Forums Liens Utiles


 
AccueilAccueil  FAQFAQ  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Partagez | 
 

 Herman Melville

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
lucarne



Nombre de messages : 5259
Age : 52
Localisation : Lyon
Date d'inscription : 29/01/2009

MessageSujet: Herman Melville   Dim 24 Oct 2010 - 16:02



Bartleby le scribe

Bartleby est une œuvre éminemment atypique, qui a marqué au XXe siècle les écrivains de l'absurde, entre autres.

Le narrateur est un homme de loi de Wall Street, qui engage dans son étude un dénommé Bartleby pour un travail de scribe, c'est-à-dire qu'il recopie des textes. Au fil du temps, cet être qui s'est d'abord montré travailleur, consciencieux, lisse, ne parlant à personne, révèle une autre part de sa personnalité : il refuse certains travaux que lui demande son patron. Il ne les refuse pas ouvertement, il dit simplement qu'il "préférerait ne pas" les faire, et ne les fait pas. Et cette phrase revient alors systématiquement dans sa bouche : "I would prefer not to", traduite en français par "je ne préférerais pas", ou "je préférerais ne pas" ou encore "j'aimerais mieux pas". Peu à peu, Bartleby cesse complètement de travailler, mais aussi de sortir de l'étude où il dort. Il ne mange rien d'autre que des biscuits au gingembre, et refuse même son renvoi par son employeur...


Un excellent article de Sandrine England & Gilles D'Elia sur Résistance 2012

Pouvoir des formule magiques ou formules magiques au pouvoir ?
Sur Deleuze, "Herman Melville, Bartleby ou la Formule"


À chaque demande, à chaque ordre qu'on lui donne, Bartleby répond par une formule obsessionnelle : "Je ne préférerais pas". On a glosé à l'infini sur ce petit texte, cherchant à savoir si Bartleby était fou, cynique, inconséquent ou révolté. De toutes ces interprétations, nous n'en retiendrons ni n'en rejetterons aucune. Car la nouvelle de Melville ne fait rien d'autre que dire ce qu'elle dit, littéralement et dans tous les sens. Et ce qu'elle dit, c'est qu'il existe des formules magiques. Que certaines formules magiques ont un pouvoir pour changer l'ordre des choses, tandis que d'autres, à l'inverse, sont les formules complices des pouvoirs pour renforcer cet ordre des choses.

Bartleby n'est absolument pas un personnage aliéné : au contraire, c'est le monde tout autour de lui qui est aliéné. Par sa seule formule "Je ne préférerais pas", il se libère de l'aliénation qui affecte pourtant tout son entourage. Et il se libère aussi, du même coup, de l'aliénation qui devrait l'affecter lui-même. Peu importe qu'il puisse modifier ou non la réalité - la seule chose qui compte, c'est son rapport à cette réalité : celui d'un homme encore libre de ne pas y adhérer. Libre de réserver sa réponse aux mots d'ordres, libre de sa distance critique (1). L'anti-management, si l'on veut.

La formule de Bartleby est donc une formule de puissance. Par le pouvoir du langage, il conjure l'impuissance par son contraire : il peut tout sur les choses, y compris en annihiler la valeur et la nécessité, il lui suffit simplement de prononcer sa formule magique : "Je ne préférerais pas".

Melville nous l'a prouvé : la littérature fonctionne, les formules magiques changent le rapport entre l'homme et le monde. L'essentiel est alors de comprendre quelle est la différence entre une formule magique de la puissance sur le réel et une formule magique de la soumission et de l'impuissance. En un temps où, pour reprendre la sentence de "l'historien" François Furet, "nous sommes condamnés à vivre dans le monde où nous vivons", nous devrions en connaître un rayon sur les formules magiques de l'impuissance. Mais nous ne cherchons pas ici un slogan, une phrase-choc ou une déclaration péremptoire comme celle de Furet. Nous cherchons au contraire l'imperceptible. Nous cherchons une formule magique de l'impuissance propre à notre temps, quelque chose qui ait pénétré le discours au point que nous ne l'entendions même pas, que nous n'ayons pas même conscience de son agissement ni de son pouvoir ensorceleur.

En voici une, de formule magique de l'impuissance. Une largement répandue et qui est dotée exactement du pouvoir de tout empêcher, de tout annuler, de paralyser toute surprise, toute générosité inattendue, toute rupture de l'ordre, toute action franche et singulière. En voici une, toute petite, mais symptomatique de notre mauvais temps : "J'allais tout de même pas..." Abracadabra : fini les miracles ! Il suffit de dire ça, et soudainement, sans même que l'on s'en rende compte, tout devient impossible.

Nicolas Sarkozy commence souvent ses phrases par "J'allais tout de même pas". "J'allais tout de même pas régulariser 100 000 sans papiers ! J'allais tout de même pas dire aux parents de la victime que je comprends les coupables ! Nous n'allions tout de même pas vexer nos amis américains..." Mais le Président n'a pas le monopole de la formule magique : elle se répand de droite à gauche, de haut en bas, dévastant toute possibilité, décourageant tout événement partout où elle passe. "Nous n'allions tout de même pas laisser la France être le mouton noir de l'Europe ! J'allais tout de même pas lui dire ce que je pensais ! J'allais tout de même pas faire 1 000 kilomètres pour te voir juste pendant quelques heures ! J'allais tout de même pas faire de la peine à ma femme pour faire plaisir à ma maîtresse ! J'allais tout de même pas donner la moyenne à cet élève, même s'il fait des efforts ! Vous n'allez tout de même pas oser guillotiner le Roi !"

J'ai vu il y a quelques jours un généreux passant donner une petite pièce à un mendiant, dans la rue. Et puis, une fois qu'il a continué son chemin, je l'ai entendu dire à sa femme : "J'allais tout de même pas lui donner deux euros !". Et pourquoi non ? Pourquoi se satisfaire de cette formule magique qui prévient toutes les audaces et toutes les révoltes, qui vaccine contre toute situation d'exception ? Pourquoi, alors que l'amitié, l'amour ou la création, une vie riche de sens en somme, ont besoin de ces miracles qu'une formule comme "j'allais tout de même pas..." a pour but de proscrire ?

Abracadabra : fini les miracles ! La différence avec Bartleby est fondamentale : "Je ne préférerais pas", c'était son talisman personnel, son arme de résistance bien à lui. Tout au contraire, la formule "j'allais tout de même pas..." se répand comme un virus qui incube le discours, la pensée et le désir pour finalement les contaminer par sa seule force d'inertie. Non seulement elle incube les discours, mais elle contamine aussi les esprits les uns après les autres, car la formule magique de l'impuissance n'est pas le programme d'un solitaire, d'un créateur, d'un pionnier, mais tout au contraire celle d'un fatalisme grégaire qui impose son triste uniforme à ses adeptes.

"Je ne préférerais pas", comme discours du maître égaré dans un monde d'esclaves, "j'allais tout de même pas..." comme discours de l'esclave résigné à son sort, voilà une dialectique que ne démentirait pas Nietzsche ! Nietzsche à propos duquel Gilles Deleuze écrivait : "On nous invite toujours à nous soumettre, à nous charger d'un poids, à reconnaître seulement les forces réactives de la vie, les formes accusatoires de la pensée. Quand nous ne voulons plus, quand nous ne pouvons plus nous charger des valeurs supérieures, on nous convie encore à assumer 'le Réel tel qu'il est' - mais ce Réel tel qu'il est, c'est précisément ce que les valeurs supérieures ont fait de la réalité ! (...) Nos maîtres sont des esclaves qui triomphent dans un devenir-esclave universel : l'homme européen, l'homme domestiqué, le bouffon... Nietzsche décrit les États modernes comme des fourmilières, où les chefs et les puissants l'emportent par leur bassesse, par la contagion de cette bassesse et de cette bouffonnerie." (2)

"J'allais tout de même pas" : mot d'ordre contagieux de la bouffonnerie ! Raccourci imperceptible de cette tyrannie de la réalité en laquelle Mona Chollet a diagnostiqué la maladie de notre temps ! (3) On ne peut vraiment compter que sur les gens qui ne sont pas fiables.

Restons encore un peu avec Gilles Deleuze, il a des choses essentielles à nous dire sur les formules magiques. Dans ses dialogues avec Claire Parnet, on peut lire ces lignes étonnantes : "Être traître à son propre règne, être traître à son sexe, à sa classe, à sa majorité - quelle autre raison d'écrire ? Et être traître à l'écriture. Il y a beaucoup de gens qui rêvent d'être traîtres. Ils y croient, ils croient y être. Ce ne sont pourtant que des petits tricheurs... C'est qu'être traître, c'est difficile, c'est créer. Il faut y perdre son identité, son visage. Il faut disparaître, devenir inconnu ... C'est ce que Fitzgerald appelait vraie rupture : la ligne de fuite, non pas le voyage dans les mers du Sud, mais l'acquisition d'une clandestinité (même si l'on doit devenir animal, devenir nègre ou femme). Être enfin inconnu, comme peu de gens le sont, c'est cela trahir." (4)

Voilà qui est dit : on ne peut vraiment compter que sur les gens qui ne sont pas fiables. Nous savons tous que Sarkozy ne se réveillera pas un matin avec comme projet de combattre l'injustice sociale : il est fiable , on ne peut pas compter sur lui. Nous savons tous que le prochain film de Steven Spielberg ne sera pas un film d'auteur risqué et audacieux sur la résistance palestinienne. Par contre, on a pu se fier à Debord, Méliès ou Jean Vigo pour faire des films qui ont trahi le cinéma. On pouvait se fier à James Joyce, car c'était un traître : il a trahi le roman. On peut se fier à Serge Halimi pour trahir son métier, le journalisme. On ne peut se fier qu'aux traîtres. Et les traîtres ne commencent jamais leurs phrases par des formules du genre : "j'allais tout de même pas". Oui, faire un film pour trahir le cinéma, écrire un roman pour trahir le roman, rédiger un article pour trahir le journalisme...

Le véritable risque (nous ne parlons pas ici du capital-risque ou du "risque de l'entrepreneur") dépend aussi d'un refus de penser dans les cadres étroits et mortifères des formules magiques de l'impuissance. Imagine-t-on John Cage dire : "j'allais tout de même pas composer une musique totalement silencieuse !" ; imagine-t-on Malevitch déclarer : "j'allais tout de même pas peindre un carré blanc sur fond blanc !". Cette formule, qui n'est autre chose qu'un garde-à-vous pour lâches devenu un pathétique automatisme, trace aussi une frontière, une ligne à franchir pour qui veut trouver sa dignité d'homme ou de femme.

Et la condition de cette dignité, c'est de pouvoir surprendre le monde. C'est à dire aussi d'être surpris par le monde. La formule "j'allais tout de même pas" a précisément le pouvoir de rendre cette dignité-là impossible, impensable : pas question d'agir sur le monde, ni d'être agi par lui. Plutôt renforcer par des formules tristement magiques les fils barbelés et les clôtures électriques, que de passer clandestinement cette frontière invisible qui sépare sans doute les "bons coups" des amours, les copains des amis, les faiseurs des créateurs, les mondains des artistes, les tricheurs des traîtres !

Car enfin, que cache cette sentence implacable ? Que signifie une formule du genre "j'allais tout de même pas" ? Pourquoi t'allais tout de même pas, dis ? La réponse est logique, tranchante comme un argument de caporal-chef : "j'allais tout de même pas faire ça car il ne faut pas le faire parce que ça ne se fait pas". L'ordre des choses et ceux qui en bénéficient ne sauraient rêver d'une maxime plus rassurante ! L'ordre policier viole la logique et se fait passer pour un ordre naturel : "j'allais tout de même pas car j'allais tout de même pas !" L'incongruité, mot de passe de ceux qui n'entendent rien, ne voient rien, se sentent rien et empêchent tout. "La loi c'est la loi", comme dit le procureur borné.

Cette logique de l'arbitraire, il ne suffit pas d'être un homme ou une femme de gauche pour la combattre. Ça ne veut plus rien dire ici, être un homme ou une femme de gauche. Il y a juste des gens qui collaborent avec leur "j'allais tout de même pas" et d'autres qui résistent avec leur "je ne préférerais pas". Ici la frontière n'est pas entre le rêve et la réalité, moins encore entre le rêve et le cauchemar. La vraie ligne de fuite, la vraie frontière, elle est entre le cauchemar et la réalité. On n'a pas le droit de déclarer : "j'allais tout de même pas décrocher la lune !". La lune, il nous la faut.


(1) François Cusset voit dans les années 1980 "le temps qui marqua surtout la fin de toute critique", il écrit dans La décennie, le cauchemar des années 80 (éditions La Découverte) : "Le nouveau terrorisme mis en place à la fin des années 1970, toujours en pleine vigueur aujourd'hui, a ainsi sa propre veine totalisatrice, qui inverse simplement celle contre laquelle il s'est forgé : elle consiste à restaurer les pouvoirs magiques du clerc-sorcier, du moraliste en chef, sur les ruines de la révolution, sur le cadavre de l'intellectuel critique."
(2) Nietzsche, par Gilles Deleuze (p. 22 sq.), PUF, 1965.
(3) Mona Chollet, La tyrannie de la réalité, Calmann-Lévy, 2004.
(4) Gilles Deleuze et Claire Parnet, Dialogues (p. 56/57), Champs Flammarion.
Revenir en haut Aller en bas
http://sisyphe-heureux.blogspot.com/
Romane
Administrateur
avatar

Nombre de messages : 91113
Age : 62
Localisation : Kilomètre zéro
Date d'inscription : 01/09/2004

MessageSujet: Re: Herman Melville   Lun 25 Oct 2010 - 2:44

L'ensemble de la présentation est magistrale et attirante. J'ai un faible pour ce succulent passage :

Imagine-t-on John Cage dire : "j'allais tout de même pas composer une musique totalement silencieuse !" ; imagine-t-on Malevitch déclarer : "j'allais tout de même pas peindre un carré blanc sur fond blanc !".


Je serais curieuse de savoir si l'auteur évoque les pressions dont les allergiques au "j'allais tout de même pas" font l'objet.

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
"Bonjour, je suis Romane, alors je m'appelle Romane, c'est pour ça que mon pseudo c'est Romane."
http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html
http://lessouffleursdereve.jimdo.com/
Revenir en haut Aller en bas
http://romane.blog4ever.com/blog/index-86614.html
lucarne



Nombre de messages : 5259
Age : 52
Localisation : Lyon
Date d'inscription : 29/01/2009

MessageSujet: Re: Herman Melville   Lun 25 Oct 2010 - 16:58

J'ai aussi beaucoup aimé ces réflexions. L'article déborde largement l'histoire de Bartleby, qui se "limite" à la partie "Je préfèrerais ne pas". Mais je l'ai trouvé passionnant. Plus que le livre de Melville. Mais c'est lui qui a ouvert la porte de cette réflexion, alors...
Revenir en haut Aller en bas
http://sisyphe-heureux.blogspot.com/
Vic Taurugaux

avatar

Nombre de messages : 4816
Localisation : 20°16'31.10"S-57°22'5.53"E
Date d'inscription : 27/03/2007

MessageSujet: Re: Herman Melville   Lun 25 Oct 2010 - 20:35

I'd prefer not to

J'ai tenté d'écrire un article sur le lexicalf sur cette formule anglaise. J'ai passé toute une après-midi à farfouiller les grammaires anglaises et françaises, les différents traducteurs en ligne pour sortir une logique de ce truc. Finalement, j'ai rien posté du tout, j'ai tout jeté à la poubelle!

Surement, I'd prefer not to faire plaisir à Luca en ne définissant pas le titre de son merveilleux poème: I'd prefer not to que vous pouvez relire là: http://liensutiles.forumactif.com/vos-recueils-de-poesie-f135/poesies-de-lucaerne-t18219-195.htm

Un jour pourtant, il faudra que je lui dise tout le bien que je pense d'elle. Mais de là, à me mettre à l'anglais! Cette fille vous oblige à faire des trucs incroyables, doesn't she?
Revenir en haut Aller en bas
lucarne



Nombre de messages : 5259
Age : 52
Localisation : Lyon
Date d'inscription : 29/01/2009

MessageSujet: Re: Herman Melville   Mar 26 Oct 2010 - 14:13

Mmmpfff... me voici toute rouge. En plus, tu as écrit tout ça en gras... je clignote... Embarassed
Mais loin de moi l'idée de faire faire quoi que ce soit à qui que ce soit.

Il paraît que Roland Gori aborde le "I'd prefer not to" dans L'Appel des appels, mais je ne l'ai pas encore lu.


Intervention de Roland Gori “L’Appel des appels” Paris, le dimanche 2 mars 2009
http://rased-en-lutte.net/2009/03/intervention-de-roland-gori-lappel-des-appels-paris-le-dimanche-2-mars-2009/

Vous vous souvenez de cette œuvre remarquable dans laquelle un avoué des plus conformistes se trouve corrompu, pourrait-on dire, par ce copiste étrange qu’était son subordonné Bartleby. Ce copiste, à la « silhouette lividement nette, pitoyablement respectable, incurablement solitaire » (p. 16). Quasiment anorexique, affamé de copies, silencieux, blême et mécanique, et qui un jour à la requête coutumière de son patron répond « Je préfèrerais n’en rien faire ». Et à toutes les requêtes, y compris celles qui lui demandent des explications sur son étrange comportement, il répond « I would prefer not to ». Et avec cette douceur magique qui désarme tous ses interlocuteurs Bartleby produit ce que Melville appelle « une fraternelle mélancolie ». Bartleby, ce copiste de Wall Street, publié au milieu même du XIXe siècle, n’est-il pas la figure mélancolique sur laquelle se fracasse le management de notre civilisation qui naufrage au moment même de son triomphe comme disait René Char ? Famélique Bartleby, ombre qui hante désespérément toutes nos habitudes dont la vocation originaire est peut-être de nous oublier nous-mêmes, cet oubli de nous-même condition première de l’obéissance, mélancolique Bartleby qui restitue aux scribes leur étincelle d’humanité par cette résistance passive et obstinée qui finit par corrompre le langage des maîtres, car les scribes et les copistes dans les cabinets desquels Bartleby préfèrerait ne pas, finissent aussi par être corrompus par son langage. Ils emploient malgré eux le verbe « préférer ». Il y a un discours de la servitude comme il y a un discours de la résistance qui désintoxique la langue de ses corruptions morales et sociales. De la même manière qu’on a pu lire la Princesse de Clèves trop vite et imprudemment mise au rebut au profit des Rolex, ne pourrait-on imaginer une réponse collective à tous les donneurs d’ordre par la formule de Bartleby « je préfèrerai ne pas ». Et puis plus sérieusement, ne pourrait-on pas au moment où nous décidé dans le moindre repli de nos existences intimes et sociales restituer à notre désir sa portée critique en nous demandant si nous ne préfèrerions pas « ne pas ». Mais bien sûr pour avoir quelque portée cette désobéissance à la norme qui n’est pas encore une désobéissance à la loi, ne saurait avoir sa pleine force politique qu’à la condition de se construire sur une scène du collectif où les rédacteurs en chef des revues scientifiques préfèreraient tous ensemble ne pas se trouver dans les banques données bibliographiques et d’asservissement social et de mondialisation culturelle. Si tous les médecins, psychologues et soignants préfèreraient ne pas remplir les cases imbéciles qui traquent moins les dys que ceux qui les soignent. Que les universitaires préfèreraient ne pas exercer les fonctions administratives et collectives dès lors qu’on les transforme en tyranneaux de la gestion de la pénurie ou d’initiateurs à la servitude sociale volontaire. Que les directeurs de laboratoires et les responsables de maquettes pédagogiques préfèreraient ne pas recevoir des experts nommés et non pas élus de leur communauté. Les experts ces scribes et tyranneaux de nos nouvelles servitudes. Que les spectateurs indignés par la colonisation de l’information préféreraient ne pas répondre aux questions débiles de l’audimat et de l’enquête d’opinion, parce qu’ils refusent d’être réduits à du « temps de cerveau disponible à vendre à Coca-Cola etc.

Mais cela suppose une construction du collectif qui n’embrasse pas, parfois au nom même de la démocratie les figures de la servitude pour s’ouvrir au risque de l’amitié, cette figure antique sur laquelle La Boétie fait reposer les liens sociaux authentiques. Cela suppose aussi qu’à distance de l’avarice et de la cruauté dont La Boétie met en évidence qu’ils constituent les liens occultes du pouvoir tyrannique, on puisse se laisser aller au don, à la générosité et à l’amour. Ce qui suppose qu’on puisse aussi donner ce que l’on n’a pas pour le partager avec d’autres dans cette fraternelle mélancolie qui permet véritablement la création. Mais ça il faut bien le dire, c’est difficile pour tout le monde, non seulement parce que nous sommes corrompus par les valeurs culturelles du capitalisme mais aussi parce que comme nous l’enseigne notre pratique de soignant, se laisser aller vulnérable et démuni à l’autre provoque de l’angoisse et de la méfiance. Et c’est normal, car l’autre n’est pas toujours pourvu des meilleures intentions à notre égard et parfois au nom même de votre Bien et du Salut collectif, l’autre peut se conduire en rapaces. Il y a des rapaces humanistes, comme il y a des rapaces néolibéraux. Chacun des tyranneaux apparaît comme un tyranneau non seulement pour les autres, mais d’abord pour lui-même. Là est la matrice de cette servitude volontaire dont j’ai voulu parler aujourd’hui et à laquelle Bartleby fait obstacle en ravageant le langage et la rationalité du petit Maître. Son langage devient contagieux. Il contamine le discours instrumental du copiste. Il nous restitue notre humanité que menacent le pragmatisme et le rationalisme de ce rêve américain dont Deleuze nous dit qu’il fabrique un « homme sans particularités ». C’est à cette inservitude volontaire que j’avais appelé.
Revenir en haut Aller en bas
http://sisyphe-heureux.blogspot.com/
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Herman Melville   

Revenir en haut Aller en bas
 
Herman Melville
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» Herman Melville
» Herman Melville
» Herman Melville.
» Herman Melville : Bartleby, le scribe
» Herman MELVILLE (Etats-Unis)

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Forums Liens Utiles :: Littérature :: Biblio LU :: Salon des auteurs connus-
Sauter vers: