Forums Liens Utiles


 
AccueilAccueil  FAQFAQ  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  

Partagez | 
 

 Halloween, version bretonne.

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Vic Taurugaux

avatar

Nombre de messages : 4816
Localisation : 20°16'31.10"S-57°22'5.53"E
Date d'inscription : 27/03/2007

MessageSujet: Halloween, version bretonne.   Dim 31 Oct 2010 - 13:38

Hier soir, j'ai participé à une charmante soirée-conte sur le thème d'Halloween dans l'unique bar d'un petit village périgourdin. J'y avais été invité en tant que breton pour m'exprimer au milieu d'autres conteurs amateurs sur ce sujet imposé par le calendrier. Certaines conteuses lirent des nouvelles portant sur les morts-vivants, d'autres des contes sur les moeurs du diable dans le cantal, d'autres des légendes écossaises sur les méfaits de l'abus de whisky. Entre chaque histoire, la tenancière nous apportait un plat différent de sa cuisine périgourdine. Mais, cette manifestation étant une première dans ce petit village, nous n'avions rassemblé qu'un public d'une vingtaine de personnes. C'était amplement suffisant pour la nourriture, mais, pour le cabot que je suis, peut-être un peu léger pour qui aime bien être entendu par tout un chacun.

Le forum ne me permet pour l'heure de vous faire partager la cuisine de notre hôte, alors je vous propose pour tout régal que mes propos.

Merci Françoise de me confier la parole afin de présenter à chacun mes sincères condoléances. Sachez que ma femme Corine ici présente se joint à moi pour partager votre deuil. Elle m'accompagne régulièrement quand mon ministère m'oblige, comme ici ce soir, à me rendre dans une veillée car ma pauvre épouse ne peut plus désormais rester seule à la maison. En effet, elle souffre d'un trop plein d'imagination lui procurant parfois de terribles angoisses. C'est en cela que je me doute combien vous excuserez facilement sa présence parmi nous ce soir. N'ayez crainte pour elle durant cette soirée, son imagination débordante ne risquant seulement de lui jouer des tours qu'au moment où nous devrons vous quitter. En effet, elle demeure intimement persuadée que la gendarmerie nationale en veut à mon argent et à mon permis. Malgré mes nombreuses tentatives pour la ramener à la raison, elle ne comprend absolument pas que ces militaires sont là pour nous protéger et non pour nous voler. Alors, par amour, je finis par respecter sa croyance en lui laissant, malgré tous les dangers que cela représente, le volant pour le chemin du retour. Si parfois, par bonheur, il y aurait dans l'assemblée certaine personne ayant eu dernièrement affaire avec la maréchaussée, ce serait gentil de sa part qu'elle lui signale combien ces braves garçons sont des personnes compréhensives avec les automobilistes qui reviennent de longues veillées dans les bars.

Personnellement, je n'ai pas connu de son vivant ce monsieur Halloween dont nous devons sauver l'âme ce soir. Mais, Françoise m'a dit que très certainement il était un peu de ma famille vu que le défunt serait celtique et que moi, je m'appelle *******et que je suis breton. Historienne comme vous la connaissez, votre Françoise a fortement insisté auprès de ma personne pour qu'en guise de prières, je vous récite un conte breton. Bien sûr, j'ai commencé par refuser poliment ce service en prétextant que l'on ne s'occupe pas des morts de la même façon à Léguillac de l'Auche qu'en Bretagne. Je lui ai d'ailleurs prêté mon bréviaire pour un peu l'édifier de nos coutumes! Et bien, imaginez que cette historienne l'a parcouru en trois jours et y a trouvé le récit breton le plus authentique qui puisse être. Car, les historiennes ne souscrivent qu'à des documents authentiques du passé.
Mais, quand on est conteur ma chère Françoise, il ne s'agit pas seulement d'être authentique, il faut surtout dire aux gens la Vérité. C'est pour ça qu'ils sont venus si nombreux nous entendre ce soir! Que l'histoire de Marie Job Kerguennou qu'Anatole Le Braz, folkloriste du 19ème siècle, a méticuleusement recueillie, traduite, imprimée dans ce livre, soit aussi authentique que le fait d'avoir présentement devant vous un véritable breton, n'a rien d'extraordinaire en soi. Ce qui par contre l'est plus, et vous vaut ma présence parmi vous, c'est qu'elle est entièrement véridique, car, à ma connaissance, et contrairement à d'autres ici ce soir, un conteur breton ne ment jamais. Surtout, sur un sujet aussi grave que la mort!

Je vais donc vous mener si vous le désirez dans une région de Bretagne qui s'appelle le Trégor. A l'époque, c'était un pays qui bien qu'adossé à la mer, ressemblait un peu à votre campagne avec des fermes disséminées un peu partout. Et, pour faire fonctionner ces exploitations agricoles, circulaient à travers champs de la main-d’œuvre itinérante qu'on appelait les journaliers. Un peu, si je dois vous traduire les choses, comme les intérimaires d'aujourd'hui. Pour la moisson, pour ramasser les patates, pour curer sous les vaches et aller brouetter le fumier dans les labours, pour laver les draps au lavoir, pour réparer les sabots,etc. on embauchait ces travailleurs à la journée et même pour garder les oies, on faisait aussi travailler les enfants. Non! Là c'est un mensonge pour voir si vous êtes des personnes capable de gober n'importe quoi. Les bretons n'étaient pas des beulkeds!Nous n'avions pas chez nous de ces sales bêtes du diable qui vous attaquent les mollets et se gavent de toute la nourriture de la basse-cour. Nous n'élevions que des poulets et, à la rigueur, quelques pintades. Ce qui fait que nos basses-cours étaient pleines de petits poussins. C'est mignon les petits poussins! Mais, tellement fragile! Parce que, je ne rappelle pas vous l'avoir dit, quand tout le monde était aux champs, circulaient également entre les fermes, les meutes de chiens errants. C'est pour ça que la fermière donnait un bâton aux petites filles et aux petits garçons qui restaient avec les poussins. Et si par bonheur, on constatait en revenant le soir que tout les petits poussins avaient bien été gardés, alors, à la veillée, la fermière cassait sur la crêpe de l'enfant un œuf pour bien faire voir à tous les autres journaliers qui n'avaient qu'un bout de lard pour saler leur schulatte, qu'un bon travail mérite toujours récompense.
Mais, au dessus de nos chers enfants qui connaissaient pourtant si bien la mort pour la fréquenter de bonne heure et plus qu'à leur tour, il existait une classe supérieure de journaliers et qu'on appelait les mendiants. Classe supérieure car jamais ces gens ne travaillaient jamais avec leurs bras ou leurs mains comme tout un chacun, ils travaillaient uniquement avec leur langue. Et, ils prenaient bien garde de venir dans les fermes que lorsque tous les travaux étaient achevés pour s'inviter alors à la veillée et enfin dire, ce que, ni l'instituteur, ni le docteur, ni même le recteur n'enseigneraient jamais, à savoir: la vérité sur la Mort.
Des mendiants-conteurs, il y en avait beaucoup, à l'époque, en Bretagne, et que si souvent, on en découvrait comme aujourd'hui sur vos trottoirs, au petit matin les cadavres dans les chemins creux. Mais, ce qu'il y avait d'étrange, c'est que, plus il en mourrait, plus il en revenait toujours, si bien qu'on se demandait bien d'où!

Annetès, qui fut la plus grande mendiante-conteuse que le Trégor, terre de légendes, ai pu jamais produire et dont l'honneur m'est fait de vous lire maintenant et par delà son trépas la traduction exacte de son enseignement, introduisait d'ailleurs toujours son propos par la formule suivante:

Kement tra emaon o vond da lavared deoh diwar vremañ a zo ar gwir wirionez penn-da-benn, nemed marteze eur ger pe zaou !
Kement tra emaon o vond da lavared deoh diwar vremañ a zo ar gwir wirionez penn-da-benn: tout ce que je vais vous dire maintenant est la pure et exacte vérité ; nemed marteze : à l’exception peut-être ;eur ger : d’un mot ; pe zaou : ou deux !
Et, pour ne pas que vous risquiez de rester prisonnier de vos imaginations à la suite de ce conte, je vous propose de consulter également ces quelques documents iconographiques authentiques durant que je vous cause.

Revenir en haut Aller en bas
Vic Taurugaux

avatar

Nombre de messages : 4816
Localisation : 20°16'31.10"S-57°22'5.53"E
Date d'inscription : 27/03/2007

MessageSujet: Re: Halloween, version bretonne.   Dim 31 Oct 2010 - 13:48


Conteuse-mendiante du Trégor


Anatole Le Bras "collectant" une conteuse




Carrière de l'Ile Grande



Priseuse de tabac.



L'ile Grande aujourd'hui.
Revenir en haut Aller en bas
Vic Taurugaux

avatar

Nombre de messages : 4816
Localisation : 20°16'31.10"S-57°22'5.53"E
Date d'inscription : 27/03/2007

MessageSujet: Re: Halloween, version bretonne.   Dim 31 Oct 2010 - 13:51



L'église de Saint-Sauveur de nos jours.



L'histoire de Marie-Job Kerguenou















En breton, nous, nous disons Enèz-Veur, mais les Français disent plutôt l'Ile Grande pour désigner notre chez nous, au large du Trégor. A vrai dire, nous ne sommes pas vraiment une île, car ça dépend de la marée. Mais, à l'époque, en ce qui concernait notre subsistance, pour sûr, nous dépendions entièrement du continent. C'était Marie Job Kerguenou qui, tous les jeudis, se rendait pour notre paroisse au marché de Lannion, avec sa charrette si couinante et si déglinguée qu'elle nous faisait honte tout comme sa bourrique qui n'en pouvait plus de la traîner. Le harnais de cette bête était une telle misère que ce fut un véritable miracle que cet équipage fasse toujours, sans le moindre naufrage, le chemin qui, dès marée basse, coupe encore aujourd'hui entre les rochers, les goémons et les sables mouvants. D'autant plus que c'était de nuit que la Marie-Job franchissait le passage, le matin bien avant l'aube, le soir avec la lune. Enfin...la lune... Quand il y en avait!


C'est pareil miracle qu'elle ne fit jamais de mauvaises rencontres quand on se rappelle de tous ces pilleurs d'épaves qui rôdaient alors entre Pleumeur et Trébeurden et de toutes ces marchandises que nous rapportait la carriole.
On lui demandait parfois:
-Vous n'avez pas peur aussi, Marie-Job, à voyager comme çà, de nuit, par les chemins?
Ce à quoi, elle nous répondait invariablement:


  • Ce sont les autres qui ont peur de moi! Avec ma charrette et tout son bruit, ils croient que je suis l'Ankou!

Les quelques rares d'entre vous qui ne connaissent pas encore la Bretagne ne peuvent imaginer ce que l'Ankou représentait alors pour nous. Avec son cheval squelettique, sa charrette à l'essieu grinçant, ce personnage légendaire qu'on surnomme aussi le moissonneur des âmes n'était rien moins que, (pour nous autres), la figuration de la Mort! Mais, ceux de vous qui feraient maintenant l'effort de penser que, du fait de ses « secrets », Marie-Job était réputée dans le pays comme un peu « sorcière », pourront alors être, comme tous ces chenapans de l'époque, en capacité de savoir qu'il fallait la respecter prudemment à distance de crainte de vous exposer à quelque mystérieux maléfice!

Or, pourtant, une nuit, il lui arriva une aventure, que voici.


*
* *

C'était en hiver, sur la fin de décembre. Depuis le commencement de la semaine, il gelait à faire éclater les pierres des tombeaux. Bien qu'habituée aux intempéries, Marie-Job avait déclaré que, si le froid était aussi vif, elle ne se rendrait surement pas au marché de Lannion, non pas tellement par ménagements pour sa propre personne que par amitié pour Mogis, son cheval, qui était, comme elle disait, toute sa famille. Alors voilà que, on était déjà le mercredi soir, à l'heure de l'Angelus qui plus est, arrive chez elle sa meilleure pratique, Glauda Goff, la marchande de tabac.

- C'est-y vrai le bruit qui court, Marie-Job, que vous ne comptez pas aller demain au marché?
- Ma doué! Glauda Goff, aurais-je la conscience d'une chrétienne si je mettais Mogis dehors par ce temps-ci où même les goélands ne montrent pas leur bec?



    • Je vous demande pourtant d'y aller à Lannion, pour l'amour de moi! Vous savez combien je vous donne à gagner toutes les semaines que le Bon Dieu fait, Marie-Job … De grâce, ne me refusez point. Ma provision de tabac-carotte touche à sa fin. Si, je ne l'ai pas renouvelée pour dimanche, qu'est-ce que je pourrai dire aux carriers, quand ils viendront tous après la messe acheter de quoi chiquer pour la semaine?


            Il faut vous dire aussi pour que vous compreniez bien les choses que l'Enès Veur est l'île des carriers: ils sont là, pour le moins au nombre de trois ou quatre cents qui extraient la roche pour en faire des pierres de taille, (je ne sais pas si vous avez déjà entendu parler de notre granit gris?) et ce ne sont pas des gaillards commodes tous les jours, vu que parmi eux il y a autant de Normands que de Bretons. Il y avait de quoi se tourmenter car ces sauvages de normands étaient alors des gens capables de mettre une boutique à sac pour peu qu'on leur refuse leur contentement! Marie-Job comprit cela! C'était elle, qui chaque jeudi allait chercher le tabac aux bureaux de la Régie et, elle n'aurait pas voulu être la cause que le dimanche suivant, sa commère recevrait son lot de reproches et même surement de duretés …
          Seulement, il y avait Mogis, ce pauvre cher Mogis! Et puis, il y avait aussi comme un pressentiment que, pour elle-même, ce serait une mauvaise chose de partir. Une sorte de voix, qui lui conseillait dans le dedans d'elle-même: « N'écoute pas ses jérémiades; tu as décidé de rester, alors, reste! »
          L'autre revenait toujours à la charge, suppliait comme ce n'était pas possible. Aussi, au bout d'un moment que là, je vous le raccourcis, notre Marie-Job, qu'on connaissait brusque dans ses manières pour mieux cacher un cœur trop sensible, finit par céder:
          - C'est bien, vous l'aurez votre tabac!
          Et, ce disant, la voilà partie à l'écurie pour brosser sa bête, comme à la veille de chaque nouveau voyage.

      </LI>






          Le lendemain, dès que la marée fut suffisamment basse, elle quitta l'île, dans son équipage familier, ses mitaines rousses aux mains, sa grosse cape sur les épaules et houspillant Mogis dont la bise piquait les oreilles pire que mille aiguilles. Ni la vieille femme, ni son cheval ne se sentaient d'entrain. Mais, ils arrivèrent tout de même à Lannion sans encombre. Dans l'auberge où Marie-job faisait toujours sa descente, sur le quai, et qui s'appelait alors l'Ancre d'Argent, la tenancière qui la vit reparaître dit:
          - Jésus! Maria! Joseph! C'est pas dieu possible! Vous ne songer pas à repartir au moins? Vous allez être changée en glace avant d'atteindre l'île Grande!
          Et elle insista pour la retenir à coucher. Mais, la Marie-job fut inflexible.
          - Comme je suis venue, je m'en retournerai! Donnez-moi plutôt un bol de café et … un petit verre de Gloria!
          (Là, je m'arrête un instant dans mon récit pour vous enseigner que chez nous autres les bretons, le petit verre de Gloria, comme son nom l'indique, est sacré!)



Revenir en haut Aller en bas
Vic Taurugaux

avatar

Nombre de messages : 4816
Localisation : 20°16'31.10"S-57°22'5.53"E
Date d'inscription : 27/03/2007

MessageSujet: Re: Halloween, version bretonne.   Dim 31 Oct 2010 - 13:53




          Alors, à elle comme à nous autres aujourd'hui, on lui versa la goutte, mais, tout de même, c'était pas trop dur de constater à voir sa mine, qu'elle n'était pas dans ses meilleurs jours... D'ailleurs, au moment de quitter le café, elle dit encore:
          - J'ai idée que le retour sera dur! C'est dans mon oreille gauche … Un mauvais son qui le dit!
          Elle fouetta mollement Mogis, idée de se remettre en route sous le soir qui tombait, après avoir fait son signe de croix, en vraie chrétienne qui sait qu'il vaut mieux toujours avoir Dieu de son côté. De Lannion à Pleumeur-Boudou, de nos jours, vous effectuez trois kilomètres. Jusqu'à passé Pleumeur, tout alla bien, sauf que le froid devenait de plus en plus vif, et que Marie-Job, sur son siège, parmi tous les paquets dont sa carriole était pleine, sentait son corps et son esprit s'engourdir. Pour essayer de se tenir éveillée, elle tira son chapelet et, tout en conduisant d'une main, commença de l'égrener de l'autre. Pour être plus sûre de tenir éveillée, elle récita tout fort les dizains.





Ave Maria, gratia(e) plena,
Dominus tecum,
benedicta tu in mulieribus...





          Mais, le bruit même de sa voix acheva de la bercer comme une chanson, de sorte que, malgré ses efforts, elle finit, sinon par s'endormir, du moins par perdre conscience. C'est terrible la perte de conscience quand vous conduisez … Chacun le sait … On n'y peut rien … Ça vous prend dans le corps.




Brusquement, à travers sa torpeur, elle eut le sentiment qu'il se passait quelque chose d'insolite. Elle se frotta les yeux, rappela sa pensée: la voiture était arrêtée.


      -Et bien! Mogis? Grommela-t-elle.





        Mogis secoua ses oreilles poilues mais ne bougea point.







          Elle le toucha du fouet. Il ne bougea pas davantage. Alors, elle frappa avec le manche. Il bomba son échine sous les coups et demeura inébranlable. On voyait ses flancs haleter comme un soufflet de forge et deux fumées blanchâtres s'échapper de ses naseaux dans la nuit glacée, car il était déjà pleine nuit et les étoiles brillaient toutes bleues au firmament.
          - Voilà du nouveau, songea Marie-Job.




Depuis dix sept ans qu'ils étaient en ménage, comme disait Marie-Job, c'était bien la première fois que Mogis ne voulait pas ce que sa maîtresse voulait. Qu'est-ce qui donc qui le prenait ainsi, ce soir, à l'improviste, quand il y avait tant de raisons de se hâter pour lui vers le chaud de l'écurie, pour elle, vers le chaud de son lit? Elle se décida à descendre de son banc. Elle s'attendait à trouver quelque obstacle, peut-être quelque ivrogne couché en travers de la chaussée. Mais, elle eu beau regarder, fouiller l'ombre devant elle, (il était à l'endroit où le chemin dévale vers Trovern, pour s'engager ensuite sur la plage), elle ne vit rien d'extraordinaire.
-Allons, Mogis! Dit-elle encore en forme d'encouragement. Et, elle saisit le cheval par la bride. Le cheval renifla bruyamment, secoua la tête, et s'arc-bouta sur ses pieds de devant, refusant de faire un pas. Alors, Marie-Job comprit qu'il devait y avoir là quelque empêchement surnaturel. J'ai déjà du vous dire qu'on était en Bretagne et que Marie-Job était un peu sorcière. Une autre à sa place eût été prise de frayeur. Mais, elle, savait les gestes qu'il faut faire et les paroles qu'il faut prononcer selon les circonstances. Elle dessina une croix sur la route avec son fouet, en disant:



        -Par cette croix que je trace avec mon gagne-pain, j'ordonne à la chose ou à la personne qui est ici, et que je ne vois point, de déclarer si elle y est de la part de Dieu ou du diable.
        Elle n'eut pas tôt dit, qu'une voix lui répondit du fond du fossé:





        - C'est ce que je porte qui empêche votre cheval de passer!
        Elle marcha bravement vers l'endroit d'où venait la voix. Et, elle vit un petit homme très vieux, très vieux, qui se tenait accroupi dans l'herbe, comme rompu de fatigue. Il avait l'air si las, si triste, si misérable, qu'elle en eût pitié.
        - A quoi donc songer vous mon ancien, de rester assis là, par une nuit pareille au risque de périr?
        - J'attends, dit-il, qu'une âme compatissante m'aide à me relever!
        - Qui que vous soyez, corps ou esprit, chrétien ou païen, il ne sera pas dit que l'assistance de Marie-Job Kerguénou vous aura manqué! Murmura-t-elle au malheureux. Avec son aide, il parvint à se remettre sur ses jambes, mais son dos restait plié comme sous un invisible fardeau. Elle lui demanda:
        -Où donc est ce que vous portez et qui effraie tant les animaux?
        -Vos yeux ne peuvent le voir, répondit-il, mais les naseaux de votre cheval l'ont flairé. Les animaux en savent souvent plus long que les hommes. Le vôtre ne continuera désormais son chemin que lorsqu'il ne me sentira plus ni devant lui, ni derrière lui, sur la route!
        - Vous ne voulez pourtant pas que je reste ici à vitam aeternam. Je dois rentrer à l'île Grande. Que dois-je encore faire pour vous aider?
        - Je n'ai le droit de rien vous demander! C'est à vous d'offrir.
        Pour la première fois de sa vie peut-être, Marie-Job Kerguennou demeura embarrassée.
        -Ni devant lui, ni derrière lui, sur la route, songeait-elle. Quel moyen trouver?...
        Brusquement elle s'écria:
        - Une fois dans ma voiture, vous ne serez plus sur la route. Montez!
        - Dieu vous bénisse! Dit le vieux petit homme. Vous avez deviné.
        Et il se traîna tout courbé vers la charrette où il eut mille peines à se hisser, quoique Marie-Job le poussa de ses deux mains. Quand il se laissa tomber sur l'unique siège, on eut dit que l'essieu fléchissait et il eut un bruit sourd, comme un bruit de planches heurtées. La bonne femme s'installa tant bien que mal auprès de cet étrange compagnon et Mogis, tout de suite, prit le trot avec une ardeur qui n'était pas dans ses habitudes, même quand il commençait à respirer l'odeur de l'étable.








*
* *






-Alors, c'est aussi l'île Grande qui est le but de votre voyage? Interrogea Marie-Job, au bout de quelques instants, histoire de rompre le silence.
-Oui, dit brièvement le vieux qui ne semblait pas causeur et demeurait recroquevillé en deux, sans doute sous le poids de ce fardeau mystérieux qu'on ne voyait pas.
- Je n'ai pas le souvenir de vous y avoir jamais rencontré.
- Oh! Non, vous étiez trop jeune quand j'en suis parti.
- Et vous arrivez de loin à ce qu'il paraît?




          - De très loin.



Marie-Job n'osa pas le questionner davantage. D'ailleurs, on entrait dans la grève, où il y avait à faire attention, à cause des fondrières de vase et des roches de pierres noires éparses le long de la mauvaise piste qui tenait lieu de chemin. La commissionnaire ne fut pas sans remarquer, à ce propos, que les roues de la charrette enfonçaient dans le sable plus que de coutume.




          - Ma doué, murmura-t-elle, il faut que nous soyons terriblement chargés!...



Et, comme elle avait pris très peu de commissions en ville, et que d'autre part, le vieux petit homme, tout rabougri, ne devait guère peser plus qu'un garçonnet, force était de supposer que c'était ce qu'il disait porter qui pesait si lourd. Vous comprenez maintenant combien ces informations donnaient à réfléchir à notre Marie-Job et peut-être même à Mogis qui, commençant à faiblir, butait désormais presque à chaque pas. Lorsqu'il atteignit enfin l'île, il n'avait plus un poil de sec!

Là, je ne sais plus si je vous l'ai déjà conté, il y a deux embranchements, l'un tournant à gauche vers l'église paroissiale de Saint Sauveur, l'autre filant tout droit sur le bourg, où Marie-Job avait sa demeurance. Et bien c'est sur ce carrefour que Mogis fit halte.
- Nous voici sur l'île, mon ancien: que Dieu vous conduise en votre route!
- Soit! Gémit le vieux petit homme. Et il essaya de se lever, mais ce fut pour retomber aussi vite sur le siège, sinon de tout son poids, du moins de tout le poids de la chose inconnue. Et, de nouveau, l'essieu ploya; de nouveau le bruit de planches heurtées se fit entendre.


      - Jamais je ne pourrai, soupira-t-il avec un accent si douloureux que Marie-Job en fut remuée jusqu'aux entrailles.
      - Allons,dit-elle, quoique je ne comprenne rien à vos manières et quelque hâte que j'aie à me retrouver chez moi, s'il y a encore quelque chose en quoi je puisse vous être utile, parlez!





          - Et bien, menez-moi jusqu'au cimetière de Saint-Sauveur.



Au cimetière! A pareille heure! Marie-Job fut sur le point de répliquer qu'avec tout son bon vouloir elle ne pouvait faire cela pour lui, mais Mogis ne lui en laissa pas le temps. Comme s'il eût entendu la phrase du vieux petit homme, il s'engagea sur la gauche, dans le chemin de Saint Sauveur. Marie-Job ne savait plus que penser. Quand ils arrivèrent auprès de l'enclos des morts, la grille, contrairement à l'usage, était ouverte. L'étrange pèlerin eut un cri de satisfaction.
- Vous voyez que je suis attendu, dit-il. Ce n'est en vérité, pas trop tôt.


      Et, retrouvant une vigueur que Marie-Job ne lui soupçonnait plus, il sauta presque légèrement à terre.
      - Tant mieux donc, dit-elle en s'apprêtant à prendre congé. Mais, elle n'était pas au terme de son aventure, car à peine eût-elle ajouté, comme il convient: Au revoir jusqu'à une autre fois! Que le vieux petit homme repartit:
      - Non pas, s'il vous plaît!... Puisque vous m'avez accompagné en ce lieu, vous n'êtes plus libre de vous en aller avant que j'aie parachevé ma tâche, sinon, le poids que je porte, c'est vous qui l'aurez à l'avenir sur vos épaules... Je vous le conseil dans votre intérêt et parce que vous avez été compatissante avec mon égard: descendez et suivez-moi.
      Marie-Job Kerguénou, je crois vous l'avoir dit, n'était pas une personne facile à intimider, mais, au ton avec lequel le vieux petit homme prononça ces paroles, elle sentit que ce qu'il y avait de plus raisonnable à faire, c'était d'obéir. Elle mit donc pied à terre.
      - Voici, reprit l'autre: j'ai besoin de savoir où est enterré le dernier mort de la famille des Pasquiou.
      - N'est-ce que cela? Répondit-elle. J'étais du convoi. Venez.
      Elle s'orienta parmi les tombes dont les dalles se pressaient côte à côte, assez visiblement sous la clarté des étoiles. Et, quand elle eut trouvé ce qu'elle cherchait:
      - Tenez! La croix est toute neuve. Il doit y avoir dessus le nom de Jeanne-Yvonne Pasquiou, femme Squérent... Moi, mes parents oublièrent de me faire apprendre à lire.
      - Et moi, il y a longtemps que je l'ai désappris, riposta le vieux petit homme. Mais, nous allons bien voir si vous ne faites pas erreur. Ce disant, il se prosterna, la tête en avant, au pied de la tombe. Et alors, se passa une chose effrayante, une chose incroyable... La pierre se souleva, tourna sur un de ses bords comme le couvercle d'un coffre, et Marie-Job Kerguénou sentit sur son visage le souffle froid de la mort, tandis que sous terre un son mat, comme le bruit d'un cercueil heurtant le fond de la fosse. Elle murmura blême d'épouvante:
      - Doué da bardon'an Anaon! (Dieu pardonne aux défunts.)
      - Vous avez d'un seul coup délivré deux âmes, dit près d'elle la voix de son compagnon. Il était debout maintenant, et tout transformé. Le vieux petit homme avait redressé sa taille et apparaissait subitement grandi. La commissionnaire put enfin voir à plein son visage... Le nez manquait; la place des yeux était vide.
      - N'ayez point peur, Marie-Job Kerguénou, dit-il. Je suis Mathias Carvennec dont vous avez sans doute entendu parler jadis, par votre père, car nous fûmes camarades de jeunesse. Il vint, avec les autres gars de l'île, jusqu'au haut de la côte où vous nous avez rencontré, nous faire la conduite à Patrice Pasquiou et à moi, quand nous fûmes pris pour le service du sort. C'était au temps de Napoléon le Vieux. Nous fûmes envoyés à la guerre l'un et l'autre, dans le même régiment. Patrice fut frappé d'une balle à mes côtés; le soir, à l'ambulance, il me dit: »Je vais mourir; voici tout mon argent; tâche qu'on m'enterre dans un endroit facile à reconnaître, de telle sorte, si tu survis, que tu puisses ramener mes os à l'Île Grande et les faire déposer auprès des reliques de mes pères, dans la terre de mon pays ». Il me laissait une somme considérable, au moins deux cent écus. Je payai pour qu'on le mit dans une fosse à part, mais, plusieurs mois après, quand on nous dit que la guerre était finie et que nous allions être congédiés, ma joie fut si vive que je négligeai la recommandation de Patrice Pasquiou: malgré mon serment, je rentrai sans lui. Comme mes parents, dans l'intervalle, avaient quitté l'Île-Grande, pour prendre une ferme à Loquémau, c'est là que je vins les rejoindre. Là aussi je me mariai, là je fis souche d'enfants, là enfin je mourus, il y a quinze ans. Mais, je ne fus pas plutôt dans la tombe, qu'il me fallut me lever. Tant que je n'aurais pas acquitté ma dette envers mon ami, je n'aurais pas droit au repos. J'ai du aller chercher Pasquiou: voilà quinze ans que je marche, ne voyageant que du coucher du soleil au chant du coq et faisant à reculons, les nuits paires, la moitié, plus la moitié de la moitié du chemin que j'avais gagné les nuits impaires. Le cercueil de Patrice Pasquiou, sur mes épaules, pesait le poids de l'arbre entier qui en avait fourni les planches. C'est lui que vous avez entendu par instants rendre ce son de bois qu'on heurte. Sans votre bénignité et celle de votre cheval, j'en aurai encore eu pour plus d'une année avant d'arriver à la fin de ma pénitence. Maintenant, mon temps est accompli (ma amzer zo peurachu). Dieu vous récompensera sous peu, Marie-Job Kerguénou. Rentrez chez vous en paix, et, demain, mettez toutes vos affaires en ordre. Car ce voyage sera le dernier que vous aurez fait , vous et votre cheval.


A peine eut-il achevé ces mots que la commissionnaire se retrouva seule, parmi les tombes. Le mort avait disparu. A l'horloge de l'église, minuit sonnait. La pauvre femme se sentit toute transie; elle s'empressa de remonter dans sa carriole et atteignit enfin sa maison. Le lendemain, quand Glauda Goff vint prendre livraison de son tabac, elle trouva Marie-Job au lit:
-Vous êtes donc malade? Lui demanda-t-elle avec intérêt.
- Dites que je touche à ma passion, lui répondit Marie-Job Kerguénou. C'est à cause de vous; mais, j'ai assez vécu, je ne regrette rien. Ayez seulement l'obligeance de m'envoyer un prêtre.
Elle mourut le jour même, Dieu lui pardonne! Et après qu'on l'eut mise en terre, il fallut « planter » son cheval; il était complètement froid quand on alla le voir dans son écurie.





(Conté par Annetès, mendiante. La Clarté.)


Revenir en haut Aller en bas
Scapinocchio de la Mancha

avatar

Nombre de messages : 1708
Localisation : Gallardon
Date d'inscription : 21/10/2007

MessageSujet: Re: Halloween, version bretonne.   Dim 31 Oct 2010 - 16:20

Vic Taurugaux a écrit:
- Jésus! Maria! Joseph! C'est pas dieu possible! Vous ne songer pas à repartir au moins? Vous allez être changée en glace avant d'atteindre l'île Grande!
Et elle insista pour la retenir à coucher. Mais, la Marie-job fut inflexible.
- Comme je suis venue, je m'en retournerai! Donnez-moi plutôt un bol de café et … un petit verre de Gloria!
(Là, je m'arrête un instant dans mon récit pour vous enseigner que chez nous autres les bretons, le petit verre de Gloria, comme son nom l'indique, est sacré!)
[/list]

Brigitte (Brigitte, c'est la tenancière du bistrot où a lieu la soirée en question) a très bien joué le rôle qui lui était imparti. Car au moment précis où Vic déclamait : "donnez-moi plutôt un bol de café et... un petit verre de Gloria", la Brigitte en question lui apporta un truc qui se boit et qui sentait fort. Du Gloria ? On ne sait, mais ledit Vic se l'enfila aussi promptement que s'il se fut agit d'une infusion. Cul sec.

Ensuite, sur la question de savoir si Dame Brigitte réussit à le retenir à coucher, je ne vous dévoilerai rien. Je vous dirai simplement que pour ma part, je ramenai jusqu'à demeure l'épouse du sus-dit (ainsi que la mienne d'ailleurs !)

*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*"*
Imprimé par nos soins. Ne pas jeter sur la voie publique.
Revenir en haut Aller en bas
Tryskel
Miserere mei
avatar

Nombre de messages : 9740
Age : 69
Localisation : A l'Ouest d'Avalon
Date d'inscription : 25/09/2007

MessageSujet: Re: Halloween, version bretonne.   Mer 27 Juil 2011 - 20:33


tchin
J'avais manqué ça!

Je connaissais l'histoire, mais c'est un plaisir de la relire!

Merci Vic!
Revenir en haut Aller en bas
kate100fin
Canta Strophe


Nombre de messages : 8360
Localisation : Bout du Monde
Date d'inscription : 04/02/2009

MessageSujet: Re: Halloween, version bretonne.   Mer 27 Juil 2011 - 21:23

Merci Vic, je m'imprime ça et je lirais quand j'aurais du temps !
Revenir en haut Aller en bas
Contenu sponsorisé




MessageSujet: Re: Halloween, version bretonne.   

Revenir en haut Aller en bas
 
Halloween, version bretonne.
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» [Recrutement] Bienvenue à Halloween version Fandub FR
» Halloween, version bretonne.
» HALLOWEEN (2007) : Version Ciné ou WorkPrint ?
» [Terminé]Event Cache-Cache (Halloween Version) !
» Version Bretonne du château de ma "Mer" de M Pagnol !

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Forums Liens Utiles :: Littérature :: Vos écrits : Poésie, nouvelles, romans, théâtre... :: Vic Taurugaux-
Sauter vers: