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 La belle endormie

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Vic Taurugaux

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MessageSujet: La belle endormie   Ven 24 Sep 2010 - 14:46

Tentative de conte.


Introduction.

Tout dire de l'Histoire se révéla fort complexe. Les choses étaient compliquées, denses, enchevêtrées, obscures. Il fallut dans un premier temps dévider cette matière informe en la prenant par un bout. Ensuite, tordre ce bout entre ses doigts à mesure que de le tirer afin de façonner un fil fin et solide à la fois, pour en confectionner sa pelote. Puis, un charpentier vint et construisit le cadre de bois à l'intérieur duquel, les servantes tendirent des fils à la manière des cordes d'une harpe. De ses doigts de fée, la Dame entreprit alors d'y enchevêtrer son fil, c'est à dire, la trame de l'histoire telle qu'elle souhaitait la dérouler afin de composer la tapisserie où parlerait enfin à chacun de nous la Légende. La confection de ce cadeau prit du temps, s'éternisa, mais à aucun moment le fil qui liait ce présent à notre passé imparfait ne se rompit. Enfin, un jour, l'Histoire se trouva complètement tissée, certes, de façon complexe mais lisible pour autant, pour qui se serait donner la peine et le temps de lire à son tour le chemin savant du fil, courant invariablement le texte de gauche à droite, de page en page, des origines jusqu'à nous.

Dans la Légende, le Chevalier traçait lui aussi son chemin. Tantôt dénommé Perceval, tantôt Perforêt à mesure des paysages qu'il traversait, il allait devant lui, explorant les dangereux territoires qui limitaient son fief. Bravant le danger, se faufilant sous les frondaisons des plus terribles chênaies, visitant des contrées inconnues, ouvrant ici des clairières, inventant là des sources sous les pas de son destrier, combattant encore plus loin le Dragon, il faisait le périple nécessaire à qui souhaite un jour, bien plus tard, exister comme figure royale. Mais les histoires se compliquent toujours en cela que les gens les oublient et que le passé menaçant de disparaître fait planer au dessus de chacun, l'idée de la Mort, le spectre d'un Val sans Retour.

Bien des lecteurs pensent déjà à ce niveau du récit, qu'ils ne connaissent que trop l'Histoire et s'en désintéressent. Un peu comme s'ils étaient déjà dans un maléfice, dans une pensée magique propre à leur permettre de s'extraire de leur propre Histoire. Qu'ils en seraient affranchis. Ils dédaignent alors ce fil. Ils sont déjà suffisamment savants. Ce péché d'orgueil se rencontrent souvent chez les jeunes gens, les jeunes filles. Les parents les préviennent à force d'histoires: Attention! Si tu t'enfonces dans la forêt, prendre garde! Mais la jeunesse, garçons ou filles, ne veut plus croire aux parents, encore moins aux contes de fées, il lui faut « vivre sa propre expérience. »

La jeune fille, qui au sortir de l'enfance, s'imaginait déjà femme, se piqua maladroitement le doigt à son fuseau. Une goutte de sang y perla. Sur la quenouille, toute la Matière de Bretagne attendait pourtant son filage. Mais les conseils de sa mère, les consignes d'apprentissage pour tresser convenablement la laine, faire attention à ses doigts, elle venait juste de les zapper. La filasse, tout ce passé imparfait, ces subtiles conjugaisons qu'elle devait apprendre ne glissèrent plus alors entre ses mains, mais entrèrent violemment sous sa peau et infectèrent la virginité de son jeune corps. Aussitôt, comme son sang, le passé reflua et elle tomba en pâmoison. Aussi, le château tant aimé de son père, la bonté calme et prévenante de sa mère, les servantes, la cour, le donjon, les chevaux: tout cela tomba en léthargie car, tout comme le fil de notre conte, le temps venait de s'arrêter.
(A suivre.)

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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: La belle endormie   Ven 24 Sep 2010 - 19:58

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Arrêter le temps, ce n'est pas rompre son fil, mais le suspendre. Les fileuses savent cela, les conteuses aussi. Si la belle s'était endormie à l'orée de sa vie de jeune fille, c'était pour les besoins de la métamorphose. L'oubli dont elle avait fait preuve étant l'oubli des générations. D'enfant, elle s'était crue tout à coup devenue femme. Elle avait méprisé les leçons de ses aînées qui lui enseignait à la fois son apprentissage et son âge. N'en respectant pas les interdits, elle s'était blessée contre le temps, aussi le conte, par vénération pour la chronologie, bascula-t-il son récit dans le merveilleux. Tisser la Légende, c'est toujours repriser les trous, les amnésies de l'Histoire. Le fil devient alors celui du rêve qui ne procède plus dans le tableau de façon linéaire mais plus par analogie de couleurs. Le bleu y aime l'azur, le rouge recherche le vermeil, et la clarté le brillant de l'or. La Vérité échappe à la Réalité pour s'accoupler au Désir.

Toute famille noble chercha ainsi à redorer son blason d'ancêtres mythiques, fabuleux qui expliquant la préciosité d'un tel lignage, attesterait de la valeur actuelle des descendants. De nombreux textes médiévaux décrivirent ainsi l'épopée des grandes familles s'originant dans le cycle Arthurien, dans un autrefois que personne ne pourra jamais aller vérifier. « La belle endormie » fut ainsi l'archétype d'une ancêtre originelle pour beaucoup de monde au même titre que Mélusine expliqua les Lusignan. Mais, ce texte se transforma avec le temps, avec ces nombreuses réécritures pour devenir au plus près de nous La belle au bois dormant sous la plume de Charles Perrault puis de celles des frères Grimm. Ses différentes versions s'édulcorent au fil des siècles pour devenir de nos jours une histoire pour les enfants. Les premiers récits étaient pourtant au départ la version officielle sur laquelle s'étayait alors le pouvoir politique des grands du royaume de France. Mais, pour l'édification d'un peuple, il n'est jamais bon de raconter l'Histoire de la même façon. Le narrateur devant tenir compte de ce que son auditoire veut ou peut entendre.

Le conte de fées n'est pas seulement un conte de bonnes femmes, de Dames comme Marie de France, c'est d'abord un acte de foi. L'auditeur est là pour croire à ce qu'on lui raconte, pas pour juger. Aussi, peu soucieuse de logique, la narration procède à différents niveaux en même temps. Les personnages sont des allégories et l'intrigue enseigne autre chose qu'elle-même. Elle fait la navette entre le personnel et le collectif. Elle comprend de nombreux anachronismes défiant la raison et, le recours à la pensée magique est souvent nécessaire pour dénouer les imbroglios dus aux nombreux revirements temporels ou spatiaux. Car, le récit recèle souvent de nombreuses histoires différences venues rapiécer la toile au fil du temps et, il faut souvent beaucoup de génie au narrateur pour permettre une lecture convenable d'éléments fort disparates.

La quête du chevalier est d'abord une quête historique, s'il parcourt en tout sens la forêt, c'est pour mieux y discerner son arbre généalogique. Le « mystère des origines » fonctionne pour lui comme un saint Graal, persuadé qu'il y a quelque part une cause sacrée à son destin. Dans les premières versions de la belle endormie, le chevalier pénétrant enfin le château oublié au fond de la forêt y viole et engrosse la jeune pucelle qui y somnole. La courtoisie nous montrant là ses premiers balbutiements. Mais la bestialité de la chose permet tout de même de mettre en lumière que les hommes pourraient y être pour quelque chose dans la conception des enfants et lutterait ainsi contre l'idée d'un pouvoir matriarcal aussi despotique que terrifiant. Cette terreur réapparait chez Charles Perrault par un rajout à son histoire de la belle au bois dormant, celle de la Reine Mère devenue ogresse et que le serviteur doit tromper en lui sacrifiant de la chair animale en lieu de la dévoration de ses propres petits enfants. On peut imaginer que Charles Perrault pompe alors sur le mythe grec de Chronos, mais, sous sa plume le temps est figurée par un personnage féminin. Il rééquilibre avec bonheur les choses dans son Petit Chaperon Rouge où l'agresseur n'est plus la grand'mère (pourtant bien inquiétante), mais un loup faussement humanisé.




<BLOCKQUOTE style="TEXT-ALIGN: left">... Quelque temps après, le roi alla faire la guerre à l'empereur Cantalabutte son voisin. Il laissa la régence du royaume à la reine sa mère, et lui recommanda vivement sa femme et ses enfants : il devait être à la guerre tout l'été, et dès qu'il fut parti, la reine-mère envoya sa bru et ses enfants à une maison de campagne dans les bois, pour pouvoir plus aisément assouvir son horrible envie. Elle y alla quelques jours après, et dit un soir à son maître d'hôtel :
-"Je veux manger demain à mon dîner la petite Aurore" .
-" Ah ! Madame" , dit le maître d'hôtel.
-" Je le veux" , dit la reine (et elle le dit d'un ton d'ogresse qui a envie de manger de la chair fraîche) , " et je veux la manger à la sauce-robert."
Ce pauvre homme, voyant bien qu'il ne fallait pas se jouer d'une ogresse, prit son grand couteau, et monta à la chambre de la petite Aurore : elle avait alors quatre ans, et vint en sautant et en riant se jeter à son cou, et lui demander du bonbon. Il se mit à pleurer, le couteau lui tomba des mains, et il alla dans la basse-cour couper la gorge à un petit agneau, et lui fit une si bonne sauce que sa maîtresse l'assura qu'elle n'avait jamais rien mangé de si bon. Il avait emporté en même temps la petite Aurore, et l'avait donnée à sa femme pour la cacher dans le logement qu'elle avait au fond de la basse-cour. Huit jours après, la méchante reine dit à son maître d'hôtel :
-"Je veux manger à mon souper le petit Jour."
Il ne répliqua pas, résolu de la tromper comme l'autre fois; il alla chercher le petit Jour, et le trouva avec un petit fleuret à la main, dont il faisait des armes avec un gros singe : il n'avait pourtant que trois ans. Il le porta à sa femme qui le cacha avec la petite Aurore, et donna à la place du petit Jour un petit chevreau fort tendre, que l'ogresse trouva admirablement bon.
</BLOCKQUOTE>
<BLOCKQUOTE style="TEXT-ALIGN: justify">Cela avait fort bien été jusque-là, mais un soir cette méchante reine dit au maître d'hôtel : "Je veux manger la reine à la même sauce que ses enfants." Ce fut alors que le pauvre maître d'hôtel désespéra de pouvoir encore la tromper. La jeune reine avait vingt ans passés, sans compter les cent ans qu'elle avait dormi : sa peau était un peu dure, quoique belle et blanche; et le moyen de trouver dans la ménagerie une bête aussi dure que cela ? Il prit la résolution, pour sauver sa vie, de couper la gorge à la reine, et monta dans sa chambre, dans l'intention de n'en pas faire à deux fois; il s'excitait à la fureur, et entra le poignard à la main dans la chambre de la jeune reine. Il ne voulut pourtant point la surprendre, et il lui dit avec beaucoup de respect l'ordre qu'il avait reçu de la reine-mère.
-"Faites votre devoir" , lui dit-elle, en lui tendant le cou; " exécutez l'ordre qu'on vous a donné; j'irai revoir mes enfants, mes pauvres enfants que j'ai tant aimés"; car elle les croyait morts depuis qu'on les avait enlevés sans rien lui dire.
-"Non, non, Madame, lui répondit le pauvre maître d'hôtel tout attendri, vous ne mourrez point, et vous pourrez revoir vos chers enfants, mais ce sera chez moi où je les ai cachés, et je tromperai encore la reine, en lui faisant manger une jeune biche en votre place."
</BLOCKQUOTE>
<BLOCKQUOTE style="TEXT-ALIGN: justify">Il la mena aussitôt à sa chambre, où la laissant embrasser ses enfants et pleurer avec eux, il alla accommoder une biche, que la reine mangea à son souper, avec le même appétit que si c'eût été la jeune reine. Elle était bien contente de sa cruauté, et elle se préparait à dire au roi, à son retour, que les loups enragés avaient mangé la reine sa femme et ses deux enfants. </BLOCKQUOTE>
<BLOCKQUOTE style="TEXT-ALIGN: justify">
Un soir qu'elle rôdait comme d'habitude dans les cours et basses-cours du château pour y humer quelque viande fraîche, elle entendit dans une salle basse le petit Jour qui pleurait, parce que la reine sa mère le voulait faire fouetter, parce qu'il avait été méchant, et elle entendit aussi la petite Aurore qui demandait pardon pour son frère. L'ogresse reconnut la voix de la reine et de ses enfants, et furieuse d'avoir été trompée, elle commande dès le lendemain au matin, avec une voix épouvantable, qui faisait trembler tout le monde, qu'on apportât au milieu de la cour une grande cuve, qu'elle fit remplir de crapauds, de vipères, de couleuvres et de serpents, pour y faire jeter la reine et ses enfants, le maître d'hôtel, sa femme et sa servante : elle avait donné ordre de les amener les mains liées derrière le dos. Ils étaient là, et les bourreaux se préparaient à les jeter dans la cuve, Lorsque le roi, qu'on n'attendait pas si tôt, entra dans la cour à cheval; il était venu en poste, et demanda tout étonné ce que voulait dire cet horrible spectacle; personne n'osait l'en instruire, quand l'ogresse, enragée de voir ce qu'elle voyait, se jeta elle-même la tête la première dans la cuve, et fut dévorée en un instant par les vilaines bêtes qu'elle y avait fait mettre. Le roi ne put s'empêcher d'en être fâché, car elle était sa mère; mais il s'en consola bientôt avec sa belle femme et ses enfants.

Charles Perrault</BLOCKQUOTE>
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: La belle endormie   Sam 25 Sep 2010 - 15:28

2 Le pouvoir des mots.

Assiégée, assaillie puis directement saillie, la belle endormie est d'abord une proie de guerre pour le chevalier. Car en fécondant cette inattendue pucelle, ce guerrier étend un peu plus son lignage, c'est à dire son fief. A défaut de connaître son sang, il lui faut prouver sa vaillance dans ses multiples assauts. Peu importe sa bravoure, (violer une jeune fille endormie, quel exploit!), il lui faut répandre son sang le plus possible sur ses alentours. S'accaparer de nouvelles terres par un mariage des corps aussi animal fut-il. Le chevalier procède à l'image de son étalon. Face, à tous ces préfixes en a issu du latin ad et qui annoncent le terrible rapprochement, la belle ne se dérobera pas, au contraire, elle jouera de ses atours. Son donjon sera toujours prenable. Elle le sait. Aussi, plutôt que d'ériger de nouveaux et vains remparts, la Dame moderne du moyen-age favorise en son château l'accueil, l'asile. Le préfixe a, elle l'utilise, mais dans l'autre sens. Elle perce également les murs, non à coup de bombardes ou de béliers, mais de l'intérieur, en transformant les étroites meurtrières en ouvertures qu'elle appelle fenêtres. Sa tour n'est plus un camp retranché, caché, barricadé, il devient une maison réputée que tout seigneur se doit de visiter. Son château attire. La Dame invente ainsi la cour, antichambre de son donjon. La quête du héros devra désormais y devenir une conquête, une quête à deux où la mort devra céder le pas à l'Amour.
Autant, le jouvenceau se devait toujours de forger son armure, sa musculature dans les arts martiaux, autant la métamorphose de la jouvencelle s'opère par un embellissement de tout son être. Le sommeil seul permet cette modification corporelle que la fille ne peut maîtriser. Il permet aussi le rêve à l'intérieur duquel se déploie la pensée. La magie féminine opère donc en transformant de l'intérieur la peur de l'agresseur en désir du prince charmant. Cette mutation peut prendre du temps. Cent ans, professe Perrault. A vrai dire, aujourd'hui encore, cette mutation peut prendre parfois, en fonction des êtres, beaucoup plus de temps.
Si la princesse séduit immanquablement à l'issue de son sommeil, les charmes du prince demeurent plus hypothétiques. Car, le prince charmant n'est en rien un être réel. Son arrivée peut donc décevoir. Il demeure un être rêvé, une légende. Son charme, ce n'est que l'attrait de la forêt, de la nature, un monde que la princesse ignore pour avoir été élevée dans le château de son père. Autant un petit Poucet retrouvera son chemin dans le dédale forestier, autant un petit Chaperon Rouge s'y trompera dès le premier carrefour venu. C'est que le charme appartient au passé, au temps où les enchanteurs confectionnaient leurs filtres à partir des feuilles où des fruits des arbres (les charmes). C'est donc, pour la châtelaine, un savoir inconnu, ancien et externe à sa condition qu'elle ne pourrait retrouver que par le chemin mal famé de la sorcellerie. Les femmes regagnant la forêt étant plutôt mal perçues.
Mais si les hommes demeurent mystérieux, imprévisibles dans leur violence, ils doivent désormais accepter dans les usages des châteaux de leurs Dames, un premier interdit. La clôture du jardin secret. Cet interdit n'est pas une muraille. Une simple porte, parfois une tenture, c'est surtout une parole à laquelle on se doit de répondre par un serment. Trahir cette parole impliquerait alors le déclenchement d'un prochain malheur, un accident dans la destinée. L'effraction de l'interdit introduit l'idée d'un futur funeste et par jeu de paroles: sinon!, menace le jet d'un mauvais sort! Il ne faut pas vouloir voir Mélusine dans son bain tout comme il est strictement défendu de se servir de la clé de son mari quand on est la femme de Barbe-Bleue!

Au fil du temps, la Parole, par son savant tissage, cherche à imposer sa Loi!

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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: La belle endormie   Dim 26 Sep 2010 - 12:55

3: L'éternel retour




...Croisés des grandes batailles
Sachez vos lances manier
Ajustez cottes de mailles
Armures et boucliers
Si l'ennemi vous assaille
Gardez-vous de trépasser
Car derrière vos murailles
On attend sans se lasser.

File la laine, filent les jours
Garde ma peine et mon amour
Livre d'images des rêves lourds
Ouvre la page à l'éternel retour...








Ecrite en 1949 par Robert Marcy, la chanson File la laine dit combien ceux qui semblent dormir ne font pas rien: ils espèrent et leurs rêves sont si vastes qu'ils peuvent depuis l'hiver faire renaître le printemps. Ce troubadour des temps modernes le savait d'autant mieux qu'il venait de passer trois ans caché chez sa Dame, la comédienne Hélène Duc afin d'échapper aux rafles des nazis et mieux servir « l'armée des ombres ».




L'éternel Retour insiste donc sur cette lointaine idée médiévale, celtique, que le temps ne fuit pas mais qu'il se déploie en cycles à la façon des spirales. Le chant du troubadour est une ritournelle dans laquelle le même motif revient, mais à chaque fois légèrement transformé, altéré dans le ton, c'est à dire discrètement autre. Chant et contre-chant se répondent car les variations de cette musique n'existeraient pas s'il n'y avait l'éternel refrain.




Pour garder la vie, pour lutter contre le trépas, la Dame n'agit pas donc comme le Chevalier. Elle ne tend pas vers l'Autre comme l'archer ou le champion tendent leurs flèches ou leur lance vers l’Ennemi pour s'en défendre et le supprimer. Non, Elle attend l'Autre, car elle désire que les choses adviennent. Son combat ne consiste pas à lutter de front contre le Réel et le Présent, mais, plutôt, pour le modifier à son gré, d'en nuancer les représentations. C'est pourquoi, elle crée la Littérature. L'écrit possède en effet le pouvoir de conserver à l'infini les archétypes comme les abbayes conservent et recopient dans leurs Bibles le message divin. Mais, à la différence de cette écriture monolithique, le livre permet des allégories, des enluminures, c'est à dire de légères variations de chaque auteur sur la trame: le fil restant le fil, quand son parcours devient changeant. Alors, la Vérité se transforme, elle n'est plus seulement au plus près de l'énoncé, sa forme apparaît désormais nouvelle dans les entrelacs. Le Chevalier n'est plus seulement qu'un seigneur, la Dame n'est plus seulement qu'une reine. De la même façon que les anciens titres Monsieur, Madame caractérisent désormais des genres, des rôles masculins ou féminins plutôt qu'un seul suzerain et sa reine. La Littérature diversifiant à l'infini les mots en une multitude de héros et d'héroïnes, fait évoluer peu à peu ses lecteurs. Les mots premiers ne sont plus être pris au pied de la lettre, en devenant profanes, ils s'éloignent peu à peu du dogme. Chaque monsieur, chaque madame ne peuvent plus réellement exister comme roi ou reine, mais chacun peut le redevenir à la lecture du roman. Cette nouvelle langue, plus proche des patois, plus éloignée du latin, offre ainsi la possibilité de répandre une culture en dehors des codes rigides qu'impose le clergé.




Dans le Chat Botté, le fils du meunier apprend de son animal cet art du travestissement. Lorsqu'on est rien, le mieux est d'être moins encore; et face à la Mort, il faut faire le mort!



Un Meunier ne laissa pour tous biens à trois enfants qu'il avait, que son Moulin, son âne, et son chat. Les partages furent bientôt faits, ni le Notaire, ni le Procureur n'y furent point appelés. Ils auraient eu bientôt mangé tout le pauvre patrimoine. L'aîné eut le Moulin, le second eut l'âne, et le plus jeune n'eut que le Chat. Ce dernier ne pouvait se consoler d'avoir un si pauvre lot :
Mes frères, disait-il, pourront gagner leur vie honnêtement en se mettant ensemble ; pour moi, lorsque j'aurai mangé mon chat, et que je me serai fait un manchon de sa peau, il faudra que je meure de faim.

Le Chat qui entendait ce discours, mais qui n'en fit pas semblant, lui dit d'un air posé et sérieux : Ne vous affligez point, mon maître, vous n'avez qu'à me donner un Sac, et me faire faire une paire de Bottes pour aller dans les broussailles, et vous verrez que vous n'êtes pas si mal partagé que vous croyez. Quoique le Maître du chat ne fît pas grand fond là-dessus, il lui avait vu faire tant de tours de souplesse, pour prendre des Rats et des Souris, comme quand il se pendait par les pieds, ou qu'il se cachait dans la farine pour faire le mort, qu'il ne désespéra pas d'en être secouru dans sa misère.
Lorsque le chat eut ce qu'il avait demandé, il se botta bravement, et mettant son sac à son cou, il en prit les cordons avec ses deux pattes de devant, et s'en alla dans une garenne où il y avait grand nombre de lapins. Il mit du son et des lasserons dans son sac, et s'étendant comme s'il eût été mort, il attendit que quelque jeune lapin, peu instruit encore des ruses de ce monde, vînt se fourrer dans son sac pour manger ce qu'il y avait mis...

Charles Perrault, le Chat Botté.




Ainsi, pendant que la culture orale s'approprie les bienfaits du conte par sa lente digestion au fil des siècles, les écrivains cuisinent le récit par des versions renouvelées. Dans le roman, le texte premier est remanié à l'infini et, si n'existait en filigrane la trame, ces multiples altérations pourraient finir par nous en masquer le fil. Il faut donc savoir lire le thème de la belle endormie ailleurs que dans sa version officielle pour mieux le débusquer là où on ne le soupçonne pas. Bref, il faut savoir le prendre en filature.




La Dame décolle ainsi partout le désir du besoin. Face à la mort inéluctable, c'est à dire étymologiquement que l'on ne peut éviter en luttant, à l'avidité animale qui régit les ogres, elle met peu à peu en place un contre-pouvoir: celui de l'appétit!
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: La belle endormie   Dim 26 Sep 2010 - 18:11

4 Des chênes et des oiseaux.




Tout comme sur notre métier, les fils de chaîne sont là pour soutenir la trame, les chênes étaient la forêt. Ils y sont à la fois des milliers et millénaires. Ils y préexistent, offrant l'architecture du décor. De la langue, ils en sont le Quercy, l'endroit planté de chênes, au dire des lointains latins. Par leur port majestueux, ils symbolisent la royauté et en abritent la justice. Mais, sous leurs frondaisons, à l'intérieur même de leurs ramures, de leurs touffus feuillages, grouille une vie mystérieuse, un pépiement aussi étrange que joyeux, aussi profond et superficiel que les paroles de la Dame. Les oiseaux sont les chantres de la forêt. Ils sont là depuis tout temps. Bien avant le temps des hommes. Ils parlent énormément et ne se taisent que lorsque l'on s'approche trop près d'eux.




Les oiseaux se faufilent entre les arbres avec dextérité. Nulle broussaille, nulle futaie, nulle ronce ne peuvent les arrêter. Les troncs, les branches, les lierres ne représentent pas pour eux des murs infranchissables, des frontières à percer à coup d'épées ou de haches, mais plutôt autant de refuges, d'étapes, d'espaces pour leurs vols incessants. Or, si les chênes millénaires préexistent aux hommes, les oiseaux étaient là avant. Beaucoup plus anciens et beaucoup plus nombreux. Et, leurs gazouillis: leurs paroles sans but, accompagnent le chevalier errant.




L'oiseau de la Dame demeure quant à lui, prisonnier de ses barreaux. Les mêmes lignes verticales dessinent autour de lui une cage et les vides ménagés dans cette paroi ne sont pas des ouvertures lui permettant son envol, mais autant de fenêtres ménagées pour mieux l'admirer. Autant les arbres dissimulent la gent ailée, autant les volières la révèlent comme les écrins participant à l'éclat des bijoux qu'ils enchâssent. Et si, l'immensité des bois anonymisent ses habitants, la cage cajole et particularise ses prisonniers.

Le rossignol est un oiseau capable de chanter sa joie aussi bien au cœur de la forêt qu'enfermé au château. Où qu'il se trouve, il a le cœur gai. A l'inverse, le chevalier errant est un roi nu. Dépourvu de titre, il ressent son inexistence bien plus amèrement que le vaurien jeté aux oubliettes. Bannie, son âme n'appartient plus à personne, elle s'embrume car elle ne possède encore de réel chemin, de véritable mission. Et, c'est pourtant sous le couvert du chêne que ce sujet fend enfin l'armure, pour parler à l'oiseau en comparant leur sort respectif.



...Chante, rossignol, chante,
Toi qui as le cœur gai.
Tu as le cœur à rire…
Moi je l’ai à pleurer.

Il y a longtemps que je t’aime,
Jamais je ne t’oublierai.

J'ai perdu mon amie
Sans l'avoir mérité.
Pour un bouquet de roses
Que je lui refusai.

Je voudrais que la rose
Fût encore au rosier,
Et moi et ma maîtresse,
Dans les mêmes amitiés.



Cueillir des roses au risque de s'égratigner le doigt dans les épines est pourtant du rôle du damoiseau. Mais, pour qui se refuse alors à saigner, la sentence devient cruelle. Ne voulant partager le sort de sa belle, le jouvenceau se trouve irrémédiablement rejeté. Être aimé sans aimer n'est pas de jeu. Ce qu'il croyait encore être sa liberté se retourne contre lui pour former son exil. Sa nostalgie et son chant lui servant à imaginer le temps d'avant, l'enfance où sa mie était comme lui, encore bouton, adoucissent la cruauté de son sort en lui permettant mieux que l'oubli: le souvenir. Si le passé n'est plus: on peut le recréer par la pensée.

Mais, si les premières amours demeurent en nos mémoires bien gentilles, attendrissantes, c'est que parfois la langue se tait comme pour refermer les pires blessures. Elle a ainsi su garder de la damoiselle, mademoiselle. Elle eu tôt fait d'oublier mondemoiseau.

Marie de France, auteure du XIIème, refusait déjà que la sensibilité soit tue au profit d'une chimérique défense contre la cruauté du désamour. Elle écrivit en roman le lai du laostig, c'est à dire du rossignol que chantaient auparavant les bardes bretons.



LAI DU ROSSIGNOL.
Je vous rapporterai une autre aventure dont les Bretons ont fait un Lai ; ils le nomment dans leur langue Laustic ; les François par cette raison, l'appellent Rossignol, et les Anglois Nightingale.
A Saint-Malo, ville renommée dans la Bretagne , résidoient deux chevaliers fort riches et très-estimes. La bonté de leur caractère étoit tellement connue, que le nom de la ville où ils demeuroint étoit devenu célèbre. L'un d'eux avoit épousé une jeune femme sage, aimable et spirituelle. Elle aimoit seulement la parure ;et par le goût qu'elle apportoit dans ses ajustements, elle donnoit le ton à toutes les dames de son rang. L'autre étoit un bachelier fort estimé de ses confrères ; il se distinguoit particulièrement par sa prouesse, sa courtoisie et sa grande valeur ; il vivoit très honorablement, recevoit bien et faisoit beaucoup de cadeaux. Le bachelier devint éperduement amoureux de la femme du chevalier ; à force de prières et de supplications et surtout à cause des louanges qu'elle en entendoit faire, peut être aussi à cause de la proximité de leur demeure, la dame partagea bientôt les feux dont brûloit son amant.
Par la retenue qu'ils apportèrent dans leur liaison, personne ne s'aperçut de leur intelligence. Cela étoit d'autant plus aisé aux deux personnages que leurs habitations se touchoient, et qu'elles n'étoient séparées que par un haut mur noirci de vétusté. De la fenêtre de sa chambre à coucher la dame pouvoit s'entretenir avec son ami. Ils avoient même la facilité de se jeter l'un à l'autre ce qu'ils vouloient ; la seule chose qui leur manquoit étoit de ne pouvoir pas se trouver ensemble, car la dame étoit étroitement gardée. Quand le bachelier étoit à la ville, il trouvoit facilement le moyen d'entretenir sa belle, soit de jour, soit de nuit. Au surplus ils ne pouvoient s'empêcher l'un et l'autre de venir à la croisée pour jouir seulement du plaisir de se voir.
Ils s'aimoient depuis long-temps, lorsque pendant la saison charmante où les bois et les prés se couvrent de verdure, où les arbres des vergers sont en fleurs, les oiseaux font entendre les chants les plus agréables et célèbrent leurs amours, les deux amants deviennent encore plus épris qu'ils ne l'étoient. La nuit, dès que la lune f aisoit apercevoir ses rayons, et que son mari se livroit au sommeil, la dame se relevoit sans bruit, s'enveloppoit de son manteau et venoit s'établir à la fenêtre pour parler à son ami, qu'elle savoit y rencontrer. Ils passoient la nuit à parler ensemble ; c'étoit le seul plaisir qu'ils pouvoient se procurer. La dame se levoit si souvent, ses absences étoient si prolongées, qu'à la fin le mari se fâcha contre sa femme, et lui demanda plusieurs fois avec colère quel motif elle avoit pour en agir ainsi et où elle alloit.
Seigneur, dit - elle, il n'est pas de plus grand plaisir pour moi que d'entendre chanter le rossignol ; c'est pour cela que je me lève sans bruit la plupart des nuits. Je ne puis vous exprimer ce que je ressens du moment où il vient à se faire entendre. Dès lors il m'est impossible de pouvoir fermer les yeux et de dormir. En écoutant ce discours le mari se met à rire de colère et de pitié. Il lui vient à l'idée de s'emparer de l'oiseau chanteur. Il ordonne en conséquence à ses valets de faire des engins, des filets, puis de les placer dans le verger. Il n'y eut aucun arbre qui ne fût enduit de glu ou qui ne cachât quelque piège. Aussi le rossignol fut-il bientôt pris. Les valets l'apportèrent tout vivant à leur maître, qui fut enchanté de l'avoir en sa possession ; il se rend de suite auprès de sa femme.
Où êtes vous, madame, lui dit - il, j'ai à vous parler ? Eh bien ! cet oiseau qui troubloit votre sommeil ne l'interrompra pas davantage , vous pouvez maintenant dormir en paix, car je l'ai pris avec de la glu. Je laisse à penser quel fut le courroux de la dame en apprenant cette nouvelle ; elle prie son mari de lui remettre le rossignol. Le chevalier, outré de jalousie, tue le pauvre oiseau, et chose très-vilaine, il lui arrache la tête et jette son corps ensanglanté sur les genoux de sa femme, dont la robe fut tachée sur la poitrine. Aussitôt il sortit de l'appartement. La dame ramasse le corps du rossignol, elle verse des larmes et maudit de tout son cœur les misérables qui avoient fait les engins et les lacs. Ah! malheureuse, quelle est mon infortune, je ne pourrai désormais me lever la nuit ni aller me mettre à la fenêtre, où j'avois coutume devoir mon ami.
Je n'eu puis douter, il va penser sans doute que je ne l'aime plus ; je ne sais à qui me confier, et à qui demander conseil. Eh bien! je vais lui envoyer le rossignol, et l'instruire de ce qui vient de se passer. La dame enveloppe le corps du malheureux oiseau dans un grand morceau de taffetas brodé en or, sur lequel elle avoit représenté et décrit l'aventure. Elle appelle un de ses gens et l'envoie chez son ami. Le valet remplit sa mission , il se rend auprès du chevalier, le salue de la part de sa maîtresse, puis, en lui remettant le rossignol, il lui raconta l'histoire de sa mort. Le bachelier qui étoit fort sensible fut vivement affecté d'apprendre cette nouvelle ; il fit faire un petit vase, non pas de fer ou d'acier, mais d'or fin et enrichi de pierres précieuses et fermé par un couvercle. Ily enferma le corps de l'oiseau, puis ensuite il fit sceller le vase qu'il porta toujours sur lui.
Cette aventure qui ne pouvoit longtemps rester ignorée, fut bientôt répandue dans tout le pays. Les Bretons en firent un Lai auquel ils donnèrent le nom du Laustic.
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MessageSujet: Re: La belle endormie   Mer 29 Sep 2010 - 0:37

Quand un Vic conte...

J'ai un faible pour ces voyages là et leurs dédales...
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Romane
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MessageSujet: Re: La belle endormie   Mer 29 Sep 2010 - 0:42

Quand Vic erre entre les mots, ça donne un florilège assez époustouflant de bonds et rebonds. On peut toujours s'attendre à tout, il restera toujours un bout de tout que nous n'avons pas prévu.

Continue, Vic, depuis deux jours je lis ici.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: La belle endormie   Mer 29 Sep 2010 - 10:34

5 Des semblances, de leurs maléfices et quelques mises en garde.
Pour le lecteur en quête de vérité, notre forêt apparaît maintenant bien étrange. C'est que notre cheminement oblige à des détours et que ce que l'on croyait déjà connaître revêt des apparences nouvelles pouvant nous faire douter de nos sens. Plus nous pénétrons dans le taillis, plus nous y errons, plus le risque d'illusions s'amplifie. Les mots du texte, les phrases, les paragraphes, les contes cités disent une chose, leur chose, et en même temps une autre chose, peut-être même d'autres choses pour peu qu'on les regarde sous un angle légèrement différent. C'est que les mots changent de sens en fonction de leur contexte. Ils disent une chose dans le passé, une autre chose dans le présent à la manière des allégories. La relecture amplifie le phénomène. Autrefois! Or autant d'autres choses que d'autres fois. Seulement, il nous faut, pour notre quête, aller de l'avant.
Les fées, du latin fatum, sont les maîtresses de notre destin. Ce sont elles qui en traient le fil, qui possèdent le pouvoir de le tordre, de le tisser, de le tresser et l'unir à d'autres, de le casser. Pour cela, elles utilisent la parole avant nous, avant que nous ne sachions même parler, de l'intérieur du mythe, elles prédisent. Or, pour peu que l'une d'entre elles se trouve froissée par quelque manque d'égard envers sa personne où sa renommée, les choses les plus funestes peuvent sortir de sa bouche. Ensuite, sa parole devient sentence, sa prédiction, prophétie. Contre ce maléfice n'existe malheureusement qu'un seul antidote, une parole qui également préexiste, mais qui agit en prévention, qui se veut une mise en garde. Ces deux magies utilisent souvent la même alchimie. Elles se ressemblent dans leur nature, elles sont pourtant contraire dans leur volition. Aussi, notre carrefour exige-t-il désormais que nous discernions bien les sentes du vice de l'allée des vertus.
Dans sa conquête de l'Angleterre, et tel que nous le raconte son Roman, Perceforest arriva en une contrée nouvelle où sa renommée n'était pas encore connue. Son blason n'y évoquait rien, et la monnaie frappée à son effigie n'était ici d'aucune valeur. Il était semblable au fils du meunier cherchant fortune, mais sans les conseils avisés et tout le travail de son Chat Botté. Personne pour le faire passer pour le Marquis de Carabas. Et c'est ainsi que, malgré les hauts faits asseyant son nom, Perceforest fut transformé en ours.
Comme toute magie noire, cette dernière fonctionna à son insu. Partout où il se présentait, les gens fuyaient, effrayés par sa figure. Il se croyait pourtant homme de bien, or, il était devenu un animal. Sa métamorphose avait prise durant son sommeil, et, maintenant qu'il était proprement éveillé, il constatait son cauchemar. La sorcière l'avait défigurée au moyen d'une « semblance ».
En ces temps médiévaux, la « semblance » agissait à la façon d'une allégorie. Une chose équivalait à une autre par le seul jeu des apparences. Et, sans le savoir, Perceforest était devenu un ours par le simple fait que la sorcière, marchant au-devant de lui, disait qu'il était un ours à tous ceux qui voulait l'entendre. Ces gens savaient qu'il était réellement un ours, non que cet animal figura sur son blason mais dans le venin langagier qui le précédait. Pour échapper à ce maléfice, Perceforest dut faire « rendre gorge » à la vipère.
Le conte puise dans le passé les ingrédients nécessaires servant d'antidotes aux sorcelleries. Il extrait le venin du serpent pour en faire un médicament. Le venin est le même, son emploi différent. Le conte également préexiste. Mais, il l'annonce par: il était une fois. Il dit l'imparfait du passé et la mise en garde pour votre futur. Il oblige son auditeur à différencier la bonne grand-mère du méchant loup malgré ses apparences trompeuses. C'est une parole qui prévient tout en parlant au passé. Car, si le futur sera une « semblance » du passé, il n'est pourtant pas le même. Le chevalier, l'enfant, devra puiser dans le présent qu'est le conte, dans sa forme passée, la nourriture culturelle nécessaire à sa survie.
La mort est toujours sacrée car elle est réelle tout autant que la vie. Pourtant, le maléfice voudrait qu'on n'y croit pas sous prétexte qu'elle serait trop horrible et fascinante. Le Chevalier détournerait alors son regard du Dragon par peur d'être médusé. Mais, au milieu des racines, dans le cheminement, chacun, par un faux pas, risque le trépas. Le conte est une fantaisie. Il ne ment pas, c'est seulement qu'il ne dit pas la réalité actuelle: il lui préfère la vérité.
Ceux qui après un long cheminement, celui de leur jeunesse, diront la parole officielle, mérite les conseils du conte dans leur éprouvant périple. D'enfants privés de paroles, ils deviendront des responsables de la parole pour autrui. Rois, médecins, hommes de lois, professeurs, prêtres, ils diront ce qui est et leurs paroles deviendront vérités à ceux qui ne savent pas. Ils ne devront pas se tromper au risque de tromper les autres. Le spécialiste de la parole ne devant se servir de son pouvoir que pour la bonne cause.


Catherine Carvennec, conteuse bretonne de Port-Blanc en 1813 édifie son monde avec l'histoire que voici.
Il n'est pas bon de simuler la mort.
Autrefois, il y avait au collège de Tréguier de grands élèves dont certains avaient déjà vingt-deux et même vingt-cinq ans. C'étaient des jeunes paysans auxquels on avait fait commencer leurs études que sur le tard. Bien qu'ils destinassent à la prêtrise, ils se livraient souvent à des plaisanteries qui sentaient le rustre.
Un jour, débarqua au séminaire un garçonnet de chétive apparence et dont l'esprit n'était guère plus robuste que le corps. Il était, comme on dit chez nous, briz-zod, c'est à dire un peu bête. Ses parents avaient pensé qu'à cause de sa simplicité même, il ferait un bon prêtre, et s'étaient saignés aux quatre veines pour l'entretenir au collège.
Le cher pauvret ne tarda pas à devenir le souffre-douleur de ses camarades.Il n'était pas de méchants tours qu'on ne lui jouât.
Il avait d'ailleurs une âme sans rancune et se prêtait bonassement à tout ce qu'on exigeait de lui.
En ce temps-là, je ne sais si cela existe encore, les grands élèves avaient au collège des chambres qu'ils occupaient à deux ou trois. On les appelait pour cette raison des chambristes.
Notre innocent avait pour compagnons de chambrée Jean Coz de Pedernec, et Charles Glouier du Prat.
Un soir qu'Anton L'Hégaret, ainsi se nommait le briz-zod, était resté prier à la chapelle, Charles Glaouier dit à Jean Coz:
-Si tu veux, nous allons bien nous amuser, au dépens de l'idiot.
-Comment cela?
-tu vas défaire tes draps. Puis, nous les suspendrons, l'un à la tête, l'autre au pied du lit, de manière à former une « chapelle blanche ». Je me coucherai, et lorque L'Hégaret rentrera, tu lui annonceras, les larmes aux yeux, que je suis mort. Tu seras censé m'avoir veillé jusqu'à ce moment, et tu l'inviteras à te remplacer.
Tu sais comme il est docile. Il ne sera pas nécessaire de le supplier. Tu auras soin, en sortant, de laisser la porte entr'ouverte. Tu diras aux camarades de chambres voisines de se tenir avec toi dans le couloir. Je vous promets à tous une scène désopilante. Si jamais, après pareille nuit, L'Hégaret consent à veiller un mort, je veux que le crique me croque.
-Bravo, s'écria Jean Coz, il n'y a que toi pour avoir des imaginations pareilles.
Les voilà de se mettre à l’œuvre.
En un clin d’œil, les draps sont attachés au plafond. Une serviette est disposée sur la table de nuit. L'assiette, où les étudiants ont coutume, de déposer leur savon, sert de plat pour l'eau bénite. On allume à côté quelques bouts de chandelle. Bref, tout l'attirail funèbre est au complet, et, dans le lit, Charles Glaouier, rigide, les mains jointes, les yeux mi-clos, simule à merveille le cadavre.
...Lorsqu'Anton L'Héguaret entra, il ne fut pas peu surpris de voir Jean Coz à genoux au milieu de la chambre, en récitant le De Profundis.
-Qu'est-ce qu'il y a donc? Demanda -t-il.
-Il y a que notre pauvre Charles a rendu son âme à Dieu, répondit Jean Coz d'un ton bas et lugubre.
-Charles Glaouier? Il était si bien portant tout à l'heure.
-La mort a de ces coups imprévus. Voici deux heures que je le veille. J'ai du l'ensevelir tout seul. Je suis brisé d'émotion et de fatigue. Vous êtes comme moi, son frère de chambrée. Je vous serais reconnaissant de prendre sa place auprès de sa dépouille mortelle, jusqu'à ce que je vienne vous relever, après avoir gouter quelque repos.
-Allez! Allez vous reposer, murmura l'innocent.
Et, il s'agenouilla sur le carrelages de brique, à l'endroit que Jean Coz venait de quitter. Tirant de sa poche son livre d'heures, il se mit à débiter toutes les oraisons d'usage en pareille circonstance. De temps en temps, il s'interrompait pour moucher une des chandelles, pour jeter un peu d'eau soi-disante bénite sur le corps, et aussi pour dévisager timidement le camarade que Dieu avait rappelé à lui. Car, c'était peut-être la première fois qu'Anton le simple se trouvait face à face avec un trépassé.
Il était si préoccupé de remplir décemment sa fonction de veilleur funèbre qu'il n'entendait pas les chuchotements qui se faisaient à quelques pas de lui, dans l’entrebâillement de la porte.
Toute la bande de camarades dont les cellules donnaient sur le couloir était là, les yeux aux aguets; ils n'attendaient, pour se gaudir, que la burlesque scène promise par Jean Coz au nom de Glaouier.
Ils attendirent longtemps.
Les heures nocturnes sonnèrent, l'une après l'autre.
Minuit retentit, quand son tour fut venu.
Une impatience mêlée de peur commençait à gagner chacun.
Un des écoliers dit à mi-voix:
Glaouier ne bouge pas. Si cependant, il était mort pour de bon! Ce fut le signal de la débandade. Seuls, les plus résolus demeurèrent.
Entrons! Il faut savoir! Prononça Jean Coz. Peut-être Glaouier a-t-il imaginé de nous mystifier tous, et non seulement Anton L'Hégaret. Il est de force à cela.
Ce fut une irruption dans la chambre.
Mais, dès les premiers pas, les « apprentis prêtres », restèrent cloués sur place d'épouvante.
Le visage de Glaouier était jaune comme cire. Ses yeux étaient convulsés et fixes. Le souffle de l'Ankou avait terni son regard. L'âme, pour s'échapper, avait écarté les lèvres. On ne voyait plus entre les dents blanches qu'un trou béant, un creux noir et sinistre.
-Le malheureux! S'écrièrent d'une voix commune les étudiants, il est mort, il est réellement mort!
-Jean Coz ne vous l'avait-il donc pas dit? Interrogea tranquillement l'idiot.


Anatole Le Braz qui retranscrit et traduit dans son ouvrage « magie de la Bretagne » ce conte en donne une version dont le français date déjà un peu à nos oreilles. Il écrit avec un style qui n'est plus le notre. C'est qu'il respecte au mieux la langue de son époque, mais aussi les tournures bretonnes qui imposent par exemple le vouvoiement parmi cette bande de potaches. Mais, on reconnaît dans cette histoire, la patte d'une véritable conteuse dans son travail de mise en garde contre les « bizutages » un peu trop appuyé. Le maléfice pouvant se retourner contre l'apprenti-sorcier. Elle utilise pour son public les mêmes armes que celui qu'elle prétend combattre. Elle étire le temps, (les heures nocturnes sonnèrent, l'une après l'autre) afin de ménager un suspens pour prendre émotionnellement ses auditeurs dans ses mots. Face à la semblance de Charles Glaouier, le simulacre de mort raconté par Jean Coz au héros, elle présente une autre semblance, un conte d'autrefois mais dont la chute prévient combien il est dangereux de raconter des histoires pour faire du mal à plus faible que soit. Bien sûr, pour l'auditeur averti, la chute est déjà prévisible, le châtiment étant énoncé dès le début par ce séminariste qui se sert de son savoir sacré à des fins blasphématoires. Il se jette le sort lui-même: Que le grand crique me croque! Cette formule n'a rien à voir avec du latin de messe! Jamais, un prêtre n'utiliserait de telles paroles durant des obsèques ou une veillée funèbre. Pour son ministère, le recteur remet d'abord son âme à Dieu: il parle en son nom, non en celui du Diable!
Vous me direz que c'était une plaisanterie qui ne portait pas à conséquence! Évidemment, si vous la sortez de son contexte! Aujourd'hui, on ne connait plus trop les blagues que se font les séminaristes entre eux, sinon par les nombreux scandales dévoilant les actes de pédophilie perpétrés par des religieux. Par contre, les conneries d'internat fleurissent toujours autant chez les étudiants en médecine. Faire face à la mort, à la maladie, aux handicaps n'est pas plus facile pour ces futurs spécialistes du corps que l'était cet apprentissage pour leurs prédécesseurs spécialistes des âmes. Et, souvent, on retrouve traces de ces « traumatismes » d'internat chez des médecins ou des personnels soignants incapables de respecter leurs malades. Le face à face avec la mort ne va pas de soi. Heureusement, Catherine Carvennec décrit à son auditoire le visage de la mort que chacun redoute: « L'âme, pour s'échapper, avait écarté les lèvres. On ne voyait plus entre les dents blanches qu'un trou béant, un creux noir et sinistre. »
La mort ôte définitivement la parole au disparu. C'est cela qui est sinistre et qui peut véritablement faire peur à chacun.
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Vic Taurugaux

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MessageSujet: Re: La belle endormie   Mer 29 Sep 2010 - 15:22

6 Les cinq réveils de la Belle au Bois Dormant.






Face à l'épouvantail de la mort, le sommeil offre à la fois une semblance et un répit. Il efface le déroulement du temps. L'évanouissement, l'hypnose agissent de la même façon. Il faut pour que les choses adviennent abandonner son corps et sa conscience au rêve, à la lecture ou au conte. En ces temps reculés, médiévaux, on méconnaissait l'importance de la sexualité dans le mystère de la procréation. Votre lignage ne vous appartenait pas vraiment. Le mythe de la Vierge Marie en fut d'autant plus acceptable. Pour vous, femme, il suffisait d'un compagnon suffisamment dévoué à vos côtés, apte à assurer par sa vaillance votre propre protection et subsistance ainsi que celles de votre future progéniture pour que la Nature ou Dieu accomplissent les prodiges nécessaires au bonheur de chacun.

L'enfant qui avant de s'endormir, qui pour s'endormir, écoute la voix berçante de son parent, père ou mère lisant l'Histoire fait de même. Il accepte cette petite mort qu'est l'endormissement comme une chose réelle, non un simulacre. Il ne lutte pas contre le sommeil, savant que ce dernier constitue une étape et non une fin. Il tète et apprend que son cheminement sera long, couvert d'embûches, de lacs, d'illusions qu'il devra tout à tour déjouer et surpasser. Le conte agira alors pour rendre visible le fil à tout ce dont l'apparence du jour nous trouble. Car, le fil est au-delà du trouble, quand le trouble est nécessaire à son apparition. Tout comme l'émotion qui ride les vagues à l'âme, seul le fil permet que l'on distingue parfois sa Dame sous le miroir de l'onde.

Alors, quand toutes les conditions d'une écoute sont réunies, que le corps et la conscience de chacun acceptent enfin de ne plus rien maîtriser, le Lai de la Dame peut enfin s'écouler.



http://www.college-de-france.fr/default/EN/all/lit_fra/colloque_2009_lire_un_texte__7.jsp
FIN
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MessageSujet: Re: La belle endormie   Dim 3 Oct 2010 - 19:48

Vic :

Ta prédisposition à décortiquer et retranscrire me laisse pantoise. Je prends le lien, et écouterai cette conférence (en fait, je les enregistre carrément sur l'ordi, une fois écoutées, pour être sûre qu'elles ne disparaissent pas, si d'aventure le Collège de France opérait un tri régulier).

Il faut pour que les choses adviennent abandonner son corps et sa conscience au rêve, à la lecture ou au conte.

Alors, quand toutes les conditions d'une écoute sont réunies, que le corps et la conscience de chacun acceptent enfin de ne plus rien maîtriser, le Lai de la Dame peut enfin s'écouler.




P.S : On a le droit de réclamer "encore", à chaque découverte vidéo, steup' ?

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
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