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 C'est à la fin du bal...

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MBS

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Date d'inscription : 31/10/2007

MessageSujet: C'est à la fin du bal...   Dim 15 Aoû 2010 - 23:08

Où sont passées les fêtes villageoises d’antan ? Envolées, enfouies au rayon des accessoires dépassés, mises au rencard. Une chaleur vraie, une ambiance bonne enfant, le plaisir de retrouver les gens qu’on a vu la veille et qu’on est sûr de revoir encore le lendemain. Mais les retrouver là et les découvrir comme si c’était la première fois.
Où sont passées les fêtes de ce temps ancien ? Les jeux pour les enfants dans la cour de l’école soudain débarrassée de la pesanteur des heures de classe, le bal autour de l’accordéon avec le musicien qui bat le rythme du bout de la semelle mais qui chante faux d’une voix de crécelle. Toute cette activité fébrile qui commençait quinze jours avant le soir fatidique. A fabriquer des lampions, à répéter un défilé qui prendrait des allures de joyeux désordre au premier carrefour. A transporter les bottes de paille pour le stand du chamboule-tout. A dresser l’estrade de l’accordéoniste. A entreposer dans le frigo communal les kilomètres de saucisses et les bouteilles de bière de la buvette.
Tout cela, je l’ai connu. Mon enfance en a été remplie. Sur le calendrier, la date était entourée en rouge dès que le facteur avait reçu ses étrennes. C’était le moment que j’attendais entre tous… Encore plus que mon anniversaire.

Ce n’est pas de la nostalgie. Juste une constatation. Triste et un peu désespérée. Tout cela a disparu. Tout s’est fondu dans quelque chose d’aseptisé, d’inutilement clinquant et moderne. De beaucoup plus froid surtout. On se salue à peine, on dérive en égoïste entre la sono plaintive d’une bonimenteuse, le dernier single d’une artiste pour ado qui tourne en même temps que le manège qu’elle semble accompagner inéluctablement et les décibels hystériques de l’orchestre.
A bien y regarder le seul truc qui n’a pas changé, et c’est le plus consternant, ce sont les habituelles bagarres entre clans. Avant, c’était les gars du coin contre les ritals qui étaient venus faire les foins. Aujourd’hui, ce sont les jeunes des « quartiers » qui viennent régler au milieu des familles un nième contentieux dont l’origine demeure impossible à connaître. La fête a perdu sa joie, elle n’a pas perdu sa violence. A croire que c’est la seconde qui finalement la caractérise.
C’est pour cela que j’ai fini par fuir ces ambiances-là, ces concentrations de populations immobiles, de badauds nonchalants qui transposent sur la place du village la démarche qu’ils ont les autres samedis de l’année dans les rayons d’un hypermarché.

Des fêtes, j’en ai fait beaucoup. Pendant longtemps, j’ai été sur l’estrade. J’ai été de ces inconscients qui, sitôt la semaine de travail terminée, embarquaient dans un minibus bourré jusqu’à la gueule pour aller semer des notes dans un rayon de deux cents bornes. On partait vers 17 heures… et à 21 heures il fallait être prêt à attaquer le premier paso-doble. Quand j’entends l’orchestre qui anime la soirée aujourd’hui, je me dis que nous étions de véritables amateurs, de gros minables prétentieux pétant plus haut que leurs culs. Là, pas de fausses notes, pas de voix qui se perdent dans des équilibres instables… et des sons, sans doute samplés, qui rendent à la perfection les sonorités du titre d’origine. Nous en comparaison, c’était vraiment simple et folklo… Batterie, basse, piano, guitare et avec ça on osait tout faire. Du tango argentin au rock qui déchire, de la valse de Vienne au dernier tube qui déboulait dans les transistors et qu’on assassinait en le réduisant à une bouillie d’accords.

C’était il y a vingt ans. Et ce soir dans cette foule compacte et molle spectatrice, entre ces gosses qui piaillent, ces femmes qui rient et ces mecs qui reluquent les deux chanteuses en pantalon et soutien-gorge vinyle, je me prends mon passé dans la gueule.
C’était un autre temps et il y avait d’autres règles, d’autres buts. Les gens venaient pour danser, pas pour assister à un show. On jouait pour tous, pas seulement pour un « cœur de cible » musical allant des grandes radios généralistes à NRJ : variétés et musique anglo-saxonne calibrée. On était acteurs de la fête au même titre que les danseurs, on devait mettre l’ambiance, secouer l’assistance, la porter jusqu’à la piste s’il le fallait par des exhortations pas toujours très fines mais qui déridaient l’assistance et suscitaient les courages. On apportait de la vie, de la joie… pas seulement du bruit. Et quand, bien après minuit, on se faisait la dernière, il y avait bien sûr quelques filles pour venir nous trouver, chacune espérant alors sans doute qu’elle serait la première.
Le monde a tourné et ma vie a pris une direction inattendue. Me voilà marié, père de famille avec deux grands enfants déjà. Cadre en entreprise. Situation confortable et ma guitare s’ennuie. Comme il est loin Dylan !…
Mais ce soir, une braise a jailli en moi de sous la cendre grise des jours toujours semblables. Une note plus brûlante que les autres, un brandon rougeoyant tisonné par une guitare implacable. Comme un effet Larsen qui déchire le voile étendu sur mes oreilles. J’ai eu tout faux pendant vingt ans… Tout faux ! J’ai été un pion dans le jeu de ce monde immobile et sans saveur qui ce soir m’étouffe. Un planqué, un endormi, un zombie comme les autres. J’ai oublié ce qui me faisait vivre, ce qui me faisait vibrer. Je l’ai laissé s’enterrer, disparaître en moi, s’engloutir.
Pourtant, ce feu il est là ! Intact… quoique poussiéreux. Et pour le ranimer complètement, il me faut repartir, reprendre la route, retrouver cette excitation, ce parfum d’aventure. C’était bien de la nostalgie tout à l’heure cette vague qui m’a cloué sur la plage de mes souvenirs, qui m’a griffé le cœur. C’était de la nostalgie. Celle d’un temps où les fêtes étaient belles. Celle d’un temps où nous semions des notes, des histoires d’amour et des minutes ardentes. Celle d’un temps qui s’est enfui mais que je veux voir renaître.
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