juste un peu.
La nuance, très approximative, fit éclater de rire tout l’amphi. Dormir ou rêver, pour eux, c’était du pareil au même. Moi je voyais entre les deux une profonde différence. Dormir c’était laisser l’esprit et le corps en repos. Rêver, c’était se couper volontairement de l’enveloppe corporelle pour ne voyager que par les idées. Sans le poids d’une carcasse d’os et de chairs, on allait bien plus haut, bien plus loin. On pouvait s’oublier comme les dames de Prouilhe, unies dans le chœur de l’abbatiale, s’élevant par la conjonction de leurs prières au-delà de ce que de pauvres et simples humains peuvent ressentir.

Je ne pouvais bien sûr pas laisser l’enseignant sur cette mauvaise impression initiale me concernant. Par chance, l’université n’était pas le lycée. Une même situation en début de terminale m’aurait valu un rappel de mon nom (« vous êtes mademoiselle ?… »), une question destinée à finir de me ridiculiser (« et vous rêviez à quoi ? aux beaux militaires soviétiques entrant dans Berlin ? ») et deux heures de colle à faire précisément le mercredi où était prévue une sortie entre copines dans les magasins.
- Monsieur Praloup, fis-je, je suis désolée pour mon attitude.
J’avais attendu – courageusement - que toutes les sollicitations, les questions, aient été épuisées et que l’amphi 11 se soit vidé pour oser approcher du prof. Didier Praloup se situe (mais vous le savez peut-être) dans la génération intermédiaire entre vous et le professeur Loupiac. Maître de conférences à 40 ans passés, c’est souvent assez mauvais signe quant à la suite d’une carrière ; on risque fort de terminer maître de conf’ honoraire avant d’être dégagé administrativement pour faire de la place aux jeunes. Où se situaient ses manques ? Peut-être paradoxalement dans son apparence… Didier Praloup avait une gueule de latin lover, un look de rocker des années 50 et un corps qu’on devinait aiguisé par les activités sportives. « Putain, on n’a pas de bol ! C’est le coureur de marathon » avait marmonné quelqu’un derrière moi lorsque le prof était entré dans l’amphi.
- Vous ne vous étiez pas déjà excusée tout à l’heure ?
- Si… Mais je tenais à le faire de manière plus directe… Sans chercher d’excuses, j’ai passé la nuit dans le train et j’ai assez mal dormi… Mais vous verrez dès la semaine prochaine que je suis attentive et que…
- Je n’en doute pas, mademoiselle ?…
C’était le lycée qui recommençait. Il voulait savoir comment je m’appelais.
- Adeline Clément…
- Adeline Clément ?… Tiens, c’est étrange… Votre nom ne m’est pas inconnu en plus.
Je savais qu’il arrivait que les profs se refilent les noms des bons étudiants, ceux dont il fallait suivre l’ascension, comme d’autres s’échangent des adresses de resto. Je n’avais pas la prétention d’imaginer que j’étais de cette cohorte-là…
- Je travaille avec Fiona Toussaint, dis-je… C’est peut-être là que…
- Fiona qui ?… C’est une prof ici ?…
- Oui… En histoire moderne… Elle est là depuis la rentrée.
- Ah ! C’est pour ça que je ne la connais pas… Donc, vous voyez, ce n’est pas elle qui m’aurait parlé de vous… Attendez ! Vous n’étiez pas à Paris hier ?… A la radio ?… Oui c’est ça… Maurel a présenté « Adeline Clément, étudiante en licence d’Histoire à Toulouse »…
Je ne sais pas pourquoi, je m’étais imaginé qu’un universitaire n’écoutait que France-Culture. RML faisait vraiment « peuple », il suffisait d’écouter la musique qui y passait.
- C’était bien moi…
- Alors, mademoiselle, au nom de ce que vous avez dit pour défendre l’université et l’enseignement de l’Histoire, je vous autorise à rêver, à dormir, à ronfler dans mon cours jusqu’à la fin de l’année.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Jeu 30 Déc 2010 - 0:01

MARDI 9 FEVRIER
Cahier de Virginie Roncourt

C’est presque par inadvertance que j’ai fait suivre mon bloc orange dans ma mission improvisée à Paris. Il était rangé dans la chemise plastique avec les trois photos (imprimées en meilleur qualité sur une laser du commissariat). Heureuse maladresse car je peux écrire pour tuer le temps dans ce couloir tristounet du ministère de l’Intérieur. J’attends, sanglée dans mon uniforme de parade, d’être reçue par le directeur-adjoint du cabinet du ministre (je dois avoir une tête ou un âge à fréquenter les adjoints).
Le vol sur Air France en première classe m’est apparu comme un agréable saut au dessus de moutons nuageux. Monter tout en haut pour redescendre presque aussitôt sur Roissy Charles-de-Gaulle. A la sortie du terminal, la voiture officielle, les gyrophares et bientôt la sirène hurlante pour débouler au cœur de la capitale. Comme un contraste avec cet accueil VIP, j’attends depuis une bonne heure sans que quelqu’un se soit soucié de savoir si je n’aurais pas, par hasard, à cette heure-ci, comme qui dirait la dalle…
Dans ces moments d’isolement, on a tout le temps de s’interroger sur les choix qui vous ont mené là. D’abord le hasard qui fait qu’on termine une licence de droit en se rendant compte qu’on aura, même avec le temps, aucun goût pour le droit des affaires. Il y a les séries à la télé qui ont donné dès l’enfance un goût pour les poursuites, les doigts en partie repliés en forme de pistolet et les « pan ! t’es mort ! ». Faute d’autre idée – et parce que ça emmerde papa, maman et le frangin – on passe le concours pour entrer à l’école de police. On en ressort inspecteur 1er échelon. Avec tout à construire. Et là, comme dans les Drôles de dames, on a très vite la triste impression qu’on vous a cantonné dans des tâches subalternes parce que vous êtes une femme, que vous avez une belle gueule et que franchement c’est quand même mieux que ce soit toi à l’accueil.
Mais moi j’ai envie de bouffer le monde. Ce qu’on m’a appris à faire, je veux le faire bien. Et si ce directeur-adjoint ne veut pas comprendre ça, qu’il vienne en patrouille avec nous dans notre 205 pourrie et qu’il nous explique comment on peut courser des mecs en Mercedes dernier modèle.


MARDI 9 FEVRIER
Cahier d’Adeline Clément

Je volais sur mon vélo. Les compliments du prof d’histoire médiévale m’avaient filé la patate pour au moins toute la journée. Pour redoubler mon excitation, il y avait la carte postale d’Arthur et son timbre chargé de mystère. J’avais décidé d’opérer moi-même l’ablation du masque de Toutankhamon. C’était une lourde responsabilité, je le savais, mais puisque je volais depuis la veille, rien ne pouvait m’arriver.
J’étais partie à Bram la tête dans le sac, doutant de moi et de mon avenir. J’étais revenue de Paris métamorphosée. Je sentais que je pourrais m’approcher un jour de mon modèle (de qui peut-il bien s’agir ?), tutoyer les étoiles jusqu’à voyager sur la queue des comètes. Le rêve rejoignait la réalité et j’avais un pied dans les deux.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Jeu 30 Déc 2010 - 1:20

MARDI 9 FEVRIER
Cahier de Ludmilla Roger

J’ai rempli mes « boites » même si c’est parfois un peu au chausse-pied. Qu’y faire ? De toutes les manières, le boulot d’un étudiant c’est encore de compléter le cours du prof. Nous (bon sang, que ce « nous » me paraît toujours étrange), nous ne sommes là que pour tirer les grandes lignes, éclairer les axes dominants. Après, à eux de se débrouiller…
Ayant volontairement fermé ma fenêtre mail, je reçois passé midi le courrier d’Arthur racontant son périple chez l’éditeur de People Life. Courageux mais pas téméraire notre ami ! Il a plus de référence à la course que dans le noble art. Il n’empêche que la passion qu’il a envers toi a été cruellement déçue par les photos diffusées et qu’il doit continuer à morfler même si Adeline m’a assurée hier soir par sms qu’il allait mieux. Va falloir le garder sous surveillance un moment.
Le bilan de son équipée épique n’en est pas moins négatif. Il n’a pas réussi à instiller le doute dans la tête des responsables de People Life. Il va sans doute se trouver convoqué pour se voir signifier une plainte pour coups et blessures. Il n’a pas plus d’information sur le contenu exact de l’article et l’origine des photographies. Chou blanc !
J’ai essayé de joindre Virginie Roncourt. Je tombe à chaque fois sur sa messagerie. En mission sans doute. Dommage ! J’aurais bien aimé savoir si elle pouvait identifier l’homme à la tête d’ampoule.
Même échec avec Robert Loupiac. Il est peut-être parti s’oxygéner à Font-Romeu comme il le fait parfois. Je lui ai laissé un message pour qu’il me rappelle.
Rien de neuf finalement. Après un casse-croute rapide, je vais me plonger dans les copies de troisième année de licence. Je crois bien que nous sommes entrés dans la période de calme qui précède les tempêtes.


MARDI 9 FEVRIER
Cahier d’Adeline Clément

Je me serais bien fait la main sur quelques timbres classiques avant de m’attaquer au timbre égyptien. Mon manque d’amis à l’étranger – et la paresse maladive de ceux qui y sont – m’a laissée démunie face au grand défi. D’autant que j’innove, je révolutionne, je réinvente la technique. Faute de bouilloire, je vais mener l’affaire avec un fer à repasser à vapeur.
Au moment d’agir, ma main tremble, les doutes reviennent. La vapeur est-elle suffisante ? Mon arrachage suffisamment sec et maîtrisé ?
Mon angoisse c’est la tache noire sur le timbre du docteur Pouget, l’anéantissement d’une possibilité de savoir et de comprendre.
« je suis » « chez » « ne cher » « ? »…
Et quoi ensuite ?

La première approche ne marque pas assez. Le nuage chaud et humide s’est dissipé avant d’avoir atteint l’objectif. Le timbre reste sec et bien accroché telle une moule à son rocher.
Deuxième tentative. Je suis plus près du rectangle découpé lorsque je libère le jet de vapeur. Joie et merveille ! A la pince à épiler, j’arrive à dégager un coin. Je serre très fort le timbre, tente de le bouger délicatement. Impossible. Il faut recommencer.
J’imagine l’encre noire en train de commencer à fondre entre le carton et la colle. Moi aussi, je fonds. Mon pull me tient chaud, me gêne. La sueur perle sur mon front. Bon sang ! Ca ne se passe pas comme j’espérais.
Troisième approche. Une plus longue pression. Tant pis, il faut se lâcher et tenter le tout pour le tout. Sous mon pouce gauche qui tient le carton, je sens bouger le timbre. Un dernier soupçon de vapeur. La pince qui enserre le rectangle coloré. En avant ! Crac ! Une déchirure mais le timbre ne cède pas et reste entier ; c’est le carton qui a cédé.
Je retourne vivement mon trophée.
C’est une blague ou quoi ?…
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Jeu 30 Déc 2010 - 12:10

MARDI 9 FEVRIER
Cahier de Ludmilla Roger

La sonnerie du téléphone m’a fait sursauter. J’étais perdue dans les entrelacs d’une démonstration – qui n’en était pas une d’ailleurs – du rôle de la bourgeoisie commerçante dans les succès de la politique de Richelieu. Le temps de remonter quatre siècles dare-dare et j’étais prête à prendre la communication avec Adeline.
- C’est « non » !
Drôle d’entrée en matière qui me laissa sans voix et les neurones en vrac. Qu’est-ce qui était « non » ? Grisée par sa présence la veille à la radio, elle ne voulait plus bosser pour Parfum Violette ? Elle abandonnait ses études ? Quelqu’un lui avait dit « non » ? Mais à quel propos ? En clair, j’étais totalement à l’ouest…
- Au dos du timbre d’Arthur, c’est « non » qui est écrit… Au milieu d’un cœur…
- Merde !
Pour une fois, on avait quelque chose de tangible qui allait dans le sens des horreurs à venir dans People Life. Le cœur avec « non » à l’intérieur, cela voulait dire « je ne t’aime plus ». Qui te connaissait bien savait ton coup de crayon maladroit. « Non » dans le cœur c’était plus simple à dessiner qu’un cœur brisé… D’ailleurs un cœur brisé cela aurait pu être ambigu.
- C’est contradictoire avec le message de la carte autant que je m’en rappelle, fit Adeline en voyant que mon silence s’éternisait.
- On a tous été d’accord pour reconnaître que ces messages étaient insipides, creux, convenus. Preuve que ce n’était là que pour donner le change, pour nous endormir assez longtemps pour pouvoir prendre le large tranquillement.
Oui, c’est bien moi qui disait cela, qui avalisait le discours de ceux qui ne croyaient déjà plus en toi. Le professeur Loupiac qui ne donnait plus de signes d’intérêt pour toi, Arthur qui avait remisé le petit cahier bleu au rayon des accessoires. Je me disais que ces hommes-là avaient été plus clairvoyants que moi et que j’avais largement atteint les limites de la confiance mal placée et de la crédulité.
Sauf que tu n’avais pas pris le large puisque Liane Faupin t’avait vue à la gare de Saint-Pierre-des-Corps. Sauf que tu te souciais de faire aménager les chambres du château. Sauf que tu avais pris la peine de laisser des signes totalement opposés aux messages rassurants.
Que voulais-tu dire exactement ? Blanc ou noir ?
- Soit ce timbre ne s’intègre pas dans la charade et il prend une valeur de message personnel, reprit Adeline. Soit il en fait partie et je ne sais pas comment l’articuler vu qu’il nous manquera toujours le sens du timbre du médecin.
- « Non » « Je suis », cela ne peut pas faire un départ logique. Pas avec Fiona et ses exigences quant à la maîtrise de la langue. Elle aurait fractionné autrement du style « Je ne » « Suis pas ».
- « Je suis » « Non » ici mais là… Cette forme serait trop longue et aurait concerné plus de correspondant encore. Ca ne marche pas.
- Repartons, dis-je, sur notre idée la plus pessimiste. Je suis sûre que tout le monde l’a trouvée mais que personne n’a osé l’avouer. « Ne cher » « Chez » un blanc qui serait « Pas où » « Je suis ». Le « non » peut-il s’y intégrer ?
- C’est ce que je crains, déplora Adeline. Le « non » vient s’articuler au début de la phrase qu’il lance en même temps qu’il ruine les espoirs d’Arthur. « Non, ne cherchez pas où je suis »…
- D’un autre côté, on n’est pas sûr que ce soit « pas où », observai-je.
- Ludmilla, qu’est-ce que cela pourrait être d’autre ?…
- Je ne sais pas… Mais si on croit encore un peu en Fiona, il faut se dire que le « pas où » n’existe pas et que le passage qui nous manque peut donner un tout autre sens à l’ensemble.
Tu vois, chère petite sœur, que je fais des efforts pour ne pas imaginer que tu nous as tous trahis dans un même mouvement, que toi qui ne savais pas mentir tu t’y es mis d’un seul coup et avec une maîtrise effrayante de la chose.
- Qu’est-ce qu’on dit à Arthur ? demanda Adeline.
La réponse est venue d’instinct. Du cœur plus que de l’esprit.
- On ne lui dit rien… Il n’est pas encore prêt à le supporter.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Jeu 30 Déc 2010 - 13:25

MARDI 9 FEVRIER
Cahier de Virginie Roncourt

Le directeur de cabinet ADJOINT m’a écouté en ponctuant régulièrement mes propos de « je vois » qui n’avaient à mon sens qu’une valeur d’encouragement personnel. Tout ce que je racontais me paraissait tellement embrouillé. Je craignais qu’il ne répète ces deux mots que pour se persuader lui-même qu’il y comprenait effectivement quelque chose..
Lorsque j’eus terminé et qu’il eut bien pesé le pour et le contre, il me pria de sortir rejoindre mon couloir (toujours aussi triste). Il devait rendre compte au ministre.
Rendre compte, c’était comme jeter une pièce en l’air et attendre de savoir sur quelle face elle allait tomber. C’était aussi reconnaître que ce que j’avais à dire – et les photos que j’avais pour l’appuyer – possédait un poids suffisant pour qu’on tranche au sommet de l’Etat… ou dans ses parages immédiats.
Je ne sais par où il sortit pur rendre compte – quitta-t-il d’ailleurs son bureau ? – et je ne le revis pour le lui demander. Le verdict tomba avec l’arrivée de deux flics en civil. Un ventripotent moustachu, sorte de clone de feu l’inspecteur Bourrel, et un athlétique quadragénaire qui le dépassait de deux bonnes têtes.
- Inspecteur Roncourt ?
J’acquiesçai sans me lever tout à fait de ma chaise.
- Commissaire Renaudet, se présenta le premier flic. Voici mon adjoint l’inspecteur Heller. Je vous donne cinq minutes pour quitter votre uniforme et reprendre une apparence civile. Après quoi, vous nous accompagnerez au siège de la compagnie Orath qui édite le magazine People Life.
- Le ministre a décidé de l’interdire ?
- Nous sommes en France, inspecteur… Il y a des lois… Peut-être l’avez-vous oublié ?… Changez-vous ! Nous verrons ce qu’il est bon que vous sachiez plus tard.
Après un déshabillage-rhabillage dans la voiture qui m’avait conduite de Roissy à la place Beauvau, je trouvais les toilettes du ministère beaucoup plus agréables et confortables pour réaliser l’opération inverse. Seul bémol – et de taille – je fulminais contre le commissaire qui avait affiché dès le départ son intention de me traiter comme une sous-merde. Toulouse ou Paris, même combat. Tiens-toi droite, sois sage et surtout tais-toi !
- Je suis prête, commissaire.
- Pas trop tôt !… Grouillez-vous un peu, inspecteur. Vous avez confondu les chiottes avec une cabine d’essayage, ma parole !
J’ai dû laisser percer mon désarroi devant une attitude si ouvertement hostile. L’inspecteur Heller m’a fait un clin d’œil l’air de me dire « laisser couler… c’est le métier qui rentre, gamine ».

Paris l’après-midi reste un beau foutoir. Avec une sirène et deux - !!! – gyrophares sur le toit, il y a heureusement de quoi faire place nette en un rien de temps. Gennevilliers n’est plus qu’à quelques encablures seulement de la place Beauvau.
Le siège de la compagnie Orath est une de ces horreurs architecturales qui coûtent très cher et ne plaisent vraiment qu’à leurs promoteurs. Angles aigus, formes arrondies, c’est bien joli sur le papier… Mais où installe-t-on le mobilier ? Et comment ça se chauffe ?
A l’accueil, l’hôtesse est debout pour nous attendre. Elle ne peut pas ne pas avoir entendu la sirène qui déchire les oreilles de tout le quartier. Les gyrophares bleutés se démultiplient dans les miroirs et les vitres du hall. Quand on arrive, il y a pas à dire, ça se remarque !
L’agent de sécurité, un black aux épaules de catcheur américain, débarque en même temps que nous dans le hall depuis son PC. Il ne va quand même pas se mettre en travers de notre chemin ? Non, il se place stratégiquement entre le bout du comptoir et l’accès aux étages. Bien dressé. Il est là pour protéger ses maîtres.
Le commissaire a dégainé sa carte professionnelle comme dans les films. A croire qu’il se prend en plus pour Navarro.
- Commissaire Renaudet… Monsieur Wallon est-il ici ?
- Il est en vacances monsieur, répond l’hôtesse avec un sourire chaleureux que démentent de petits signes nerveux.
- Qui est responsable alors du magazine de ragots People Life ?
L’hôtesse doit avoir l’impression qu’on lui demande de trahir ses supérieurs. Elle hésite, tente de dresser sa frêle stature pour les protéger elle aussi. Ils doivent être bien payés dans cette boite pour avoir un tel esprit de sacrifice.
- Vous aviez rendez-vous ?
Mauvaise pioche, jeune fille ! Le commissaire Renaudet est misogyne et il déteste en plus qu’on se foute de sa gueule.
- Ma demande de rendez-vous, elle clignote sur le toit de ma bagnole et elle débouche les esgourdes de tout le monde à 200 mètres à la ronde… Je veux voir le responsable de votre canard pour WC. Et pas dans dix minutes ! Tout de suite !…
Le rugissement du vieux lion fait trembler la jeune antilope qui lâche enfin un nom et une destination pour notre convoi un peu spécial.
- Monsieur Valentinien… Porte 203…
Le « catcheur » amorce un mouvement pour nous couper la route de l’escalier. Il en prend aussitôt pour son grade.
- Si toi pas vouloir retourner au pays casser les noix de coco, tu poses ton cul quelque part et tu bouges pas. On te sifflera si on a besoin…
Ce type, qui me rappelait à l’ordre tout à l’heure concernant le règlement, est en plus de tout raciste. Génial !… Je ne regrette pas mon voyage à Paris. Et la suite promet d’être encore plus instructive.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Jeu 30 Déc 2010 - 14:22

MARDI 9 FEVRIER
Cahier d’Adeline Clément

J’ai la désagréable impression d’en être revenue au même point. Sans une confiance inébranlable dans votre étoile polaire, comment parvenir à vous situer dans le monde ?
Le « Non » dans le cœur ne cesse de m’obséder. Quelle désinvolture ! Quelle froideur ! Quel manque de cœur justement ! Comment pouvez-vous en être arrivée là ? Et comment pourrais-je me sentir moi-même à l’abri d’une telle conversion au cynisme et à la trahison si vous m’avez montré que tout le monde pouvait sombrer ?
Je ne veux pas, je ne veux plus vous ressembler si c’est ce visage que vous me donnez en modèle. Je crois que désormais j’ai plus de foi en Dieu qu’en Fiona Toussaint. C’est dire à quel point vous êtes tombée de votre piédestal.

Voilà mes doutes lâchés sur le papier. J’espère encore me tromper mais cette espérance faiblit d’heure en heure. La nuit tombe sur Toulouse. Je reste à regarder par la petite fenêtre de la cuisine le fleuve et la ville qui, comme moi, sombrent dans le néant.
J’aimerais un signe fort, net, incontestable qui me dirait que je n’ai pas tort de m’accrocher un peu à l’image idolâtre que j’ai pu avoir de vous. J’imagine que Ludmilla est dans le même état. Nous sommes déboussolées car pour nous, comme pour d’autres qui vous aimaient, il n’y a pas de vie possible sans Fiona Toussaint. Du moins pas de vie cohérente.


MARDI 9 FEVRIER
Cahier de Liane Faupin

Pourquoi ne me répondent-ils pas ? Est-ce que je ne compte pas pour eux ?
Je m’use l’esprit à attendre et le travail n’avance pas. J’ai beau emmagasiner tout le savoir du monde, il ne me sert à rien si je n’ai pas la réponse à cette question fondamentale : quand cette histoire prendra-t-elle fin ?
Ludmilla aurait dû me dire ce que mon information avait déclenché, s’il y avait eu des avancées, si désormais ils savaient quelque chose. C’était la moindre des politesse. Mais non… Rien !… Ils sont tous tellement pris par leurs propres vies, leurs propres questions, leur course après le temps qu’ils semblent oublier qu’ils m’ont croisée et que je ne veux pas être une simple rencontre marginale.
Ou bien ils ont tous perdu mon adresse e-mail…
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Jeu 30 Déc 2010 - 17:42

MARDI 9 FEVRIER
Cahier de Virginie Roncourt

L’hôtesse de l’accueil avait dû cafter. Le dénommé Valentinien s’était planté au milieu du couloir dans une pose caractéristique du type qui veut vous faire comprendre que vous n’irez pas plus loin.
Comme le vacarme de la sirène et le claquement des portières avaient inquiété tout le personnel, les couloirs s’étaient remplis de curieux s’entre-regardant, s’interrogeant pour savoir ce qui se passait.
- C’est une descente de police, lança le commissaire Renaudet. Rentrez dans vos bureaux et ne tentez pas de faire obstruction sinon vous finirez au poste.
La plus grande partie des salariés du groupe de presse obtempéra aussitôt ce qui contribua à vider le couloir quasiment sous les pas du commissaire. L’inspecteur Heller marchait à sa droite et moi à sa gauche prenant tous deux dans le nez le courant d’air des portes des bureaux qui se refermaient les unes après les autres. Je ne doutais pas qu’elles ne tarderaient pas à s’entre-ouvrir dans notre sillage.
- C’est un abus de pouvoir intolérable, se mit à crier Valentinien lorsque le dernier mur humain de protection se fut écarté de devant lui.
- Vous pouvez crier, monsieur, rétorqua Renaudet. Vous pouvez crier, c’est votre droit ! Mais je vous préviens que si vous me menacez, je vous boucle pour outrage à agent de la force publique en mission.
- C’est une intrusion inacceptable, se remit à glapir Valentinien dont la voix partit se percher dans des hauteurs difficilement compatibles avec la corpulence du bonhomme. C’est moi qu’on agresse et on vient encore m’emmerder…
Avec une vivacité surprenante pour un type aussi court sur pattes et replet, Renaudet balança un coup de coude dans le ventre du journaliste.
- Je t’avais dit de pas m’insulter !… Heller, fais le rentrer !…
L’inspecteur Heller déploya ses deux bras interminables - qui m’évoquèrent les tentacules du docteur Octopus – pour alpaguer Valentinien, le tracter dans son bureau et le jeter sur un fauteuil. Etant la dernière à franchir le seuil et souhaitant me mettre au diapason de la comédie en train de se jouer, je claquais la porte en lui balançant un violent coup de pied.
- Enfin seuls, lâcha le commissaire en s’asseyant sans la moindre gêne à la place de Valentinien. On va pouvoir causer du numéro de demain de ton journal.
Ce fut comme si une connexion s’était opérée d’un seul coup dans le cerveau du rédacteur en chef du canard.
- C’est ce pourri de Maurel qui vous a envoyé… L’enflure !… Non seulement il me cogne dessus mais en plus il va dégoiser des mensonges aux flics.
- Je ne sais pas de quel Maurel tu parles… Moi je te parle de ce monsieur-là !…
Le commissaire claqua des doigts. Au deuxième claquement, je compris que cet appel s’adressait à moi. Nos rapports étaient décidément en pleine régression ; ils ne passaient même plus par une quelconque forme de verbalisation.
Je mis la photo prise dans l’hôtel sous le nez violacé de Valentinien.
- Ce monsieur, dont je ne vous dirais pas le nom car je l’ignore moi-même, ne doit pas…
Il insista tellement sur le « pas » que j’eus la sensation que le mot avait fini par peser une tonne.
- … apparaître dans votre magazine.
- C’est de la censure ! s’indigna Valentinien.
- Cela relève de la sécurité de l’Etat et la sécurité de l’Etat c’est la sécurité de chacun d’entre nous. Ou vous cédez ou vous en supporterez les conséquences. Toutes les conséquences… Et pendant longtemps.
Valentinien était-il homme à céder devant des menaces encore voilées ou faudrait-il que le commissaire en passe par des pressions plus précises ?
- Nous trainerons l’Etat devant la justice, promit le journaliste.
- Vous n’irez pas le temps d’aller jusque là… Ca flambe facilement ce genre de matériau, non ?
Il désignait les cloisons.
- Et ces beaux rideaux… Il suffirait qu’un malheureux court-circuit se produise cette nuit dans la partie encore en chantier… Quelle désastre demain au réveil !
- Vous êtes une pourriture, cracha Valentinien. Ca va vous coûter cher.
Ils devaient vraiment être tous TRES bien payés… Ou bien ils avaient un sens de l’entreprise à la japonaise. Seconde famille et tout le tremblement… Le rédacteur en chef ne paraissait pas prêt à passer l’éponge.
- Et au fait comment va Joana ?…
- Je ne sais pas de qui vous voulez parler…
- C’est étrange… Joana ?… Vous ne savez pas qui est Joana… Mais enfin ce jeune homme – quand il enlève sa perruque et ses faux cils - n’arrête pas de vanter votre générosité à son égard. Rien qu’hier soir…
- Arrêtez ! hurla Valentinien. Arrêtez, je me rends !… Discutons calmement. La non-parution et la destruction des journaux c’est un manque à gagner de plusieurs millions. Le titre ne s’en relèvera pas. Vous allez mettre une quarantaine de personnes au chômage.
- Les temps sont durs, monsieur… Très durs… Regardez la baisse des effectifs dans la police… Regardez ce qu’on nous recrute pour faire le boulot… Quelle misère ! Vous avez raison…
Cette vacherie inqualifiable était pour moi. Je fis celle qui n’avait pas entendu. Ce mec était soit barge, soit très fort pour appuyer là où ça faisait très mal.
- La plupart des magazines sont prêts à être transportés dans les points de vente demain au petit matin, poursuivit-il. Il vous suffit de bloquer l’ordre de diffusion… Nous nous occuperons du reste.
- Je ne peux pas le faire… Seul monsieur Wallon peut décider…
- Et monsieur Wallon est malencontreusement en vacances… Quel dommage !… Aurait-il d’ailleurs été là qu’il aurait eu lui-même un supérieur ou un actionnaire à consulter avant de décider… C’est ainsi… La cascade des responsabilités… Tenez, moi-même, je dois tout au ministre de l’Intérieur lequel est le grand ami de qui vous savez. Vous croyez qu’avant de demander à l’inspecteur Heller de finir de vous fracasser le nez, je vais passer un coup de fil pour avoir son accord… Et si je lâchais contre vous l’inspectrice Roncourt, ici présente, pensez-vous qu’il lui faudrait l’accord de l’Elysée pour vous exploser les couilles à coup de talons aiguilles ?… Vous décrochez ce téléphone, vous appelez votre responsable de la distribution et vous ne vous occupez plus de rien. Pour ce qui est des compensations, nous saurons être généreux.
Valentinien, serré de près par Heller, se redressa, décrocha son téléphone et fit ce qu’on lui avait gentiment demandé de faire. QU’est-ce qu’on pouvait perdre comme temps en formalités !
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Jeu 30 Déc 2010 - 18:42

MERCREDI 10 JANVIER
Cahier de Ludmilla Roger

On a tous dû avoir la même idée ce matin. Se lever tôt, se précipiter au magasin de presse le plus proche pour voir ce que contenait ce fameux numéro de People Life. La question que je me posais était de savoir à quel moment il serait disponible.
La presse où nous avions nos habitudes, Marc et moi, faisait aussi bureau de tabac. Les intoxiqués de la cigarette étant mieux considérés que ceux de la culture, le magasin ouvrait dès six heures trente là où les papeteries-presse ne levaient le rideau qu’à partir de 8 heures minimum. A 8 heures15, moi je devais être dans mon amphi et il était hors de question que je ne sois pas au courant de la teneur de l’article et du contenu de ses photos avant d’être en cours. Cela repousserait la révélation à près de 13 heures, soit un délai proprement inacceptable.

Le proprio de la presse, grosses lunettes sur le nez et clope – éteinte – au bec, ne me laisse pas fouiner plus de trente secondes dans ses linéaires avant de m’apostropher.
- Vous cherchez quoi ?
Je bredouille plus que je n’articule le nom du magazine.
- Pas encore arrivé ! lâche-t-il. Il y a du retard ce matin…
- Ah !…
Me sentant doublement honteuse – du titre demandé et de la manière un peu à la hussarde dont j’ai farfouillé dans le rayon – je prends Le Monde, une barre chocolatée, paye et regagne la voiture.
Ce retard de distribution me met dans une rage folle. Tant pis ! Je ne repasse pas par la maison, je ferais un autre arrêt en chemin. Peut-être qu’en se rapprochant de Toulouse, les magasins auront été approvisionnés plus tôt.l faut que je sache sinon je vais péter un plomb.
A force de faire l’itinéraire maison-fac, je commence à avoir acquis certains repères. Les maisons de la presse en font partie. Premier objectif sur le chemin, premier coup de bol. J’ai une place juste devant pour me garer.
Le créneau est calamiteux tellement je veux faire vite. Conséquence : je m’y reprends à trois fois et provoque une douce symphonie de klaxons derrière moi. Un doigt d’honneur plus tard, je peux descendre de la voiture et pénétrer dans la boutique.
- Bonjour, madame… Vous avez People Life ?
Je n’ai plus le temps de tergiverser avant de balancer le nom de l’hebdomadaire à scandales.
- Il y a du retard… Dans une heure peut-être…
- Ah… Merci… Au revoir.
Du retard, encore du retard, toujours du retard… Ce retard ne me mettait pas en avance.
Je fais une dernière tentative à Saint-Simon. Il faut trouver une place pour se garer sur le parking devant l’église, traverser la rue dans un flot de circulation quasi ininterrompu. Enfin !… Me voilà devant l’entrée. Une affichette me saute aux yeux. Je connais ces jambes, cette jupe, cette valise… et même cette main sans montre m’est devenue familière à force de revenir périodiquement la scruter. Un titre en blanc sur fond rouge : UN NOUVEL HOMME DANS LA VIE DE FIONA TOUSSAINT. J’ai un immense scrupule à entrer réclamer le canard indélicat qui s’immisce ainsi dans ta vie.
- Ah non, me répond la femme derrière son haut comptoir, People Life n’est pas disponible… Un incident technique retarde la parution. On a juste reçu les affichettes qui sont sur la porte.
Un incident technique ?… J’y crois moyennement.
Et si Arthur avait finalement réussi son coup ?
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Ven 31 Déc 2010 - 0:42

MERCREDI 10 JANVIER
Cahier de Virginie Roncourt

On m’a fait venir par avion en 1ère classe, on me renvoie en train de nuit – avec siège inclinable – en 2nde. C’est plus qu’un symbole, c’est une confirmation. Je n’ai de chance de marquer les esprits de ceux qui me dirigent qu’en leur foutant mes qualités sous le nez. Tant que j’ai été porteuse d’une information sensible, on m’a chouchouté. Pour me remettre à ma place, on m’a mis en contact avec le commissaire Renaudet. Choc des cultures assuré.

Je n’ai pas eu le temps hier soir de terminer mon récit de la descente chez Orath. Le buffet allait fermer, mon train allait partir et mon stylo approchait de la panne sèche. Dans les grandes lignes, notre départ du siège de la maison d’édition a été aussi discret que notre arrivée avait été spectaculaire. Le commissaire Renaudet a même pris la peine de saluer l’hôtesse à l’accueil en lui affirmant qu’il lui ferait porter des fleurs dès aujourd’hui pour s’excuser des désagréments qu’il avait pu lui faire subir. Renaudet ou les manières d’Arsène Lupin côté flicaille.
Dans le genre « à tomber le cul par terre », Renaudet a même fait plus fort une fois dans la voiture puisqu’il m’a à nouveau adressé la parole.
- Alors, inspecteur, que pensez-vous de ce monsieur Valentinien ?
C’est le vouvoiement qui m’a permis de comprendre qu’il s’adressait à moi ; il tutoyait Heller et l’appelait par son prénom et non par son grade. Moi je n’étais qu’inspecteur.
- Sauf votre respect, commissaire, je pense qu’il vous a entubé.
J’attendais une réaction véhémente, à la mesure de la provocation que j’avais balancée avec une jouissance immense. Rien de cela. La voix du commissaire se fit velours.
- Expliquez-moi, inspecteur.
- Oh, il s’est défendu, il s’est dressé sur ses ergots en vous menaçant de représailles judiciaires. Il en a appelé à la constitution comme recours et secours… Mais au fond de lui, je suis certaine que cet esprit retors savait déjà comment il allait retourner la situation à son avantage.
- Poursuivez, inspecteur… Vous racontez à merveille…
Merde ! Il me balançait un compliment… Le terrain devait être miné.
- Il va faire mettre au pilon 650 000 exemplaires – c’est, je crois, le tirage hebdomadaire du magazine – mais il va faire lancer la fabrication en accéléré d’une nouvelle fournée. La même histoire mais sans le nom de…
- Je ne veux pas connaître ce nom…
- Sans le nom, sans les références à l’activité professionnelle de notre homme… Mais peu importe pour lui. Ce n’est pas le flic qui l’intéresse, c’est la fille, c’est Fiona Toussaint. Elle pourrait sortir avec un milliardaire russe, un cireur de chaussures guatémaltèque ou un extra-terrestre que ça ne changerait pas grand chose. Il faut quoi pour passer de la version du 10 février à la version du 12 ? Réécrire et remettre en page une ou deux doubles pages. Quel chantier énorme ! On recadre les photos. Pour les textes, il suffit de mettre du flou - donc du mystère – sur l’identité de son nouvel amant, de bien appuyer au contraire sur la rupture avec son ex, le journaliste Arthur Maurel, et de bien teaser le tout.
- Qu’est-ce que vous entendez par « teaser », inspecteur ?
- « Teaser », « faire le buzz », annoncer, faire parler de… Je vois deux moyens faciles de faire ça. D’abord leur site internet qui annonce un retard de publication ; s’ils ont des couilles, ils pourront même suggérer qu’ils ont subi des pressions ; s’ils n’en ont pas, ce sera l’incident technique indépendant de notre volonté… Dans l’immédiat, une campagne d’affichage pour faire monter la pression pendant les deux jours d’attente. Dans deux jours, les ventes explosent. Il vous a entubé…
- Inspecteur, on n’entube pas le commissaire Renaudet… Si on essaye, on le regrette très vite… Et si on y parvient, alors… Alors, cela peut aider certains flics débutants à intégrer au plus vite des cellules d’action de la police directement dépendantes du ministre… Cela vous dirait de bosser à Paris, inspecteur ?
- Sous vos ordres, monsieur le commissaire ?… Ce serait avec joie… On peut dire ce qu’on veut, vous savez parler à vos hommes.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Ven 31 Déc 2010 - 1:07

MERCREDI 10 FEVRIER
Cahier d’Adeline Clément

Je n’ai pas voulu me précipiter au magasin de journaux du côté des Amidonniers. D’abord, il fait froid et ensuite je redoute ce que je vais y lire et y voir. Je n’ai pas de cours ce matin, j’ai tout mon temps pour paresser un peu et faire le point. Je vous entends persifler de l’autre côté du petit cahier bleu : Adeline est plus dans la méditation que dans l’action. Je crains que vous n’ayez raison et que ma vie soit en train de dérailler.
Je vais avoir vingt ans et je ne me suis jamais vraiment posée les bonnes questions. Je me suis demandée ce que je voulais faire mais pas pourquoi je voulais le faire, ce que j’en attendais comme satisfaction personnelle. Je n’ai pas davantage cherché à imaginer ce qui me permettrait de grandir, de m’extraire définitivement de l’enfance. On a tellement de mal à quinze ans, à vingt ans à se projeter au-delà des jours qui suivent. Certes, on dit « je ferai ceci » ou « je serai cela » mais à huit ans les petits garçons veulent être pompiers et les petites filles s’imaginent princesses. Le deviennent-ils pour autant ? Même à mon âge, qui a une idée claire, précise, affirmée du futur ? Les ambitieux et les inconscients… Et seulement eux. Cela tombe bien, ce sont généralement les mêmes… On peut se fracasser en route sur le chemin d’un projet bien défini, on peut bifurquer suite à une rencontre, on peut se désespérer de ne pas y arriver, on peut se rendre compte qu’on s’était nourri d’illusions sur un métier. On peut… On peut… Notre âge est celui de tous les possibles, de tous les choix, de toutes les inadvertances.
Je suis depuis deux ans dans le zigzag permanent, me croyant capable des plus grandes prouesses avant de retomber dans une perte totale de confiance en moi. J’avais cru tenir ma ligne droite, mes Champs-Elysées. J’avais rencontré celle qui m’avait tendu la main, qui avait allumé la foi en moi-même en me distinguant juste à ma façon de prendre les commandes à l’Hippopotamus. Mais cette flamme est en train de vaciller et de s’éteindre. Je ne veux pas la consumer tout de suite, transformer le papier glacé de People Life en étoupe. S’il couve encore sous la cendre, le feu pourrait bien se rallumer. Je crois que je me répète. Il me faudrait un signe, une rafale de vent frais, une clé pour ouvrir la porte du futur.
Sinon je me laisserai porter par le signe, si fort et si apaisant, que m’a livré un rêve le week-end dernier. Didier Praloup, s’il vous connaissait, vous le confirmerait : je suis une grande ado rêveuse.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Ven 31 Déc 2010 - 1:51

MERCREDI 10 FEVRIER
Cahier de Virginie Roncourt

Un rapide passage à l’appartement pour me changer. Me revoici prête à affronter le terrain. Sûr que ça va être moins rock n’ roll qu’avec le père Renaudet mais plus gratifiant que de faire le pied de grue dans un couloir du ministère.
Arrivée au commissariat, je trouve un mot sur mon casier. Convocation dès que possible chez le divisionnaire. Dès que possible, cela veut dire sans retard. Je n’ouvre pas la porte du casier, ne prend pas mon flingue de fonction, ne prend pas connaissance des deux trois tracts syndicaux qu’on a dû coller dans ma boite en mon absence. Cette convoc sent par avance la distribution de réprimandes ou de compliments, la couleur du discours n’est pas encore clairement définie.

- Inspecteur Roncourt, jugez-vous avoir réussi la mission qui vous avez été attribuée ?
Me revoilà titulaire d’une mission qu’on avait bien pris soin de me retirer deux ou trois fois déjà. Ce n’est plus un commissariat, c’est une tentative – très réussie – d’approche du mouvement perpétuel.
- Je ne sais pas, monsieur le divisionnaire. Cela dépend des limites que vous aviez assignées à cette mission qui ne devait pas faire de vagues. Pour ma part, je pense avoir fait ce qu’une modeste inspectrice au premier échelon pouvait faire. En matière de vagues, je vous conseille de prendre contact avec le commissaire Renaudet à Paris ; cet homme-là, c’est tous les spots d’Hawaï à lui tout seul.
- Justement. Il m’a tiré du lit ce matin à six heures.
Zut ! Quelqu’un avait osé faire redescendre le divisionnaire trop vite du Pays imaginaire ! Etonnez-vous après cela qu’il m’aboie littéralement dessus depuis que je suis entrée dans son bureau !
- Il m’a dit de vous informer qu’il s’était fait entuber en beauté et qu’en conséquence, vous pouviez préparer vos bagages pour la semaine prochaine. Pourriez-vous m’expliquer ce que cela signifie ?
- Monsieur le divisionnaire… Cela signifie qu’il y a deux genres d’ambitieux. Ceux qui veulent faire carrière en essayant de passer entre les gouttes… ou peut-être devrais-je dire entre les vagues… Et puis il y a ceux qui se disent que quitte à avoir une fonction, il faut l’exercer en poussant son investissement personnel à l’extrême de ce qu’on peut oser faire. Peu importe les gouttes, peu importe la pluie, on avance coûte que coûte en se disant qu’on finira bien par trouver le beau temps. Vous surfez immobile, moi je me laisse glisser et on verra bien où ça me mène…
- Vous êtes une foutue emmerdeuse… Si vous décampez, ce sera bon débarras.
- Vous devriez vous demander pourquoi on me veut quinze jours et quelques après la mutation de l’inspecteur Nolhan. Vous devriez vous demander pourquoi ce sont ces éléments-là de Toulouse qu’on veut à Paris et pourquoi vous, vous êtes dans ce même fauteuil depuis trois ans.
- Moi je vous aurais fait casser !… Voilà ce qui s’affiche sur tous les kiosques de France et de Navarre depuis ce matin. Elle est où votre réussite ?
Il me colla sous le nez l’affichette qui montrait les deux mains entrelacées. Seule Fiona Toussaint était reconnaissable.
- Monsieur, vous m’avez demandé tout à l’heure si je pensais que la mission était réussie. Je peux désormais vous répondre. Elle l’est au-delà de toute mesure… Vous ne m’aviez pas ordonné que je sache de protéger également les intérêts de mademoiselle Toussaint dans cette affaire. En revanche, si vous le souhaitez, je peux aussi m’occuper de cet aspect de la question. Je connais certaines personnes qui…
- Bouclez-la ! Vous ne ferez rien… Les ordres du commissaire Renaudet vous concernant sont on ne peut plus explicites. Vous n’allez plus sur le terrain jusqu’à ce que nous recevions notification officielle de votre mutation dans ses services au Ministère. Vous pouvez rentrer chez vous, vous êtes en vacances !
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Ven 31 Déc 2010 - 13:28

MERCREDI 10 FEVRIER
Cahier de Ludmilla Roger

Je ne m’attendais pas à trouver Virginie Roncourt à la porte de la salle B.029. Avec le recul évidemment, cette présence se justifiait totalement mais sur le coup, elle m’inquiéta plus qu’elle ne me combla.
- On peut parler ? me demanda-t-elle une fois les procédures de salutation terminées.
- On peut manger, répliquai-je. Je suis débout depuis six heures, j’ai une barre Mars dans l’estomac et ça n’est pas, je peux l’affirmer, suffisant pour tenir quatre heures avec cette intensité.
- Si vous me servez encore de chauffeur, je veux bien… Mais il faudrait qu’on puisse discuter tranquillement… Et par tranquillement, j’entends sans oreilles autres que les nôtres.
- Un Mc Drive, ça vous irait ?
- Au plan gastronomique moyennement, mais pour la sérénité de notre entretien, ce sera l’idéal.
Nous rejoignîmes le parking sans échanger un mot. En dehors de l’affaire qui nous avait rapprochées, la gravure de mode à la carte de police et moi nous n’avions clairement rien à nous dire. De là à en déduire que nous n’avions en plus rien en commun, il y avait un pas qu’un peu hardiment j’avais franchi.
Je bouillais d’impatience en osant espérer que si la fliquette avait appris quelque chose de grave, elle m’en aurait parlé tout de suite. Je ne pouvais cependant pas en être totalement convaincue ; ces gens-là ont, par rapport au silence et au secret, des procédures et des habitudes qui ne peuvent pas être celles de tout le monde.
- Nous avons réussi à retarder la parution de People Life, fit Virginie Roncourt lorsque les portes de la voiture furent refermées sur nous. Ce qui nous importait a été fait : l’inspecteur Nolhan n’apparaîtra pas dans l’article. Mais pour ce qui concerne Fiona Toussaint…
- Je sais… J’ai vu l’affichette ce matin.
- J’aurais voulu pouvoir faire quelque chose mais ce n’est pas moi qui avais les leviers de commande de l’opération.
Je la sentais un peu gênée aux entournures. Elle ne devait quand même pas avoir essayé beaucoup de s’occuper de ton cas. Ce qui l’intéressait c’était l’inspecteur Nolhan, la réputation de la police nationale. Le reste avait dû lui sembler très secondaire.
- Je ne peux pas trop vous en dire, reprit-elle. Je suis tenue à un certain secret sur les missions que je remplie. Ce que vous devez savoir c’est que les exemplaires d’origine seront détruits dans la matinée… et que le fait d’une parution décalée du magazine n’a rien à voir avec le problème technique évoqué. On a tout fait pour que cette affaire disparaisse corps et bien. On est juste tombés sur plus malin que nous.
Ce « nous » lui arracha un sourire qui contredisait totalement son propos. Je ne manquais pas de porter le fer là où cela pouvait faire mal.
- Vous n’êtes pas aussi peinée que cela de cette issue qui arrange vos intérêts mais qui salit une fois de plus Fiona…
- Je vais vous avouer deux choses, Ludmilla. La première, c’est que, tout en respectant l’amitié que vous avez pour elle, je continue à trouver Fiona Toussaint peu claire dans ses actes. Vous la voyez comme une victime, je pense que c’est une merveilleuse manipulatrice. Deuxième point : j’avais imaginé ce qui allait se passer, l’embrouille de l’éditeur. Cette perspicacité me vaut d’être en vacances jusqu’à ce que je rejoigne une unité d’élite du ministère de l’Intérieur. A vous de voir si les deux éléments peuvent se combiner.
Ce qu’elle essayait de me dire, sans grande modestie d’ailleurs, c’est qu’étant d’une immense clairvoyance, elle t’avait percée à jour. Sous-jacent, il y avait ce conseil de me méfier de toi.
- J’espère que vous rencontrerez Fiona un jour et que vos préventions à son égard seront levées aussitôt. Permettez-moi de vous dire que vous ne savez pas de quoi vous parlez lorsque vous l’évoquez. Si vous croisez Nolhan à Paris…
- Ma foi, j’y compte bien… Je pense que ce qui m’arrive ne lui est pas totalement étranger.
- Comme ce qui fait ma vie actuelle n’est pas étranger aux actes de Fiona Toussaint… Voyez… On trouve un mentor, un modèle, un guide, où on le peut… Si vous croisez Nolhan à Paris, demandez-lui quelle idée il se fait de Fiona. Je pense que vous changerez là aussi très vite votre façon de voir les choses.
Cette discussion, sans éclats de voix mais d’une froideur croissante, nous avait amenée jusqu’au McDonald’s de Basso Cambo. Une file d’attente d’une dizaine de voitures s’empilait sur le court chemin d’accès au Drive. Nous étions condamnées à rester encore un bon moment ensemble.
- Vous savez quelles saloperies étaient écrites sur Fiona dans People Life ?
Après tout, si elle avait des infos permettant d’appuyer sa méfiance à ton égard, j’avais le droit de les connaître.
- Aucune idée… On aurait dû se faire remettre la maquette du journal… Comme ça, on les aurait vraiment paralysés. Mais il était, je crois, impossible d’aller aussi loin sans prendre de risques contraires aux articles essentiels de notre constitution. La liberté de la presse à écrire n’importe quoi sur n’importe qui, on est malheureusement là pour la défendre aussi…
- Vous accusez donc Fiona sans preuve ?! Cela aussi, c’est dans vos principes constitutionnels à défendre ?
- Entendons-nous bien, Ludmilla… Je n’accuse pas, je fais part de mes doutes. Et ce n’est pas parce que mon frangin ne jure que par votre amie que cela me rassure… Vous voyez ce que je veux dire. Un faisceau de présomptions mais aucune preuve. J’espère très sincèrement pour vous que je me plante.
- J’espère très sincèrement pour vous que Nolhan vous dira ce qu’il sait et que j’ignore sur tout ce merdier.
Nouveau blanc. Nous n’avions avancé, en dépit de l’empressement des employées du fast-food qui se démenait en parfaites stakhanovistes pour prendre les commandes, que de trois places. Cela promettait d’être encore long.
- Arthur Maurel a fait une descente au journal hier. Vous êtes au courant ?
- Oui… Moins efficace que la vôtre, jugeai-je à contrecœur. Quoique plus globale dans ses intentions si vous voyez ce que je veux dire.
- Je devine sans mal… Si ce pourri de Valentinien l’avait écouté, il n’aurait pas « chargé » un peu plus lors de notre visite mais il n’aurait pas non plus réalisé le coup qu’il se prépare à faire. Moralité : le bourre-pif qu’il s’est pris n’était pas un si mauvais investissement que ça.
Je ne saisissais pas tout. Virginie Roncourt mettait en relation des éléments du « film » que je n’avais pas. C’était frustrant…
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Sam 1 Jan 2011 - 12:09

MERCREDI 10 FEVRIER
Cahier de Ludmilla Roger

Peu à peu, avec la chaleur des sandwiches et des frites, le tour de la discussion entre Virginie Roncourt et moi s’était fait moins tendu. Je me rendais compte que cette fille avait un petit quelque chose qui ne me déplaisait pas. Cela prenait la forme d’un imaginaire bien à elle, avec des formules souvent hardies mais toujours justes et qui faisaient mouche. Elle ne cadrait vraiment pas avec l’image – forcément biaisée par quelques souvenirs de contrôles routiers – que je me faisais des flics.
- Vous allez partir à Paris, vous aussi ?
- Il paraît… Mais tant que le papier officiel n’est pas là, tout peut encore changer…
- C’est ce que vous espériez ?
- Cela va au-delà de ce que j’imaginais… Vous devez comprendre ça sans problème… Vous même, vous enseignez à la fac alors qu’il y a deux mois vous vous seriez marrée si on vous l’avez annoncé.
- C’est juste…
- Ce qui va le plus me manquer, c’est la possibilité de mettre des coups de pompe aux fesses de mon frangin pour le faire avancer.
- N’hésitez pas alors à le faire de manière préventive… Je lui ai mis 7 à son examen… Il faudra qu’il repasse cette UE au rattrapage.
- Double ration alors…
J’ai pioché dans ma barquette rouge quelques frites. J’avais une question fondamentale à poser à Virginie Roncourt, la question à laquelle il me fallait une réponse avant qu’elle ne disparaisse de ma vie. Un truc qui me turlupinait depuis le début sans que je n’ai vraiment exploré cette piste-là.
- Virginie…
Après tout, elle s’était mise à m’appeler par mon prénom sans pour autant renoncer au vouvoiement.
- Virginie, quels sont vos rapports affectifs exacts avec l’inspecteur Nolhan ?
Pas de réponse.
- On joue franc jeu depuis tout à l’heure, non ?… Je vous ai laissée dire ce que vous pensiez de Fiona même si à chaque fois que je vous entends, ça me fait des trous énormes dans le cœur. Alors ?… Si vous êtes capable d’être si franche concernant les autres, vous pouvez peut-être vous efforcer de l’être par rapport à vous-même.
- Ca vous plairez de m’entendre vous dire que je suis tombée amoureuse de lui comme une gamine. A ne voir le monde qu’à travers lui. Ce qu’il fait, ce qu’il pense, comment il agit.
- Ce n’est pas que cela me plairait forcément, c’est votre vie… Disons que ça rajouterait une perspective supplémentaire au tableau…
Virginie Roncourt posa son emballage de Big Mac sur la planche de bord en vieux plastique fatigué et détourna les yeux pour regarder dehors.
- C’est ridicule… Complètement ridicule…
- Pas la peine d’aller plus loin, Virginie. J’ai compris… Et je vous plains…
- Vous n’avez rien compris, Ludmilla… Rien compris, vous m’entendez.. J’ai une grande tendresse pour Nolhan, c’est vrai. Ce type est si brillant mais en même temps si introverti, si… Moi ce que je voudrais, c’est l’aider… Lui faire comprendre que le monde n’est pas que hostile, qu’il n’y a aucun danger à s’ouvrir aux autres…
- Il avait commencé à le faire pour vous, non ? Il vous avait amenée chez lui…
- Si vous saviez comme cela a été dur.. Je n’avais même pas dans ma panoplie certains « atouts » – vous voyez lesquels – pour le faire craquer. Il a fallu que tout passe par la parole… Chaque jour, lui demander certaines choses, comme de prendre un café chez lui, ou tenter de le faire sourire un minimum. Se prendre des volées de bois vert, des « fous-moi la paix, Roncourt ! » ou des « occupes-toi de tes fesses »… Encore, s’il m’avait dit qu’elles étaient jolies… J’aurais pu avoir un peu d’espoir. Mais non… J’aurais été Chabal, il m’aurait traitée pareil.
- Cela ne vous aurait quand même pas titillé un peu qu’un mec vous résiste ?
- Je ne sais pas…Je crois pas en fait… Je savais dès le début qu’avec lui ça ne viendrait pas sur ce plan-là… Mais juste le sentir s’humaniser, cela m’aurait rendu fière de ce que j’avais fait…
Ce n’était pas ridicule. J’hésitais entre héroïque, bouleversant et consternant, preuve que c’était vraisemblablement les trois à la fois.
- Donc, poursuivis-je, si Fiona y était arrivée avant vous, à votre place…
L’inspectrice Roncourt ne mangeait plus, regardait toujours avec obstination le même point fixe derrière la haie. Comme si elle avait pu voir les gens aller et venir devant le magasin Lidl.
- Vous pensez que je suis jalouse ?…
Comment le lui dire ?
- Disons que vous ne devez pas être très objective envers Fiona… Tout comme je ne le suis pas… Mais en sens opposé au vôtre.
- Elle n’a pas pu le rendre heureux quand même ?
Je ne le pensais pas… Et c’est parce que c’était Nolhan que j’avais quand même, vaille que vaille, continué à croire en toi. Si tu avais été avec un parfait inconnu, peut-être bien que je n’aurais pas regardé de si près la photo, peut-être que je t’aurais détestée toi de suite et que, comme Arthur, j’aurais remisé le petit cahier bleu au fond d’un bureau en espérant ne plus jamais le croiser du regard.
- Regardez comme nous sommes si tristes sans elle. Elle fait partie de nos vies… Même de celle de votre frère… Parce qu’elle est de ces personnes qui irradient quelque chose, qui captent la lumière, dont la simple présence suffit pour se dire que tout est différent. Ce n’est pas quelque chose qu’elle a travaillé, développé… Au contraire, elle voudrait rentrer dans sa coquille, disparaître, se murer dans l’isolement pour ne pas importuner les autres par sa présence. Cela ne s’explique pas, c’est inné…
- Vous essayez de me dire ?…
- J’essaye de vous dire que je n’en sais fichtre rien… Ce qui est certain, c’est qu’elle nous a envoyés tant de signes contradictoires que certains ne venaient pas d’elle… Quelque chose me dit que le fait d’avoir été vue justement avec Nolhan relève de sa volonté à elle. Pas parce qu’elle sortait avec son nouveau petit ami mais parce qu’elle voulait dire que… Oh ! Putain de merde !… La boulette !…
- De quoi parlez-vous ?
- Si vous êtes en vacances, vous pouvez rester avec moi Virginie… Sinon, je vous dépose d’abord au métro… Je viens de comprendre qu’on fait fausse route depuis un bon moment.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Sam 1 Jan 2011 - 14:14

MERCREDI 10 FEVRIER
Cahier d’Adeline Clément

Quand j’ai demandé à Greg de venir me chercher à la gare, il a été on ne peut plus surpris.
- Mais tu n’as plus de cours ?… Ils ont encore bloqué la fac ?
J’ai éludé. Trop tôt pour lui dire…
- Depuis quand tu condamnes les actes révolutionnaires ?… Tu t’embourgeoises mon vieux Greg !…

Je n’ai levé un coin de voile sur mes intentions que lorsque j’ai embarqué dans la 4L verte.
- Je voudrais que tu me conduises au monastère…
- Au monastère ?… Mais qu’est-ce que tu veux faire au monastère ?…
- M’enfermer, Greg… Je ne supporte plus ma vie actuelle…
Depuis qu’on se connaissait, il avait dû m’entendre dire pas mal de conneries mais celle-là dépassait les précédentes en importance. Et de loin ! C’est peut-être pour cette raison qu’il ne trouva rien à me répondre pendant plusieurs minutes.
- Je ne suis pas tombée sur la tête, dis-je au bout d’un moment, si c’est ce que tu penses. C’est quelque chose que je mûris depuis le week-end dernier.
- Ce n’est pas ça… C’est juste que je me sens responsable de ta décision. Si je ne t’avais pas conduite là-bas…
- Peut-être que je me serais jetée dans la Garonne faute de réponses aux questions que je me pose… Là, au moins, j’ai encore l’espoir d’en avoir une. Je ne sais pas si elle me conviendra, si elle m’apaisera ou si je suis irrécupérable dans ma tête. La suite le dira… Si dans six mois, je ne suis toujours pas satisfaite de mon sort, je reviendrai de ce côté-ci de la clôture pour voir s’il y reste encore un espoir.
- Tu te compliques trop la vie… Tu penses trop dans ta tête… C’est votre problème à vous les intellos…
C’était peut-être cela… Ou bien autre chose… Mais j’étais sûre de moi. Je n’aspirais qu’à une chose : me sentir bien et en accord avec moi-même. C’est sans doute ce que nous voulons tous. J’en étais à un point où c’était juste devenu vital.

La mère supérieure du monastère, mère Sophie, me considéra longuement avant de m’interroger sur mes motivations. Sœur Marceline, qui m’avait conduite jusqu’à elle, s’était éclipsée en me gratifiant d’un beau sourire confiant. Je le pris pour une approbation de ma démarche. Il signifiait peut-être plutôt que mère Sophie était une personne compréhensive et à qui je pouvais me confier.
- Mesurez-vous, jeune fille, la portée de votre demande ? fit-elle après m’avoir détaillée à plusieurs reprises de la tête aux pieds.
- Je la mesure et je l’assume, ma mère.
- Croyez-vous en Dieu, jeune fille ? Dites-vous vos prières ? Avez-vous en tête en permanence de lutter contre le pêché ?
Je commençai par le versant de la réponse qui m’était le moins difficile.
- Je ne cherche pas à lutter en permanence contre le pêché mais je me conforme aux usages sociaux de notre civilisation qui sont d’inspiration chrétienne. Je ne recherche pas le profit, je ne triche pas avec mes semblables, je ne veux de mal à personne et si je peux aider, je ne suis pas la dernière à le faire.
- Voilà qui est bel et bien, mais voyez-vous dans vos actes et vos pensées de ce jour le signe d’une élection par Dieu ?
- Je ne sais… Parfois, quelque chose me prend, me soulève, m’inspire, mais je ne crois pas qu’il s’agisse de Dieu…
- Alors pourquoi venir ici si vous n’avez pas de vocation particulière à servir Dieu par vos prières ? Pourquoi demander asile dans notre communauté. Nous ne sommes pas un hôtel ou une auberge de jeunesse dont vous pourrez repartir demain comme si de rien n’était.
- Je le sais ma mère… Je cherche à redonner un sens à ma vie… Et si la croyance et le service de Dieu me permettaient cela, je n’y trouverais rien à redire. Et je serais dès lors la plus assidue et la plus fervente des croyantes.
- Mon enfant, sœur Marceline en venant me trouver au jardin m’a dressé un profil flatteur de vous. L’arrivée d’une jeune personne telle que vous ne serait pas une peine pour notre groupe où les tâches sont souvent lourdes pour des personnes de nos âges… Je dois cependant vous enjoindre de réfléchir encore à la portée de votre acte. Un premier engagement de six mois ne vous « emprisonne » pas entre ces murs car nous ne sommes pas totalement cloîtrées et le monde vient à nous quand nous n’allons pas à lui. Seulement, ce seront six mois pleins d’une vie qui n’a jamais été la vôtre. Nous aurions pu vous installer pour cette nuit dans l’espace réservé aux pèlerins mais celui-ci est actuellement complet. Vous aurez en conséquence une cellule parmi nous. Profitez de ce moment pour réfléchir encore à la portée de votre décision. Vous ne pourrez pas sortir de cette cellule jusqu’à demain, nous vous y apporterons de quoi vous nourrir et de quoi lire si vous le souhaitez. Pas de téléphone, pas d’ordinateur portable, aucun contact avec l’extérieur. Demain vous me direz quelle est votre décision.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Sam 1 Jan 2011 - 19:49

JEUDI 11 FEVRIER
Cahier d’Adeline Clément

Comment dire ? J’ai la sensation que ce message sera le dernier que j’inscrirai sur ce petit cahier bleu. Ce passeur de mémoire aura bientôt cessé de jouer son rôle mais je ne compte pas l’enterrer pour autant. Il sera ma petite Bible à moi, la chronique d’une transformation ; je dirais presque d’une transfiguration.
Il aura suffi d’une nuit blanche passée dans ma cellule de l’abbaye de Prouilhe pour m’éclairer sur ma destinée. Une nuit qui m’a semblée si courte que le petit matin m’a surpris alors que je saisissais ce cher cahier pour y retracer les étapes – rapides, fulgurantes – de ma conversion.

J’avais gardé mes vêtements mais, conformément à ce que la mère supérieure m’avait indiqué, on avait exigé que je remette mes appareils électroniques. Plus de téléphone, plus d ‘ordinateur, plus de baladeur numérique. Je connais beaucoup de personnes de ma génération qui n’auraient pas supporté un tel sacrifice plus de cinq minutes. Fort heureusement, sans doute par un petit miracle signée sœur Marceline, j’avais pu conserver les livres que j’avais pris avec moi. Ils n’étaient pas choisis au hasard dans ma maigre bibliothèque d’étudiante : le volume d’histoire générale de la collection Hachette Université dû à Michel Rouche, Michel Balard et Jean-Philippe Genêt (pour montrer à monsieur Praloup que, même à distance, je ne comptais par rêver sur les sujets qui lui tenaient à cœur) ; la biographie de Louis XIV par François Bluche que vous m’aviez offerte pour les étrennes ; un « petit » volume - de taille plus que d’épaisseur - de la collection Points sur la France depuis 1974. J’avais là de quoi m’occuper largement plus qu’une simple nuit.
La mère supérieure m’avait demandé de réfléchir à mes attentes profondes. Quoi de plus naturel que d’expérimenter cette forme d’étude au calme et sans stress que j’appelais de mes vœux. Faute d’ordinateur portable, je pris dans mon sac le bloc à petits carreaux qui me servait à écrire mes cours, changeai de manière préventive la cartouche d’encre de mon stylo et commençai à me pencher sur le Haut Moyen Age et ce qu’on appelait encore il y a peu « les grandes invasions ». Hormis la pause du repas, je dus bien travailler trois bonnes heures – n’ayant pas de téléphone portable, je ne pouvais mesurer exactement le temps passé – car j’entendis les sœurs regagner leurs cellules après la prière du soir.
La nuit s’était écrasée depuis longtemps sur la campagne environnante. Je travaillais dans une sorte d’exaltation magnifique, comme portée par une fièvre maligne qui aurait décuplé mes sens. Je noircissais des pages entières à une vitesse supersonique ; les faits et leurs dates se rangeaient comme en ordre de bataille dans ma tête pour être prêts à servir. Mais quand au juste ? Et pour quel genre de confrontation puisque je me voulais désormais hors de ce circuit de la compétition permanente et des objectifs sans cesse à remplir. Cette interrogation me faucha dans mon élan. Je pouvais bien me gaver de toute la science du monde, elle ne me servirait à rien si je n’avais pas au minimum à la transmettre et à me nourrir en échange du savoir des autres.
J’en étais à ce soudain désenchantement lorsqu’on gratta, plus qu’on ne frappa, à ma porte. La mère supérieure m’avait bien précisé que je serais à l’isolement mais qu’on m’apporterait un repas. Ce repas, je l’avais dévoré en dépit – ou à cause ? – de sa frugalité ; il ne restait sur ma table que l’assiette, les couverts et le ramequin pour la compote. Venait-on les récupérer à cette heure tardive ?
La porte s’ouvrit lentement comme si la sœur voulait épargner le sommeil de ses coreligionnaires en évitant un grincement intempestif des vieux gonds cuivrés. Au lieu de parler pour me demander si elle pouvait récupérer mon « plateau repas », elle mit l’index devant sa bouche. Elle referma la porte, toujours avec le même luxe de précaution, se planta devant moi et me laissa – le doigt encore posé sur ses lèvres - le temps de comprendre.
- Fiona ?!
En dépit de l’avertissement visuel si clairement exprimé, ma voix franchit allègrement le seuil du chuchotement qu’on avait voulu m’imposer.
- Chut Adeline, voyons !… Les sœurs sont âgées et ont le sommeil léger… Certes, elles sont un peu sourdes ce qui pourrait bien nous sauver mais, en aucun cas, en aucun cas tu m’entends, elles ne doivent apprendre que nous nous sommes vues. Ce serait dramatique pour tout le monde.
- Mais que faites-vous ici ?…
- Peut-être que je ne suis là que pour une chose : t’éviter de faire une énorme bêtise… C’est ce que je crois de plus en plus depuis que sœur Marceline m’a confié que tu étais revenue avec l’intention de prendre le voile… Regarde-moi… Tu t’imagines vêtue ainsi toute ta vie ?… Il fut un temps où cela ne m’aurait pas dérangé plus que cela. Depuis que j’ai pris conscience que j’étais une femme dans un monde où l’apparence joue un rôle essentiel, je ne peux que m’aimer dans des attributs plus séduisants. Quand on lave son linge, on a l’impression de faire une lessive de draps !
- Je ne comprends toujours pas…
- Je me doute que tu es pleine de questions… Et ce sont ces questions qui t’ont conduite ici cette nuit. Tes questions sont logiques, cohérentes et sincères mais la réponse que tu t’apprêtes à leur donner n’est pas la bonne… Je te savais fragile, hésitante sur ton avenir, sur ce que tu es et ce que tu veux. C’est pour cela que j’aurais voulu te tenir hors de ce micmac.
- Vous ne m’avez pas envoyé ce fameux mail de « rupture »… Je n’étais donc pas compris dedans ?
- Exactement… D’un autre côté, il était impensable que tu ne sois pas au courant… J’aurais voulu éviter plein d’événements, tu sais… A toi encore plus qu’aux autres… Je n’ai pas pu grand chose… Il a fallu, il faut et il faudra ruser…
- Mais pourquoi ?
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Sam 1 Jan 2011 - 19:50

- L’affaire au centre de laquelle je me trouve depuis des années n’a de cesse de rebondir. C’est comme les mauvaises herbes, ce n’est pas parce que tu arraches ce qui dépasse que la plante est éradiquée. Ici, c’est pareil… Avant que je puisse réapparaître au grand jour, reprendre ma vie d’avant, il faudra avoir arraché toutes les racines des mauvaises herbes. « La politique du mouton » m’a dit un gars de la cellule sécurité. Cela prendra du temps…
- Combien de temps ?
- Peut-être bien six mois… En attendant, je suis ici au secret et à l’abri… et tout est fait pour que je serve de leurre, d’attrape-nigauds. Je suis le chiffon rouge qu’on agite devant le taureau…
- Que faites-vous alors ?
- Je travaille, que crois-tu ? J’ai cette chance d’avoir à ma disposition tous les ouvrages que je souhaite pour pouvoir préparer au calme mon agrégation. Crédit illimité, c’est le contribuable qui paye. Tu comprends pourquoi j’en use modérément et pourquoi je préfère autant que possible récupérer mes propres bouquins.
Une connexion se fit dans ma tête qui carambola divers éléments pour aboutir à une drôle de révélation.
- Les livres prêtés à Liane Faupin ?…
- Mais enfin ?! Comment se fait-il que vous n’ayez pas compris ?… Ludmilla surtout… Liane Faupin, Fiona Toussaint, il n’y a pas comme un air de ressemblance dans ces deux noms-là ? Quelle que soit mon ouverture d’esprit et ma générosité, je ne me vois pas prêter des bouquins à quelqu’un que je connais à peine et qui risque – comme la plupart des étudiants – de mettre des soulignés au crayon ou pire du fluo partout…
- Vous avez donc votre ordinateur ?
- As-tu le tien ?… Bien sûr qu’on ne me l’a pas laissé. Trop dangereux ! Je dois me plier aux règles de la communauté… J’avais pris la peine de m’inventer ce double internétique avant de quitter Paris. Quand je dois communiquer, je profite du fait d’avoir une alliée dans la place pour accéder qui à l’ordinateur, qui à un téléphone dans le monastère…
- Mais qui est ?…
- La même qui m’a permis d’avoir la clé de ta cellule. Ne cherche pas, c’est secondaire…
Je pris une bonne minute à reprendre mes esprits et à remettre mes neurones en ordre. J’avais brutalement quitté Attila et Clovis pour rejoindre des faits et des actes qui me paraissaient à peine moins barbares. Fiona Toussaint était privée de liberté, enfermée chez des nonnes et ne pouvaient faire comprendre que par de dangereux subterfuges à ceux qu’elle aimait qu’elle ne les avait pas abandonnés.
- Que savez-vous au juste de ce qui se passe au dehors ? demandai-je.
- Ce que peut m’apprendre sœur Marie-Dominique… Non, non, ce n’est pas elle qui m’aide… Au contraire… Avant de devenir sœur Marie-Dominique en religion, elle répondait à un nom d’Etat-civil, Gaëlle Le Kerouek. Officiellement traductrice internationale auprès de l’ONU. Clandestinement agent du SDECE et gâchette redoutable pour le compte de l’organisation. Seulement, même les agents secrets prennent leur retraite et certains expient leurs actes par le renoncement au monde. C’est ce qu’a fait Gaëlle le Kerouek en entrant chez les Dominicaines. Cela n’éteint pas pour autant un certain sens du devoir envers la nation. On m’a envoyée à Prouilhe non parce que c’était proche de Toulouse – c’était plutôt un désavantage – ni pour la charge historique du lieu, mais bien parce qu’on savait qu’il y aurait au sein de la communauté quelqu’un pour me surveiller et rendre compte de mes actes à l’échelon supérieur.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Sam 1 Jan 2011 - 19:50

- Vous savez par exemple pour les photos dans People Life ?
- On m’en a parlé hier soir… Un des responsables de la cellule spéciale qui démembre l’organisation Lecerteaux a déboulé sans prévenir dans ma « carrée » pour m’expliquer le binz et me dire que toutes mesures avaient été prises pour que cette nouvelle affaire ne me porte pas préjudice. Destruction du numéro du magazine, menaces à ceux qui le dirigent pour qu’ils la bouclent.
- Il s’est bien foutu de vous alors d’après ce que j’ai pu lire ce matin. Le numéro est simplement retardé dans sa parution mais ça tease dur sur votre nouvel amant…
- Nolhan, mon amant ?! Qui va croire cela ?
Là c’est elle qui avait haussé la voix. Elle se reprit avec ce sourire si particulier qu’elle arbore lorsqu’elle se surprend en train de commettre une erreur. Un côté grave et mécontent, un côté ironique pour souligner la fragilité d’un esprit que tant de gens s’acharnent selon elle à qualifier de brillant.
- Je vois bien, reprit-elle, que j’ai eu raison d’exiger qu’il soit dans les premiers temps mon « chevalier servant ». Avec lui, au moins, j’étais assurée d’une écoute et même – aussi étonnant que cela puisse paraître – de quelques conseils qui m’ont été utiles. Comment ces photos ont-elles été prises ? Par qui ? Dans quel but ? Je ne le sais pas…
- Elles ont été trafiquées. Ludmilla en a fait la démonstration.
- Sûrement… Je ne me souviens pas d’un seul contact physique entre nous… Ah si ! Sauf une fois ! J’ai perdu mon escarpin, j’ai trébuché et je me suis rattrapée au cou de Nolhan… C’était au Plaza…
- Où avez-vous pris l’avion ?
- A l’aéroport de Bruxelles… Jusqu’au Caire… Où on a posté les cartes postales… Avant de revenir à bord d’un patrouilleur de la Marine nationale.
- Ces fameuses cartes postales qui nous ont tellement donné à penser…
- N’est-ce pas ?! Un grand moment de solitude devant ces cinq cartes. Je devais dire à la fois tout et son contraire, vous renouveler mes sentiments sans vous laisser d’espoir à court terme. Le coup du timbre, c’est une idée de Nolhan…
- Mais pourquoi avoir été si dure avec Arthur ?… Ce « Non » dans un cœur…
Ce ne fut pas un nuage qui passa dans le regard de Fiona mais un train de perturbations tout entier.
- Mais cela ne voulait pas dire…
- Rassurez-vous… Cela, il ne l’a pas su… Nous avons verrouillé l’info avec Ludmilla… Il n’empêche qu’il est persuadé que vous l’avez trahi, que vous ne l’aimez plus… Il a perdu confiance en vous et, par ricochet, il a perdu la plupart de ses repères… C’est un mec très bien, Fiona… Je suis fière de le connaître, qu’il m’ait fait confiance pour une de ses émissions et je trouverais indigne de votre part de ne pas lui expliquer…
- Tu lui expliqueras, toi… puisque tu le connais si bien.
Oh ! Oh ! J’avais donc touché à un point sensible et inconnu… Le sentiment de jalousie chez Fiona Toussaint… Quelle révélation !… Et quel signe positif pour la suite des amours contrariés de ces deux êtres d’exception…
- Je le connais essentiellement à cause de vous… Ou par votre faute, devrais-je dire… Car, je n’ai plus aucun mal désormais à reconstituer les événements de dimanche dernier. Un concours de circonstance particulier – la découverte des messages derrière les timbres – a fait que nous nous sommes retrouvés avec Ludmilla chez un de mes amis lequel nous a conduit ici pour assister à la messe des donneurs…
- Dont je suis et je serai à l’avenir… Car, même si on me maintient d’une certaine manière prisonnière ici, je suis traitée au mieux par les sœurs avec lesquelles, hormis celle que tu sais, mes rapports sont empreints de joie et de confiance…
- A cette messe, une bonne sœur fait un malaise avant d’entrer dans le chœur. C’était vous n’est-ce pas ? Vous nous avez repérées et vous vous êtes dit qu’il était dangereux que nous vous identifions… De là, un tourbillon de conséquences que vous lancez sous l’identité de Liane Faupin en faisant part à Ludmilla de la présence de Fiona Toussaint à Tours… Ce qui oriente tout le monde vers le château de Charentilly où le docteur Pouget nous joue tout à la fois la grande scène du II, la complainte de la décrépitude et le bonimenteur professionnel. Par des canaux différents, Arthur Maurel et moi nous sommes retrouvés invités pour être les uniques spectateurs de ce grand moment d’art théâtral.
- Ludmilla était quand même bien placée pour savoir que le docteur est fidèle au souvenir du comte de Rinchard et peut mentir comme un arracheur de dents si les intérêts de la famille du comte – moi en l’occurrence – sont concernés. J’ai réussi à l’avertir de l’arrivée imminente de mes amis et de mon souhait – triste souhait mais souhait quand même – de les voir me croire ailleurs que là où je me trouvais…
- Le docteur sait donc que vous êtes ici…
- Il me l’a fait avouer en quelques phrases… Ce que j’ai pu lui confier, je ne pouvais le faire à d’autres personnes telles que vous. C’est un tombeau que cet homme-là !… Et c’était un jour où j’étais tellement mal dans ma tête que seul un médecin pouvait m’aider.
- Cela n’a réussi qu’à anéantir davantage Arthur lorsque l’annonce de l’existence des photos lui a été faite. Il a eu l’impression d’avoir été trahi par vous mais aussi, je suppose, de vous avoir ratée de peu au château… Une occasion qu’il a craint de ne plus voir se renouveler. Vous savez, la chance ultime qu’on a et qui passe…
- Pauvre amour !… Tu lui expliqueras, Adeline ?…
- Je ferai de mon mieux.
- Pour en revenir à toi, j’aimerais que tu comprennes que ce que tu espères trouver ici n’est rien d’autre qu’une chimère. Tu ne seras pas plus heureuse, plus épanouie dans l’amour de Dieu que dans l’amour de ton travail. Tu trouveras très vite que le temps de l’étude n’est pas suffisant par rapport à ce que tu imaginais dans tes rêves ; tu passeras plus de temps à effectuer les tâches que les sœurs les plus âgées ne pourront plus accomplir. Je vois bien ce qu’est le sort des trois plus jeunes d’entre nous. Leur foi est sincère, leur cœur est pur mais leur sacerdoce prend certains jours l’aspect d’un chemin de croix. Très vite, tu auras envie de faire de la recherche et tout ce que tu pourras faire ici sera de te consacrer à une étude hagiographique d’un Dominicain quelconque… C’est sans doute un peu outré ce que je te dis mais il faut que je fasse passer mon message. Ne reste pas ici, rejoins tes amis et ceux qui t’aiment. Recommence à croire à ta vie, à ton destin. Fréquente les chemins d’encore, ces voies qui font qu’on recommence et qu’on recommence jusqu’à réussir, jusqu’à trouver le plaisir de l’effort même au cœur des plus terribles souffrances… Ne t’enferme surtout pas, ouvre-toi au contraire comme j’ai fini par le faire. Deviens enfin une femme complète et équilibrée. Ouvre tes ailes et laisse-toi planer. Tu verras, tu iras loin. Plus loin sans doute que moi…
- Serez-vous là pour me guider ?
- Je te le promets… Je ne sais pas si les engagements pris envers moi seront tenus mais je devrais être réintégrée à la rentrée prochaine. Bien sûr, ce sera difficile à accepter pour mon remplaçant… Je ne doute pas qu’on saura le récompenser d’une autre manière.
J’écarquillai les yeux devant une telle ignorance. Elle ne savait pas qu’elle avait été remplacée par sa meilleure amie. Fallait-il lui dire ? Je résolus de taire la chose. Sorte de petite revanche ou envie de lui laisser l’apprendre de la bouche-même de Ludmilla, je ne saurais le dire.
- Il faut que je regagne ma cellule… Sœur Marie-Dominique aime bien me rendre de petites visites à l’improviste. Il est préférable qu’elle me trouve endormie ou le nez penché dans mes bouquins… Tu leur feras comprendre n’est-ce pas que je les aime et que je prie – dans la mesure où mes prières peuvent avoir une valeur et un sens ici – pour les retrouver au plus vite ?
- Bien sûr… Je sais comment m’y prendre.
- Voilà enfin quelque chose que je voudrais que tu donnes à Ludmilla.
- Qu’est-ce que c’est ?
- Un ouvrage pour les éditions Parfum Violette… Ma distraction des nuits sans sommeil… Une histoire de Prouilhe en une centaine de pages… L’histoire que raconte sœur Marceline aux visiteurs de la basilique, passée au tamis de ma rigueur d’historienne…
J’ai enfoui la liasse épaisse sous mes vêtements. Cachette vaine en cas de fouille à mon départ mais petite sécurité quand même.
- Tu vas retourner à Toulouse, n’est-ce pas ?
- Oui, Fiona. Je vais me reprendre et vous attendre… J’ai foi en vous.

Voilà, je termine le récit de cette nuit si particulière. Cela n’a pas été simple de prendre la décision de détourner le petit cahier bleu de son emploi habituel. Je ne m’adressais plus à Fiona Toussaint, témoin – et pour cause – du contenu de ce récit mais à ceux à qui je le destine désormais. Arthur, Ludmilla, le professeur Loupiac et quelques autres qui seront, j’en suis sûre, muets comme des carpes pour protéger leur amie et qui compteront les jours d’un cœur plus léger en attendant son retour.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Sam 1 Jan 2011 - 19:51

JEUDI 11 FEVRIER
Cahier de Ludmilla Roger

Après plus de vingt heures de silence, Adeline s’est soudain rappelée à moi en m’envoyant un texto me demandant d’aller l’attendre à l’arrivée en gare Matabiau du TER de 15h46. J’ai eu beau tenter de la rappeler pour avoir précisions et explications sur cette requête, c’est à chaque fois la messagerie qui s’est imposée à moi.

Sur un de ces quais secondaires où les TGV et les Corails n’ont pas droit de cité, nous nous sommes retrouvées un peu bêtes de ce qui ressemblait à des retrouvailles au terme d’une longue absence. Adeline, les yeux brillants, s’est approchée de moi, m’a embrassée puis m’a fourré entre les mains un tas de feuilles manuscrites. Il ne m’a pas fallu plus de cinq secondes pour reconnaître l’écriture et comprendre. Par des biais différents, avec des logiques peut-être opposées, nous avions abouti au même résultat. Reprendre contact avec toi.

On s’est serrées très fort et on a bien dû chialer comme des madeleines pendant dix minutes.


LUNDI 15 FEVRIER
Mail d’Arthur Maurel

Je ne sais pas ce que vous avez toutes les deux à me harceler de la sorte. Je vous ai dit trois fois « non ». Je ne viendrai pas à l’inauguration de Parfum Violette. Je comprends parfaitement vos motivations. Elle ne sont pas liées à la volonté d’avoir à cette petite réception Arthur Maurel, journaliste de radio de premier plan, mais Arthur Maurel, l’ami et l’ex de Fiona Toussaint,. Je devrais ce sacrifice aux amies mais je crains de ne pouvoir assumer la charge émotionnelle que cela représente. J’essaye de me reconstruire un peu plus chaque jour en m’appuyant sur l’amour et les grands yeux vifs de Corélia. Laissez-moi tourner la page, s’il vous plait.


SAMEDI 20 FEVRIER
Cahier de Ludmilla Roger

La télé locale et France 3 Sud, deux ou trois radios de la ville, quelques personnalités « représentative »s (et notamment certains de tes confrères, au premier rang desquels évidemment ton maître le professeur Loupiac) ont honoré de leur présence la petite fête marquant l’ouverture de Parfum Violette. Concrètement il ne manquait qu’une personne.
Et cette personne c’était toi.
Arthur avait fini par céder. Mieux encore, il nous avait annoncé avoir défendu – et obtenu – notre invitation dans son émission au mois de mars. Qui d’Adeline ou de moi ira ? Nous n’en avons pas encore décidé, c’est trop frais comme annonce. Peut-être elle… Car la réponse de ton éditeur concernant le Louis XIII est plus que positive. Le bouquin devrait paraître en avril et il faudra bien que quelqu’un aille alors le présenter dans les médias intéressés.
Entre petits fours et coupes de champagne, j’ai tiré à part – et c’est là un jeu de mot volontaire – Arthur pour lui remettre un ouvrage un peu particulier, sorti tout chaud la veille des « presses » de l’imprimeur avec qui nous avons passé. Dans la petite couverture violette que nous avions choisie ensemble, trois textes… Le petit cahier bleu d’Adeline (avec le texte de sa rencontre avec toi), le mien (sans doute le plus dispensable mais Adeline a insisté) et ton étude sur le monastère de Prouilhe.
D’abord, Arthur n’a pas très bien compris. Il a fait défiler les pages entre ses mains comme s’il cherchait le sens de ce présent particulier. Enfin, il a vu surgir ton nom…
- Il y a aussi un inédit de Fiona ? m’a-t-il demandé.
- En quelque sorte… Regarde plutôt page 43…
Page 43, Adeline voyait entrer dans sa cellule une nonne au visage mangé par la coiffe stricte et sévère des moniales.
Enfin, il lut. Son visage prit toutes les expressions possibles lorsque l’évidence s’imposa à lui. Tel Stanley pour Livingstone, Adeline t’avait retrouvée.
- Elle… elle…
- Si ce bégaiement est l’amorce d’une question concernant les sentiments qu’elle te porte, tu prendras le temps de lire cela en détail, mais oui, oui et oui. Elle a pour toi les mêmes sentiments, décuplés encore sans doute par l’absence. La question n’est plus, Arthur, de se demander s’il y a une vie après Fiona Toussaint mais bien de préparer notre future vie avec Fiona Toussaint.

FIN
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Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]
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