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 Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]

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MBS



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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Mer 22 Déc 2010 - 2:01

JEUDI 4 FEVRIER
Cahier de Virginie Roncourt

Au cours de notre longue discussion hier soir, Ludmilla Roger a évoqué le fait qu’elle tenait un cahier sur lequel elle consignait à destination de Fiona Toussaint tous les événements survenus dans sa vie durant son absence. Même si je ne connais Fiona Toussaint que par les compliments vraisemblablement abusifs de mon idiot de frangin, je rebondis sur cette idée en ouvrant aujourd’hui moi aussi un petit cahier. Il n’est pas question pour moi d’inscrire ici mes faits et gestes mais seulement tous les éléments qui seront en rapport avec l’enquête que j’ai choisi de mener au mépris de tous les règlements internes de la police française. Comme on le dit dans les vieux épisodes de Mission Impossible, si je venais à être capturée, le département nierait avoir eu connaissance de mes agissements. Alors, au cas où, ce petit cahier pourrait bien aider à lui rafraîchir la mémoire au « département ».

Il y a des hasards qu’on veut bien accepter et d’autres qui n’ont sans doute rien de fortuits. Aux grands carrefours de ma vie, j’ai toujours rencontré ce nom de Fiona Toussaint. D’abord, c’est Jean-Gilles qui m’a fait confidence de travailler sur un dossier compliqué portant sur Fiona Toussaint. Ensuite, cette andouille de Jérôme qui me méprise parce que je suis flic mais qui trouve normal de me lancer sur la piste de cette prof mystérieusement envolée parce que ça l’intrigue. Enfin, Ludmilla Roger qui se présente au commissariat pile un jour où je suis de permanence à l’accueil. Cela fait quand même beaucoup pour qu’on ne voit dans cette conjonction de faits que des coïncidences étourdiment jetées là par une providence capricieuse.

Résumons-nous.
Suite à la mise hors circuit en décembre dernier de l’inspecteur Lhuillier coupable, entre autres forfaits, d’avoir voulu éliminer Fiona Toussaint (comme on se retrouve !), la divisionnaire adjointe m’a fait appeler dans son bureau. Teneur du message : avoir à l’œil l’inspecteur Nolhan avant que ses façons très particulières de mener ses enquêtes n’attirent jusqu’à nous les « Bœufs-Carottes ». Rien d’officiel bien sûr dans tout cela mais on me fait miroiter qu’étant la plus jeune du service et ayant certains atouts, je peux envisager une carrière plus rapide que la moyenne. Les atouts sont d’ordre physique essentiellement mais entre collègues – surtout femmes - cela ne se dit pas bien sûr (même si quelqu’un dans le service m’a baptisée derrière mon dos Glamourous Virginie). Je reconnais que l’idée d’une promotion canapé me débecte mais, l’ambition étant un moteur intérieur depuis ma première bonne note, je ne dis pas non à la mission qu’on veut bien me confier.
- Dans ce cas, on va vous mettre à faire équipe avec Nolhan, conclue la chef.
Quiconque a déjà eu l’occasion de croiser Jean-Gilles Nolhan dans sa vie professionnelle mesurera sans peine l’absurdité de la mission. Sans être un cow-boy – loin de là même – L’inspecteur Nolhan c’est le solitaire parmi les solitaires. Depuis dix mois que je suis dans la brigade, j’ai dû le voir refuser obstinément la compagnie de sept coéquipiers potentiels. Il faut dire que, parmi ceux-ci, bien peu ont goûté la proposition de faire équipe avec celui qu’ils surnomment « le dingue à l’ordi » (oui, on a la manie des surnoms dans le service !). Impossible donc de former un couple durable dans de telles conditions.
Moi, je n’avais pas les mêmes prétentions. Je voyais même plutôt quelque avantage à la formation de ce couple si mal assorti. Outre la possibilité d’une promotion plus rapide, le caractère asocial et misogyne de Nolhan ne pouvait que me libérer par avance d’un éventuel échec. Ce compagnonnage était donc du genre tout bénef pour moi.
Au 1er janvier, j’ai donc pris mes fonctions aux côtés de l’inspecteur Nolhan. Les premiers jours n’ont pas été simples. J’avais droit de sa part à une série de tentatives en règle pour me dégoûter de lui. Remarques machos, ordres débiles, rendez-vous manqués, leçons administrées avec une supériorité arrogante, je crois bien qu’il a déployé toute la panoplie du sans gêne et de la goujaterie pour me renvoyer pleurer dans les jupes de la divisionnaire adjointe. Sauf que je n’ai pas moufté, que j’ai encaissé et qu’au bout d’une semaine de ce matraquage intensif, Nolhan a commencé à se calmer et a fini par m’avoir à la bonne. Jusqu’à me parler de ces petites enquêtes secrètes (dont celle sur la fortune de Fiona Toussaint). Ce que j’ai commencé à entrevoir alors était à cent lieues de la réputation désastreuse du bonhomme. Il ne s’épanchait pas bien sûr mais visiblement le décès de sa mère, exécutée sur ordre de Lhuillier ou par Lhuillier lui-même, avait laissé en lui une déchirure profonde que rien – et surtout pas une autre femme ! – ne pourrait jamais suturer. Ce type était plus blessé dans son âme que siphonné comme cela se disait dans les couloirs et les vestiaires du commissariat. Il en devenait presque attachant. Parce que, malgré tout ça, il faisait le boulot et il le faisait bien. Avec son style à lui toutefois, basé sur le décorticage méthodique, via son Victor, de la vie des gens. Mais quelle efficacité !
A la mi-janvier, il m’avait fait une démonstration de sa méthode en me prenant pour cobaye. J’avais regardé, hallucinée, ma vie défiler sur l’écran géant de son centre d’opération. Toute ma vie ! L’ancienne et l’actuelle. Il ne manquait rien… Même pas ma rencontre avec la divisionnaire reconstituée grâce au décryptage des caméras de vidéo-surveillance.
- Ca, lâcha-t-il à la fin, à d’autres époques et sous d’autres climats, ça t’aurait valu une balle dans la nuque, gamine.
A quoi pouvait-il servir de se défendre ? Tout était vrai et en plus croisé, recoupé, établi avec une méthode froide qui ne laissait aucune place au hasard. Le mieux c’était encore de la boucler.
Je crois bien qu’il avait apprécié mon silence.
Avant de me foutre à la porte et de poser quinze jours de congés, lui qui n’en prenait quasiment jamais.
Je ne l’ai plus revu depuis.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Mer 22 Déc 2010 - 19:39

JEUDI 4 FEVRIER
Cahier d’Arthur Maurel

La nounou n’avait pas du tout apprécié que je ne vienne chercher Corélia qu’après 22h30. J’avais dû – mais c’était logique – lui octroyer une rallonge financière qu’elle avait empoché en secouant la tête tristement. Je ne devais pas être particulièrement reluisant hier soir, transpirant à grosses gouttes d’avoir galopé comme un dingue, le cœur broyé par les révélations du capitaine Patrick.
Aussi, ce matin, en dépit d’une nuit de glaciale insomnie, je me suis efforcé d’offrir un visage plus avenant et cordial en ramenant Corélia.
- Vous serez à l’heure ce soir ? m’a demandé la nounou. Parce qu’on doit sortir avec mon mari, c’est notre anniversaire de mariage.
- Eh bien, bon anniversaire alors… Et je vous promets d’être là à l’heure… Hier soir, c’était exceptionnel.
Tristement exceptionnel !…

J’avais rendez-vous à neuf heures pour la projection privée d’un film sortant le 10 février et dont je devais recevoir la vedette féminine. Le genre de pensum dont on ne ressort pas indemne quand on a plus de goût pour le film d’aventures que pour le cinéma intimiste à déguster sous Prozac. Au final, cela me procura deux heures et quart de réflexion, soit beaucoup moins que Marilyn qui en avait eu sept ans. Une réflexion que je faisais plutôt porter égoïstement sur mon drame personnel plutôt que sur les tourments de la jeune femme écartelée entre deux hommes, avec un enfant e bas âge sur les bras et des factures impayées dès le milieu du mois.
Dans ce vaste cycle de l’optimisme et du pessimisme, j’étais peu à peu en train de remonter. Plus la fille à l’écran s’enfonçait dans une merde noire, plus je me trouvais de bonnes raisons d’espérer. Tu n’étais pas entrée dans l’hôtel ? Et alors ?… Quelqu’un qui ose à peine mettre les pieds dans un restaurant sélect ne pouvait qu’être mal à l’aise à l’idée de pénétrer au Royal Monceau. Sans compter qu’à aucun moment le capitaine Patrick n’avait indiqué que tu savais que je me trouvais dans cet hôtel. C’est moi qui avais fait une déduction que le militaire s’était bien gardé de contredire… Peut-être bien parce qu’il espérait justement que j’irais dans ce sens-là. Autre truc qui ne collait pas ; ton mail datait bien du 22 janvier… Mais dans la soirée ! Il ne pouvait donc avoir été envoyé que de l’aéroport. Avant le départ ! Mais après ce supposé renoncement devant l’hôtel de l’avenue Hoche ! Et tu m’y disais des choses si douces que cela ne pouvait provenir d’un cœur qui a cessé d’aimer.

Ce soir, j’allais pouvoir questionner tout mon saoul la jeune comédienne sur sa performance. L’actrice – à moins que tout ne soit dû au talent de la maquilleuse - avait su se composer un visage de plus en plus blafard, creux, exsangue, tandis que se combinaient autour d’elle les rouages d’un mécanisme fatal. Son personnage pratiquait en fait une sorte d’auto-exclusion de la communauté humaine. A trop avoir voulu aimer, elle n’aimait plus. A trop avoir rêvé, elle ne pouvait plus endurer la moindre parcelle de réalité. C’était terriblement pathétique et dérangeant d’assister ainsi, le dos bien collé au fauteuil couleur incarnat, à cette déchéance. Après avoir pris mes distances au début avec cette histoire, elle revenait me vriller les yeux et le cœur. Cette fille chahutée, paumée, perdue, quelque part cela pouvait être toi.
Quand le coup de feu a retenti dans la salle de bains si froide et si vide, quand l’ombre sur la faïence blanche s’est mise à glisser contre le mur souillé d’éclats rouges, j’ai compris qu’il fallait que j’aille à Shanghai au plus vite.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Jeu 23 Déc 2010 - 0:19

JEUDI 4 FEVRIER
Cahier de Ludmilla Roger

Le professeur Loupiac m’avait à la bonne. Je n’ai guère été longue à comprendre que ce temps-là était déjà en partie révolu. Il a suffi que je lui annonce mon forfait pour le rendez-vous initialement fixé l’après-midi pour que son visage exprime les plus vifs soupçons.
- Me serais-je trompé en vous faisant confiance, Ludmilla ?… Hier, vous dédaignez de commencer vos corrections alors que vous m’aviez annoncé votre volonté de les traiter rapidement. Aujourd’hui, vous repoussez notre rendez-vous. Il y a une expression parfaite pour désigner une telle attitude. Vous filez un mauvais coton.
Cet embrasement ma paraissait très largement exagéré. Il avait été le premier à se poser la question de ma capacité à tout supporter. Pourquoi faisait-il désormais le juge moralisateur ? Et combien cette attitude contrastait avec les compliments de l’avant-veille ! De digne égale à l’admirable Fiona Toussaint, je me trouvais ravalée en un rien de temps au rang de nullité dramatique.
- Professeur, je suis encore une fois désolée pour les faits que vous pointez du doigt. Qu’ils vous déçoivent, je peux le comprendre mais vous imaginez bien que si je me soustrais à ces obligations, c’est pour une raison supérieure.
Se soustraire à des obligations n’était pas la meilleure des formules en la circonstance. Je me fis recadrer sans ménagement.
- Qu’y a-t-il de supérieur à une obligation, Ludmilla ? La parole donnée, c’est quelque chose qui, pour moi, a une valeur.
- Pour moi aussi, objectai-je. Vous pensez bien que je ne remets ce rendez-vous que parce que l’affaire que vous savez pourrait avancer de manière significative dans l’après-midi.
Je ne pouvais être plus précise. Nous étions dans le petit espace souterrain entre les deux amphis 10 et 11 et, à cette heure-ci, entre les cours de la matinée, les étudiants grouillaient. Pas question d’aller crier sur les toits que Fiona Toussaint avait disparu de manière troublante sinon inquiétante. Les doutes formulés par Jérôme Roncourt – et repris par sa sœur - étaient déjà largement suffisants.
Robert Loupiac s’apaisa quelque peu avec mon explication sans pour autant me donner quitus. J’étais toujours aussi étonnée ; cette attitude de ronchon aigri ne lui correspondait guère. Lui aussi devait passer par de sales moments et se poser pas mal de questions. De là à en conclure que ta disparition allait faire la fortune des psys du coin, il n’y avait qu’un pas.
- Des informations ? questionna-t-il.
- Pas directement, répondis-je. Si vous voulez, on peut dire qu’un autre chemin s’est ouvert vers la vérité. Un chemin inattendu avec des acteurs qu’on n’attendait pas. Je dois vérifier cela…
- Ne perdez quand même pas de vue votre travail…
- Certainement pas… Je suis rentrée tard hier soir mais j’ai relu quelques pages du Louis XIII… Ne vous tracassez pas pour moi, je vais réussir à tout gérer.
Cette affirmation relevait certainement de la méthode Coué. Elle ne sembla d’ailleurs pas convaincre totalement le professeur Loupiac mais comme il était l’heure de son cours, il se contenta de poser sa main sur mon épaule et de murmurer :
- Tenez-moi au courant.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Jeu 23 Déc 2010 - 0:59

JEUDI 4 FEVRIER
Cahier d’Adeline Clément


Je me suis effondrée sur mon lit en rentrant et j’émerge à peine de deux heures de sieste en plein milieu de la journée. Voilà ! Cette fois-ci, le premier semestre est bien terminé après mon dernier partiel de géo.
Je devrais me remettre sans tarder au travail, histoire de ne pas perdre le rythme mais cela est au-dessus de mes forces. Je suis saturée d’histoire, gavée de dates et de problématiques ; je me rends compte que je suis en train de dérailler (le jeu de mot est involontaire…).
Je crois que je vais demander à Ludmilla l’autorisation de m’absenter jusqu’à lundi prochain. J’ai un pote qui retape une vieille ferme dans l’Aude. Greg est du genre baba cool, une sorte de hippy égaré au début du XXIème siècle et qui, faute de pouvoir aller se perdre dans l’Ardèche, a choisi de se paumer aux confins du Lauragais. Il vit seul sur son chantier sauf le week-end où toute sa bande descend de Toulouse filer un coup de mains. Passer d’un boulot intellectuel à quelque chose de plus physique ne pourra pas me faire de mal. Même par 3 degrés et sous une pluie mêlée de flocons, je crois que je me sentirais mieux que dans cet appartement étudiant qui commence à me sortir par les yeux. Quelques petits concerts de « grattes » le soir pour faire briller un peu les pupilles et je pourrais repartir les batteries rechargées.
Reste à me faire accepter dans une bande que je n’ai plus trop fréquentée depuis un an. Trop occupée à bûcher ! J’ai cependant un petit truc pour m’aider. Allez savoir pourquoi, le Bob Dylan des environs de Bram a toujours mis un bémol à sa rébellion contre la société capitaliste et industrielle : les timbres. L’ami Greg est un collectionneur enragé. En débarquant les mains vides, je sais que je serai accueillie… Mais en lui apportant un timbre rare, je serai à coup sûr la reine du week-end… Et la reine, on la dispense de certaines corvées que je n’ai pas envie de faire pour moi toute seule… Alors pour dix !!!
Un timbre exotique, justement j’en ai un sous la main pour monnayer ma présence oisive au cours des quatre prochains jours. Il me suffit de découper le coin supérieur droit de votre carte postale, petit exercice de vandalisme qui me répugne… Mais bon… On n’a rien sans rien.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Jeu 23 Déc 2010 - 11:32

JEUDI 4 FEVRIER
Cahier de Ludmilla Roger

Dans le cas de Firmis II, l’expression de « centre commercial » était vraiment à prendre au pied de la lettre. C’était ni plus ni moins qu’une petite place avec son parking et une série de quelques commerces et services autour. Rien à voir avec l’immensité angoissante de Rosny II ou Parly II en banlieue parisienne. A croire que l’auteur de cette désignation exagérée était un agréable plaisantin ou un publicitaire avisé. Avoir fait miroiter à ceux qui voulaient faire construire dans le secteur, la future présence à quelques pas de chez eux du « centre commercial Firmis II » ne pouvait qu’avoir dopé les ventes. De mémoire, le fameux espace commercial comprenait, rangés en U autour du parking, deux banques, une presse, une poissonnerie, une Brioche dorée qui ne disait pas son nom, une supérette, un marchand de primeurs, un pressing et la Poste. Peut-être bien que j’oublie un salon de coiffure et un opticien dans le compte mais quelle importance ?
Puisque Virginie Roncourt m’avait parlé de centre commercial, j’avais compté trouver une cafétéria ou un vendeur de sandwiches pour grignoter un morceau en attendant l’heure – fort vague d’ailleurs - du rendez-vous. Déception évidente et frayeur rétrospective ! A cinq minutes près, je me serais cassée le bec sur des rideaux de fer et des portes closes. J’eus tout juste la possibilité de prendre un jambon-beurre et une petite bouteille d’eau à la boulangerie avant l’heure de la fermeture.
La policière débarqua peu après d’une voiture blanche striée de bleu et de rouge. Fin de mission matinale ou usage abusif d’une sorte de taxi d’entreprise ? Je penchais pour la seconde solution car la jeune femme était en tenue civile.
- On prend votre voiture ? me lança-t-elle. La mienne est arrivée en bout de course.
Occupée que j’étais à enfourner précipitamment la dernière bouchée de sandwich, je lui indiquais de la main ma vieille caisse. Si jamais elle me demandait la date de son dernier contrôle technique, j’étais mal… Sur ce coup, je n’avais vraiment pas été très perspicace : j’aurais dû venir avec la Mégane de Marc. Faire monter un flic dans un tel tas de boue, c’est comme inviter un cannibale à manger à la maison.
- On ne va pas très loin, fit-elle comme si elle traversait mes pensées.
Pas très loin, c’était - comme m’indiqua le GPS généreusement payé par Marc pour que sa chérie ne se perde pas régulièrement dans la grande ville inconnue – à quelque distance de là, une rue répondant au nom - difficilement prononçable du premier coup - de rue des Magnanarelles. C’était une rue d’allure paisible qui tournicotait entre de jolies maisons individuelles et un parc d’immeubles blancs enfermés derrière un grand grillage vert.
- Garez-vous où vous pouvez, c’est par là qu’on entre, indiqua Virginie Roncourt en me montrant un portillon.
Je lançai mon tacot à l’assaut du trottoir en herbe afin de gêner au minimum la circulation dans cette rue assez étroite, coupai le moteur et osai enfin poser la question qui me brûlait les lèvres.
- Mais qu’est-ce qu’il y a de si important à voir ici ?
Virginie Roncourt me considéra avec un sourire désarmant de fausse candeur.
- Le plus sage et le plus silencieux des êtres.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Jeu 23 Déc 2010 - 13:49

JEUDI 4 FEVRIER
Cahier d’Arthur Maurel

Après la projection, un déjeuner était organisé avec le chroniqueur cinéma de la station et l’attachée de presse du film. Un échange poli et feutré autour de notre ressenti et de la manière dont nous comptions « vendre » le long métrage. C’était généralement une véritable corvée que de s’entendre sur les qualités de l’œuvre présentée. Le (ou la) attaché(e) de presse s’ingéniait à nous expliquer ce que nous aurions dû comprendre. Jacques Bournel, le monsieur cinéma maison, qui ne jurait que par Citizen Kane et Le Pont de rivière Kwaï, attaquait sur le registre du « c’était quand même mieux avant ». Moi j’essayais juste de me mettre dans la peau d’un monsieur Dupont qui va au ciné pour se changer les idées. Au bout de deux heures, on aboutissait généralement à un modus vivendi - quand ce n’était pas un véritable pacte de non-agression – pris consciencieusement en note par l’attaché(e) de presse. Cela valait quasiment les Tables de la loi. Nous dirions ceci, ceci et cela. Nous insisterions plus particulièrement sur telle ou telle qualité du film. Nous regretterions – pour ne pas employer le mot critiquer aujourd’hui trop ouvertement négatif - tel manque ou tel moment un peu moins rythmé.
Je repartais donc du restaurant avec dans la tête l’essentiel pour l’interview du soir. Même en revenant à la radio vers 14h30, une bonne partie de mon travail personnel était déjà prêt ; il ne me restait plus qu’à assurer la coordination générale entre les différents intervenants qui suaient tous en ce moment sur leurs textes en gestation… et surtout à rappeler les polémistes de C’est-à-vous de le dire pour confirmer les thèmes que je leur avais envoyés par texto avant la projection du matin.
Bien qu’arrivant plus tard que d’habitude, j’étais donc paradoxalement en avance. C’était pile ce qu’il me fallait. Sans prendre la peine de déposer mes affaires dans mon bureau, je suis monté directement au bureau de Christian Ruquin, le directeur de l’antenne.
- Tu veux aller en Chine ce week-end ? s’exclama-t-il quand je lui eus fait part de mon projet. Mais tu es dingue ?!
- C’est faisable… Il faut juste que je puisse partir demain à 12h25 par le vol Air France. Retour prévu dans la nuit de dimanche à lundi…
- Tu vas être complètement « jetlagé » mon pauvre… On va avoir un zombi à l’antenne pendant plusieurs jours ensuite.
- Pas si je garde le rythme de vie français.
- Et tu as un visa ?
- A Shanghai, on entre sans visa si on n’est qu’en transit, donc si on reste moins de 48 heures. José, qui y est passé il y a quatre mois en revenant d’Indonésie, me l’a dit en… ren… trant.
Bordel ! Comment je pouvais être aussi con ?!
Le visa !
A moins d’un soutien extérieur et d’une négociation express d’Etat à Etat, tu ne pouvais pas être en Chine. C’était impossible. Il t’aurait fallu un visa pour entrer… Un visa touristique c’était au minimum deux mois d’attente avant obtention !
- Tu es vraiment bizarre, Arthur, avec tes envies de Chine et d’Asie.. Tu es en train de virer bouddhiste bouddhisme ou un truc comme ça ?
- Laisse tomber, Christian ! Je crois que je viens d’arrêter de virer pour retomber les deux pieds sur terre. Je serai là demain soir pour bosser, t’en fais pas… Quant au mondial en Afrique du Sud, dis aux gars du service des sports qu’ils peuvent recommencer à préparer leur valise. J’abandonne aussi le projet Asie.
Je pense que depuis cet entretien, Christian Ruquin doit faire courir dans toute la rédaction la rumeur selon laquelle je suis siphonné au dernier degré. Je m’en fous puisque je sais maintenant que toute cette histoire de Chine, soufflée par ton mail, Maximilien Lagault, le capitaine Patrick, n’est que du vent ! Du toc ! Une sorte de papier tue-mouches dans lequel on a fait en sorte de nous engluer. Consciemment et proprement. Et nous - Ludmilla, le professeur Loupiac et ton serviteur - tellement préoccupés et inquiets de ta disparition, nous n’avons même pas pris la peine de réfléchir à cette impossibilité administrative primaire. La Chine n’est pas l’Europe où on se déplace les mains dans les poches. On ne part pas comme ça subitement, dans un moment de stress, au « pays du matin calme ». Il est certain – sauf rebondissement inattendu et tour de passe-passe - que tu n’as pas pu embarquer dans un avion pour Shanghai le 22 au soir. Es-tu seulement allée au Caire d’où nous sont parvenues tes cartes postales ?
Je mettrais ma main à couper que Fiona Toussaint, la femme que j’aime, est toujours en France. Et peut-être bien moins loin que nous le pensons tous.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Jeu 23 Déc 2010 - 22:23

JEUDI 4 FEVRIER
Cahier de Ludmilla Roger

Virginie Roncourt m’entraina dans un parcours cabalistique au milieu des immeubles, sortes de mini tours blanches seulement distinguées les unes des autres par une couleur différente au-dessus des fenêtres. Au total, je comptais une bonne dizaine de ces gros cubes composés d’un rez-de-chaussée et de quatre étages. Ils étaient semés par paquets de deux ou trois au cœur d’espaces verts parfaitement entretenus et abondamment arborés. Ce n’était pas vraiment le grand luxe mais le cadre paysager et la clôture grillagée tout autour de la résidence suffisaient à dire que ce n’était pas non plus une partie du parc HLM de la ville.
J’avais beau me creuser la tête, je ne voyais pas quel être « sage et silencieux » pouvait bien résider ici… Et surtout le lien qu’il pouvait avoir avec les disparitions conjuguées (et liées ?) de Fiona Toussaint et de Jean-Gilles Nolhan.
- Cela vous plait, vous, cette résidence Clair Bois ? demanda la policière qui avait remarqué ma perplexité.
- Je me demande surtout quel genre de personne peut bien habiter ici. Classes moyennes ?
- Rassurez-vous. Vous n’allez pas tarder à le savoir. Nous arrivons.
L’entrée de l’immeuble était terriblement classique, aussi froide et sombre que le « parc » pouvait être agréable sous le soleil hivernal. Virginie Roncourt introduisit une clé dans la porte du hall, m’invita à passer devant elle avant que j’ai eu le temps de lire tous les noms sur les sonnettes.
- Ne vous fatiguez pas, fit-elle. Vous saurez dans moins d’une minute… Et de toute façon le nom n’apparaît plus nulle part.
La fille avait le coup d’œil. En moins d’une minute, elle avait jugé par deux fois à mon attitude ce que je pouvais avoir en tête. Au poker, elle devait être redoutable.
L’escalier nous mena au premier étage. Là encore, pas de nom sur la porte de droite. La fliquette me montra la différence de couleur sur le bois.
- L’étiquette… Pfiou ! Disparue !… précisa-t-elle.
Ce qui était certain, c’est qu’elle ne me conduisait pas chez elle… Pourtant, avec la tranquille assurance de la fille qui rentre chez elle pour la dix millième fois, elle enficha la clé dans la serrure, la tourna d’un mouvement vif et décidé.
La porte s’ouvrit sur un bloc de pénombre.
- Pas de courant, constata Virginie Roncourt en faisant jouer à plusieurs reprises l’interrupteur dont le claquement résonna dans le silence.
Cela n’avait pas l’air de la surprendre plus que ça. Le clic-clac de l’interrupteur avait été d’emblée trop rapide ; elle savait pertinemment que rien ne se passerait en le manipulant.
De la poche arrière de son pantalon, la policière tira une lampe torche au faisceau rectangulaire qu’elle commença à braquer vers le plafond.
- Pourtant, il y a bien une ampoule…
- Où voulez-vous en venir ? m’énervai-je.
Cette façon de faire me contrariait au plus haut point. J’avais autre chose à faire, on me l’avait encore fait remarquer – et sans prendre de gants - le matin même. Je voulais qu’elle en finisse, qu’elle aille directement au but de la visite… Et surtout à cette personne inconnue vers qui elle me menait.
Je n’eus pas de plus de réponse que si j’avais hurlé dans le vide spatial.
Le faisceau lumineux quitta lentement le plafond et redescendit à travers l’obscurité pour balayer une vaste zone devant nous. Quatre grandes armoires métalliques bardées de leds mortes semblaient veiller sur un écran noir.
- Victor ! lâcha Virginie Roncourt. Sage et silencieux...
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Jeu 23 Déc 2010 - 23:50

JEUDI 4 FEVRIER
Cahier de Virginie Roncourt

J’avais beau savoir ce que j’allais trouver dans l’appartement de Jean-Gilles Nolhan, le spectacle du super ordinateur inerte me flanqua un terrible coup de blues. Cela me faisait penser à ces films de science-fiction où on montre les vestiges de nos grands monuments contemporains : la statue de la Liberté effondrée dans les sables d’un désert post-apocalyptique ou la Tour Eiffel brisée en mille morceaux par une attaque d’aliens.
Victor ne dormait pas. Il n’existait plus. Son énergie vitale l’avait quitté d’une manière qui paraissait définitive.

En dépit de son intelligence vive, Ludmilla Roger eut quelque peine à relier les différents éléments de la situation qui se présentait à elle. Dans son imaginaire, Victor devait prendre la forme d’un gros ordinateur de bureau, le genre qu’on peut acheter à Carrefour ou chez Conforama… Avec juste un peu plus de mémoire vive et plusieurs disques durs empilés. La réalité la déconcertait.
- Nous sommes chez Nolhan, c’est ça ?
- Affirmatif, madame ! dis-je sans savoir s’il m’était permis de l’appeler d’ores et déjà par son prénom.
- Et c’est là le fameux ordinateur qui… ?
- Qui était sensé notamment remonter le flux financier qui a emporté l’argent de votre « boutique »… Excusez-moi, je n’arrive pas à trouver d’autre mot…
- Pas grave ! L’essentiel c’est qu’on se comprenne… Mais ne me laissez pas chercher toute seule. Guidez-moi. Racontez-moi comment vous êtes arrivée ici et ce que vous déduisez de tout cela.
Je me doutais que ce que j’allais avouer n’allait pas trop lui plaire. Les principes de Ludmilla Roger avaient l’air moins élastiques que les miens.
- Vous vous souvenez quelle mission m’avait confiée la divisionnaire ?
- Surveiller Jean-Gilles Nolhan.
- Exactement !… Et vous avez compris que pour mener ma mission à bien, j’étais prête à tout…
- Vous avez couché avec lui ! s’exclama l’universitaire sans me laisser terminer.
Je ne sais pas ce qui a le plus provoqué mon fou rire. La mine outrée de la jeune femme ou l’idée que Jean-Gilles Nolhan ait pu avoir une quelconque attirance physique pour une autre personne. En tous cas, j’ai été une bonne minute sans rien pouvoir articuler de compréhensible. Et plus je riais, plus le regard de Ludmilla Roger se faisait noir.
- Désolée ! finis-je par dire en reprenant mon souffle… Je ne me moque pas de vous… C’est juste que vous allez bien trop loin dans vos suppositions et que… voilà quoi… Faire l’amour avec l’inspecteur Nolhan c’est comme imaginer une invasion de criquets au pôle Nord.
Pourquoi cet exemple-là ? Mystère ! C’est le premier truc absurde qui m’était passé par la tête.
Cela ne donna pas une meilleure image de moi à ma partenaire de visite.
- Ce que je voulais dire, c’est que j’ai réussi à me faire « inviter » par Nolhan pour boire un café… Vous n’imaginez pas l’exploit ! En tout et pour tout, il doit y avoir quatre personnes dans tout Toulouse à avoir mis les pieds ici… Dont l’inspecteur Lhuillier et une pauvre fille paumée qui n’avait rien trouvé de mieux que tomber raide dingue de Nolhan… La pauvre !… Elle a morflé par la suite si j’en crois ce qui se raconte… Bref… Pendant que Nolhan préparait le café dans sa cuisine, j’ai pris une empreinte de sa clé.
- Ah, ok !… Je vois…
Je dois admettre que la réaction de Ludmilla Roger me déçut quand même un peu. J’aurais préféré un peu plus d’enthousiasme pour mon « génie » sur ce coup-là. Peut-être était-elle perturbée par l’idée d’un flic jouant au voleur ?
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Jeu 23 Déc 2010 - 23:51

- Vous savez, fis-je remarquer, si je ne l’avais pas fait, nous ne serions pas là aujourd’hui… Après l’annonce de la mutation express de Nolhan, personne n’aurait eu l’idée de venir fouiner par ici.
- Mais vous, vous l’avez eue cette idée.
- Parce que j’avais la certitude de pouvoir entrer sans mandat ou commission rogatoire… Documents que je n’aurais jamais obtenus puisque sans aucun fondement juridique pour une « mutation ».
- Et quand vous êtes entrée cela s’est passé rigoureusement comme aujourd’hui ? L’absence de nom sur la porte, l’interrupteur qui ne marche pas, la vérification de la présence de l’ampoule et la découverte de l’ordinateur ?
- Parfaitement. Imaginez la surprise qui a été la mienne quand j’ai vu que Victor était encore ici… Nolhan sans Victor c’est comme si…
- Epargnez-moi, s’il vous plait, vos comparaisons à deux balles. Allez aux faits ! Je commence à y voir plus clair mais cela ne me conduit nulle part. Ce n’est pas Nolhan qui m’importe, c’est Fiona Toussaint !
- Je crois l’avoir bien compris, dis-je. Prenez en compte les faits suivants : l’ordinateur est toujours là mais le mobilier aussi… sauf le fauteuil de Nolhan sur lequel il passait souvent des nuits entières pendant que Victor bossait pour lui. S’il n’y a pas d’électricité dans la pièce, c’est parce que le compteur a été coupé par EDF, je me suis renseignée. Qui ferait couper un compteur électrique avant d’avoir déménagé ses meubles ? Nolhan est un gars étrange mais pas à ce point-là.
- Je vous suis…
- L’ordinateur reste fonctionnel en apparence mais une rapide inspection a montré que tout ce qui était mémoire de stockage a été enlevé. Un peu comme si on avait aspiré le cerveau de Victor avec une paille géante…
- Pour aller le réimplanter ailleurs ?
- C’est ce que j’imagine.
Elle ne me mentait pas. Elle suivait bien le fil de mes pensées et je pense même qu’elle commençait à les précéder.
- Vous voyez où cela nous conduit ?
- Nolhan a été gentiment invité à ramasser en vitesse ses précieuses données avant de disparaître. Cette « invitation » lui vient de quelqu’un que je qualifierais d’amical, ou du moins de non hostile, car on l’a autorisé à faire suivre son fauteuil pivotant préféré. Il devait considérer que c’était un élément essentiel de son travail, non ?
- Exactement… Du café, son fauteuil et Victor… Et avec cela, il a résolu plusieurs enquêtes sans pratiquement sortir de chez lui.
- Et sur quoi enquêtait-il quand il a disparu ?… ou disons, quand il a été muté ?…
- Officiellement sur rien puisque je vous rappelle qu’il avait posé quinze jours de congés. Mais on peut largement imaginer que cela avait quelque chose à voir avec une certaine Fiona Toussaint. Vous ne croyez pas ?
- Je veux bien accepter l’hypothèse… mais elle ne me semble quand même pas assez étayée encore.
- Vous faites la difficile. Que faut-il donc pour vous convaincre ?… Ceci peut-être ?
Je déplaçai le rayon lumineux vers trois photographies format A4 scotchées sur le côté de l’armoire informatique de droite. Sur les trois, un même visage, débarrassé de tout ce qui était capillaire et zébré de petits triangles réguliers.
- Fiona ?! s’écria Ludmilla Roger.
- Mon frangin, qui s’y connaît plus que moins en jeux vidéo, vous dirait qu’avec ses trois portraits on peut faire de la motion capture… Autrement dit reconstituer un visage en trois dimensions… Mais si un ordinateur ultra puissant peut reconstituer les traits d’un visage, il doit pouvoir aussi les reconnaître sur des images.
- Vous pensez donc ?…
Elle n’osa pas aller plus loin. Preuve qu’elle avait déjà compris mais qu’elle attendait que je confirme.
- Qu’on l’a « muté » soit pour retrouver Fiona Toussaint, soit parce qu’il a mis au point une technologie permettant de la retrouver facilement et que quelqu’un entend s’en servir.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Ven 24 Déc 2010 - 17:31

JEUDI 4 FEVRIER
Cahier de Robert Loupiac

J’ai sans doute été trop dur avec Ludmilla ce matin. Après tout, certains collègues ne rendent leurs notes aux étudiants qu’un bon mois et demi après les épreuves. Mon exigence était donc carrément déplacée même si elle partait d’un bon sentiment : ne pas la laisser se faire submerger par ses multiples activités.
Il faut dire, et ce n’est pas pour excuser mon attitude, que je peine à trouver mes nouveaux repères avec elle. Quels que soient ses mérites, quelles que soient ses qualités, je me sens investi d’une responsabilité écrasante : celle de l’avoir poussée en avant, de l’avoir sortie du rang alors que d’autres auraient pu tout aussi légitimement prétendre à te succéder. Il y en a au moins un (je suppose que tu devineras aisément de qui je parle) qui me tire une gueule pas possible parce qu’il avait ses propres poulains à faire grimper et que je lui ai grillé la politesse. Tout cela fait que je ne peux pas, et elle ne peut pas, se permettre la moindre erreur, la plus petite défaillance. Damoclès nous regarde.


JEUDI 4 FEVRIER
Cahier d’Adeline Clément

Gagner l’ouest du département de l’Aude en vélo de location n’était pas envisageable (à moins de ne pas craindre le versement de frais considérables). N’étant pas motorisée, j’ai pris le premier TER au départ de Toulouse Matabiau en direction de Carcassonne. Pas question de signaler trop tôt mon arrivée à Greg ; il fallait le mettre quasiment devant le fait accompli. Et si, pour telle ou telle raison, il ne pouvait pas venir me chercher, voire m’accueillir, une petite balade dans la petite ville de Bram suffirait pour croire que je m’étais un peu oxygénée à la « campagne ».
- Ade ? What a surprise ! s’exclama Greg au téléphone. Je croyais que tu t’étais définitivement endormie sur ta pile de bouquins.
- J’essaye d’éviter… C’est pour cela que je me demandais si tu pouvais m’accueillir quelques jours le temps que je respire un peu.
- Tu es où là ? Chez les barbares de la grande ville ?
- Non, je suis devant la gare de Bram…
- Ben, tu as de la veine !… A cinq minutes près j’étais parti… Je vais livrer des volailles au monastère de Prouilhe. Ca t’embête si je t’embarque au passage pour aller là-bas ?
L’idée de voyager avec une dizaine de volatiles fraîchement égorgés n’était pas vraiment faite pour me plaire. D’un autre côté, il n’était pas dit que je puisse trouver à m’occuper pendant une bonne heure dans la petite gare de Bram. Surtout avec la nuit qui tombe vite et le froid d’un début février.
- Ca marche pour moi. Je t’attends.
Cinq grosses minutes plus tard, la 4L verte, vaguement customisée, de Greg s’arrêtait près de moi. Mon pote, en veine de courtoisie, descendit pour m’embrasser et surtout me tenir la portière.
- Allez, en voiture princesse ! Je vous conduis au paradis.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Ven 24 Déc 2010 - 18:35

JEUDI 4 FEVRIER
Cahier de Ludmilla Roger

Je ne suis pas certaine que Virginie Roncourt en savait plus que moi sur la technologie de la reconstitution faciale. L’essentiel n’était pas là de toutes manières ; il fallait juste prendre en compte les voies nouvelles que nous ouvrait cette découverte.
J’étais à la fois hébétée par le cadre surréaliste de cette pièce, une simple salle à manger dédiée à ce gros ordinateur aujourd’hui mort, et par l’ampleur du mystère qui restait encore à élucider. Il y avait en moi une sorte d’excitation qui montait et m’étouffait. J’aurais voulu passer tout de suite à la phase suivante, pouvoir remuer ciel et terre à la recherche de Jean-Gilles Nolhan. Je me disais – sans crainte d’être contredite par Virginie Roncourt - qu’il était l’indispensable pièce au cœur du puzzle. Lui seul pouvait nous aider à te repérer. Etait-ce pour cela qu’il avait été « muté » ? Je n’arrivais pas à me fixer une doctrine sur la question. Peut-être que si ta disparition était vraiment volontaire, quelqu’un – mais qui ? autre problème… - avait trouvé essentiel de s’attacher ses services pour te retrouver… Ou bien, tu n’étais pas partie de ton plein gré et, dans ce cas, on se protégeait en mettant sur la touche celui qui avait mis au point la technologie permettant de t’identifier où que tu te trouves.
- Vous en pensez quoi au fond ? demandai-je à la policière.
- Au fond ?… Ne soyez pas choquée par ce que je vais dire. Je crois que toute cette histoire sent mauvais et que c’est un joyeux bordel. Comme une sorte de jeu de masques où rien n’est ce qu’il semble être. Les vérités s’empilent les unes sur les autres et finissent par se confondre et plus rien n’a de sens. C’est un peu cela que vous m’avez raconté hier soir, non ?
Bien sûr que c’était cela. D’ailleurs, il en était ainsi depuis que je te connaissais. Tu avais traversé plus ou moins bien ces orages… jusqu’au dernier dont on pouvait désormais craindre que, quoi qu’on ait pu dire à Arthur, il t’avait emportée sinon consumée.
- Nous sommes trois sur la piste, affirmai-je. Une historienne, un journaliste et une membre de la police nationale. C’est à la fois peu et beaucoup. Peu par le nombre mais beaucoup parce que nos modes de réflexion sont différents et nos moyens d’action sont complémentaires.
- Trois, miss ?… Comme vous y allez ?!… Dois-je vous rappeler que je ne suis chargée officiellement d’aucune enquête précise.
- On vous a bien chargée de surveiller l’inspecteur Nolhan ? Vous ne trouvez pas que vous êtes un peu loin de lui pour remplir cette mission ?
Virginie Roncourt explosa de rire.
- Je vous aime beaucoup, fit-elle. Vous êtes cash !… Et marrante !…
- Vous allez continuer à enquêter ?
- A votre avis, pourquoi suis-je ici ? riposta-t-elle soudain fâchée car il lui semblait que j’avais douté de sa détermination.
- Alors, votre avis concernant Fiona ? Partie de son plein gré ou enlevée ?
- Je n’en sais malheureusement pas assez pour porter un avis. Vous m’avez livrée hier soir un gruyère de faits. Ce que je connais de la Fiona Toussaint « officielle » se résume à ce que j’ai pu lire dans une certaine presse… Deux ou trois articles aux intentions douteuses et qui contrastent tant avec les louanges chantées par mon frangin que c’en est suspect. Sur les éléments en ma possession, je dirais « enlevée » et Jean-Gilles Nolhan est chargé de la retrouver. A vous de m’expliquer maintenant tout ce qui pourrait justifier un tel enlèvement. Je dis bien « tout » !
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Ven 24 Déc 2010 - 22:04

JEUDI 4 FEVRIER
Cahier d’Adeline Clément

Au bout d’une ligne droite que je trouvais interminable – surtout ballotée comme je l’étais par la suspension très fatiguée de la 4L de Greg – nous tournâmes à gauche pour pénétrer sur le domaine du monastère de Prouilhe (ils écrivent le nom ainsi sur les panneaux mais la carte Michelin préfère l’orthographe Prouille). On entrait par une voie asphaltée entre deux rangées d’arbres déplumés par la mauvaise saison. A droite du chemin, une sorte de gros bosquet d’essences variées. A gauche, un espace engazonné rendu inaccessible par la présence d’une haie continue. Au bout de la petite route, on parvenait à un petit parking situé directement au pied de l’imposante rotonde de l’église.
- Toi l’historienne, tu connais l’histoire de cette basilique ? me demanda Greg.
Je dois avoir fait une grimace terrible car mon copain s’est fendu d’un sourire compatissant.
- La médiévale et moi, ça fait deux, expliquai-je… C’est un monastère de femmes c’est ça ? Créé à l’époque de la guerre contre les Albigeois ?
- Eh ! Tu vois que tu sais des trucs, s’exclama Greg jamais avare lorsqu’il s’agissait de vous aider à positiver.
- C’est juste parce que j’ai vu que la route allait à Fanjeaux et que je sais que sont publiés des « Cahiers » qui portent ce nom-là pour traiter des questions religieuses. Je n’ai pas de mérite.
- Bien sûr que si… La preuve, moi qui viens ici régulièrement, je ne le savais même pas.
L’église – une basilique avait dit Greg – était impressionnante par son aspect massif. L’entrée principale, si je parvenais bien à saisir la disposition des lieux, prenait la forme d’un triple portail que la végétation avait entrepris de coloniser. La rencontre de la pierre blanche et de cette verdure avait un côté un peu dérangeant. Comme si le destin de l’édifice était d’ores et déjà marqué par le sceau d’une fin prochaine. Comment le matériau rongé par la végétation galopante et grouillante pourrait-il supporter l’espèce de coupole plate qui semblait écraser l’édifice ?
- Ce n’est pas une construction médiévale, affirmai-je. Cela n’a aucun style véritable. Ce n’est ni roman, ni gothique…
- Encore un bon point pour toi ! La basilique a été construite au XIXème siècle mais l’endroit avait été auparavant occupé par un monastère fondé par saint Dominique. Le premier qu’il ait fondé… C’était dans les années… Euh… Tu vois, je n’en sais pas plus… Cela me suffit pour faire ce que j’ai à faire ici. Je vends mes volailles et parfois un peu de lait de mes chèvres. Quand il y a des campagnes de travaux, je viens filer un coup de main… Mais si tu voyais l’intérieur, c’est géant !… Géant mais pas fini… Et pas prêt de l’être.
L’arrivée de la 4L verte avait produit son petit effet. Deux sœurs, toutes deux fort âgées, étaient sorties d’un bâtiment sur la gauche. Elles poussaiet devant elles une brouette dans lesquelles elles comptaient sans doute récupérer les volailles dont – Dieu merci… si j’ose dire – Greg m’avait évité la vue.
- Mon fils, vous êtes un modèle de ponctualité ! s’exclama une des deux moniales.
Je vis mon Greg se mettre à rosir doucement avant de s’empourprer. Sans que je comprenne très bien pourquoi, le compliment le touchait. Il m’expliqua plus tard, sur le chemin du retour, qu’il s’était fait houspiller deux fois de suite pour avoir tardé à livrer et qu’il en avait conçu beaucoup de gêne. Depuis, il mettait un point d’honneur à être à l’heure… Ce qui expliquait pourquoi la vieille 4L avait volé entre la gare et le monastère.
- Vous êtes accompagnée aujourd’hui, mon fils ? s’étonna l’autre religieuse.
Le visage fripé se plissa encore davantage. Peut-être bien qu’à chaque visite, les dames de Prouilhe taquinait aussi Greg sur le fait qu’il vivait sans une femme à ses côtés.
- Oui, c’est Adeline… Une amie de collège et de début de lycée… Moi je me suis arrêté en route mais elle, elle a continué… Et comme c’est une bosseuse, elle sera un jour une grande historienne…
- Une historienne ! Comme c’est extraordinaire !…
La plus âgée des deux moniales se rapprocha de l’autre sœur et lui murmura quelques mots à l’oreille.
- Mais bien sûr, sœur Marie-Dominique… C’est une idée charmante… Mademoiselle, vous serait-il agréable de visiter notre basilique ?
J’étais venue pour oublier l’Histoire mais l’Histoire, elle, avait l’air bien décidée à ne pas me lâcher. D’un autre côté, pouvais-je laisser passer une telle occasion ? Cela ressemblait fort à une faveur hors de l’ordinaire.
- Volontiers, ma sœur… Je compte quand même sur vous pour m’éclairer sur l’histoire de votre monastère et de sa basilique.
- Sœur Marceline est la mémoire vivante de notre communauté, précisa sœur Marie-Dominique. Elle parle même parfois un peu trop… Alors n’hésitez pas à lui couper la parole si cette vieille pie vous fatigue.
Le trait n’était pas méchant ; il était lancé avec une grande douceur dans le regard et un sourire que j’aurais volontiers qualifié d’angélique. Pourtant, sœur Marceline me sembla se buter un peu et elle partit sans m’attendre, se contentant de m’inviter à la suivre d’un geste nerveux de la main.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Sam 25 Déc 2010 - 12:55

JEUDI 4 FEVRIER
Cahier d’Adeline Clément

Sœur Marceline mesurait ses paroles comme pour mieux faire mentir sœur marie-Dominique. J’en appris beaucoup sur l’histoire de Dominique et sur les vicissitudes du site de Prouilhe depuis la première création du monastère jusqu’à l’incendie qui avait manqué le détruire en 1990.
La basilique avait la grandeur froide des chefs d’œuvre endormis. Certes, elle était le toujours le lieu de messes mais l’immensité du chœur des moniales paraissait vain pour la petite trentaine de membres de la communauté. N’étant pas croyante, j’admirais l’intensité de la dévotion de celles qui venaient s’enterrer là. Je peinais surtout à la comprendre dans sa dimension spirituelle.
- Peut-être reviendrez-vous dimanche ? me glissa sœur Marceline tandis que nous quittions par une entrée latérale l’église de style néo-byzantin. Le premier dimanche du mois, c’est la messe en l’honneur des donateurs.
- Je n’ai rien donné ma sœur, dis-je gênée.
- Votre ami nous donne beaucoup lui. De son temps et de son énergie… Lui, il viendra… Comme tous les mois.
- Eh bien, fis-je, s’il vient, je viendrai aussi.


JEUDI 4 FEVRIER
Cahier d’Arthur Maurel

J‘ai mis un point d’honneur à ne pas prendre une minute de retard pour permettre à la nounou et à son mari de sortir comme ils l’avaient prévu. Du coup, j’ai un peu bâclé le débriefing à chaud de l’émission du soir et nous sommes rentrés à la « maison », Corélia et moi, un bon quart d’heure plus tôt que la normale.
Un quart d’heure de plus pour réfléchir et se tourmenter en fait. Autant, dans le feu du boulot, je parvenais à faire abstraction de tout, autant l’appartement vide faisait revenir en vagues incessantes les doutes et les questions.
Il fallait bien que je me fasse une raison. Toute évolution de la situation ne pouvait se faire que par un apport extérieur. Par moi-même je ne pouvais rien trouver. Même un truc aussi gros que cette histoire de visa, je n’avais pas été foutu de m’en rendre compte alors que j’avais le nez dessus depuis le départ. Qui pouvait me donner la clé ? Personne à première vue. Les deux clés de compréhension qu’on m’avait fournies jusque là s’était révélée pourries ou, en tous cas, pas adaptées à la serrure qui bouclait cette affaire. Lagault m’avait parlé de Shanghai, le capitaine Patrick aussi. C’était vraiment une belle unanimité mais qui ne menait qu’à une impasse. Sauf à supposer que tu étais partie cachée dans la valise diplomatique et que tu étais désormais cloitrée au Consulat général de France à Shanghai.
Ce soir, ma vie a un goût de fatalité. Je suis condamné à attendre.
A t’attendre.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Sam 25 Déc 2010 - 19:25

VENDREDI 5 FEVRIER
Cahier de Virginie Roncourt

La vie de Fiona Toussaint ressemble à un conte de fées qui aurait trop macéré dans du vitriol. Cette fille est beaucoup trop lisse, bien trop parfaite, pour que tout ce qui lui est tombé sur la tronche soit le simple effet du hasard. Ludmilla Roger m’a-t-elle vraiment tout dit ? Ignore-t-elle elle-même des pans entiers de l’histoire de sa meilleur amie ? Peut-être bien… Mais si ce qu’elle sait lui suffit, moi certains silences me gênent.
Dès que je pourrais, j’irai voir la divisionnaire pour lui exposer mon sentiment sur la mutation de Jean-Gilles Nolhan et lui suggérer de lancer une petite enquête sur la dénommée Fiona Toussaint, ex-vedette de la télé-réalité, ex ( ?) petite amie d’un présentateur radio célèbre et accessoirement professeur d’histoire moderne de mon frangin au Mirail.
Et si elle me dit non, alors je serai clairement assurée que tout cela pue et qu’il faut que je mette mon nez moi-même dans cette histoire.



VENDREDI 5 FEVRIER
Cahier de Ludmilla Roger

Un aller-retour express à la fac m’a permis de récupérer mes copies. Chamboulant mon emploi du temps, j’ai commencé à les corriger… et, sans que ce soit vraiment un hasard, j’ai d’abord lu la prose suffisante (et insuffisante) de Jérôme Roncourt. Problématisation faible, plan bancal, connaissances de base mal maîtrisées, expression plate, erreurs factuelles graves. Il y avait là tous les défauts classiques de l’étudiant qui sort du lycée sans savoir travailler, ni organiser la réponse à un sujet. Sauf que Jérôme Roncourt avait déjà une année pleine à l’université derrière lui. Constat des progrès en trois semestres : quasiment proche du néant. De quoi méditer sur l’intérêt pour ton adorateur numéro 1 de fréquenter les bancs d’un amphi. Avec peut-être bien un conseil à donner à sa sœur : le secouer rapidement ou l’envoyer faire autre chose d’urgence.
Puisque j’étais partie en terrain connu, j’ai dégagé de la masse de ces étudiants relativement anonymes la copie d’Adeline. Ma vision ne serait pas objective et je le savais. Comment pouvait-il en être autrement ? Je bossais régulièrement deux ou trois fois par semaine avec cette étudiante que je tenais quasiment pour une amie, en tous cas pour une personne de confiance. J’aurais pu soumettre la copie à Roger Loupiac qui l’aurait regardée avec un plus grand détachement… tout en sachant qui était Adeline… ce qui ne changeait donc pas grand chose. A un autre collègue ? Ils me battaient froid – sûrement pour d’excellentes raisons – et n’auraient pas manqué de me renvoyer à mes « chères études ».
J’étais bien obligée de me lancer dans cette correction. En ayant conscience de l’a priori positif qui m’animait et de l’avantage supplémentaire que constituait pour Adeline le fait de passer après la copie terne et oiseuse de Jérôme Roncourt.
Mon petite cahier, ma chère Fiona, une première lecture puis une seconde me furent nécessaires pour être bien certaine que je ne m’abusais pas. A la troisième, je dus en convenir : notre « élève » avait pigé « le truc ». Le propos était clair, la démonstration courait sans heurt, passait d’une idée générale à un exemple, rebondissait sur une borne historiographique pour s’épanouir dans une habile conclusion qui ouvrait elle-même sur le point suivant. Non seulement, la copie était brillante mais, en plus, elle se lisait facilement. Pas de verbiage, pas de charabia pseudo-savant. Cela coulait comme une fraîche rivière au printemps. Doucement. Tranquillement. Mais de cette source encore timide viendrait, j’en étais persuadée, la vague qui un jour nous surpasserait.
Elle avait bien mérité sa journée de lundi, la petite.


VENDREDI 5 FEVRIER
Cahier d’Adeline Clément

Quel rêve imbécile ! Il a brisé ma nuit en deux.
Avant, un sommeil calme et réparateur à peine perturbé par le passage quasi continu du trafic sur l’autoroute.
Après, une longue insomnie, les mains sous la tête à regarder par la fenêtre les étoiles scintiller comme un appel sur le velours noir de la voûte céleste.

Je me suis vue moniale. Enfermée pour toujours entre les murs du monastère de Prouilhe. Passant mes journées à genoux à l’intérieur du grand sanctuaire, l’âme débarrassée de mes tourments et le cœur brûlant de l’amour du divin.
Retirée du monde, moi ? La bonne blague ! D’ailleurs, ce n’était pas un rêve ! Juste un cauchemar ! Et des pires !
Seulement, le sommeil ne revenant pas, j’ai pris la peine d’étudier ce que mon cerveau avait voulu me signifier en sécrétant cette pensée troublante. Rompre avec le monde, n’était-ce pas ce que j’avais voulu faire en venant rejoindre Greg ? Je ne supportais plus ces responsabilités que j’empilais sur mon dos : la réussite universitaire à assurer, les ambitions à atteindre, le travail à Parfum Violette qi devait être nickel. Je voulais tout faire bien, je voulais tout réussir et je ne réussissais en fait qu’une chose : me rendre malade au point d’avoir envie de vomir pendant des heures à la veille d’un exam. Quand je me regardais dans la glace, je me faisais souvent l’effet d’une apprentie zombie.
Oh certes, je n’étais pas bien vieille pour décider d’aller m’enterrer dans l’ombre froide de la basilique de Prouilhe ! Et, surtout, je n’étais pas croyante !
Mais comme la vie de ces femmes me paraissait simple, apaisée, proche de la nature et loin du monde. Le temps de la prière n’occupait pas toute leur journée et elles pouvaient, selon leur goût, se consacrer à l’art, au jardinage ou à l’étude. Oui, à l’étude ! Elles pouvaient étudier sans pression ! Sans crainte du jugement des autres, sans la peur du résultat, sans risquer de décevoir. Etudier égoïstement pour soi en trouvant là la joie et la satisfaction de l’édification personnelle.

Cette réflexion me trouble au point que j’ai besoin de vous la confier. Dans cette démarche que je me suis vue accomplir, je crains de reconnaître votre propre vision pessimiste de l’humanité. J’ai peur surtout d’y voir un modèle qui me tend les bras et auquel je ne saurais pas résister.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Sam 25 Déc 2010 - 22:32

VENDREDI 5 FEVRIER
Cahier d’Arthur Maurel

Amener Corélia chez la nounou.
Ecouter en boucle le cd de musique bretonne du groupe Kedez-Veurzh dont je reçois ce soir le « leader ».
Trouver que ça supporte mal la deuxième écoute… et à peine la première.
Lire la notice de la maison de disques (au fait, pourquoi cela ne s’appelle pas désormais une maison de cds ?) et apprendre que le groupe a 12 ans d’âge (mental ?), que le nom signifie « Equinoxe de printemps » plus quelques autres informations sans grande importance qu’il faudra quand même recaser ce soir.
Se rendre compte dans un éclair de lucidité qu’on n’est pas objectif et que Kedez-Veurzh, quelle que soit l’opinion qu’on en a, n’a pas à subir l’humeur massacrante d’Arthur Maurel.
Se dire qu’on pourrait être à cette heure-ci dans un avion pour Shanghai. Et pour rien en plus !
Déjeuner avec Marine Angoulvent qui boucle sa dernière après-midi de boulot avant une semaine de vacances bien méritée (elle n’ira pas aux Seychelles pour autant, mais se ressourcer dans sa région d’origine).
Commencer à lire le roman dont l’auteur sera mon invité lundi prochain. Il est suffisamment peu épais (le roman… au contraire de l’auteur qui flirte avec le quintal) pour que je me demande à quoi d’autre je vais pouvoir occuper mon week-end. Et si j’allais chez Mickey avec Corélia ? Après tout, ma gamine, elle ne connaît pas grand chose du vrai monde. Tout ce qu’elle a appris vient des récits souvent à peine illustrés de « papy Claude ». Cela a peut-être nourri son imaginaire mais beaucoup de choses très concrètes lui échappent encore.
Régler mécaniquement les interventions des uns et des autres ce soir. Bien prendre en compte que Francis Coupeau est parti en week-end prolongé à la montagne et que c’est la chroniqueuse météo des samedis et dimanches, Blandine Kaplan, qui le remplace.
Animer mollement mes deux heures d’antenne en regardant trop souvent la pendule du studio afin que tout le monde s’en aperçoive.
Distribuer furtivement quelques poignées de mains, quelques bises en souhaitant à tous un « bon week-end ! ».
Faire signe à un chauffeur de taxi en espérant qu’il écoute une autre radio que RML et qu’il ne sera pas physionomiste.
Serrer la petite main de Corélia dans la mienne en lui promettant que demain on ira voir Mickey.
- Il y aura Blanche-Neige aussi ?
- Oui, ma chérie.
Faire réchauffer un truc infâme dans le micro-onde. L’avaler en évitant scrupuleusement d’aller se jeter sur le canapé devant la télé.
Coucher ma fille sans lui raconter d’histoire parce qu’elle en aura plein demain.
Prendre le petit cahier bleu - le numéro 3 – et se rendre compte que dans le fond, j’ai juste passé ma journée à t’attendre.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Sam 25 Déc 2010 - 23:43

VENDREDI 5 FEVRIER
Cahier de Ludmilla Roger

J’ai pesté, tempêté, vitupéré. Parfois même, j’ai éclaté de rire devant les bêtises énormes trouvées dans les copies. Du coup, je cesse de revendiquer ces étudiants. Ce sont bien les tiens ! Je te les laisse… (et je dessine ici un smiley hilare).
Voilà qui tendrait à m’apprendre, à nous apprendre, la modestie. Pour quatre ou cinq copies équivalentes en qualité à celle d’Adeline, on en trouve le triple ou le quadruple auprès desquelles Jérôme Roncourt ferait presque figure de véritable intellectuel. Nous n’avons à l’évidence pas su faire passer notre message, créer chez ces étudiants assez d’envie pour qu’ils travaillent régulièrement, soignent leur présentation, ne négligent pas une réflexion élémentaire. Quelle est ma part (ta part) dans ce désastre ? Nous ne sommes dans leur cursus qu’un moment bref (c’est quoi quatre mois ?) et on ne peut quand même pas tout nous imputer… Mais le résultat est là. Trois 2, autant de 3, cinq 4, deux 5…
J’ai presque envie, par habitude, de relativiser. Ce brelan de 2 contient, sans discussion, plus de connaissances sur les conseils du roi de France que ne pourrait en donner un quidam quelconque pris au hasard dans la rue. Cela suffit-il à exonérer ces étudiants de leurs insuffisances ? Ton cours sur la question permettait, s’il avait été travaillé sérieusement, d’assurer une honorable moyenne : ces étudiants-là n’avaient donc pas bossé… Ou pas assez… Ou mal… Pourquoi ? Vaste question dont j’ai du mal à cerner les contours tant elle est compliquée pour quelqu’un qui enfilait les mentions bien quand elle était de l’autre côté du bureau. Sont-ils arrivés là par hasard ces étudiants ? Sont-ils déjà démotivés et brisés par les résultats de leur première année ? Passent-ils plus de temps à travailler pour gagner de l’argent qu’à étudier dans leurs bouquins ? Tout cela certainement, plus quelques autres excellentes raisons qui ne me viennent pas à l’esprit au moment où j’écris ces lignes.
A raison d’une quinzaine de minutes par copie, et en limitant au maximum les annotations comme me l’a conseillé Marc, j’ai déjà passé les 2/3 de mon tas. Il m’en reste encore assez pour occuper une partie du week-end. Au moins si cela me prend la tête, cela me permet aussi de ne pas penser à autre chose. Je regarde ce moment comme une sorte de break avant de me remettre sur ta trace.
Il est hors de question que j’attende que tu réapparaisses de toi-même. J’ai trop peur que cela ne se produise pas.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Sam 25 Déc 2010 - 23:50

VENDREDI 5 FEVRIER
Cahier d’Adeline Clément

En descellant les vieilles briques de l’ancienne ferme, mon esprit est revenu toucher aux rivages de mon rêve de la nuit. Plus le temps passait, plus j’étais prête à en rire. Je sentais bien que ce n’était pas ma voie. Si j’étais faite pour apprendre, me nourrir du savoir du monde, je n’avais aucune appétence particulière pour ce que j’étais en train de faire. Mes mains brûlaient au contact du vieux mortier effrité, la sueur glacée qui coulaient dans mon dos me pétrifiait. J’étais mal à l’aise dans cette tâche manuelle mais il était hors de question de montrer le moindre signe de faiblesse. Greg m’invitait et le prix de cette invitation était mon travail.
Quand Jeff (Geoffroy), Mimi (Myriam), Pete (Pierre) et Nono (Nora) ont débarqué de leur C2, j’ai cessé d’être l’invitée pour devenir une invitée parmi les autres. C’est alors que je me suis rappelée du timbre et de l’effet positif qu’il pouvait avoir sur mon hôte. Rester à regarder les autres bosser, ce serait quand même le pied !
- Tu sais que je t’ai amené un petit cadeau ? chuchotai-je à Greg pendant que les derniers arrivants étaient partis déposer leurs affaires.
- Un petit cadeau ?… Pourquoi est-il petit ? Je ne vaux pas plus qu’un petit cadeau ?
Greg s’esclaffa. Un bon rire caractéristique qui tenait à la fois d’un hurlement de hyène et du braiement d’un âne. S’il se foutait de moi, c’était pour mieux cacher son émotion.
- J’ai dit « petit » parce qu’il est petit… C’est un timbre qui vient d’Egypte.
Il y eut un grand silence… Silence d’autant plus violent qu’il venait après le gros rire de mon copain.
- Tu en avais déjà ? demandai-je.
- Non… Aucun… Des timbres sur l’Egypte, oui… genre Napoléon aux Pyramides… Mais des timbres égyptiens, je n’en avais pas. Ca manquait à ma collection.
- Eh bien voilà, tu vas pouvoir commencer une nouvelle page de ton album…
- C’est sympa !… Il est comment ce timbre ?
- C’est le masque mortuaire de Toutankhamon…
- Ce n’est pas cela que je te demande ?… Il est encore sur l’enveloppe ?…
- Ah ?… Non, il était collé sur une carte postale… Comme je voulais garder la carte, j’ai découpé juste l’espace du timbre…
Un nuage de brume triste passa sur le visage de Greg. Il reprit d’une voix un peu plus sourde.
- Il faudra le décoller alors… Tu sais comment on fait ?
Si j’avais su comment on faisait, je n’aurais pas massacré la carte postale…
- J’ai fait une bêtise ? demandai-je intriguée.
- Le timbre a une certaine valeur, m’expliqua Greg, mais le timbre plus les marques d’affranchissement c’est plus fort… Le même timbre tamponné au même endroit n’aura par exemple pas la même valeur selon la date… Un 09.09.09 sera plus recherché qu’un autre affranchissement de l’année 2009… Ou bien si le lieu d’affranchissement est pittoresque, ça peut compter. Il part des tas de cartes postales de Paris, il en part peu de tel village paumé des Corbières… Alors, si en plus la Poste a fermé dans le village et que tu possèdes un des derniers courriers partis de là-bas, c’est « la » pièce de collection.
Je ne me souvenais pas que Greg pût être aussi loquace. Ses explications m’ouvraient les yeux sur l’idiotie de mon découpage. Pour un collectionneur comme Greg, c’était à la limite du sacrilège.
- D’un autre côté, dis-je, le timbre a été tamponné à l’aéroport du Caire et je connais au moins trois autres timbres semblables affranchis en même temps.
- Eh bien, on verra cela ce soir… On se préparera un bon thé pour se réchauffer et avec la vapeur de la bouilloire, on décollera ton Toutankhamon.
Sauf que Greg n’a pas préparé le thé, c’est Mimi qui s’y est collée… Et le timbre est toujours sur son petit morceau de carton.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Dim 26 Déc 2010 - 0:30

SAMEDI 6 FEVRIER
Cahier de Virginie Roncourt

La divisionnaire adjointe n’a pas pu me recevoir hier matin et quand je suis rentrée de patrouille, elle était déjà partie.
Ca ne m’a pas empêchée de laisser cheminer ma réflexion pendant la journée. Si Fiona Toussaint est mêlée à quelque chose de pas net, il n’y aucune raison que ses acolytes, passés ou actuels, officiels ou occultes, ne soient pas intéressés par des informations sur sa situation. Elle est donc potentiellement un enjeu et une menace, le sait, trouve là une excellente raison pour se volatiliser et y réussit. Les forces spéciales la recherchent ; ils ont mis le grappin sur Jean-Gilles Nolhan pour les y aider. D’autres aussi sont sur ses traces mais avec des méthodes peut-être plus dangereuses. Ils ne tarderont pas à se signaler d’une manière ou d’une autre pour la forcer à bouger.
Conclusion, Fiona Toussaint s’est fait la belle toute seule…
Ou pas…


SAMEDI 6 FEVRIER
Cahier d’Arthur Maurel

J’ai dû m‘endormir vers une heure du matin à quelques encablures de la fin de mon roman. Un grand nom sur la couverture ne garantit en rien un plaisir de lire plus fort que le sommeil.
Au petit matin, une main énergique s’est accrochée à la manche de mon pyjama et a tiré, tiré, tiré, jusqu’à ce que je me réveille.
- Papa ! C’est l’heure ! On va voir Blanche-Neige !…
Oui, on va aller voir Blanche-Neige… Mais avant de partir, je laisse ces premiers mots de la journée sur le cahier. Juste pour dire que je ne t’oublie pas mais qu’aujourd’hui j’ai choisi de me consacrer à celle que j’ai eu un peu trop tendance à laisser cette semaine dans la marge de mon récit.


SAMEDI 6 FEVRIER
Cahier de Ludmilla Roger

Vingt copies c’est environ quatre heures et quart de travail. En me levant à 7 heures, je me laisse un temps de battement suffisant pour avoir fini à midi. Marc aura déjà mis les VTT à l’arrière de la voiture, préparé les sandwiches, rangé les maillots et les shorts en laine polaire dans le sac de sport. Direction selon l’inspiration du moment, la forêt de Bouconne ou la Montagne noire. Depuis que nous vivons ensemble, nous n’avons raté qu’une sortie vélo du samedi après-midi. Celle de la semaine dernière pour cause de visite d’Arthur.
On va donc faire en sorte de se rattraper aujourd’hui.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Dim 26 Déc 2010 - 16:36

SAMEDI 6 FEVRIER
Cahier d’Adeline Clément

Depuis trois bonnes heures, j’essaye de joindre Ludmilla. Et je tombe toujours sur sa messagerie. J’en couvrirais de rage les pages de ce cahier d’insultes en tous genres. Ce n’était vraiment pas le jour pour se couper du monde. Pas cette après-midi en tous cas !

Jusqu’au repas de la mi-journée, rien de spécial ne s’était passé. C’était juste une matinée entamée tôt et passée à bosser sous la pluie et dans le vent.
C’était bien pour cela que j’étais venue. Pour me changer les idées et voir si mon corps pouvait m’apporter les satisfactions que mon esprit n’avait que trop tendance à me refuser ces derniers temps. Les doigts gourds et les vêtements trempés par les averses incessantes, nous étions rentrés à la mi-journée pour nous reposer, nous réchauffer et déguster ensemble le cassoulet – en boites - que Nono avait mis à mijoter doucement une heure plus tôt. Une fois séchés et rhabillés à notre aise, nous avions pris place autour de la table, bavant littéralement devant la perspective d’une bonne platée de haricots blancs et d’une énorme tranche de pain de campagne.
Une heure plus tard, nous étions repus et peu décidés, je crois, à quitter la douce somnolence qui nous prenait pour retourner affronter les vieilles briques, le mortier et leur gangue de pluie froide. Quand Nono a proposé du thé pour redonner du cœur à l’ouvrage à la troupe, j’ai repensé au timbre égyptien. Sans même m’excuser de quitter la table, je suis retournée fouiller dans mon portefeuille pour y récupérer précautionneusement le petit morceau de carton découpé dans votre carte postale.
- Montre-moi comment tu fais, ai-je demandé à Greg en lui tendant ma relique philatélique.
- Ah oui ! s’écria-t-il. J’avais oublié… Regarde…
Greg approcha le petit bout de carton de la bouilloire fumante.
- C’est le même principe qu’une décolleuse à papiers peints, expliqua-t-il.
- A une autre échelle quand même, rigola Jeff. Je refuse de détapisser ta chambre à la bouilloire… même électrique.
Tout le monde se mit à rire sauf moi qui, le regard attentif, observait le timbre glisser peu à peu du carton sous l’effet de la vapeur humide.
- C’est magique ! m’exclamai-je.
- Disons que c’est assez simple à comprendre. Même pour une intello comme toi ! La chaleur fait fondre la colle du timbre qui redevient liquide et tu peux récupérer ton petit trésor en le faisant glisser. Quand la température rebaisse, la colle se resolidifie.
- Ca ne marche plus alors avec les timbres autocollants ? demanda Mimi.
- Non, c’est bien le problème… Avec la plupart des timbres actuels en France, cela ne marche plus.
- Heureusement que l’Egypte est un pays du Sud alors, fis-je…
- On peut voir cela comme ça, rétorqua amèrement Greg.
Ma remarque était malheureuse. On ne disait pas à un ardent tiers-mondiste qu’il y avait un quelconque avantage à vivre dans un pays mal développé.
- Eh ! s’exclama mon pote en changeant subitement de ton. La colle est noire !
- La colle est noire ?
- Non, tempéra-t-il aussitôt, ce n’est pas la colle qui est noire… C’est de l’encre. Il y a quelque chose d’écrit au dos du timbre !
Je crois bien que j’ai failli en tomber à la renverse.
- Mais qu’est-ce que cela dit ?
- Je ne sais pas, répondit Greg tout en éloignant la vapeur de bouilloire pour éviter que l’encre continue à couler.
Le timbre était à moitié décollé et on voyait nettement – enfin, dans la mesure où la chaleur et l’humidité n’en avaient pas trop altéré la graphie – l’amorce de deux lettres manuscrites.
- Qu’est-ce qu’il faut faire maintenant ?
- Si on continue à chauffer, le message va disparaître en se dissolvant dans la colle… Si on arrache le timbre d’un coup sec, on risque de le déchirer mais on devrait pouvoir d’une manière ou d’une autre lire ce qui est écrit.
Greg me considéra avec les yeux d’un cocker malheureux. Il devinait sans doute déjà quelle solution j’allais retenir.
- Il est potentiellement intéressant ce mini message ? questionna-t-il.
- Il pourrait être capital, Greg… Je ne peux pas t’expliquer pourquoi tant que je ne sais pas ce qu’il y a exactement d’écrit.
- On dirait un « T » majuscule et le haut d’un « a », risqua Pete.
- Un « F » écrit très vite, proposa Nono.
La possibilité que ce fut un « F », comme dans Fiona, me poussa à prendre une décision rapide.
- Je te fais confiance, Greg… Tu vas faire ça très bien… Et si le timbre y reste, je t’en ramènerai toute une plaque dussé-je pour cela aller la mendier à l’ambassade d’Egypte à Paris.
Je crois que si Greg avait dû pratiquer une opération sans anesthésie sur un de nous, il ne se serait pas senti aussi mal qu’à ce moment-là. Il avait la veille égorgé plusieurs volailles sans le moindre remords et, là, il hésitait à arracher un malheureux timbre d’un bout de carton. L’humanité est décidément une chose étrange !
J’ai fermé les yeux pour ne pas voir ça. D’un coup sec, comme lorsqu’on enlève un sparadrap posé sur une plaie, Greg a tiré sur le timbre.
Avant même que j’ai réalisé que c’était fait, la voix de Pete a dit :
- Je suis.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Dim 26 Déc 2010 - 17:41

SAMEDI 6 FEVRIER
Cahier de Ludmilla Roger

C’était une manière très désagréable de revenir à la réalité après une après-midi à crapahuter dans la pluie et le vent autour d’Arfons dans la Montagne noire. Un des derniers coins en France où les ondes pour le portable ne passent pas. Il avait fallu attendre de redescendre vers Sorèze pour revenir dans la zone de réception. Là, d’un seul coup, mon téléphone s’est mis à multiplier les bips d’avertissement. Il y avait six appels en absence sur mon portable. Tous d’Adeline ! Et, comme une ultime bouteille lancée à la mer, un court texto qui disait « Rappelez-moi dès que possible ».
J’ai demandé à Marc de couper l’autoradio pour mieux entendre. Et puis je n’avais pas envie d’associer pendant des années une musique à ce qu’Adeline allait m’annoncer.
- Tu ne veux pas aussi que je mette le moteur en mode silencieux ? demanda-t-il rigolard.
Nous sortions de près de quatre heures d’effort. Nos corps étaient bourrés d’endomorphine et, si cela n’avait été la fatigue, nous nous serions jetés avec délice dans des galipettes réparatrices avant de quitter les hauteurs de la Montagne noire. Il n’en restait pas moins que nous étions dans une sorte d’euphorie après avoir retrouvé des vêtements secs et souples, puis dévoré une demi barre de quatre-quarts avec du chocolat.
- Oui, c’est ça arrête-toi… Là, après la carrière !…
Alors que Marc était encore dans la griserie de l’effort, les multiples appels d’Adeline m’avaient ramenée à de plus sombres pensées. Des nouvelles de toi ? Un nouveau drame ? Je pensais pêle-mêle à la santé forcément vacillante du bon docteur de Charentilly, à l’âge avancé du professeur Loupiac, au silence d’Arthur depuis plusieurs jours, à l’emplacement de la boutique de Parfum Violette si convoité. Tout cela pouvait donner motif à inquiétude. Il fallait que je sache vite.
Jamais peut-être la connexion au portable d’un correspondant ne m’a parue aussi longue. Par chance, Adeline a répondu avant même la fin de la première sonnerie. Le stress n’en a été que plus court.
- Bon sang, Ludmilla ! Où étais-tu ?
La tentative de vouvoiement respectueux poursuivie depuis une semaine avait sombré dans l’excitation de l’instant. Là où Adeline m’avait demandée poliment « pourriez-vous m’accorder ma matinée lundi matin ? », elle se permettait pratiquement cette après-midi de m’engueuler.
- On faisait du VTT avec Marc dans la Montagne noire. Pas de réseau là-bas… Que se passe-t-il, Adeline ?
- Fiona… Elle nous a écrit...
C’était quelque chose de déstabilisant et d’incompréhensible. Je savais qu’Adeline n’était pas chez elle et qu’elle n’avait donc pas pu recevoir de courrier postal. D’autre part, elle avait dit « nous » ce qui excluait d’avoir reçu un sms commun sur nos portables, puisque le mien n’avait rien.
- Comment cela ?
- Au dos du timbre de la carte postale, elle a écrit deux mots : « Je suis ». C’est une sorte de charade, Ludmilla… Le voilà l’intérêt de ces cartes qui n’avaient pas de sens : faire passer un message invisible pour nous dire où elle est. Les quatre timbres réunis nous diront où elle est.
Gros blanc à l’antenne ! Marc m’a ramené à la réalité en me demandant à plusieurs reprises ce qui se passait. J’ai bredouillé ce que je venais de comprendre.
- Elle est où ? a-t-il demandé. Adeline ? Elle est où ?
J’ai transmis la question presque mécaniquement.
- Au sud de Bram, répondit Adeline. Tu n’es pas très loin de moi… Mais sans la carte postale, ça ne sert à rien… Il faudrait aussi celle du professeur Loupiac.
- On passe là-bas et on l’embarque pour la ramener à Toulouse, fit Marc qui se montrait plus réactif que moi.
Je transmis la proposition à Adeline qui la repoussa avec énergie.
- Je ne préfère pas. Au contraire, venez plutôt demain avec les cartes postales. Mon copain Greg est le plus à même de faire parler les timbres… Putain, Ludmilla ! On va enfin savoir !…
Je n’aurais pas formulé les choses ainsi, mais c’était exactement ce que je ressentais. Fallait-il immédiatement faire cascader l’information jusqu’à Arthur ? Le mettre au courant de cette étonnante et spectaculaire avancée ?
- Non, trancha Marc qui semblait décidément lire en moi comme dans un livre ouvert. Tu ne sais rien pour le moment. Ce n’est que l’amorce d’une piste… Attends d’être certaine…
- Je voudrais être sûre que ces lettres sont de la main de Fiona, dis-je…
- J’ai reconnu son écriture, assura Adeline. Un mélange de lettres script et de lettres d’imprimerie. Mais, vous pouvez passer sur le chemin de Toulouse pour juger sur pièce. Je comprends vos doutes. J’ai moi-même du mal à y croire.
A Revel, Marc obliqua vers le sud en direction de Castelnaudary. J’avais l’impression de m’engager dans un pèlerinage vers toi.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Dim 26 Déc 2010 - 18:22

SAMEDI 6 FEVRIER
Cahier d’Adeline Clément

Nous écrivons face à face sur la grande table. Les autres, épuisés par la journée de travail, sont allés se coucher. Il ne reste plus que Ludmilla et moi, nos petits cahiers bleus coincés sous l’avant-bras gauche, remplissant consciencieusement nos obligations envers vous.
Peut-être que lorsque nous aurons fini, nous échangerons nos copies pour mesurer à quel point la subjectivité reste encrée en nous malgré nos efforts d’objectivité. C’est ce que Ludmilla m’a expliqué tout à l’heure à propos de ma copie d’examen :objectivement, elle valait vraisemblablement plus que l’excellente note qu’elle a inscrite en rouge avec une complète subjectivité. J’ai cru défaillir lorsqu’elle a avoué que cette note était un 19 !

Marc est reparti seul sur Toulouse avec pour mission de ramener demain la carte postale du professeur Loupiac et celle de Ludmilla. Avec trois morceaux du puzzle sur quatre, il y a une chance que nous ayons assez d’éléments pour identifier l’endroit où vous êtes. Alors seulement nous préviendrons Arthur qui, plus que nous, possède les relations susceptibles de mettre en branle les forces permettant une éventuelle libération.
D’ici là nous allons rester ensemble, « Ludmi » et moi, à parler de tout et de rien, juste pour tromper l’attente. Peut-être que nous échangerons encore nos impressions sur ce moment où Greg a tendu au bout de sa pince à épiler le timbre à l’effigie de Toutankhamon ? Le visage de Ludmilla a d’abord blêmi avant de reprendre instantanément des couleurs jusqu’à s’empourprer de joie.
- C’est son écriture ! a-t-elle lancé. Aucun doute ! Le premier « s » en lettre d’imprimerie, le second en script. C’est aussi fort qu’une empreinte ADN.
L’émotion était extrême, l’instant tendu comme une corde de violon sous un archet brûlant. Il y a eu des larmes et des sourires mélangés, des cris et des silences qui se croisaient et s’entrechoquaient. Noël venait en retard pour nous deux.

Marc avait proposé de faire l’aller et retour dans la foulée. Nous nous y sommes opposées parce que cela ne nous est pas apparu raisonnable. Après une après-midi de VTT dans la Montagne Noire, nos cyclistes du samedi avaient besoin de repos et pas de se mettre sottement en danger en tirant sur la corde. D’autre part, il nous a semblé plus judicieux de ne pas mettre le professeur Loupiac trop tôt sous tension, Ludmilla l’ayant trouvé étrangement agressif l’avant-veille.
J’ai proposé à Ludmilla, toute aussi athée que moi pourtant, de venir à la messe des moniales de Prouilhe ; elle a accepté sans hésiter. Pas d’aller-retour à Toulouse donc pour la propriétaire – en sursis, on l’espère tous – de Parfum Violette.

J’ai parlé tout à l’heure de Noël. C’est vraiment cette atmosphère-là qui existe cette nuit dans cette pièce. Une forme étrange de sérénité comme dans une veillée en famille. Sauf que nous ne sommes que deux. la quiétude qui vient de la solitude me trouble à nouveau.
Et si pour être bien dans son corps et dans sa tête, il suffisait seulement de vivre seul, loin des fracas du monde ?

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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Dim 26 Déc 2010 - 20:19

DIMANCHE 7 FEVRIER
Cahier de Ludmilla Roger

Nous attendons encore Marc. Une attente décuplée par l’excitation d’être peut-être tout près de la fin de l’énigme.
Alors, comme tard dans la nuit, Adeline et moi sommes penchées sur nos cahiers à retranscrire nos émotions de la matinée.
Car émotion il y eut lorsque, parmi quelques rares privilégiés groupés dans une nef bien trop large pour nous, nous avons vu arriver, par la porte donnant sur le monastère proprement dit, la trentaine de moniales de Prouilhe. Elles ont défilé en procession nous présentant au loin leur profil avant d’aller prendre place sur leurs sièges dans le chœur.
Sous leurs coiffes austères, noires ou blanches, disparaissaient les fils argentés des chevelures. Certaines, déjà fortement entamées par l’âge, avançaient à grand peine. D’autres, au contraire, paraissaient tirer du fond d’elles-mêmes une énergie incroyable pour progresser dignes et droites comme des « i ». Elles allaient, le sourire aux lèvres, entendre la messe célébrée par le père Jau, venu tout exprès de Carcassonne.
Le bon ordre de la cérémonie se trouva à peine perturbé lorsqu’une des dernières moniales à entrer dans la basilique s’effondra soudain. Deux sœurs, parmi les plus robustes, aidèrent la moniale défaillante à se redresser puis l’évacuèrent promptement sans doute vers l’infirmerie.
- Que s’est-il passé ? demandai-je à Adeline.
- Je ne sais pas, me répondit celle-ci. J’étais en train de regarder les sœurs qui s’installaient, je n’ai rien vu.
- Mes yeux étaient braqués au même endroit, chuchotai-je. J’ai toujours du mal à comprendre pourquoi ces pauvres femmes sont obligées de dépendre d’un homme pour pratiquer pleinement leur religion… Les voir défiler ainsi devant le prêtre c’est…
- C’est une jeune postulante qui a fait un malaise, intervint Greg, l’ami d’Adeline. Trop d’émotion peut-être. Elle est entrée, a regardé tout autour d’elle et elle s’est abattue d’un seul coup. C’est moins inquiétant que si c’était arrivé à certaines octogénaires.
Fort de l’avis rassurant du témoin de la scène, nous avons reporté notre attention vers l’autel. Le père Jau, dans sa chasuble bleue, éleva les bras vers le ciel, resta un moment dans cette attitude contemplative puis forçant sur sa voix pour qu’elle emplisse bien le vaste espace sacré, nous fit part de sa joie sans cesse renouvelée de retrouver ses « sœurs en Christ », les dames de Prouilhe.
Cette petite introduction donna le temps aux dernières moniales de rejoindre leur siège et de prendre place dans le chœur. Entre la trentaine de personnes dispersée dans la nef et le chœur, la distance était conséquente. Une fois assises, les moniales ne furent plus pour nous qu’une sorte de moutonnement de têtes penchées vers l’avant en signe de soumission.
La suite fut à la fois simple et grandiose.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Dim 26 Déc 2010 - 22:15

DIMANCHE 7 FEVRIER
Cahier de Virginie Roncourt

Eh bien, ça y est ! Je la tiens ma réponse.
Convoquée dans le bureau du divisionnaire - lui-même - au retour de la patrouille de nuit, je me suis entendue dire que l’affaire Lhuillier était classée, que l’inspecteur Nolhan était muté définitivement et qu’on attendait de moi que je ne fasse pas de zèle. Les objectifs du ministère étaient clairs : nous étions là pour arrêter les délinquants et rendre la vie de nos concitoyens plus sûre. Point barre !
Je ne sais pas pourquoi – la fréquentation assidue de Ludmilla Roger ces derniers jours peut-être ? – j’ai repensé à une phrase du général de Gaulle dans une conférence de presse où il évoquait les « histoires de barbouzes » et « à la Belphégor » pour mieux noyer le poisson d’une affaire embarrassante. Quelque part, le divisionnaire m’en servait une version réactualisée que Coluche aurait résumé dans un « Circulez ! Y a rien à voir ! » beaucoup plus direct.
Me voici donc le cul entre deux chaises. D’un côté, il y a mon envie de réussir, de grimper quatre à quatre les étapes vers les postes de responsabilité, qui me commande de ne pas faire de vagues. De l’autre, un truc tout bête qui s’appelle l’instinct du flic - du vrai flic ! – me souffle que rien ne tient debout dans ce que j’appelle l’affaire Nolhan.
Je me laisse jusqu’à demain pour savoir quelle voie choisir.
Et, en attendant, histoire de ne pas mourir tout à fait idiote, je vais compiler tout ce que je vais pouvoir trouver de croustillant sur Fiona Toussaint. Et si j’ai encore du temps avant de m’effondrer de sommeil, je chercherai des sources compréhensibles par un cerveau moyen sur la reconstitution informatique des visages en trois dimensions.


DIMANCHE 7 FEVRIER
Cahier de Liane Faupin

J’ai cru que mon cœur s’arrêtait quand je l’ai reconnue. Elle, j’en suis bien sûre ne m’a pas vue, elle regardait ailleurs. Mais moi, sans l’ombre d’un doute, malgré la pâle lumière d’un jour encore hagard, j’ai clairement distingué son visage.
Dieu du ciel ! Quelle surprise et quelle chance ! Je l’ai revue ! Même si cela n’a duré qu’un instant. Un trop court instant qui ne m’a pas permis de savoir qui l’accompagnait, de ne pas saisir ce qu’elle fichait là alors que je la pensais très loin d’ici.
Oh ! Il ne faut pas tarder : Il faut que les autres sachent que je l’ai vue !


DIMANCHE 7 FEVRIER
Cahier d’Adeline Clément
Les autres avaient travaillé toute la matinée, profitant du retour d’un temps plus calme et serein sur la région. Oh sans doute qu’en l’absence de Greg, parti « draguer ses petites vieilles » comme le disait peu aimablement Pete, ils n’en avaient pas fait bien lourd. Comment leur en vouloir ? Depuis hier soir, le mystère du « timbre qui parle » avait enflammé les imaginations de mes anciens condisciples. Tout le monde attendait donc le retour de Marc et l’arrivée des deux cartes postales qui permettraient de retrouver la « patronne d’Ade ». Ca les avait d’abord fait beaucoup rigoler cette histoire de boss évaporée et puis, ils avaient compris l’importance que ça avait pour moi et leurs regards sur tout ça avait changé.
- Le professeur Loupiac a demandé que tu l’appelles dès que les mots sont apparus, fit Marc en tendant les deux morceaux de carton à Ludmilla. C’est la condition qu’il a posée pour que je découpe son timbre.
- Je vais faire même mieux que cela. Je vais l’appeler dès qu’on va commencer. Je lui raconterai tout en direct.
Le mystère captivait et intriguait tellement mes amis que la bouilloire était déjà sur le poêle à bois depuis une bonne demi-heure. On put donc commencer sans délai à pratiquer l’opération de séparation.
Le silence qui régnait dans la grande pièce - l’ancienne étable de la ferme réhabilitée par Greg – était si puissant qu’il me ramena en tête les images de la matinée dans l’abbatiale Notre-Dame de Prouilhe. Même tension, même expectative, même attente. Sauf que notre divin à nous était passablement païen et prenait la forme du visage doré à l’or pur de Toutankhamon.
Insensiblement, les corps se sont penchés vers l’avant pour mieux voir les mains de Greg entrer en action. Chacun voulait être le premier à distinguer quelque chose.
- Trop de vapeur, fit Greg… C’est trop chaud… Il faut attendre un peu
La déception marquée par l’assistance fut à la hauteur de l’intensité de l’attente. N’en pouvant déjà plus, Ludmilla passa le combiné à Marc qui se transforma sans hésiter en radioreporter.
- Allez, je me lance ! fit Marc après avoir passé et repassé sa main devant le bec de la bouilloire.
Il employa globalement la même méthode que la veille, faisant juste attention à ne pas trop humidifier le timbre. Quand il tira d’un coup sec sur le coin supérieur gauche, le craquement léger fut accueilli par des exclamations avant que les augures ne se penchent sur la face arrachée.
- Chez, lançai-je.
- C’est bien un « z » ce tortillon étrange ? demanda Greg à Ludmilla qui s’était trouvée bombardée experte en graphologie.
- C’est le « z » de Fiona, confirma Ludmilla.
- Ca nous donne « Je suis chez… » conclut Marc dans le micro du portable.
Le hasard était un coquin terrible. Il aurait pu nous livrer dès ce timbre un nom de personne ou de lieu, quelque chose qui aurait donné une piste précise, une direction. Non ! Il avait fallu qu’il nous révèle le détail, le mot, le truc le plus insignifiant. La tension monta donc en conséquence d’un cran supplémentaire.
- On va peut-être savoir maintenant, commenta Marc.
On le savait tous et c’était cela qui rendait cet instant magique et angoissant.
- Suivant ! lança Greg avec un air de tortionnaire sadique.
Son trait d’humour, parce qu’il réussit à libérer des rires de nos gorges nouées, fut applaudi chaleureusement.
L’effervescence joyeuse et débridée ne dura pas. Déjà la bouilloire magique s’approchait du dernier morceau de carton et soufflait sa vapeur blanchâtre vers la face jaune or du pharaon.
- Et merde !
Sans doute trop tendu, en dépit de sa vanne, Greg avait coupé le timbre en deux en tirant dessus. Seule la partie supérieure était venue, l’autre restant collée sur le morceau de carte postale.
- Pas grave ! dit-il aussitôt. Je vais l’avoir quand même !
- Mais que dit la partie supérieure ? demanda Ludmilla.
- Regardez vous-même !…
Greg tendit la pince à épiler et le morceau de timbre déchiré qu’elle emprisonnait. Ludmilla retourna le tout et déclara :
- Ne !
- Quoi « ne » ?
Cela ne fit rire personne tant nous étions dans l’attente d’une explication.
- Eh bien, « ne »… Comme une négation.
- La suite c’est « Cher », ajouta Greg qui, profitant du manque d’attention, avait décollé le dernier résidu de timbre.
- « Je suis chez Ne Cher », fit Marc au téléphone… Professeur, cela vous dit quelque chose ?
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Lun 27 Déc 2010 - 0:09

DIMANCHE 7 FEVRIER
Cahier de Robert Loupiac

J’écris à chaud et cette chaleur ne m’est pas joyeuse. J’ai l’impression que nous nous sommes enflammés pour rien. Certes, il y a tout lieu de croire que ces mots au dos des timbres de tes cartes postales contiennent un message mais a-t-il le sens que nous en espérions ?
Lorsque Marc m’a lu le résultat partiel « Je suis chez », j’y ai cru. Le « Je suis chez Ne Cher » a éteint mes espérances. J’ai suffisamment sué sur des parties de scrabble dans ma vie pour tout de suite agencer dans ma tête les lettres. Ici, ce sont des syllabes la méthode est similaire. Quand bien même il manque encore le message inscrit au dos du timbre d’Arthur Maurel, je n’ai plus guère d’illusion. Le « Ne Cher » n’est pas une incongruité ; il faut le rattacher au « Chez » qui n’est en rien une préposition indiquant le lieu mais bien la seconde syllabe du verbe « chercher » à la deuxième personne du pluriel. « Ne cherchez » voisine donc dans la charade avec « Je suis ».
A moins d’imaginer que le message soit composé d’autres cartes postales, ce que je n’imagine pas en l’état actuel de nos connaissances, le fragment d’Arthur Maurel se situe entre les deux éléments déjà reconstitués. N’importe quel amateur de jeux de lettres saisira très vite que c’est après le « Ne cherchez » car il y a forcément un « pas » qui doit arriver pour compléter l’impératif. Ensuite, peu importe le ou les mots qui manquent. Un seul petit « où » suffit à faire le lien final.
« Ne cherchez pas où je suis »
Et dire que ces malheureux ont décidé d’envoyer la petite Adeline en messager express récupérer à Paris la carte postale d’Arthur Maurel. Quelle perte de temps et d’énergie ! J’ai déjà tout reconstitué, tout compris, mais la jeunesse est d’une telle insouciance qu’elle ne m’écoutera même pas si je viens à casser leur rêve.
Après tout si cela les amuse !
Ce que j’ai compris de manière définitive, c’est que tu ne voulais pas que nous perdions notre temps à te courir après.
Soit !
Cela me chagrine presque autant que si la mort m’arrachait un enfant. Après tout, tu es grande et tu sais ce que tu fais.
Je ne te chercherai donc plus.
Et je vois plus aucune raison non plus à m’appliquer à remplir ce cahier bleu à partir d’aujourd’hui.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Lun 27 Déc 2010 - 2:10

DIMANCHE 7 FEVRIER
Cahier d’Arthur Maurel

Nous étions partis passer une journée à Disneyland Paris et nous y sommes restés pratiquement le double.
La faute aux grands yeux plein de rêve de Corélia.
Et peut-être aussi à cause du besoin primal de son papa de retomber un peu en enfance, de se détacher des soucis de l’âge adulte pour ressourcer une âme et un cœur à la fontaine de l’insouciance.
Après avoir arpenté en long, en large et en travers Fantasyland à la recherche de Blanche-Neige et des sept nains, avoir visité le château de la Belle au bois dormant, tremblé dans l’antre du dragon, survolé le parc avec Dumbo, Corélia était si fatiguée qu’elle a réclamé son dodo. J’ai donc préféré fractionner la visite en deux journées et la conduire faire la sieste au Disneyland Hôtel en attendant d’y passer ensuite la nuit. De toute manière, quitte à attendre un signe fort du destin, autant valait-il mieux le faire dans un cadre féérique.
Bien sûr, à force, cette guimauve immobilière, ces personnages de dessins animés en permanence partout, ce rose bonbon écoeurantà profusion, me sont sortis par les yeux. J’ai attendu que Corélia ait rejoint les fées apaisantes du sommeil pour me glisser sur le balcon et essayer de deviner autre chose que le monde Disney. A une centaine de mètres de là, la gare souterraine de Marne-la-Vallée semblait happer à intervalles réguliers des rames de TGV qu’elle ne laissait repartir qu’une fois délestées d’une armada de touristes. Je voyais ces grands enfants multicolores émerger sur la grande dalle piétonnière, allant de droite à gauche, de gauche à droite, un peu perdus aux portes de ce monde magique. Etre là leur paraissait sans doute étrange, sensation que j’éprouvais moi-même au plus profond de moi. Avais-je envie de cette gaité, de cette joie un peu malsaine parce qu’on se l’offrait ? Ici, on était heureux sur commande. Le rêve était factice, en béton-pâte, trop idéal pour être simplement sincère. Tout bien réfléchi, je trouvais cela terriblement triste.
Pourtant, parce que ma fille avait besoin de ce rêve, même faux, pour croire plus tard au bonheur, j’ai enduré en fin d’après-midi une nouvelle promenade à Adventureland. J’y ai principalement gagné des filaments de barbe à papa rose sur mes joues mal rasées et une peluche de Wendy (enfin, gagné n’est pas le terme exact…). Le supplice s’est poursuivi dans un restaurant qui ignorait gaiement la gastronomie tricolore. Il a repris le lendemain en fin de matinée avec une promenade à bord du Disneyland Railroad.
J’étais en train de me demander si les sortilèges de l’Amérique des années 1900, sur fond de musique dixie, n’étaient pas en train d’opérer lorsque mon portable s’est rappelé à moi avec énergie. Un appel de Ludmilla ! Ce n’était pas à coup sûr pour le plaisir de faire la causette. La demoiselle avait bien trop de choses à faire pour perdre son temps à cela.
Evidemment, l’annonce de cette charade étrange au dos des timbres égyptiens m’a d’abord stupéfait, avant de m’intriguer puis de me chambouler. F.T. n’étaient peut-être pas de simples initiales mais un code pour nous appeler à regarder le timbre (Frotter le Timbre ?). Code largement énigmatique et pour tout dire abscons. Si tel était le cas, il ne prenait sens (et encore !) qu’après que l’essentiel eût été découvert.
- Récupérer mon timbre ? dis-je lorsque Ludmilla m’eût expliqué l’importance cruciale de ma propre carte dans la résolution de l’énigme. Bien sûr que je vais vous le confier…
- On envoie Adeline à Paris pour le récupérer. Où l’échange sera-t-il le plus facile ?
Ma réflexion ne fut pas très longue. Je pouvais toujours donner un rendez-vous à la gare TGV de Marne-la-Vallée (puisque j’avais la carte postale avec moi) mais c’était sans garantie qu’Adeline puisse repartir dans la foulée. Quant à la perspective de passer une autre nuit ici, elle ne m’agréait pas spécialement. En revanche, je pouvais fort bien récupérer Adeline à l’arrivée de l’IDTGV à Montparnasse, la faire dormir à la maison et lui permettre de repartir tranquillement le lendemain.
- Ok, on marche sur ce plan-là, fit Ludmilla.
Je ne perdais pas vraiment au change. Je venais de me donner une bonne excuse pour aller dîner ce soir dans un bon resto des environs de la gare Montparnasse. Il suffirait de trouver une baby-sitter pour accompagner Corélia vers une nuit peuplée des souvenirs d’un week-end chez Mickey.
Quant à ce qui était inscrit au dos du timbre de ma carte postale, cela me paraissait finalement assez secondaire. L’idée était peut-être brillante et digne d’une imagination fertile comme la tienne. Je doutais pourtant de prime abord que les éléments connus puissent susciter avec mon seul concours un éclairage nouveau sur ta disparition.
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MessageSujet: Re: Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]   Lun 27 Déc 2010 - 12:45

DIMANCHE 7 FEVRIER
Cahier d’Adeline Clément

Moi qui voulais me changer les idées et voir du pays, me voilà servie ! J’écris ces lignes tremblotantes alors que le TGV se traîne à 200 km/h entre Poitiers et Tours. Ce matin, j’étais dans une quasi solitude au monastère de Prouilhe ; cette nuit, je serai dans la capitale enfiévrée. Quel changement de cadre et d’échelle !
Pourquoi moi ? Pour quelles raisons faire ce voyage aller-retour ? Voilà deux questions dont les réponses sont d’une grande simplicité. Premièrement, contrairement aux autres, je ne travaillais pas demain ayant obtenu de mon employeuse une journée pour souffler. Deuxièmement, Arthur Maurel m’avait déjà vue ce qui permettait une reconnaissance quasi immédiate sur le quai de la gare. Et, pour finir, parce que j’étais peut-être la seule à ne plus me faire d’illusions sur ce satané message qui nous avait tenu plusieurs heures en haleine. « Ne cher », cela ne voulait rien dire. Ce n’était pas un lieu, ce n’était pas une même personne.
J’ai rallongé par devant le « Ne », par derrière le « Cher », imaginé qu’il existait peut-être une commune dans le département du Cher dont les initiales étaient « N.E. », un genre Neuves-Eglises ou un truc dans le style. Cela aurait donné « Je suis chez [inconnu] N.E. Cher ». Cela pouvait être cohérent. Mais cela s’est brisé très vite lorsque j’ai constaté que tous les mots avaient des majuscules sans que cela signifie forcément un début de phrase ou un nom propre. Le « je suis » n’était donc pas obligatoirement au début. Tout s’est alors accéléré très vite dans ma tête et j’ai abouti à « Ne cherchez » dont le côté impératif ne laissait aucun doute. Le message planqué sous les timbres ne faisait que redoubler celui des cartes : « Je m’en vais. Foutez-moi la paix ! ».
Je savais donc qu’il n’y avait que de la déception à attendre du timbre d’Arthur Maurel. Alors, qu’allais-je chercher à Paris sinon l’occasion de rester seule pendant des heures en face à face avec moi-même ?
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Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ? [Fiona 6 - terminé]
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