[Hommage] Y a-t-il une vie après Fiona Toussaint ?
Cahier de Lily-la-libelle
C'est un peu grotesque, ou ridicule, ou stupide, d'écrire à quelqu'un qu'on a jamais rencontré et à qui l'on a jamais adressé la parole. Au mieux on risque un sourire moqueur et interloqué, au pire on passe pour une malpolie prétentieuse.
Cela devient carrément insensé quand ce quelqu'un n'a jamais existé que sur le papier...
Ecrit-on à un être de papier ?
Et pourtant, Fiona Toussaint, tu es presque réelle à mes yeux et il n'y a pas encore si longtemps, je m'attendais à te voir surgir dans l'embrasure de la porte de mon boudoir avec ton Louis XIII sous le bras pour me houspiller de me remettre à écrire, moi aussi.
Il faut se rendre à l'évidence : à force de suivre tes aventures et te voir dégommer avec autant d'ardeur tous les pièges que la vie te tendait, il était difficile de ne pas t'admirer. Voire t'envier. Voire aimer, simplement, ta façon d'être. Humaine, naturelle. Impulsive. Rebelle. Et super timide tout en même temps.
Maintes et maintes fois, je me suis reconnue dans tes réactions et pas forcément dans celles de l'historienne (ce que je suis loin d'être, même si j'ai essayé). Mais dans cette manière de ne pas aimer les gens tout en ayant un cruel besoin d'être aimée (mais sans qu'on te le montre trop, quoi... faut pas pousser mémé dans les orties !). Un ami à moi dit que j'aime ma « solitude entourée ». ça t'irait bien comme expression, je crois.
A bien y regarder, ton cercle restreint est... restreint, toi aussi. Comble du hasard, chacun de tes proches m'évoque quelque chose de personnel. Comme si c'était un clin d'oeil personnifié à ma petite personne de lectrice (quelle mégalomanie, non ?) et alors même que tu ne me connais ni d'Eve ni d'Adam. Alors ma lecture a été entrecoupée de sourires parfois émus quand je croisais les noms de tes proches, à commencer par Arthur qui était dans le top 3 de mes prénoms de garçons (si j'en avais eu un). Je passe sur Corélia qui ressemble furieusement à... Cordélia, un des personnages de mon autre roman. Je ne m'arrête même pas sur Loupiac qui est un de mes vins favoris parmi les liquoreux... Il n'y a que Ludmilla qui a échappé à la règle, mais ceci dit c'est un prénom dont j'aime beaucoup la sonorité...
En tout cas, souvent je me suis dit que tu devais être la descendante au vingtième-et-unième siècle d'une Eléonore de Flogeac qui menait elle aussi sa barque en solitaire sans jamais être seule. Etrange liberté à vrai dire...
(...)
Quand Ludmilla a lancé cette idée folle de t'écrire dans un cahier bleu pour quand tu reviendras, j'ai trouvé cela mignon et émouvant. Et puis j'ai eu envie de te rendre hommage, moi aussi. De t'écrire.
Mais pas en achetant un cahier bleu. D'une part, comme Arthur j'espère que cette absence ne durera pas trop longtemps et surtout parce que je ne suis pas dans la liste « de ceux à qui tu as écrit pour signaler ta disparition volontaire ». Et pour cause : je ne suis pas une de tes proches et je ne fais même pas partie de ta vie.
Je ne vais pas te dire que tu as changé la mienne, ça froisserait ta modestie naturelle et puis ce ne serait pas très honnête de ma part, mais le fait est que suivre ton évolution intérieure, lire tes mots et vibrer au rythme de tes aventures, ça créé une certaine proximité.
Je mentirais si je n'avoue pas que ton goût pour l'histoire et ta verve pour raconter ce qui t'arrive et ce qui t'anime m'a redonné le goût de la plume, suffisamment en tout cas pour rouvrir ce satané roman historique que je traîne depuis quinze et que je n'ai jamais su (pu ? voulu ?) finir. Suffisamment aussi pour m'imposer le challenge de le terminer enfin.
(…)
Raconter ton absence. Comment va-t-il raconter ton absence, celui qui est à l'origine de tout ça ? A-t-il lui aussi ouvert un cahier bleu pour écrire cette ultime (?) aventure, celui qui t'a créée, façonnée et donné autant de coeur que tu manques de chair et d'os ?
Après on pourra toujours me parler du virtuel et du réel. On raconte bien que des centaines de jeunes garçons se sont suicidés après avoir lu
Les souffrances du jeune Werther... Je ne pense pas que Fiona poussera à se suicider (heureusement !) mais elle pourrait bien susciter des vocations, va savoir !
Ton « créateur » a bien plus de mérite que celui qui t'a servi de géniteur dans cette histoire... et je crois que tu lui ressembles beaucoup (finalement tu es peut-être la fille de
ce père !). Je devine qu'il n'aimera pas cette sorte d'hommage, tout comme toi, car il est aussi modeste que toi. Mais il faut rendre justice au talent quand on le rencontre, car quand on écrit pour être lu, comme il le fait, on aime aussi avoir un retour sur ce qu'on a partagé.
Alors en tant que présidente du fan-club de Fiona Toussaint nommée par ses soins (aïe ! ma mégalomanie qui revient !), je salue le talent de l'héroïne pour avoir donné envie à l'auteur de t'écrire... et je salue aussi celui de l'auteur pour avoir donné autant de réalité à son héroïne.
Voilà. Ce serait dommage d'empiéter sur les plates-bandes des proches qui racontent ton absence... moi qui suis seulement ta lectrice.
Ludmilla a raison : tu n'es pas partie. Pas tant que tu continueras de faire écrire ta vie.
A bientôt, Fiona. Essaie de ne pas trop nous manquer !
